‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 24 sur 29 · L'ATTENTION · texte numérisé non relu

L'ATTENTION

Nous avons dit il n'y a pas longtemps aux magistrats en leur parlant de la science : Instruisez -vous, ministres de la justice; nous sera-t-il permis d'y ajouter aujourd'hui : Soyez attentifs, vous qui êtes destinés à juger la terre. Que vous sert cet esprit dont l'amour -propre est si jaloux, ce bon sens qui se flatte de renfermer en soi la raison de tous les législateurs et la sagesse de toutes les lois, si vous n'en recueillez, et si vous n'en réunissez toutes les forces par l'attention.

Tel est cependant, si l'on ose le dire, le dangereux progrès de la négligence de quelques magistrats : une paresse présomptueuse dédaigne d'abord le secours de la doctrine, parce qu'il en coûte trop pour l'acquérir. L'ignorance veut néanmoins se justifier à ses yeux, et elle se flatte de pouvoir suppléer par l'application seule au défaut de la science. Mais bientôt le travail de l'application même paraît encore trop pénible. On avait voulu substituer l'attention à la doctrine; mais qu'est-ce que le magistrat pourra substituer à l'attention, si ce n'est la hardiesse d'une décision d'autant plus intrépide qu'elle sera plus soudaine? Et c'est ainsi qu'après

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s'être flatté de savoir tout sans science, on parviendra enfin à croire tout entendre sans attention.

Car qu'on ne pense pas que nous voulions parler ici de cette attention vive, mais peu durable, qui ne saisit que le dehors, et qui se contente de couler rapidement sur la surface de son objet; ni de cette pénétration éblouissante qui voit trop dans le premier moment pour bien voir dans le second , et qui ne conçoit rien parfaitement , parce qu'elle croit d'abord avoir tout conçu.

A Dieu ne plaise que nous prenions ainsi l'ennemie de l'attention pour l'attention môme.

Nous parlons de cette attention solide et infatigable qui, loin de s'arrêter à la première superficie, sait mesurer toute la hauteur, embrasser toute l'étendue, et sonder toute la profondeur de son sujet. Nous parlons de cette maturité de jugement et, si nous l'osons dire, de cette utile pesanteur qui se défie heureusement de ses découvertes, à qui sa propre facilité est suspecte, et qui sait que la vérité, rarement le prix de nos premiers efforts , ne révèle ses mystères qu'à l'efficace persévérance d'une sérieuse et opiniâtre réflexion.

Heureux le magistrat qui a reçu du ciel le rare présent d'une attention si nécessaire; plus heureux encore celui qui la soutient et qui la nourrit , si l'on peut parler ainsi , par une méditation profonde et continuelle de ses devoirs !

S'il monte au tribunal dans la majesté de l'audience, il se remet toujours devant les yeux la facilité, la promptitude, la simplicité de cette auguste justice que le sénat y exerce à la vue du public. Il rappelle dans son esprit, non sans un secret mouvement d'envie, la félicité de ces siècles fortunés où l'on ne connaissait point encore d'autre forme des jugements , où le plaideur moins habile et plus heureux venait sans artifice et souvent sans défense déposer lui-même ses plaintes dans le sein de son juge, et où le juge, toujours prêt à entendre la voix des misérables, goûtait le plaisir

d'essuyer leurs premières larmes , de finir leur misère dans le temps même qu'ils en achevaient le récit, de ne remettre aucune affaire au lendemain , et d'épuiser chaque jour lu fonds d'iniquité que chaque jour avait produit.

Malgré le changement des mœurs et le progrès infini , dirons-nous de la corruption du cœur ou de la subtilité de l'esprit , le spectacle de l'audience retrace encore à nos yeux l'image de cette ancienne et respectable simplicité. Là, le timide suppliant a encore la consolation de porter ses vœux jusqu'au pied du trône de la justice; là, les plaideurs de bonne foi peuvent avoir la joie de voir naître et mourir leur discorde, jouir d'une prompte victoire, ou se consoler d'une prompte défaite ; et s'ils n'en sortent pas toujours chargés des dépouilles de leurs ennemis , en rapporter au moins le bien, souvent plus précieux, de la paix. Là, enfin, la justice toute pure, et toute gratuite, telle qu'elle descendit autrefois du ciel sur la terre, a la gloire de n'être payée du bien qu'elle fait que, comme Dieu même, par les louanges et par la gratitude des mortels. Tel fut encore une fois le premier âge, l'âge d'or de la justice. Ainsi tous les gens de bien voudraient-ils pouvoir la rendre toujours ; mais combien leurs vœux se redoublent-ils encore lorsqu'ils voient la justice, déjà languissante depuis longtemps sous le poids de la forme , expirer presque sous le fardeau encore plus accablant de ce qu'il en coûte malgré elle pour l'obtenir? Qui ne sait qu'à présent plus que jamais différer la justice , c'est souvent la refuser ! Le bon droit succombe, et il ne plie sous le joug de l'iniquité que parce qu'il n'a pas reçu une prompte décision.

Triste mais digne sujet de tremblement pour tous les juges! Un degré d'attention de plus, un dernier effort de réflexion aurait peut-être prévenu ce malheur : le plaideur attendait le moment de sa délivrance ; mais cet heureux moment échappe à ses mains déjà prêtes à le saisir; il ne le voit plus que du loin, au bout d'une longue et pénible car-

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rière où ses forces épuisées ne lui permettront peut-être jamais d'arriver.

Que si, malgré tous les efforts d'une attention vive et persévérante, l'étendue ou l'obscurité de la matière vous obligent, malgré vous, à exiger du plaideur une plus longue et plus onéreuse instruction, ministres de la justice, redoublez alors votre vigilance : vous , surtout , qui devez être l'interprète des parties, le guide des autres magistrats, le flambeau qui doit éclairer la lumière même du sénat. Quelle attention , quelle exactitude , quelle fidélité n'exige pas de vous un si saint ministère avant le jugement, dans le jugement même, et après le jugement!

Malheur à celui qui ne commence d'être attentif que lorsqu'il approche du moment fatal de la décision. Pendant que le magistrat dort, la fraude et l'artifice veillent pour le surprendre, ïl se réveille enfin, mais il est effrayé du changement qui se présente à ses yeux après un sommeil trop favorable à l'iniquité. A peine reconnaît-il encore quelques traits confus de la première image du différend des parties. Des préliminaires, innocents en apparence, sont presque devenus des préludes d'injustice. Il découvre en tremblant les pièges que, sans le savoir, il a lui-même creusés sous ses pas.

Il se flatte à la vérité de pouvoir réparer les surprises qu'on a faites à sa facilité, et nous présumons, en effet, qu'elles seront encore réparables; mais qu'il y a de différence entre prévenir le mal, et y remédier ! Le plaideur la sent bien cette extrême différence ; et plût au ciel que le magistrat pût toujours l'envisager avec les yeux du plaideur !

Non qu'il doive imiter ces magistrats impatients qui voient croître les procès sous leurs yeux avec une attention inquiète, et qui, se laissant emporter à l'ardeur dévorante de leur génie, se hâtent de cueillir et de présenter aux plaideurs les fruits encore amers d'une justice prématurée. Le

magistrat instruit de ses devoirs sait qu'il y a quelquefois plus d'inconvénient à précipiter la décision qu'à la différer. Également éloigné de ces deux extrémités, il ne voudra ni prévenir par impatience ni laisser échapper par négligence ce point de maturité, dans lequel seul le plaideur peut recueillir avec joie ce qu'il a semé avec douleur.

Pourrait-il donc abandonner le choix de ce moment critique à la discrétion d'un subalterne qui met souvent à prix sa lenteur ou sa diligence , et qui , peut-être d'intelligence avec le plaideur riche ou puissant, possède l'art dangereux d'avancer ou de retarder l'expédition à son gré? Le faible et l'indigent dont cet agent inférieur a rebuté cent fois la pauvreté, aura-t-il la douleur de le voir disposer souverainement des heures de la justice, et devenir, par la négligence du magistrat, le maître du magistrat même?

Disons-le avec autant de simplicité que de vérité : le magistrat n'est souvent trompé que parce qu'il veut bien l'être ; s'il était plus attentif, il n'aurait qu'à ouvrir les yeux: un seul de ses regards dissiperait ces mystères d'iniquité. Le jugement commencerait par la maison du juge. Loin d'être le dernier instruit d'un abus qui le déshonore, il préviendrait les plaintes du plaideur, et le public ne serait pas quelquefois réduit à désirer qu'il voulut au moins l'écouter.

Enfin, après une longue attente, le temps de la patience du pauvre est accompli; l'heure de la justice est venue, et le moment de la décision si craint d'un côté, si désiré de l'autre, est sur le point d'arriver. Les plaideurs inquiets attendent avec frayeur l'arrêt irrévocable qui doit fixer pour toujours leur destinée. Le magistrat qui doit le plus contribuer à former cet arrêt, sera-t-il seul tranquille, et porterat-il sa redoutable sécurité jusque dans le sanctuaire? Cet œil, par qui la justice devait tout voir, n'aura-t-il rien vu luimême? Ou croira-t-il avoir tout vu, parce qu'il aura parcouru rapidement cette ébauche imparfaite du différend des plaideurs, qu'une main ignorante, et quelquefois infidèle, en

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aura tracé grossièrement au magistrat? Cependant, sur la foi de cette lecture superficielle, il ne craindra peut-être pas d'exposer témérairement aux yeux du sénat la production encore brute et informe de sa première appréhension.

Que deviendraient alors la destinée des parties et la sûreté des jugements, si tous ceux qui l'écoutent, et qui rougissent peut-être pour lui de sa négligence, ne mettaient la main à son ouvrage pour donner à cette masse indigeste une forme plus régulière; et si, pour sauver l'honneur de la justice, ceux qu'il devait éclairer ne l'éclairaient lui-même, et ne devenaient les conducteurs de leur propre guide?

Celui qui aura su prévoir de loin le temps de la décision, et le prévenir par une préparation religieuse, n'éprouvera jamais une disgrâce si humiliante.

Prodigue de son application, il saura ménager celle des autres juges; prendre tout le travail sur lui, et ne leur laisser presque que le plaisir de suivre sans effort la pure lumière de la vérité ; connaître la différente mesure des esprits, et, par un juste discernement, se mettre également à la portée de tous ceux qui l' écoutent ; ne rien dire d'obscur pour les faibles, ni d'inutile pour les plus forts ; se faire suivre par les uns sans peine, et se faire écouter par les autres sans ennui.

Plus sa préparation aura été longue, plus le compte qu'il en rendra sera court. Avare surtout de ce temps dont toutes les heures sont si précieuses, parlons plus grossièrement, si chères aux parties, il gémira en secret sur la conduite de ces magistrats qui prodiguent sans pudeur le temps qu'ils devraient le plus ménager, et qui dissipent sans scrupule, ou dans l'indolence du sommeil, ou dans l'amusement d'une conversation inutile, des moments doublement perdus pour ceux qui ont le malheur de plaider. Comme si la différence des heures avait la force de changer le tempérament de ces magistrats , et d'en faire d'autres hommes , ceux qui peuvent à peine supporter le nécessaire dans un temps ne trouvent

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presque jamais de superflu dans l'autre. La justice est souvent troublée par leur impatience du matin ; mais sera-t-elle plus édifiée de leur patience du soir, et faudra- t-il qu'ils aient la confusion de la scandaliser par leur exactitude même ?

Loin du magistrat attentif, cette véritable impatience et cette fausse exactitude. S'il manque quelquefois d'attention , ce ne sera jamais que sur ses propres intérêts, ou plutôt il n'en connaîtra point d'autres que les intérêts publics.

Peu content de cette attention particulière qui se renferme dans le cercle étroit de la cause des plaideurs , la supériorité de son génie lui inspirera cette attention générale qui embrasse l'ordre entier de la société civile, et qui est presque aussi étendue que les besoins de l'humanité.

Etre encore plus occupé du droit public que du droit privé ; avoir toujours les yeux ouverts sur la conduite des ministres inférieurs de la justice; venger le client trompé de l'abus qu'on a fait de sa confiance , et punir l'avidité du défenseur infidèle, dans le temps que l'équité du magistrat fait éclater le bon droit de la partie; répandre un esprit de règle et de discipline dans tous les membres du vaste corps de la magistrature ; arrêter l'injustice dans sa source ; et par quelques lignes d'un règlement salutaire prévenir les procès avec plus d'avantage pour le public, et plus de véritable gloire pour le magistrat que s'il les jugeait, voilà le digne objet de la suprême magistrature : c'est là ce qui couronne le mérite de son application dans le temps qu'elle exerce ses jugements. Mais que le magistrat ne se repose pas encore à l'ombre d'une justice consommée, et qu'il sache qu'après le jugement même, il reste encore une dernière épreuve à sa vigilance.

La chicane vaincue a encore ses ressources. A peine se voit-elle accablée sous le poids de l'équité , qu'elle pense déjà à réparer ses pertes et à relever les débris de son injustice. Il n'est rien que sa subtilité ne tente pour dérober au vain-

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queur tout le fruit de sa victoire; et qui sait si elle n'osera pas porter ses vues sacrilèges jusque sur l'oracle même pour y glisser, s'il était possible, des termes obscurs, des expressions équivoques dont elle puisse se servir un jour pour en combattre la foi ou pour l'éluder.

Efforts impuissants, artifices inutiles contre un magistrat attentif! Il pèse toutes les paroles de son jugement avec autant de religion qu'il a pesé son jugement même ; et par cette dernière attention il imprime pour ainsi dire le sceau de l'éternité sur tous les ouvrages de sa justice.

Que lui restera-t-il à souhaiter en cet état, si ce n'est d'y persévérer, et pour ne rien perdre de sa gloire, d'être toujours semblable à lui-même? Si son ardeur n'est fondée que sur l'activité naturelle de son esprit, ou sur les désirs ambitieux de son cœur, elle ne sera pas durable. Il pourra précéder les autres au commencement de la carrière, mais il restera après eux, parce qu'il ralentira sa course. Les objets qui avaient d'abord excité toute son attention changeront de nature à ses yeux , et lui paraîtront peu dignes de l'occuper. Fatigué d'autant plus qu'il deviendra moins laborieux, et d'autant plus dégoûté de ses fonctions qu'il sera moins attentif à les bien remplir, il se persuadera peut-être que l'expérience peut lui tenir lieu de la réflexion, et se flattera d'avoir acquis, par les services qu'il a déjà rendus à la justice, le droit de la servir à l'avenir avec négligence. Semblable à une lumière qui décline et s'abaisse après avoir brillé dans son élévation, il aura le malheur de voir sa réputation décroître, s'éteindre et finir avant lui, et de se survivre à lui-même. Mais le magistrat vertueux, animé par un amour constant de ses devoirs, qui pénètre son âme tout entière, qui soutient ses efforts et renouvelle sans cesse son application , marche d'un pas égal dans les voies de la justice. Il acquiert des forces en avançant continuellement par un mouvement toujours réglé ; il les réunit toutes par une attention qui n'est point partagée: il les conserve par une vie frugale

et uniforme. Une heureuse habitude lui rend le travail moins pénible, sans le rendre moins exact. Il fait toujours des progrès sans se lasser, parce qu'il ne s'arrête point dans sa route, et qu'il suit toujours la même ligne. Tous ses pas tendent au même but; il n'en connaît point d'autre que le service du public, et il en reçoit sans l'exiger le juste tribut de son amour et de sa confiance. Exempt d'agitation au dedans, révéré au dehors, honoré dans le sénat, son exemple sera à jamais pour tous les magistrats ou une censure ou un modèle. Il instruira même toutes les professions, et leur apprendra qu'une attention iidèle et persévérante dans les fonctions de son état est la source pure et le fondement solide de la véritable grandeur.

Prononcée à la Saint-Martin, \i\\

C'est en vain que le magistrat se tlatte de connaître la vérité et d'aimer la justice, s'il n'a la fermeté de défendre la vérité qu'il connaît, et de combattre pour la justice qu'il aime.

Sans la fermeté, il n'est point de vertu solide; sans elle, nous ne savons pas même si nous avons de la vertu : l'homme de bien ne saurait se lier à son propre cœur, si la fermeté éprouvée ne lui fait connaître la mesure de ses forces. Jusque-là le public, plus défiant encore, suspend son admiration , et il ne la laisse éclater que lorsqu'une vertu supérieure à tous les événements lui fait voir dans l'homme quelque chose de plus qu'humain.

Ce n'est donc pas seulement dans la guerre que la fermeté fait les héros; elle ne les fait pas moins dans l'ordre de la justice. Et qu'on ne croie pas que nous voulions en réduire l'usage à ces temps de trouble et de division où la fermeté du fidèle magistrat est comme un rocher immobile au milieu d'une mer irritée. Nous savons quel est alors l'éclat de cette vertu. Nous admirons les magistrats qui en ont donné des exemples mémorables, et nous portons une sainte envie à la

gloire de cet homme magnanime que nos pères ont vu conjurer les tempêtes des discordes civiles par la seule majesté de sa présence vénérable. En vain un coup fatal vient d'enlever avant le temps le principal appui de sa postérité * ; la mémoire de son nom, qui semble être devenu celui de la fermeté même , survivra aux dignités de sa maison ; et quelques grands exemples que ceux qui seront destinés à les remplir trouvent dans leur famille, la justice leur remettra toujours devant les yeux ce nom respectable qui a été la force des gens de bien, la gloire de cette compagnie, la sûreté de l'État , le soutien de la monarchie.

Avouons-le néanmoins , sans craindre d'offenser les mânes d'un si grand homme : l'émotion passagère d'un peuple furieux n'a rien d'aussi redoutable pour la fermeté du magistrat que le soulèvement continuel de toutes les passions conjurées contre lui. Environné d'ennemis au dehors, et portant les plus dangereux dans son sein, toute sa vie n'est qu'une longue guerre où , combattant toujours contre les efforts de tous les hommes, il n'a souvent pour lui que sa seule vertu.

On ne le tentera pas, à la vérité, par l'appât grossier d'un vil et honteux intérêt. Une tentation si basse, réduite à se cacher dans les tribunaux inférieurs éloignés de la lumière du sénat, respectera l'élévation du magistrat supérieur, et à Dieu ne plaise que nous fassions rougir ici sa fermeté, en lui proposant une victoire si peu digne d'elle.

Mais rejettera-t-il avec une égale indignation ce poison mieux préparé que l'ambition lui présente , et aura-t-il la force de ne jamais boire dans cette coupe enchantée qui enivre tous les héros de la terre? Parlons sans figure : ne sera-t-il point du nombre de ces magistrats qui aiment la justice, mais qui aiment encore plus leur fortune? Tant que ces deux mouvements qui partagent leur cœur n'ont rien

1 Jean-Baptiste-Matthieu Mole, président à mortier, mort le 5 juin 1711 , âgé de trente-six ans.

de contraire, ils suivent sans effort le penchant naturel qui les porte à la vertu ; mais bientôt le hasard fait naître une de ces causes destinées à éprouver la fermeté du magistrat. Un vent de faveur s'élève , et répand un air contagieux- jusque dans la sanctuaire de la justice. Non que la timide vertu du magistrat passe en un moment jusqu'à l'odieuse extrémité de sacrifier sans horreur son devoir à sa fortune : mais , tel est; si l'on n'y prend garde, le progrès insensible des mouvements du cœur humain. Un désir secret de trouver le bon droit où l'on voit le crédit s'élève dans l'âme du magistrat. Il ne se défie point d'un sentiment où il ne voit encore rien de criminel , et dont il se flatte qu'il sera toujours le maître. Cependant il se familiarise avec ce désir, il se prête avec plaisir à tout ce qui le favorise, il écoute avec une espèce de répugnance tout ce qui paraît le combattre ; s'il ne décide pas encore suivant l'inspiration secrète de son cœur, il veut douter au moins, et souvent il a le malheur d'y réussir. Mais, dans ce doute recherché, l'esprit défend mal celui que son cœur a déjà trahi. La balance de la justice échappe enfin des mains du faible magistrat; il veut être ferme, ou du moins il croit vouloir l'être, mais il ne l'est jamais; et, toujours ingénieux à trouver des raisons pour justifier sa faiblesse, il ne trouve point d'occasions où il se croie obligé de faire usage de sa force.

Malheur au magistrat qui cherche ainsi à se tromper, et qui ne trompe en effet que lui-même î Telle est l'honorable rigueur de sa condition, qu'elle n'admet aucun mélange de faiblesse. Celui qui ne se sent pas assez de courage pour dompter les efforts de la fortune, et briser les remparts de l'iniquité, est indigne du nom de juge, et le magistrat qui n'est pas un héros n'est pas même un homme de bien.

Mais qu'il est rare de conserver cette rigueur de vertu au milieu des douceurs d'une vie molle et délicieuse ! Semblable à ces héros que la Fable nous représente emportés par les vents sur ces rivages dangereux, où, le plaisir répandant

tous ses charmes, leur valeur endormie demeurait comme captive dans les chaînes de la volupté ; le magistrat, entraîné par ses passions dans le séjour des plaisirs, y voit languir chaque jour et s'éteindre insensiblement toute la vigueur de son âme. Amollie par le plaisir, et comme plongée dans les délices, elle y perd bientôt cette force, et, si l'on peut parler ainsi, cette fermeté qu'une vie plus sévère aurait rendue inflexible; elle y contracte aisément une coupable pudeur de n'oser résister à ceux qui font toute la douceur de sa vie. Celui qui se livre toujours au péril ne peut être toujours sur ses gardes. En vain il ose se promettre la durée d'une vertu qui n'a pas même assez de courage pour éviter le danger. Il laisse échapper enfin le secret de son cœur; le mystère de sa force est révélé; on sait par quel endroit le héros est vulnérable. On surprend un moment de faiblesse , et , une fois vaincu , ce sera une espèce de prodige s'il ne l'est pas toujours.

Vous qui voulez ne l'être jamais, et conserver votre fermeté tout entière , et qui fuyez sans déshonneur des ennemis qu'on ne combat que par la fuite, vous ne serez pas même encore sans péril. Il est un autre genre d'ennemis que vous ne fuirez point, et que vous ne devez point fuir; qui vous suivront dans votre retraite, et que vous trouverez souvent dans vos amis mêmes.

Ministres de la justice, que votre état est élevé, mais qu'il est dangereux ! Vous n'avez pas seulement vos passions à redouter ; craignez celles de vos amis , craignez jusqu'à leur vertu. Accoutumés à vous y livrer sans précaution comme sans réserve, le péril que l'amitié vous prépare, l'amitié même vous le cache; ou, si elle ne vous empêche pas de l'apercevoir, quels combats n'amez-vous pas à soutenir! Que vous serez à plaindre si , pour concilier les droits de l'amitié avec ceux de la justice , vous cherchez à vous persuader qu'il est des questions douteuses, des problèmes d'opinion que le ministre de la justice peut abandonner sans crime à l'empire

de l'amitié. Vaine subtilité, flatteuse illusion que le magistrat ébranlé saisit avidement pour trouver, s'il était possible, le moyen d'être bon ami sans devenir mauvais juge! Le sacrifice de l'amitié immolée à la justice aurait bientôt décidé la question et résolu le problème. Mais que ce sacrifice coûte à une âme convaincue ! et cependant il est encore des victimes plus chères que la justice exige de la fermeté du magistrat.

C'est peu de cesser d'être ami ; il faudra souvent qu'il cesse d'être père, et que, comme si les liens mêmes de la nature étaient rompus pour lui , il ait le courage de dire à sa famille : Je ne vous connais point; je ne suis point à vous; je suis la justice.

Mais pourra-t-il résister à l'impression continuelle d'une inclination d'autant plus séduisante que le cœur d'un père la prend souvent pour une vertu? L'intérêt de ses enfants consacre à ses yeux l'avarice et l'ambition. Effrayé à la vue d'une nombreuse famille, et trop faible pour soutenir constamment l'attente d'un avenir qui ne lui présente que la triste image de la décadence de sa maison , il croit pouvoir devenir intéressé par devoir et ambitieux par piété. Combien ces surprises du sang ont-elles affaibli de fermes, d'intrépides magistrats ! On eût dit que la nature , en leur donnant des enfants, avait donné pour eux des gages à la fortune. On les a vus éprouver pour leurs familles ces faiblesses qu'ils n'avaient jamais senties pour eux-mêmes, devenir timides et tremblants, lorsque touchant déjà au terme de leur carrière, ils semblaient poursuivre de leur empressement la fortune; et, pliant enfin cette roideur inflexible qui avait fait la gloire de leurs premières années, laisser à la fin de leurs jours une réputation aussi équivoque que leur vertu.

A la vue de tant de dangers qui environnent le magistrat , le plaideur redouble ses efforts et conçoit des espérances injurieuses à la justice. Peu content d'attaquer l'homme de bien pour une seule passion, il sait les réunir toutes pour le

vaincre; persuadé qu'il n'y a aucune place qui ne se rende quand elle est bien assiégée, il n'est point de sentiers obliques ni de routes souterraines qu'il ne tâche de prendre pour pénétrer, s'il le pouvait, jusque dans l'âme de son juge. Ainsi le pensent surtout ces esprits élevés dans l'école de l'ambition à qui l'intrigue tient lieu de mérite, la fortune de loi, et la politique de religion. Ils jugent des autres par eux-mêmes. Ceux qui n'ont point de véritable vertu croient qu'il n'en existe plus sur la terre. On dirait, à les entendre et encore plus à les voir agir, que ce qu'on appelle justice ne soit que le bien du plus fort. Ils intéressent le magistrat par ses défauts , ils F éblouissent par ses vertus, ils voudraient, s'il était possible , le séduire par sa religion même. Efforts inutiles et téméraires! Nous le présumons ainsi de la fidélité des ministres de la justice. Mais qu'ils seraient heureux s'ils savaient prévenir ces efforts importuns par la réputation entière et toujours égale de leur fermeté! Attaqué plusieurs fois inutilement, le ferme magistrat parvient enfin à ne l'être plus : sa probité , toujours victorieuse, ôte toute espérance à la fraude et à l'artifice. Le public la connaît; le plaideur qui l'a éprouvée l'annonce à celui qui voudrait en faire une nouvelle expérience. A peine peut-être l'homme de bien a-t-il encore besoin de la fermeté. Le seul bruit de son cœur, la terreur incessante que répand sa vertu, combattent pour lui. Il suffit qu'il paraisse ; les passions, effrayées, s'enfuient à son aspect, et la chicane, désespérée, se condamne quelquefois elle-même plutôt que de soutenir la vue de sa sévère gravité.

Vainqueur de tous ses envieux, que lui restera-t-il à craindre si ce n'est la gloire même de sa fermeté? Cette vertu, qui coûte si cher au magistrat, a aussi de grands dédommagements : exciter l'admiration des hommes , sans attirer leur envie; acquérir la confiance du public à mesure que l'on perd la faveur des grands de la terre; être regardé comme l'Aristide de son siècle , porter en tous lieux le nom de juste , et le recevoir de la bouche de ses ennemis mêmes ! Quelle for-

tune peut égaler le plaisir d'une réputation si flatteuse et si honorable?

Mais qu'il est à craindre que la vanité de l'esprit humain ne prenne la récompense de la vertu pour la vertu môme !

Que le désir d'un faux honneur ou la crainte d'une fausse infamie font quelquefois des héros imaginaires , qui s'applaudissent de leur fermeté, pendant que la justice gémit de leur faiblesse !

La fierté naturelle de leur esprit se joint souvent en eux à un désir immense de gloire. Libres et indépendants par goût plutôt que par vertu , ils se révoltent contre tout ce qui porte une apparence d'autorité , la dureté de leur tempérament, qui leur en impose sous le nom de fermeté, se fait un plaisir secret d'humilier tout ce qui s'élève et de faire sentir aux grands que celui qui les juge est encore plus grand qu'eux.

La vertu même, qui le croirait? ne sert souvent qu'à les endormir dans une fausse et aveugle fermeté.

Parce que la fortune et la justice se trouvent rarement unies, leur esprit prévenu croit qu'elles ne le sont jamais. La faveur, l'amitié, la tendresse du sang, sont autant de couleurs odieuses sous lesquelles ils méconnaissent la justice. Qu'on ne craigne point près d'eux l'effet des sollicitations les plus intéressantes , ou plutôt qu'on en craigne le contre-coup souvent inévitable. Le plaideur le plus habile est celui qui sait le mieux envisager l'inestimable avantage de leur inimitié. La crainte d'un défaut les précipite dans un autre; et ils deviennent injustes par l'horreur même de l'iniquité.

Loin du sage magistrat ces vaines apparences de fermeté qui n'ont pour principe que l'amour de la gloire, la singularité du tempérament ou l'erreur de la prévention. La véritable valeur, sûre d'elle-même et contente de son seul témoignage , s'expose sans émotion au péril de passer pour timide et d'être confondu avec la lâcheté. Humain , et sensible par inclination, l'homme de bien n'est rigide et inflexible que

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par devoir. A ses yeux s'effacent et disparaissent les qualités extérieures de puissant et de faible, de riche et de pauvre, d'heureux et de malheureux, qui déguisent les hommes beaucoup plus qu'elles ne nous les font connaître. 11 ne voit en eux que ce que la justice et la vérité lui montrent, et surtout il ne s'y voit jamais lui-même. La simplicité de son cœur triomphe presque sans combat ; et , loin d'être obligé de faire un effort pour se défendre de l'injustice, il n'a jamais conçu qu'il fut possible à un magistrat de cesser d'être juste. Faire son devoir et abandonner à la Providence le soin de ses intérêts et celui de sa gloire même, c'est le véritable caractère de sa grandeur et l'immuable appui de sa fermeté.

S'il ne reçoit pas des hommes la justice qu'il leur rend, si la patrie ne paie ses services que d'ingratitude, il saura jouir en paix de la fortune irritée. Content de se voir dans un état où, n'ayant plus d'espérance, il n'aura plus de désirs, il fera envier son bonheur aux auteurs mêmes de sa disgrâce, et il les forcera d'avouer qu'il n'est point d'autorité sur la terre qui ait le pouvoir de rendre un homme de bien malheureux.

Ou, si la fortune peut se lasser d'être ennemie du mérite, disons mieux, si le prince, ami de la vertu, veut l'élever par degrés jusqu'au comble de la faveur, sa fermeté, longtemps exercée dans les voies laborieuses de la justice, soutiendra alors la modération naturelle de son âme. Il changera d'état sans changer de mœurs. Loin de se laisser éblouir par l'éclat d'un pouvoir qui remet entre ses mains les clefs de la fortune publique et particulière, il n'en connaîtra que le danger, il n'en sentira que le poids, il n'en souhaitera que la fin , et , grand par l'élévation de son ministère , il sera encore plus grand par la fermeté avec laquelle il saura en descendre.

Notre cœur trahit ici notre esprit, et, en traçant l'image de la fermeté du magistrat au milieu des plus grandes prospérités, nous faisons presque le portrait de cet homme

d'aguesseac T. I. 19

vénérable dont nous avons respecté l'élévation , admiré la retraite et pleuré la mort1.

Nous l'avons vu rompre avec une sainte rigueur le reste des liens qui l'attachaient encore à la fortune, et sacrifier dans la solitude non pas une ambition usée par le dégoût, et presque guérie par la disgrâce, mais une prospérité toujours égale , un état où le présent n'avait rien que d'honorable pour lui, et où l'avenir lui offrait encore de plus hautes espérances. Nous l'avons vu commencer généreusement ce sacrifice, le soutenir, le consommer encore plus glorieusement. Il ne sentit point ce vide que ceux dont tous les jours ont été des jours pleins par la grandeur de ses occupations, éprouvent souvent malgré eux dans la solitude. Il sut se trouver seul avec lui-même , et n'en être point étonné. Ennemi de l'oisiveté au milieu de son loisir, sévère exacteur d'un travail volontaire qu'il regardait comme le sel de sa solitude , il a donné à l'homme public le modèle parfait d'une retraite vertueuse, honorable, précieuse aux gens de bien , et plus digne de leur envie que l'exemple de sa fortune. Heureux en survivant, pour ainsi dire, à lui-même, d'avoir joui pendant sa vie de cette espèce de vénération que la vertu des autres hommes ne reçoit ordinairement qu'après leur mort ! Plus heureux encore de laisser après lui sa justice, sa modération , sa sagesse , sa religion , dans cette place éminente où peut-être avant lui aucun père n'avait eu la joie de voir lui-même élever son fils 2! Puisse-t-il lui laisser aussi cette plénitude de force qu'il a conservée jusqu'au dernier terme d'une longue vieillesse ! C'est le seul souhait que cet heureux père ait pu faire en mourant pour la prospérité de la famille, le seul que nous ayons à faire après lui pour le bien de la justice ; et nous espérons que le ciel ,

1 M. le Pelletier, ministre d'État, qui avait été contrôleur général et président à mortier, mort le 10 août 1711.

2 M. le Pelletier, alors premier président.

comblant ses désirs et les nôtres, nous donnera la satisfaction de voir un fils si digne de lui , égaler le nombre de ses années , et surpasser , s'il est possible , celui de ses vertus.

Faut -il que le malheur de la France nous oblige de proposer au magistrat des exemples moins proportionnés à son état? Mais où pouvons-nous mieux prendre que sur l'autel de la justice l'encens que nous] devons brûler sur le tombeau d'un prince1 qui, réunissant en lui deux qualités souvent incompatibles , a su se faire toujours admirer par sa fermeté et aimer par sa bonté.

Ferme dans les hasards de la guerre , oubliant seul le péril de sa tête sacrée ; au-dessus des faiblesses de l'humanité pour lui-même, et ne les ressentant que pour ceux qu'il commandait; aussi respectable et plus aimable encore par ses vertus privées que par ses vertus publiques, la bonté prenait en lui tous les caractères du devoir, et répandait tous les charmes de la société. Fils respectueux et fidèle, père tendre et généreux, maître indulgent et facile, ami sensible et solide, nom rare, nom précieux dans un prince, on eût dit qu'il déposait tous les rayons de sa gloire pour se laisser voir de plus près à ceux qu'il honorait de la qualité de ses amis. Mais plus il accordait de familiarité, plus il acquérait de respect. Délices des grands, objet de la tendresse du peuple, les étrangers ont partagé avec nous la douleur de sa perte; et, regretté de nos ennemis mêmes, il a montré aux hommes que rien n'est plus auguste , et en même temps plus aimable sur la terre que la suprême grandeur jointe à la suprême bonté.

Heureux néanmoins dans notre malheur, nous retrouvons encore cette union si précieuse dans la personne d'un prince 2 qui est à présent la première espérance de ce grand royaume !

1 Monseigneur le Dauphin, mort en 1711.

2 M. le duc de Bourgogne.

Dieu, qui lui destine la couronne de saint Louis, lui en a déjà donné la piété. De là ce mépris des plaisirs, si inouï dans un prince de son âge ; cette modération si rare , même dans les fortunes particulières ; cet oubli si généreux de luimême, qui ne le rend sensible qu'aux biens et aux maux publics ; cette libéralité si digne d'un héros chrétien , qui , au milieu de l'abondance, lui fait éprouver une espèce de nécessité , pour soulager celle de tant de malheureux. Ainsi, le ciel accorde à la religion du roi la consolation de voir croître à l'ombre du trône un prince qui doit un jour y faire revivre ses vertus. Puisse ce jour être reculé au-delà des bornes ordinaires de la nature ! Telle est la destinée de ce prince, qu'il ne saurait ni régner trop tard, ni régner trop longtemps. Puisse-t-il cependant goûter le plaisir de voir le roi, son aïeul, fermer les portes de la guerre ouvertes depuis tant d'années; rappeler la paix du ciel sur la terre, et y faire régner en même temps la justice, jusqu'à ce que, rassasié de gloire autant que d'années , il laisse son royaume, encore plus heureux que puissant , entre les mains d'un digne successeur qui aura le bonheur d'assurer à nos neveux la durée de ces biens, et de perpétuer à jamais la félicité publique !

Prononcée à Pâques, w\\.

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