ÉLOGE DE CAUMONT
J^ous ne pouvons consacrer à la mémoire de cet académicien un éloge plus flatteur et apparenunent plus vrai , que celui qui en fat fait par M. de M irabaud , son successeur dans la compagnie. « Avec beaucoup d'esprit , M. le duc de La Force avait encore dans l'esprit ces agrémens rares qui sont si propres à le faire valoir. Sa haute naissance , qui l'appelait à d'autres occupations que celles d'un homme de lettres , ne lui avait pas permis de se donner tout entier à ses talens poétiques et littéraires. Il s'j livrait pourtant quelquefois , et toujours avec succès y mais avec réserve ; il semblait ne s'y livrer que pour n'être point taxé d'ingratitude envers la nature.... L'heureuse £icilité qu'il avait dans l'esprit , jointe à une.curiosité naturelle qui le portait à tout, lui avait clonVié une étendue de con-. naissances 9 qui rendait plus éclairé, et par conséquent plus utile aux Muses , le ze\e dont il était animé , pour la gloire.... Cest à ce zèle qu'une des principales >illes< du rojadme ( Bordeaux ) est redevable d'une Académie des sciences , qu'il j a établie sur le modèle de celle de Paris.... Il voulut enriobir d'un trésor semblable la province à laquelle «es ancêtres devaient leur naissance.... Il a été, k l'égard dès académiciens de Bordeaux , cette intelligence qui , selon quelques anciens , sut imprimer aux elémans Je mouvement convenable , lorsque dans les temps marqués pour la formation du monde , dà]k ils tendaient d'eux-mêmes à se mouvoir et à se débrouiller, m Teb furent les titres de M. le duc de La Force , au suffrage que lai accorda l'Académie Française , titres dont il crut devoir /honorer lui-même dans son discours de réception s f^ous avez su , dit-il à ses cqp frères , combien fai été touché , des ma jeunesse , de cet éclat indépendant du hasard , inséparable de nous" mêmes ^ de cette gloire si flatteuse que vous possédez y et dont vous êtes les vrais dispensateurs,,. En m'adi^tant aujourd'hui^ vous répandez sur la compagnie littéraire que j'ai formée , un tclqt qui lui manquait. Elle me reverra avec la méhte joie que les nations les plus sages recevaient leurs princes , lorsqu'ils re^ venaient chargés du nom glorieux d'ami , d'allié ^ de citoyen de Home,
' Henrt-Jacqnes Nompar do Ginmont , duc de La Force, pair de France, ne le 5 mars 1675'i reçu à la place de Fabio Brulart de Sillcry^ évéque de ^o'tfsAiu , le a8 ianvicr 171$ j mort le 20 juiilcri?»^.
UAcadémie de Bordeaux, dont il esl fait une mention si ho* norable et si juste dans ces deux discours , fvl établie par M. le duc de La Force, en 1713. Le fondateur eut l'avantage d'avoir pour coopérateur , dans cet établissement, l'illustre Montesquieu, comme nous l'avons dit dans l'éloge de ce philosophe ' , et nous y avons exposé les vues sages qui le guidèrent pour assurer à cette compagnie naissante une existence solide et durable. Aussi, dans cette multitude de sociétés littéraires dont la France est surchargée, l'académie de Bordeaux, fondée sous de si heureux auspices, a toujours conservé un rang distingué, par les travaux utiles dont elle s'occupe , et par le mérite de ceux qui la composent; bien différente de ces sociétés de pur bel esprit, souvent plus propres à entretenir le mauvais goût dans nos provinces qu'à j répandre les lumières.
La maison de La Force avait été engagée dans les erreurs du calvinisme ^ et paya cruellement ces erreurs. tJn des ancêtres de notre académicien avait été massacré avec un de ses enfans, à cette exécrable journée de la Saint-Barthélemi , qui souillera éternelleAient, notre histoire aux yeux des races futures, et rendra à jamais odieux le nom des monstres qui ont conseillé , permis ou exécuté tant d'assassinats. Un second lils de ce père malheureux, encore dans l'enfance, n'avait échappé que par une ■ espèce de miracle au fer des assassins '. Ce fils était le trisaïeul de M. le duc de La Force ; son bisaïeul et son aïeul conservèrent le plus inflexible Mtachement pour des opinions proscrites , qui avaient été si funestes à leur maison , et ai^quelles ils auraient peut-être renoncé plus t6t , $i la peisécution ne les leur avait vendues chères ; mais le père de notre académicien avait enfin renoncé à cette religion fatale. Son fils se crut obligé de réparer d*une manière éclatante l'espèce de tache que ce péché originel avait imprimé à son nom dans l'esprit de Lovis XIV , qui, vraiment jaloux du titre de roi très^cîirétîen , ne voulait dans son royaume que deux maîtres, l'Église et lui ^. Le dictionnaire de
■ Voyez nos McHanges de litlcralnre.
* Ou peot voir le récit intéressant de ce fait dans les notes sur le second ebant de la Henriade, Il est raconté avec pins de détail encore , et avec des circonstances aussi carieu$es qoe touchantes , dans )e recueil qui a pour titre : Pièces intéreuante* et peu cormue» pour sennr a FMittoire, Paris , 1781 , p. 377.
' L'abbé deCboisy raconte, dans ses mémoires, que Louis XIV avait inu> tfkmetit tenté de convertir , par ses royales exhoriations , le duc de La Force , bisaïc«l de celui dont nous parlons , et fils de c«lui qui échappa à la Saint- Rarthéicmi. Le mouarquc fit venir dans son cabinet le vieux courtisan^ hérétique «pinîAtrff, et le pressa avec tendresse d'ouvrir les yeux h. la vérité; mais Louis XIV notait pas un Bossuct , pour se flatter de réussir dans une controverse où il avait mis plo* dp lèle que de savoir théologique. Le oiissioa-
DE CAUMONT. Sg
Moréri nous assure que M. le doc de La Force , notre confrère, a signalé son amour pour la religion en contribuant , par des sommes considérables, à l'entretien des missionnaires destinés à la conversion des caW inistes de France : on ajoute qu'il a même poussé la générosité jusqu'à pajer des pensions à plusieurs nouyeanx convertis. Nous supposons , pour l'honneur de son sële, qu'en encourageant et en récompensant les prédicateurs et les catéchistes , il les exhortait à la douceur et h la charité , si nécessaires pour assurer le succès de leurs saints travaux; et qu'en donnant des Recours aux nouveaux convertis , il avait grand soin de les avertir, en catholique sage et éclairé , de ne pas prendre ht séduction pour la persuasion , et de ne pas accorder à l'intérêt ce qu'ils ne devaient qu'à la vérité.