‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 22 sur 74 · ÉLOGE DE LA TREMOUILLE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA TREMOUILLE

qu'elle craignait beaucoup. Le duc de ta Tremouille , pour la persuader qu'elle n'avait pas la maladie qu'elle redoutait si fort , résolut de s'enfermer avec elle , et voulut être sa principale garde y malgré le juste effroi que lui inspirait à lui-même ce crnel fléau de l'humanilé ; il gagna la petite-vérole, et il eu mourut au bout de quelques jours , avec les senti mens de la résignation la plus édifiante, et en faisant à l'Etre suprême, juge et rémunérateur des vertus, le sacrifice le plus entier de sa rie (1).

La politesse séduisante et l'aménité de mœurs qui relevaient dans le duc de La Tremouille les grâces de l'esprit , n'empéchërent pas qu'il n'eût des ennemis , ou plutôt contribuèrent à lui en donner par le succès même que lui procuraient ses agrémens. Revêtu d'une des principales charges de la Cour, aimé du roi, recherché des sociétés les plus brillantes, il habitait un pays oii on ne laisse pas voir impunément quelque supériorité 'sur les autres. Il fut l'objet de la satire la plus cruelle comme la plus injuste; ne pouvant lui disputer ses talens aimables, la méchanceté voulut lui en 6ter de plus essentiels ; on ne rougit pas de lui contester les qualités militaires , malgré les preuves q;i'il en avait données en plusieurs occasions (2). Mais la réponse la plus tranchante à ces imputations odieuses est l'attachement tendre et respectueux que lui témoignèrent les officiers du régiment qu'il commandait, sentimens qu'ils n'auraient pas accordés à un chef peu digne d'être à leur tête. Ainsi les épigrammes dont on a cherché à flétrir le duc de La Tremouille , bien loin de nuire k sa mémoire , doivent être pour lui un nouveau titre d'estime , et nous avons regardé comme un devoir sacré pour nous d'en effacer jusqu'à la plus légère impression. Malheur aux hommes que l'envie parait oublier , et que la calomnie épargne ! cette indulgence est pour eux une triste attestation de médiocrité^ et nous citerons k cette occasion le mot d'un philosophe au sujet d^un autre jeune courtisan qu'il voyait loué de tout le monde. Parmi tant d'éloges, disait-il, une chose me fait de la peine; je ne lui connais pas un ennemi y et je n'en ai jamais entendu dire de mal à personne. Il n'y aurait peut-être de vraiment loué par ces éloges négatifs que des hommes en place sur qui la médisance ou la calomnie ne trouveraient point à s'exercer. Mais oii sont-ils ?

Le duc de La Tremouille était premier gentilhomme de la chanibre du roi , et en cette qualité chargé de la surintendance générale des spectacles , et de la direction des deux troupes de comédiens. Il serait à souhaiter que ceux qui ont cette classe d'hommes dans leur dépendance , fissent de leur crédit et de

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leur place le plus noble «sage auquel ils pussent l'employer, celui de veiller aux intérêts des gens de lettres, qui en faisant viTre les comédiens , se plaignent d'en éprouver souvent ta dureté, les caprices et l'ingratitude; c'est aux supérieurs respectables de nos acteurs, qu'il appartient de mettre les auteurs dramatique» à l'abri des dégoûts humilians que le talent essaie dans cet aréopage , et d'empêcher que les écrivains , dont les ouvrages honorent la nation , ne soient vexés et rebutés par ceux qui leur doivent leur existence , et qui ont paru trop souvent oubber leurs bienfaiteurs '.

NOTES

(i) i^uEL bonheur pour le duc de La TrëmouiUe % et pour une famille à qui il était cher, s'il avait pu connaître et mettre en usage cette précieuse sauve-garde de rinoculation , que le préjugé et la superstition a'efiforcen^ tant de décréditer, et qui finira par triompher tôt ou tard , parce que la raison , comme Ta dit un sage, doitjfinir toujours par avoir raison ! C*est au temps seul à lui faire gagner sa cause ; car malgré l'exemple de presque tous les princes de TEurope , qui ont subi l'inoculation avec succès , exemple si propre en apparence à entraîner la multitude , le préjugé et la superstition trouvent encore de la force et de Tappui pour retarder Tefiet d'une leçon si puissante ; les ennemis des lumières et des peuples ne savent combattre ou décrier Tautorité , que pour empêcher le bien qu'elle voudrait faire.

(a) « I^e duc de La Tremouille eut son chapeau percé d'une balle de » mousquet à l'attaque du château de Milan, reçut une contusion à j» celle du château de Cobmo , fut blessé légèrement à la bataille de » Parme; et ^ celle de Guastalla, étant tombé dans un fossé, il fut » feulé aux pieds, ce qui ne l'empêcha pas, après qu'il eut été relevé, a de continuer à combattre , jusqu'à ce que s'élant trouvé mal de la 9 chute qu'il avait faite , il fut obligé de se retirer. » ( Fojez le Dictionnaire de Morerî, à l'article de La Tremouille. )

Sans nous étendre davantage sur les qualités militaires de notre aca-

' On a To les Comédiens français reprcienter KoccesMvamcnt iiir Uur th^trc, en 178a, plusieors pièce» où des hommes de lettres trèv^listingaé», très-estimables , auteurs même d'ourrages qu'on rcprcscnlc trcs-ficquemment, étaient désignés de la manière la plus claire, et exposes à la risée de la multitude. Tonte la litte'ratore a de pins été instruite de Tespèce de procès qui sVst élevé' en 1780 entre les auteurs dramatiques et les comédiens, sur Tinjustice que les premiers se plaignaient dV^suyer relativement à Thonorairc de leurs ouTrages. Ce procès uV*st pas terminé , et les gens de lettres qui se croient très-fondcs dans leurs plaintes , y ajoutent celle de u^avoir pu encore obtenir justice.

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démiden , qui ne sont point ici Tobjet de son éloge , il est plus convenable à noire svjet de âitt unième de nronver qu'il faisait des ters trèsagréabbe. Nous cîteitnis pour ezemplfles deux chansons qui suivent.

Dans cet hameaux il est une bergère Qui tofunel tout au pooroir de ses lois ;

Ses grâces orneraient Cjdière , Le rossignol est jalons de sa Toijt.

J^ignore si son cœer est tendre;

Heurenx qui pourrait Tenflanimer !

Mais ani ne voudrait pas aimer.

Ne doit ni la voir ni Tentesike.

Juite,

Dans ces près fleuris , une abeille Vole et vient s^enricbir d'un précieux butin; Mais voit-on sur la fleur les traces du larcin ? Le baiser que f ai pris snr ta bouche vermeille , Ea me rendant heureux,^ laisse ta beauté;

Rose aimable , je suis l'abeille ,

Mon bonheur ne l'a rien coûté.

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