‹ Œuvres de d'AguesseauChapitre 25 sur 29 · L'EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

L'EMPLOI DU TEMPS

La nature n'a rien donné à l'homme de plus précieux que le temps; mais ce bien si précieux, et le seul qui soit véritablement à nous, est aussi celui qui nous échappe le plus promptement. La main qui nous le donne nous le ravit au même instant, comme si elle voulait nous avertir par cette rapidité même de nous presser d'en jouir.

Qui ne croirait, en effet, que, docile à cette voix de la nature , l'homme se hâterait de saisir des heures qui volent , et de s'approprier des moments qui passent sans retour ? Mais telle est au contraire l'erreur de l'esprit humain : c'est parce que le temps se succède si rapidement, que l'homme se flatte de n'en manquer jamais. Dissipateur du présent, sur la foi de l'avenir, il s'afflige même quelquefois de ne pas le perdre assez promptement; et pendant qu'il punit ceux qui lui ravissent son bien , il récompense les coupables plus heureux qui lui dérobent son temps.

Que ceux qui passent leurs jours dans l'obscurité d'une condition privée se consolent ou se félicitent même de cette perte, nous en sommes moins surpris : ils ne vivent que pour eux, et ils ne perdent que leur bien. Mais l'homme

public, dont la société réclame tous les moments, lui dérobera-t-il un bien dont il n'est que le dispensateur; et si elle lui demande par notre bouche le compte qu'il lui doit de l'usage de son temps, ne pourra-t-il lui offrir que des jours vides ou mal remplis qui, presque également perdus, semblent ne différer entre eux que dans la manière de les perdre ?

Une longue carrière s'ouvre d'abord aux yeux de la jeunesse. Le terme en est si éloigné, qu'il disparaît presque à sa vue. Peu d'occupations nécessaires, un excès de loisir cache , aux magistrats de cet âge , la valeur et le prix du temps. Semblables à ceux qui se trouvent d'abord dans une trop grande fortune , l'abondance les rend prodigues , et l'opinion qu'ils ont de leurs richesses est la première cause de leur ruine. En vain l'ambitieuse et souvent aveugle impatience d'un père les a mis de bonne heure en possession d'une dignité qui prévient en eux le mérite encore plus que les années. La rigueur de la loi s'est laissé fléchir en leur laveur par le prétexte spécieux de les obliger à employer un temps que leur oisiveté allait dissiper. Mais son indulgence n'aura servi qu'à les mettre en état de le perdre avec plus de liberté. Assis dès leur première jeunesse au rang des anciens sénateurs, ils semblent reprocher à la justice tous les moments qu'elle ravit à leurs plaisirs. Ils ignorent la science d'employer leur temps ; ils ne savent pas même le donner avec choix; ils ne savent que le perdre. Le jour ne suffit pas au cercle de leurs passions; c'est par là seulement qu'ils sentent la rapidité du temps et la courte mesure de notre vie. La nuit prend la place du jour; et ces heures, autrefois consacrées aux veilles savantes du magistrat, sont souvent prodiguées à l'excès d'un jeu insensé, où il croit n'avoir rien perdu quand il n'a fait que la perte irréparable de son temps.

Il est, à la vérité, des magistrats plus ingénieux à se tromper sur l'usage qu'ils en font. Loin du tourbillon des

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passions violentes et des plaisirs tumultueux , leurs jours coulent sans remords, dans une vie douce et tranquille. Le goût plutôt que le devoir préside au choix de leurs occupations, et préfère toujours celles qui peuvent amuser leur vivacité sans effrayer leur mollesse. Si on entre dans un plus grand détail, que découvrira-t-on ? Des lectures plus agréables qu'utiles; une curiosité louable en elle-même, si elle avait un objet plus digne de leur état; une recherche du superflu qui leur inspire le dégoût du nécessaire; une vie qui paraît remplie , et qui n'est en effet qu'un loisir délicieux et une élégante oisiveté où le magistrat croit être ménager de son temps, parce qu'il sait le dépenser avec art et le perdre avec esprit.

De là cette inclination que la mollesse de nos mœurs a rendue si commune ; cette passion qui , pour être plus douce, n'en est que plus durable ; cette délicatesse de goût pour la beauté d'un art qui ne mesure le temps que par la durée des sons et par la justesse de l'harmonie.

Il est des talents équivoques, plus à craindre qu'à désirer pour le magistrat ; et ce qui peut faire la gloire de l'homme privé fait souvent le déshonneur de l'homme public. « Dieu vous préserve, seigneur, disait un célèbre musicien au roi de Macédoine, Dieu vous préserve de savoir mieux mon art que moi-même ! » Mais serait-il écouté s'il voulait aujourd'hui donner la même leçon à ces magistrats, qui, trop occupés de cet art séducteur, et comme liés par une espèce d'enchantement , semblent n'avoir des yeux que pour un vain spectacle , et des oreilles que pour une dangereuse harmonie ?

Ainsi périssent cependant les plus beaux jours de la jeunesse, ces jours critiques du mérite et de la vertu, que la nature même semble avoir destinés à l'étude et à l'instruction. En vain le magistrat voudra peut-être rappeler dans la suite ces moments perdus, et réparer l'erreur de ses premières années. Il faudrait être instruit : il est trop tard de com-

mencer à s'instruire ; le temps manque justement à celui qui n'a pas su d'abord en faire un bon usage; et, par un enchaînement fatal , la perte du premier âge est presque toujours suivie, pour le magistrat, de celle du reste de sa vie.

Bientôt un âge plus mûr sera pour lui une nouvelle source de distractions peut-être encore plus dangereuses. L'ambition , succédant aux passions de la jeunesse, usurpera au moins le temps du magistrat , si elle ne peut lui ravir encore la possession de son cœur. Que de jours , que d'années perdues dans l'attente d'un moment trompeur qui le fuit à mesure qu'il croit s'en approcher! Transporté loin de lui par des désirs qui empoisonnent toute la douceur du présent, il ne vivra que dans l'avenir, ou plutôt il voudra toujours vivre et ii ne vivra jamais, trouvant des heures pour cultiver des amis puissants, et n'en trouvant point pour cultiver son âme, souvent avec la fortune, et presque jamais avec lui-même.

Mais pourquoi ferions -nous ici le triste dénombrement des faiblesses humaines, pour y trouver toutes les causes des distractions du magistrat?

U est jusqu'à des vertus qui semblent se réunir avec ses passions pour conspirer contre son temps. La tendresse du sang, la douceur de l'amitié; une facilité de mœurs qui le rend toujours accessible , une fidélité à des engagements (lue la société produit, que l'âge multiplie et dont la bienséance fait une espèce de nécessité, lui déroberont, s'il n'y prend garde, une grande portion de sa vie; et, s'il n'est pas du caractère de ceux qui passent une partie de leurs jours à mal faire, ou qui en perdent encore plus à ne rien taire, il aura peut-être le malheur d'augmenter le grand nombre de ceux dont la vie se consume vainement à faire toute autre chose que leur devoir.

Les distractions , il est vrai , diminuent à un certain âge ; les plaisirs se retirent, les passions se taisent et semblent respecter la vieillesse. Un calme profond succède à l'agitation

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des premières aimées, et la tempête nous jette enfin clans le port. L'homme commence alors à connaître le prix d'un temps qui n'est plus, et d'une vie toute prête à lui échapper. Mais à la vue d'une fin qui s'avance à grands pas , on dirait souvent qu'il pense plus à durer qu'à vivre, et à compter ses moments qu'à les peser ; ou si le magistrat les pèse encore à cet âge , sera-ce toujours dans la balance de la justice? Ces heures stériles, qu'il a la gloire de donner gratuitement à la république, ne lui paraîtront-elles point perdues? et une passion plus vive que les autres, qui croît avec les années, qui survit à tous les désirs du cœur humain, et qui prend de nouvelles forces dans la vieillesse, ne lui fera- 1- elle pas regarder comme le seul temps bien employé celui qu'une coutume plus ancienne qu'honorable l'ait acheter si chèrement au plaideur? N'abandonnera- 1- il pas les prémices de ce temps doublement précieux, ou à une vaine curiosité de nouvelles inutiles, ou à l'indolence du sommeil , et ne regardera- t-il pas avec indifférence tant de moments perdus , et cependant comptés au plaideur ? C'est alors que, patient sans nécessité, et indulgent sans mérite, il applaudira peut-être en secret à l'utile longueur de ceux qui abuseront de son temps , et qui exciteraient son impatience dans les heures dont le devoir seul pèse la valeur au poids du sanctuaire. Est-il donc un autre poids pour apprécier les heures de la justice, et par quel charme secret changent-elles de nature selon que le magistrat en est le débiteur, ou qu'il croit en devenir le créancier ?

Ce n'est pas ainsi que le juste estimateur du temps de la justice sait en mesurer la durée. Redevable au public de toutes les heures de sa vie , il n'en est aucune où il ne s'acquitte d'une dette si honorable à celui qui la paie, et si utile à celui qui l'exige. Ce temps, que nous laissons si souvent dérober par surprise, arracher par importunité, échapper par négligence, il a su de bonne heure le recueillir, le ménager, l'amasser; et mettant, pour ainsi dire, toute sa vie

en valeur, ses jours croissent à mesure qu'il les remplit, il augmente en quelque manière le temps de sa durée; et, faisant une fraude innocente à la nature , il trouve l'unique moyen de vivre beaucoup plus que le reste des hommes.

Il regarde surtout, avec une espèce de religion, le temps qui est consacré aux devoirs de son ministère ; et pour en mieux connaître le prix, il l'apprend de la bouche du plaideur, mais du plaideur faible et opprimé. Attentif à en prévenir les premiers soupirs, il se dit continuellement à luimême : Ce jour, cette heure que le magistrat croit quelquefois pouvoir perdre innocemment, sont peut-être pour le pauvre et le misérable le jour fatal et comme la dernière heure de la justice. Nous croyons avoir toujours assez de temps pour la rendre , mais il n'y en aura plus pour la recevoir ; le temps seul aura décidé de son sort, et le remède trop lent ne trouvera plus le malade en état d'en profiter.

Que le magistrat se hâte donc pour la promptitude de l'expédition, mais qu'il sache se hâter lentement pour la plénitude de sa propre instruction.

Loin du sage dispensateur de son temps, l'aveugle précipitation de ces jeunes sénateurs qui se pressent de placer, entre le plaisir qu'ils quittent et le plaisir qu'ils attendent, une préparation toujours trop longue pour eux, et souvent trop courte pour la justice.

Loin de lui l'avidité non moins dangereuse de quelques magistrats d'un âge plus avancé, dont l'ardeur se reproche tous les moments qu'elle donne à l'ouvrage présent, comme si elle les dérobait à celui qui le doit suivre , et qui sont plus touchés du plaisir d'avoir beaucoup fait que du mérite d'avoir bien fait.

Il joindra l'exactitude à la diligence. Attentif à réunir toute l'activité de son âme pour ne donner à chaque objet que la mesure du temps qu'il exige de ses talents, il ne saura pas moins se défier de la vivacité de ses lumières. Il sentira que l'esprit le plus pénétrant a besoin du secours du

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temps pour s'assurer, par ses secondes pensées, de la justesse des premières, et pour laisser à son jugement le loisir d'acquérir cette maturité que le temps seul donne aux productions de notre esprit, comme à celles de la nature.

Ne craignons point que la justice lui reproche une lenteur si utile; elle y gagnera, môme du côté du temps.

Vous le savez, et vous sentez encore mieux que nous la vérité de nos paroles, vous qui entrez tous les jours dans l'intérieur du sanctuaire. Combien de fois au milieu de l'obscurité et de la confusion d'un rapport qui n'est long que parce qu'on n'a pas voulu se donner le loisir de le rendre plus court , vous est-il arrivé de regretter le temps que vous aviez été forcés d'employer à faire sortir la lumière du sein des ténèbres, et à débrouiller, pour ainsi dire, le chaos !

Mais quel est , au contraire , votre soulagement , quand vous avez le plaisir d'entendre un de ces magistrats en qui l'exactitude du jugement dispute, avec la beauté du génie, l'application avec la vivacité, et le travail avec les talents. L'on dirait que l'inutile n'ait été que pour eux. Après l'avoir dévoré, seuls dans une profonde méditation, ils ne vous présentent que l'utile dégagé et comme épuré du superflu ; et, compensant ainsi la durée de leur préparation par la brièveté de leurs discours, ils sont d'autant plus ménagers du temps du sénat, qu'ils ont su être sagement prodigues de leur propre temps.

Mais ne nous y trompons pas : le magistrat ne remplira jamais dignement le temps de sa vie publique s'il ne sait s'y préparer par le bon usage qu'il fera des heures de sa vie privée.

On ne l'entendra donc point se plaindre vainement de l'excès de son loisir dans un temps où les voies de la justice, devenue malgré elle trop onéreuse aux plaideurs, sont presque désertes. Il sera plutôt tenté de rendre grâces à la fortune irritée, qui lui donne le temps de s'instruire de ses devoirs; et, loin de se jeter dans la dissipation comme la

oOO SEIZIÈME MERCURIALE.

jeunesse, ou de tomber dans l'ennui comme la vieillesse, il saura mettre à profit jusqu'aux malheurs de son siècle. L'étude nécessaire des lois et des mœurs de son pays , l'utile curiosité des lois et des mœurs étrangères, l'immensité de l'histoire, la profondeur de la religion, rempliront heureusement le vide de ses fonctions publiques; et si la nature, fatiguée par une trop longue application, exige de lui que par quelques délassements il détende les ressorts de son esprit, il saura encore instruire le genre humain par ses délassements mêmes.

Tantôt une utile société, avec des amis savants et vertueux, redoublera dans son cœur le goût de la science et l'amour de la vertu.

Tantôt un commerce non moins délicieux avec les muses, qu'il aura cultivées dès sa plus tendre jeunesse, charmera les peines de son état par une agréable et salutaire diversion.

Loin du tumulte de la ville , les plaisirs modérés d'une compagne vertueuse répareront, de temps en temps, les forces de son corps, et redonneront une nouvelle vigueur à celles de son âme. Les occupations d'une vie rustique seront pour lui une leçon vivante et animée de l'usage du temps et de l'amour du travail. Il ne dédaignera pas même de s'y abaisser; et, portant partout avec lui le désir d'être utile aux autres, il ne sera pas insensible au plaisir de travailler pour un autre siècle, et de donner un jour de l'ombre à ses neveux. Mais surtout il goûtera , non sans un secret mouvement d'envie, la profonde douceur de cette vie innocente où , malgré le luxe et la magnificence de notre siècle , se conservent encore la frugalité et la modestie des premiers âges du monde. Si la loi de son devoir le force à quitter cet heureux séjour, il en rapportera l'esprit; et, perfectionnant sa vertu par ses distractions mêmes, il mêlera heureusement à l'élévation et à la dignité du magistrat, la candeur et la simplicité des anciens patriarches.

L EMPLOI DU TEMPS. .'JOl

Ce n'est point ici une de ces fictions ingénieuses où l'esprit humain se plaît quelquefois à chercher le merveilleux plutôt que le vraisemblable : ainsi ont vécu nos pères ; ainsi les anciens magistrats savaient user de leur temps. En étaientils moins heureux que nous, moins honorés du public, moins bien avec eux-mêmes ? Jugeons-nous au moins en ce jour, nous qui sommes destinés à juger les autres hommes dans le reste de l'année; et, comparant la profusion que nous faisons de notre temps avec la sainte avarice de nos pères, apprenons par leur exemple qu'il n'y a que la vertu qui puisse donner à l'homme la longueur, la plénitude des jours, parce qu'il n'y a que la vertu qui lui enseigne à en faire un bon usage.

Composée pour la Saint-Martin, mm ».

LA PREVENTION.

Ne nous accusera-t-on point d'abuser de notre ministère, si c'est aux gens de bien mêmes que s'adresse aujourd'hui notre censure? Mais, dans un sénat si fécond en vertus, la censure peut-elle jamais être plus heureusement employée que lorsqu'elle ose montrer aux hommes vertueux les défauts de leur vertu même ? C'est donc uniquement à vous , fidèles ministres de la justice, que nous parlons en ce jour. Vous aimez la vérité, et vous haïssez le mensonge : mais la prévention ne vous les fait-elle jamais confondre? Justes par la droiture des intentions, êtes-vous toujours exempts de l'injustice des préjugés; et n'est-ce pas cette espèce d'injustice que nous pouvons appeler l'erreur de la vertu, et, si nous l'osons dire, le crime des gens de bien ?

Par quelle illusion fatale un esprit né pour la vérité, et qui la cherche de bonne foi, rencontre-t-il le mensonge? Le vrai seul peut lui plaire, et c'est souvent le faux qui lui plaît. Mais tel est le prestige de la prévention que, comme si elle charmait nos yeux, nous embrassons le mal sous

1 Cette mercuriale n'a pas été prononcée.

l'apparence du bien, et nous saisissons Terreur par l'amour même de la vérité. Mille fausses images répandues sur les objets extérieurs les obscurcissent ou les défigurent. Mille mouvements secrets qui nous échappent à nous-mêmes nous surprennent ou nous trahissent ; et , soit impression étrangère ou séduction domestique, nous voyons souvent ce qui n'est pas , et nous découvrons rarement ce qui est.

Si nous regardions sans prévention cette multitude de suppliants qui viennent de toutes parts invoquer l'autorité du magistrat, nous n'y verrions que cette égalité parfaite que la nature avait mise entre eux, et qu'ils ont encore aux yeux de la justice. Mais le premier artifice de la prévention est de nous les faire envisager sous ce dehors emprunté qu'ils reçoivent des mains de la fortune. Maîtresse, pour ainsi dire , de la scène du monde , elle y distribue les personnages; et telle est souvent la faiblesse des spectateurs , que la figure leur impose, et que le masque fait sur eux plus d'impression que la personne.

Ferons-nous donc l'injure à l'homme de bien de le confondre dans la foule de ceux qui se laissent entraîner à cette prévention populaire ? Croirons-nous qu'il puisse se trouver des âmes vertueuses mais faibles, des hommes justes mais timides, et naturellement disposés à la servitude, qui se troublent à la vue du fantôme de la grandeur, et qui plient sans le vouloir, et sans le croire, sous le poids du crédit? Ames généreuses qui nous écoutez, ce doute même vous offense, et votre probité, irritée, le rejette avec indignation. Mais savez-vous vous défier de la noblesse même de vos sentiments, et ne devons-nous point craindre pour vous votre propre magnanimité ? N'attache-t-elle jamais une idée de justice à la misère du pauvre, et une idée d'injustice à la fortune du riche, préjugé spécieux, prévention presque générale que la conduite ordinaire des grands semble justifier? La gloire même du juge est intéressée à la suivre. Le public lui décerne le triomphe de la probité, s'il se déclare pour

ri(H DIX-SEPTIEME MERCURIALE.

le faible, et celui qui prend le parti du puissant est regardé comme un esclave attaché au char de la fortune. Ainsi les honneurs de la vertu l'emportent sur la vertu môme , et l'homme de bien cesse d'être juste parce qu'il veut devenir le héros de la justice.

Avouons-le néanmoins, l'artifice de la prévention sciait trop grossier si elle ne nous tentait que par l'illusion de ces qualités extérieures. Elle sait faire agir des ressorts plus intimes, et nous émouvoir par des qualités plus intéressantes. Ce que nous avons de plus cher semble se prêter à ses surprises. Le sang conspire avec elle contre le sang, et l'ami n'est point en sûreté avec son ami. Les liaisons les plus vertueuses forment souvent les plus dangereuses préventions. Séduits par les charmes innocents d'une amitié bien placée, nous nous accoutumons insensiblement à voir par les yeux de nos amis, à penser par leur esprit, et à sentir, pour ainsi dire, par leur cœur. Une aversion naturelle ou une haine juste, si la haine peut l'être jamais, nous fait prendre une habitude contraire. Nous décidons par goût et par sentiment, plutôt que par lumière et par conviction. H nous échappe de ces jugements que l'on peut appeler les arrêts du cœur, ou, si l'esprit y a encore quelque part, c'est parce que notre esprit devient aisément le complice de notre cœur.

Respecterons-nous davantage cette prévention opposée qui jette quelquefois le magistrat dans l'injustice, pour éviter l'écueil de la haine ou de l'amitié? Un excès de probité l'a fait naître, mais l'homme juste ignore l'excès jusque dans la vertu même. Ne vous flattez donc point de sa faveur, vous qu'il honore de sa confiance, mais ne craignez pas non plus votre propre félicité. La justice n'acquittera point les dettes de l'amitié; mais aussi la crainte de passer pour bon ami ne le portera pas à cesser d'être bon juge ; et vous que sa vertu a peut-être rendus ses ennemis, vous ne serez réduits ni à relouter sa haine , ni à la désirer. Le juge ne vengera point

les injures de l'homme; mais le désir de paraître magnanime aux yeux mêmes de ses ennemis ne l'empêchera pas d'être juste, et jamais la crainte de passer pour prévenu ne deviendra pour lui un nouveau genre de prévention.

N'y aura-t-il donc point de qualités personnelles pour qui Ja justice même puisse avoir des yeux? La vertu reconnue du plaideur sera-t-elle pour lui un préjugé inutile, et l'injustice de la personne ne sera-t-elle pas au contraire une espèce de présage de celle de la cause? Mais ce présage n'est pas infaillible, et notre prévention veut presque toujours en tirer un augure certain. C'est une voie abrégée de résoudre les doutes les plus difficiles. Il en coûterait trop pour approfondir la cause ; il est plus court de s'arrêter à la personne , et c'est ainsi qu'à la décharge de l'application du juge, la réputation des parties tranche le nœud que la justice de leur cause devait délier.

Être exempt de toute acception de personnes, c'est une vertu plus rare qu'on ne pense, mais ce n'est pas encore assez pour le magistrat. Les causes mêmes portent avec elles leur prévention. Nous en sommes frappés selon que le premier coup d'œil leur est contraire ou favorable, et souvent nous en jugeons, comme des personnes, par la seule physionomie.

Qui croirait que cette première impression pût décider quelquefois de la vie et de la mort; et pouvons-nous assez déplorer ici les tristes et funestes effets de la prévention? Un amas fatal de circonstances qu'on dirait que la fortune a rassemblées pour faire périr un malheureux , une foule de témoins muets et par là plus redoutables , semblent déposer contre l'innocence. Le juge se prévient, son indignation s'allume , et son zèle même le séduit. Moins juge qu'accusateur, il ne voit plus que ce qui sert à condamner, et il sacrifie aux raisonnements de l'homme celui qu'il aurait sauvé, s'il n'avait admis que les preuves de la loi. Un événement imprévu fait quelquefois éclater dans la suite l'innocence acca-

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;jOO dix-septième mercuriale.

blée sous le poids des conjectures, et dément ces indices trompeurs dont la fausse lumière avait ébloui l'esprit du magistrat. La vérité sort du nuage de la vraisemblance; mais elle en sort trop tard : le sang de l'innocence demande vengeance contre la prévention de son juge , et le magistrat est réduit à pleurer toute sa vie un malheur que son repentir ne peut plus réparer.

Étrange condition de la vérité parmi les hommes! Condamnée à combattre toujours contre l'apparence, il est rare qu'elle soit pleinement victorieuse, et quand elle a effacé les premières impressions des personnes et des causes, elle dépend encore de la manière dont elle est présentée à notre esprit. Ce n'est plus cette vérité invisible, spirituelle, qui, dans le premier ordre de la nature, devait faire les délices de notre raison. Il faut que pour se proportionner à notre faiblesse , elle devienne une vérité sensible et presque corporelle, qui parle à nos yeux, qui intéresse nos sens, et qui, pour nous persuader, apprenne , si on l'ose dire , la langue de notre imagination.

De là cette prévention favorable pour ceux dont les talents extérieurs semblent porter avec eux un caractère de vérité. L'expression nous trompe, le tout nous surprend, le ton même nous impose. Il est des sons séducteurs et une voix enchanteresse ; il est des hommes si favorisés des grâces de la nature que, comme on l'a dit d'un ancien orateur, ils semblent avoir la déesse de la persuasion sur leurs lèvres. Daigne le ciel inspirer ceux qui sont nés avec ces talents! Ils sont presque sûrs de nous persuader tout ce qu'ils pensent.

Mais la vérité même semble partager les disgrâces de l'extérieur du magistrat; son mérite obscurci et comme éclipsé ne se fait jour qu'avec peine au travers du nuage qui le couvre. Peu d'esprits ont assez de patience pour attendre une lumière qui se manifeste si lentement. La prévention le condamne avant que de l'avoir entendu , et préfère le magis-

trat qui parle mieux qu'il ne pense, à celui qui pense mieux qu'il ne parle.

Ainsi la vérité s'altère presque toujours dans les canaux qui la font passer jusqu'à nous ; elle en prend , pour ainsi dire, la teinture, et elle se charge de toutes leurs couleurs.

Est -elle plus heureuse, quand nous nous la découvrons à nous-mêmes; et les préventions qui naissent dans notre âme lui sont-elles moins fatales que les impressions qui viennent du dehors?

Sommes-nous toujours en garde contre celles que la nature a comme cachées dans le fond de notre tempérament, qui sont nées pour ainsi dire avec nous, et qui ont coulé dans nos veines avec notre sang? Faut-il que le plaideur attentif à étudier le caractère de ses juges, puisse quelquefois y lire par avance la destinée des jugements, et qu'il y lise au moins avec vraisemblance, si ce n'est pas toujours avec vérité ? Une dureté naturelle arme le cœur de ce magistrat; il se déclarera sans effort, et peut-être sans mérite pour la rigueur de la loi. Un esprit plus humain et plus facile se retractera luimême dans ses avis, et il fera céder sans peine ]a justice à l'équité. Celui qui est sévère dans ses mœurs sera sans miséricorde pour des faiblesses qu'il n'a jamais éprouvées, mais le magistrat qui les a senties plus d'une fois aura aussi plus d'indulgence pour les faibles. Il excusera et peut-être il aimera en eux ses propres défauts , et pourrait-il se résoudre à punir dans les autres ce qu'il se pardonne tous les jours à lui-même?

A la vue de ces différents caractères de ceux qui tiennent son sort entre leurs mains, le plaideur inquiet conçoit des craintes et des espérances; mais comment pourrait-il observer le cours irrégulier de ces préventions soudaines qui naissent en nous de la situation même où chaque moment nous trouve ?

Du fond de notre tempérament il s'élève quelquefois, dirons-nous, un nuage, ou, pour parler plus clairement, une

humeur tantôt douce et légère, tantôt farouche et pesante, qui change en un moment toute la face de notre âme. Les divers événements de la vie y répandent encore une nouvelle variété. Un mouvement de joie nous dispose à accorder tout, un mouvement de tristesse nous porte à tout refuser. Il est des jours clairs et sereins dont la lumière favorable embellit tous les objets à notre vue; il en est de sombres et d'orageux où une horreur générale semble succéder à cette douce sérénité. Parlons sans figure : il est , si nous n'y prenons garde , des jours de grâce et de miséricorde où notre cœur n'aime qu'à pardonner; il est des jours de colère et d'indignation où il semble ne se plaire qu'à punir, et l'inégale révolution des mouvements de notre humeur est si impénétrable , que le magistrat, étonné de la diversité de ses jugements, se cherche quelquefois, et ne se trouve pas lui-même.

L'éducation , qui devrait effacer les préventions du tempérament et nous préserver de celles de l'humeur, y en ajoute quelquefois de nouvelles.

Ceux qu'on a laissés croître presque sans culture, à l'ombre de la fortune de leurs pères, sont ordinairement prévenus en faveur des lumières naturelles, et dédaignent le secours des lumières acquises. Ne pouvant s'élever jusqu'au rang de savants, ils veulent les faire descendre jusqu'à leur degré; et, pour mettre tous les hommes au niveau de leur ignorance , ils réduisent la justice à ne prononcer que sur des faits, et renvoient toutes les questions de droit à l'oisiveté de l'école.

Des esprits mieux cultivés se flattent d'être plus heureux dans la recherche de la vérité ; mais la science a ses préventions, et quelquefois plus que l'ignorance même. Moins occupé de ce qui est que de ce qui a été, le magistrat savant s'accoutume à décider par mémoire plutôt que par jugement, et, plus attentif au droit qu'il croit savoir qu'au fait qu'il devrait apprendre, il travaille bien moins à trouver la décision naturelle qu'à justifier une application étrangère.

Nos préventions ne seraient pas néanmoins sans remède , si

nous pouvions toujours les apercevoir, mais leur trahison la plus ordinaire est de se cacher elles-mêmes. Il n'en est presque point qui n'ait au moins une face favorable, et c'est toujours la seule qu'elle nous présente. Notre amour-propre s'applaudit d'avoir entrevu la vérité, et il se contente de l'entrevoir; il sait même nous intéresser au succès de nos préjugés, et, pour les rendre sans remède, il les met sous la protection de notre vanité. Ce n'est plus la cause du plaideur, c'est celle de notre esprit qui nous occupe ; le magistrat oublie qu'il est juge, il plaide pour lui-même, et il devient le défenseur et, pour ainsi dire, l'avocat de sa prévention.

C'est alors que sa raison n'a point de plus grand ennemi que son esprit. D'autant plus dangereux qu'il y a plus de lumières, il s'éblouit le premier, et bientôt il éblouit aussi les autres. Son mérite , sa réputation , son autorité , ne servent souvent qu'à donner du poids à ses préventions. Elles deviennent, pour ainsi dire, contagieuses, et la justice est réduite à redouter des talents qui auraient dû faire sa force et son appui.

Le dirons-nous, enfin? C'est peu d'abuser de l'esprit du magistrat. Habile à changer toutes nos vertus en défauts, le dernier effort de la prévention est de faire combattre la probité même contre la justice.

Ennemi déclaré du vice, l'homme de bien le cherche quelquefois où il n'est pas. Aveuglé par une prévention vertueuse, il croit que sa conscience est engagée à attaquer tous les sentiments des magistrats dont la probité lui est devenue suspecte, et l'on dirait qu'il se forme entre eux et lui une espèce de guerre de religion. Il les a surpris quelquefois dans l'injustice, et c'en est assez pour les croire toujours livrés à l'iniquité. Il semble qu'ils portent malheur au bon droit quand ils le soutiennent, et que la vérité devienne mensonge dans leur bouche , prévention dont les yeux les plus droits ont été souvent éblouis. Aristide même cesse d'être juste, lorsque Thémistocle se déclare pour la justice, et l'ami

de la vérité passe dans le parti de l'erreur, parce que le partisan ordinaire de l'erreur a passé, par hasard ou par intérêt, dans celui de la vérité.

Heureux, donc le magistrat qui , sagement effrayé des dangers de la prévention , trouve dans sa frayeur même sa plus grande sûreté, et rend son ennemi moins redoutable, parce qu'il le craint.

Il n'attend pas que l'illusion des objets extérieurs ait pénétré jusque dans la partie la plus intime de son âme, et, pour en prévenir la surprise , il les arrête , pour ainsi dire , sur la première surface. C'est là qu'il les dépouille de toutes ces apparences trompeuses que la fortune , que nos passions, que nos sens y attachent et que , leur ôtant ce fard ajouté qui les déguise, il les oblige à se montrer à lui dans la première simplicité de la nature.

Plus timide et plus défiant encore à l'égard des ennemis domestiques, il sonde tous les sentiments de son cœur, et il pèse toutes les pensées de son esprit. Dans le calme des passions et dans le silence de l'imagination même, il parvient à cette tranquillité parfaite où , loin des nuages de la prévention , une raison épurée découvre enfin la pure vérité ; il se défie même de cette ardeur impatiente de la connaître , qui devient quelquefois la prévention de ceux qui n'en ont point d'autre. Il sait que le vrai, qui se dérobe presque toujours à l'impétuosité de nos jugements, ne se refuse jamais à l'utile pesanteur d'une raison modeste qui s'avance lentement, et qui passe successivement par tous les degrés de lumière dont le progrès insensible nous conduit enfin jusqu'à l'évidence de la vérité.

Docile à toutes ses impressions, il n'aura pas moins de plaisir à les recevoir qu'à les donner. La main la plus vile lui deviendra précieuse lorsqu'elle lui montrera la vérité ; et, content du bonheur de l'avoir connue , il renoncera sans peine à l'honneur de l'avoir connue le premier.

C'est ce goût et cette docilité pour le vrai qui a fait le ca-

ractère de ce vertueux magistrat*, que sa droiture naturelle , sa candeur, sa noble simplicité dans la seconde place de cette compagnie, feront toujours regretter aux gens de bien. Les souhaits qu'il avait faits en mourant, et qu'il avait confiés à des mains aussi généreuses que fidèles, ont été exaucés. L'héritier de son nom est devenu, par la bonté du roi, le successeur de sa dignité. Heureux s'il peut y faire revivre un jour les vertus de ses pères, et y mériter, comme eux, la confiance, nous pouvons dire même la tendresse d'une compagnie qui ne chérit que la vertu !

M. le président de BaiKeuI.

DTX-HUITIÈME MERCURIALE

Prononcée à Pâques, 171?.

Nous ne craindrons point de faire dégénérer la censure eu un éloge trop flatteur, si nous appliquons à ce sénat auguste ce qu'un historien vraiment digne de la majesté romaine, a dit autrefois de sa république1, qu'il n'y en a jamais eu qui ait conservé plus longtemps sa grandeur et son innocence, où la pudeur, la frugalité, la modestie, compagne d'une généreuse et respectable pauvreté , aient été plus longtemps en honneur, et où la contagion du luxe , de l'avarice, et des autres passions qui accompagnent les richesses, ait pénétré plus tard, et se soit répandue plus lentement.

La sévérité de la discipline avait élevé cette grandeur vertueuse qui s'est soutenue pendant tant de siècles. L'affaiblissement de la discipline a commencé à l'ébranler. Les mœurs se sont relâchées insensiblement; et, par les mêmes degrés, la dignité s'est avilie, jusqu'à ce que la décadence entière

1 Nulla imquam respublica nec major, nec sanctior, nec bonis exemplis ditior fuit, nec in quam tàm sero avaritia luxuriaque immigraverint, nec ubi tantus ac tandiù paupertati ac parcimoniee honor fuerit. Tite-Live, Hist., lib. I.

de la discipline ait fait voir enfin ces temps malheureux où les hommes ne peuvent plus souffrir ni les maux ni les remèdes.

Ainsi parlait des Romains un des plus grands admirateurs de leur république ; ainsi osons-nous parler au sénat par le zèle même que nous avons pour sa gloire. Heureux si nos paroles pouvaient faire sentir toute l'ardeur de ce zèle dans un discours où nous souhaitons déparier au cœur beaucoup plus qu'à l'esprit ! En vain nous regrettons souvent l'ancienne dignité du sénat ; en vain nous aspirons à la rétablir, si le renouvellement de la discipline ne devient le présage favorable, ou, pour mieux dire, la cause infaillible d'une si heureuse révolution.

Cette dignité, qui est le plus précieux ornement de l'homme de bien ; cet éclat simple et naturel qu'il répand presque malgré lui au dehors , et que tout ce qui l'environne réfléchit , pour ainsi dire, sur lui ; cet hommage de respect et d'admiration que le cœur de l'injuste même se sent forcé de rendre à l'homme juste, est, à la vérité, un présent de la vertu, mais la magistrature ne le reçoit pleinement que par les mains de la discipline.

Jalouse de la véritable dignité du sénat, elle lui assure l'intégrité de sa réputation, non moins délicate que celle de sa conscience. La voix de la médisance est forcée de se taire, parce que la discipline, plus attentive encore et plus pénétrante que la médisance même , ne lui laisse plus de défauts à relever. Ces ombres , qui obscurcissent toujours la lumière du corps, quand même elles serviraient de contraste aux vertus des particuliers, disparaissent aux premiers regards de la discipline. Tout le corps devient lumineux, et l'éclat de la vertu même se renouvelle. La dignité de chaque magistrat s'accroît de celle de toute la compagnie , et la dignité de la compagnie s'enrichit à son tour de celle de chaque magistrat.

Une étroite union, formée par les liens de la discipline, s'augmente dans le sénat en même temps que sa dignité. Si

quelquefois une inquiétude naturelle à l'esprit humain, une délicatesse dont les âmes les plus justes ne sont pas toujours exemptes ; un désir légitime , mais peut-être trop jaloux de conserver les bornes que la sagesse de nos pères a posées entre les fonctions des différents ordres du sénat, y laisse entrevoir une première apparence de division , la discipline en devient bientôt la médiatrice, et si elle ne peut pas toujours prévenir la guerre, elle est toujours au moins l'arbitre de la paix. Un nuage léger, et presque aussitôt dissipé que formé, ne sert qu'à faire éclater encore plus l'union du sénat, union précieuse, concorde désirable, douce aux particuliers, honorable à la compagnie, utile et nécessaire à la justice même.

C'est alors que , par le concert et l'harmonie de toutes les voix du sénat, une heureuse conformité de maximes et, si Ton peut parler ainsi, une parfaite consonnance assure en même temps et le repos des familles, et l'honneur de ceux qui doivent s'en regarder comme les pères autant que les juges. On ne voit plus se former comme des sectes différentes de doctrine entre les tribunaux, qui n'en doivent faire qu'un seul par l'unité du même esprit , on n'entend plus dire, à la honte de la magistrature, que ce qui est juste dans l'un est injuste dans l'autre ; que ce court intervalle qui les sépare devient la séparation et comme les limites de l'erreur et de la vérité , et que le sort qui décide du lieu où les plaideurs seront jugés décide en même temps de leur jugement.

Étrange condition de la justice sur la terre ! Divine dans sa source, elle devient en quelque manière humaine parmi les hommes, et elle porte, malgré elle, l'impression de leur inconstance et la marque de leur instabilité.

Il n'appartient qu'à la discipline de la ramener à la noblesse de son principe, et de l'affranchir des faiblesses de l'humanité. Par elle, la justice même des hommes devient une justice uniforme, immuable et éternelle. Les oracles que le sénat prononce aux plaideurs sont des lois irrévocables

pour le sénat même; et, s' assujettissant aux règles qu'il impose, il commande une fois, et il obéit toujours.

Ne croyons pas enfin que le fruit d'une discipline si féconde en vertus se renferme dans les bornes du sénat, ni même dans le cercle plus étendu de ceux qui invoquent son autorité. La discipline en forme le modèle de toutes les compagnies, l'exemple de tous les ordres du royaume, et qui sait si ce grand exemple ne deviendrait pas encore la plus douce et la plus utile réforme des mœurs publiques !

Mais cet exemple même, dùt-il être inutile, qu'il serait digne au moins de la grandeur du sénat de résister seul au torrent qui entraîne le reste des conditions, et d'être regardé comme un peuple choisi, comme une nation distinguée qui conserve ses lois, ses mœurs, son caractère, au milieu delà corruption des autres peuples , et qui , dans ce déluge de vices dont elle est environnée, devient, comme le vaisseau sacré qui porte les restes de l'innocence, la ressource de la vertu et les dernières espérances du genre humain !

La sagesse de nos pères et l'autorité de la loi avaient voulu assurer éternellement la durée d'une discipline si glorieuse. Ces assemblées, autrefois salutaires1, où le juste venait rendre compte de sa justice même, et où l'attention à relever les fautes légères faisait que les plus grandes étaient inconnues, devaient être, dans l'intention de la loi, les fidèles dépositaires et comme les gardes immortels de la discipline du sénat.

Mais ces assemblées , si sagement établies , que sont-elles devenues, et à quoi les réduisons-nous aujourd'hui? A peine en conservons-nous encore le nom et l'apparence. Les fonctions les plus sérieuses de la magistrature ont dégénéré en une vaine cérémonie. La gloire de l'orateur nous fait presque oublier le devoir du censeur, et la censure elle-même semble n'être plus que l'ornement et comme la décoration de la

1 Les mercuriales.

pompe du sénat. Si nous osons encore y faire des portraits du vice, nous les traçons d'une main si timide et avec des couleurs si faibles, que l'auditeur trop ménagé ne s'y reconnaît plus. La délicatesse d'un pinceau flatteur en fait perdre la ressemblance; l'injuste, plus ébloui qu'effrayé, applaudit le premier au tableau de l'injustice; et nous ne rougissons point de nous applaudir nous-mêmes lorsque nos travaux sont payés par quelques louanges stériles, au lieu d'être dignement récompensés par une réforme salutaire.

Oserons-nous néanmoins, après avoir tourné notre censure contre nous-mêmes, excuser et justifier presque la tiédsur de notre zèle par son inutilité? Que servent les discours, que servent même les lois, si les mœurs n'y répondent, et si la discipline n'achève au dedans du sénat l'ouvrage que notre faible voix aura commencé au dehors ? Non , nous savons nous rendre justice, et ne pas apprécier notre ministère au-dessus de sa juste valeur ; le sénat ne sera jamais réformé que par le sénat même. Mais un si grand ouvrage demande une attention suivie et une vigilance continuelle; la prévoyance de la loi l'avait senti lorsque, non contente de pourvoir au maintien de la discipline par la voie éclatante de ces nombreuses assemblées où le sénat paraît dans toute sa grandeur, elle avait institué des conseils moins nombreux et plus fréquents, des assemblées moins solennelles, mais souvent aussi efficaces, où l'élite du sénat devait veiller sur le sénat entier, et être, pour ainsi dire, l'âme de ce grand corps.

Savoir tout ce qui se passe dans le secret de la compagnie, et ne pas tout relever; maintenir le joug de la discipline sans l'appesantir, l'adoucir même par son uniformité, et le rendre léger en le faisant porter à tous également; recourir rarement à la peine, se contenter plus souvent du repentir, et ne perdre ni l'autorité par trop d'indulgence, ni l'affection par un excès de sévérité, telle devrait être la noble fonction des arbitres et des vengeurs de la discipline;

et c'est ainsi que le sénat régnerait sans envie sur ceux mêmes qui ne peuvent soutenir ni une entière contrainte, ni une entière liberté.

Le dérèglement ou l'indécence des mœurs trouveraient dans ces sages conseils un frein de pudeur et de bienséance. La honte seule d'y être cité comme au tribunal de la vertu imprimerait une frayeur qui deviendrait le commencement de la sagesse. Ceux mêmes qui n'auraient pas encore assez de courage pour rompre entièrement avec l'iniquité chercheraient à en éviter l'éclat. Malheureux, à la vérité, de commettre encore leur innocence, ils ne commettraient plus au moins la réputation du sénat; ou si le vice, ne gardant plus de mesure avec la vertu, méprisait les avis secrets, et abusait d'une trop longue indulgence, pourrait-il soutenir le grand jour de l'assemblée entière du sénat où il se verrait enfin obligé de paraître, et où la confusion d'un seul deviendrait la gloire et le salut de tous?

A la vue d'une discipline si sainte , et en même temps si redoutable , l'ambition de ceux qui oublient assez ce qu'ils sont ou ce qu'ils ont été, pour vouloir faire une espèce de violence au sanctuaire, et entrer dans le ministère de la justice malgré la justice même, demeurerait heureusement confondue. Saisis d'une frayeur religieuse à l'aspect de ce tribunal, ils condamneraient eux-mêmes la témérité d'un vol trop élevé; et, renonçant à un honneur qui bientôt leur serait à charge par sa stérile rigidité, ils chercheraient ailleurs une fortune plus utile et plus convenable à leur caractère.

Ainsi se rétablirait insensiblement l'ancienne splendeur du sénat. Toutes les vertus y recevraient un nouvel accroissement avec l'amour de la discipline. Des avances de respect et de docilité de la part des jeunes sénateurs attireraient du côté des anciens un retour de tendresse et d'instruction sur ceux qu'ils regarderaient comme destinés à consoler un jour la république de leur perte. Les inférieurs se distingue-

raient par leur subordination et leur déférence ; les supérieurs par leur prudence et par leur modération; et tous, comme par une conspiration vertueuse , concourraient unanimement à réprimer le mal, à perfectionner le bien, et à n'augmenter l'autorité du sénat qu'en augmentant sa vertu.

Projets plus flatteurs que solides, dessein trop élevé pour pouvoir jamais être accompli ï Ce sera sans doute la réflexion de ceux qui, donnant le nom de prudence à la paresse, regardent les idées de réforme tout au plus comme une fiction agréable, et, si l'on peut parler ainsi, comme le songe de la vertu.

Un sénat moins nombreux et formé avec plus de choix , un sénat qui n'était presque autrefois qu'une assemblée vénérable d'hommes parfaits, pouvait, nous diront- ils, faire respecter les lois de la plus exacte discipline, et en maintenir l'autorité.

Mais depuis que l'entrée du temple de la justice a été livrée aux richesses, et que le nombre des véritables sénateurs est devenu aussi rare que celui des sénateurs s'est augmenté, depuis que les mœurs mêmes sont changées, et que la discipline domestique a presque péri avec la discipline publique , peut-on concevoir encore des projets de réforme ; et ne vaut-il pas mieux éviter de commettre l'autorité du sénat contre des abus désormais trop invétérés , que de montrer, pour tout fruit de notre zèle, qu'il y a des vices plus forts que nous , et que la vertu même ne pourrait attaquer qu'avec des armes inégales?

A Dieu ne plaise que la grandeur du mal nous fasse ainsi condamner l'usage des remèdes dont elle nous montre au contraire la nécessité.

Cette multitude qui nous effraye n'a besoin que d'un ordre certain qui la réunisse sous les lois d'une discipline inviolable. Un peuple de guerriers ne devient presque que comme un seul homme; et tout ce qui est ordonné, quelque nombreux qu'il soit, se réduit enfin à l'unité.

Ce relâchement des mœurs que nous déplorons n'est pas si général qu'il n'y ait encore des âmes privilégiées qui retracent à nos yeux l'innocence des premiers âges du sénat, au milieu de la corruption de notre siècle. Il est et il sera toujours dans cette auguste compagnie des vertus capables de fortifier les âmes les plus faibles , d'animer les plus indifférentes, de faire rougir les moins vertueuses, de donner de la terreur à la licence , et du crédit à la discipline.

Mais nous sera-t-il permis de le dire ? la volonté nous manque souvent beaucoup plus que le pouvoir. Rien n'est impossible à la vertueuse et persévérante opiniâtreté de; l'homme de bien. Osons faire l'essai de nos forces, ou plutôt de celles du sénat; osons entreprendre un ouvrage qu'il est glorieux même de commencer. Le succès surpassera peut-être notre attente. Nous aurons mérité du moins l'honneur que Rome malheureuse rendit à un de ses généraux pour n'avoir pas désespéré de la république ; et que peut-il y avoir de plus flatteur pour de vertueux magistrats que de travailler à leur propre gloire en relevant celle d'une compagnie qui n'en connaît point sur la terre ni de supérieure en dignité, ni, malgré le relâchement môme des mœurs, d'égale en vertu?

Prononcée à la Saint-Martin, 1715.

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