‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 24 sur 74 · ÉVÈQUE DE CLERMONT · texte numérisé non relu

ÉVÈQUE DE CLERMONT

J ean-Baptiste Massilloit naquit à Hiëres en Provence , en i663. Il eut pour père un citoyen pauvre de cette petite ville. L'obscurité de sa naissance , qui relève tant l'éclat de son mérite personnel, doit être le premier trait de son éloge ; et Ton peut dire de lui comme de cet illustre Romain qui nedevait rien à ses aïeux: videtur ex se natus {il n'a été fils que delui-^méme). Mais nonseulement son humble origine honore infiniment sa personne , elle honore encore plus le gouvernement éclairé , qui en l'allant

■ Reca à TAcadémie 1« a5 février 1719 , à la place de Camille Le TelUer^ abbé de Loayois.i mort le a8 teptcmbre l'fyi*

ÉLOGE DE MASSILLON. ut

dwrcfer an milieu da peuple pour le placer k la i^ d'un âes plus grands diocèses du royaume, a bray^ ie préjuge assez commun , même de nos jours , que la Prondence n'a pas destiné aux grandes places le génie qu'elle a fait naître aux derniers rangs. Si les distributeurs des dignités ecclésiastiques n'araient pas eu la sagesse, ou le courage, ou le bonheur d'oublier quelquefois cet apophtbegme de la vanité bumaine , le clergé de France eût été privé de la gloire dont il est aujourd'hui si flatté , de compter réloquent Massillon parmi ses éréques.

Ses humanités finies , il entra dans l'Oratoire k l'âge de dixsept ans. Résolu de consacrer ses travaux à l'Eglise, il préféra aux liens indissolubles qu'il aurait pu prendre dans quelqu'un de ces ordres religieux si multipliés parmi nous , les engagemens libres que l'on contracte dans une congrégation , k laquelle le grand Bossuet a donné ce rare éloge , que tout le monde y obéit sans que personne y commande^ Massillon conserva jusqu'à la fin de sa vie le plus tendre et le plus précieux souvenir des leçons qu'il avait reçues et des principes qu'il avait puisés dans cette sociélé vraiment respectable, qui sans intrigue, sans ambition , aimant et cultivant les lettres par le seul désir d'être utile , s'est irit un nom distingué dans les sciences.sacrées et profanes ; qui persécutée quelquefois , et presque toujours peu favorisée ' de ceux même dont elle aurait pu espérer l'appui, a fait, malgré ce fiatal obstacle , tout le bien qu'il lui était permis de faire , et n*a jamais nui à personne , même à ses ennemis; enfin 4]ui a su dans tous les temps , ce qui la rend encore plus chère aux sages , pratiquer la religion sans petitesse , et la prêcher sans fanatisme.

Les supérieurs de Massillon jugèrent bientôt par ses premiers essais , de l'honneur qu'il devait faire à leur congrégation. Ils le destinèrent à la chaire ; mais ce ne fut que par obéissance qu'il consentit à remplir leurs vues ; lui seul ne prévoyait pas la célébrité dont on le flattait , et dont sa soumission et sa modestie allaient être récompensées. Il est des talens pleins de confiance , qui reconnaissent, comme par instinct , l'objet que la nature leur destine , et qui s'en emparent avec vigueur ; il en est d'humbles et de timides qui ont besoin d'être avertis de leurs forces , et qui, par cette naîve ignorance d'eux-mêmes, n'en sont qae plus intéressans , plus dignes qu'on les arrache k leur obscurité modeste pour les présenter à la Renommée et leur montrer la glcnre qui les attend.

Le jeune Massillon fit d'abord tout ce qu'il put pour se dérober k cette gloire. Déjà il avait prononcé , par pure obéissance , étant

■ D Cuit excepter ces derniers temps oii Tautoricé eccle*ia$tique et lécoli^e a rendo plot de jostiee i cette congr^ttoa.

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encore en province , ]es oraûons funèbres de yiller^,*ardw^ véqne de Lyon , et de Yillars , archevêque de Vienne : ces deu& discours, qui n'étaient k la vérité que le coup d'essai d'un jeune homme, mais d'un jeune homme qui annonçait déjà ce qu'il fut depuis, eurent le plus brillant succès. L'humble orateur, effrayé de sa réputation naissante, et craignant, comme il le disait, le démon de V orgueil^ résolut de lui échapper pour toujours , en se vouant à la retraite la plus profonde , et même la plus austère. Il alla s'ensevelir dans l'abbaye de Septfons, ou l'on suit la même règle qu'à la Trappe , et il y prit l'habit. Pendant son noviciat, le cardinal de Noailles adressa à l'abbé de Septfons 9. dont il respectait la vertu, un mandement qu'il venait de publier. L'abbé , plus religieux qu'éloquent , mais conservant encore , au moins pour sa communauté , quelque reste d'amour-propre , voulait faire au prélat une réponse digne du mandement qu'il avait reçu. Il en chargea le novice ei-oratorien , et Massillon le servit avec autant de succès que de promptitude. Le cardinal , étonné de recevoir de cette thébaïde un ouvrage si bien écri^ ^ ne craignit point de bjesser la vamté du pieux abbé de Septfons, en lui demandant qui en était l'auteur. L'abbé nomma Massillon , et le prélat lui répondit qu'il ne fallait pas qu'un si grand talent-, suivant l'expression de l'Ecriture, demeurât caché sous le boisseau. Il exigea qu'on fit quitter L'habit au jeune novice, il lui fit reprendre celui de l'Oratoire , et le plaça dans le séminaire de St.-Magloire , à Paris , en l'exhortant à cultiver l'éloquence de la chaire , et en se chargeant , disait-il , desafortunp, que les vœux du jeune orateur bornaient à celle des apôtres , c'est-à-dire, «u nécessaire le plus étroit, et à la simplicité ta plus exemplaire.

Ses premiers sermons produisirent, l'effet que ses supérieurs et le cardinal de NoâilIes avaient prévu . A peine commença-t-il à se montrer dans les églises de Paris , qu'il effaça presque tous ceux qui brillaient alors dans cette carrière. Il avait déclaré qu'i7 ne prêcherait pas comme eux , non par un sentiment présomptueux de sa supériorité, mais par l'idée, aussi juste que réfléchie , qa'il s'était faite de l'éloquence chrétienne. Il était persuadé qde si le ministre de la parole divine se dégrade en annonçant d'une manière triviale des vérités communes , il manque aussi son but en croyant subjuguer, par des raisonnemens profonds, des auditeurs qui pour la plupart ne sont guère à portée de le s\h\wç ; que si tous ceux qui Técoutent n'ont pas le bonheur d'avoir des lumières , tous ont un cœur oii le prédicateur doit aller chercher ses armes; qu'il faut, dans la chaire , montrer l'homme à luimême , moins pour le révolter par l'horreur du portrait ^ que

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pour Taffliger par (a ressemblance ; et qu'enHii , s'il est quelqueibis utile de l'efifrayer et de le tftubler , il Test encore plus de feire couler ces larmes douces , bien plus efficaces que celles du désespoir.

• Tel fut le plan que Massillon se proposa , et qu'il remplit en homme qui l'avait conçu, c'est-à-dire, en homme supérieur. Il excelle dans la partie de l'orateur , qui seule peut tenir lieu de tontes les autres, dans cette éloquence qui va droit à l'âme , mais qui l'agile sans la renverser, qui la consterne sans la flétrir, et qui la pénètre sans la déchirer. Il va chercher au fond du cœur ces replis cachés oii les passions s'enveloppent , ces sophismes secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveugler et nous séduire. Pour combattre et détruire ces sophismes , il lui suffit presque de les développer , mais il les développe avec une onction si affectueuse et si tendre , qu'il subjugue moins qu'il n'entraîne, et qu'en nous offrant même la peinture de nos vices , il sait encore nous attacher et nous plaire. Sa diction , toujours facile , élégante et pure , est partout decette simplicité noble , sans laquelle il n'y a ni bon goût , kii véritable éloquence ; simplicité qui étant réunie dans Massillon à l'harmonie la plus séduisante et la plus douce , en emprunte encore des grâces nouvelles; et , ce qui met le comble au charme qne fait éprouver ce style enchanteur, on sent que tantde beautés ent coulé de source , et n'ont rien coûté à celoi qui les a produites. Il lui échappe même quelquefois , soit dans les expnres* sîons, soit dans les tours, soit dans la mélodie si touchante de son style , des négligences qu'on peut appeler heureuses, parce qu'elles achèvent de faire disj^araître non-seulement l'empreinte, mais jusqu'au soupçon du travai]. C'est par cet abandon de Inimeme que Massillon se faisait autant d'amis que d'auditeurs ; il savait que plus un orateur parait occupé d'enlever l'admiration , moins ceux qui l'écoutent sont disposés à l'accorder , et que cette ambition est Técueil de tant de prédicateurs , qui chargés , si on peut s'exprimer ainsi , des intérêts de Dieu même , veulent y inêler les intérêts si minces de leur vanité (i). Massillon pensait, au contraire, que c'est un plaisir bien y xàe d* avoir affaire , suivant l'expression de Montaigne , à des gens qui nous admirent toujours et fassent place , surtout dans ces momens ou il est si doux de s'oublier soi-même pour ne s'occuper que des être faibles et malheureux qu'on doit instruire et consoler. Il comparait l'éloquence étudiée des prédicateurs' profanes à ces fleurs dont les moissons se trouvent si souvent étoujfées , et qui ttis-^gréaùles à ia vue , sont trhs'-nuisibles à la récolte.

On s'étonnait comment un homme voué par état à la retraite , pouvait connaître assez bien le monde pour faire des peintures

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si Traies des passions , et surtout de ramour-propre. Cest en me sondant moi-même ^ disait<4l avec candeur , que f ai offris à tracer ces peintures. Il le prouva d'une manière aussi énergique qu'ingénue , par l'aveu qu'il fît à un de ses confrères , qui le félicitait sur le succès de ses sermons. Le diable^ lui répondit-il ^ me Va déjà dit plus éloquemment que vous.

Massillon tirait un autre avantage de cette éloquence de l'âme » dont il faisait nn si heureux usage. Comme il parlait la langue de tons les états en parlant an cœur de l'bomme^ tous les états couraient à ses sermons ; les incrédules mêmes voulaient l'entendre \ ils trouvaient souvent l'instruction oii ils n'étaient allés cbercher que l'amusement, et revenaient quelquefois convertis^ lorsqu'ils n'avaient cru sortir qu'en accordant ou en refusant leurs éloges. C'est qne Massillon savait descendre pour eux au seul langage qu'ils voulussent écouter, celui d'une philosophie purement humaine en apparence , mais qui trouvant ouvertes toutes les portes de leur âme , préparait les voies à l'orateur pour s'approcher d'eux sans effort et sans résistance , et pour s'en rendre vainqueur avapt même de les avoir combattus.

Son action était parfaitement assortie au genre d'éloquence qu'il avait embrassé. Au moment oii il entrait en chaire , il paraissait vivement pénétré des grandes vérités qu'il allait dire; les yeux baissés, l'air modeste et recueilli , sans mouvemens violens^ et presque sans gestes , mais animant tout par une voix touchante et sensible, il répandait dans son auditoire le sentiment religieux que son extérieur annonçait ; il se faisait écouter avec ce silence profond qui loue encore mieux l'éloquence que les applaudissemens les plus tumultueux. Sur la réputation seule de sa déclamation , le célèbre Baron voulut assister â un de ses discours; et s'adressant , au sortir du sermon , à un ami qui l'accompagnait : Voilà y dit-il , un orcUeur , et nous ne sommes que des comédiens.

Bientôt la cour désira de l'entendre, ou plutôt de le juger. Il parut, sans orgueil comme sans crainte, sur ce grand et dangereux théâtfe ; son début j fut des plus brillans , et l'exorde du premier discours qu'il y prononça est undes^chefs-d'œuvrede l'éloquence moderne. Louis XI Y était alors au comble de sa puissance et de sa gloire ; vainqueur et admiré de toute l'Europe, adoré de ses sujets , enivré d'encens%t rassasié d'hommages* Massillon prit pour texte le passage de l'Ecriture qui semblait le moins fait pour un tel prince. Bienheureux ceux quipleurent , et sut tirer de ce texte nn éloge d'autant plus neuf, plus adroit et plus flatteur, qu'il parut dicté par l'Evangile même, et tel qu'un apôtre l'aurait pu faire. «Sire, dit^il au roi , si le monde parlait ici à votre majesté ^ il ne lui dirait pas y bienheureux ceux qui

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jpTearent. Heureux, vous dirait-il, ce prince qui n a jamais com' iattu que pour vaincre ; qui a rempli tunii'ers de son nom; qui, dans le cours d*un règne long et Crissant , jouit avec éclat de tout ce que les hommes admirent , de la grandeur de ses con^ quêtes , de V amour de ses peuples , de F estime de ses ennemis, delà sagesse de ses lois,,.. Mais, sire, F Evangile ne parle pas comme le monde. L'aoditoire de Versailles , tout accoutume qu'il «tait aux Bossuet et aux Bourdaloue , ne l'était pas à une éloquence tout à la fois si fine et si noble ; aussi exci(a-t-elle dans l'assemblée , malgré la gravité du lieu , un mouvement involontaire d'admiration. II ne manquait à ce morceau , pour en rendre Fimpression plus touchante encore , que d'avoir été prononcé au miliea des malheurs qui suivirent nos triomphes, et lorsque le monarque , qui pendant cinquante années n'avait eu que des succès, ne répandait plus que des la ripes (2). Si jamais Louis XFV a entendu un exorde plus éloquent , c'est peut-être celui d'un religieux missionnaire , qui paraissant pour la première fois devant lui , commença ainsi son discours : iSirc , /c ne ferai point de compliment à votre majesté , je n'en ai point trouvé dont rEvangile.

La vérité , même lorsqu'elle parle au nom de Dieu , doit se contenter de frapper à la porte des rois , et ne doit jamais la briser. Massillon, persuadé de cette maxime, n'imita point quelques uns de ses prédécesseurs , qui , soit pour déployer leur zële, soit pour le faire remarquer , avaient prêché la morale chrétienne, dans le séjour du vice , avec une dureté capable de la rendre odieuse , et d'exposer la religion au ressentiment de l'autorité orgueilleuse et offensée. Notre orateur fut toujours ferme, mais toujours respectueux , en annonçant à son souverain les volontés de celui qui juge les rois; il remplit la mesure de son ministère, mais il ne la passa jamais; et le monarque , qui aurait pu sortir de sa chapelle mécontent de la liberté de quelques autres prédicateurs , ne sortit jamais des sermons de Massillon , cpe mécon^tent de lui'-même. C'est ce que le prince eut le courage de dire ^n propres termes à l'orateur ; éloge le plus grand qu'il pût lui donner , mais que tant d'autres, avant et depuis Massillon, n'ont pas même désiré d'obtenir , plus jaloux de renvoyer des jbges satisfaits que des pécheurs convertis (3).

Des succès si multipliés et si éclatans eurent leur effet ordinaire; ils firent à Massillon des ennemis implacables, surtout parmi ceux qui se regardaient comme ses rivaux , et qui voulant que la parole divine ne fût annoncée que par eux , se croyaient apparemment dispenses de prêcher d'exemple contre l'envie. Leur ressource était de fermer la bouche , s'il était possible j à un

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concurrent si redoutable ; mais ils n'y pouvaient réussir qu'en accusant sa doctrine; et sur ce point délicat, Massillon ne lais* sait pas même de prétexte à leurs dispositions charitables. 11 était à la vérité membre d'une congrégation dont les opinions étaient alors fort attaquées; plusieurs de ses confrères avaient été, par ce pieux motif y adroitement écartés de la chaire de Versailles. Mais les sentimens de Massillon , exposés chaque jour à la critique d'une cour attentive et scrupuleuse , n'offraient pas même le nuage le plus léger aux yeux clairvoyans de la haine ; et son orthodoxie irréprochable était le désespoir de ses ennemis. Déjà l'Eglise et la nation le nommaient à l'épiscopat ; l'envie , presque toujours aveugle sur ses vrais intérêts, aurait pu , avec une politique plus raffinée , envisager cette dignité comme un honnête moyen d'enfouir les talens de Massillon , en le reléguant à cent lieues de Paris et de la cour ; elle ne porta pas si loin sa dangereuse pénétration , et ne vit dans l'épiscopat qu'une récompense brillante dont il lui importait de priver l'orateur qui en était digne. Elle fit pour y réussir un dernier effort , et jouit du triste avantage d'obtenir au moins un succès passager ; elle calomnia les mœurs de Massillon , et trouva facilement , suivant l'usage , des oreilles prêtes à l'entendre , et des âmes prêtes à croire. Le souverain même , tant le mensonge est habile à s'insinuer auprès des monarques les plus justes , fut, sinon convaincu , au moins ébranlé ; et ce même prince , qui avait dit à Massillon quil voulait Ventendre tous les deux ans , sembla craindre de donner à une autre église l'orateur qu'il s'était réservé pour lui. Louis Xiy mourut, et le régent , qui honorait les talens de Massillon , et qui méprisait ses ennemis , le nomma à l'évêjché de Clermont ; il voulut de plus que la cour l'entendit encore une fois, et l'engagea à prêcher un carême devant le roi , alors âgé de neuf ans.

. Ces sermons , composés en moins de trois mois , sont connus sous le nom de Petit Carême (4). C'est peut-être, sinon le chefd'œuvre , au moins le vrai modèle de l'éloquence de la chaire. Les grands sermons du même orateur peuvent avoir plus de mouvement et de véhémence ; l'éloquence du Petit Carême est plus insinuante et plus sensible ; et le charme qui en résulte augmente encore par l'intérêt du sujet , par le prix inestimable de ces leçons simples et touchantes , qui destinées k pénétrer avec autant de douceur que de force dans le cœur d'un monarque enfant , semblent préparer le bonheur de plusieurs millions d'hommes, en annonçant au jeune prince qui doit régner sur eux , tout ce qu'ils ont droit d'en attendre. Cest là que Torateur met sous les yeux des souverains les écueils et les malheurs du

rang suprême ; la vérité fuyant les trônes , et se cachant pour les princes mêmes qui la cherchent ; la confiance présomptueuse que peuvent leur inspirer les louanges, même les plus justes; le danger prenne égal pour eui de la faiblesse qui n'a point d'avis , et de Torguei^qui n'écoute que le sien ; le funeste pouvoir de leurs vices pour corrompre , avilir et perdre toute ime nation; la détestable gloire des princes conquérans , si cruellement achetée par tant de sang et tant de larmes ; l'Etre suprême enfin , placé entre les rois oppresseurs et les peuples opprimés , pour effrayer les rois et venger les peuples. Tel est l'objet de ce Petit Carême , digne d'être appris par tous les enfans destinés à régner , et d'être médité par tous les hommes chargés de gouverner le monde. Quelques censeurs sévëres^ont néanmoins reproché à ces excellens dis#Durs un peu d'uniformité et de monotonie. Ils n'offrent guère, dit-on, qu'une vérité à laquelle l'orateur s'attache et revient toujours, la bienfaisance et la bonté que les grands et les puissans du siècle doivent aux petits et aux faibles , à ces hommes que la nature a créés leurs semblables , que l'humanité leur a donnés pour frères ; et que le sort a fait naître malheureux. Mai$ sans examiner la justice de ce reproche , cette vérité est si consolante pour tant d'hommes qui gémissent et qui souffrent , si précieiye dans l'institution d'un jeune roi , si nécessaire surtout à faire entendre aux oreilles endurcies des courtisans qui l'environnent, que l'humanité doit bénir l'orateur qui en a plaidé la cause avec' tant de persévérance et d'intérêt. Des enfans peuvent- ils se plaindre qu'on parle trop long-temps à leur père du besoin qu'ils ont de lui, et du devoir que la nature lui fait de les aimer?

La même année oii furent prononcés ces discours , Massillon entra dans l'Académie Française. L'abbé Fleury , qui le reçut en qualité de directeur, lui donna entre autres éloges celui d'avoir su se mettre a la portée du jeune roi dans les instructions qu'il lui avait destinées. // semble, lui dit-il , que vous ayez voulu muter le prophète ^ qui pour ressusciter le Jîls de la Sunamite, se rapetissa, pour ainsi dire , en mettant sa bouche sur la boucJie, ses yeux sur les yeux ^ ses mains sur les mains de V enfant , et qui après V avoir ainsi réchauffé , le rendit à sa mère plein de vie.

Ce même discours du directeur offre un second trait , aussi édifiant que remarquable. Massillon venait d'être sacré évéque ; aucune place à la coût* , aucune affaire , aucun prétexte enfin ne pouvait le retenir loin de son troupeau. L'abbé Fleury , observateur inexorable des canons , ne vit , en recevant son nouveau confrère , que les devoirs rigoureux que l'épiscopat lui imposait \ les devoirs de l'académicien disparurent entièrement à

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ses yeax ; loia d'inviter le récipiendaire à Fassiduité , il ne Fez* iiorta qa'à une absence éternelle ; et ce qui rendait le conseil plus sévère encore , il le revêtit de la forme obligeante des regrets les plus fortement eiiprimés : Nous prévoyons OA^ec douleur, lui dit-il , que nous allons vous perdre pour jamais et que la loi INDISPENSABLE de la résidence va vous enlever sans retour à nos assemblées; nous ne pouvons pbts espérer de vous voir, que dans les mamens oh quelque affaire fâcheuse vous arrachera malgré voos à votre Eglise (5).

Ce conseil fut d'autant plus efficace, que celui qui le recevait se l'était déjà donné lui-même. Il partit pour Qermont, et n'en revint plus que pour des causes indispensables , et par con^uent tf ës-rares. Il donna tous ses soins an peuple beureux que la Providence lui avait confié. Il ne crut pas que l'épiscopat , qu'il a^ait mérjté par ses succès dans la chaire, fût pour lui une dispense d'y monter encore, et que pour avoir été récompensé, il dût cesser d'être utile. Il consacrait avec tendresse à l'instruction des pauvres , ces mêmes talens tant de fois accueillis par les grands de la terre , et préférait aux bruyans éloges des conrtisans , l'attention simple et recueillie d'un auditoire moins brillant et plus HlMÀXe. Les plus éloquens peut-être de ses sermons sont les con^» ferences qu'il faisait à ses curés (S). H leur prêchait les vertus dont ils trouvaient en lui l'exemple , le désintéressement , la simplicité, l'oubli de soi-même, l'ardeur active et prudente d'un zèle éclairé, bien différente de ce fanatisme qui ne prouve que faveuglement du zële , et qui en rend même la sincérité trësdouteuse. Une sage modération était en effet son caractère dotninant. Il st plaisait à rassembler à sa maison de campagne des oratoriens et des jésuites ; il les accoutumait à se supporter mntuellement , et presque à s'aimer ; il les faisait jouer ensemble aux échecs, et les exhortait à ne se faire jamais de guerre plus sérieuse (7). L'esprit de conciliation dont sa conduite était la preuve , et sa maniëre de penser bien connue sur le scandale de toutes les querelles théologiques ^ fît désirer au gouvernement qu'il essayât de rapprocher le cardinal de Noailles de ceux qui accusaient la doctrine de ce pieux archevêque ; mais l'impartialité qu'il montra dans cette négociation produisit son effet naturel , celui de mécontenter les deux partis (8). En vain il leur représenta que des hommes destinés par état à prêchei' l'£vangile à leurs frëres , ne devaient pas commencer par en violer un des principaux préceptes , celui de tunion et de la paix ; que leurs divisions , déjà si fâcheuses , sur Vantour de Dieu > ne les dispensaient pas de Vamour du prochain ; que ces disputes étaient à la foir, et pour les faibles un sujet de scandale, et pour les incré^

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dules un sujet de triomphe, pea réel à la vérité , mats toujours affligeant par l'avatitage apparent qu'ils en tirent ; ces sages remontrances fprent sanseiTet , et il apprit par sa propre expérience qu'il est souvent moins difficile de ramener des mécréans , que de cokidlier ceux qni auraient tant d'intérêt de se réunir pour les confondre.

Vivement pénétré de» vraneé obligationsde son état, Massilkm remplit surtout le pvemier devoir d'un évéqne , celui qui le fait cbérir et respecter de l'incrédulité même , le devoir , ou plutôt le plaisir si doux de l'humanité et de 1* bienfaisance. Il réduisit à des sommes trës-modiques 8e$ droits épiscopaux , qu'il aurait entièrement abolis , s'il n'avait cm devoir respecter le patrimoine de ses successeurs, c'est-à-dire, leur laisser de bonnes actions k faire. Il fit porter en deux ans vingt mille livres à l'Hotei-Diem de Clermonl. Tout son revenu appartint aux pauvres. Son diocèse en conserve le souvenir après pin» de trente années , et sn mémoire y est honorée tous les jours de la plus éloquente oraison funèbre , des larmes de cent mille malheureux.

Il avait joui , dès son vivant, de cette oraison funèbre qu'il ne peut plus entendre. Dès qu'il paraissait dans les rues de Clermont, le peuple se prosternait autour de lui en criant ; vit^ notre père. AusM ce vertueux prélat disait-il souvent ^ qne ses confrères ne sentaient pas assez quel degré de considération et d'autorité ila pouvaient tirer de leur état , que ce n'était ni par le faste , ni par nue dévotion minutieuse ,> encore moins par les grimaces et les intrigues de l'hypocrisie , qu'il)s pouvaient se rendre chers à l'humanité et redoutables à ceux qui l'oppriment , mais par ces vertns dont le cœur du peuple est le juge , et qui dans'un mimstre de la vraie religion retracent à tons les jeux l'Être )nste et bienfaisant dont il est l'image.

Parmi les aumônes immenses qu'il a faites, il en est qu'il a cachées avec le pins grand soin , non-seulement pour ménager la délicatesse des particuliers malheureux qui les recevaient , mais pour épargner quelquefois à des communautés entières le sentiment, même le plus mal fondé , d'inquiétude et de crainte que ces aumônes pouvaient l^ur causer. Un couvent nombreux de religieuses était sans pain depuis plusieurs jours; elles étaient résolues de périr plutôt qne d'avouer cette affreuse misère , dans la crainte qu'on ne supprimât leur maison , à laquelle elles étaient bien plus attachées qu'à leur vie. L'évêqae de Germont apprit en même temps» et leur indigence extrême , et le motif de leur silence. Pressé de leur donner des secours , il craignit de les alarmer en paraissant instruit de leur état ; il envoya secrètement à ces religieuses une somme très-considérable , qui assurait

leur subsistance, jusqu'à ce qu'il eût trouvé moyen d'y pourvoir par d'autres ressources ; et ce ne fut qu'après la mort de Màssillon qu'elles connurent le bienfaiteur à qui elles ëtaient^i redevables.

Non-seulement il prodiguait sa fortune aux indigens, il les assistait encore , avec autant de i^e que de succès , de son crédit et de sa plume. Témoin, dans ses visites diocésaines, de la mi* sèresous laquelle gémissaient les habitansde la campagne , et son revenu ne suffisant pas pour donner du ftân à tant d'infortun^ qui lui en demandaient , il écrivait à la cour en leur faveur ; et par la peinture énergique et touchante qu'il faisait de leurs besoins^ il obtenait, ou des secours pour eux , ou des diminutions considérables sur les impôts (9). On assure que ces lettres sur cet t)bjet intéressant sont des chefe-d'œuvre d'éloquence et de pathétique , supérieurs encore aux plus touchans de ses sermons : et quels mouvemens en effet ne devait pas inspirer à cette âme vertueuse et compatissante le spectacle de l'humanité souffrante et opprimée?

Plus il respectait sincèrement la religion , plus il avait de mépris pour les superstitions qui la dégradent , et de zèle pour les détruire. Il abolit, non sans peine , des processions très-anciennes et trcs-indécentes , que la barbarie des siècles d'ignorance avait établies dans son diocèse , qui travestissaient leculte divin en une mascarade scandaleuse , et auxquelles les babitans de Clermont couraient en foule , les uns par une dévotion stupide , les autres pour tourner cette farce religieuse en ridicule. Les curés de la ville, craignant la fureur du peuple , d'autant plus attaché à ces pieuses comédies qu'elles sont pi us absurdes, n'osaient publier le mandement qui défendait ces processions. Massillon monta en chaire , publia son mandement lui-même , se fit écouter d'un auditoire tumultueux qui aurait insulté tout autre prédicateur, et jouit par celle victoire du fruit de sa bienfaisance et de sa vertu.

Il mourut comme était mort Fénélon , et comme tout évéque doit mourir , sans argent et sans dettes. Ce fut le 28 septembre 1 742 , que l'Église , Téloquence et l'humanité firent cette perte irréparable (10).

Un événement assez récent , et bien fait pour toucher les cœurs sensibles , prouve combien la mémoire de Massillon est précieuse, non-seulement aux indigens dont il a essuyé les larmes , mais à tous ceux qui l'ont connu. Il y a quelques années qu'un voyagelir, qui se trouvait à Clermont, désira de voir la maison de campagne ou le prélat passait la plus grande partie de l'année. Il s'adressa à un ancien grand-vicaire , qui depuis la mort de l'évéque n'avait pas eu la force de retourner à cette maison de campagne, où il ne devait plus retrouver celui qui Tbabitait. Le

grand-^icàire consentit néanmoins à satisfaire le désir du voyageur, malgré la douleur profonde qu'il se préparait en allant reyoir des lieux si tristement chers à son souvenir. Ils partirent donc ensemble , et le grand-vicaire montra tout à l'étranger. f^oilà y lui disait-il les larmes aux yeux, Vallée ou ce, digne prélat se promenait avec nous. . . . F'oilà le berceau oit il se repO" sait en faisant quelques lectures,,.. Foilà le jardin quilcultis^ait de ses propres mains,... Ils entrèrent ensuite dans la maison, et quand ils furent arrivés à la chambre oii Massillon avait rendu les derniers, soupirs : Voilà y dit le grand-vicaire, V endroit ou nous Vaxfons perdu , et il s'évanouit en prononçant ces mots. La cendre de Titus et de Marc-Aurële eût envié un pareil hommage. On a aussi souvent comparé Massillon à Bourdaloue, qu'on a comparé Cicéron à Démosthëne , ou Racine à G>rneille : ces sortes de parallèles , féconde matière d'antithèses , prouvent seulement qu'bu a plus ou moins le talent d'en faire. Nous nous interdirons sans regret ces lieux communs , et nous nous bornerons k une seule réflexion. Lorsque Bourdaloue parut, la chaire était encore barbare, disputant , comme le dit Massillon lui-même, ou de bouffonnerie avec le théâtre , ou de sécheresse avec l'école. L'orateur jésuite fit le premier parler à la religion un langage digne d'elle ; il fu( solide , vrai , et surtout d'une logique sévère et pressante. Si celui qui entre le premier dans une carrière a bien des épines à arracher , il jouit aussi d'un grand avantage , c'est que les pas qu'il y fait sont plus marqués , et dès lors plus célébrés que ceux de tous ses successeurs. Le public , accoutumé k voir régner long-temps Bourdalote , qui avait été le premier objet de son culte , est demeuré long-temps persuadé qu'il ne pouvait avoir de rival, surtout lorsque Massillon vivait, et que Bourdaloue, du fond de son tombeau, n'entendait plus le cri de la multitude en sa faveur. Enfin la mort qui amène la justice à sa suite , a rois les deux orateurs k leur place ; et l'envie qui avait 6té à Massillon la sienne , peut la lui rendre maintenant sans avoir k craindre qu'il en jouisse. Nous nous abstiendrons pourtant de lui donner une prééminence que des juges graves lui contesteraient : la plus grande gloire de Bourdaloue est que la supériorité de Massillon soit encore disputée; mais si elle pouvait être décidée en comptant le nombre des lecteurs, Massillon aurait tout l'avantage ; Bourdaloue n'est guère lu que des prédicateurs ou des âmes pieuses ; son nval est dans les mains de tous ceux qui lisent ;*et il nous sera permis de dire ici , pour mettre le comble à son éloge , que le plus célèbre écrivain de notre nation et de notre siècle (Voltaire) faisait des sermons de ce grand orateur une dé ses lectures Jes plus assidues; que Massillon était

pour Im le modèle Ats proaaUurs , oorame Eackie Ht celui des poètes y et qu'il ay^it toujours sur La même table le Petit Carême k côté à^AthaUe (i i).

Si Ton voulait cependant chercker entre ces deux orateurs illustres une espèce de parallèle « ou pourrait dire avec un homme d'esprit , qiie Bouidaloue étant plus raisonneur , et Massilloa plus touchant , un sermon excellent à tous égards , serait celui dont Bourdaloue aurait fait le premier point et Massilloa le second. Peut-être un discours plus parfait encore serait celui oii ils ne paraîtraient pas ainsi l'un après l'autre , mais oii leurs t»lens fondus ensemble se pénétreraient, pour ainsi dire , mutuellement , et oii le dialecticien serait en même temps pathétique et sensible.

Nous ne devons pas dissimuler qu'on accuse en général tous les sermons de notre éloquent académicien du même défaut que son Petit Carême^ ; c'est de n'offrir souvent dans la, même page qu'une même idée , variée ^ il est vrai , par toutes les richesses que l'expression peut fournir , mais qui ne sauvant pas l'uniformité du fond , laissent un peu de lenteur dans la marche. On a fait la même critique de Sénèque, mais avec bien plus de justice. Sénèque , uniquement jaloux d'étonner son lecteur par la profusion d'esprit dont il l'accable , le fati^e d'autant plus , qu'on sent qu'il s'est fatigué lui-même pur un étalage si fastueux de ses richesses , et qu'il ne les montre avec tant de luxe qu'après les avoir ranu^es avec effort : Massillon , toujours rempli du seul intérêt de son auditeur, semble ne lui présenter en plusieurs manières la vérité d<Ait il veu4 le convaincre , que par la crainte qu'il a de ne la pas graver asses fortement dans son âme ; et non-seulement on lui pardonne ces douces et tendres redites , mais on lui sait gré du motif touchant qui les multiplie ; on sent qu'elles partent d'un cœur qui éprouve le plaisir d'aimer ses semblables , et dont la sensibilité vive et profonde a besoin de se répandre.

Il est étonnant que le clergé de France , qui possédait un orateur si éminent , ne l'ait pas nommé une seule fois pour prêcher dans ses assemblées ; il ne le désira jamais , et laissa à des talens médiocres et ambitieux cette petite gloire dont il n'avait pa» besoin. Il fut même choisi rarement pour être membre de l'assemblée , et consentait sans peine , disait - il , que les prélats moins attachés que lui à la résidence, eussent recours à cet honnête moyen de s'en dispenseï*. L'indifférence que les confrères de l'évêque de Clérmont paraissaient lui marquer , n'était ni projetée de leur part , ni même volontaire ; c'était l'ouvrage obscur de quelques hommes en place, qui , par des motifs dignes

d'eux , écartaient soordeinent Massilkm des yeux de la cour , non comme un sujet intrigant , car ils le connaissaient trop bien pour lui faire cette injure, mais comme un prélat illustre et respecte , dont la supériorité , vue de trop près y aurait pu jeter uu éclat que les hommes puissans et bornés n'aiment en aucun genre. Quelle perte néanmoins pour un tel auditoire, que celle d'un prédicateur tel que Massillon ! quel sujet de discoi^rs plus intéressant, que d'avoir à parler aux princes de l'£glise assemblés 9 des augustes devoirs que leur dignité leur impose ; des yeux de tout un peuple fixés sur eux, et des grands exemples qu'il en attend ; du droit que la sainteté de leur caractëk*e , et surtout celle de leur vie, peut leur donner pour faire entendre la vérité aux rois , et pour porter aux pieds du trône le cri si souvent repoussé de l'innocent et du pauvre ! Croyait-on que Massillon fût indigue de traiter un si grand sujet , ou craignait-on plutôt qu'il ne le traitât avec trop d'éloquence ?

Ce grand orateur prononça , soit avant que d'être évéque, soit depuis' qu'ille futdevenu, quelques oraisons funèbres , dont le mérite fut éclipsé par celui de ses sermouji. S'il n'avait pas dani le caractère cette inflexibilité qui annonce la vérité avec rudesse^ il avait cette candeur qui ne permet pas de la déguiser. A travers les louanges qu'il accorde dans ces discours , soit à la bienséance, soie même à la justice, le jugement secret qu'il porte au fond de son cœur sur celui qu'il est chargé de célébrer , échappe , sans qu'il y pense, à sa franchise naturelle , et surnage , pour ainsi dire, malgré lui ; et on sent en le lisant qu'il est tel de ses hérot dont il aurait fait plus volontiers l'histoire que l'éloge.

Il lui était arrivé une seule fois de manquer de mémoire en préchant; trompé par le dégoût léger que cet accident lui donna, il pensait qu'il y aurait beaucoup plus d'avantage à lire les sermons qu'à les réciter. Nous osons n'être pas de son avis; la lecture forcerait l'orateur, ou à se priver de ces grands mou*' vemens qui sont l'ânie de la chaire , ou à rendre ces mouvemen» ridicules en y donnant un air d'apprêt et d'exagération qui détruirait le ns^rel et la vérité. Massillon semble avoir senti luimême que le mérite le plus propre à séduire dans un discours oratoire, est qu!il paraisse débité sur-le-champ et sans qu'aucnne trace de préparation s'y laisse apercevoir ; car lorsqu'on lui demandait quel était celui de ses sermons qu'il croyait le meilleur, il répondait , celui que je sais le mieux.

Quoique voué à l'éloquence thrétienne par goût et par devoir, il s'était quelquefois , par délassement , exercé sur d'autres objets : on assure qu'il a laissé un^ vie manuscrite du Corrége. Il ne pouvait choisir pour sujet de %t% éloges un peintre dont les

2a4 ÉLOGE

lalens fussent plus analogues aux siens : car il étail ^ qaW nous pardonne celle expression , le Corrége des orateurs. On peut ajouter que comme Iç Corrége s'était formé lui-même , en se traçant une nouvelle roule après les Raphaël et les Titien, Massillon , qui s'était aussi ouvert dans la chaire une carrière nonvelle, aurait pu dire en se comparant aux autres orateurs , ce que disait le Corrége en voyant les tableaux des autres artistes : et moi aussi je suis peintre,

L'Académie , qui Ta possédé si peu , n'a pas laissé de sentir vivement sa perle. EHe a du moins eu la consolation de le voir dignement remplacé ; M. le duc de Nivernois a été son successeur.

NOTES

(0 JNous voyons par un passage de S. Jérôme , que les applaudîssemens de raudiloire flattaient autrefois , comme aujourd'hui, les prédîcateurs les plus révérés par la sainteté de leur vie et de leur doc- Irine. S. Jérôme dit quVn jour, proposant une difBcullé à S. Grégoire de Nazîanze son maître , il en reçut cette singulière réponse : Je voux appliquerai cela dans V église j ou les applaudissemens qu* le peuple me donnera vous feront avouer que vous entendez ce que vous n'entendez pas ; ou bien , si vous ne joignez pas vos acclamations à celles des autres ^ vous passerez pour un imbécile. S. Jérôme n'approuvait sans doute ni cette réponse , ni ce petit mouvement de vanité du saint évéque, car c'est à cette occasion même qu'il donne le précepte suivant à un jeune orateur : Quand vous parletez dans Véglise , ne songez pas à exciter tes acclamations , mais les gémissemens ; que les larmes des auditeurs soient votre éloge '. Ce précepte rappelle ce que

' Il paraît que S. Grégoire de Nazianze fut sujet, en plus cPunc occasion, h ces légère retours d^amonr- propre dont les Saints les plus respectables n^ont pas toujours été exempts ; c^est le sort de la Taiiic' tt faible nature humaide. iVI. de Pompignan , dans la retraite à laquelle il sVst condamne , ayant employé quelques momens de son loisir h traduire deux Ou iroi^ouvragcs de ce Père de l'Église , nous apprend , d'après S. Grégoire même , la douleur dont il fut affecté après avoir renoncé volontairement an sie'ge de Gonstantînople. Dantf cette renonciation , il avdit eu la juste con6ance d'obtenir et d'exciter des regrets. Son attente fut trompée ; et ce peuple ingrat , si long-temps ctfti éloquemmen^ prêché par son cvêquc, consentit sans peine à é(re privé de ces sermons qu'il avait tant applaudis. Le saint prélat fut surtout très-sensible à la facilité avec laquelle les cvéques assemblés dans cette ville ^ccep- tèrcnt sa démiasion lorsqu'il la leur offrit , et à l'espèce de froideur que montra l'emperear Théodose en la lui accordant. Ce qui m'est bien connu ^ dit-il, et ce que je voudrais peut-être ignorer, c^est que ma démission Jut re^ue auea le consentement le plus prompt et le plus unanime, f^oiUt comme la patiie récompense des citoyens qu'elfe aime, ^ons croyons qu'il fallait dire.

DE MA$SILLON. . uf

dît un antre Père de rEglîse , que préchant un )onr derant une aaaemblée nombreuse , il fut d'abgrd tràs-applaudi , maïs très-mécontent de ce genre de succès , et qu*il ne crut avoir réussi que lorsqu*il vit pleurer son auditoire.

SI Hassillon a été sensible aux éloges , il n^en a peut-être jamais reçu de plus flatteurs que celui d'une femme du peuple , qui se trouvant pressée par la foule à un de ses sermons , dbait avec humeur et dans son langage: Ce diable de Massillon^ quand il prêche ^ remue tout Paris, Cependant il est très -certain, qu'il Tâge de vingt -six ans y c'est-à-dire , après ses premiers essais > MassiUon avait écrit au généra] de l'Oratoire , que son talent et son inclination ^éloignaient de la chaire : c'est vraisemblablement alors qu'il alla faire k Septfons le séjour dont nous avons parlé ^ anecdote très-vraie , et que celui qui nous l'a racontée , prédicateur célèbre et vivant, avait apprise à l'Oratoire. Ce même prédicateur tient aussi de la personne qui en a été témoin , la peinture touchante que nous avons faite de la douleur vive qu'un des grands vicaires de Massillon « plusieurs années après sa mort , témoignait encore de l'avoir perdu.

(a) On nous a objecté que si ^orateur avait eu cet ezorde à prononcer après les désastres qui accablèrent la vieillesse du Prince , il aurait dû prendre un autre tour, et ne pas lui dire : heureux ce roi qui rCa jamais combattu que pour vaincre , etc. Cette remarque est très- juste : il est certain que Massillon eût été obligé de faire quelques diangemens à la tournure de cet exorde. Mai^ quel sublime parallèle il aurait pu faire de la gloire passée de Louis XTV avec ses malheurs présens I et quelle conclusion touchante il en aurait pu tirer , en appliquant à l'infortuné monarque ces paroles consolantes : bienheureux ceux qui pleurent ! Le sujet était si beau , qu'il semble qu'un orateur même assez médiocre aurait fait couler des larmes.

Madame de Coulanges , dans une lettre à madame de Sévigné, fait une réflexion très- judicieuse sur le genre de succès que Massillon avait à la cour. Il réussit , dit^elle , à Versailles conttne il a réussi à Paris ; mais on sème souvent dans une terre ingrate quand on sème à la cour \ c'est-à-dire , que les personnes qui sont fort touchées de sermons sont déjà converties , et les autres attendent la grâce souvent sans impatience ; t impatience serait déjà une grande grâce,

(3) On sait Texcellente réponse de Louis XlV à un prédicateur qui^ dans un sermon fait en sa présence , Tavait grossièrement désigné : je prends volontiers ma part du sermon , mais je n'aime pas qu'on me la fasse. On a prétendu que Bourdaloue même avait sur ce point passé les bornes , et que dans le temps^ des amours du roi avec

diaprés cette désobligeante acceptation : Des citoyens qui ont fmit tout ce gu*ils ont pu pour être aimés y et qui n'ont pas eu le bonheur d'y réussir, ffe faisons pas un crime à S. Grégoire d'une faiblesse dont S. Paul s'accuse lai-méme , en aronant que le Seigneur lui avait donné un ange de Satan pour le sot^ffîeter et l'empêcher de s^enorgueilUr •* tant Torgueil est inhérent à noire malheureuse espèce ! '

' Voyet le Voyage littéraire de Prot^ence , par le P. Papon de POratoîre»

326 NOTES SUR L'ELOOE

madame de Montespan , il osa en chaira rappeler au menar que Tadultère de David avec Betsabée , en adressant à Louis XIV ces paroles du prophète Nathan à David : tu es il le pir ( vous êtes cet homme). Nous avons peine à croire que Bourdaloue ait poussé jusque-là Taudace apostolique , et plus encore , que les jésuites ses confrères Teussent trouvé bon. Ils ne se piquaient pas de prêcher si durement l'Evangile , surtout à la cour. On n'a sans doute imaginé cette prétendue anecdote que pour faire honneur à Louis XIV du mot qu'on lui attribue en cette occasion : il a fait son devoir ^faisons le nôtre. Au moins est-il bien sûr que s'il le dit , il n*en fit rien , 6ar il garda sa maîtresse. Le duc d'Orléans, dans le temps de la régence , c'est-à-dire , lorsqu'il était tout-puissant , traita avec une plus noble iadilTérence un curé d'Amiens , janséniste fanatique , qui avait prêché contre lui dans son village : de quoi se mile cet homme ? dit-il \ je ne suis pas de sa paroisse. C'était à ce même curé d'Amiens que le cardinal de NoaÛles faisait des remontrances sur la violence de son zèle. Un peu de prudence ^ M. le curé , lui disait le prélat. Monseigneur^ lui répondit le pasteur de village , mon catéchisme nCa appris^ Hy ^ long-temps , que la prudence est une des vertus cardinales,

(4) Parmi tous les traits* d'éloquence , de sentimens , de courage même dont brillent ces admirables discours » nous ne citerons que les deux passages suiyans. Ils pourraient être » surtout aujourd'hui , la matière d'un grand nombre de réflexions que nous abandonnerons sagement à nos lecteurs : La liberté , Sire , que les princes doivent à

leurs peuples f c'est la liberté des lois Vous ne connaissez que Dieu

seul au-dessus de vous , il est vrai y mais les lois doivent avoir plus d'autorité que vous-même. Fous ne commandez pas à des esclaves ; vous commandez à une nation libre et belliqueuse , aussi jalouse de sa li" berté que de sa fidélité , et dont la soumission est d'autant plus sûre ^ quelle est fondée sur t amour qu'elle a pour ses maîtres. Les rois peuvent tout sur elle^t parce que sa tendresse et sa fidélité ne mettent point de bornes à son obéissance ; mais il faut que les rois en mettent eux-mêmes

à leur autorité ^ et ri* exigent de sa soumission que ce que les lois

leur permettent d'en exiger ; autrement ils ne régnent pas sur leurs

sujets , ils fes subjuguent Ce n'est donc pas le souverain , c*est

la loi y Sire , qui doit régner sur les peuples : vous n'en êtes que le ministre et le premier dépositaire, • • • • Les souverains deviennent moins puissans dés qu'ils veulent têtre plus que les lois. Ils perdent en croyant gagner. Tout ce qui rend l'autorité odieuse , Vénerve et la diminue '.

Dans un autre sermon , l'orateur s'exprime ainsi : Le souverain n'est pas une idole que les peuples ont voulu se faire pour Vadorer \ c'est UB surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre. Ce rCest pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point , des mains et n'agissent

* Cett ce que Voluire a si fortement exprima par ce beau vers dans la trag«fdie de Tancrède :

L'injut tioe k la fin prodait l'indépendance.

point ; ce sont , comme dît l^riture , de ces dieux qui précèdent les peuples pour les conduire. Ce sont 4es peuples qui^ par ardre de Dieu^ les ont faits tout ce qu^ils sont ; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les mains de pos ancêtres ^ c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire , et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite V héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre de leurs sujets. Leur naissance seule les mit en» suite en possession du trSne ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot , comme la première source de leur autorité vient de nous , les rois iCen doivent faire usage que pour nous. Voilà ce que la rabon et la religion disent aux monarques. L'autorité royale, dit un écrivain moderne, vient de Dieu, sans difficulté, puisque S, Paul nous Vassure $ mais <^est le consentement des peuples qui est sur ce point le signe vi" sible de la volonté divine,

(5) Nassillon eut le même prédécesseur dans cette compagnie et dans réréché de Glermont ; c^était l'abbé de Louvois, GamiÛe Le Tellier , qui avait encore avec lui d'autres rapports, ayant été privé comme lui, pendant la vie de Louis XIY, des honneurs de Tépiscopat, non parce que la calomnie attaquait ses mœurs, comme celles de Massillon, mais parce qu'il déplaisait aux Jésuites , étant neveu de l'archevêque de Reims, Le Tellier , qu'ils n'aimaient pas. Ils peignirent à Louis XIV l'abbé «de Louvois comme janséniste ; et le monarque, qui faisait au jansénisme l'honneur de le haïr et de le persécuter , refusa constamment de faire évéque celui que les Jésuites accusaient. Il ne put l'être qu'à la mort du roi : le régent le nomma à l'évêché de Glermont; mais fabbé de Louvois ne put jouir de cette grâce, étant mort peu de temps après. Le duc d'Orléans lui donna Massillon pour successeur , comme s'il eût voulu braver les préventions injustes du feu roi, en nommant évéque à la suite les uns des autres tous ceux que- ce prince avait rejetés. Massillon fut sacré dans la chapelle des Tuileries , en présence du jeune roi Louis XV, par le cardinal de Fleury , alors évéque de Fréjus , à qui pourtant il ne plabait ni comme orateur dbliogué, ni comme oratorien ; mais l'évêque de Fréjus voulut en cette occasion faire sa cour an régent , et même au roi son élève ; car ce jeune prince avait fort goûté le Petit Carême, et il en parlait souvent avec plabir à son précepteur, toujours peu empressé d'applaudir aux éloges que Massillon recevait.

Lorsque Massillon, récemment évéque, entra dans l'Académie , l'abbé Fleury, alors directeur, lui adressa, comme nous l'avons dit, une exhortation énergique sur la résidence ; et personne alors n'en fut offensé. Il se passa, il y a environ trente années, une scène un peu différente à la réception de l'académicien qui succéda , en l'jS^, à l'évêque de Vence. Le directeur ( Gresset) , après avoir loué beaucoup l'exactitude sévère du prélat à r^ider dans son diocèse, crut pouroir ajouter ces mots : Il ne ressembla point à ces pontifes agréables et profanes f crayonnés autrefois peur Despréaux , • et qui regardant leur

aa8 NOTES SUR L'ÉLOGE

<2^oi> comme un ennui , Voisiveté comme un droit , leur résidence na^ turelle comme un eiil , venaient promener leur inutilité parmi les écueils, le luxe et la mollesse de la capitale , ou venaient ramper à la cour y et y traîner de V ambitionnons talens, de Vintrigue sans affaires, et de t impars tance sans crédit. Les prélats académiciens, présens 2i ce discours, furent très-éloiRués de s*en plaindre ; ils sentaient avec raison que ce trait ne pouvait les regarder , et qu^ils nedevaient pas même en supposer Tintention à leur confrère , dont la piété, d'ailleurs très-connue, se fût re<> prochée le plus léger manque de respect pour les chefs de llÊglise ; mais quelques hommes pleins de zèle, et surtout de bonne foi, qui se trouvaient dansTauditoire , jetèrent les plus grands cris dootre un homme qui avait Taudace de prêcher la résidence aux évéques; ils firent surtout grand bruit à Versailles ^ et quand le pieux directeur y alla présenter son ouvrage , les hypocrites nombreux que ce séjour renferme lui tournèrent le dos , comme à un philosophe ennemi de TËglise et de ses pasteurs.

(6) Une circonstance singulière donna occasion à ces conférences. Quoique le roi Loub XV n'eût que neuf k dix ans quand Massillon partit pour son diocèse , le cardinal Dubois, alors tout-puissant, et qui n'avait pas peu contribué k lui faire donner Tévéché de Glermont , avait fait espérer à cet éloquent prélat qu'il serait nommé précepteur du dauphin, qui pourtant n'était pas encore né, ni près de naître. On n'aurait pu sans doute faire un meilleur choix , et qui eût été plus approuvé par la voix publique. Massillon, pénétré des devoirs que devait lui imposer ce respectable emploi , jaloux de les remplir el de répondre à l'idée qu'on avait de lui , tourna , dit* on, toutes ses études vers cet objet. Il négligea les sermons qu'il avait prêches avec tant de succès à Paris , ne monta plus en chaire , même dans sa cathédrale » et se contenta de faire au peuple de son diocèse , presque sans préparation, des exhortations familières et simples, qui n'étaient que pour les pauvres , et que toute la ville néanmoins venait entendre. Le cardinal de La Rochefoucauld , son métropolitain , étant venu le visiter à Clermont, lui marqua sa surprise de ce qu'il privait son troupeau de ces discours éloquens qui lui avaient fait tant de réputation. Massillon lui en avoua la cause, et se confessa comme le bergerde la fable, du petit grain ^ambition qu'il avait eu , et que le motif d'un grand bien à faire lui paraissait excuser; il ajouta que, détrompé au bout de quelques années de ses espérances, il avait voulu rentrer dans la carrière oratoii-e \ mais qu'en perdant l'habitude de prêcher, il avait presque entièrement perdu la mémoire, et s'était mis hors d'état de rapprendre tant de sermons qu'il avait oubliés. Le cardinal l'exhorta & revoir du moins ces sermons , à les mettre en état de paraître, ou de son vivant, ou après sa mort , et à composer en même temps, pour l'instruction de ses curés, de petits discours qui lui coûteraient peu à faire et à retenir, ce qui ajouterait à sa renommée sans fatiguer sa mémoire. Massillon suivit ce conseil : depuis cette époque , il prêcha tous les ans \ ses synodes ces conférences si bien écrites et si planes de sentiment et d'onction , qui suffiraient pour l'immortaliser.

'jfutrefois, a dît un auteur satirique , il fallait être évéque pour pré^ chers dépuis , et durant plusieurs siècles , il a fallu prêcher pour devenir évéque : aujourd'hui , il suffit de l'être devenu ^ pour cesser presque a6solument de prêcher, Vexemjple de ^fiSs\ïion, deBossuet, dcFIéchier, et même de plusieurs prélats de nos jours , prouve que cette épigramme mérite au moins quelques restrictions.

n est ordonné , dit-on , dans ks statuts de l'églîse de Rouen , que réyéque prêchera certains jours de Tannée, par exemple, le premier dimanche de carême. Un archevêque de cette ville voulut , dans Itf dernier siècle , obliger son chapitre k bifîer ce statut , comme étant déjà aboli par Tusage. Le chapitre le refusa, voulant du moins, disait-il, conserver aux prélats le charitable avis de remplir le devoir dont ils se dispensaient. Un ancien statut de l'ordre de Ctteaux ordonnait aux abbés de prêcher tous les dimanches, excepté celui de la Trinité , attendu , dit prudemment le statut, la difficulté de la matière {propter materiœ difficultaiem). Si on avait égard à cette raison , il y aurait pour nos prédicateurs une pareille dispense dans la plupart de nos fêtes solennelles.

On vient de voir tout ce que le cardinal Dubois avait fait pour Massillon , et tout ce qu'il avait voulu faire. Les ennemis de Massillon loi ont reproché les complabances qu'il eut pour ce ministre , en consentant il être un des évêques assîstans de son sacre, et en signant Fattestation de vie et de mœucs dont il eut besoin pour parvenir au cardinalat. La reconnaissance lui fit faire cette faute. Il devait sa foc-

tune k Dubois , qui avait du moins eu le mérite de récompenser ses rares talens, négligés par Louis XTV. La bonté naturelle de Massillon dégénérait)quelquefoisen une faiblesse qu'il se reprochait lui-même, et à laquelle il cédait malgré luL II faut pardonner à sa faiblesse en faveur de ses motifs , et se souvenir que le pape S. Grégoire , Père de l'Eglise , et qu'on a nommé le Grand, eut aussi le malheur de flatter la reine Bnmefaault et le tjran Phocas , meurtrier de l'empereur Maurice.

(7) Les jésuites de Clermont dénoncèrent h Massillon ,. peut-être pour épier ses senlimens et pour lui tendre un piège , un oratorien qu'ils accusaient de prêcher le jansénisme. Le prélat voulut donner à ces délateurs si zélés et si clairvoyans,- une preuve de son orthodoxie ; il fit venir le prédicateur, et lui dit en présence de deux jésuites : Mon père, on rn assure que -vous prêchez une doctrine.»^. Oui y monseigneur ^ lui dit l'oratorien sans lui donner le temps d'achever , je prêche des vérités qui mus ont fait êvêque. Massillon se tut , renvoya l'oratorien prêcher , et les jésuites chercher d'autres victimes.

(S) Le cardinal de Fleury pria Massillon de travailler à la conversion de l'évêque de Senez ( Soanen )., qui , pour son appel de la bulle Unigenitus, avait été déposé par une assemblée de dix à douze évêques, qu'on a appelée le concile d'Embrun , et exilé ensuite 2i la Chaise-Dieu en Auvergne. Massillon écrivit à ce prélat» et en reçut une réponse si décidée , si ferme , si repoussante , qu'il n*osa poursuivre sa négociation. Cette réponse est imprimée dans la vie que les jansénistes ont écnu de l'évêque de Senez. Le prélat s'y plaint avec amertume de ses

23o NOTES SUR L*ELOGE

aneiens confrères de IXDratoîre , qui étaient devenus évéques 9 et qui Favaient abandonné. Mais Massîllon n^attachait pas la même importance que lui aux opinions qui avaient causé les malheurs de ce respectable vieillard. Il croyait qu'on pouvait être bon chrétien et bon évéque sans déclamer contre la bulle ^ que c^était peut-être faire trop dlionneur à cette production, moins pontificale y disait-il, que jésuitique ^ de s^en occuper sérieusement, et que le moyen le plus sûr de la faire tomber dans Toubli, était de garder à son égard un silence profond , respectueux en apparence, et dédaigneux en effet. Il le disait quelquefois, mais sans éclat et sans bruit, à ceux de ses confrères quli voyait les plus zélés pour cette bulle , mais qui ne Técoutaient guère , qui rimhaient encore moins , et qui n^en étaient pas plus sages.

Massillon , dans la lettre qu^il écrivit à Tévêque de Senez , parle , il est vrai , avec assez de ménagement de la bulle Unigenitus , dont on le priait d'être le défenseur. Mais il croyait en ce moment devoir tenir un autre langage plus conforme à celui des évêques soumb à cette bulle.

Dépouiilons-nous , lui dit-il , de toutes les complaisances inséparables de la singularité; regardons comme des pièges que nous tend l'orgueil , le désir y caché souvent à notts-mêmês, de nous donner en spectacle* H est terrible é!étre seul de son c6té , et â avoir contre soi tout ce qui porte wn nom éP autorité dans V Eglise, Il faut ^ pour être tranquille dans cet état , penser, comme le Pharisien , qu^on n'est pas fait comme le reste des hommes.

£t dans une autre lettre au même prélat : Je crains , monseigneur , qi^il ne me soit échappé quelque terme dans ma dernière lettre qui ait pu vous déplaire. Dieu m* est témoin que loin d^a jouter une nouvelle douleur à vos chaules , je souhaiterais pouvoir les partager avec vous pour vous en soulager, sans partager néanmoins le mot if qui vous Us fait souffrir,.. Je ne voudrais, pour me défier de la bonté de votre cause, que les écrits odieux que vos apologistes répandent tous les jours dans le publie* Je viens de lire un livre intitulé, Jésus-Christ sous Tanathème : Fauteur y décide nettement , que , comme la synagogue prévariqua en condamnant Jésus^Christ , l'Eglise^ prévariqua en condamnant le père Quesnel ; que les Pharisiens et les Saducéens sont encore parmi nous les maîtres de la doctrine ; c'est-à-dire , les jésuites désignés par les premiers qui n*ont qu'une écorce de religion, et les évêques marqués par les Saducéens, qui rCen ont point du tout. Une bonne cause serait-elle défendue par de tels excès? ne laissez pas séduire, mon très-respectable seigneur, votre zèle et votre bonne foi par les louanges de ceux qui vous applaudissent. S'ils voulaient s'en tenir précisément au dogme , nous serions bientôt Raccord ; mais ils outrent tout , et c'est ce que la sagesse de VEglise ne souffrira jamais. Les jésuites ont leurs opinions que VEglise tolère; maii croyez-vous que la plupart des évêques pensent et enseignent comme eux ? Au lieu de vous unir à nous, pour nous aider à soutenir f ancienne doctrine et la saine morale , vous nous affaiblissez en vous séparant de nous, vous donnez de nouvelles armes au molinisme ; vous aidez ses sectateurs à persuader au monde qu^on ne peut combattre leur doctrine sans tomber dans des excès opposés.

DE MASSILLON. aSi

Voici ce que Massillon écrivait encore à Févéque de Rhodez (Tourouvre X qui , dans une lettre écrite au roi , ei signée par quelques évéquea, avait pris la défense de celui de SeniK... Les remèdes qui aigrissent le mal sont de nouvelles plaies qi^ on fait à V Eglise, Ceux qui sorti à la tête dujansénisme^et qui écrivent pour sa défense ^sont des esprits outrés , qui passent le but sur toutes les matières qu*ils traitent. Il est vrai que de Vautre cSté on ne t^en est pas toujours tenu aux justes bornes^ et qu'on a défendu l'Eglise avec des armes qui affaiblissaient sa cause. Quel parti done reste^t^il à prendre pour des évéques qui aiment la paix et la vérité? Il faut prendre le parti qui n'est pas parti , C*est-&-<lire , précisément celui de VEglise,. qui désavoue et peux qui la défendent ma ', et ceux qui l'attaquent. Je connais , comme vous savez , le caractère des appelons; et c'est parce que je les connais, que dans aucun temps il ne m'a été possible de les goûter f orgueil, amour de la singularité, mépris pour tout ce qui ne pense pas comme eux, quelque rang qu'on puisse tenir dans l'Eglise , partis extrêmes , hardiesse à décider sur tout ce qu'il y a de mieux établi ; nulle règl^, nul amour de la paix» une intrigue et une cabale étemelle et puérile, les ignorans, les femmes , les dévotes, les mondains, tout leur est bon f pour peu quon paraisse les favoriser , ils vous associent à eux y ils grossissent leur liste de votre nom , et prennent une condescendance charitable pour une adhésion totale à leur entêtement,,.

Et plus bas*.. Je plaignais^ comme vous, monsieur tévéque de Senezf je respectais son âge, son caractère , ses mœurs épiscopales ; mais je pcyaie avec douleur qv^il nous avait 6té lui-même tous les moyens de le êifendre. Je reçois quelquefois de ses nouvelles '^ il ne cesse de me dire qu'il ne souffre qae pour défendre la grâce efficace et la liberté de f Eglise de France, J*ai beau lui répondre que sur ce pied-là, de cent vingt évéques que nous sommes, il y en aurait au moins ' cent d'exilés : le bon vieillard n*entend rien ; il ne perd pas de vue son fantôme; ses cor r espondans^ abusent de sa simplicité , et le lui grossissent sans cesse avec des éloges si pompeux sur sa fermeté, qu'il est surpris que nous ne donnions pas tous dans un piège aussi usé ; il espère que Dieu aura égard à ses bonnes intentions, mais je crains fort quil n'entre dans sa conduite un peu de complaisance sur les applaudissemens du parti , et sur le triste spectacle quUl donne à l'Eglise,

Massillon s'exprime avec la même sincérité dans une autre lettre adressée au P. Mercier, cordelier de Reims... Une des plus grandes plaies que le jansénisme ait faite au christianisme , c'est d'avoir mis dans la bouche des femmes et des simples laïques, les points les plus relevés et les plus incompréhensibles de nos mystères, et d'en avoir fait un sujet de contestation et de dispute. Cest ce qui a répandu l'irréligion ; et il rCy a pas loin pour les laïques de la dispute au doute , et du doute ànncrédulité...

(9) Ce n'était pas seulement à Pélçquence de Massillon, et à la con-

' Cet au moins est remarquable. Est-ce qae Massillon connaissait alors qnciques éTéqacs ennemis de nos libertés ? soyons du moins persuades que de nos iour« il n^en est aucun.

dSft NOTES SUR L'ÉLOGE

sidëratton qoTd s'était attirée par sa vertu , que le gouvememeut accordait les secours réclamés par ce prélat ea faveur des malheureux; c'était aussi pat le désir de le ménager , et par la crainte» atturéroent bien mal fondée, de lui donner des mécbntenteroens qui le déterminassent h se faire janséniste. On ne voulait pas que c$ parti pût se glorifier d'un si illustre défenseur, et on appréhendait que le respect de Ja plupart des évéques pour ce digne confrère , n^en entraînât plusieurs à suivre son exemple. Le cardinal de Fleurj , par ce motif > ménageait beaucoup Massillon , que cependant il n'aimait paa« Massillon, de son côté, ménageait aussi le minbtre, mais par un motif plus noble, et pour en obtenir les secours qu^il demandait en faveur des pauvres. U disait quelquafois, en plaisantant sur cette politique timide et réciproque du caixlinal et de lui : Nous nous craignons mu^ luellement , et nous sommes ravis tous deux df avoir rencontré un poltron^ 11 poussa cette poltronnerie , dont il convenait si naïvement, jusqu^Si n'oser confier son séminaire aux oratoriens , ses anciens confrères, parce que le cardinal demanda la préférence pour d'ai^tres. Massillon crut avoir à se repentir de cette faiblesse : « J'ai, disait-il , ouvert la » porte à f ignorance , pour avoir la paix : j'aurais dû penser que » dans les prêtres comme dans les peuples , t ignorance est bien plus > à craindre que les lumières, »

Ce même cardinal de Fleury , peu empressé de faire valoir le mérite , craignait l'éclat que Massillon aurait eu k Paris , s'il s'y était montré. Le ministre éloignait avec soin toutes les occasions qui aur raient pu amener dans cette ville Févéque de Glermont ; et cette nouvelle raison ne contribuait pas peu à faire obtenir k Massillon toutes les grâces qu'il demandait par ses lettres.

On doit regretter beaucoup que les éditeurs de ses œuvres n'aient pas publié des lettres si intéressantes, qui formeraient, dit-on, un volume considérable, et qui, jusqu'à présent, sont restées manus* crites. Ceux entre les mains de qui elles sont tombées, ne devraient pas priver le public , l'Etat et TEglise , de ce monument précieux d'éloquence et de charité.

Un prélat très-respectable , qui vit encore au moment oii nous écrivons cette note, et que son mérite seul a fait évéque , ainsi que Massillon, assure que l'évéque de Glermont ne se contentait pas, dans ses lettres au cardinal, desolficiter des secours pour les pauvres de son diocèse , mais qu'il osait même lui faire quelquefois des reproches. Ce prélat dit avoir lu une lettre très-éloquente et très-forte, que l'évéque écrivait au ministre sur Tinjustioe de la guerre de 1741 1 et même un mandement qu'il avait préparé en conséquence , et envoyé au cardinal. Ce mandement n*a point été imprimé dans le recueil des œuvres de Massillon. Il y a apparence que le ministre engagea Tévêque à le supprimer : c'est grand dommage. Il eût été curieux de voir de quelle manière le sage Massillon aurait concilié, dans cet écrit pastoral , son respect pour Tautorité monarchique , avec les sentimens que lui inspirait en ce moment l'administration, et son amour pour son roi, avec son amour plus grand encore pour Thumanité et la justice, qui lui paraissaient, disait-il, également outragés dans cette guerre^

le

C'est aaz politiques vertueux et philosophes à décider s'il avait raison. Noos né sommes ici qu^historiens, et nous ne prenons pas la liberté d#' jvger les maîtres du monde sur leurs querdles et sur leurs traités. Au défaut de ce précieux mandement, nous insérerons ici une lettre touchante de Tévéque de Clermont au cardinal de Fleury , pout obtenir la diminution des impàts sur la province d* Auvergne.

Monseigneur, |e supplie très-humblement votre éminence de ne

1»as trouver mauvais que \e sollicite une fois son cœur paternel pour es pauvres peuples de cette province : je sens toute Fimportunité » de pareilles remontrances ; mais , monseigneur , si les misères du » troupeau ne viennent pas jusqu^à vous par la voix du pasteur , par » où pourraient-elles jamab y arriver? Il y a long-temps que tous les » états et toutes les compagnies de cette province me sollicitent de » représenter à votre éminence leur triste situation. Ce ne sout point » des plaintes et des murmures de leur part, vous méritez trop de » régner sur tous les cœurs ; c^est uniquement leur confiance en votre M amotîr pour les peuples , qui emprunte ma voix. Ils vous regardent » tous comme leur père et Tange tutélaire de IHEtat, et sont trop per- » suadés que si , après avoir été informé de leurs besoins , vous ne les % soulagez pas, c^est que le secours aurait peut-être des inconvéniens « plus dangereux que le besoin même, et que le bien public, qui est » le grand objet du génie sage et universel qui nous gouverne, rend » certains maux particuliers inévitables.

» U est d^abond de notoriété publique, monseigneur, que PAu- » vergne, province sans commerce et presque sans débouché, est » pourtant, de toutes les provinces du royaume, la plus chargée, à » proportion, de subsides. Le conseil ne Fignore pas , ils sont poussés

> a plus de six millions,. que le roi ne retirerait pas de touies les » terres d^Auvergne, s'il en était Tunique possesseur; aussi, monsci-

• gaeur, les peuples de nos campagnes vivent dans une misère

> affreuse, sans Ut, sans meubles; la plupart même, la moitié de

> Tannée, manquent de pain d'orge ou aavoine, qui fait leur unique

> nourriture, et qu'ils sont obligés de s'arracher de la bouche et de s» celle de leurs enfans pour payer leurs impositions.

9 J'ai la douleur d'avoir, chaque année, monseigneur, ce triste » spectacle devant les yeux dans mes visites. Non, monseigneur, c'est » un fait certain, que dans tout le reste de la France , il n'y a pas de

> peuple plus pauvre et plus misérable que celui-ci ; il l'est au point » que les nègres de dès îles sont infiniment plus heureux ;4;ar en tra- » vaillant, ils sont nourris et habillés , eux , leurs femmes et leurs » enfans; au lieu que nos paysans, les pins laborieux du royaume, » ne peuvent, avec le travail le plus opiniâtre , avoir du pain pour » eux et pour leur famille , et payer leurs subsides ; s'il s'est tmuvé, B dans cette province, des intendans qui aient pu parler un autre

> langage , ils ont sacriEé la vérité et leur conscience k une misérable

* fortune.

» Mais, monseigneur, à cette indigence générale et ordinaire de » cette province, se sont jointes , ces trois dernières années, des grêles » et des stérilités qui ont achevé d'accabler les pauvres peuples.

234 NOTES SDR L'ÉLOGE

» L'hiver deroîer surtout a été si affreux , que sî noua aTous échappé

> à la famine, et à lae mortalité générale, qui paraissait inévitable»

> nous n'en avons été redevables qu'à un excès et à un empressement Il de charité, que des personnes de tous les états ont fait paraître » pour prévenir tous les malheurs. Toutes le» campagnes étaient » désertes, et nos villes pouvaient à peine sufBre à contenir la mul- » titude innombrable de ces infortunés qui y venaient chercher du » painj la bourgeoisie, la robe et le clergé, tout est venu à notr& 30 secours ; vous-même , monseigneur , avez déterminé la bonté di& » roi à nous avancer soixante mille livres. C'est uniquement à la » faveur de ce secours, que la moitié de nos terres , qui allaient toute» » rester en friche par la rareté et la cherté excessive des grains, ont » été ensemencées : le prix des grains a diminué de plus de moitié^ » mais le pauvre peuple, qui, pour ensemencer ses terres, a été » obligé dempiiinter du roi et des particuliers, et d'acheter des j» grains d'un prix alors exorbitant , va être obligé , par la vileté du 1» prix oh ils sont maintenant, d'en vendre trois fois autant qu'il ett » a reçu, pour rembourser les avances qu'on lui a faites; de sorte » qu'il va retomber dans le même gouffre de misère , si votre émi- » nence n'a pas la charité de faire accorder cette année quelque 3» remise considérable sur les impositions que le conseil va régler » incessamment. Au reste, monseigneur, je supplie instamment 3» votre éminence de ne pas regarder ce que ]e prendb la liberté de lui » écnre , comme un excès de zèle épiscopal. Outre tout ce que je vous » dois déjà , je vous dois encore plus la vérité; ainsi, loin d'exagérer, » je vous proteste, monseigneur, que j'ai ménagé les expressions, » afin de ne pas affliger votre cœur. Je ne doute pas que notre intedi> dant , quoiqu'il craigne beaucoup de déplaire , n'en dise encore plus » que moi; que votre éminence ait la bonté de s'en faire rendre » compte : je sens bien que dans une première place ou ne peut ni » tout écouter, ni remédier à tout ; cette maxime pouvait être admisp » sous les ministères précédcns; mais sous le vôtre tout est écouté^ « les grandes affaires qui décident du sort de l'Europe , ne vous font « pas perdre de vue les plus petits détails. Rien ne vous échappe de « cette immensité de soins , et rien presque ne paraît non-seulement » vous accabler , mais même vous occuper. Cest dans cette confiance » que j'ai hasardé cette lettre; avec un vrai père, on ose tout; et » quand on lui parle pour ses enfans, on peut bien l'importuner, » mais on est bien sûr qu'on n'a pas le malheifl* de lui déplaire. »

(lo) C'était l'ingénieux La Motte qui disait ce que nous avons rapporté , qu'un sermon excellent à tous égards serait celui dont le raisonneur Bourdaloue aurait fait le premier point ^ et U touchant Massillon U second. Un critique plein de goût , et qui mérite qu'on lui réponde ( tant d'autres ne méritent pas même qu'on les lise), La Harpe, ne pense pas comme La Motte , et croit qu'un sermon de ce genre serait une étrange bigarrure. Oui , sans doute, si dans le premier point Bourdaloue était raisonneur avec froideur et sécheresse , comme il ne l'est que trop souvent dans ses sermons; mais non pas s'il était rai-

sonneur avec éloquence, comme il lui arrive aussi quelquefois de Fétre. Alors les deux genres pourraient s^allier ensemble, comme a fait Cîcéron dans ses belles baraugues , oii il est doux et insinuant dans son exorde, vif et pressant dans ses moyens, toucbant et pathétiqiSb dans la péroraison. C'est ainsi, et k cette seule condition que Bourda» lone et Massillon pourraient paraître Tun après Tautre dans le même discours. Mhîs sans doute un discours plus parfait encore , comme nous Tavons dit , serait celui où les talensdes deux orateurs seraient fondus ensemble, et oii le prédicateur saurait joindre la raison à la sensibilité ; car, quoi qu'en disent les âmes froides , il ne faut pas faire à la rabon et à la sensibilité Pinjure de croire qu*elles ne puissent être réunies Tune avecTautre.

n faut convenir que ce genre de discours , oii l'on trouverait à la fob Bourdaloue et M assUlon , ne serait pas fait pour toutes les espèces d'auditoires , et qu'au contraire un sermon où l'on ne verrait que Massillon tout seul, serait également goûté à la cour et dans les villages. Un curé de campagne disait de ses paroissiens : Us m'écoutenà toujours avec plaisir quand Je leur prêche Massillon*

On peut observer à cette occasion que , dans tous les genres d'écrire, les écrivains qui vont au cœur sont venus après ceux dont la force fait le caractère ; Aacine après Corneille , Massillon après Bourdaloue, Euripide après Sophocle , Cicéron après Démostbène. Serait-il donc plus aisé d'être énei^que, que d'être sensible, et d'exagérer la nature que de s'y abandonner ? Nous oserions peut-être dire qu'il est plus diflicile Il un écrivain d'être simple que d'être grand, si l'on pouvait être grand sans être simple.

(il) Dans l'éloge de ce respectable prélat, nous avons parlé de ce testament , et du legs qu'il fait aux pauvres. En voici deux autres articles, dont l'un marque son amour pour la paix, et l'autre sa jus^ tice à l'égard de sa famille , qu'il ne vouiait*pas priver de ce qui devait lui revenir légitimement de sa succession.

« Je demande tous les jours à Jésus-Cbrist qu'il calme les troubles » qui agitent l'Eglise de France , et qu'il daigne y rétablir la paix que » nous avons tâcbé de conserver dans ce grand diocèse... »

Et plus bas : a Je déclare que je n'ai jamais rien retiré des biens de » ma famille depuis la mort de mon père ; mais si j'ai conservé quelque » droit dans ces biens , soit pour ma légitime , soit pour mon titre 9 sacerdotal , je veux que le tout soit dàaissé à ceux de mes parens » qui devraient de droit y succéder '• »

' Charlemagne , apprenant la mort d'un évéqne , demanda combien il avait l^^e aax pauvres en mourant : on répondit , deux lit^res d'argent. Un jeune clerc tVcTia : C'est un bien petit viatique pour un si long vojrage. Le prince , trés-content de cetie r^exion , dit an clerc : Soyez son successeur, mais n'oubliez jamais ce mot, ( Hist. de Charlemagne , t. 3. )

ELOGE DE HOUTTEVILLE \

Xja congrégation de l'Oratoire , oii il entra fort jeune , et oii il resta près de dix-huit ans , le forma de bonne heure pour la religion et pour les lettres. Au sortir de cette excellente école, Tabbé Houtteville passa dans une autre qui n'y ressemblait guère. Il fut choisi pour secrétaire parle cardinal Dubois , ministre , alors trës-accrédité , qui ne paraissait pas se piquer beaucoup du mérite d'aimer les lettres , ni de l'honneur de rien faire pour elles. Ce ministre passait d'ailleurs pour avoir, sur des objets trës-graves, des principes assez peu conformes à ceux que l'abbé Houtteville avait puisés dans la congrégation d'où il sortait ; la médisance ou la calomnie accusait l'homme en place de n'être pas fort religieux. Soit que ces imputations fussent peu fondées , car la malignité publique se trompe quelquefois, même sur ceux qui gouvernent , soit que les sentimens du ministre n'influassent en rien sur ceux du secrétaire, affermi dans sa manière de penser par les réflexions , par l'étude et parle temps , l'abbé Houtteville conserra dans son nouvel état l'amour pour les lettres et pour la religion , dont il avait été rempli dès ses premières années. Il fit mieux encore , il sut , par la douceur de son caractère , et par une conduite sage et mesurée , sans roideur et sans bassesse , se concilier l'estime , la faveur et la confiance mendie de l'homme puissant qui avait eu le bonheur de se l'attacher.

Ce fut dans la maison de ce ministre , et presque sous ses yeux, qu'il composa , ou du moins acheva l'ouvrage qui a le plus contribué à sa réputation littéraire, et qui parut , en 1722 , sous ce titre intéressant : La religion chrétienne prouvée par les faits. Ce livre , tout dicté qu'il était par la persuasion et par le zèle , essuya néanmoins bien des critiques. On prétendit que l'auteur s'était trompé sur plusieurs points essentiels à la cause qu'il défendait ; qu'il avait également erré dans sa logique et dans ses jugemens ; et qu'enfin , ou par ignorance ou même à dessein ( car on joignait la calomnie à la satire) , il avait fait les objections plus fortes que les réponses ; les incrédules ajoutaient que , pour rendre l'ouvrage excellent , il n'y avait qu'un mot à changer au titre : Zia religion chrétienne détruite par les faits. Ces

' Qande- François Hoatterille, abbë de Saint- Vincent-du-Boorg, ne à Paris en 1688 ^ reçu le a5 ferrier I7a3, ^ la place de Gnillanme Massien; du •ccrëtaire perpétuel le 5 avril 174^ , à la place de Jean-Baptiste Dobos; mort le 8 novembre 1743.

ÉLOGE DE HOUTTEVILLE. aS?

proches étaient d'autant pins injustes , que l'auteur avait été dans son onvrage l'écho fidèle des Pères de l'Église , des docteurs révérés, et des sa vans théologiens ses prédécesseurs et ses guides; il avait reçu de leurs mains les armes avec lesquelles il combattait à leur suite et sous leurs drapeaux ; à la vérité , il avait exposé dans toute leur force les objections des mécréans ; mais il anrait cru nuire à la bonne foi , et même aux véritables intérêts du christianisme , s'il eût employé une adresse pusillanime à déguiser on affaiblir ces objections. Dans ia réfutation qu'il en avait faite , il rapportait fidèlement les réponses si connues , que depuis dix* sept cents ans on a opposées à ces vaines attaques , et bien loin de diminuer la force de ces réponses , il l'augmentait autant qu'il était en lui , par la netteté avec laquelle il s'attachait à les développer (i).

Peut-être n'est-il pas aussi aisé de le disculper entièrement sur la censure qu'on fit de son style. On y trouva plusieurs expressions impropres ou recherchées ; ces expressions furent relevées avec l'affectation la plus maligne dans le Dictionnaire néologique de l'abbé Desfontaines , ouvrage oii l'auteur, en voulant se montrer le fléau du mauvais goût, n'a pas toujours montré lui-même tout le goût qu'on pouvait exiger d'un aristarque si rigoureux ; témoin l'éloge de Pantalon Phébus , qui termine ce dictionnaire, et qui est d'un ton assorti à la noblesse du titre (2). Si la manière d'écrire de l'abbé Hontteville pouvait être blâmable à certains égards , son intention était au moins bien excusable ; il avait principalement pour but d'instruire les gens du monde sur une religion que la plupart ignorent , et surtout qu'ils pratiquent si mal : il fallait donc se faire lire par eux , et pour s'en faire lire , il fallait , selon lui , parler leur langage , qui n'est pas , à beaucoup près > celui qu^un bon écrivain doit se proposer pour modèle. L'abbé Hontteville avait par malheur devant les yeux un pernicieux objet d'émulation , l'incroyable succès de V Histoire du peuple de Dieu, par le P. Berruyer , que toutes les dévotes de la cour lisaient avec délices ; elles préféraient à la Bible cette espèce de roman , moitié pieux , moitié profane , oii l'on faisait parler les patriarches et les prophètes du ton des héros de Çyrus et de CléÙe, et qui, jugé scandaleux par les véritables gens de bien, .était trouvé ridicule par les véritables gens de goût (3). L'auteur de la Religion proui^ée par les faits se flatta d'obtenir les mêmes suffrages que l'historien du peuple de Dieu , sans encourir les mêmes anathèmes. Son zèle était digne d'éloges; mais il aurait dû sentir que chaque genre a son coloris ; que plus le sujet est grand , plus le style doit avoir cette simplicité noble , sans laquelle on n'est plus que gigantesque ou puéril , et qu'il ne fant

pas employer dans une matière grave , sous quelque prétexte que ce puisse être, des expressions prises du jargon des ruelles, ou inventées par le mauvais goût et la frivolité.

Quoi qu'il en soit , l'abbé Houtteville essaya de répondre aux principaux reproches qu'on faisait à son livre : mais il fit encore mieux que de le défendre ; il corrigea tout ce qui lui paraissait réellement réprélfe^sible , et qu'une critique plus amëre qu'éclairée n'avait pas toujours aperçu. Ces corrections judicieuses produisirent une seconde édition de l'ouvrage , fort supérieure à la première. Cependant cette seconde édition , quoique très^ bien reçue dans le temps oii elle fut publiée , est assez peu lue aujourd'hui , parce qu'elle a été étouffée par le grand nombre d'ouvrages qui ont paru depuis en faveur de la religion , et qui se multiplient tous les jours. Il est surprenant que tout ne soit pas dit , ou même ne paraisse pas dit sur cette matière , qui tout importante qu'elle est, doit être épuisée depuis long-temps, puisqu'il n'est plus guère possible de découvrir de nouveaux fsiits, ni de trouver de nouvelles preuves de l'authenticité de ceux qui sont counus. La divinité du culte que nous professons peut^elle donc avoir besoin de nouvelles preuves , comme si les anciennes n'étaient pas victorieuses , et par conséquent plus que suffisantes ? et les sophismes de l'incrédulité , à qui l'on reproche si souvent , et avec raison, de n'avoir plus rien à dire de nouveau, ne sontils donc pas terrassés depuis long-temps ? Nous osons dire , et certainement les mânes de l'abbé Houtteville ne nous désavoueraient pas , que si les gouvememens avaient enfin le bonheur dont les gens de bien désespèrent, 'd'arrêter le torrent des ouvrages impies, ils feraient peut-être sagement d'interdire en même temps tout écrit sur la religion , même sous prétexte de la défendre ; car ne serait-ce pas la rendre gratuitement suspecte à de certains esprits , que d'en faire l'apologie quand elle ne serait plus attaquée (4) ?

Un autre sujet d'étonnement et presque de scandale , dont l'abbé Houtteville s'affligeait , c'est la liberté avec laquelle plusieurs apologistes modernes de la religion s'expliquent sur le pea de succès de leurs prédécesseurs , en avouant ou en prétendant que ces prédécesseurs ont eu plus de zèle que de lumières , et ont soutenu faiblement , .quoique de toutes leurs forces, l'arcbe sainte confiée à leurs mains. Ces apôtres de notre siècle font à peu près comme tant d'auteurs de nouv^eaux élémens de géù^ métrie , qui nous assurent ,. dans leurs préfaces , que tous les élémens publiés jusqu'à eux n'ont rien valu. Nos Tertullien et nos Origène modernes , souvent si peu dignes de leurs devanciers , craignei^ surtout de passer pour en être les échos ; et l'intérêt de

DE HOUTTEVILLE. nig

ht foi qu'ib défendent n'a tout au pins chez eax que le second rang, après Tintérét plus cher de leur amour-propre.

Mais un scandale bien plus grand encore , bien plus fâcheux , «t dont Tabbë Houtteville gémissait aussi bien davantage , c'est ^ voir les apologistes de l'Évangile divisés entre eux avec uû acharnement funeste , et l'Église catholique déchirée par deux factions violentes, qui s'accusent réciproquement d'ignorer et d'anéantir la religion , et qui ont l'une pour l'autre encore plus de haine qu'elles n'en ont pour les incrédules (5). Cette division, qui donne à l'impiété un funeste avantage , est peut-être la principale cause du débordement fatal d'ouvrages irréligieux dont l'Europe est inondée depuis vingt ans ; ouvrages qui ont produit sans doute d'excellentes réfutations , mais dont l'effet eût été plus heureux , sans cette guerre et cette haine qui nuisent tant à la cause commune. Fontenelle disait que pour juger des maladies auxquelles une nation est sujette, il suffisait de lire les affiches ; et nous y voyons aujçurd'hui sans cesse , Nouveau 'Traité de la vérité de la religion contre les athées, les déistes , les spinosistes , les matérialistes , les encyclopédistes (6) , etc. Par malheur , à mesure que la maladie est devenue plus fréquente , les charlatans qui ont voulu la guérir au préjudice des vrais médecins, se sont étrangement multipliés; on a appliqué de faux remèdes , on a voulu même faire regarder comme pestiférés des hommes qui n'étaient point malades y on a appelé ennemis de la religion plusieurs écrivains illustres qui ne l'attaquaient pas, qui même ne pensaient point à la combattre, et qui regardaient le silence sur cet objet respectable , non-seulement comme le plus petit sacrifice qu'ils puissent faire à la raison et aux lois, mais comme un devoir de bienséance qu'ils aimaient à remplir. Il faut avouer , dit très-sensément un auteur célèbre , qu'on a rendu un service bien important et bien adroit au christianisme , en imprimant jusqu'à l'indécence , et en répétant jusqu'au dégoût , qu'il est outragé d'un bout de l'Europe à l'autre par tous les hommes qui passent pour éclairés. L'abbé Houtteville n'a en garde de tomber dans ces écarts ; il n'a combattu que les véritables adversaires de la religion, sans lui en chercher d'imaginaires , dont le nom seul eût été une objection imposante pour cette multitude qui ne se rend qu'aux autorités, et qui ne met pas plus de logique dans son impiété que dans sa croyance. Il pensait qu'au lieu de se déchaîner avec tant de fureur contre des philosophes paisibles , et de frapper à tort et à travers dans les ténèbres , il faudrait que les vrais chrétiens fussent bien convaincus , d'après la parole de Dieu même , que les portes de Tenfer ne sauraient prévaloir contre l'Église ; ajoutons que peut-

!^4o ÉLOGE

être au Heu d'écrire tant d'injures en pure perte i ils feraient bten^

de montrer une confiance plus froide dans la bonté de leur cause,

et d'appliquer aux vains efforts de l'incrédulité ces deux vers

connus :

Pour d^U'oire tous ces gem-lÀ , Noos n^aTons qu'à les laisser ûiire.

a En effet, disait avec beaucoup de sens l'abbé Houtteville » qu'a-t-on à craindre des absurdités oii la fougue de l'irréligioi » peut emporter quelques écrivains ? Ceux qui ont étudié le chris » tianisme, et qui sont décidés sur la vérité de ses dogmes av< >» toute la fermeté qu'elle inspire , ne sont-ils pas bien assuré»^ » que ces dogmes sont aussi démontrés que la géométrie ? pour- » quoi donc ne pas leur faire le même honneur qu'aux vérités w géométriques? pourquoi paraître douter d'une religion dén montrée, en paraissant redouter l'effet des coups perdus que N lui portent quelques mains téméraires? prend-on la peine de n s'irriter contre les quadratôurs du cercle , les trisecteurs de » l'angle, les chercheurs du mouvement perpétuel, lorsqu'ils » débitent leurs* inepties ; et ces inepties ont-elles jamais retardé » d'un moment les progrès des sciences mathématiques? Pour- M quoi donc , sous prétexte de mettre à couvert une religion qui » est si bien en sûreté , se récrier avec tant de violence sur l'au-» » dace de quelques étourdis, qui osent jeter contre cette tour » une poignée de sable ? » Ainsi pensait notre sage académicien, comme nous l'avons su d'un ami à qui il s'ouvrait en pleine liberté sur ces matières délicates; ainsi penseraient les apologistes modernes du christianisme , si , à l'exemple de l'abbé Houtteville, ils étaient , comme ils le doivent , bien persuadés des vérités qu'ils défendent , et si l'ambition , la vanité , l'hypocrisie , ne leur mettaient souvent à la main les armes sacrées , dont ils font pour l'ordinaire un si faible et si triste us^tge.

Voué à la défense de la religion , notre académicien se distingua encore dans cette respectable lice, par un Essai 4ur la Proi^idence , qui parut quelques années après son grand ouvrage. Cette nouvelle production essuya encore des critiques; la cause de la foi était malheureuse entre les mains de l'abbé Houtteville. Il est vrai que la matière qu'il traitait dans ce livre , envisagée du côté purement philosophique , offre des difficultés insurmontables sans les lumières de la révélation; il parait impossible, quand on est privé de ces lumières , de justifier les voies de la Providence par rapport à l'homme ; et , comme l'a très-bien dît Pascal , Dieu reste une énigme pour qui n'est pas éclairé par le flambeau du christianisme (7). Celui que ce flambeau indîtpensable ne conduit pas, se voit, dans cette malheureose priva-

DE HOUTTEVILLE. a4i

lion, tiré arec violence en sens contraire, d'un c6té, par les antagonistes, de Tantre, par les défenseurs purement philo^ sopfaes de la Providence ; il ressemble à un malheureux qui , privé du jour dans un cachot impénétrable aux rayons du soleil , ou n'y recevant de lumière, suivant l'expression d'un grand poète , que ce qu'il en faut pour voir l'obscurité , serait assailli par deux autres prisonniers , ses compagnons d'infortune , dont l'on lui crierait : As^ou^quevous jouissez d* une lumière parfaite ; et l'autre, je vous avertis que le cachot que vous habitez est vide , et que sans craindre de vous heurter et de vous blesser , vous pouvez httrdiment et librement faire usage de vos membres,,.. Mes amis , leur dirait le prisonnier , je ne vois goutte ni vous non plus; il y a seulement cette différence entre nous, que j'appelle la lumière à mon secours , et que vous vous flattez d'en jouir; dites'-moi lequel des deux est le plus sage ? Taisez-^ous donc et laisseZ'Tnoi demeurer en repos, comme je vous conseille d'jr * demeurer à mon exemple. Excellent conseil , mais qui ne sera suivi de long-temps par la foule des prisonniers , dont les uns rieront toujours; Quelle clarté m^* éblouit! et les autres : Rien Sexiste autour de moi , car je ne vois^ lïen.

L'abbé Houtteville , que le grand nombre de ses censeurs n'avait pas empêché d'avoir des amis et même des partisans éclairés, ijant été porté à l'Académie par le sucpës de son premier ou-^ rrage sur la religion , s'y concilia tellement l'estime et l'amitié ses confrères , qu'à la mort de l'abbé Dubos , secrétaire de la igaie , il fut choisi pour lui succéder. Plusieurs académiïos pouvaient être propres à cette place par des talens supéieurs aux siens ; mais personne n'en était plus digne par son ittachement pour la compagnie , et par l'assiduité que cette )lace exige ; qualités plus indispensables encore au secrétaire de Lcadémie Française , qu'une plume éloquente et exercée : quaes dont la seconde surtout , l'assiduité constante et rigoureuse , irait à la plupart des académiciens trop assujétissante et trop >rtune ; qualités enfin , dont celui qui écrit cette* histoire est itant plus intéressé à relever le prix , que ce sont à peu près seules qu'il ait apportées dans cette même place. [Notre académicien , quoique peu avancé en âge , jouit à peine l'honneur que la compagnie lui avait fait; il mourut au bout quelques mois , plus regretté de ses confrères que du public , lis laissant à la religion des monumens de son zèle , et aux fgens de lettres l'exemple d'une honnêteté de mœurs et d'une sagesse de conduite plus laites pour leur assurer une vie heureuse, que des talens brillans et enviés.

NOTES

(0 Um des raisonnemens que les incrëdules, et ceux même qui ne Tétaient pas , alUquèrent le plus dans le livré de Tabbé Houtteville , c'est Targument quHl a emprunié de Pascal en faveur des micacles : S'/ljr a ^u des miracles faux , il y en a eu de t^rJls^ parce que le faux n'est gue l'exclusion du vrai- Il faut avouer que ce raisonnement doit étrs mis à coté de celui de Descartes sur Texistence de Dieu : Vexisience est renfermée dans Vidée d'un être infiniment parfait; donc un être infiniment parfait existe. Joignons à ce sophisme d'un génie tel que Pascal, le commentaire de Newton sur TApocalypse , et plaignons la nature humaine.

Dans une matière si importante , et où les raisonnêmens sans réplique doivent être les seules armes des vrais croyans, ils ne devraient jamais s'en permettre d'autres* Pourquoi, par exemple, répéter si souvent contre les incrédules cette objection triviale , que c'est le libertinage du cœur qui les mène à la licence de penser? On ne nie pas que ce motS ne ftisse bien des mécréans ; mais il ne fkut employer, en faveur de la Traie rehgion , ni un argument qui pe soit pas toujours vrai , ni un ar^ ^méht que les fausses reHgions pourraient employer comme die. Or .on ne peut nier que plusieurs mécréans n'aient eu des mœurs très-pures et une conduite irréprod^ble. Zenon l'athée enseignait et pratiquait la morale la plus sévère, ^inosa , Bayle^ ont été des mod^es de déitn<^ téressement et de simplicité ; leur fortune était faite s'ils avaient voula être dévots » ou peut--étre seidement hypocrites : enfin il n'y a point de faquir, s'enfonçant des dous. dans le derrière , qui ne puisse faire , es faveur de sa rdigion , le. même raisonnement.

(i) Ce même abbé Desfontaines , censeur si amer et si acharné du style de l'abbé Houtteville , avait préludé à cette censure par une critique plus sérieuse , qui attaquait le fond de l'ouvrage même. H publia des lettres sur la religion prouvée par les faits, ou , en reprochant k l'auteur de faire aux objections des incrédules de mauvaises réponses , il en substitue d'autres qui ne valent pas mieux : maladresse apparente , qu'on soupçonnait violemment d'être une maHce de sa part ; car il s'en fallait beaucoup que ce prêtre ex-jésuite fât réellement apdtre aussi zélé qu'il voulait le paraître. Gomme il ne mit point son nom à son ouvrage , il en fit, dit-on, lui-iQéme l'ébge dans le journal des Sovans, auquel il travaillait alors , et dans quelques brodmres qu'il donnait aussi sous d'autres noms que le sien.

L'abbé Houtteville eut un autre adversaire encore moins redoutable , Térudit et pesant Fourmont l'aîné , qui tout héiissé d'hébreu , d'aral^ et de syriaque , combattit bien plus vivement pour la religion juive que pour la religion chrétienne , et fit valoir de sou mieux toutes les raison»

DE HOUTTEVILLE. a43

-des raUbins. Il attaqua aussi le style de Tauteur, en hii disant agréablement, qu^un homme qui avait si sûrement bravé les déistes pouvait bien aussi braver la langue française. C'est ce même Fourmont Taîné qui , entre autres productions singulières , a donné au public un cata^ hgua de ses ouvrages , qu'il croyait avoir faits, parce qu*il les avait projetés. On peut juger par le style de cet étrange catalogue , si Fauteur avait le droit de censurer le style des autres.

Tout semblait contribuer au malheureux succès du religieux ouvrage de Tabbé Houtteville. La dédicace même fut un sujet de plaisanterie assez fâcheux pour Tauteur. Elle était adressée à un prélat dont les inoeurs peu édifiantes étaient connues ; les dévots , et ceux qui ne Tétaient pas , avaient peine è se persuader qu'un chrétien de bonne foi eût pu choisir sérieusement un pareil Mécène ; et les dévotes surtout accueillirent fort mal un ouvrage qui paraissait sous de tels auspices.

^) Le P. Berruyer disait avec une naïveté dont il ne sentait pas sans doute Findécence, m qu'il ayait fait son Histoire du peuple de Dieu, » parce qu'il n'était pas possible (selon lui) , sans umb gaacb parti- » cuLiiBB , de supporter la lecture de ta Bible en original; c'est pour » cela, ajoutait bonnement le jésuitç^ que tant de conciles ont défendu »■ les traductions de l' Écriture en langue vulgaire , parce que ces » traductions ne peuvent que scandaliser les faibles , et fournir ma~ m tière aux dérisions^ des impies , n

Les âmes pieuses et en même temps ^lairéei ne conviendront certafnement pas de cette assertion ; mais fût-elle aussi vraie qu'elle est pour le moins douteuse , il ne fallait pas prévenir le prétendu scandale par on autre beaucoup plus réel , en substituant un jargon romanesque à la aimpUdté de la Bible.

(4) On a souvent cité Fordonnance singulière des magistrats d'une ynàe suisse, qui défendait de parler de Dieu ni en bien ni en mal. L'expression était grossière , mais Fintention des législateurs était peut-être fort sage dans les circonstances où Fordonnance fut rendue. Toute la ville était troublée par les querelles du calvinismenaissant. Ees magistrats s'assemblèrent pour examiner quelle croyance il fallait suivra A l'avenir ; le peuple était à la porte de la salle , attendant patiemmeni la décision. Après qu'on eut mûrement délibéré , le président de l'assemblée sortit en disant : // est arrêté qu'on n'ira plus à la messe; cb&cun dit amen^ et retooma paisiblement chez soi : et ces hommes qui jusqu'alors avaient été à la messe tous les jours, cessèrent tout d'un coup d'y aller, sans représentations et sans murmures. Un peuple si simple méritait bien que ses magistrats , qui youlaient le mettre à Fabri des querelles de religion , ne prissent guère de précautions avec lui dans le style de leurs ordonnances.

De très-grands philosophes n'ont pas pensé sur ce sujet comme les magistrats suisses. Il vaut mieux, disait le P. Malcbi'anche , que les hommes parlent mal de Dieu que s'ils n'en parlaient point du tout. Sa

îif NOTES SUR L'ÉLOGE

^GnKt'^ill^Sele rïence sur ces matières produit d'abord l'iodiffi^ence, lÀ'.'lil^tMi'lvI^gion. Cette conséquence n'est pas démontrée ; on ne Wlf pair coBiImnt la religion se conservera mieux chez un peuple qui ^ânn'f Âé'.'ln^S i tort et i travers , que chez un peuple qui n'en parntiP^, mJnYoin que le silence sur la religion soit im moyen de la SJ^Hiîre,^<ï^r peut-être un des moyens les plus sûrs de la conserver.

es savent en parler dignement, qu'il vaut mieux qui , par état et par devoir , sont obligés de s'en ont ceux-ci d'enseigner, ne peut leur £lre ni eaut ce que l'on a dit plus haut ne conoeme que les uuu caractère, et ne s'applique qu'aux conversa- >ciélé ; on peut dire que si Dieu a /iirt^ le monde A kpas livré de même la religion et les choses sa in Ces. lu P. Malebrancbe peut mériter considération ; on qu'onume,et le silence peut en efièt ou oonoaccr

~"^^ ^ pKi^sophe célèbre, qui avait le malheur d'dire incrédule , a IHS^^ii^Ydis'' raconté que le P. Toumeminc , jésuite , grand convertis- BCTÏVÏVan souvent fait des efforts pour le ramener dans la bonne voie. Un ^eu niligue de ses remontrances , le philosophe lui dit un joui avec TJW^uï^i^^^pparente : Tout ce que -vous me dites me parait mériter 4e sérieusef ré/lexions ; je connais un père de FOraloire Jort habile a^ePouije .veux en corî/crer..... fous irez voir un père de fOra- W8i ?T^6nau.Ie jésuite ; pour le coup je désapère île votre conver^ ïîap^wSï'Verez mieux de rester comme vous êtes. Cette auecdole assez connue a peut-être occasioné la réflexion d'un auteur moderne , sur l'embarras où se trouverait un janséniste et un moliuisle , chargés de à frais communs.

I auteur, qu'un de ces hommes qui , de nos jours , vaquer la religion dans leurs éciiti , et contre Icsrs adversaires se sont également élevés , s'adresse mx plus intrépides théologiens de qhaquc parti ,

et mon intention est de le réparer. Dictez-moi

rojession de foi propre à cet objet, et qui me

;c Dieu, ensuite avec chacun de vous. Dés |c

ibole , Je crois en Dieu, le père tout-puissant ,

Dt aux prises ses deux catéchistes, enlcurdeman-

ent tout-puissant sur les cœurs et sur tes corps ?

t le jansénis^ : Non, pas loul-d-/àil, dirait le

fous êtes un blasphémateur, s'écrierait le prc-

/lerait le second , un t^j/rucfeiir </e /a /l'^r/tf ^f

i^m^rtfeiÂM^^Rnai auvres. S'adreasant ensuite l'un et l'autre i leur

P^^^3}^'/,4^''""'^'^'"'i^'"^'^^^'''^''^r^'''^'^'fu^f^ vaut encore mieux-

^t^r j^ôfn^/^/e théologie de mon adversaire ; gardez-~vous de confier

votre ame à de si mauvaises maint. Si un avei^le, dit l'Evangile , en

DE HOUÏTEVILLE. ^5

conduit un autre, ils tomberont tous dtux dans lajôssé, )(l j&^,pç|i|i7, Tenir que l'afeugle incrédule doit se trouver un peu ^tJ^M^fflWSé.fflffk deux hommes qui s'offrent chacun de lui scr.ir de ^<^^^tf^fff^f'gii^, cui«nt réciproquement d'être plus aveugles que lui. J^f^fSVTAn^^^ dirait-il sans doute , je vous remercie l'un et l'autre '^,î'W,fio'nîf fij^fti rilablei ; Dieu m'a donné , pour me conduire dans kft ^^fin'IMiriA'9/i bdton, qui est la raison et qui doit , dites-vous , W- Wfi^feJ'"^' hé bien, je ferai usage de ce bâton salutaire , y irai droUsk^ae fm-j, duira, et j'espère en tirer plus d^ utilité que de vox^^ffUTnX^llivt , la raison ne tarderait pas à remplir une de ses plus Wf^w iKfW^Jfl^, celle d'apercevoir elle-même ses homes, et d'avouer le MSOiti'fjDi'eUi} A, ■ouvent du secours de l'autorité ; elle admettrait "■^^/■y^'Ç^J^ îfWt lublinies , non comme des objets dont elle était l 'a rlij ^r^ ^ , i^ ^^ CT'PflT^' des objets de foi décidés par une autorité divine. Quant|& CEsiurajoiq^ tout à la fols si zélés contre l'impiété, mais bien pitu acluAniËi.J^Kpf^ le» tins contre les autres, on pourrait leur appliquer.&^^^4^^^^ disait de Lactance : Plût à Dieu rju'il edi aussi bien d^/^^ ^ffffîé/fM^: gion, qu'il a attaqué nos ennemis ! ■ r -q „., j^ ^||., ''

(6) Quand nous mettons ici les encyck mis delà religion, c'est pour parler un multitude , et nullement pour l'approuTi rEncjrclopëdie des imputations qu'on lui i en particulier de l'article âme, un de et plus déchaîné , que si on a un reproche i, de faroriser les incrédules , mais de n'£li d'esprit , que platement orthodoxe dani devait rendre l'auteur éloquent. Combiet plus d'une fois embarrassé leurs advcrsai était Terreur dont ils les accusaient? Les même embarrasser les leurs , en les prianl creuses qu'on leur impute , et de moiit dopédie eues se trouvent. Hnis rien n'est secte , donné à tort et a travers , pour per C'était autrefois du nom de janséniste qi objets de sa haine , ce sobriquet a vieilli ; c cédé, et ne tardera p3s à vieiUir de m^me l'envie en cherchent bientôt un autre. D rance la plu^ barbare , la perversité humi Ruccés ce moyen de persécution. On noui lesYaudois ou Albigeois , écrits en françaL et dont le sens est : <^i ne veut ni médire ni prendre le bien iTautrui, ni être aduli

nemi , an dit qu'il est fraudais , et on lejt

• ^ < rf .ijj 11^ j,|,,,, .ij,pi^ „^l,

(7) Pascal éUit avec rùson si persuadé de la néb^9? A^^lêreÉt^ pour nous éclairer pleinement suc tes vérités les pltu-lmMitftfll^^e'la

Religion et de la morale , que cet écrivain si éloquent , si pieux , et même si philosophe , aurait peut-éti'e poussé le septicisme métaphysique jusqu'à douter de Teins tence de Dieu , s'il n'avait trouvé dans le christianisme les lumières nécessaires pour dissiper tous les nuages que sa raison lui avait laissés sur ce sujet. Il croyait avoir besoin d'être chrétien , pour se préserver d'être athée. Ceux qui douteraient de ce que nous arançons ici , peuvent jeter les yeux sur les passages suivans , fidèlement attraits de ses Pensées ' .

a En regardai^ tout l'univers muet , et l'homme sans lumières , ahandonné à lui-même , el comme égaré dans ce recoin de l'univers , sans savoir qui l'y a mis , ce qu'il y est venu faire , ce cju'il deviendra en mourant , j'entre en efiroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable , et qui s'éveillerait sans connaître où il est , et sans avoir aucun moyen d'en sortir : et sur cda j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi , d'une semblable nature ; je leur demande s'ils

sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non J'ai rediep-

ché si ce Dieu dont tout le monde parle , n'aurait point laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts , et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'ofi&e rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyab rien qui marquât une divinité , je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop

peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre

9 * Selon les lumières naturelles , s'il y a un Dieu , il est infiniment incoropréhensil^e , puisque n'ayant ni parties ni bornes , il n'a nul rap» port à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est , ni s'il est. Gela étant ainsi , qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous qui n'avons aucun rapport à lui.

» ' Je n'entreprendrai pas de prouver par des raisons naturelles , ou l'existence de Dieu , ou l'immortalité de l'âme , pa jce que je ne me sentirais pas assez fort poiu* trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis. ^

» ^ La plupart de ceux qui entreprennent de prouver la divinité aux impies , commencent d'ordinaire par les ouvrages de la nature , et ils y réussissent rarement. Je n'attaque pas la solidité de ces preuves , consacrées par rËcritore sainte ; elles sont conformes à là raison ; mais souvent elles ne sont pas assez conformes et assez proportionnées à la disposition de l'esprit de ceux pour qui elles sont destinée^ , car il faut remarquer qu'on n'adresse pas ce discours à ceux qui ont la foi vive dans le cœur, et qui voient incontinent que tout ce qui est, n'est autre chose ^ue l'ouvrage de Dieu qu'ils adorent; c'est à eux que toute la nature^ parle pour son auteur, et que les cieux annoncent la gloire de Dieu. Mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte , et dans lesqueb on a dessein de la faire revivre , ces personnes destituées de foi et de charité ,

• Chap. 8, Qo. I. 3 Mém, de Littérature, t. 5, p. 3i3.

■ Mém^ de LUtératur€, t. 5, p. 3io. * Pcnstes , chap. ao.

DE HOUTTEVILLE. ^47

ipH ne trouYent que tënèbi'es et obscurité dans toute la nature , il semble qae ce ne soit pas le moyen de les ramener que de ne leur donner pour preuTes de ce grand et important sujet , que le cours de la lune ou des planètes , ou des raisonnemens communs , et contre lesquels ils se sont continuellement rotdis. L'endurcissement de leur esprit les a rendus iourds à cette voix de k nature , qui a retenti continuellement à leurs oreilles ; et Texpérience fait roir que bien loin qu*on les emporte par ce moyen , rien n*esl plus capable au contraire de les rebuter et de leur ôter Fespëfance de trouver la vérité , que de prétendre les en convaincre seulement par ces sortes de raisonnemens, et de leur dire qu'ils y doivent toir la vérhé à découvert. Ce n'est pas de cette sorte que TÉcriture , qui eonnatt mieux que nous les cbosës qui sont de Dieu , en parle. Elle nous dit bien que la beauté des créatures fait connaître celui qui en est Tauteor ; mais elle ne nous dit pas qu'elles fassent cet effet dans tout le inonde. Elle nous avertit , au contraire , que quand elles le font , ce n'est pas par dks-mémes , mais par la lumière que Dieu répand en même temps dans l'esprit de ceux à qui il se découvre par ce moyen : Quod noium est Dei, manijhstum est in illis , Deus enim illis manijestavit. Elle nous dit généralement que Dieu est un Dieu ccLché : Ferè tu es Deus abscùnditus; et que depuis la corruption de la nature, il a laissé let hommes dans un aveuglement dont ils ne peuvent sortir qtie par Jésus-Christ, hors duquel toute communication avec Dieu nous est ^tée : Nemo noifitpàtrem nisi/ilius, autcuivoluerit filius revelare,

» C'est encore ce que TEcriture nous marque , lorsqu'elle nous dit en tant d'endroits, que ceux qui cherchent Dieu le trouvent; car on ne parle point ainsi d'une lumière claire et évidente : on ne b cherche point ; elle se découvre , et se fait voir d'elle-même.

» Les preuves métaphysiques de Dieu sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées», qu*eUes frappent peu; et qu9nd cela servirait à quelques tms , ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration ; mais une heure après ils craignent de s'être trompés : Quod curiosiiate cognoverint, superbiâ amiserunt.

» ' Si Dieu eiit voulu surmonter l'obstination des plus endurcis « il Teât pu en se découvrant si manifestement à eux , qu'ils n'eussent pu doatèr de la vérité de son existence.

» * n ne faut pas que l'honnne ne voie rien du tout ; il ne faut pas aussi qu'if en voie assez pour croire qu'û possède Dieu , mais qiA en voie assez pour connaître qu'il l'a perdu. Car pour connaître qu*on a perdu , il faut vw ; et ne pas voir , c'est précisément l'état où est la nature. »

N. B. Cette pensée n'est peut-^tre pas exprimée aussi clairement qv^on aurait pu le désirer; mais elle s'explique siiffisamment par les précédentes et par les suii/antes.

u > Les impies prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne , parce qu'ils la connaissent mal. Us s'imaginent qu'elle consiste simple-

* Pensées j cliap. i3, n°. i. ' Petuccs, cliap. a, n°. ij.

* jMém, tit Littératute , t. 5, p. 3 1 4*

a48 NOTES SUR L'ÉLOGE

meut en Tadoratioii d'un Dieu considéré fcomme grand , puissant et éternel ; ce qui est proprement le déisme , presque aussi éloigné de la reli^ gion chrétienne que Tathéisroe, qui y est tout-à-fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable , parce que si elle Tétait , il faudrait que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves s» sensibles , qu'il fût impossible que personne le méconnût. Mais qu ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en condueront rioi contre la religion chrétienne , qui reconnaît que depuis le péché , Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire.

» > Le dessein de Dieu est plus de perfectionner la volonté que Tesprit. Or, la clarté parfaite ne servirait qu'à l'esprit, et nuirait à la volonté.

» * Si la religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu et de le posséder à découvert et sans voile , ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais elle dit au contraire , que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'âoign^ement de Dieu ; qu'il s'est caché à leur connaissance , et <pie c'est même le nom qu'il se donne dans les Ecritures.

» ' Dieu étant caché , toute religion qui ne dit pas que Dieu est cadié , n'est pas véritable ; et toute religion qui n'en rend pas la raison , n'est pas instruisante : la nôtre fait tout cela.

9 * On n'entend rien aux ouvrages de Dieu , si on ne prend pour principe qu'il aveugle les uns et éclaire les autres.

n ' S'il n'y avait qu'une religion , Dieu serait trop manifeste ; s'il n'y avait de martyrs qu'en notre religion, de même.

9 0 Si le monde subsistait pour instruire l'homme de l'existence de Dieu , sa divinité y luirait de toutes parts d'une manière inoontestaUe. Mab comme il ne subsiste que pas Jésus-Christ et pour Jésus-Christ , et pour instruire les hommes et de Içur corruption et de la rédemption , tout y éclate des preuves de ces dcux vérités.

» ' Comme Jésus-Christ est venu in satwdficationem et in sctuula-' lum, comme dit Isale , nous ne pouvons convaincre l'obstination des infidèles ; mais cela ne fait rien contre nous , puisque nous disons qu'A n'y a point de conviction dans toute la conduite de Dieu pour les esprits opiniâtres qui ne recherchent pas sincèrement la vérité.

»# Tous ceux qui cherchent Dieu sans Jésus-Christ, ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou qui leur soit véritablement utile ; car ou ils n'arrivent pas jusqu'à connaître qu'il y a un Di^u ; ou s'ib y arrivent, c'est inutilement .pour eux, parce qu'Us se forment un moyen de communiquer san$ médiateur avec ce Dieu qu'ils ont connu sans médiateur : de sorte qu'ils tombent ou dans l'athébme, ou dans 1^ déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.

■ Pensées, chap. i8, n*. 5. ' Pensées, chap. i8, n*. 30.

* Idem, ch&p. i. ^ Idem, ibid. n**. 3.

' Idem. chap. 3 , n**. 7. ' Idem. ihid. n**, 11,

4 Idem* chap. 18, n"*. a4> * Idem. chap. ao.

DE HOUTTEVII^LE. ii^g

n ■ Qiû Uâmera les cbrëdens de ne pouTOÎr rendre raison de leur créance , eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ib déclarent au contraire , en Texposant aux Gentils , que c'est une folie : Stultitiam, etc. Et puis tous vous plaignez de ce qu'ib ne la prouvent pas ? S'ib la prouvaient , ils ne tiendraient pas parole. C'est en manquant de preuves , qu'ils ne manquent pas de sens. Oui , mais encore que cela excuse ceux qui Tofirent telle qu'elle est , et que cela les affiranchisse du blâme de la produire sans raisoii , cela n'excuse pas ceux qui^ sur l'exposition qu'ils en font , refusent de la croire. »

N. B. Pascal aurait sans doute développé cette pensée , qui présente quelque chose de très'-paradoxe. On serait tenté d*y appliquer c^as^ sage si connu, échappé à un docteur: Hoc dictum est, non ut aliquid diceretur, sed ne taceretur {On a dit cela, non pour dire quelque chose, mais pour ne pas se taire ).

On sera peu étonné de ces assertions de Pascal , si l'on veut chercher par quelle suite de raisonnemens il peut j avoir été conduit. Ce gâiie ra^, ayant reçu de la nature un corpi faiHe , et d'aiUeurs épuisé par l'austérité de sa vie , joignait à une âme timorée une t^ géométrique et profonde ; il avait sans doute pesé dans la balance de Lai raison , mais de la raisçn privée du flambeau de la foi , d'un côté , les preuves de l'existence de Dieu , de l'autre les objections dés athées ; il avait vu que si les merveilles de la nature décèlent une intelligence souveraine dont elles sont l'ouvrage , il est en même temps difficile de toncevoil* comment cette intelligence peut avoir donné l'être à ce qui n'existait pas; comment, étant dbtinguée de la matière , et n'ayant avec elle aucune analogie, elle peut en mouvoir et en disposer les différentes parties par le seul acte de sa Tolonté ; et surtout comment l'Être infiniment bon et infiniment sage , qui a produit cet univers , y laisse subsister tant de malheurs et tant de crimes. Pascal avait vu que la révélation seule pouvait dissiper sans réplique ces objections , et qu'il était surtout impossiUe de concilier avec Pexistenee de Dieu l'existence du mal physique et moral , sans avoir recours au dogme indispensable du péché originel. Yoilà sans doute ce qui lui faisait dire qu'î/ ne se sentait pas assez fort par les seules armes de la raison, pour comniincre des athées endurcis. Et c'est aussi ce qui faisait dire au P. Malebranche , lorsqu'on lui soutenait que les bétes n'étaientpas de pures machines privées de sentîmens : yous verrez, à tout ce que souffrent les chevaux de poste « qu'ils ont mangé du foin défendu.

Après avoir rapporté tous ces passages , dont nos lecteurs jugeront suivant leurs lumières , nous ne pouvons nous refuser à une observation bien naturelle. Le jésuite Hardouin a , comme l'on sait , accusé Pascal d'athéisme. N'ayant point de temps li perdre dans des lectures fastidieuses , nous ignorons sur quelles raisons ce jésuite a fondé une imputation si grave ; mais il est certain qu'il pouvait en trouver d'assez spécieuses pour la calomnie dans les morceaux qu'on Yieot de lire. U est

' Mcm, de Littérature, t. 5, p. 3io.

25o NOTES SUR L'ÉLOGE DE HOUTTEVILL£.

pourtant encore plus certain que celui qui aoctvierait Pascal sur de telles preuves, serait un détestable imposteur. Que penser donc de ces hommes qui^ sur les soupçons les pltts légers , crient à Tathéisme contre les écrivains les plus célèbres de nos jours ? On ne saurait trop répéter 4 ces missionnaires [impétueux le conseil que le souriceau de la £Me reçoit de sa mère :

Garde-toi , tant que ta vivras.

De juger des gens sur la mine.

vJflARLES-iRÉNÉB-CASTEL DE Saint-Pierre Diquit, en i658 , aa château de S2\înt-Pierre en Basse-Normandie. Nous ne savons rien de ses premières études , et nous n'y avons pas de regret ; car la première action par laquelle il nous est connu , est un trait de générosité peu commun , plus intéressant pour nous que les pris qu'il remporta ou ne remporta point dans. ses classes. Le géomètr^Varignon , qui depuis se fit connaître par ses ouvrages mathématiques, menait alors une vie obscure et pauvre dans la vîHcMe Caen sa patrie ; il allait souvent disputer à des thèses au collège de cette ville, oii il avait acquis la réputation, qu'il méprisa bien dans la suite , d'un subtil et redoutable argumentateur. L'abbé de Saint-Piefre qui étudiait dans ce même collège , y connut Yarignon , disputa beaucoup avec lui sur les questions creuses qui étaient l'unique et malheureuse philosophie de ce temps-là , et goûta tellement sa société ,* qu'il résolut de l'emmener à Paris , oii ils devaient trouver l'un et Fautre plus de secours et de lumières. Il prit une petite maison au faubourg Saint-Jacqu^ 9 ^^ y logea avec lui lé géomètre son compatriote. Mais comme ce savant, absolument sané fortune , avait besoin d'une subsistance assurée pour se consacrer à son étude favorite, Tabbé de Saint-Pierre , malgré l'extrême modicité de son revenu, qui n'était que de 1800 livres , en détacha trois cents qu'il donna à Yarignom ; il fit plus , il ajouta infiniment à ce don par la manière dont il l'assura à son ami. Je ne vous^onne pas, lui dit-il, une pension j mais un contrat, afin que vous ne soyez pas dans ma dépendance, et que vous puissiez mt quitter pour aller

' Abbé de Tiron , anmAnier d^ Madame , dochesst d'Orléans , recn le 3 mars iGgS ^ & la place de Jean-Louis Bergeret , secrétaire de la chambre ei du cabinet du roi ; mort le 39 avril i^fS.

ÉLOGE DE SAINT-PIEURE. a5i

vtWc ailleurs j quand vous commencerez à vous ennujrcr de moi. L'abbé de Saint-Pierre , qu*on accuse de n'avoir pas clé fort sensible, mettait au moins, comme l'on voit, dans l'amitié et dans les bienfaits , une délicatesse qui n'est que trop rare , et qui seule a droit à la reconnaissance du cœur, comme tes bienfaits à celle des procédés. Il avait mieux encore que cette délicatesse même , il avait cette simplicité qui ne ta chercbe pas , et le mérite , si peu ordinaire aux bienfaiteurs , de n'attacher aucun prix ni à ses dons , ni à la forme si noble qu'il savait y mettre ; sa générosité envers ses amis était pour son âme honnête un vrai besoin qu'il ne voulait que satisfaire; et s'il paraissait les obliger avec une sorte d'indifférence , c'est qu'avec eux il lui aurait été indifférent de recevoir ou de donner. Aussi goûtait-il beaucoup» et aimait-il à répéter ce trait charmant du bon La Fontaine , qui hors d^état par son indigence de pajer ses dettes, et pressé par ses créanciers , se reposait sans scrupule sur la caution qu'un de ses amis avait donnée pour lui , et disait avec la bonhomie la plus naïve, nous pourrions ajouter la plus touchante : // a répondu pour moi, iljaudra qu'il pajre; f en ferais autant à sa place (i).

L'abbé de Saint-Pierre et Varignon , enfermés dans leur solitude et n'étant plus condamnés et réduits, comme dans leur collège , à l'étude d'une philosophie pire que l'ignorance , renoncèrent bientôt au pitoyable )eu de l'ergotisme scolastique , des que leur esprit juste et solide eût connu et goûté desalimens plus substantiels; ils étaient occupés chacun de leur fcôté d'objets intéressans et utiles, Varignon de géométrie , et l'abbé de Saint- Pierre, de politique et de morale. Fonlenelle , leur compatriote et leur ami , allait quelquefois passer deux ou trois jonrs avec eux, et nous a peint lui-même, plus de quarante ans après, les douceurs qu'il goûtait dans cette petite société^ si véritablement philosophique. Nous nous rassemblions , dit-il , avec un ex-* tréme plaisir y jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis , et ce que nous ne comptions peut^tre pas alors pour^ un assez grand bien , peu connus (2). C'est ainsi , pour l'observer en passant , que le sage Fontenejle > un des hommes qui a le plus joui de la célébrité littéraire , parlait k soixante ans , et dans le temps de sa plus brillante réputation , du bonheur si peu envié d'être ignoré , et se rappelait la douce et paisible obscurité de sa première jeunesse , avec un regret qui ne corrigera pourtant aucun homme de lettres de là dangereuse ambition de méritçr la gloire et l'envie.

Quoique l'abbé de Saint-Pierre eût peu cultivé le talent d'écrire, la connaissance profonde qu'il avait de notre histoire, et surtout réttide qu*il avait faite de la langue française , moins à

25a ÉLOGE

la vérîië en orateur et en homme de goût j -qu'en grammairien philosophe, lui ouvrirent les portes de l'Académie le 3 mars 1695. Comme il n'avait pas même la prétention la plus légère à l'élo— quence , il aurait eu volontiers recours à celle de quelqu'un de ses confrères pour l'aider dans son discours de réception , ce qui d'ailleurs n'était pas sans exemple ; mais il se crut obligé par devoir de faire lui-même ce discours , sans emprunter l'esprit de personne. Fontenelle , à qui il le montra , lui proposa d'en retran* cher quelques phrases trop négligées , et d'y mettre plus de stjle et d'intérêt. Mon discours, lui dit l'abbé de Saint-Pierre , vous paraît donc bien médiocre ? tant mieux , il m'en ressemblera das^antage ; et il n'y changea rien. On lui représenta qu'il devait au moins y mettre plus de temps, car il n'y avait consacré que quatre heures de travail. Ces sortes de discours, répondit-il , ne méritent pas y pour Futilité dont ils sont à F État, plus de deux heures de temps; jjr en ai mis quatre, et cela est fort honnête.

Devenu membre d'une compagnie dont l'objet principal est la perfection du style , il ne se crut pas obligé pour cela de donner plus de soin à sa manière d'écrire ; il composa beaucoup' d'ouvrages dans lesquels , uniquement occupé du fond , qu'il croyait excellent, il négligeait absolument la forme. Ce n'est pas qu'il n'en connût le prix^ et qu'il n'en sentit même la nécessité pour se procurer plus dé lecteurs : mais il ne se croyait pas le talent d'orner ce qu'il avait k dire ; et il ne voulait pas forcer la nature , craignant que les efforts inutiles qu'il ferait pour la dompter, ne fussent autant de momens perdus pour ses chères spéculations morales et politiques. Entendant un jour une femme aimable s'exprimer avec beaucoup de grâces sur un sujet frivole, quel dommage, dit- il ^ quelle n'écris^ pas ce que Je pense !

n était persuadé que l'auteur zélé pour le bien ne peut assez redire les choses importantes , et il ne s'est que trop conformé à H:e principe. Je trouve, lui disait quelqu'un, d'excellentes choses dans vos écrits , mais elles jr sont trop répétées. Il priait qu'on lui en indiquât quelques unes, et rien n'était plus facile, f^ous les avez donc retenues, ajoutait-il , voilà pourquoi je les airépé^ tées, et fai bienfait , sans cela vous ne vous en souviendriez plus, n consentait même qu'on se moquât de ces redites , pourvu qu'en s'en moquant on les citât; il se consolait, ou plutôt il se félicitait des plaisanteries , par la satisfaction d'avoir forcé ses lecteurs à retenir une vérité utile. Car l'utilité était le seul but de ses travaux; jamais personne, même parmi les auteurs qui se donnent pour les plus indifférens sur la renommée ^ ne fut

moins occupé de sa propre gloire , et moins susceptible des illusions les plus secrètes de Tamour-proprei II ne ressemblait pas à ce dévot écrivain, qui aimant à parler du succès de ses ouvrages, ne manquait jamais d'ajouter aux éloges qu'il en faisait , cette formule édifiante, il faut en rendre gloire à Dieu^ et croyait s'être bien humilié. La simplicité de l'abbé de Saint-Pierre n'était pas aussi pieuse , mais plus vraie ; ce n'était ni humilité , ni modestie , c'était pur abandon de ses intérêts , sans prétendre même à l'honneur du sacrifice. On ne l'accusera pas d'avoir augmenté le nombre de ceux qui parlent de philosophie sans la pratiquer, et qui , comme il le disait dans son langage familier , mais expressif , chantent V office du couvent sans en observer la règle.

Inaccessible comme il l'«tait aux plaisirs et au^ chagrins de la vanité, la plus chère affection de presque tous les hommes, on lui pardonnera peut-être de n'avoir pas été fort sensible aux peines que les affections du cœur peuvctit faire éprouver. Bien opposé à ce stoïcien charlatan , qui au milieu de ses souffrances s'écriait, av^c un visage altéré, que la douleur physique n'était point un mal , l'abbé de Saint-Pierre la regardait comme le plus réel de tous les maux , comme le seul que la raison ne puisse ni détourner, ni affaiblir; elle seule avait pour lui, disait-il , une valeur intrinsèque ^ et les autres maux une valeur purement numéraire (3). En un môt^ le désir de voir heureux ses semblables et d'y contribuer de tout son faible pouvoir, dominait tellement en lui , que ce sentiment éteignait en quelque manière tous les autres. Si on lui a reproché de n'avoir tendrement aimé personne , c'est qu'il chérissait tous les homtnes, sans distinction ; il n'exceptait, ou plutôt il n'oubliait que lui ; et ceux qui accursaient sa bienveillance d'être froide et banale , ne pouvaient au moins la taxer d'être solitaire et personnelle. Il croyait de plus que la charité d'un sage à l'égard des autres ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent , qu'elle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence dont Leurs fautes , leurs travers , leurs ridicules ont si souvent besoin ; que si un des plus tristes fruits de la vieillesse est de prendre de jour en jour plus mauvaise opinion des hommes, l'expérience doit apprendre en même temps à avoir pitié de leur faiblesse , et que la devise de l'homme vertueux est renfermée dans ces deux mots, donner et pardonner*^

' Da!M la letue qae nous avons imprimcfe sor la mort de la respecuble madame Geoffrîn , «jlii arait fort conna Pabbë de Saint-Pierre , nons avons dé]k rapporte ce trait qnMle aimait à répéter , et dont elle avait fait ellemême la règle de ta coudai tt. Noos aurions donc pn nous dispenser de le rappeler ici. Mais ce trait est si touchant, il caracte'rise si bien et fait tant aimer Fabbe' de Saint-Pierre, qu^en le supprimant nous aurions cm mutiler

Peu jaloux de plaire à ses lecteurs , qu'il croyait suffisamment payés par l'utilité de ses ouvrages, il n'était guère plus empressé de se rendre agréable dans les sociétés oii il était admis; âl y portait peu d'agrémens et de ressources y on l'y souffrait plutôt qu*on ne l'y recherchait. S'apercevant un jour qu'il était de trop dans un de ces cercles brillans que nous appelons bonne compagnie , et qui ne le sont pas toujours : Je sens , dit-il , que je vous ennuie, et fen suis bien fâché ; mais moi,, je m* canuse fort à vous 'entendre^ et je vous prie de trouver bon que je continue. S*il mettait peu dans la société , ce n*était ni par stérilité , ni par dédain , c'était par un principe de bonté qu'on n'y porte guère, par la crainte de fatiguer ses auditeurs, i^uand f écris, disait-il , personne neStfoYcé de me lire ; mais ceux que je voudrais forcer à mi* écouter', se contraindraient pour en faire au moins semblant, et c^est une gène que je leur épargàe autant que je puis. Il évitait au moins de déplaire , ne se flattant pas d'être plus heureux ; et non-seulement il attendait pour parler qu'on l'y invitât , mais il ne parlait jamais que sur les choses qu'il savait le mieux. Outre ses connaissances politiques qui étaient fort étendues , il avait dans la tête beaucoup de faits et d'anecdotes, les contait bien , quoique très-simplement , et surtout avec la plus exacte vérité ; tar Û se serait fait un scrupule d'en altérer la iDoindre circonstance, mêm^ pour y ajouter plus d'agrément ou d'intérêt. On n est pas , disait-il, obligé d* amuser , mais on Test de ne tromper personne. Ceux qui avaient la patience et l'équité ^e l'entendre, ne s'en/epentaient pas , et se trouvaient souvent payés sans s'y êtve attendus , de l'effort de courage qu'ils croyaient avoir fait. Une femme de beaucoup d'esprit ayant ^eu avec lui un long entretien sur de& matières sérieuses, en sortit si contente, qu'elle ne put s'empêcher de lui marquer tout le plaisir qu'elle venait d!avoir. Je suis , répoudit le modeste philosophe , un mauvais instrument dont vous avez bien joué.

Il aimait et recherchait la société des femmes , quoique par modestie autant que par principes il f&t bien éloigné de former aucune prétention à leur conquête. Il leur trouvait plus de patience qu'aux hommes pour le supporter , et plus d'indulgence pour l'importunité que ses visites leur causaient. Peut-être aussi ce fonds d'inclination si pardonnable qu'on a toujours pour elles , agissait en lui sans qu'if s'en aperçût , et le trompait lui-même sur les motifs de la préférence qu'il leur accordait.

]Une place qu'il osa prendre à la cour l'obligeait de s'y transporter quelquefois. Sa amis étaient convaincus qu'il ne pourrait

bOXï. <f]oge. Plus on aimera d^ailleurt à pratiquer de telles maximes , moins on sera ennuyé de les entendre redire. .

s'accommoder d'un pareil séjour, et ses amis se trom'percut (5). Ce n'est pas qu'il ne fût content de la vie tranquille qu'il avait menée dans ce qu'il appelait sa cabane du faubourg Saint- Jacques , mais il, se trouvait encore mieux d'une vie un peu dissipée; il avait augmenté son bonheur de quelque chose, du moins il le croyait, et après tout il lui suffisait de le croire. Avouons néanmoins qu'eu changeant ainsi de place sans nécessité, il s'exposa trop légèrement au risque d'un repentir. Pouvait'il ignorer que t^ut hopime sage , qui sans trouver sa situation délicieuse , y trouve le calme et la paix , doit se croire mieux traité par le sort que la condi^on humaine ne lui permettait de l'espérer ? Notre sage cessa dmi# un moment de l'être , en défiant , pour ainsi dire , sa destinée dont il n'avait point à se plaindre, et en jouant son bonheur dans l'espérance 4e l'aug-» menter.

Nous passerions les bornes de cet élogç , en donnant ici la simple liste des écrits de l'abbé de Saint-Pierre, dont le recueil forme ving-cinq à trente volumes. Ces écrits, il f^pi ut en convenir, furent assez peulus dans le temps ou il les publia , et sont encore moins lus aujourd'hui. Tout a concouru à la disgrâce qu'ils ont éprouvée; des idées quelquefois singulières, quelquefois impraticables , quelquefois imnutieuses ; des vérités même , qui peu communes encore, lorsqu'il écrivait, ^ont n^ntenant uâées et triviales , voilà pour le fond : la forme est moins attrayante en* Gore; longueurs, défaut de méthode, négligence" de style, et jusqu'à la singularité de l'orthographe, qui suffirait topte seule pour rendre cette lecture pénible. Mais la passion du bien puUic ^ qui partout inspire l'auteur, demande grâce pour lui aux âmet honnêtes. Quelquefois même cette passion si noble donne de l'énergie et de la chaleur à son style ; et si sa plume n'est jamais élé^nte , au moins plus d'un endroit de ses ouvrages prouve que rame suffit pour être éloquent. Les étrangers , qui en le lisant ne sont pas frappés comme nous .des défauts de l'écrivain , et qui n'en apprécient que mieux le citoyen et le sage , ont pour lui la plus grande estime , et nous reprochent le peu de justice que nous lui rendons. La langue française lui est redevable ^'un mot précieux , celui de bienfaisance^ dont il était juste qu'il fàt l'inventeur , tant il avait pratiqué la vertu que ce mot exprime (6). U est aussi l'auteur d'une autre expression , qui d'abord n'avait pas fait la même fortune , parce qu'elle n'intéresse pas autant l'humanité , mais qui commence enfin à prendre faveur , parce qu'elle exprime d'une manière très-heureuse un des principaux travers des hommes , et surtout de la nation française ; c'est le mot de gloriole, si bien adapté à celte vanité puérile, qui ex-

citée, noorrie , irritée même par les plus futiles objets , ne TÎt , si on pei;t parler de la sorte , que de la fumée la plus légère et la plus prompte à s'exhaler.

Occupé dans tous ses écrits à combattre sans ménagement , quoique sans humeur , tout ce qui peut nuire à ce bien public , le seul objet de ses désirs et de ses veilles , notre philos<^he se déclare hautement l'ennemi de la guerre, de l'excès .des impots, des vexations exercées par la force contre la faiblesse ; partout il exhorte les princes à préférer an vain éclat des conquêtes cet honneuf solide qu'assurent les vertus utiles aux hommes , et qui est , dit-il , h la funeste gloire des armes , ce qu'une santé inaltérable et pure est àrl'ivrfcy meurtrière des plaisirs violens. Il était cependant persuadé , malgré son amour' pour la paix , que les guerres civiles des Romains , tout horribles qu'elles furent , leur avaient encore été moins fatales que la tyrannie des Tibère et des I^éron , parca que du moins ces guerres donnèrent aux âmes une énergie que la tyrannie détruisit en elles , et parce que les coups qu'on sent le plus sont ceux qi^'on ne peut pas rendre. Oif répétait iln jour en sa présence cette phrase , si souvent appliquée par la bassesse à des souverains indignes du trône, que les rois sont les dieux de la terre : Je ne sais pas , réponditil , si Caligula , Domiu'en et leurs pareil^ étaient des dieux , Je sais seulement qi^p ce ^'ëtait pas de^ hommesi On lui parlait dans une autre occasion de ces actions de clémence et d'humanité qui sont quelquefois échappées aux tyrans , et qu'ils se sont en quelque sorte permise^ sans conséquence. Je ne doute pas , dit-il , qu'on n*a(tfort célébré de leur vivant tout le bien qu'ils ont fait; dest dommage seulement que les peuples s* en soient si peu aperçus. Mats autant il détestait le pouvoir oppresseur et tyrannique , autant il respectait l'antorité légitime , éclairée par la sagesse et par la justice. Il avait souvent à la bouche cette belle maxime de 'François I*' , que les souverains commandent aux peuples j et les lois aux souverains. Il aimait surtout à citer, conmie la devise de tous les monarques équitables et vertueux , ces paroles admirables de l'empereur Théodose à la tête d'un de ses éditsi C'est un aveu bien digne de la majesté du prince , que se déclarer lui^^méme dépendant des lois , teuit notre autorité est appujrée sur la leur; soumettre le pouvoir aux lois , est plus grand que le pouvoir même ; et le présent édit sera comme un oracle émané de nous, qui fera connaître à tous ce que nous rfe souffrons pas qu on nous permette '.

' Digna vox est majatate regnantU , Icgibus alligatum se prineipcwm. profiuri; adeb de autoritate juris nosWa pendei auîorilas ; et refera majus imperio est submUtere Idgibus prineipatum; et oraculo prœsentis edicti^

Vins l'abbé de Saint-Pierre avait en honranr Tadulation pro- . Sgaée à la méchanceté puissante, pins il lui paraissait juste, nécessaire même , de louer les princes humains et bienfaisans , surtout ceux qui , jeunes encore , ayant toute l'ingénuité d'une Tertu neuve et sans faste , aussi ennemis des flatteurs que touchés de Tamour de leur peuple , peuvent être encouragés par les expressions de cet amour à en mériter de nouvelles. Mais , disait l'abbé de Saint-Pierre , quelque plaisir que je puisse éprouver en vqjrant louer les bons princes, ef dans les livres quinte sont toujours un peu suspects , et dans letar cour quinte l'est encore plus , jene suis content de leur éloge, qu'après les avoir entendu louer dans les villages.

Celui de tous ses ouvrages qu'il affectionnait le plus , était son Projet de paix perpétuelle entre tous les monarques , et d'une espèce de sénat de l'Europe destiné k conserver cette paix , sénat qu*il appelait dihte européenne, U envoya ce projet de paix et de diète au cardinal de Flenry , avec cinq articles préliminaires ; et ie cardinal lui répondit : f^ous avez oublié un article essentiel, &est et envoyer une troupe de missionnaires pour disposer à cettepaix et à cette diète le cœur des princes contract€tns. Un marchand hollandais répondit peut-être encore mieux à Tabbé de Saint»Pierre , en prenant pour enseigne un cimetière avec ces mots , à la paix perpétuelle. Cependant un écrivain connu par son éloquence , a essayé il y a quelques années de faire revivre ce projet , en Tomant de tout l'éclat de son style. Mais l'ouvrage n'a guère produit plus d'effet sous cette éblouissante parure , qu'il n'en avait eu sous la livrée modeste du premier auteur. Rien fiest beau que le vrai; et le malheur de ces projets métaphysiques pour le bien des peuples , c'est de supposer tous les princes équitables et modérés , c'est-À-dii;e , de supposer à àes hommes tont-^uissans , pleins du sentiment de leur force , souvent peii éclairés , et toujours assiégés par l'adulation et par le mensonge, des dispositions que la contrainte des lois et la crainte de la censure inspirent même si rarement aux simples particuliers. Quiconque en formant des entreprises pour le bonheur de l'humanité, ne fait pas entrer dans ses calculs les passions et les Vices des bénîmes , n'a imaginé qu'une très-louable chimère. C'est pour cela qu'un ministre de beaucoup d'esprit appelait les projets de l'abbé de Saint-Pierre , les rêves éturi homme de bien : plût à Diea néanmoins que ceux qui gouvernent rêvassent quelquefois de la sorte ! Un de ces rêves , par exemple , qui mériterait bien den'enjêtre pas un, c'est le désintéressement qu'il prêche par-

qtêbd nobis litière non palinmr, nUis indieanutr. Imp. Thaod. et Valent, Caes. ad Voliw. pnef. Pne. Cod. Theod.

tout an homnas ea place. Regrelto»t qu'il n*ait pas vu , comme ncfOA le yojoni en ce moment * , son rêve se réaliser , et les fmances confiées à un philosophe vertueux , d'une probité inaccessible à toutes les séductions de la fortune , et <}ue l'élévMioa n*a pu ni enivrer , ni corrompre.

On a demandé pourquoi un écrivain à qui les projets coûtaient si peu , et qui pour détruire à perpétuité la guerre entre les nations, avait imaginé cetle iiihie européenne y que nous ne verrons jamab , n'avait pas imaginé de même , pour faire cesser la guerre entre les auteurs , une dièie littéraire , qui ne se tiendrait pas davantage (8). Aurait-il cru un consist<Hre de beaux-e^cits plus difficile à concilier qu'une assemblée de rois y et la vanité humaine plus chatouilleuse pour un peu de fumée , que la puissance suprême pour de grands intérêts ?

Toujours de bonne foi , mais quelquefois peu mesuré dans ses projets et dans ses vues, il écrivit contre le célibat d^s prêtres ; et quelque éloignés que nous soyons d'approuver ses assertiona sur ce sujet , nous devons à sa mémoire de faire coenaiire au. moins combien ses intentions étaient pures (9). U craignait que cette loi , dont il respectait d'ailleurs les motifs , n'eût obligé plusieurs de ceux qu'elle enchaînait , et qui après tout, disaitâ, étaient 4ies hommes , de suppléer par un commerce illicite k U jHrivation forcée d'une union légitime. Il plaignait surtout les curés de la campagne , la plupart sans société et sans délassement dans leurs travaux , d'être frustrés de cette consolation. Nous n'examinerons pas j usqu'à quel point il a porté sur cet article délicat la sévérité de ses mœurs ; il assurait au moins qu'il avail toujours respecté le nœudcoojugaL J^ai ob$ervé , disait-il , tret^ exactement tous les préceptes du Décalogue , surtout le dernier; je n^ai jamais pris ni le bœuf^ ni Tdne, ni la femme, ni la ser-^ pimte même de mon prochain.

< Si son état ne lui permettait pas de jouir des douceurs du mariage, il pratiquait çn récompense ce qu'il répétait souvent , que ceux à qui cet engagement si naturel est interdit , doivent au moins en bons citoyens , et pour dédonunager l'État des sujets qu'ils ne lui donnent pas , se charger de l'éducation et de la subsistance de quelques enfans pauvres ou abandonnés, surtout de ceux qui, sans parens des leur naissance , n'ont de ressource que la charité publique. Il faisait élever avec intérêt quelques enfana de cette espèce; mais dans leur éducation il ne donnait rien k la vanité ni à l'opinion , et tout à l'avantage le plus sàr pour cea créatures infortunées; il négligeait de leur fiure enseigner lea

■ Cet ^oge a été la U iG feVrMr 1775, M. Turgot. étant cauirMmr* gdik<fral.

DE SAINT-PIERtlE. aSg

langues 9 la danser la musique, enfim toutes les choses qu'on peut regarder comme le luxe de l'éducation ; il leur faisait apprendre un métier utile et solide , qui pût les mettre à l'abri de rindigence ; encore choisissait-il parmi ces métiers ceux qui étant d'une nécessité indispensable , doivent en conséquence subsister *t<MjjoarSy et que par cette raison il jugeait propres à £Eiire vivre dans tous le» temps ceux qui les embrassent ; U se gardait bien de donner aux en&ns dont il prenait soin , quelqu'un de ces métier» de mode ou de caprice , dont il prévoyait l'anéantissement d'après lescalculfrqu'il faisait sans cesse. Car , semblable en quelque sorte à cet Anglais qui a poussé la finesse de l'arithmétique pisqu'à déterminer l'année précise de la fin du monde ' , l'abbé de Saint-Pierre avait aussi calculé à sa manière l'époque oii chaque préjugé, chaque erreur, chaque sottise des hommes de« yait finir ; et nous pouvons donner par un seul trait quelque idée de la certitude de ses spéculations. Il n'hésitait point àpr^ ^e qu'il viendrait un temps oii , pour emprunter S9$ propres tenues , le capucin le plus simple en saurait autant que le plus ^atik jésuite.

n regrettait seulement que ce temps heureux ne put arriver <pi*aTec beaucoup de lenteur, grâce aux causes fimestes qui conspiraient pour le retarder. En jetant les yeux avec douleur sur cette multitude de siècles que l'esprit humain a perdus pour son inslraction depuis qu'il existe des hommes, il accusait surtout de ce malheur le despotisme sous lequel ont gémi tant de nations , et qu'il regardait comme l'ennemi né , comme l'ennemi nécessaire et vigilant des connaissances et des lumières. En efiet, qu'on laisse voir le jour à un esclave enchaîné dans les ténèbres, son premier mouvement sera de regarder ses fers, et le second de Toir par ou il pourra les briser. L'abbé de Saint-Pierre ajoutait, que si quelques tyrans avaient fait par vanité un léger accueil aux sciences , c'était à condition qu'elles n'arriveraient pas jusqu'à leurs peuples ; et Denis de Syracuse , caressant un moment quelques, philosophes voyageurs, ne lui paraissait pas plus séduisant , que cette chartreuse dont un étranger trouvait la situation très-agréable ; oui , dit un chartreux , pour fes passons.

L'abbé de Saint-Pierre indiquait encore une autre cause de la lenteur avec laquelle les nations s'éclairent ; c'est d'abord parce qoe la plupart des hommes n'ont point d'avis à eux , et ne font que suivre en troupeau les préjugés reçus; et ensuite parce que ceux même qui sont faits pour avoir un avis, ont rarement le courage de l'avoir. Les sages, disaitril, se traînant à regret et

■ V07C1 nos Aiéltmges de JUuéfatun*

2(k> ÉLOGE

par faiblesêe dansld* routée battues, répètent , eu la mëprîsaitt ^ Topinion de la multitude, qui s'y affermit ensuite elle-même en la répétant d'après eux, et qui devient à son tour leur écho, parce qu'ils ont été le sien. Notre philosophe prétendait que cette frayeur pusillanime de heurter les idées vulgaires , s'était éten-^ due sur les matières même oii il est le plus évidemment permis de penser d*aprës soi, sur les objets de littérature et de goût; il soutenait que la crainte de s'attirer des ennemis , ou tout aa moins des injures, avait forcé des milliers d'écrivains de rendi'é humblement leurs hommages à des préjugés qu'ils savaient nuisibles au bien des lettres , d'adorer avec superstition ce qu'ils auraient dA honorer avec discernement , de louer , à force de prudence , des productions médiocres honorées de la protection publique , d'employer enfin à ne pas dire leur pensée tout l'esprit qu'ils auraient dû mettre à la dire. En déplorant cette faiblesse , l'abbé de Saint-Pierre aurait pu y trouver un remède (lo). Ce serait que chaque homme de lettres laissât un testament de mort, o\x il s'expliquât librement sur les ouvrages , les opinions , les hommes, que sa conscience lui reprocherait d'avoir encensés, et demandât pardon à son siècle de n'avoir avec lui qu'une sincérité posthume. En usant de cette innocente ressource , les sages qui dirigent l'opinion par leurs écrits , n'auraient plus la douleur d'accréditer les erreurs qu'ils voudraient détruire; et leur réclamation, quoique timide et tardive > serait comme une porte secrète qu'ils ouvriraient à la vérité.

Cependant , malgré tant de causes réunies pour empêcher les hommes de s'éclairer , l'abbé de Saint-Pierre était persuadé du' progrès plus ou moins tardif des lumières dans tons les genres et ^ans tous les états. Il ne craignait point d'annoncer aux orateur» et aux poètes un siècle futur de sévérité et de raison , oii l'on ferait, disait-il , fort peu de cas de l'éloquence, et surtout de la poésie, et ou l'on goûterait peu les ouvrages qui ne joindraient pas l'utilité de l'instruction aux charmes du style. On lisait un }our devant lui un de ces écrits qui n'ont de mérite que l'agré-^ ment , et qui fort accueillis dans notre siècle, devaient obtenir y selon lui , peu de faveur ches nos arrière-neveux. G>mme il pa-» raissait beaucoup plus froid que le reste de l'auditoire , et même qu'il souriait de temps en temps , on lui demanda ce qu'il pensait de l'ouvrage : Eh mais, répondit-il , cela est encore fort beau. L*art oratoire ayant eu pour lui si peu de charmes , on ne sera point surpris que les sermons les plus vantés fussent à ses yeux de pures déclamations oii , k l'en croire, le moindre intérêt du prédieateur avait été de convertir ceux qui l'écoutaient. Aussi , renchérissant sur le traité de Nicole , de la manière de profiter

DE SAINT-PIERRE. a6i

des mauvais sermons , et enveloppant tous les prédicateors dans ses plans de réforme , il avait dressé un projçt jntitulé : Moyen de rendre les sermons utiles (i i). Ce titre , bien plus piquant par sa simplicité naïve , que si l'auteur avait voulu faire une plaisan» terie , n'a pas étç trouvé assez fin par un de ces hommes qui s'amusent à faire des titres de livres , ce qui est plus aisé que de faire les livres même; il a transformé le projet sans malice de l'abbé de Saint-Pierre en projet pour rendre utiles les prédicat leurs et les médecins^ les traitons et les moines, les journaux et les marrons d'Inde,

L'Académie Française n qui était pour l'abbé de Saint-Pierre une espèce de petite patrie adoptive , avait sa part aux projets d'amélioration d'un auteur si patriote. 11 voulait que les harangues de nos récipiendaires , harangues vouées et condamnées de son temps à ne contenir que de froids éloges , fussent des discours pleins d'élévation et d'énergie ^ où la raison fût jointe à l'éloquence, la simplicité au bon goût, la dignité à la chaleur, et des louanges nobles à des vérités utiles ; il voulait que les sujets de nos prix d'éloquence ne fussent plus, comme ils l'ont été du- Tant près d'un siècle j des textes de senùons , mais qu'on les consacrât à l'éloge des hommes, célèbres qui ont honoré la nation par lenrs talens et par leurs vertus ; et que ces éloges servissent de cadre , et comme de prétexte , à des leçons importantes , tracées ou par les succès , ou même par les fautes de ces grands hommes (la). Ce projet de l'abbé de Saint-Pierre n'a pas été un re%^e comme les autres ; il pourrait dire à ses confr.ères, s'il revenait parmi eux : de tous mes concitoyens , vous seuls avez daigné nC entendre; et il se. féliciterait de voir ses vues si heureusement remplies par l'éloquent panégyriste des Daguesseau , des. Sully , des Descartes , et par ses dignes successeurs.

Ennemi déclaré de toutes les erreurs qui avilissent et dévorent l'espèce hnmaine , il avait voué à la religion musulmane une aversion particulière, moins encore pour son absurdité, que pour l'appui déclaré qu'elle prête à l'ignorance , et à tous les moyens d'abrutir les peuples * (i3). Il déplorait en même temps, avec toute la candeur de son âme , l'aveuglement funeste qui a nui tant de fois au christianisme , en montrant un zèle indiscret ou barbare pour le servir ou pour le venger. Aussi plein d'horreur que de mépris pour les fanatiques persécuteurs , il proposait toi^t à la fois, et de les enfermer comme insensés, et de les jouer sur le théâtre comme ridicules. Il pensait que dans les controverses théologiques , quelq^iefois si futiles et toujours si ^ange-

' Voyez Vécxxx. do Tabbd de Saint-Pierre, sur le Mahométisme ^éàûs le recueil dé' ses Œuvres.

reutes , qui troublent souvent l'Église et TÉtat , un gouvernement sage doit fermer sévèrement la bouche à ceux qui les excitent ou les entretiennent pour avertir de- leur existence ce métn'e gouvernement y qui sans cela l'aurait ignorée ; et l'exhortation de Tabbé de Saint-Pierre à cesturbulens argumentateurs, exhortation à la vérité fort inntile, se réduisait à ces deux mots, gftaid silence; c^étaitavec eux son cri de guerre y ou plutôt de paix<t4)- Si parmi tant de vues estimables de notre sélé philosc^he , on rencontre quelques opinions justement répréfaensibles, si quelques autres supposent dans la nature humaine un degré de perfection qu'elle n'atteindra peut-être jamais, les écarts ou les méprises qu'on pourra reprocher à l'auteur , mais qu'il ne £iat jamais Ini reprocher avec amertume , doivent aj^rendre à ses pareils , qu'en vain Hiomme vertueux aspire à faire le bien , s'il n'a pas cette patience éclairée qui sait en attendre les momens ; et qu'avec les intentions les plus louables , On peut nuire en denx manières k la vérité , ou en mettant des erreurs & sa place , ou en se pressant de la montrer avant le temps. C'est aux hommes sages à juger sur ces deux point l'abbé de Saint-Pierre; mais c*est en même temps aux gens de bien à l'absoudre des fautes bii son amour pour les hommes a pu l'entraîner. L'humanité , dont il a connu les titres et défendu les droits , peut lui dire , si nous osons nous permettre cette application , ce que le Dieu de clémence dit à la pécheresse : beaucoup de péchés vous seront remis, parce que vous ax^ez beaucoup aimé. Puisse là religion , Il qui l'humanité est si chère , mettre le sceau à cette indulgence! puisse-t-elle ratifier en faveur de notre vertueux confrère l'espèce de devise qu'il a misé à la fin de la plupart de ses ouvrages : paradis aux bienfaisans.

Ses principes de gouvernement , bons ou mauvais , l'avaient rendu peu favorable à ceux que Louis XIV avait suivis. Il eut l'imprudente franchise de s'en expliquer , non pas avec fiel , il en était incapable , mais peut-être avec trop peu de ménagement, dans un ouvrage qu'il publia trois ou quatre ans après la mort du roi. Il oubliait que la vérité , qui ne doit parler qu'avec respect aux princes vivans, ne doit aussi toucher qu'avec sagesse à la cendre d'un prince qui vient de disparaître. La liberté peu mesurée de l'auteur excita contre. lui un violent *t>rage (i5). Un académicien (le cardinal de Polignac) qui , exilé ^t disgracié par Louis XIY , n'avait pas à craindre qu'on lui re- ^pnkhât trop de reconnaissance pour le monarque , crut faire un acte xle générosité , on de bienséance , ou de justice , en vengeantla mémoire d'un roi dont il paraissait oublier la rigueur 4 ^n égîird. II apporta le livre à l'Académie ; y lut en frémissant

DE SAINT-PIERRE. • i63

l'endroit oU les mânes du souverain défunt étaient attaqués , ooninnintqua ce frémtssf ment à ses oonfirères > et ÎBsîsta sur la pmiitioii de l'auteur. Uabbé de Saint-Piepre écrivît de son côté à la compagnie , et deoMOida \a permission de se défendre avant d'être condamné. Sa demande &t rejeté* à la ^aude pUiralilé des voix, par la raison^ 4fSe dans le cas ok il viendrait pour se rétracter , ha rétractation serait searète et renfermée dans l'enceitite de la compagnie , tandis que Tofiense avait été publique, n eét saM doute été indécent à l'Académie , après avoir tant célébré Louis XIV irivant, de refuser justice à son ombre , et d'enseveHf«vec son protecteur dans le mime tombeou , sa recoanaissance et ses éloges* Matsil semble aussi qu'il edt été jiute de joindre aux expressions de l'àommage que méritait son roi , les égards que réclamait un confrère plein de droiture et de tertus, el d'entendre de sa propre bouche ^ ou son apologie > ou ses regrets-, ou sa condamnation. On ne pensa pas alors ainsi; de vingt-quatre académiciens dotit l'assemblée était composée , quatre seulement furent d'avis qu'on écoutât le coupable ; c'étaient le vertueux Sacy , tes sages La Motte et Fontanelle , et le respectable abbé Fleury qui , ayant écrit avec tant de vérité l'histoire de l'Église , savait que tes conciles n'avaient jamais refusé d'entendre les bénétiq^es , et ne entait pas devoir se montrer plus difficile pour la gloire du roi , que l'Eglise ne l'avait été pour la gloire de Dieu. Quoi qu'il en soit, la grâce ou la justice que l'abbé de Saint-Pierre désirait ne lui ayant pas été accordée j on -opina par boules sur la punition qu'il avait encourue ; toutes les boules , à l'exceptiou d'une seule , Airent pour l'exclure de nos séances'. Cette boule courageuse fut donnée par Fontenelle , qui toujours sage et réservé dans ses écrits et dans ses discours, mais toujours ferme et décidé dans ses procédés et dans sa conduite , crut devoir rédamer , au moins tacitement , contre une rigueur qui lui paraissait précipitée. On accusa de cette réclamation secrète Sacy, fort lié avec l'abbé de Saint-Ptêrre : raocusatiOB obligea Fontenelle à déclarer qu'il était le coupable ; et-persomie n'osa s'élever oontre un crime que plusieurs se reprochaient de n'avoir osé commettre. Un des académicîekis (Je doc de La ForCe) qui avaient assisté à la séance , avait apparemment oublié ce fait , lorsque se trouvant quelques années aprës avec Fontenelle et l'abbé de Saint^Pierre , il voulut persaader k ce dernier , qui fit semblant de le croire , que c'était loi qui avait donné cette boule unique et favorable. Fontenelle .a dit plus d'une fois , avec toate la modération philosoj^que , qu'il avait été un peu surpris de n'avoir pas eu un seul complice en cette occasion. Mais l'animosité contre l'abbé de Saint-Pierre

!i64 ÉLOGE

était si grande , et avait pour chefs des hommes si redoutables, que le peu de courage de- ses amis semble demander qudqœ indulgence. Ceux qui la leur refuseraient le plus durement , soat peut-être ceux qui en auraient eux-mêmes le plus de besoin dans des circonstances pareilles.

Q>mme Tabbë de Saint^Pierre avait été seulement ezdas de nos assemblées, sans que sa place fût déclarée vacante, le fauteuil qu'il occupait parmi nous demeura vide pendant le reste de sa vie. Peu corrigé par cette disgrâce académique , ou peut-être se croyant plus libre par sa disgrâce , il ne cessa de parler et d'écrire avec la même franchise sur l'administration présente et passée. Le gouvernement le laissa dire , se flattant qu'on ne le lisait pas ; et le peu de charmes de son style servît de passe-port à la hardiesse de ses idées.

La saine et paisible raison qui avait toujours fait la règle de sa conduite, l'accompagna jusqu'au tombeau. U mourut âgé de quatre-vingt-cinq ans, le 29 avril 1743, plein de confiance en l'Etre suprême, et avec la tranquillité d'un homme qui avait fidèlement, accompli la grande loi de l'Évangile , l'amour de Dieu et de ses frères. Quelqu'un l'exhortant la veille de sa mort à dire un mot à ceux qui l'environnaient , il répondit comme avait fait Patru dans ses derniers momens : Un mourant a bùm peu de chose à dire quand il ne parle ni par faiblesse , ni par vanité (16).

L'Académie, qui ne regardait l'abbé de Saint-Pierre que comme un exilé , et non comme un proscrit , aurait désiré que son successeur payât à sa niémoire le tribut de louanges que tout récipiendaire doit parmi nous à celui qu'il vient remplacer. Des raisons qui ne subsbtent plus , privèrent son tombeau de cet hommage , dont le refîis aurait été une injure s'il eût été volontaire. Tous ses confrères y suppléèrent alors , en faisant dans leur cœur l'éloge de celui qu'ils avaient perdu , et que tous les gens de bien pleuraient avec eux. Nous joignons aujourd'hui notre, voix à la leur , après plus de trente années ; et quelle circonstance plus favorable pourrions-nous saisir pour célébrer un sage vertueux et patriote , que ce jour à jamais mémorable pour la philosophie et pour les lettres , 011 la nation semble avoir choisi l'Académie Française (qui n'a jamais été plus glorieuse de porter ce nom) pour ofirir à un autre sage ' , plus patriote encore , plus intéressant dans l'infortune , plus indulgent pour la faiblesse des hommes, et surtout à un citoyen plus éloquent et plus éclairé , une espèce de couronne civique , qui est en même temps pour lui celle des talens et des lumières. Jour heureux , ' Cet <^ge fat lo à U r<feeptî(m d« M. de Malcsltf rbct.

ou nous pouvons tous nous écrier comme ce philosophe qui venait d'entendre applaudir Aristide par les Athéniens : Je rends grâce €m ciel de voir enfin aujourd'hui la vertu courageuse et modeste obtenir sa récompense.

NOTES

(i) JLi*iif I dont La Fontaine disait avec tant de naïveté : lia répondu pour moi, il Jaudra qi/il paie, fenfenUs autant à sa place , était M. de Maucroix , chanoine de Reims , sur lequel on peut voir quelques détails littéraires dans une des notes relatives à Téloge de Tabhé d'OUvet. Pour llionneur des lettres , ce trût de courage et de siroplicité n'est pas sans exemple parmi ceux qui les cultivent. Ménage rapporte que Gostar, se'trouvant dans la détresse , et au moment de voir juger un procès considérable d*oà dépendait son peu de fortune , lui écrivait ces propres mots : Si je perds mon procès, je vous avertis que je serai ruiné, et qt^ il Jaudra vous résoudre à me nourrir le reste de mes jours. Heureux celui qui mérite de recevoir une pareille lettre de son ami malheureux!

(2) La société dont Fqntenelle jouissait avec Tabbé de Saint-Pierre et Yarignon , était partagée quelquefois par un quatrième homme de lettres , sorti comme eux de la province de Normandie ; c'était Tabbé deVertot, qui , emporté dans sa jeunesse par une fièvre de dévotion, avait commencé par se faire capucin , et qui , relevé de ses vœux , devint membre de FAcadémie des Belles-Lettres et un de nos historiens les plus estimés. Nous parlions à nous quatre, dit Fontenelle, une bonne partie des différentes langues de P empire des lettres, et les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les acetdémies.

(3) Nous avons dit que notre philosophe accordait k la seule douleur physique une valeur intrinsèque ,etk tous les autres maux une valeur purement numéraire; cette manière de s'exprimer était bien digne d'un homme qui réduisait à un espèce de calcul l'estimation de tout ce qui peut rendre la vie agréable ou fâcheuse ; il en avait , pour ainsi dire , drossé le tanf, dont les âmes apathiques peuvent s'accommoder pour se ménager tout le bonheur que la nature leur a permis ; mais ni ce tarif, ni le genre de bonheur qu'il peut ofi&ir, ne seront jamais à l'usage des âmes sensibles. Le seul vrai bonheur que connut l'abbé de Saint- Pierre , et qui fait au moins l'éloge de sa vertu , était celui de faire du bien aux hommes.

(4) Une femme qu'il voyait souvent , possédait à un degré supérieur le talent de parler avec imagination et avec grâces , pourvu qu'on la laissât parler seule et long-temps ; mais cUc perdait ce lalcut dès qu'il

fallait converser, et qne le raonologoe où eHe exœUait , se diangeait eo dialogue. On demanda à Tabbé de Saintp-Pierre ce qu*il pensait d^dle : Je trouve, répondit-il, qt/elle damse bien, mais qu^eÙe ne sait pas marcher, H n^était guère plus content de nos livres que de nos conversations. La plupart de ceux «pi'il lisait , ne lui paraissaient, c'était wa expression , quVn^ étoffe mesquine, élégammentei légèrement hrodét. Dans les miens, ajoutait-il, r étoffe est bonne et solide , mais la bro^ derie manque.

n applaudissait au mot d'une autre femme sur un discours qu*elle venait d'entendre-: Qu^il-f a d'esprit lèrdedans , lui disait on des audtteur^ ! lljr en a tant, répondit-elle , que je n'y ai point vu de corps.

Dans reloge de notre académicien , nous avons opposé à la modestie frandie de ce vrai philosophe , la vanité hypocrite d'un déifot écrivain , qui, aimant à parler du succès de ses ouvrages, ne manquait Jamais ifa/Ottter aux éloges quU en faisait, cette formule édifiante.: U en faut rendre gloire à Dieu , et croyait s'être bien humilié. Nous avons connil plus d'un pieUx personnage , qui , en parlant avec complaisance ou de ses talens ou de ses vertus , envoyait à peu prés la même formule.^ On peut citer k ce sv^t ce que rapporte madame de Sévigné dans une de ses lettres. Après avoir paiîé en détail d'une conversation de Louis XÎV avec le janséniste Amauld d'Andilly , père de M. de Pomponne , l'un des ministres de ce prince , elle ajoute : « Le roi a dit à ce bon vieillard ' 9 qu'il le voulait vdr souvent , comme un h^mme illustre par toutes

» sortes de raisons U en a parlé un joilr entier en l'admirant ; pour

n d'Andilly, il est transporté, et dit de itioment en moment, sentant » qu'il en a besoin : H faut s'humilier. » La philosoplne observe' avec pkterir ces petites naïvetés de l'amour-propre , au fond très-excusables , tués plaisamment voilées du langage de la piété chrétiemie.

(5) Cette place était celle de premier aumônier de Madame , duchesse d^Oiiéans, et mère du régent. C était, disait-il, un bénéfice simple,

^ apparemment parce qu'il n'en faisait guère les fonctions. Cependant sa place l'obligeait quelquefois, par bienséance , de se montrer à Versailles. Quoique \es voyages qu'il y faisait ne fussent ni longs ni fréquens , un prélat qui le rencontra un jour dans la galerie, lui dit, croyant faire une excellente épigramme : (^l séjour pour un philosophe ! Pensezvous, répliqua-t-il , quUl soit plus fait pour un évêque? Cette réponse ressemble & la réponse connue du poëte Piron au prêtre Desfontaines , fort décria pour ses riieeure , et qui voyant m jour le poëte magnifiquement vêtu , s'écria : Qtiel habit pour un tel homme ! Quel homme, répliqua le poète , pour un tel habit !

(6) On dit que ce mot de bienfaisance se trouve dans des écrivains plus anciens que l'abbé de .Saint-Pierre ; mais il était resté enseveli chez eux , et notre académicien en est le véritable créateur, puisqu'il l'a ressuscité et naturalisé. D'autres mots non moins utiles , mais à la véràé moins intéressans , n'ont pas eu le même succès ; oAxà à'inpoincu, par

DE SAINT-PlEflRE. 267

exemple , empk^ë par €oïti€!Ulé et par Voltaire , n*a été , juscpi'à présent, eni|>lojé que par etot, et «èéràerait bien de Fêtre par <îàutres. Lorsipie Yd^dre envoya à rÂeàdémie ses excellentes remarques , encore ■Muwaites', sw les ptèees de GernèilSe , il observait avec regret , dans une de ces remarques , que le tnot invaincu n* avait pas fhitjbtùme. L^Acadéarie écrivit en marge : Que ne la hiifaîteS'Vous faire ? Q a suivi oe ooDseil ;^ il a hasttrdé ce mot dans cme de ^es pièces, et n*a pu lui redoHÉer la vie.

L*Aeadémîe se souvient encore que Tabbé dH)livet, grand enùémî des nmmitSoiiB , ne pouvait soufiir ee mot de bienfaisance . H fît des reproches très^eérienx à un jeune homme de beaucoup de talent (èe jeme homme était Tabbé DdiMe) , de ce qu^il aVait employé ce niôt dans le titre d*une o<)e qui concourait pour le prhc , et que TAcadémie cita avec éioge. Il aurait dû pardonner an mot en faveur de la chose , et au tinne en ûiveur de Touvrage.

(7) Notre académicien, déjà si déclaré contre la gu^re et contre Teioès des imp6ts, ne se montre pas nokis ennemi de Tintolérance re;ligîeuse , de la perséeutkm qui en est k suite , et du faste des dépenses inutiles , payées de la substance et des larmes du penpic. U regardait le pouvoir arbkraîre et les tiUiux qu'il entrée , comme la plus grande plate d'an gonvememenL Parmi les tyrans imbécUes du féroces qm ôilt porté le nom d'emperenr ou de roi , il associait aux Ttéron , aux Tibère et aux Domitien , Loms XI , Charles IX et Philippe II.

En général , quoique son caractère le portât à ne mal penser de personne , il n'était pas fort prévenu en faveur des princes. H croyait à la vérité que Thomme était né bon ; mais il ajoutait, que da^ la plupart .des souverains, Téduciatibn avait dépravé la natctre. S'il respectait trop l'autorité légitime ponr donner eux rois Tépidiéte injurieuse et grossière dont Homère les qtuMe ( Anfufiêft fiMiAt^f ) , roi mangeur dès peuples p il n'était guère moins réservé à Imr accorder ces louanges dont on est si prodigue envers eux , et qui souvent n'avaient été bonnes , selon lui , qu'ii encourager la mêdhanceté puissante* « Les princes , disait.le » duc de La Rochefooeauld , sont toujotirs dans une espèce de maéhine % pneumatique dont on a poU^ Vair, c'est-4-KHre , dans le vide pour » eex , parce que personne ne les reprend et ne les blâme ; et enHés » pour nous , qui sommes presèés de toutes parts. »

Malgré la sévérité de ses jugemèns phâoëo^iques surle^ monai*ques , l'abbé de Saint-Pierre , aussi âoigné de la satke qite de la flatterie , savait faire qudques exceptions en faveur du petit nombre de princes qui les ont méritées. U rendait à tous les Souverains , tanf morts que vivans , la justice qu'il croyait leur devoir, et savait connaître et distinguer en eux , . coTomt dans le reste des hommes , les liunières et les talens. U avait vu les premières années du monarque célèbre qui joue un si grand r61e en Europe, et disait k un [^osophe qui revenait d'Angleterre et qui s'en allait en Prusse : ycus loenez de voir une nation bien au^essus de son roi, vous aUez voir un roi bien au-dessus de sa nation. Mais en même

temps il appréciait, avec la plus rigoureuse franchise, les sourerainë qui lui paraissaient avoir TÎolé ses maximes austères sur les deroirs sacrés que le trône impose. Louis XIV était tm de ceux qu'il accusait le plus d*avoir manqué à ces devoirs ; aussi se montrait-il trés-peu favorable à ce prince, quoiqu'il eût, disait-il, été oUigé de le louer par étiquetie ^ans son discours de réception ; il aurait été plus juste en reconnaissant que ce monarque fut en eâet trés-loaable à beaucoup d'égards, et surtout par rhumble aveu qu'il fit en mourant , d'avoir trop aimé le fasie et la guerre , que Tabbé de Saint-^Pierre lui a tant reprodiés. L'opinion qu'il avait de Louis XTV, se remarque surtout dans.ses Annales politiques; il y expose fort en détail et presque avec amertume, quoiipi'att fond son coeur fût incapable de fiel, tout le mal qu'il croyait que LouiS'4e^ Grand açaiiJaU à son royaume. Mais ce philosophe si dcHix par caractère , devenait violent et presque satirique dès qu'il s'agissait de peindre ceux qu'il appelait les malfaiteurs de Vhumaniiéy et dans lesquels il voyait ou croyait voir les vrais ennemis de ce bien public, le seul objet de ses désirs et de ses veilles.

Cependant l'abbé de Saint-Pierre , en se déclarant hautement contre les vices , les ^reurs et les fautes qu'il reprochait à Loub XIY , le justifiait en même temps sur quelques défauts dont on l'accusait, et dont notre philosophe ne jugeait pas de même. S ne blâmait nullement , par exemple , rak sérieux de ce prince , que d'autres appelaient morgue royale; l'abbé de Saint-Pierre croyait que cette fierté a(^>arente était nécessaire à un roi des Français , pour se faire respecter de cette nation légère et frivole. On sait le mot d'un grand prince, à qui on disait que Louis 'SPf faisait le roi mieux que personne : Quoi, réponditHÎl , mieux que Baron ?

Un des ouvrages les plus estimables de l'abbé de Saint-Pierre a pour objet la différence du grand homme et de P homme illustre. H appelle homme illustre, celui qui n'a fait que des actions éclatantes, et grand homme, celui qui n'a fait que de grandes actions de vertu , ou rendu à l'humanité de grands services. U préfère à tout Epaminondas , Scipion et Descartes, Epaminondas à Scipion, et Descartes k Epaminondas. U . supposait , et on le croyait de son temps , que Descartes n'avait enseigné aux hommes que des vérités. Il blâme la mort de Gaton , non par la mauvaise raison qu'en ont doilnée tant de docteurs , que cette ment était une lâcheté, mais parce que ce n'était pas le parti le plus avantageux à la république. U blâme aussi Fénélon d'avoir, selon lui , fait de son Télémaque un jeune homme qui n'aime que la gloire * . La raison qu'il donne de sa critique , et qui , dans ses principes surtout , aurait pu être beaucoup meilleure , est que F homme ne peut pas subsister avec un seul goût.

' Cette eritiqne du Télémaque est injaste , et prouve que l'abbe de Saint- Pierre avait peu lu cet ouvrage , si conforme & ses principes sur la bienfaisance, ramoar de la paix, les caractères d'un bon gonvememtnt , où F^ékm n'inspire aux princes que Pamonr de la vertu et des hommes, «t ne lenr permet d^aimer la gloire que lorsqu'elle est fondée stir la vertu.

L^tmonr de la guerre , dûaît notre académicien philosophe , ne trouve que trop d'encouragement et d*appÂt dans le cœur des princes ambitieux , par cette cruelle , mais puissante raison , que s'ils font la guerre arec succès , l'ayantage et la gloire seront pour eux , et que si leurs armes sont malheureuses , le dommage ne sera guère que pour leurs peuples : et qu'est-ce que c'est que Içs peuples, ajoutait-Q, pour la plupart de ceux qui les gourernent? H est vrai que l'imbëdle multitude favorise elle<4néme stupidement l'orgueil barbare des princes guerriers , en les encourageant par ses éloges à cueillir des lauriers teints de sang et de larmes , tandis qu'elle sait à peine distinguer les princes bienfaitans et justes. L*abbé de Saint-Pierre en donnait aussi la raison ; c'est que les peuples partageant avec leurs rois les dangers de la guerre , et souvent m^e s'y exposant tout seub , croient en partager la gloire ; au lieu que la gloire d'un prince juste n'étant guère que pour lui seul , n'intéresse pas autant la vanité de la nation, quoiqu'elle intéresse bien plus son bonheur.

(8) n n'était pas fort éloigné de reconnaître lui-même l'insuflSsance de cette diète, qu'il proposait pour concilier les passions humaines. Car il disait quelquefois en parlant des projets qui n'aï)outissaient à rien : Cela est infructueux comme un concile : or^ devait -il plus compter sur sa diète européenne, que sur ces diètes de la chrétienté, et attendre plus de fruit d'un sénat de monarques que d'un synode de prêtres ? liais malgré le peu de succès qu'il espérait de son zèle , il se croyait obligé d'exposer les vues qui lui semblaient utiles , au hasard de ne les voir jamais exécutées ; et quand on lui rappelait ce mot de Malherbe , répété depuis par tant d'hommes qui se croyaient sages , « qu'il ne faut » point se mêler du gouvernail d'un vaisseau où Ton n'est que passager : » Oui , répondit-il , si l'on n'entend rien à manier le gouvernail , ou si » on n'est pas en état de donner de bons avis à im pilote ignorant ; » mais au moins sera-t-il permis au pauvre passager, que ce pilote » n^écoute pas , et qu'il risque de noyer avec toute sa barque , de traiter % le patron comme il le mérite. » U était persuadé que tout homme vertueux et édairé, qui se soumet à vivre sous un gouvernement, de quelque espèce qu'il soit , populaire , monardiique , despotique mêriie , doit à ses compagnons de liberté ou d'esclavage , le secours au moins de ses lumières, s'il ne peut leur en donner de plus efficaces, et qu'il est redevable à sa patrie , soit naturelle , soit adoptive , de tout le bien qu'il peut lui faire. L'abbé de Saint-Pierre n'aurait pas imité ce philosophe » trop injuste ennemi de la monarchie , qui , chargé , dans un dictionnaire de monde, de l'article Citoyen, vouhut le réduire à ces deux mots : Citoyen, voyee République,

Bien éloigné d'approuver les trois maximes dont les vieux moines prétendent se trouver si bien pour leur bonheur et pour leur repos , il n'avait point comme eux pour principe , disaitril , ni de laisser aller le monde comme il veut, ni de dire toujours du bien de M\ le prieur, ni défaire son deiH)ir tellement quellement, U convenait pourtant de la

poUticpie trè9-rëflédii^ el de la philosophie profonde de la trokiène maxime : «Tellement queUement , obsenrait^il» excelleute règle pour » tous ceux qui préfèrent leur bienrétre à la chose publique, et qui ajant » connu par expérience toute la malice de» hommes, en ont ooacla » qaiX ne faut remplii: ses devoirs ni assez mal pour mériter les re- » proches , ni asse^ bien pour exciter Tcayie. »

Il pensait à peu près de même sur ce mot d'un, ancien « « que deux j» lois gourement le monde , celle du plus fort et celle da plus 6n. Je 9 n^ai , disait-il , que trop reconnu par l'expérience cette triste Térité ; » mab j'aurais beau Yivre des siècles , je ne pourrais jamais m*y faire ; a et je ne n^'accoutumerai point à ne voir (hms ce malheureux monde 9 que des tyrans ou des esdayes , des trompeurs ou des dnpes. «

L'humanité doit s'affliger sans doute que tous les yœux de l'abbé de Saint-Hçrre pour elle n'aient été que des réres ; il est pourtant im de ses ouvrages qu'on doit distinguer par les bons effets qu'il a produits ; c'est son mémoire 'sur Vétablissement de la taille proportionnelle. Ce mémoire contribua beaucoup , sinon à délivrer entièrement , au moins k soulager la France de la tyrannie de la taille aiiûtraire. Sur cette matière importante , l'auteur a parlé en Téritable homme d'état. Cornbifsn. d^hommes qui usurpent ce nom, sont loin d'avoir été si utiles! « La seulç grâce, disait-û, qu'un ministre puisse se permettre, de de- » mander au roi , c'est de lui dire dans son testament : Si j'ai rendu à » l'État quelque service , c'est à sa migesté d'en marquer sa reconnais- » sauce k ma fanùUe. a Tel est le conseil de notre phâosophe k ceux que le prince hoopre de sa confiance, et lu est, selon lui, le meill^ir moyen de prouver qu'ils la méritent : Mats je crains, ajoutaifrdl, 4pte plm d!un homme en place ne dise ici comme les apôtres : Darus est hiç sermo '.

(g) Ce célibat , malgré les puissantes raisons <pii ont déterminé l'Église k l'ordonner , paraissait à l'abbé de Sainte-Pierre une loi trop dure , et contraire même aux bonnes mœurs , par la nécessité où se trouvaient, selon lui , tant de ministres desi saints autels d^y désobéir avec sam^ dale. Il prétendait d'ailleurs q^ des ecclésiastiques mariés seraient des sujets beaucoup plus fidèles, étant attachés k l'Etat et aux lois par les Uens les plus chers; et que le célibat, en rendant pour eux l'autorité moins redoutable , les mettait dans une sorte d'indépendance très-dan-

' L*lÛ8ioîre nous offre an exemple rare et assez pen connu de ce de'smt<rresseœnt dans le retpecuble don Juan de Castro , vice-roi des Indes pour le Porti^al , vers 1« miliea du sciaième siècle. Cet homme illustre par plnéienrs vîctoixcSf déclara eu monraat « qu'il n^avait jamais reçu de prësens de per- » sonne; qne les appointemens qu^il devait toucher lui ayaiH jnaaqaé sou- » vent , il avait consumé son propre bien au service de TEtat; qu'il se voyait, » dans ses derniers momens , prive du nécessaire , et que dans cette extrémité » il prîût qu^on voulût bien le faire entretenir aux frais du public, pour le » pea de temps qu'il lui restait k vivre. » On lui trouva après sa mort trois realei : c'était tout Targeat qu'il avait. Pea de miaîsues envierment nne pa«reillc soccesaion.

Ijereuie pour le hoa ordre publie ' » 4 était persuadé que la cour de RcMiie « qiM voulait toujfours anToir éèUe milice h ses ordres , et c^ui s'était eoDSlaiiivieiit refusée à kd accorder le mariage , avait fait en cela , peutêtre par simple préjugé ou par superstition , une chose bien utile à ses inléréU.

Ij'aU)é*de Saint-Pierre combattait aussi de tout son pouvoir une des prÎDcipalea raisons que les défenseurs du célibat ecclésiastique apportent ea faveur d» celte loi. « En Angleterre , disent-ils , les mauvais lieux » ne sont, peuplés que de filles et de veuves de prêtres , parce que les « bén^éfice^y étant d'un bon revenu , ces malheureuses personnes « ac- » coutumées à Taisance du vivant de leur père ou de leur mari , se trpu- B Tent tout à. coup dans la misère après sa mort ; et n'ayant point de B ressource , se jettent daqs la débauche pour gagner leur vie. n Notre aoadénûciea répondait qu'il n'en est pas ainsi dans plusieurs autres paya proteatana, où néanmoins les ministres ont aussi un état décent et honorable ; que si les veuves ou les orphelines de prêtres sont scandaleuses en Angleterre , c'est à la corruption des principes et des mœurs qu^il £aut attribuer ce désordre, dont il serait facile d'arrêter l'effet par de bomealoôa, rigoureusement exécutées. Nous laissons & cette nation philosophe à juger de œ^cpii est possible en ce genre ; il serait fâcheux pour elle que dans un pays où , si l'on en croit ses fiers habitans , il n'y m de nuMitrc que la loi, elle fût impuissante potu* réprimer le scandale des moeuss publifpies.

Ceux qui pr^tjçndent et qui racontent que sur ce point délicat l'abbé de Saint-Pierre remplissait avec exactitude, malgré les lois ecclésiastiques, ce qu'il appelait l'i/iXe/itio/i de /0 nature, assurent que ce n'était nullement poufT satisfaire & des besoins qui n étaient pas che^ lui fort impérieux ; Wàs^ , ai l'on ose employer ce terme , par un prétendu principe de cons^ ciençe. Il s'imaginait , dit-on « que chaque citoyen était obUgé de fournir dea sujets à la patrie , et il ne se croyait pas dispensé par son état de payer son contingent comme les autres.

. Nous avons dit qu'il faisait apprendre à de pauvres enfans dont il prenait soin , des métiers utiles et durables , et jamais ceux dont il prévoyait l'anéantissement. IJn de ces métiers, qiii, selon lui, ne devait avoir qu'un temps , était celui de perruquier, dont il augurait mal , on ne fait pas pourquoi, quelque commodité qu'il procure aux têtes chauves , et quelque ancien même qu'il soit déjà, comme l'a prouvé le savant Thiers dans son docte et profond Trait4 des perruques , ce qui ne semble pas annoncer leur prochaine décadence. Notre académicien comptait beaucoup plus s^r la durée de& métiers de bouhmger, de tailleur, de cordonnier, etc., et ne payait l'apprentissage des enfans qu'il élevait , que pour des niétierii de cette «tiHté première et immuable.

(10) fc Où est l'écrivain , disait-il , qui ait osé , dans aucun temps , dire B franchement et nettement ce qu'il pensait sur la plupart des opinions

' On peut vaûr dans VEncyohpédie , à la fin de Partide célibat , Textrait deuUlé €t xaitooné do Mémoire de fil. l^bé de Saint-Pierre tur ce sujet.

if]^ NOTES SUR L'ÉLOGE

» iiiii<iueinent consacrées par Tigiiorance, par FaYeugleinent ou par » Tesclavage? combien nVt-on p^ vu de gens de lettres, presqoe à » chaque page de leurs écrits, faire humblement et tristement leur réré- 3» rence plus ou moins profonde à la tyrannie ou à la superstition , flatter » Toppresseur qu'ils détestaient , encenser Tidole qu'ils auraient yonki 3» fouler aux pieds, caresser à force de prudence Terreur qu*ils brûlaient » d'anéantir ? combien de fois les philosophes n*ont-ils pas été obligés , » pour hasarder une vérité utile, de Ténoncer obscurément, quelque- 9 fois même de se borner k la faire entendre , en énonçant faiblement » et ayec restriction Terreur contraire? Us ont employé k cacher ou à 9 déguiser leur pensée , tout ce qu*ils auraient dû mettre de génie et de 3» talens à Ténoncer avec force et avec courage. Gomment démêler la 3» vérité sous ce masque de ménagemens et de subterfuges ?

» Ces philosophes , prudens ou timides , ont fait de leur art lâche et » trompeur, une science qn'ib ont appelée rhétorique, et qu^ils ont 3i cultivée avec soin comme la science la plus estimable et la plus atile. » Us ont ressemblé aux bateliers qui tournent le dos où ils veulent aller, » avec cette différence que les bateliers abordent , et que les philosophes » ont presque toujours été repoussés du port par la violence des vents et » de Torage. Si cpielqu'un d'entre eux , bien persuadé d'une vérité , 3» prend la liberté de la présenter avec vigueur, sans tout Tattirail de » modifications , qui ne sert qu'à la défigurer ou À Tafl^blir : P^ous 3i prenez , lui dit-on , avec le Marphurius de Molière , un ton trop affir^ )» matif; vous ne devriez pas dire cela est ainsi , mais il me semble )» que cela est ainsi. Le philosophe pourrait répondre comme Sganatê relie à Marphurius : Il faut bien guUl me semble , puisque cela est. » Doit-on s'étonner qu'il faille tant de siècles pour élever Tédifioe de la » raison, puisqu'il y a d'im c6té tant de ris€[ue à ajouter une pierre à » l'édifice , et de Tautre si peu de mains capables de l'y ajouter ' ? »

Notre académicien , pour confirmer par des exemples Tutilité de cette franchise philosophique qu'il désirait tant de voir établie, prétendait que le cynique Diogène , si méprisable d'ailleurs dans ses maximes et dans sa conduite , était peut-être le philosophe de Tantiquité cpii avait dit le plus de mots excellens , parce que la liberté ou, si Ton veut^ la licence qu'il s'était arrogée de tout dire , donnait à son peu de génie tout l'essor dont il était susceptible : il était semblable à ces insectes lumineux, dont on aperçoit quelquefois l'éclat au milieu de la fange. L'abbé de Saint- Pierre concluait, non à l'établissement d'une pareille licence, mais k celui d'une liberté décente et honnête , toujours suffisante aux véritables génies pour déployer ce qu'ils sont , et mettre en action toutes leurs forces.

G'est k pea près ainsi qu'il exprimait sa douleur dn malheureux silence que la philosophie s'est imposé si souvent sur plusieurs matières ou il lui

' Gitte manière de penser faisAÎt dire h l*illastre Montcsqniea , en parlant k qnelques sages dignes de Tcn tendre : Heureux le pajrs oii le prince ne fait nul cas de nous, et nous considèrmasmz peu pour nous laisser faire i

croirait permis de s'exercer, et qui, tehn lui , étaient pliU norabreusea qi^oa ne pensait. Il serait k souhaiter qu'il en eût fixé d'une manière ph» précise les justes limites , trop resserrées peut-être par les uns , et trop franchies par .les autres. Nous ne nous flattons pas d'avoir rapporté ses propres paroles ; mais nous sommes sûrs au moins d'avoir exprimé fidèlement sa pensée , telle que nous l'avons recueillie plusieurs fois de la bouche d'un de ses amis, feu Mirabeau, de l'Académie Française, pour lequel il n'avait rien de caché. L'abbé de Saint-Pierre était même persuadé , comme nous TavcMis dit dans son éldge , que la pusillanimité des hommes dans leur jugement s'étendait , à la honte de la raison , jusqu'aux objets ponement littéraires. La superstition aveugle que tant d'écrivains ont témoignée pour l'antiquité, n'avait, selon lui, d'autre source , dans la plupart de ces écrivains , que la crainln de choquer les opinions reçues , en refusant , non pas d'honorer comme elles le mé*> ritent les {Productions inunortelles de Rome et d'Athènes , mais de se prosterner aveuglément devant elles. G*est bien ici le cas d'appliquer la réflexion de Voltaire, dans sa lettre au marquis Maffia ^ qu'il a misei la tête de sa belle tragédie de Mérope. Après avoir fait une juste critique de plusîenn endroits de GomeiUe , que persoime avant lui n'avmt osé censurer , par respect pour l'auteur , il ajoute : « Je vous dis ici, mon- » sîenr, ce que tous les connaisseurs, les véritables gens de goût se » disent tous les jours en conversation, ce que vous avez entendu plu- » sieurs fois chez moi, enfin ce qu'on pense et ce que personne n'ose » encore imprimer. Car vous savez comment les hommes sont faits ; » ils écrivent presque tous contre leur propre sentiment, de peur de » dioquer le préjugé reçu. Pour moi, qui n'ai jamais rois dans la htté- » ratune aucune politique , je vous dis hardiment la vérité , et j'ajoute • que je respecte plus Corneille , et que je connais mieux le grand mé- > rite de ce père du théâtre , que ceux qui le louent au hasard de ses ■ déiauts. M '

Ainsi devraient parier tous les écrivains éclairés et courageux « qui osent n'être pas de l'avis de la populaoe littéraire sur l'adoration superstitieuse des auteurs célèbres de l'antiquité , qui osent critiquer leurs fautes en admirant leur génie, et crmre que les modernes les ont quelquefois ^^és ou surpassés.

L'abbé de Saint-Pierre , pour justifier »e» assertions sur le culte ido^ Mire que tant d'hommes ont voué aux anciens, racontait l'histoire d'un peintre qui, en présence de {^usîsurs maîtres de l'art, critiquait sévècement mi tableau de Raphaël , devant lequel ces maîtres s'extasiaient, et faisait contre ce tableau des objections beaucoup plus fortes que leurs réponses ; un habile artiste qui était présent , et qui avait gardé le silence , ne put s'empêcher de leur dire avec la bonne foi la plus naïvement exprimée : « Youlez-vous , messieurs, que je l'avoue? tout ce » que dit monsieiu* est vrai ; mais c'est qu'on n'a pas coutume de dire » cela. » On pourrait en dire autant, ajoutait l'abbé de Saînl-Pierrc , de tant d'erreurs stupidement embrassées par les uns , et politiquement 3. «8

admises par les autres. H oompafait ces erreurs (l^oompirMifOii èUài plos juste que noble) aux pilules qu*<m reçoit sans les inâdier« parce qu'autrement on ne les avalerait jamais ; et il assurait ^ en suirant cette comparaison , qu'il y a bien peu de nos jugemens oè il n'entre autant de préjugés quV/ entre de drogues dans la thériatfue. Cest pour cela , disait-il encore , qu'il nefamt presque jamais soutenir qv^on a raison , mais dire auec modestie : Je suis de cette opinion , quant & présent.

(i i) n croyait rendre ce genre d^instmction plus profitable eo le rendant meilleur; et le moyen qu'il proposait pour y réussir « était d'obliger les <yratem9 k ne prêcher que cette bienfaisance, sa Tertu la» vorite cl bien digne de l'être. En général , il pensait que les éldblîsMroens les plus utiles araient besoin de réforme ; il les comparait & éeë horloges , qu'il faut de temps en temps nettoyer et remonter.

On peut Toir encore, dans ses oenrres, ses projets pour réduire la religion à ce qu'il appelait Vessentiel, c'est-à-dire , k la morale ' ; pomr supprimer presque toutes les fêtes , dont la quantité « selon lui , était, pour le peufde , l'aliment de la fainéantise et du vice , pour laisser à ce même peuple la liberté de travailler même le dimanche, après avoir rendu d VÉtre suprême le culte particulier qu'il a fugé à propos de se réeerver en ce saint jour; enfin « pour élever les dauphins dans une espèce de coHége, par la nécessité, disaii*-il, d'apprendre de bonne heure k ces enfims-'là, ce qu'on ne leur apprend point assez, k regarder les antrti hommes comme leurs semblables. L'abbé de Saint^Pierre ajoutait, que tant d'instituteurs coupables, 'qui , chargés de Thonorableemplot d'élever un prince , s'en étaient mal acquittés , soit par négligence , soit par des vues plus criminelles encore , méritaient une punition flétrissante , sui^ tout lorsque le prince montrait des vertus et des talens qu'une heureuse culture aurait développés. Cette punition , disait-it, serait k la fois et k jitste récompense de ces détestables ennemis de l'Etat, et im exemple utile à leurs successeurs.

H propose aussi des réformes pour l'éducation des collèges, et détaille les avantages de cette éducation ; mais il oublie l'article important det mœurs, beaucoup plus difficiles k conserver dans l'éducaition pobliqse que dans l'éducaticm privée.

Son projet contre le duel est aussi chimérique que tcras cens qu'en a imaginés sur cet objet, parce que les loit seront toijoart pka iaiblea que l'opinion. H observe au moins que cette furev, par quelque cause que ce puisse être, semblait déjà s'affidfaiir et devenir mokm ykèm^

■ U approuvait fort , et il aurait fait adopter partout t^l avait pu, rniciea code religieux, moral et civil des llct Balévet , rédait à ce peu de moto : fc Adores et craignes Dieo; eecoarts les pauvret; honores let vieillards ; » obéÎMCs au prince légitime , et reprimes les tyrans; repousses Tennenii; » séquestres de la soci«t^ les malfsitenrs ; ne laisses pas trop voyager les M jeunes gens, car ils ne rapporteraient des pays étrangers que les mauvaises s mœur» , et non les bonnes^ »

DE SAINT-PIEEBE. ti^S

ptnm nons , qa*elle ne ratait au oommenceaie&t do dernier siècle. Nous ne Toudrions pourtant pas adopter la véponse que fit un courtisan k Louis XrVt qui se félicitait d avoir enfin aboli les duels : Sire, vous auriez au/ounPhui bien plus de peine à les réiablir.

On ne peut qu*applau4ir à tout ce que dit Tabbé de Saint-Pierre contre ks rcenx monastiques précipités , et contre Tabus qui permettait alors de les faire k seise ans ; abus un peu corrigé de nos jours , mais qui devirait Tétre encore davantage ' . Segrais , comme nous Tavons dit dans l'article de cet académicien , appelait la manie de se faire moine , la petite vérole de F esprit. L'abbé de SaîntrPierre goûtait fort cette expression, ^aw^ ÉmU plus, disait-il, que cette manie était, dans ma jeunesse, la maladie de presque tous les enjans au sortir du collège.

Je fus attaqué , k dix-«ept ans , de cette petite vérole religieuse. J'allai me prétenter au père prieur des Prémontrés réformés d'Ardennes , auprès de Caen ; mais par bonheur pour ceux qui profiteront de mes mtt^rages, il douta que j'eusse assez de santé pour chanter long*tempe «a chœur, et m'envoya consulter un vieux médecin du château de Caen , €pi me dit que j'étais d'une oomplexion trop délicate. J'ai donc eu eette maladie , mais ce n'a été qu'une petite vérole volante. H raconte k cette occasion l'histoire affi*euse de l'abbé de Yateville , qui , ajant eu le malheur de se faire , k dix-sept ans , capucin , puis chartreux , s'ennuya du Goitre , s'enfuit , tua trois hommes , épousa une religieuse , se fit maho^ métan, et, pour raitrer en grâce avec l'Église cathol%ie , trahit le sultan aon bienfaiteur^ en livrant aux Autrichiens un détachement qu'il eomnMmdait dans une guerre de l'empereur Léopcdd avec les Turcs. Cette ferveur monastique , si passagère et si funeste par ses suites , s'empara de l'abbé Yateville au sortir d'un sermon sur l'enfer, dont le prédicateur avait fait la plus épouvantaUe peinture , autre matière de r^Oexio^is sur l'efilsC terrible que certains objets religieux pouvait produii» sur des âmes faiUes et ardentes *.

Ce morceau sur l'abbé de Yateville est peut-être le plus intéressant qu'on puisse lire dans les ouvrages de notre académicien philosophe.

L'abbé de Saint-Pierre , qui voulait que les ministres de la rdigion se bornassent k prêcher la morale, ignorait vraisemblablement l'anecdote Mvante , que nous ne garantissons pas , et même dont nous désirons k viérité plus que nous ne la croyons. On prétend que les premiers voyageurs qui découvrirent les Moluques , trouvèrent que dsôis l'île de Ter-* nate , qui est une de ces fles , la pratique de k religion était rigoureu-

' P'ojrex les notes sor l'article de Segraïs.

* Ce fot une eanse semblable qui détermina le malhearenz Jean ChAtel à l'assassinat d'Henri iV. Les jésnitea ses maîtres,* pour Peffirayer bvx ks snite* des désordres où l'entraînait sa ieunesie , l'enfermaient ^ans une chambre noire, oh il e'tait entoure' de figures de diables. Vivemeat trouble' par l'afiieuse image des peines de l'enfer dont on le menaçait, il voulat racheter les supplices de l'antre monde par quelque horrible supplice dans celui-ci; pour obtenir ce supplice, il commit le parricide qui l'y conduisit, et que d'aiUenrs le Caaaiîsflae catholique regardait comme une action méritoire.

scment bornée à ce que noos alloiis dire. Le peaple , un certain jomr de la semaine, s^assemblait dans un temple sans autel, sans images , sans aucune marque extérieure de culte. Il y arait seulement au milieu du temple une colonne , sur laquelle était grafés les préceptes de' la loi naturelle : aimez " vous les uns les autres; exercez mutudlemeni ht bienfaisoiwe , etc. Un prêtre assis au pied de cette colonne, n^a^aît d*auCre fonction que de montrer ces préceptes au peuple arec une baguette , sans qu'il lui fût permis de prononcer un sâd mot. Les législa» teurs de cette nation , apparemment grands philosophes, mais inconnus , avaient senti que n ayant pas le bonheur d avoir une religion rérélée , pour peu qu'on permît aux prêtres d'ounir un moment la bouche pour prêcher à la nation une mmle pure et raisonnable, ils FouTriraient bientôt pour prêcher im culte superstitieux. Si cette anecdote est vraie , il est trés-surprenant que chez un peuple d^aiUeinrs si peu éclairé , ceux qui lui ont donné des lois aient eu sur la religion la plus heureuse idée que puissent avoir des hoimnes privés des lumières d'une révélation vraie ; idée qui avait échappé aux Solon, aux Lycurgue , aux Numa et aux Platon , et qui , pour le bonheur et le repos du genre humain , devrait être smvie dans tous les pays oà cette révdation n'est pas connue. Elle seule en effi^t doit avoir des ministre» qui parlent au peuple ; car puisqu'elle e^ révélée , et que TÊtre suprême ne parle point directement aux hommes , il doit nécessairement avoir auprès d'eux des organes et des interprètes. Biais , en ce cas , la grande attention des gouvememena doit être d'empêcher que ces interprètes n'abusent de leurs privilèges pour prêcher des erreurs, et pour inspirer le fanatisme. IS Histoire ecclésiastique prouve , à chaque page , que ce malheur n'est que trop souvent arrivé.

Dans les projets de l'abbé de Saint-Pierre pour la réformalîon si nécessaire de l'éducation nationale , nous croyons qu'il aurait dû mettre pour base , d'inspirer aux ènfans le mépris de la mort et celui des ridiesses. C'est parce qu'on inspirait de bonne heure âi la jeunesse romaine ce double mépris , que les Romains ont été pendant six cents ans le premier peu(de de la terre ; c'est avec ces deux principes que les hommes sauront braver les deux plus redoutables fléaux du genre humain , la superstition et la tyrannie. Ce changement seul dans l'éducation renouvellerait en vingt ans un peuple entier, et ferait d'une nation esdave et frivole^ une nation libre et courageuse.

Et ne croycms pas qu'il soit impossible , même dans nos gouvememens modernes, d'apprendre aux enfans à mépriser la mort et les richesses même , plus difficiles à mépriser. L'enfance reçoit sans peme et conserve avec force toutes les impressions qu'on veut lui donner ; et , • encore une fois , l'éducation des Romains est la preuve la plus incontestable et la plus frappante de la possibilité et des avantages inestimables du projet que nous proposons, fl est si important et si utile aux peuples , l'efË^ en serait si sûr et si puissant > que nous craignons fort qu'il ne soit jamais mis en exécution, trop de gens sont intéressés à l'empêcher.

. (13) Il n^af^oDurait nullement le plan (fmsthutioii de cette compagnie, dont le cardinal de Richelieu avait fait, selon lui, un instrument MÊe/ktUerie et tPesclavage ; il youlait que nous évitassions jusqu*au prétexte da reprodie dont nous arons été chargés avec tant d'amertume par quelques écriirains a^trabikires, tTavoir infecté toute P Europe de f encens que nous avoj^ fût brûler devant nos idoles ' . Il voulait qie nos har^gues académiques cessassent d'être des répertoires de conipUmens et de fades recueils de formules; qu*elle8 ne ressemblassent pas, suivant la comparaison de Despréanx, à ces messes solennelles, où le câébrant, après avoir encensé toute l'assistance , finit par être encensé ^ son tour ; que ces discours fussent des morceauic intéressans de littérature rtisouiée , et surtout philosophiques ; qu*on sût y attaquer habflement et à la dérobée , s*îl y avait trop de risque à les heurter de front , les préjugés de toute espèce qui s'opposent au progrès des lumières ; que , par cette attaque soiu-fle et continue , on préparât insensiblement les esprits & secouer le joug de ces pr^ugés ; que les sujets de nos prix dMloquence fussent consacrés à Féloge. des hommes célèbres de la nation ; que les assemblées destinées à distribuer ces prix fussent des espèces (Fétatsgénéraux de la littérature , où les hommes les plus distingués en tout genre fussent invités , ^ que le monarque même daignât honorer de sa présence. En un mot, l'abbé de Saint-Pierre désirait que ^KAcadémic Française prtt pour devise ce passage de Pline* : Si nous ne peupotis faire des choses dignes cPétre écrites , écripons-en dunwihs qui soient dignes tfétre lues. Telles étaient ses vues patriotiques sur la première des compagnies littéraires du royaume ; nous avons eu le bonheur d'en réaliser quelques unes. Puissent nos futurs confrères, en remplissant le reste de ces vues si louables , satisfaire au vœu général des gens de lettres et des citoyens éclairés !

L*ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre sur la réformation de l'Académie Française , et sur l'utilité qu'il voulait donner à nos travaux , rappèUe un autre écrit du même auteur, qui avait pour titi-e : Projet pour rendre les ducs et pairs utiles ; titre qui aurait été une satire dans la bouche de tout autre écrivain , maû» qui , dans la sienne , n'était que l'expresflîon naïve et simple de ses sentimens et de ses vœux. Un de ces hommes qni se croient fort plaisans (ce qui n'est pas le moyen de l'être) s'est imaginé que le titre de l'ouvrage serait bien plus piquant sous cette forme : Projet pour rendre utiles les élues et pairs et les toiles d^aràê^ gnées. n n'a pas vu que 03 dernier titre n'était qu'une injure grossière, et le premier un trait d'autant plus fm, que dans l'intention de l'auteur ce n'était pas même une plaisanterie.

Nous ne ferons qu'indiquer sans réOexions les antres projets de notre académicien , pour rendre utiles les remontrances des paiiemens , les mauvais livres , les romans et les catéchbmes :

Profcts évanouis aossiiAt que formes.

' Ce sont les teroMS de Le Vassor, dans son Mistoire de Louis XJIL

Jamais peut-être ce vers n*cut une plus juste et pins ii&cheuse application.

Quelque désir cependmt qoe témoignât Tabbé de Sainl-PieiTe de Toir un jour la société et Tadministratioii remplir ses vues pntriotkpeB et bienfaisantes, il s*attendait si peu à jouir de ce rare boidieur, <{u^il témoignait quelque satisfaction lorsqu^on lui laissait entrevoir que dans cinq ou six siècles quelqu^un de ses projets pourrait être exécuté. Il opposait à cette plaisanterie le proverbe trivial , mais devenu intéressent dans sa boudie par le sentiment qui ranimait : // vaut mieux tard qmt jamais,

(i5) tt Le traité le plus singulier quW trouve dans ses ouvrages , dk » Fauteur de X Essai sur le siècle de Louis XIV, est celui de ïanéan^ .» tissemeni futur du mahométisme. H assure qu*un temps viendra ov » la raison l'emportera sur la superstition. Les hommes comprendront » enfin qu'il suffit de la charité et de la bienfaisance pour plaire ^ Dieu. » Dans cinq cents ans , tous les esprits , jusqu'aux plus grossiers , seront n éclairés ; le muphtt même et les cadis verront qu'il est de leur intérêt » de détromper la multitude , et de se rendre plus nécessaires et pli» » respectés en rendant la religion simple et pure. »

JH avait fort A cœur d'accélérer cet anéantissement du roahométisme qu'il prévoyait de si loin. Ses voeux sur ce sujet sont exprimés dans un manuscrit que nous avons vu , et que Dudos nous a autrefob commonique. Ce n'était pas seulement à cause de son absurdité qu'il en voulait à cette religion , car il convenait que la surface de la terre est en proie A d'autres religions beaucoup plus absurdes ; mais l'étendue immense des contrées abruties par le mahométisme , le lui faisait regarder comme un des plus grands fléaux de l'espèce humaine.

L'abbé de Saint-Pierre , dans le manuscrit dont nous parlons , expose , avec toute la simplicité de son style et toute la candeur de son âme « les moyens qui lui paraissait les plus surs pour accélérer la chute de cette religion fatale.

n prétend qu'un philosophe qui se trouverait dans les États du grandseigneur, et qui voudrait éclairer le prince et les peuples sur le ridicule de leur croyance, devrait bien se garder de heurter de front et brusquement les dogmes absurdes auxquels ib sont attachés ; qu'une pareille témérité , funeste pour le novateur, serait en pure perte pour le succès , puisqu'elle ne servirait qu'à réveiller et qu'à irriter tant de prédicateurs de l'Alcoran, toujours en sentinelle contre l'ennemi, et payés pour crier, qui vive, dès que la raison paraîtrait dans l'obsourité sa lanterne à k main ; que le sage qui voudrait se charger de porter cette lanterne, devrait se borner â exposer d'abord les principes généraux qui , par une vérité frappante et une clarté palpable , pourraient servir à faire connaître , sans application expresse de sa part , l'extraTagance des dogmes musulmans qu'il n'oserait combattre ; qu'il devrait s'appliquer surtout à établir dans ses ouvrages une morale pure , raisonnable , intéressante , et appuyée sur une base plus solide que celle du mahométisme : que si Ton

DE SAIîNT-PIEÏlRE. 279

▼eut , sans danger pour toî-ni^me, (aire déserter une mëchaule maison 4 oeux qui Thabitent « îi faut bien se garder d'y mettre le feu ; qu'il faut aeubment « auprès de cette maison , en bâtii* une autre (4us commode et plos saine, qui innte à s y établir ; et que pour lors les babitans de la pranaière maison, qui Tauraient défendue a?ec fureur contre une attaque violente , mndnmt d'eux-mâmes et sans bruit babiter celle qu on leur a pr^éparée ' ; qne parmi les abus sans nombre sous lesqueb le mabométiame fait gémir rbumanîté, on doit rdever avec soin ceux que les mi- ■îitries de ceUe rdigion n'oseront défendre à force ou? erte ; qu'il ne faut sarUmi négliger aucune occasion de faire sentir au sultan que le mupbti et ses anppdu le tiennent eomme en tutelle, par Tautorilé «pi'ils prennent âor kd, el par eelle dont ib s'emparent auprès des peuples ; qu'il faut aans cesse mettre en opposition leur conduite avec leur doctrine , leur hÊWt «fec le détadwment dont ils font profession, leur fanatisme avec la cbarité qu'ils prévient et qu'ils annoncent. L'abbé de Saint-Pierre citait a ce sujet ce que rapporte Diodore de Sicile, d'un certain Ergamènes qui régnait à Meroëen Ethiopie, du temps de PtcAémée Ilitladelpbe. Ce prince, instruit de la philosophie des Grecs, et éclairé par les lumières qa'ilyaniitpuiséeB,8*affi^anchitdujougetdelatyranniedeses prêtres, les fit mourir comme des imposteurs qui trompaient ses peuples , et inststua un nouveau culte. // ne fiUlaH pourtant pas, disait notre indulgent mcmàèaààetk^ faire mourir œê chariaians , mais seulement les empé-cher de vendre leur marchandise et de décrierxelie des sages .

C*eit aux missionnaires du Levant qu'il appartient de juger et d'ap* préder ce projet de Tabbé de Samt-Piem pour l'extirpation du maho*mélîanie; projet d'autant plus utile, qu'il est applicable à tous les faux cuilea qui déshonorent A la fois la divinité et la raison humaine.

Dsma le manuscrit dont nous parions , il faisait encore sur cette importante matière les réflexions suivanlta. c II y a des médecine qui ^e eroient » pas àUimédecine, qui le disent même assez hautement, et à qui cette » franchise ne réussit pas mal : on cause avec eux : on a le plaisir de leur M parie* de ses maux, car c'en est un de parler de soi ; ib VOUS écoutent, » ils ;i*ordonneDt point de remèdes , tout au plus un régime fort simple « et quelques privations qui 1x>âtent peu ; ib ne laissent pas de guéiir a comme les autres ; ib font fortune , et peut-être leur succès mettnKt4i » leur franchise plos à la mode. Dans les fausses religions , les prêtres m qui ne croient pas aux absurdités qu'ib enseignent , n'ont garde , pour a l'ordinaire, de l'avouer ; ib ne tireraient pas de leur franchise le mêmç » avantage que les médecins de bonne foi ; un médecin qui avoue que 9 les remèdes sont une diarbtanerie , est encore bon à quelque chose ; » un prêtre qui avouerait que la religion qu'il prêche est une imperti-^ 1» nence , serait bafibué comme un afironteur public. Je ne sais pour-

' Madame Gcoflrin , qae nous aîmon« k citer dans Tclogc d*an sage qu'elle aimait, avait retenu cette maxime de l'abbé de Saint-Pierre; et cVst «Taprès lai qu'elle la régH^uit souvent , comme Ta nppotte M. l'abbc MorcUct , daas PcxceUeut pof tcait (|u*il a tracé d'cUo,

28o NOTES SUR L'ELOGE

» tant si un iman ou un dorvis, qui dnrak au peuple mosoliiHin : Mes » enf€ms, toute la religion qu*on vous prêche doit se réduire à aimer » vos semblables; le reste n'est que visions indignes de Dieu et de » t>0f/5/ jenesaisi dB-jCySicetlMnmienepamendrattpasàlaknigiie » à se faire écouter, et s'il ne finirait pas par être Tobjet de la Ténénitian 31 des peuples, comme il serait celui de la haine de ses cmfréres. H % serait un faux frère à leurs yeux : la patrie le nonimarait son père; iù elle lui devrait des auteb, et peut^^e finirait par lin en élever. »

n est Trai que dans les vues si saines de notre acadénncsoi povr la destruction de la religion musulmane , on ne iroit rien de ce que Fauteur y aurait pu ajouter pour substituer la religicm chrétienne à celte religion absurde et barbare. Sans doute Tabbé de Samt-Pierre pensait à cet égard comme le pieux et sage abbé Fknry , qm , i la fin de son excellent discours sur les croisades , propose une méthode à peu prés semblaUe pour ramener les mahométans au christianisme. . « Je voudrais , dit-il , que nos missionnaires eommençassent âi s^însî- » nuer dans Fesprit des musulmans par les vérités dont ils conviennent » avec nous , Funité de Dieu, sa puissance, sa sagesse , sa bonté et ms « autres attributs, les principes de moraleqoi nous sont communs, oonome » la justice et Famour du prochain. H faudrait bien se garder de leur V parler trop tôt des mystères contre lesquels îAs sont prévenus. B serait >i bon encore de relever les vices des chefs de la religion , leura dé* » baudbes, leurs cruautés , leurs perfidies. Je voudrais enfin <pie pour » ces conversions , on imitât la sage antiquité , qui faisait durer si Icmg- » tenlps Finstruction des catédiumènes , tant sur la doctrine que sur les 9 mœurs, v On yoit que les dtux méthodes de ocsiveMMin exposées par FaUié de SiEdnt*Pierre et par Fabbé Fleury, sont k peu près les- Mémos ^ avec cette difi*érence que le second a développé sa méthode plus en détail , et que le premier n'a fait qu'esquisser la sienne dans un écrit eonrt et îmjmrfait , qu'il aurait sans doute complété en le jnettmt au jour. La pureté bien connue des intentions du théologien éclairé doit répondre, en cette occasion , de edles du vertueux philosophe.

(i4) H y aurait peut-être un moyen plus sûr encore que la loi du silence , pour f sôre cesser bientôt les misérables controverses dont l'Église et l'État ont été si souvent déchirés ; ce serait de laisser à ces inepties un libre cours , en n'y mettant, pas même l'ombre de Fintérêt ni de Fimportance , en les laissant périr de leur mort naturelle dans la poussière des écoles , et surtout en permettant aux écrivains éclairés de couvrir toutes, les querelles de cette espèce du ridicule qu'elles méritent. L'abbé de Saint-Pierre sentait lui-même toute Futilité de ce moyen , pour dter aux controverses théologiques leur absurde importance. « Lorsqu'il y a , TU disait-il , dans une religion deux grandes sectes qui s'abhorrent et se » déchirent, comme parmi nous ceUe des molinistes et des jansénistes, » celui qui entreprendra de les tourner en ridicule aura d'autant plus » d'avantage , que dans tout ce qu'il dira pour se moquer de l'une des » deux , il sera sûr d'être appuyé par l'autre , toujours prête à applaudir

m an tk'aito qu'on lancera oontire sa rvnle. » En Tain lui représentail-on qu*il était k crainàre pour TËglise, si tristement' divisée par ces deux partis , que du ridicule donné aux deux moitiés, il n'en résnUÂt celui 4Ùi tout; il répondait , avec autant de sang-froid que de vérité , que dans les Inusses rdigions, le ridicule du tout, résultant de odui des deux ■moitiés, ne serait qu'un bien de plus pour lliumanité et pour la raison, et un bien d'autant plus précieux , qu'il s'opérerait sans efibrt et sans riolenee; mab que ce ridicule du tout n'était nullement à redouter pour une religion néritdile.

Entre plusieurs griefs que l'abbé de Saint^Pierre reprocliait au cardinal de Richelieu , il lui faisait surtout un grand crime du cas qu'il avait .pam faire de la théologie scolaslique, et des disputes qu'elle entraîne. Dans son discours de réception il avait loué le cardinal de Richelieu comme il avait fait Louis XIV, par bienséance et par deuoir d*aca^ démicien; mais il n'aimait pas plus le ministre que le prmce. Il-ne lui pardonnaitni sa politique, ni sa dureté , ni son despotkme , ni enfin la restauration de la Sorbonne^ péfûnièfe , si on l'en croyait, de sopfaismes , de haines, de troubles, et que le cardinal eût bien fait, selon lui, d'anéantir de fond en comble , au lieu de la rebâtir. Notre académiden pensait à ce sujet comme le célèbre Gasatdbon , âi qui Ton montrait une école de théologie, en (JKsant : yoiià une saile oà Pon dispute depuis quatre siècles. Qu'o'^Hm décidé, répondit Gasaubon? Le même savant assista un jour k une thèse théologique , écrite et soutenue en latin barbare' \ Je n^ ai Jamais , àSfXriX^ tant lu et tant écouté de laim sans X i^^^f^ entendre. L'abbé de Saint-Pierre , qui n'aimait ni le cardinal de Ridieheu , restaurateur de la Sorbonne, ni par conséquent son pupille cou«ironné, Louis XUI, se pkûseit à raconter une réponse ^le l'évéque de Belley, Le Camus, fit à ce cardinal. Que penset^^vous , lui demanda Richelieu , du Prince de Balzac et du Aiinistre de Silbon (c'étaient deux ouvrages qui venaient de paraître)? Le Prince, répondit l'évéque, -ne vaut guère, et le Ministre ne vaut rien.

(i5) n ne s'était pas contenté de consigner secrètement dans ses Annales politiques (qui n'ont paru qu'après sa mort) l'opinion peu avantageuse qu'il avait de Louis XIV, opinion assez semblable à celle que le vertueux Fénélon avait laissé voir dans son Télémaque; l'abbé de Saint-Pierre crut pouvoir se donner carrière sur ce sujet , dans un discours qu'il imprima sur la pofysynodie. Le duc d'Orléans , 4 qui sa famille était attachée , se trouvait alors , en qualité de régent , à la tcte

' Si nous en ^croyons nn écrivain moderne , on faitoit gloire aatrefoia de ne îamaii ciler l'Écriture flans les disputes de scolastiqne ; et le ni^me aateur nous assure qu'on trouve ces propres mots dans les registres d'une facullii de th(k>logie : Solidd die (sextajulii), ah aurord ad vesperam , Jitit disputatum, et quidem tam subtiUter^ ut ne verbum quidcm de totd Scnpturik fueriî allegalum. (Le 6 fuiliet, on a dispute' tout le jour, depuis le matin fuftqn'au soir , et avec tant de subtilité , qu'on n'a pas même cite un scol mot de r/v'criMivO

282 NOTES SUR UÉLOGE

da Tojwunt. U amit ëUbH ploûeurs oonsefls où les affiûras ëe t*fiut » traitaient séparément; un conseil de guerre , un conseil d*élat < «m eoii>' scil de finances , un conseil pour les matières eodésiastiques.- Notre académicien , bien éloigné d'être courtisan et incapable de louer ce qu'il ne croyait pas digne d'éloges , mais incapable aussi de se taire sur les Térité» qu'à croyait importantes, fit l'ourrage dont nous parions, pcmrrdefer les avantages de cette ;y/iin0/il^/i0coiiffet^; car c'est ce que signifie œ titre de pofysxnodie, trop savant peut-être pour un ouvrage dont l'objet, bien ou mal traité, était si intéressant pour la nation. H opposait cette manière de gouverner i^ celle de Louis XIV, et s'expliquait i^ cette occasion très^librement sur ce monarque. H fut accusé de lèse-OMJesté académique par le cardinal de Polignac, qm, ayant passé plusieurs annéea dans un esdl où Louis XTV l'avait asses injustement condamné poor le malbeureux succès de ses négociations en Pologne, n'avait pas dû nowrir au fond de son cœur des sentimens bien teadres pour ce prince, maïs conservait apparemment pour les mânes du monarque la vénération religieuse si long-temps prodiguée à sa personne. L'évéque de Fréjus, depuis cardinal de Heury, se joignit au cardinal de Polignac ; ib demandèrent une assemblée générale, pour iaire en même temps justice, et à l'auguste protecteur de l'Académie, et âi son téméraire détracteur. Les discours qu'ils prononcèrent l'un et l'autre ht, cette occasion ont été imprimés dans quelques recueils , et nous en remettrons ici les principaux traks sous ks yeux du public, comme un double monument de Moquence de ces deux académiciens , et de leur sèle pour la mémoire de Louis XTV.

C'était dans l'assemblée du jeudi 38 avril 1718 , que le cardinal de Pèlignac avait déféré l'ouvrage de VMné de Sunt-Pkrre , et demandé qu'on fit justice de l'auteur. L'Académie lut convoquée p«r billets pour la buitaine, c'est-è-dire pour le jeudi 5 mai ; et k l'ouverture de cette SMsonblée, le cardinal de Fleury, cbanœlier de l'Académie, fit le «yacours dont on va Kre une partie. H est nécessaire de savoir, pour l'intd'ligence d'un endroit de ce discours, qu'environ deux années auparavant, le cardinal de Polignac avait déjà porté plainte contre l'abbé de Saint- Pierre , à l'occasion du mémoire de ce dernier sur Rétablissement de la taille proportionnelle ; mémoire dans lequek il avait déjà hasardé des expressions peu flatteuses pour la mémoire du roi. L'abbé de Saint- Pierre, pour prévenir Tefiet de cette dénonciation , avait fait quelques démarches dont l'Académie parut alors satisfaite , en avertissant l'accusé de ne plus retomber dans la même faute : ainsi les nouveaux traits contre Louis Xiy, répandus dans le discours sur la polysjrnodie , étaient regardés comme une récidive , et comme un oubli impardonnable du repentir que l'abbé de Saint-Pierre avait paru témoigner dans la précédente accusation. Écoutons maintenant le cardinal de Fleury, qui , présidant en cette circonstance à l'Académie , et ayant été nommé par Louis XTV précepteur du roi régnant son petit-fils , était en droit de jeter la première pierre au coupable.

« Je regarde , messieurs , rafioire sur laquelle nous allons opiner ,

DE SAINT-PIERRE. a83

comme ia plus importante qm ait oecupé jusqu*ici la oorafMigiiie. Ce D*e8t point de la gloire du feu roi dont il s^agit , elle se soutiendra bien 8ansnoas,etlape8téritékii rendra justice, quand même nous ne la lui ferions pas dras la personne d'un de nos confrères, qui a eu la témérité d^attaquer sa mémoire dans des écrits qu'il a avoué éire de lui. Je fais profession d'honorer sa famille , et elle mérite de Tétre par tous les bon*nétes gens ; mais quand il s^agit de Tbonneur d'un corps , on ne serait pas d%ne d'en être, si on lui préférait les amitiés et les liaisons particulières. Permettes-moi donc, s'il tous plaît , messieurs , de faire quelques réflexions sur cette affidre , que vous aurez sûrement faites avant moi. Vous aviez imposé la loi 4tous ceux qui étaient reçus dans la compagnie , de iaîre l'éloge du feu roi , et ce prince a été pendant cinquante ans le ivjet de tons nos panégyristes. Un de nos coôlrères a la bardiesse de venir démentir pour la seconde fois, à la face du public, les justes louanges que nous lui avons si long-temps données. Si nous laissons cette bardiesse impunie , n'aura-^^m pas raison de dire que les plumes de rAcadénûe sont des plumes vénales , consacrées ik la fortune et à l'inté» rét, et que les louanges qu'elle donne ne durent qu'autant que la vie des princes qu'elle loue ?

c Quand-un de nos confrères (Furetière) attaqua autrefois la oonhr pagnie , avec quelle cbaleur ne se porta-t>«lle pas unanimement à le relrancber de son corps ? On dira donc que nous ne vengeonai que nos injures particulières , qu'on ne nous offiense pas à la vérité impuné*ment, mais que nous sommes peu touchés des oflfenses faites à notre protecteur , de qui nous ne pouvons rien espérer après sa mort.

» Supposons pour un moment , messieurs , que le roi soit parvenu à rige de sa majorité , attendriez-vous un ordre de sa part pour venger Finjore faite à son bisaïeul ? et ce que vous feriez alors , qui peut vous em«pédier de le faire aujourd'hui? J'ose donc vous dire , messieurs , que le public attend de vous une punition proportionnée k l'offimse. Pourrait-il être content d'une réparation , si forte qu'elle fût , renfermée dans ces murailles? On ne peut que vous louer de l'indulgence que vous entes pour la première faute de notre confrère ; mais si vous traitiez de même la seconde, ce ne serait plus une compassion pour le coupable, mais une indifférence trop marquée pour la gloire du roi , et plus encore pour l'honneur de la compagnie.

» J'ose même avancer qu'il serait honteux à nous de délibérer làdessus , et que la manière la plus ccmvenable et la plus noble de montrer notre z^ , serait de rayer, par une acclamation unanime , ce confrère du catalogue des académiciens.

» Monseigneur le régent a d^ marqué son indignation en supprimant tous les ezemplah'es de ce libelle , et en faisant arrêter l'imprimeur, n louera notre résolution , et certainement il aura la bonté de la confirmer. H a voulu laisser agir librement la compagnie , et ne pas contraindre ses suffi^ges , pour ne pas li^ dter le mérite du parti qu'elle prendra. M. le duo du Marne et M. le maréchdde Villeroi, qui ont eu

i'hoimear de lai en parler , m^ont permis , mcssieiirs » de veuë aMortr de ses intendons. »

Ce fut après ce discours que Sacy , ami de Tabbé de Samt-Pierre , lut la lettre que ce dernier écriYait à rAcadémie « pour demander à être entendu ; et ce fut après la lecture de cette lettre , que le cardinal de Polignac fit l'éloquente catilinaire que nous allons rapporter.

« Si Tabbé de Sbint-Pierre , dit-tl , était tombé pour la première fois dans la faute énorme dont toute TAcadémie est si justement indignée, on pourrait écouter de sa part, non des justifications, mais des témoignages sincères de son repentir. Ce qu'on yient de lire, messieurs , est plutôt une apologie de sa conduite , qu'un areu de son égarement ; il persiste à soutenir qu'il n'est point coupable; et cette opiniâtreté à poursuivre en toute occasion la mémoire du feu roi , lui paraît si peu criminelle , qu'il n'en laisse pas seulement espérer la correction. Gom^ ment nous en flatterions-nous , puisque c'est une rechute , au mépris de b réprimande qu'on lui fit , de l'indulgence que l'Académie voulut bien «voir pour lui , et de ses propres engagemens? Vous vous en sourenex , messieurs , il nous avait promis , d'une manière très-positive , qu'il en profiterait à l'avenir. Au lieu de se rétracter , comme il était de son devoir , et comme il en avait donné l'espérance , au lieu de réparer dans quelque ouvrage le tort qu'il s'était fait k lui-même aussi bien qu'à nous , son acharnement le porte à publier de nouvelles calomnies contre ce grand roi , que nous avons toujours fait profession d'admirer et de célébrer par nos éloges. L'abbé de Saint-Pierre se sépare aujourd'hui de tous »es confrères , comme pour leur donner Ift-dessus un démenti s<dennd. n oublie , en outrageant son maître , et les gr^^es qu'il en a reçues , et le respect qu'il doit non-seulement au roi , mais au régent. Le caractère royal , toujours le même , ne cesse jamais d'être l'objet de notre vénération la jâos profonde , et quand on ose l'insulter , on attaque également et ceux qui le portent , et ceux qui sont dépositaires de l'autorité qui l'accompagne.

» Quand le feu roi voulut bien ajouter à tous ses autres titres si glorieux , celui de notre protecteur , il mit , pour ainsi dire , entre nos mains le dép^ de sa gloire. Queb remerdmens ne lui ftmes-nons point de ce qu'il nous avait jugés dignes d'un si grand honneur? était-ce pour participer un jour , par une indigne tolérance , au crime de ceux qui tâcheraient de couvrir sa mémoire d'ignominie ? vous avez frémi , messieura , à la lecture que je vous ai faite de quelques uns des articles odieux dont ce livre est rempli. A peine avez-vous pu attendre qu'eUe fût achevée ; vous avez senti votre devoir , vos coeurs se sont dédarés s il ne s'agit plus que d'expliquer votre jugement. Je sais qu'il j en a parmi nous , messieura , qui , sans disconvenir de l'énormité de la faute , sont toudiés de compassion pour le coupable , et dont la justice est balancée par l'amitié personnelle qu'ils ont pour lui. Mais enfin nous avons nos règles , elles disent qu'un académicien qui offensera l'iumneur de ses coiifrères , perdra sa pkœ irrémissiblement. Le feu roi n'esta pas plus

^oe tous DM oonfrèi^ ensemble? en im mot , il est d*iii^ ke que cette aventure fasse un vide dans rAcadémie. Qui de nous pourrait se croire permis de s'asseoir dans ce lieu avec celui qui n*a pas craint de calomnier indignement notre protecteur , notre bienfaiteur et notre roi. » Ce fut en conséquence de ce discours, que F Académie refusa d'entendre Tabbé de Saint*Pierre.

D*autres raisons contribuèrent encore à faire rejeter sa demande. Il avait écrit au régent pour se justifier , et sa justification se bornait à dire qu'il n'avait pas cru pouvoir parier de Louis XIV autrement qu'il n'avait fait. L'Académie prétendit que cette lettre au régent aggravait la faute au lieu de la diminuer ; que si l'accusé n'avait pas changé d'avis depuis qu'il avait écrit cette lettre , il ne fallait pas lui fournir l'occasion do venir en pleine séance ajouter de nouvdles insultes k celles dont û avait déj4 flétri le nom révéré de Louis-le-Grand ; qu'enfin l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre était un corps de délit existant et suffisant , qui dispensait d'entendre l'auteur avant de le juger. Nous croyons , avec tout le respect que nous devons à la mémoire de nos prédécesseurs , que les académiciens d'aujourd'hui auraient été plus équitables ou plus indulgens , et qu'ils eussent accordé à leur confrère , d'une voix presque unanime , la permission qu'il demandait de s'expliquer , au risque même de le trouver plus coupable après sa défense.

Quoi qu'il en soit , on opina d'abord de vive voix sur la punition du criminel , et toutes les voix , sans en excepter une seule , furent pour le priver de sa place. Mais il était à craindre , pour l'honneur de cette délibération , que plusieurs académiciens n'eussent opiné de la sorte par politique , et pour ne pas contredire trop ouvertement les plus animés et les plus puissans de leurs confrères. L'Académie voulant donc laisser aux opinans toute la liberté , du moins apparente , qu'ils pouvaient dési* rer , jugea k propos de joindre à cette délibération unanime, le scrutin des boules , qui laissait à l'équité ou k l'amitié timide un moyen plus sûr de s'expliquer sans se compromettre ; et toutes les boules , à P exception tPune seule , furent pour l'exclusion , quoique l'accusé crût avoir plus d'un ami parmi ses confrères ' .

Le régent, quoiqu'il aimât beaucoup l'abbé de Saint-Pierre, quoiqu'on l'accusât même de penser comme lui sur Louis XIV , ne crut pas devoir annuler la délibération de l'Académie. H donna donc les mains , quoiqu'à regret , k l'acte de sévérité que la compagnie venait d'exercer

' Le fameux Fareiîére , beaaconp plas digne de Texclusion qa*on prononça contre lui, avait c% de même une seule boule en sa faveur. La Fontaine, que sa bonhomie fit soupçonner de l'avoir donnée , quoiqu'il eût été fort outragé par le coupable, avoua qu'il avait donné une boule noire, mais que c'<$uic par distraction* U essuya sur cette faute , assez pardonnable , les reproches de Deqireaux, qui aurait mieux fait de ne pas s'absenter, comme il fit, do l'assemblée, et de veuir rtfdamer en faveur de Furetièrc son ami, puisqu'il trooTaitsa destitution injuste 11 y a apparence que la boule favorable était de Racine , qui , ami de Furetiére comme Despréaux , se trouva à la séance, et qui n'etsuya pas, comme La Fontaine , des reproches de sa lâcheté.

286 NOTES SCK L'ÉLOGE

â regard d*an membre si eslimaUe; fl te contenta dé représenter que , comme on n'arait point nommé de stiocessear à Fmretière après soa exclusion , quoique Furetière fût en effet trés-coupable , il lui paraissait juste de ne pas traiter plus mal celui qu^on Tenait d*exclure , et d^attendre sa mort pour remplir sa place.

L'abbé de Saint-Pierre était si attacbé à F Académie, si persuadé qn'dle Pavait jugé avec une précipitation dont elle se repentait , que dixhuit mois après sa destitution , il crut pouvoir hii écrire de nouveau , pour la prier de revenir sur son affiiire. Le directeur et le chancelier étaient akn^ deux hommes de lettres , BfM. de Boze et de La Motte ; il espérait les trouver plus favorables à sa demande , que les académiciena de la cour qui présidaient TAcadémie dans le temps de son exdusion. Yoîci la lettre qu'il écrivit à la compagnie , et dont la lecture fut faite par M. de Boze , directeur.

ff Messieurs , tout le monde convient que les juges les plus éclairés et les plus équitaMes sont quelquefois trompés. Aussi y ar^nl des cas oà ils lîsparent , par des révisions et par de seconds jugemens, le tort que par erreur ils auraient pu faire aux parties sur leurs premiers jugemens ; et' personne n'ignore que la révision est de droit quand le jugement n'a pas été contradictoire , c'est-à-dire , lorsque la partie accusée ou dtée n'a pas été entendue. Je sais bien, messieurs, que pour juger avec suffisante connaissance de cause , que dans tel livre ou il y a des propositions fausses et des expressions répréhensibles , et qu'il mérite d'être supprimé , il n'est pas nécessaire d'entendre l'auteur ; mais quand il s'agit de décider si l'auteur lui-même mérite punition , persounè" na doute qu'il est absolument nécessaire de l'entendre , pour avoir des preuves suffisantes de ce qu'il y a de criminel et de punissable dans set intentions ; car enfin , messieurs , comme il n'y a point de crime punissable où il n'y a eu effectivement aucune intention tant soit peu criminelle , il ne doit pas y avoir de punition déshonorante où il n'y a point de preuves suffisantes d'intention criminelle ; et jusqu'ici tout le monde a cru qu'il ne peut y avoir de preuve suffisante pour ordonner une punition exemplaire , si l'accusé n'a point été entendu lui-nènie sur ses intentions; c'est qu'elles peuvent avoir été innocentes et même louaMes , lorsqu'au premier coup d'oui elles paraissent mauvaises et blâmables. Cette coutume quVmt les juges d'entendre toujours l'aocaisé pour savoir ce qu'il peut dirê pour excuser ses intentions , estxdiiservée parmi toutes les nations. Elle est observée parmi nous dans tous les tribunaux, et on n'a jamais refusé de revoir même une affiiire civile, quelque claire qu'elle ait paru lors du jugement , quand la partie condamnée peut prouver qu'elle n'a été ni citée ni entendue. Cette coutume est fondée non-seulement sur l'équité naturelle , mais encore sur l'intérêt commun de tous ceux qui composent la société civile. Quel serait Thomme de bien , messieurs , quel serait le bon citoyen qui , .avec les plus louables intentions du monde , ne se trouvAt pas dans des alarmes contbudles d'être bientôt accablé par la calomnie , s'il n'était pas sûr

^'3 Jui'fiU permis en tout temps de la repcNisiier « en rendti^t lui-mâme fomple des intentions qu'il a eues dans ses actions ? H me semble , me»* sieurs , que Tapplication de ces principes généraux se fait naturellement dans mon affiure particulière. Vous aaiet que le jugement que tous arez fait de certains endroits de mon livre , s'est étendu sur ma personne par une interdiction déshonorante , qui m*a priyé , sans avoir été entendu , lie rhonneur et du plaisir d'assister à vos conférences , oà j'étais des plus assidus ; vous savez , d'un autre c^té , que ce jugement n'a pas été contradictoire. Je n^ai point eu la liberté de me défendre ; il ne m'a point été permis de répondre k chaque article de mon accusation ; il ne m'a point été permis d'excuser devant vous sur mes bonnes intentions > ce qu'il pouvait y avoir d'imprudent dans mes expressions. J'espère done que vous voudrez bien statuer que mon af&ire sera revue , que je serai entendu par les commissaires que vous nommerez ; qu'ils me oommuniquercmt les endroits de mon livre qu'on me reproche , et où l'on avait cru voir des intentions punissables « et qu'âpre qu'ils en auront rendu compte à la compagnie en pleine assemblée , elle voudra bien statuer sur la durée de mon interdiction. H me semble, messieurs , que nonseulement vous devez cette révision à la justice que vous aimez , mais que vous la devez encore à la peine d'un ancien confrère qui se plaisait tant à vos conférences , et qui souffre d'en être si long-temps privé'. Je suis j etc. 9

Après la lecture de cette lettre , on alla aux voix , et il fut arrêté qu'on ne pourrait accorder à l'abbé de Saint-Pierre la révision qu'il demandait , sans avoir pris sur cela les ordres du duc d'Orléans. On députa donc vers le prince les trob officiers , qui rapportèrent qu'ils en avaient été reçus avec beaucoup de sécheresse ; que son altesse royala avait paru mécontente de œ qu'o^ avait encore employé son nom dans cette affaire , dont il ne voulait plus , disait-il , qu'an lui parlai, et dont U voulait encore moins se mêler. H n'est pas défendu de croire que le régent , qui aimait et qui estimait l'abbé de SaintrPierre, n'aurait pas été fâché que la révision du jugement eût été faite sans sçn aveu , et qu'il se serait rendu peu difficile sur la grâce du proscrit. Sa réponse lia les mains à l'Académie , qui désirait autant que le suppliant la révision qu'il demandait. Satisfaite d'avoir vengé , dans son premier mouvement , Tombre de son auguste bienfaiteur , elle n'avait plus à laisser agir que ses sentimens pour un confrère très-estimable ; mais voyaiR ses vœux inutiles , et condamnée â laisser subsister l'arrêt qu'elle avait rendu , elle se contenta de donner beaucoup d'éloges â la prudence de son altesse royale , et d'arrêter que tout ce qui s'était passé â l'occasion de l'abbé de Saint-Pierre , serait inséré dans ses registres pour être consulté à Tavenir dans les cas semblables , dont le ciel veuille préserver cette compagnie.

Nous ne devons pas omettre , au moins pour l'apologie de nos devanciers , le témoignage que ces registres leur rendent ; c'est que la même salle qui , pendant cinquante années , avait si constamment retenti des

at88. NOTES SUH L'ÉLOGE

louanges da monarque vÎTant , en retentit encore davantage en cette occasion quatre ans après sa mort ; nooTeUe preuve de ce que nous avons déjà dit tant de fois , que Tenoens prodigué à Louis XTV durant son règne , était bien moins donné par Tadulation que par l'enthousiasme. Ce sentiment était sans doute exagéré à beaucoup d*égards ; mais il avait été sans cesse entretenu dans la compagnie par la juste reconnaissance qu'elle devait à ce monarque. Il ne manquait à Texprasion de cette reconnaissance, dont Tabbé de Saint-Pierre fut la Tictime , que d^aroir été accompagnée de plus de modération à Tégard du prince mort, et de justice à Tégard du sujet vivant.

Vthhé de Saint-Pierre , exempt de haine et de rancune , continua de bien vivre avec ceux qui Pavaient exclu ; il ne cessa pas même d'envoyer ses productions 4 F Académie , comme s'il en eut toujours été membre , et connue s*il eût mis encore quelque prix à son suffinge.

(16) Yoltaire rapporte , qu'ayant demandé à l'abbé de Saint-Pierre , quelques jours avant sa mort , de quelle manière il envisageait sa fin prodiaine , il répondit : comme un vojrage à la campagne.

L'Académie le traita après sa mort avec un peu plus d'indulgence que l'abbé Fnretière , son compagnon d'infortune. Il avait été décidé au sujet de ce dernier , que la compagnie ne lui ferait point de service , comme elle en a fait k tous les académiciens qu'elle a perdus. Ce fut le résultat d^une longue délibération , où Despréaux , qui était pour le service , avait fait à ses confrères un sermon digne de Bourdaloue , sur le pardon des injures. « Messieurs , leur dit-il , il y a trois choses à considiérer îd/ Dieu, le public j et V Académie, Al'éf^trd de Dieu, il vous saura aans doute très-bon gré de lui sacrifier votre ressentiment , et de lui offiîr des prières pour un mort qui en aurait besoin plus qu'un autre, quand il ne serait coupable que de l'animosité qu'il a ^lontrée contre vous. Devant le public , il vous sera très-glorieux de ne pas poursuivre voire ennemi par-delà le tombeau ; et pour ce qui regarde V Académie, sa modération sera très-estimable quand elle répondra à des injures par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un chrétien les ressources qu'of&e l'Eglise pour apaiser la colère de Dieu ; d'autant mieux , qu'outre l'obligation indispensable de prier Dieu pour vos ennemis , vous vous êtes fait une loi particulière de prier pour vos confrères. » L'Académie ne suivit point le conseil de Despréaux ; mais il fut arrêté en même temps que chaque académicien prierait Dieu en son particulier pour l'abbé Furetière. Ceux qu'il avait le plus offensés s'jr engagèrent expressément , et sans doute ils tinrent parole. On ne crut pas devoir user de U même rigueur envers les mânes de l'abbé de Saint-Pierre. H fut décidé qu'on lui ferait un service , soit pour réparer une destitution que l'Académie moderne n'approuvait pas , soit parce que les torts du défunt , plus qu'effitcés par vingt ans de proscription , n'avaient eu pour objet aucun de ses confrères ; soit enfin , car nous voulons croire qu'on n'oublia pas la meiUeure raison , parce qu'un citoyen si vertueux ne devait

|MS être frustré des honneura fttnéraires ({u*oii acocxxle à tant d^hommet iodigiies de les obtenir. Mais s*il reçut devant Dieu et les autels les honneurs qui lui étaient si bien dus , il n*en fut pas de même de ceux qu*il aurait du receyoir en présence de TAcadémie et du public. L'évéque de M irepoiz , précepteur des enfans de France , et qui , depuis la mort récente du cardmal de Fleury , avait le plus grand crédit à la cour , obtint par ce crédit (en ce moment assez mal employé) la défense qui fut faite à Maupertub , successeur de Tabbé de Saint-Pierre , de jeter sur la tombe de Tacadémidén défunt , ces vaines fieurs qui , i la vérité, n^ajoiitent rien k la k*énommée , mais qui ne dèivent se reAiser qu*au vice , et <j[u'on lui a néanmoins prodiguées dans cetit oraisèns Amèbres.

JtUm

Vik nature, en desHnàht M. de Saint-Auîairè à vivre Cent ans, le fit naître avec ce beau siëde qui devait retracer celui d'Auguste ; aussi j^ait-il souvent avec transport de ce siècle mémorable qui 9 à là vérité , disait-il , laisse au nôtre là supériorité dès connaissances et des lulniëres , effiét iildispetisable de la marche des espritli durant cent alilié«8 > tuais qui , dans tout le reste, a brillé d'un si grand éclat par cette multitude de talens éminens , presque désespét*atitë p6ur leurs successeurs. Du moins , ajoutait M. de Saint-Aulaire , nauspouuons, aux grande écrivains de ce beau règne, imposer un homme, Fauteur immortel de la Henrîade et de Zaïre ; génfe qui eût en effet été rare dans les plus beaux siècles , et qui seul suffirait au nôtre pour en sou-

■ Fréneolt-Jbs^h dé Beaiipoil, raarqfais je Stamt-Atilatre, liéatenant-gé* tnénX aa goaTcmeipent de JLÛniMÎn , né en 1643 , reçu en 1706, à la place de Tabbé Tetm de fieUal ; mort en 1743.

Cet éloge a été lu à la réccpdon da niarqnii de Gondorcet, le ai février l^b. Mb ràbbe iJeinie venait de lire des vert trèS-applandis ^ l*liilteiir de cet éloge le fit précéder da disbours stiivant \ f

« Metsieurfe, il j a bien p«Q de Yert, encore moîbt de proee, et à plus

» ibrte raison la mienne , qui paisse voos pUire , après les vers qae vous venes

» dVntendre. Permettes cependant à Tamitié qaî m*nnit depuis long-temps

» an récipiendaire, de voos lire Téloged'nn acadàniéien avec lequel il a qael-

> qne rapport , et qni, comme kii, d'àne naissance diatingaée, caitiva ^

» comme lai « la pliik>sophiç et If s lettres ^ mats avec un succès n^oins éclatant

» et moins flatteur. Cette lecture vous rappellera sans doute, & mon prtfjur

» dice , les éloges bien plus intéressai^s que vous avex tant de fois applaudis

» dans la bonâie de notre nouvèati comlrére \ mais mon sentiment poar lui

» .profitera, qaoiqa^nx dépens df mon aaMnir-ffropre , de lontce que la eom*

» paraison pourra me faire perdre. »

sgo ÉLOGE

tenir la gloire par la feale el la faaëtë de ses cIie£K)eavre ; semblable h ce guerrier fameux , ijni soutint seul contre une armëe Thonneur des armes romaines (i). Monsieur de Saint«- Aulaire connut , fréquenta même les personnages célèbres en tout genre qui, pendant sa longue vie, rendirent la nation française si illustre et si respectable. H se fëlidtait quelquefois d'être celui de tons $es contemporains qui , sans quitter son pays, aTait vu le plus de grands hommes , et n^aurait changé son sort, disait-il en plaisantant , ni contre ce pèlerin espagnol , tout glorieux d^avoir plus visité de reliques qu'aucun de ses pareils , ni contre cet Anglais, ennuyé de ses voyages, et dont la prétention modeste se bornait à être l'himuaBLe du monde qui avait vu le plus de postillons et le plus de rois.

Cependant la juste admiration de M. de Sainfc-Aulaire pour le mérité el pour le génie n'était pas, à beaucoup près, un sentiment qu'on lui eût inspiré dès son enEuace , car il traîna languissamment ses premières années dans le fond de sa province, environné de frinéans orgueilleux qui , regardant l'ignorance oisive. comme l'apanage et presque le titre de leur noblesse , s'étonnaient , avec l'mibécillité la plus naïve , que la sottise humaine put attacher aux talens quelque prix et quelque avantage. Peut-être ne serait-il pas impossible de rencontrer anjottid'huî , dans la capitale même , quelques exemples , heureusement asaea rares , de ce ridicule mépris pour les lettres ; mépris dont elles se trouvent si peu blessées , de quelque part qu'il vienne , qu'elles plaignent charitablement et sans humeur cenx qui peuvent en être coupables. M. de Saint-Anlaire, malgré l'ineptie dédaigneuse de ses compatriotes, osa cultiver son esprit sans craindre de déroger k sa naissance (2). Réduit à con* verser avec les morts, car il n'avait rien à dire aux vivans qui végétaient autour de lai , il lisait , il méditait les grands modèles de l'art d'écrire, et se dédommageait ainsi , dans une retraite instructive et consolante , de la solitude bien plus réelle oii il se trouvait en la quittant* Par cette lecture assidue , il acquit ou plutôt perfectionna le talent qu'il avait reçu de la nature , de faite des vers avec beaucoup de grâce et de facilité. Mais ce qui suppose en lui un fonds de courage presque héroïque dans un versificateur, il fit long-temps mystère de ce talent , lors même que arrivé à Paris , et vivant avec des hommes dignes de l'entendre , il aurait pu leur dévoiler son secret ; il ne l'osa qne fort tard , bien différent de cette troupe légère de poètes qui ne l'ont été que de trop bonne heure , et surtout trop long-temps. Aussi, quoique ses prenaiers vers conaus datent de sa soixantième ' année , quoiqu'il ait attendu , pour prendre sa place parmi les

DE SAmT^ADLAI&E. ^91

poêles , k moment dangereux ou tant d'autres feraîent bi^n ifi quitter la leur > ton coup dV^^ai y hasardé sous, le voile de Tauor nyme , eut asse^ de ifupcès pour 4tre attribuée k raimable mal de Chaidieiiy slu marquis de La Fare^ Bie^itôt le véritable auteur fut connu , et l'Académie Française lui dimna ,. en T^optant peu de teiiips après 9 une marque ^latante de son estime ; car cette compagnie , ei;i cbarcbant dans quelques uns de ses membres la naissance et le rang , ne renonça pas à y trouver aussi les qualités qu'ope spcîé^ Uttér^e doit préférer à tontes les autres. L'académipien qui 9011s pr^îde.' en est une preuve aussi distinguée qu'elle nous es^ .chëre y -et pli^ieurs de ses paareils , (pi me font l'honneur de m'^uter. en offiîraientyii nouveautémoig^age. L'élection presque «aaoîiip^ 4e Jtf» âe5aîât^AuIaire eut lé bonheur d'être iqiproav^ du pubUc n^me » qai# soit homenr , soit fustice (car nous ne voulons ici jui faire ni Gôm}4iment ni qnereUe)» ne joint pas tonjQ^rs.|a voix k celle des académîoetts ; nous ne cr^ujgnon^ pa$ die r^vpatsr «n oe mon!ient, on son sufEraçe a préq^é et confirmé, le pôtre* Qettie n^dheoreose «lasse d écrivains qui^ per ijin même. principe de bassesse, déaigre le <:hoix de l'Académie quand il jto^Jie -sur un simple homm« de lettres , peu redoutable pi^r ses entours , et célèbre ce même choix <pianail a pour objet des hommes dpnt les titres m imposent 41a satire , daignfi feipplcudir, par ce noble motifs 4 la nomination de SI. de SainV^Aïuaire.

Maïs quelque multitude de prônenrs ^ sincères ou politiques , qu'on ait le mérite o« le boiiheur de réumr , U .se détache presque toujours de la foul^ quelque censeur amcpr qui l^uble l'unanimité ifi% éloges; c^est ce que M. de ÇainthAul^uU'e éprouva*» et pent-^e ce qn'U devait désurer. Malheur en elfet k rjécriyam dont la malignité hnmaine ferait assez peu ;jde ta$ pour le laisser jouir en pai;s de sa grande, ou pe^^ ^i^i^o^nfifnée ( il poiunrait même 9 sans nn grand raffinen;iwt d'amourpropre , iêtre humilié de chatte Inenveillapce dédaigneuse ^ et se .plaindre, 4e ne ^mi^ k personne ^»sejk d'oçibrage pour mériter ^u.moW.un ennemL M. Je ^i^njHMk :de Siaint'-Anli^re n'essuya jK>int 4»ette^t^^ce.; mais peuHStre a^jusi fnt^il à cet égard plus4iSktiag<^ qu'il n'outrait voulu,; car rSOn élection itrouva dans la compagnie même un con^'adictenr redoutable , le célèbre Dlei^éanx , ^Ipnt le Aom , mia dffns la balance conijre les i^^tres , élAlt bien propre k eê-frayer l'iaïqwant le plus intrépide- Ce gra«4poeté, alors vieux et infirme t|Ce qui ne c^»tnbnait|>^ k i^endre son hmmear plus douce ) la laissait voir pins qn^ jamais :Cpntre les mauvais vers dont la litiéfTature était iriondëe depuis qufl avait quitté le

' L« due -de Siivernaîi prëMbîc à la séMMf ob cm âog» 11 «lë lu.

29a ÉLOGE

sceptre du Parnasse , qui ayait été long-temps un sceptre de fer entre ses mains, nuis nécessaire au maintien du bon goût. Les applaudissemens que receyaient tant de mauvais vers irritaient contre ceux même qui auraient dû obtenir grâce à ses yeux ; et ceux de M. de Saint*Au1aire ëprouvërent de sa part une rigueur que leur attirait la mauvaise compagnie oii ils se trouvaient ; il les appelait , avec plus de dureté que de justice , de malheureux vers d'amateur, semblable à ce musicien qui appelait une sonate composée par un souverain , de la musique de prince. L'approbation donnée par l'Académie k ces mêmes vers ne fit point rétracter à Despréaux l'arrêt qu'il avait rendu; il se piquait de penser rarement comme ses confrères , et il l'avait témoigné asses plaisamment dans une autre occasion , oii ils avaient tous été de son avis : T en Jus très^tonné, disait-il , car fopais raison , et c^ était moi. Flatté peut-être de fiiire en c«tte circonstance un schisme éclatant, il vint à l'assemblée le jour «de l'élection, et donna impitoyablement au candidat cette boule noire , qui alors passait encore pour une injure , mais qui maintenant est presque regardée comme une distinction ; car ceux qu'on en gratifie ont l'honneur de la partager avec une foule ^'académiciens illustres , La Fontaine , Fénélon , La Bruyère , Fontenelle , Montesquieu , Crébillon , Voltaire , et plusieurs autres , sans parler des vivans. Le caustique Mézerai ne manquait jamais de faire Ce présent k tous les nouveaux venus , pour conserver , disaît-il , la liberté de l'Académie. La boule que Despréaux vint donner, fut appelée durement par sts confrères, non pas un acte de liberté , mais un acte de cynisme ; c'était employer un grand mot pour une petite chose. Un seul d'entre eux lui représenta modestement que le marquis de Saint- Aulaire était un homme dont la naissance , et par conséquent , selon lui , les vers méritaient des égards. Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux , ses titres de noblesse , mais ses titres du Parnasse ; et quant à vous , monsieur, qui trompez ces vers^là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire du mal des miens. L'apologiste , il faut en convenir , donnait beau jeu à Despréaux en prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur, étaient moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la sauve-garde des aïeux de l'auteur. Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, fussent-ils d'un empereur , n'ont pas plus de droit d'être médiocres que s'ils avaient un simple bourgeois pour père , et que si en pareil Cas, comme dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'tiffaire, la généalogie du poète y fait encore moins. Mats le satirique , de^on c6té., aurait dû sentir que le genre dans le-

q^e\ t'exerçait M. de Saiot-Aulaire , loin d'exiger la téTerité rigide de la grande poésie , devait au contraire puiser une partie de »es grâces dans une simplicité facile et une négligence ain mable ; que la touche mâle et fiëre d'Homëre ou de Pindare ne conviendrait point au badinage d'Anacréon ; et que si un juge y d'ailleurs éclairé , ne sentait pas cette diversité de nuances , ce serait en lui un défaut de tact dont Anacréon ne devrait point souffrir.

Despréanx, dans une lettre qu'il a écrite à ce sujet , nous apprend, qu'il avait servi à Molière de modèle pour la colère si plaiaante du Misanthrope contre les méchans vers (3). Il venait d'ajouter dans la séance académique de nouveaux traits à ce personnage y et il en laisse encore échapper quelques restes dans la lettre dont nous parlons. JTaî eu le courage, dit-il , de donner seul mon suffrage à un autre; mais fose ici faire le fanfaron : pense^t-^n que ma voix seule et non briguée ne vaille pas vingt voix mendiées bassement! On croirait peut-être, à voir cette liberté républicaine, que sa voix fut donnée au sujet le plus fait pour l'obtenir, au célèbre poète Rousseau, qui sollicitait dès-lors , et qui sollicita depuis , toujours en vain, une place à l'Académie (car nous devons avouer les torts de nos prédécesseurs; puissent ceux qui nous succéderont n'être jamais dans le cas d'avouer les nôtres ! ) Mais l'austère Despréaux n*avait préféré au marquis de Saint-Aulaire qu'un autre poète de la cour ( le marquis de Mimeure ' ) , à qui ses vers ne donnaient guère plus de drcMt au fkuteuil vacant , que ceux dont le sévère Anstarqne rabaissait tant le mérite. Ce n'était pas la peine d'afficher tant de rigueur , pour finir par tant de complaisance (4)- Mais la faiblesse humaine se glisse dans les cœurs même qui se croient le plus armés contre elle. Le marquis de Saint-Aulaire* passait pour être l'auteur de quelques vers contre les satiriques, oii Despréaux avait cru se reconnaître. Il était sans doute bien plus mécontent de cette pièce dont il ne parlait pas , que de celle qu'il traitait si mal; et c'était l'homme encore phis que le poète que le nouvel académicien avait trouvé si inflexible {S).

Le marquis de Saint-Aulaire , dont l'entrée dans l'Académie venait d'essuyer la bile de Despréaux, eut de plus le malheur d'être reçu dans une circonstance fâcheuse, le 23 septembre !7c£, au moment ou Paris et Versailles étaient consternés de la bataille perdue devant Turin le 7 du même mois. Le discours du récipiendaire se ressentit de cette fatale conjonctufe. Elle l'obligea de renfermer dans les expressions les plus modestes Télôge du prince, autrefois tant célébré, et depuis si malheureux. La

' f^o;^s fOQ doge.

5t94 ÉLOGE

compagnie se somreaait encore, avec on peu de confusion , de ràoquénce indiscrète d*on antre àcadAnicieii ( le cardinal de FàiigntLC > ), qui, prbnonçàAt son discours de réception <iué^nes jours ayant ta nouvelle imprévue de la funeste bataille dlBochstét, adressait à nos ennemis ces imprudentes paroles a f^ous mcna^ cîez noi frontières y et vous rCen oi^ez défà plus. UAcàdémit avait perdu Tbabitudè de ce langage, que sans doute elle n'aurait jamais dû prendre , au milieu même des plus brillantes vie** toires. Des disgrâces multipliées résidaient ses orateurs , aes historiens, et jusqu'à ses pdëtes, plus tempëréi dans lenrs doges. Aux prologues triompbans de Quinatflt , avaient Suecëdé les huinÛes prologues de La Motte, oit Fou se bornait à souhaiter au vieux et infortuné monarque les succës qu'il n'avait plus; ot^ croyait l'avoir àSses loué en chantant avec douleur :

Oett le plut grund roi qo| respire ; Qu'il 4oit encor le plus hemeux.

M. de Saint-Aulaire, averti par les évënemens et par le public „ prit le ton que lui imposaient les circonstances ; il se borna presque uniquement il louer le courage du prince dans les revers qui accablaient sa vieillesse ; et cette louange eut du moins le mérite que n'avaient pas eu tant d'autres; elle appartenait enpro]ure au monarque , et n'était ni bass<e ni exagérée. , Le récipiendaire avait ^ dans ce même discours ^ un autre écueil à éviter. Il succédait à un académicien que madame de Sévigné nomme souvent dans ses lettres , l'abbé Testu de Belval , ami, ou , si l'on veut, complaisant de cette femme illustre, mais aujourd'hui plus connu par cette amitié que par ses talens. L'usage obligeait M. de Saint-Aulaire à louer ce prédécesseur si peu briUant, et dont Je portrait cirait d'ailleurs quelques disparates embarrassantes, ayant été successivement compagnon de l'abbé de Rancé k la Trappe , puis prédicateur à la mode , et faisant pour la cour des cantiques sacrés, puis homme du monde plus à la mode encore, et auteur de poésies galantes; enfin , misan* thrope solitaire , dévot et vaporeux. M. de Saint-Aulaire rendit avec toute la décence académique ce qu'il devait à la mémoire de celui qu'il remplaçait; sans priver son ombre du léger tribut de louanges qu'elle était en droit de réclamer , il fit sentir avec mesure et avec délicatesse ce que pouvait lui reprocher une juste censure. L'académie n'exige pas que dans nos discours la vérité soit offensée 9 pour satisfaire ou pour consoler les mines de ceux i^ue nous perdons. Elle n'exige pas même que la confraternité jette un voile épais sur leurs défauts ; elle demande seulement

' Voyt% lOD discourt de réception prononce' le a toAt 1704.

qae ce voite soit légèremeot soolef é d'une laaia aniie 1 et jamais arraché oa déchiré par la satire.

Cène fol pas hi seule occanoa 011 TAcadénue eut lieu d*éproti-> Ter les talens de M. de Saint-Anlaire. U remplit les fonctions de directeur dans plusieurs assemblées publiques , et toujours avec autant d'éloquence que de dignité. Nous rappellerons sortent cette séance attendrissante, ou il se trouva dargé, àquatre-vingtqinnie anS| de recevoir le duc de La TresKmille , qui entrait parmi noua à la fleur de poa Âge. Le oooiraste de la jeunesse bnllante du récipiendaire, et de la vi^iUesse vénérable éa direolear , présentait au pi^lte un qpectade intéressant; et l'académicien presque centenaire^ sut tirer de ce contraste le parti le plus heureux t son discours toucha toute l'assemblée; on erejait voir Nestor ( si cette oonyaraisen n'est pas trop fiistueuse ) recevant un jeune gtierrier au canq> des Grecs , et lui remettant entre ks mains des armes qu'il avait portées hii- même avec gloire y mais que l'âge le forçait d'abandonner. Je sens, dit-il au duc de La TremoniHe , toute la reconmùssance que je vous dois. L'hommage que vous venez de rendre à M. le maréoial d^Estrées, votre prédéœsseùr, en ne me imissant plus rien à dire , me soulage et mi(s console é Et cmfimeni une voix si €jffa)^ hliepar les années aurait^elle pu célébrer dignement tant de vertus et tant de gloire^ Hélas! Villustre nom qu'il portait vient de s'éteindre dans la mut du tombeau. Je sens que^fe m'at^ tendris à cette triste réfleasion. Il ne me reste q^à baigner de larmes la respectable cendre que vous venen dt eowmr dé fleurs. La différence des hommages que nous lui reftdcms est msértié à celle de mas dges. M.' de Sahst-Anlaire -vit périr trois ani après le jeune con£here auquel il espérait si peu de^ survivre 9 et il en pleura la perte comme s'il eût été du mékne Age $ sensibilité as» ses rim ches les vieillards , qui, devenus , par leurs infinnités et par leurs besoins, plus personnels et pins concentrés dans ce qui les touche y éprouvent quelquefois , ei» perdant leors amis mékne^ la consolation secrète de jouir encore de 1^ vie, et de subir quel** ques momens plus tai4 la loi commune de la nature.* ' N'être académicien avait un iils , qui épousa la fiHe de madame la marquise de Lambert. Cette femme , célèbre par son* esprit ; réunissait cbes elle la soiciété la plus choisie des gens de lettVei et des gens du monde. Les uns y portaient le savoir et les lu-* mières , les autres cette politesse et cette urbanité que le mérite même a besoin d'acquérir, s'il veut obtenir l'affection en forçant à l'estime. Les gens du monde sortaient de ehei elle plus éclai*res , les gens de lettres plus aimables. M. de Sâinl-Aulaire était dans cette société le lien mutuel de ces deux dasâes d'honounes ,.

5t96 ÉLOGE

asses peu faites poar traiter ensemble j n elles ne ironvent no interprète commun qui les rapproche. Celui qu'elles avaient ches madame de Lambert parlait également bien leur langage, et il eût ëté difficile de dire à laquelle des deux classes il appartenait le plus. Son talent ppur la poésie , jusque-là muet et timide , fut mis en action, et, pour ainsi dire, en valeur par les taleos qui l'environnaient. Il osait lire à ces juges éclairés des vers qui.iui coAtaiàit moins que les leurs, sans en être. plus négligés, et dont le tour élégant et noUe obtenait tous les suffrages. Il passa dan* cette* maison si aimable plus de trente années, jusqu'à la mort de madame de Lambert, qui , dans un Age tres-avancé, fut enlevée au monde et aux lettres, et.plenrée de tous ses amis , comme. s'iU n'avaient pas dû s'attendre à la perdre. M. de Saintr Aulaire ne s'en consola jamais ; il lui restait néanmoins pour ressource une autre société , dont il jbuissait déjà quelque temps avant cette perte , et qui n'était guère moins assortie à ses talent et à son goût. Madame ila duchesse du Maine, quoique femme et princesse (6) , aimait, non par fantaisie ou par vanité, mais sincèrement et presque avec passion, les sciences, les lettres et les. beaux-arts ;. elle rassemblait à Soeaux ce qu'il y avait de plus illustre p9r la naissance et de plus distingué pac l'esprit. M* de &intn4ul«îre devint l'Ame de cette société, dont il était dé)à, p^r son Age^ le doyen et conune le patriarche. U présidait à toutes les fêtes, il les animait, il en augmentait l'agrément par les vers pleins de giAces et de galanterie qu'il faisait pour la prinr ces^é. Ces vers montraient à la Ibis et l'esprit aimaÛe du poète \ et le talent aveclequel il savait l'ajuster aux circonstances, et le goât qui ea saisissait Fà-propos. Car si le propre du génie est de créer en grand , celui de l'esprit dans les petits ouvrages est d'ir maginer, celui du talent, de mettre en oeuvre, et celui du godt, de mettre en place. Madame la duchesse du Maine appelait M. de Saint-Aulaire son vieux berger; il fut poète pour elle jusquMi cent ans. comme Aniicréon l'avait été jusqu'à cet Age. On a même retenu quelques uns de ces yers dont la princesse était l'objel., honneur- peu ordinaire aux poésies, de société , des? tinées presque toujours à périr dans le cercle étroit oii elles çot été appleudies. Quoique, ces vers charmeus soient trèsrconnqs, qu'on nous permette de les rappeler ici pour ceux qui pourraient les ignorer. Il soupait avec elle à Sceaux , elle l'appelait son ^poU. Ion, et voulait savoir de lui je ne sais quel secret, sur leqiiel elle le pressait avec l'impatience de son sexe et l'autorité de S09 rang. M. de Saint-Aulaire lui répondit \

La divinitë qui s^amnie

A me demander mon secret ,

DE SAINT-ADLAIRE, «97

Si j Vui» Ap<41im , ne senit point ma moM ; Elle ferait Th^lit, et le jour finirait.

Voltaire a cité avec de justes éloges , dans un de ses ouvrages , ces jolis vers, oii'la galanterie s'exprime à la fois avec tant de liberté et de décence, de familiarité et de mesure. Ce suffrage du plus célèbre écrivain de nos jours ' doit consoler l'ombre du marquis de Saint^Aalaire des rigueurs de Despréaux. Si Phumeuï^ )'a condamné par la bouche d'un grand ppete , les GrAces l'ont absous par celle d'un autre.

Ces mêmes Grâces ne désavoueraient pas une petite pièce que M. de Saint-Aulaire adressa , dans sa quatre-vingt-dixième ai|née, au cardinal de Fleury. Ce ministre, en lui envoyant l'or^ donnance de ses pensions, lui mandait que le roi ne prétendait pas les lui payer au-delà de six vingt ans. L'aimable vieillard répondit par un rondeau , où il faisait en même temps l'éloge de la cour de Sceaux qu'il habitait, et celui du vieux ministre , qui soutenait alors la guerre contre l'Empire et la Russie.

êsix YÎngts ans Yooloir que je limite e mon hirerla courte d^crëpite.

C'est ignorer que par enchantement A notre cour * les jours passent si rite , Que les plus longs ne sont que des momens^ Qaand tous aurex chasse le Moscorite, Et rabaissé Torgueil des Allemands, On Toudra Toir quelle en sera la suite

A six Ttng'ts ans.

Nos pastoureaux enchantés et dormaas.

Sous les berceaux q^ue notre fée habite, Attendront là ces grands érénemens , Et le comptant de leur^ appointemens ; ' Car, monseigneur, tous nVn secei pas quitte

A six vingts ans.

Quand M, 4ç 3ai.nt-ALulaire fit le rondeau qu'on vient d'en-? tendre % ce genrç de poésie n'était plus à la mode , mais il eut assez de goût pour sentir combien si^ naïveté le rendait propre à servir de passe-port aux louantes qu'un vieillard .philosophe voulait donner s^ns fadeur à un vieillard tout-puissant ; et le^ ron-. ^e^u fut si à pi^opos rajeuni pour cette circonstance , qu'il sembli^ un çiomeot n'avoir point vieilli.

Ou voit par cette petite pièce que M. de Saint-Aulaire n'oubliait aucune occasion de rappeler dans ses vers la fée qui régnait à Sçeau]^ y et la vie pastorale qu'il menait auprès d'elle. L'espèce

• f^oys*, dans le SiècU de LomU XIV ^ par Voluhre , le Catalogue de% QHieun, ' * A la cour de Sceaux.

itfi 1ËL06E

de gravité que doit se prescrire rfatstorien de rAcadémie , ne nous permet pas d*égayer cet éloge par un grand nombre de vers qu'il adressait ii madame la duchesse du Maine. Nous nous bornerons à une chanSon plaisante, mais en mâme temps ( ce qui demande grâce pour etie à cet auditoire ) pleine de sens et de raison, ^'il fit sur-le-champ an milieu d'une conversation comiquement sérieuse. La princesse, déteoninée cartésienne , dissertait un jour sur les tourbillons, la matière subtile et l'attraction , avec un étalage de raisonnemeas que M. de Saint-Anlaire désirait de voir finir. Berger ^ lui dit-elle enfin, vous ne dues mot sur tout cela; qu'en pensez^vou^ ? Il répondit à l'ins« tant, et sur un air connu :

Bergère y dëucfaoni-nont

De Newton , de Deseftrtet ; Cet deo^ etpètcê de fooif

N'ont jamais tu le desaoni Det cartes, des cartes, des cartes.

En passant au poëte , comme une licence tres-pardonnable dans une chanson, les deux espaces dejbus, qui^e sont là que pour la plaisanterie et pour la rime , ce peu de mots renferme plus de vérités qu'un tas de volimies dont les auteurs ont prétendu raisonner, et ont cru savoir quelque chose. Le Misanthrope de Molière, déjà cité dans cet éloge, qui préftre une vieille chanson au sonnet précieux d'Oronte, eût sans doute préféré celle de M. de Saint- Aulaire à ce charlatanisme si commun de nos jours, qui annonce d'un stjle fastueux, dont se moquent les gens de goût , des idées creuses , dont se moquent les {diilosophes.

C'était avec cette gaieté que M. de Saint-Aulaire repoussait l'ennui qui se glissait quelquefois à Sceaux comme ailleurs, nonseulement par la destinée trop souvent attachée aux lieux que les princes habitent , mais encore par le soin que la princesse se donnait , sans y penser , pour attirer cet ennui auprès d'elle ; car jalouse de s'entourer d'une cour nombreuse encore plus que choisie, elle paraissait avoir pris pour maxime le mot de l'Évangile : Pressez^les dt entrer ^ afin que ma maison soit pleine^ M. de Saint-Aulairé, fatigué un jour de la société bruyante et insipide dont il la voyait assiégée, osa lui demander ce qu'elle faisait d'une compagnie qui lui convenait si peu : Berger^ répondit-elle, y ai te malheur de ne pouvoir me passer des choses dont je n'ai que faire* Il payait cette liberté, que la princesse lui donnaijl de la contrarier quelquefois , par toutes les complaisances qui pouvaient lui être agréables. Madame la duchesse du Maine, sincèrement et même scrupuleusement retigiense, était

DE SAINT-AULAIRE. OigQ

fort attachée à quelques pratiques de dëvotioii, qui sont moins de précepte que de conseu. Elle exigeait que son vieux berger s*j soumit comme elle y et il s'j jn^étalt de bonne grice. Ma bergère leveut, disait-il; cefCestpas la peine de la chagriner pour si peu de chose»

M. de Saint-Axdaire , en possession de hasarder à Sceaux tout ce qui pouvait rompre la monotonie d'une conversation trop uniforme, s'égayait même quelquefois aux dépens d'une petite société choisie I que ipadame la duchesse du Maine avait détachée de la fibule , et qu'elle appelait sa petite cour. Quoique notre académicien en Âkt le chef, et , pour ainsi dire , le président , il se permettait de légères plaisanteries sur la continuité des adulations dont la petite cour enirrait la princesse , qui n'avait pas le courage de les repousser , et sur l'écrit que cette société cherchait toujour», mais que cependant elle trouvait. Aussi était-elle appelée les gaïhres du beUesprit, par ceux qui n'y étaient pas admis, et même par ses propres membres. M. de Saint-Aulaire , dans un de ces momens de causticité plus gaie que maligne, que les rameurs ses compagnons éprouvaient quelquefois de sa part , adressa à madahxe de Lambert les vers suivanà sur cette douce ga&re dont il était \e patron i

Je sois l«ft de Tetprit, il ne met co courroux.

Il me reoTerse la cervelle :

Lambert , je Tafs chercher un aiile ches tooi »

Entre La Motte et FonteneUe.

La cour même de Sceaux applaudit à cette épigramme plaisante et de bon goAt. Dana le fond, M. de Saint-Aulaire, tout fSté qu'il était à Sceaux, préférait la douce liberté dont il avait joui ehes madame.de Lambert. Il avait plus besoin de se laisser aller sans contrainte h sa disposition bonne ou mauvaise, que de^ faire des frais importuns pour la satis&ction de sa vanité ; ches soB andenna amie , fl loi était permis d'être négligé quand il le voulait; ches sa bergère, il n'osait l'être; la conversation avait an suprême degré, ches madame de Lambert, lé vrai mérite qui- liyî est prc^re , cehn de n'avoir ni top , ni caractère exclusif, et de flfltter , pour ainsi dire , au hasard avec un désordre aimable; chez elle on était, sans inconvénient, gai on triste, parleur ou taciturne, spirituel on dispensé de l'être; à Sceaux, M. do Saint-Aulaire se plaignait de ne pouvoir pas , disaii-'il , être bête quoid il Saurait trouvé plus commode ; c'est ce qu'il répétait souvent aux gens de lettres qu'il avait connus dans l'one et l'aur tre société ; ils partageaient d'autant plus sincèrement %t$ regrets sur celle de madame de Lambert, qu'ils les sentaient encore plus

3oo ÉLOGE

vivement que lui. Les sociëtës de cette espèce, qu'une femme d'esprit et de bon goût anime etprëside , sont devenues pour eox plus rares de jour en jour ; et depuis peu d'années encore , ils ont fait en ce genre des pertes irr^rables , quoiqu'ils aient peat» être plus besoin que jamais d'un pareil nœud , qui les réunisse y qui les accoutume à se ménager par des égards mutuels, et, s'ils le peuvent, à s'aimer, ce qui , par mimicvrs est le poiptie pluf difficile.

Les vers de M. de Saint- Aulaire au cardinal de Fleury, que nous avops rapportés, ne sont pas les seuls qu'il ait faits pour ce ministre, dont il était l'ami depuis long-temps , et l'ami le plus désintéressé. Le cardinal , presque aussi âgé que notre acadénxi-r cien, et chargé à quatre •? vingts ans du gouvernement de la France , soutenait le fardeau d'une si grande place avec cette li<«> berlé d'esprit qui suppose ou un génie maîtrisant les circonsr tances, ou une philosophie supérieure aux événemens, ou quel-r quefois une apathie, heureuse au moins pour celui qai ep est pourvu , si elle ne l'est pas autant pour le bien des ajSaires. H trouvait le temps, au milieu de ses occupations, d'écrire à M. de Saint-Aulaire des lettres pleines de grâce et de gaieté, qui ne restaient pas sans réponse. Le style épistolaire , ce style dont Içs gens du monde et les femmes pourraient donner des leçons à plus d'un bon écrivain , était le talent particuKer des deux vieillards ; un troisième, à peu près de leur âge, et qu'ils aimaient tous, deux , l'illustre Fontenelle , se trouvait quelquefois en tiers dans ce commerce. Il écrivait un jour au cardinal de Fleuiy : Mon^ seigneur, parmi toutes les dignités dont vous êtes revêtu, il vous en manque une que je possède ^ et que je vous souhaite, à con-r dition que j'en jouirai long'-temps encore. Cette dignité est ceUc de dojr^n de F Académie Française. Le cardinal répondit: Deve^ nir doyen , fy consens, mais non pas à F être (7).

M. de Saint-Aulaire n'était pas tellement borné à la poésie légère , qu'il ne lui échappât quelquefois des vers plus sérieux , et même aussi bons que s'il n'en avait jamais fait Vautres. Nous en citerons quelques uns, tirés d'une assez longue pièce* aussi intéressante par le sujet* que par le sentiment honnête qui l'a dictée. Cettepièce est ime réponse à l'ode de La Motte , 011 cet au«* teur prétend que Vamour^propre est le mobile de toutes nos octions* M. de Saint-Aulaire crut trouver au fond de son cœur un principe plus noble des vertus humaines. Il peint tons les héros à^ Gbanips-Ëlysées , alarmés et indignés de ce qu'on prête à lenv

grande âme un motif si peu digne d'elle :

PKne , de ce fa<frofl , de ce Trajan modeste , I>)e peut voir tWIir les sipcéree vertus^

DE SAINT'AULAIRE. 3oi

Je ToU gronder Gaton , je tou frémir Brûlas , Et Pykde embraiier Oreste (8).

Et quelques vers après x

RaMorei-TOot , mAnes illatires;

En Tain on tous ditpate un rang Acqois par tos traranz , payé par TOire lang ,

Kéréré depuis unt de lustres.

Quand les faibles mortels entendent raconter

De TOS faits IVtonnante histoire ,

La peine qu'ils ont à la croire.

Vient de leur peine à Pimiter;

Et le comble de rotre gloire #

Est qu'ils en paraissent douter. ^

n ùe tious appartient pas de décider la question ptûlosophique qui partageait le marquis de Saint- Aulaire et La Motte; il serait Âcheux pour la nature humaine que La Motte l'eût trop bien appréciée , et que cet amour-propre , la source de tous nos vices, le fiit aussi de toutes nos vertus. Peut-être néanmoins pourraiton montrer ce principe sous une face qui, eti lui laissant ce qu'il a de vrai , lui ôterait ce qu'il parait avoir de révoltant. Peut-être serait-il permis de dire que , pour rendre à nos semblables ce que nous leur devons , il nous suffit d'être éclairés par un amour bien entendu de nous-mêmes , et par une connaissance réfléchie du véritable intérêt que nous avons à être vertueux ; mais quand on supposerait que M. de Saint-Aulaire a cherché dans une métaphysique trop épurée la source de nos bonnes actions , on devrait le louer d'une erreur si respectable. En pareil cas, l'homme vertiîeux doit se consoler quand il se trompe , et s'affliger quand il a raison.

Notre académicien mourut le 17 décembre 174^» ^gé de cent ans moins quelques mois (9). Son ami Fontenelle est mort quinze ans après au même âge , et tous deux ont dû leur longue vie à la même cause , à cette philosophie douce et paisible , qui ne prend aux événemens que l'intérêt jiécessaire pour remuer doucement ^ notre âme, et jamais pour la troubler; tranquillité vraiment désirable, dont l'effet est de procurer une vie exempte de- douleur, une vieillesse longue et saine , et de nous mener en paix et sans trouble au terme de notre carrière. Cette disposition , accordée par la nature à trop peu d'individus, constitue peut-être le vrai^ bonheur de l'hoomie, si le bonheur consiste moins dans les émotions violentes et passagères , que dans la jouissance calme et durable de notre existence, de nos sens , de nos plaisirs même ; semblable en quelque sorte à la respiration doût nous jouissons •ans délices , mais dont nous ne pouvons être privés sans éprou« ver une situation pénible et malheureuse (10).

3o3 ÉLOGE

M. de Saint-Aulaîre consenra jusqu'à son deraier moment la tranqaillitë qui le rendait si heureux^ et la politesse qui le rendait si aimable. Un prêtre le préparait à la mort par des exhortations dont il avait très-peu de besoin , étant depuis long-temps préparé de lui-même à sa fin, et par son âge et par sa raison. Il laissa ce prêtre lui parler long-temps ; et quand il jugea que son ministère était suffisamment rempli : Monsieur, lui dit-il avec douceur, fc vous suis irès^-oàtigé f ne vous suis^je plus bon à rien ? Il se croyait presque aussi nécessaire à la satisfaction du ministre sélé qui l'exhortait , que ce ministre croyait l'être au salut de son âme. •

Cependant, quoiqijje M. de Saint>Aulaire ait possédé toujours son âme en paix, même au bord du tombeau, quoiqu'il sût profiter des ressources que- ses dernières années lui laissaient en«* core, la société et Tamiiié, il convenait avec franchise, mais avec tout le sang-firoid d'un vrai philosophe, que les privations auxquelles l'âge nous condamne , sont la fâcheuse condition attachée par la nature à une longue existence. Un de st% amis , aussi âgé que lui, mab plus chagrin de l'être, appliquait un jour en sa présence à la vieillesse, et à la triste indiiSerence qu'elle nous donne pourries plaisirs, le mot si profondément douloureux qu'un hypocondre disait des vapeurs : Que c'est un état d'autant plus cruel ^ qu'il fait voir les choses comme elles sont; et cet ami ajoutait avec plus d'humeur encore : Que le seul an^antage de la vieillesse éttvk dejinir Vennuyeuse comédie que la destinée nous force à jouer ici bas* Nous nous fâcherions en pure perte, lui dit M. de Saint- Aulaire , contre la destinée y jouissons plutôt sans nous plaindre du peu de biens qui nous res^ tent; a^uons seulement que Cicéron a beau plaider en fasfcur des vieillards, et que si on était le maître du choix, onpréfé^ rerait de rester jeune; il aurait pu ajouter , en sage qui apprécie les biens et les maux sans les exagérer ni les affaiblir , que la philosophie s'est donné bien de la peine pour faire des traités de la vieillesse et de l'amitié, parce que la nature fait toute seule ceux de la jeunesse et de l'amour (i i).

NOTES

(i) QuiiU) notre académiden parlait ainsi de rhoaoeur que Voltaire faisait à son siècle , ce grand homme n*avait encore donné ni Mérope , ni Mahomet y ni Sémiramis^ ni Rome S€Ui\^e, ni r Orphelin de la Chine, ni Tancrède , ni celle Histoire générale, écrile par Jes Grâces

DE SArNT-AULAIRE. 3o3

BOUS k dict^ de la I^iloec^hie , ni ce» romana dcmt la lectiv^ ctt aï piquante , m cent piiees âifidi^ en Yen et en prose » dignes de celle» qui les avaient précédies. Ainsi M. de Saint-Aulaire arait encore plus de raison qu'il ne croyait , quand il disait avec douleur, plus de trente ans avant la siort de cet écrivain immortel , que sa perte laisserait dans notre littérature un grand deuil et un grand vide. De quels sentimens <^po8és n'aurait pas été a&cté M. de Saint-Aulaire , s'il avait vu , k trente jours de dbtanœ , l'apothéose de Voltaire au théâtre , et les honneurs funèbres refusés à ses mânes?

(i) Notre académicien se raf^pdaît encore avec plaisir , dans se»der* nières années , les ressources que lui avait procurées l'étude dans le triste château de ses pères. « J'avais besoin, disait-il à «a ami, de' cet objet d'intérêt dans l'espèce de désert où se trouvait mon âme^ au centre de la sodété vide et importune à la fois que j'étais forcé de voir et de souffrir. L'étude était pour moi un soulaganent indbpensable â l'ennui qui , sans elle , m'aurait lentement oonsomé ; encore fallait-il dérober ce plaisir secret à mes imbéciles compatrbtes; ils m'auraient regardé et traité comme une espèce de sau- Tage qui ne parlait ni n'entendait la langue des hommes. » Une seule diose , ajoutait-il , m'amusait dans le spectade , d'aile leurs si fastidieux pour moi , des automates dont j'étais investi ; c'était de les voir dédaigner/ le génie et les talens d'aussi bonne foi que s'il n*avait tenu qu'à eux de les posséder. » On ne trouverait peut-être pas la même bonne foi dans le mépris dont certains hommes fastueusement décorés ont quelquefois gratifié les lettres. Ce mépris pouvait bien n'être en eux que le masque ée la haine ; car la vanité pusillanime feint de mépriser ce ^'elle craint > et ceux des gens de lettres qui sentent la noblesse et la dignité de leur état , sont redoutables à la sottise importante ; elle n'a pas besoin d'un discernement bien raffiné , pour se douter du profond dédain ou eDe est auprès des hommes éclairés , même lorsqu'ib hii en gardent le secret ; et le mépris , de la part de ceux qu'on se voit forcé d'estimer , est de toutes les o£fenses cdle qui se pardonne le moins.

(5) Dèspréaux se trouva un jour en tiers avec MoHère et im ami de Chapelain. Cet ami se crut charitablement oMgé 'de défendre ; tant bien que mal , contre le satirique , je ne sais quel endroit de la £u^ cette. Despréaux lui avait répondu à peu près l'équitalent de ces vçrs , que Molière fit dire depuis au Misanthrope :

fibrs qn^QQ cobiinandement exprès (du roi ) ne Tienne^ De trouver bons les vers doni on se met en peine , Je soutiendrai toujours , morbleu, qu^ils sont mauvais, Et qu*nn homme esi pendable après les aroir faiu.

// n^y a point, ajoutait-il , de poHce, au Parnasse , si /e ne vois ce poéte4à queique Jour attaché au mont Jburchu. Malherbe avait dit

3o4 NOTES SUE L'ÉLOGE

ayant lui à un jeune magisltilt qui tenait le consulter sur de maufais Ters : Avet-vous eu, monsieur, FaUerrmti¥9 de /aire ces vers oh ^étre pendu ? C'est peut-être ce qui a founû encore à Molière Tidée des Ters suivans qu*il met dans la boudie du Misanthrope :

MaU pour louer wt» Ters, je sois son serTÎtenr ;

Et lorsque d*en mieux faire on n*a pas le bonheur ,

On ne doit dé rimer aToir aucune euTie,

Qu^on n^y soit condanmë Sur peine dé la TÎe;

Le caustique Despréauz aurait j^u trourer dans cette même pièce la satire juste ou injuste du marquis poëte et académicien, contre lequel il était de si mauTaise humeur. Le trait suiTant du duc de Montausier lui aurait fourni cette satire. Un courtban bel-esprit plaisantait un jour ce rigide homme de bien sur le personnage du misanthrope , dont on prétendait qn*il était le modèle. Eh! ne vojre%'^ous pas, monsieur, \\n t^épondit le duc de Blontausier , que le ridicule du poète de qualité vous désigne encore plus clairement/

(4) Pour abréger le récit de Fopposition que témoigna Despréaux à l'élection du marquis de Saint-^Aulaire , nous ayons omis plusieurs circonstances , que nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de retrourer ici. Lorsque notre académicien se mit sur les rangs pour la place Tacante, le grand poëte se tenait depuis long-^temps renfermé dans sa retraite d*Auteuil , ne paraissant plus ni 4 la cour ni à T Académie. RcTcnu de cette fureur de diyiniser son roi, qui, durant les beaux jours de Louis XrV, C'est4-dire , durant près d'un demi-siècle , ayait été la maladie épidémique de la nation , et surtout la sienne , il aTait oublié par désuétude son ancien métier de courtisan , qu*il nVxerçait jamais , disaitil , qu'à regret , mais qu'apparemment il Tpulait paraître exercer ayec plaisir , tant l'excès et l'opiniâtreté de ses louanges laissaient yoîr peu de marques de cette prétendue contrainte. DcTcnu plus indifférent à tout dans les dernières années de sa yie , il ne se permettait plus guère d'épigrammes ni de satires , mais il n'en était que plus ayare d'éloges. Stmyent niéme il prononçait sans beaucoup d'examen , et comme de premier mouvement , des arrêts séyéres et sans appel , dont il ne reyeiiait jamab. Ce fut ayec cette séyérité inflexible qu'il condamna la pièce du marquis de Saint-Aulaire , qui était d'ailleurs une pièce galante , et qui à ce seul titre , quoique la décence y fût respectée, blessait l'austérité religieuse dont le satirique se piquait dans ses mceurs , et surtout à la fin de ses jours, n refusa donc à Fauteur de cet ouvrage (qu'on nous passe le parallèle , car toutes proportions doiyent être ici gardées ) la même justice qu'il aTait refusée si long-temps â Quinault , en l'appelant un poète fade et doucereux , et que depuis il refusa bien plus dureroetit encore â l'auteur de bhadamiste , en le mettant au^essoils des fiojer et des Pradon. L'inexorable Aristarque , pénétré sans doute de cette maxime , qui n*a plus qu'un momenl à vivre, n'a plus rien à dissimuler, avait hautement déclaré que le jour de l'élection il riendrait exprès d'Auteutl à

DE SAINt-AULAIRE. 3o5

rAcadëmie, où il ne par&issait plus depuis long-temps, pour réclamer centre un st mauvall cboèr» Un de ces écrivains dont la médiocrité tâche de se faire distinguer dans la foule ^ en se. couvrant , pour ainsi dire , de la livrée des hommes célèbres , et enxecueiUant les miettes qui tombent de le»r table , Fauteur du BokBjOUUt , qui a compilé , sans beaucoup de discernement pour la mémoire de Despréau;c^ tout ce qui peu( être pour Ibi un sujet d'éloges ou de reproches » est le garant qui nous assure (et qui le sayait de Despréaux Inî-nième) que le pocte irrité tint pan^e, et vint donner au poëte de^Oalité cette malhonnête boule noire , que des académiciens gens de lettres ont eu le généreux procédé de réserver, en cette occasion, pour leurs semblables. Celui de ses confrères dont les modestes remontrances ne purent adotUjcir son fiel , était Fabbé de Lavau , qui lui-même de très-bonne maison , et auteur de quelques vers médiocres , se croyait plus intéressé que personne à prétendre que les vers d*un poëte de quitté ne devaient pas être jugés avec la même rigueur que ceux d'un poëte de profession.

Si nous en croyons le Boîœana, Tabbé Abeille , autre poëte médiocre , se joignit à Tabbé de Lavau pour fléchir Finexorab|e .Hhadamante de la littérature, et partagea avec son obligeant confrère la brusquerie des réponses du satirique. Despréaux avait pourtant essuyé des sollicitations assez vives en faveur de M. de Saint- Aulairc , et à la tête des solliciteurs se trouvait le président de Lamoignon , à qui , dans toute autre circonstance , il n'aurait rien refusé* Mais les mauvais vers , ou ceux qu'il, croyait teb , ne pouvaient trouver auprès de lui ni paase-port ni sauvegarde.

Voltaire a raconté à plusieurs personnes une anecdote assex plaisante , et qu'il assurait tenir de bonne part , sur la querelle de Despréaux avec Tabbë de Lavau. Selon Voltaire , la pièce pour laquelle. Despréaux venait de donner sa boule noire au postulant^ ne fut point citée à l'Académie par le satirique le jour de l'élection ; il se déchaîna seulement en général contre les mauvais vers du candidat;, et l'abbé de liavau offrit, pour le confondre , d'apporter à l'assemblée suivante des vers du même auteur , qui prouveraient combien Despréaux était injuste. Celui-ci , de' son o5té , promit d'en apporter d'autres qm lui.donneraienl gain de cause. Les deux académiciens vinrent en e£Bbt , munis chacun de sa pièce justi-, ficative , et cette pièce se trouva la même, La singularité du fait nous ferait désirer qu'Û fût vrai ; mais il paraît difficile dé concilier le récit de Voltaire avec celui du Bolmana , et même avec l'artide ot^ cet illustre écrivain parle de, M. de Saint-Aulaire dans son ciatilogue des 'aeteUrt connus dû dernier siècle. H semble résulter de ces deux derniers récits, que la pièce de M. de Saînt^Anlaire fut citée à l'Académie pu* Despréaux dttds la séance de l'élection ; c$ir il l'aceusait d'être non^seulement mauMÛse , mais contraire omâx bonnes mœurs, *

Une pareille imputation exigeait des preuves, et les académâdeBS étaient en droit de forcer leur confrère à les produire sur-^e^bamp , bonnes ou mauvaises , car la cot^oncture était instante; et ils ne pou- 3. • 20

3o6 NOTES SUR L'ÉLOGE

valent , sans violer let régkmeiui ets'evpôso' à un refus de k part du roi , donner leu» t obi à M. de Saint-Aulaire « si f'impotatîoii dout le chargeait De^préatiz avait é«é fondée. M ak la pièce , conime nous Tavom dK f était très-^nesoréfe dans ses «(pressions , quoique galante ; et il parahque les confrères du satirique neie erurent patf dÙigés d^ètre^ en cette occasion , aussi rigoristes que toi.

(5) La pièce du marquis de Skùnt-iàidairè od k grand poëte ae'crvyait attaqué, était une épkre à k kHasige du roi, dakui kquelTe se trou* viaient les vers suivans.

J'aime k k voir bannir la piquante S&tirc , * Qni briguait près de ki la liberté de rire.

£t plus bas :

La Satire dès kra, bonteiife , conaternée , De ses rians attraiu parut abaudoimee.

Despréaux n*avait que trop de raison de soupçonner qu^il était robjet de ces vers ; c*en était bien assez pour le rendre peu favorable au candidat , et pour lui faire juger lé pôëte courtisan avec la même rigueur qu'il avait exercée contre les Cbapelain et les Cotin.

(6) On nous a dit que ces mots , quoique fimme et princesse, avaîetit dlfensé quelques nneft des femmes qui étaient présentes & k lecture, de cet éloge. Cependant, qu^que ékngnés que nous soyons de vouloir leur déplaire , nous avons cru devoir laisser subsister cette plirase , ptfred que iMHis ne croyons offenser ni leafimmes , ni les princesses , en dlsatit que Tamour des sciences , des lettres et âts arts , n'est pas kur godt ordinanre et. dominant > encore lAoins leur goût de passion , comme il Yétidt pour madone k duchesse du Maine. Ce n*est donc point ici un reproche , mais im siropk fait , qui ne doit blesser en ancitne manière kur amour-propre. Si nous dàions d'im roi qu*il n'aima , qu6îquejemieetmontfrque,ià les [Saisir», nikfaste, ni tes fktteurs , cet ékge Mraii-il une ntiûre des jetlnes monahpies ? H signifierait seukniènt qu'A kur «»t diffleUe d'é>Hter Tamour de< pklslrs , du faste et de ràdtiktiim.

(7) Cette réponse âne et kooniqUe du cardinal de Fkuvy était k k fois un souh^ pour lui-même, qui ne foinféideifeÉûh éojta sans vit^re il9flgb4tfin^/ , et peur k philosofâie Font^neUe , qui ne pouvait cesser de ymf^e qu'au moment ou k cardinal serait doyen à sa pkce« D'àilkors, racÉdénieien tfû a l'honneur peu déaiifftfbk d*étredojem de fa coitipagnk, ne doit.» pour l'ordinaire, cet honneur qu'à son grand ^, c'estrà-dire,à k trvle êspéiwute dt mourir bientdc ; et e'est de quoi k eatdiùai n'était point pressé. Nous prions ks kolenn inteti^gens dé nous pardonner ceking commentaire ; car nous serions un peu humiliés qu'on nous appliquât le mot d'un écrivain célèbre : Tout commentateur de

DE SAINT-AULAIRE. So;

bons mois est un soi; ma» on assure qoe dans la séonde publique où nous avons lu cet éloge, quelques uns de nos auditeurs demandèrent ce que le mot du cardinal vmtlmt idae. C'est par charité pour eux qat nous en donnons ici rezplicfttion; et ce serait mal récompenser notre duMnté « que de nous Timputer à sottise.

(8) A la suite de ces irers d*nn intérêt û toacbant , où M. de Saint* Aidaire exprime avec tant de sensibilité et d*éncrgie tout à la fois , l'indignation des ombres illustres contre leur détracteur, il ajoute une comparaison ingénieuse , élégaonent exprimée , mais qui n^est peut* être pas affsez ndi>le pour les béros dont û yiéni de peindre le soulèvement et les alarmes :

Ainsi , qtuind d*im trouble aoiiTcaa

La sage abeille înqt]k^t«fe ,

Avertit sa troope ccàrtee

Dans W« près voisiiu do hameau,

De la republique l«géra

Le tumultueux mouvement ,

Kt le confas bourdonnement

Marquent sa crainte ou sa colère.

Nous n'avons osé risquer ote vers dans le texte de IHiloge , par la raison que nous vfAons de dire : mais ils nous paraisaeiit d« moins assez agréables pour ne pas rester ignorés : les gens de goât décideront si le jugement que nous en portons ioi est trop sévère , ou s'il n'est que juste.

Les sentimens vertueux que M. de Saint-Aulaire exprime dims sa réponse à Tode de La Molte^ étaient le pijiicipe de sa conduite ; et sa vertu toi^ours intacte jouissait de la réputation la mieux méritée. H eut un ûk , dont la fille épousa M. le comte de Beuvron. L'honnêteté des deux familles qui s'unissaient par ce mariage , fit dire & Destouches que c'était un /^/oulflb vêHus, Ce mot fut délayé dans une dixatne de vers très-^médiocres , que nous Oserons cependant rapporter , parce qu'ils étaient l'expression aÎBCère de Topimon publique.

Les moeurs tons les jours dépérissent ,

De père en fib les vices s^établiséent;

Le* droits sentiers né sont goère battus ; Mais aaioard^boi fienvron» Samt^Anlaire s'oniaseiit.

Pour nos nevenX , c'est un plant de vertus.

De U naîtront, et presque sans culture y L'inviolable honneur , la valeur la plus pure , La modeste sagesse et les pmdens conseib ;

QnVM fasse eucor beaucoup de planu pareils ,

Kt )e réponds de la taee future. '

(9) Lorsque nous eûmes le malheur de perdre M. de Saint-*Aulaire , et qu'il fut question de remplir sa place , l'Acadéasse , qui se fait une eipèce de loi de croiser , ,qu*on nçus permette cette expression ^ les races d'acadêmicienk , et de donner , autant que les circonstances le

3o8 NOTES SUR L'ÉLOGE

permettent , tantôt un limple homme de lettres pour successeur à on homme de la cour , tantôt un homme de la cour pour successeur à un simple homme de lettres , voulait remplacer M. de Seint-Aulaire par un écrirain estimable, qui avait Tareu du pubKc. Cet écrivain était Fabbé de La Bléterie , auteur de V Histoire de Julien ^ qui avait eu beaucoup de succès, parce que le public sut gré ât un écrivain, prêtre et oratorien (car Fabbé de La Bléterie Tétait alors) , d*avoir rendu justice aux vertus de cet empereur , en plaignant d*ailleurs son aveuglement , et de n avoir pas débité contre lui ces lieux communs de déclamation , dont quelques Pèresde l'Eglise ont malheureusement donné Texemple. Peutêtre néanmoins cette histoire, qui, dans sa nouveauté, fut presque regardée comme Touvrage d'un philosophe , ne paraltraitrelle {ans aujourd'hui , à des yeux éclairés , que Fouvrage d'un prêtre moins fanatique que beaucoup d'autres. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici , l'histoire de Juhen avait été très-goutée , et pour le fond , et pour le style ; et l'Académie crut en conséquence pouvoir proposer l'abbé de La Bléterie au roi , suivant la forme des élections ordinaires. Malheureusement celui qu'elle proposait avait eu la simplicité de prendre quelque part aux querelles du jansénisme , auxquelles on attachait encore » il y a trente ans , quelque espèce d'importance. Ce parti , dont le nom , autrefois redouté , est aujourd'hui presque ridicule , était alors regardé à la cour du même oeil que l'Ont été depuis ceux qu'on 9i^^^e phUosophes , et qui, fort éloignés des chim^es et des cabales du jansénisme, n'en ont pas moins succédé à la haine violente qu'il a si long-^mps éprouvée. Le roi , prévenu par l'évêque de Mirepoix , Jean-François Boyer (qui , depuis la mort du cardinal de Fleury pétait à Versailles le protecteur de la saine doctrine) , apprit que le candidat proposé avait donné son suffire à je ne sais quels miracles dont on ne parle plus; il refusa donc d'approuver féleotion, et ordonna à la compagnie de lui proposer^in autre sujet. Nous avons vu disais les notes sur l'éloge de l'abbé de SaftitrPAre , que le crédit du même prélat fit refuser à la mémoire de ce vertueux écrivain les honneurs académiques. C'est encore à lui que l'Académie peut reprocher d'avoir fait exclure l'auteur de la Métromanie, qu'elle voulait domier pour successeur ât l'archevêque de Sens , Jean^oseph Languet , et qui avait malheureusement composé , dans sa première jeunesse , une pièce licencieuse , oubliée depuis plus de quarante années. Yoilâ donc de nouvelles preuves de ce que nous avons dit dans un autre article , que plus d'une fois des raisons dirimantes ont ou gêné les vues de la compagnie , ou repoussé son sufl&*age. Nous ne sommes point étonnés que les Zoîles de la httérature ferment l'œil à cette justification , mais nous le sommes que l'auteur de

équité ni à sa reconnaissance. En réclamant la justice qu'il nous a refusée , nous la rendrons nous-méines à ce pieux évêque de Mirepoix, dont la compagnie a peut-être eu quelquefois & se plaindre ; nous louerons

son attadiement pour la religion y son respect pour les mœurs , la droiture et la pureté de ses intentions ; nous regretterons seulement que sa ▼ertu ait souvent manque de lumières , et qu*il n^ait pas été aussi exempt de préventions , qu'il Vêtait de fiel et d*hypocrisie. Puissent ceux qui Font imité dans ses imputations contre des écrivains estimables , n*avoîr pas mérité de plus grands reproches ! Puisse FAcadémie , qui n*a que trop éprouvé Famertume de leur zèle , pouvoir au moins en louer la sincérité !

(10) Ce mot si tristement philosophique sur des vapeurs , a déjà été rapporté dans Fartide d'un très-vaporeux académicien , Fabbé Testu de Belval ; le mot est de Fabbé Mongault qui , dans ses dernières années , fut aussi très-cruellement tourmenté dans cette maladie , situation d'autant plus flcheuse , qu'elle excite rarement la compassion des autres , par cette ridicule raison , qu'il y a plus de douletir que de danger , comme s'il n'était pas aussi triste de souffirir que de mourir. Nous avons dit dans l'article du cardinal Dubois , quelle était la véritable cause des vapeurs de Fabbé Mongault ; elles avaient leur source dans une ambition mal satisfaite , et pour ainsi dire , rentrée, qui le dévorait au dedans. M. de Saint-Aulaire , pour son bonheur , n'avait jamais connu cette passion ; mais il avait connu et goûté les plaisirs , et pardonnait avec peine à la vieillesse de les lui avoir enlevés ^ quoiqu'il se soumît en sage à cette loi de la nature.

(i i) Le grand défaut des ouvrages que les philosophes ont écrits sur la vieillesse et sur Vamitié^ c'est qu'ils y ont exagéré la philosophie, et Font afiaiblie en Fexagéranti La vieillesse est très-respectable ; mais c'est un honneur que la jeunesse ne lui enviera jamais. Ces philosophes ont voulu de même célébrer Y amitié aux dépens de Famour ; ils devaient se borner à nous offirir l'amitié , toute estimable et toute désirable qu'elle est , comme un simple dédommagement , une espèce de pis aller à ceux qui éprouvent les chagrins de Famour , ou qui ne peuvent plus en goûter les plaisirs. Ypltaire, après avoir peint avec une douce mâancolie le vide que Fâme éprouve dans Fâge ou l'amour nous abandonne, ajoute à cette peinture affligeante tout ce qui peut Fadoudr, mais non pas FefEacer. ,

Do ciel alors daignant descendre ^ L'Amitic vint à mon secours ; . .

Elle était peot-étre aossi tendre , Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle , Et de sa lumière éclairé , Je la suivis, mais je pleurai De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

• Yoîlà une philosophie vraie\ parce qu'elle est simple et sans, effort. Voilà un tableau intéressant^ parce que les couleurs n'en sont point outrées. Parlez de même de la vieillesse ; avouez le malheur de n'être

lia NOTES SUR L'ELOGE, etc.

plusicuD« : mai» offipoi à ceux qui ne le lool fkm , U$ comoUCioiu qoe- U nature leur laisse ; des peines moins violfâuf « pur U raisoa même r|ue les plaisirs sont moins piquans « une «ppréciatioii plutsaÎDede tous les objets qui agitent les bommea , une jouissance moins vife sana doute « mais plus paisible de notre existence* Tout ce que vous ciireB 4c plus sortira de la vérité et de la nature.

ses

Bâaî

ELOGE DE GEDOYN '

\^if trouve son éloge dans les mémoires de Tacadémie des belleslettres, dont il était membre. Nous n'entrerons donc dans aucun détail sur sa personne ; mais nous croyons devoir rapporter ici quelqi^s morceaux remarquables de ses ouvrages* Ces morceaux font d'autant plus d'honneur à l'abUé Gedojn , que noua n'aurons besoin, pour y donner d^ la valeur, ni de flatter, mi d'exagérer ; car nous nous bornerona k le faire parler loi*aiérae , et il sera^aui&saminent loué par ce qn^on va lire.

Il était prêtre ; il avait été jésuite ; il était pieux, il était savant : on va voir néanmoins qu'il n'avait ni les préjugés de sa robe , ni ceux de l'érudition ; qu'il voyait le christianisme en prêtre éclairé et en philosophe dtoyen , et qu'il était aussi exempt du fanatisme littéraire que du fanatisme religieux '»

« n me semble , dit-ii , que les instituteurs de la jeunesse (ont » trop dépendre lesmœursde la religion. Je m'explique» Quelque M soin qu'on prenne d'inspirer des sentimens de relîgM>n aux u enfans, il vient un âge oii la fougue des passions, le goAt du » plaisir, les transports d'une jeunesse bouillante, étouffent ^ ces seutimens. Alors un jeune homme ( je parie <|e ceux qui ». ont k vivre dans le grand monde) se eroit tout permis ; il de- >* vient un composé de tous les vices , sans presque aucun mé- » lange de vertu.... 3i on lui avait dit que les mœurs sont de »» tout pays et de toute religion ; que Ton entend par ce mol ces » vertus morales que la nature a gravées dans Je fond de nos »• cœurs, la justice , la vérité , la bonne foi , Fhumanité ^ la M bonté, la décence ; Aine ces qualités sont aussi essentielles à

' Chanoine de la Sainte-<^^Ue de Pans, abbc de Beaogenrj, de TAca-

demie royale des Inscriptions et Belles-Lettres , ne à Orléans , le 17 jnin 1667 ;

rocn le a5 mai 17199 à la plftce de Jaequct^Loais Valoa, loarqMs de Hi-

meure; mort lo 10 août 1744*

" Voyci Ici O^tu^res dii'ctses de Tabbc Gedoyn. Paris, 17JJ, ia-ia , p. 47 et siiir.

ÉLOGE Dï GEDOYN. 3ii

» rhomme que la raifon m^e doni elles sont une émanaiioa ; N ce jeune homme, eu «eeouant le jeag de la religiea , ou en » 6'en faisant une à .sa mode, conserverait an moins ces vertus » morales f q^i) dans ta suît($y poorrai^l le rajqpvocker des M yertusi chrétiennes ; mais parce qu'on ne lui a -prêché qu'une » religion austère , tout tombe avec cette religion, m

La conséquence naturelle de ces réflexions , conséquence qu'un célèbre magistrat n'a pas craint d'en tirer * , c'est qu'il serait nécessaire, dans l'éducation particnKë^e et pnMique, de séparer absolument la religion d'avec la morale ; I|^ mœurs j gagneraient 9 la f eligion n'y perdrait rien ; et çem qui auraient secoué le joug de la foi , fidèles au mioi^s anv lumières de la raison ^ conserveraient des priqoipf s df vertu qn'ils devraie|»t n^qnement k ces lumières.

D^ns un autre endroit , l'abbé Oedoyii s'exprime de la ma<ir nière sniy^e sur l^s avaa^gesqud Ieeh|[istianism#noiis a pro*> curÀ '. « ^ons nous criions beaucotip plus éplairés que les » anciens I parce que nous pensons mieux qu'eux sur certaines » matières , c^mme Fw^é d'm Dimi , h Providence , Vimmarm » iKiUté ék Féme, le 9çw&^ii bien , eic« Itien de plus ii^uste t H nonn fMons honneur à netre jesptit des lumières que nous » devons ^Iliq1|em<lnt k notre religton. Si elle ne nous avait pas >• appris qu'il n'y a qu'un Dieu , et qu'il ^p^uveme tout, noua » serions » evec ^çetie pTét^d^e sippériorité d'esprit , comme les m Gr^s e^ les BLomaim? flotta^ entre les différentes chinions » des philosophe^ » ou nous dopnerions r «^^ ^ vulgaire , dans » tout ce que les Ihbles ont de plus absurde. Le christianisme^ I» qne nous iMrons au le bonheur de sucer avec le lait, dirige et » fine nos idées» uqs senlimeasv nos mœurs, en un mot, notre M façon d'agir et dépenser. »

Qu'on nous permette oue observation bien natuitelle sur les deux passages qu'on vieM de lire. Si un philosophe osait imprimer aujourd'hui fue e'çu un gtand inconvénient dans rédu^ eaiùm moderne djr méter i oomme Pon /aie , la religion à la morale ; s'il ajoutait ^ue êonf k /lambeau de la nMlaiion, mms ploierions de limihes s^^«n|e# ni $m Funiiédun Dieu , m àttr la Providence , ni snr la êfdi^ualitii fit rùnmortalité de Pdme ; il ne dirait vîen que l'abbé Gedoyn n'ait dtl , il j a phu de qna«i rente ans, slems exciter aucun scandale^ saaas mériter même aucun reproche; rien que de très-Hraisonnable , de Ires-évident même, de très-utile enfin aux progrès de la morale , et de très-

' Voyes VEssai sur tÉducaiio», i^r^enl^ par N. de Lk Ghslouii «u pat- Icqiienf de^retaRne.

' ikiif. p. ia6 ei 127.

3ia ÉLOGE

honorable au cbristiaDÎsme : et cependant de quels anathèmes ce philoso|^e ne serah-il^as Tobyet? on le traiterait comme ce pauvre animal de La Fontaine', -qui représente en vain à ses maîtres, qn*il n'est 'pas -plus obligé qu'eux de veillera la garde de la maisMi. '

.Son riisonncmçiit pooTaît itxc Fort bon dans la bouche d'an maître ; Man n*éiânt que d'un dmple ckiea ,

On trouva <qn'il ne valait rien (i).

Les passages suivans nous apprendront ce que pensait P'abbe Gedoyn du mérite de quelques auteurs célèbres de Fantiquite. Après avoir parlé de Finfinence de la musique des anciens sur la poésie, il'ajoute : « Cest ce qui me fait croire que nous ne pou-* M vous plus juger de la beauté des odesdePindare * ; proposition » qui ne plaira pas aux admirateurs outrés des anciens, mais » qui n'en ^ pas moins vraie : car toute poésie qui est faite pour M le cbant , et qui ne s'y peut plus mettre, a dès \k perdu la » moitié de son prix. Je suis persuadé que Pindare était un grand » poète ; mais c'est sur la foi des écrivains de l'antiquité qui » nous l'ont donné pour tel > et qui s'y connaissaient bien. Ceux » qui l'admirent aujourd'hui, ne sont que l'écho des anciens. » Leur admiration n'a d'autre fondement que le préjugé. U faut » toujours être de bonne foi avec soi'-méme ,. et ne pas s'imaginer » ^vcÂr parfaitement ce que l'où ne peut savoir qu'à demi.

» Il faut convenir , ajoute-t41 dans un autre endroit ^ , que » la poésie lyrique des anciens , soit grecque , soit latine , ùlU n peu d'impression sur nous : cela vient sans doute de ce qu'étant » jeunes , nous avons pris du goût pour leurs vers hexamètres , » et point du tout pour leurs vers lyriques , dont la mesure et » les règles nous sont peu familières, bien moins encore les » finesses. Par cette raison , l'harmonie des beaux vers d'Homère » et de Virgile nous plaît infiniment^ pendant que ces dithyw rambes libres et hardis de Pindare , qu'Horace admirait tant y » ne frappent seulement pas notre oreille , et que nous ne tenons M a«cun compte à Horace lui-même de ce que ses odes ont de n plus lyrique. Il n'y a personne qui ne sente qu'en plusieurs M. de ses odes il a voulu imiter Pindare , même par des digres- >» sions et des écarts que QuintiUen traite d'heureuses hardiesses , M et qu'au contraire en d'autres il ne perd point de vue son M sujet; il est plus juste et moins pindarique : mais au milieu A de cette différence la beauté des vers nous échappe.

' Voyes la fable du Fermier, du Chien et du Renard, liv. XI , (abL 3. ' Essai sur V Education , p. 1 18.

^ IbiJ. r- «il *-'ï »i5.

DE GEDOYN-

» Je ne coiiseilierais à personne , xlit-i| ailleurs , de traduire » des pièces du tliëâtre grec. Ces pièces ont de beaux endroits ; » mais à tout prendre , notre goût ne peut s'en accommoder , nou » pas même de V Œdipe de Sophocle, que tout l'esprit et le sa- » voir de Boivin n'ont pas rendu fort supportable, et qui Test » encore moins dans Dacier. ■ »

Le passage qu'on va lire n'est pas moins remarquable.* « Tra- « dnire, c'est mettre en langue vulgaire itn auteur ancien , soit • grecj soit latin.... H semble donc qu'un traducteur doive » avoir une connaissance pleine et entière de la langue en la- M quelle a écrit son original. Soyons de bonne foi ; qu'en est-il ? » Je ne parle ni de la manière de prononcer cette langue , en > quoi il est certain que nous sommes sujets à nous tromper y » ni des termes d'art qui nous sont si peu connus en grec et en » latin , que nous les ignorons pt>ur la plupart dans notre propre » langue ; je parle des mots de l'usage commun et ordinaire, » et je dis qu'il y en a dont les différentes acceptions nous jettent » dans des méprises inévitables. » L'abbé Gedoyn en cite pour preuve quelfues exemples (2) ; et il ajoute : « J'en pourrais ap- » porter cent autres pareils, mais ceux-là suffisent pour mon- » trer que l'on n'apprend pas une langue morte conmie une » langue vivante. Di^ns ceUe-ci, on s'assure aisément de la M signification et des différens usages de chaque mot ; si l'on a » des doutes , on peut les éclaircir et les résoudre : dans celle-là, M on ne peut ni l'un ni l'autre. N'ayant donc , malgré toutes nos n lectures et notre application , qu'une connaissance imparfaite m du grec et du latin , il s'ensuit que tout ouvrage écrit en l'une M de ces deux langues ne saurait être rendu qu'imparfaitement » dans une autre. »

Nous invitons les adorateurs aveugles des anciens , et les dé* feuseurs de la latinité moderne à méditer tous ces passages , qui pourraient , à la vérité , être écrits plus élégamment , mais qui nous paraissent en général pleins de sens et de vérité ; passages tirés d'un écrivain qui ne doit pas leur être suspect et qu'ils n'accuseront pas surtout d'avoir ignoré le grec et le latin. Nous n'osons presque rapporter , tant nous craignons qu'on ne nous soupçonbe de conniver à ses blasphèmes , ce qu'il dit de quelques illustres écrivains de l'ancienne Grèce. « Dépouillons-nous de » tout préjugé. Platon n'est-il pas trop discoureur? ne va-t-il pas

' M. de La Harpe a traduit arec soccès pour notre thëàtrc le Philoctète de Sophocle; mais il avoue dans ta préface que c'est la seule pièce grecque qui soit susceptible de ce succès, et il n'osai 1/ même le lui promettre sans htf'siicr.

' Essai sur V Education i p. 3aaet suit. ■ « • ,

3i4 ÉLOGE

'» à son but par d^ circuits trop )o9g^? «on çpioeuM dîttlecfk|<ie » ne faii-elle point de peine au iee^r ? et sa maaière de pro- » céder par demandes et par réponses ». q'ett-eUe pfint un pea M trop nniforme, un peu ennuyeuse ? A l'égard de sa morale ^ >» en vérité est-elle oomparable à œlle d« Téléma^e de Til* H lustre arcfaevéquede Cambrai (M. de Fénélo») ? Si eetooTrage » était en |[reo y et cju'il eût ^eux mille aDs , neuâ le re^^arderûtns » comme un cbe£-d'eeu¥re de Tanti^piité. Poui^oi toap^orfer » à un philosophe si éloigné de «OBt> une adniiration fnî est >» due ^vec plus de fusiioe au grand bonnae que î'a» dé)à nomsné, H et que nous avons vu de nos Jours ? Jamais aucun autre écrivain H n'a pensé si ooblement; son T^bfnu^v^^ dont les principes » sont liés à une rdîgîon purement natureUe, est par-là même » propre à tout lecteur i ^t sera toujours du goût de quiecnque » en aura pour la vertu. Cicérc^, U est vrai , admâ^ait Caton^ «» et le qualifiait d^homme df^in^: c'était avec raison; ^ ne colii-»^ ». naissait rien de meilleuir. Left Roaiaias i jusqu'au temps de » Cicéron , n'avaient rien produit que de médiocre ; et hii-méme » il ne savait pas qu'en- travaillapl^ à imiter le divin Platon , il, » parviendrait k l'égaler , si ce n'est à le surpasser, m

Le sévère Aristarque ote même trouver qxielqttè chose à dé-^ sirer dans Démosthënes. Il est vrai qu'il lui associe Bourdaleue dans )a critique qu'il en fait. De tou$ tes talens , dit^il » le plus rare est celui de toucher; H m manqué mu plus grand orateur de la Grèce,

Plutarqneestle plus maltraité de tous. Il était, selon l'abbé Gedoyn , plus mutant qu* agréable; il écrivait pesaUnmem et sans grâce. Ses Hommes illustres soM de iotis ses QU^trages le plus estimé; pour ses 'ï'raités de morale , ils ont toujours été peu lus , et ta Sagesse dé Charron est besuteoup atirdessus , pour qui n'est point préoccupé, eê sait rendre justice à qui H appartient. Ou est étonné que l'abbé Gedojn ne nomme pas ici Montaigne au lieu de Charron , qui lui est trës^^férieur , et dont on a dit que c'était Montaigne attristé ;- mats peut-4tre notre académicien aurait cru faire trop d'hobnenr à Pliitarque , en le comparant à lin écrivain tel que Montaigne , sur lequel Charroi n'a d'autre avantage que d^avoir été persécuté de son vivant y an lieu que Montaigne n'a été calomnié qu'après sa mort.

Il est vrai (car il ne faut rien dissimuler) que cet homme si sévère à l'égard des anciens , traite encore plus durement les modernes.... On sent, dit-il , en lisant DesprÀiux, quitnétait que poète , et nullement homme du monde. Aussi l'abbé Gedoyn* met-il Despréaux infiniment au-dessous d'Horace , et , ce qui paraîtra fort étrange , au-dessous de Voiture même; mais il est

DE GEDOYN. 3i5

plus q^esiioD ici de rapporter «es )ugem€»s y qoe deie$ approuver ou même de les diicutêr.

«^ Je ne m'accoutume potnl y dil-il ailleurs , à entendre répéter «I si souvent que Dç^cartes nous a apprit k penser, comme »t « tout ce qui l'a précédé avait rai^oané de travers. »

Mais voici la plus vicdenle censure des écrivains de nos )our<. «« N'est-il pas surprenant que dans Cioérqn , oii il est traité de n tant de matières différentes « on ne trouve rien que de beau , ^ que de sensé y que de bien exprimé » qu'à peine il j ait lien de » faire une seule bonne critiqué ;^et qne de l'autre y dans des dis» m cours prononcés à l'Académie Française , discours d'apparat , » discours d'un demi-<quart d'heure , etl'ouvrage d'un mois , il se H trouve tant de pensées fiasses^ tant d'ezpressîoas vicieuses, tant » de choses communes ^ triviales , et justement répréhensibles? >» L'abbé Trublet pensait bien plus avantageusement des harangues académiques ; car il a dit qudquepart que le recueil de cesdiscours est peoU-etre ce qu'il y a de mieua écrit en noire langue. L'Académie, qui sait parfaitement k quoi s'en tenir sur ce recueil , pourrait répondre à son cepiet^r et à son panégyriste :

Qa'cIIfi n'a mcrîté

NI cet «xcè« d^nneor, ni cette indignité.

L'abbé G^oyn , qui peut-<-étre avait essayé de faire des vers français ^ mais qui du moins avait la prudence de les tenir cachés, parait avoir été de fort mauvaise humeur contre la rime. « Ge n reste, ditril , d'un goût gothique qui nous platt tant , est de la M nature du miel , qui, à fbrce d'être doux , bientôt no«s dé- M goàte, nous afiadit. Comu^ elle consiste à faire que deua » vers se répondent par une cha(e , une terminaison semblable, » elle tourne en un défaut de variété , en une espèce d'nnifor«- » mité ou de monotonie , ou d'écho f qui i par un mouvement » machinal , £&tigue l'oreille i nous ^nnuie et nous rebute.

« Je suis pfrsuadé , dit-il encore , que toute pièce de théâtre I* doit s'écrire en vers, mais en quelle sorte de vers ? ce ne de- » vrait ctre ni en vers alexandrins , vers p^sans et nullement » faits pour l'action , ni en vers rimes , qui sont contre toute » vraisemblance ; car Ils personnages que le poète met sur la » scène, ne parlaient point en rimes... On dira qu'ils ne par- » laient pas plus en vers , et que par la même raison les ancien» > u^ devaient pas les faire parler de la sorte.... Cette objection, » toute spécieuse qu'elle est, ne peut faire illusion qu'à ceuK n qui n'approfondissent rien. En effet, l'art qui imite la nature N peut l'embellir, et rcmbellit toujours, sans la changer ; c'est » précisément ce que faisaieiit les Orecs dans le tragique et le

8i6 ÉLOGE

» comique , en 8e servant du vers ïaml^ , 4ont la mesure y exir^ M mement propre pour Factiov » ne fiûsait que donner un peu » plus de poids et plus de soutien k h conversation des person- » nages qu'ils introduisaient sur la scëue.... Mais il y a bien » loin du vers iambe à la sotte affectation de rimer, qut change » la nature sans l'embellir,... Cependant notre langue., dénuée M de longues et de brèves , nous force de recourir à cette puérilité, » qui devient par-là d'un grand mérite. Il faut donc la soufiErir; » mais je voudrais du moins que nos comédies fussent écrites en » vers libres , elles en auraient , je crois, un air plus aisé et plus n naturel. » Il y a tonte apparence que par vers libres ^Vnutenr entend ici non*seulement des vers de toutes mesures , tels , par exemple , que ceux d^ Amphytrion et de quelques autres pièces , mais des vers sans rime, que nous appelons vers blancs; car il parait bien décidé , dans le passage précédent , Contre l'usage des vers rimes dans les pièces dramatiques. Assurément il faut être l'implacable ennemi de la rime , pour y préférer sut le théâtre l'usage des vers blancs , dont l'effet, au moins dans notre langue , est beaucoup moins agréable que celui d'une prose libre et facile , mais élégante et harmonieuse.

Ce même académicien déplore avec amertume la décadence des lettres parmi nous ; mais on n'imaginerait jamais une des principales causes auxquelles il l'attribue , et qui est peut-être plus réelle qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. « Il ne » faut que comparer l'état présent de la ville de Paris avec ce » qu'elle était au commencement du règne de Louis XIII, pour » comprendre qu'il devait y avpir alors plus de gens appliqués M aux lettres qu'il n'y en a de nos jours. Paris alors mal policé, » bâti à l'antique , moins grand et moins peuplé de moitié qu'il M n'est aujourd'hui , n'avait rien de fort séduisant. Les rues mal M pavées , sales à l'excès , jamais éclairées , nulle sûreté la nuit ; » le jour, pour tout spectacle, quelques mauvaises comédies » courues du peuple et méprisées des honnêtes gens } les tables , » frugales conune elles l'étaient et sans délicatesse , attiraient » peu de convives , outre que chaque particulier, n'ayant qu'une » fortune trè^bomée , était obligé de mettre sa richesse dans » son économie. De carrosses, il y en aVait fort peu; l'invention w en était trop récente; on allait à pied avec des galoches on » avec des bottines , qu'on laissait dans l'antichambre quand on » rendait quelque visite. J'ai vu , moi enfant, un reste de cet M ancien usage. L'homme de robe allait au palais , monté sur w une mule , et en revenait de même. Rentré chez lui , il n'était » guère tenté d'en sortir pour aller se crotter ; il se renfermait » donc dans son cabinet , oii ses livres faisaient toute sa compa*

DE GEDOYN. 317

» gnie. n avait fait ie boimes ëtudes au collée , parce qu'il j » avait été mis dans un ^ge plus mûr et plus raisonnable ; il y » avait pris du goût pour les belles-lettres ; ce goût y il le cuhi- » vait dans toute la suite de sa vie j soit pour le plaisir qu'il j n prenait , soit pour faire , comme on dit , de nécessité vertu. » CTest à cette ancienne sévérité de mœurs que nous avons été » redevables d'un chancelier de L'Hôpital , d'un président de » Thou, d'un Brisson, d'un Morvilliers , d'un Pasquier, d'un » Loisel , de ces deux illustres frères Pithou , et d'une infinité M d'autres savans personnages ; car il ne faut que lire les poésies » du chancelier de L'Hôpital , pour voir que Je parlement était •» alors plein de magistrats fort versés dans les lettres. Ce temps » n'est plus, et la raison en est, que présentement à Paris la » dissipation est extrême. A peine un jeune homme a-t-il atteint » rage de dix-huit à vingt ans , qu'on le met en charge et qu'on M lui donne un équipage. Avec cette facilité d'aller et de venir , » comment peut-on espérer qn'il résiste à l'envie de courir?.... » Il n'est pas imaginable , ajoute l'abbé Gedoyn , à quel point » la musique seule, dont le goût s'est si fort répandu , et ce » spectacle enchanteur, que nous appelons du nom d'opéra, » ont tourné l'esprit de la nation au frivole , et lui ont entiër- » rement été le goût du sérieux, et de tout ce qui est solidement » bon. Malorum rerum indûstria invasit emimos , disait Sénëque, » Cimtandi saltandiqué nunc obscena studia effeminatoê tenent. » Il eut beau dire , il ne corrigea pas son siècle. » Et nous pouvons ajouter , que les plaintes de l'abbé Gedoyn ne corrigeront pas le nôtre.

NOTES

(1) QintLQuis calomnies que nous ayons peut-être lieu de craindre en insistant ici sur la vérité et sur Timportance des assertions morales et religieuses de Tabbé Gedoyn, nous ne pouvons nous empêcher de faire des voeux pour qu'elles soient méditées et approfondies comme elles méritent de Têtre. Arrétons-«K>us donc quelques momens sur ce grand objet.

Et sauvons les RomaÎDS , dossent-ils être ingrats.

Nous ne dirons ici qu'un mot du second des deux passages que nous avons cités , de celui où Tauteur fait si bien sentir la nécessité de la révélation , pour dissiper les nuages dont la religion naturelle même est si tristement enveloppée.

3i8 NOTES SUR L'ÉLOGE

L'on peut voir dans les Peméeï de teoal , et dans Tartide d6 k*abbé Houtteville , m qOcl point ce philoflDphe religieiui était penitadé que , sans la lumière de la foî « ^existence même de Dieu serait sujette à ém diScultés insurmontables.

Nous nous étendrons davanUge sur les inconvëuiens (îlcbeux qui résultent du mélange intime > et , si Ton peut parler ainsi , de respéce d'amalgame que nos instituteurs publics et privés ont toujours fait de la religion avec la morale. Un enfant apprt&d en même temps et par le même bomme, ces deux vérités, sans doute également essentielles, mais d^un caractère et d'un ordre bien diflférent , qu'il Jàut aimer et soulager ses semblables, et qa il faut croire un tel dogme adopté par une seule communion. L'enfant , à l^ge de quinze ans , entendra dire que ce dogme , qui lui a été donné pour aussi incontestable que le précepte de ramour du prodiain , est rejeté par toutes les autres religions ; Il en conclura , car sa logique ne va pas plus loin , que ce dogme est au moins douteux ; et trouvant dans sa tête kë trérkés de la morale sur la même ligne que de pareils dogmes , et de la même date , il se débarrassera également des unes et des autres. Il deviendra un brigand , parce c{u'<« a vouhi en faire dans le même temps « et comme du même jet « un bonnête bomme et un catbolique , au lieu de travailler séparément à chacune de ces deux tâches , Tune et l'autre également nécessaires.

A pltis forte^raison doit-on craindre , dans Féducation , d'associer des erreurs aux vérités. Tel est devenu athée dans l'âge de raison, parce que sa nourrice lui a dit en même temps , et avec la même assurance , qu'à y avait des sorciers et un Dieu. Ne mêlons jamais avec le vrac ce qui est faux^ ou douteux , ou disputé. La multitude n'en sait pas assez pour être en état de séparer l'un de l'autre ; elle prendra l'or avec l'alliage , ou jettera tout à la fois Tor et l'alliage avec mépris.

Ceux qui seraient le plus opposés à la séparation que nous proposons ici de la religion et de la morale , conviendront au moins sans peine , et par les raisons même que nous venons d*apporter , que cette séparation serait indispensable chez tous les peuples qui ont le malheur de ne pas connaître la vraie religion, c'est-À-dire , chez tout ce qui n'est pas catbolique. Mais on les prie de considérer que les dogmes de notre crojakM» étanrt eembattus, quoique à tort, par toutes les autres religtons , le doute qUe cette oontnidictîon peut filtre naître dans l'esprit des jeunes gens , tout mal fondé qu'il est , produira sur ces têtes faibles M peu près le même efietqu'un doute raisonasable , et pertera des coups également funestes aux principes de morale qn'ib ont reçus , parce qu'on n'aura pas eu la sage précaution de les avertir que les principes de reli-* gion qu'on leur a donnés trouvent des contradicteurs chez les autres nations , et que les principes de morale n'en trouvent aucun ; que cette morale est la même dans le cœur et dans la bouche de toq» lesboaunes ; qu'elle est également esscntidle au bonheur des Etats , et â celui de chaque dtojen en particoher ; et que si l'on avait on jour le malheur de cesfter d'être chrétien , on ne pourrait au moins « saa^ cessrr d'être

DE GEDOYN. 319

bMame , brajif«r ted lois de cette itiorale nnitenelie , totitimme & tons tes peuples et à tous \éê siéeies.

Owriotis-fioin déduire de ces Téritës une autre conséquetlce, que nous soumettotis m jagement des 0Égés ? c'est cpie Téducation purement chilë^ doiit k partie la phlfl importante est la morale, ne detrah peutêtre pas être confiée , eemme ell« fest chez tous les peuples, à cette dasse dliomtties , d*aîMears ti'és-rèApectable et très-utile , donf Foccupation principaie doit éttf dTenSeigner auk dtoyens les dogmes de la religion; et que s*il est esseisticâ de ne poiàt mâet dans Tinstitution des enTan» la fdigion à là Morale , il ne Test peut-4tre guère moins que lu ^(iiorale et k t^^igion ne ledr soieift pas etiMi^

Ik ien seront meins «kposës & cesAmdre Tune areo Tantre , et par là phts à FabH des eonséquences fleheuées oà le sophkme et les passions pourraient les enlrakier.

Ces considérations doivent , ce me semble ^.hâre désirer de plus en plus TouYrage qu'on demande depuis si long-temps aux philosophes ; un catéchisme de morale à Fusage des enfans ^ qui soit uniquement fondé sur les principes de k loi natureUe , et qu'on puisse leur apprendre à Pékin comme à Paris , et. à Rome comme à Génère. Les ministres de • k religion auront soin d'y joindre en même temps le catéchisme de croyance, aussi essentiel pour k vie future , que Tautre catéchisme Test pour celle-ci. Le catéchisme de morale rendra Tenfant ce qu'il est nécessaire qu'il soit pour les autres hommes^ juste, humain, compatis^ sont, charitable; le catéchisme de religion en fera ce qu'il est nécessaire qu'il soit pour l'autre monde , un vrai et fidèle croyant» Mais k di£G6renoe seule de ces deux objets semble exiger que les deux catédiismes ne soient enseignés aux enfans ni par les mêmes hommes, ni dans les mêmes livres. Ce serait en pure perte que le fanatisme aveugle crierait à l'impiété contre un catéchisme de simple loi naturelle , qui augmenterait au moins le nombre des citoyens vertueux « s'il n'augmentait pas celui des âmes pieuses ; un ouvrage si utile aux hommes serait bientôt mis par tous les pères de famiUe entre les mains de kurs enfans; il est vrai qu'il ne conduirait pas le citoyen au pied des autek , mais il lui donnerait ou lui laisserait tout ce qu'il faut pour y être conduit.

(2) Notre académicien donne l'exemple suivant des méprises dont il parle. Quintilien , livre I , chapitre 4 1 parknt des anciens grammairiens qui s'érigeaient en censeurs de livres , dit : Quo quidem judicio ità severè sunt usi veteres grammatici , ut non versus mode cénsoriâ quâdamvirgulânotare , et libros quiJaUà viderentur inscripti, tan^ quam subdititios summouereJamiliâpemiisenntsibi,sedautores alios in ordinem redigerint , alios omnind exemerint numéro. Voici, dit l'abbé Gedoyn , comme j'ai rendu cet endroit. « Les anciens grammai- » riens exerçaient cette mtique avec tant de sévérité , que s'érigeant eu a censeurs , ik marquaient dans les livres les endroits qui ne leur plai- 0 saient pas ; iU démêlaient les véritables ouvrages d'un auteur d'avec

320 NOTES SUR UÉJLOGE DE GEDOYN.

9 ceux qui lui étaient faussement attribués , traitant oeux*ci comme » des enfans supposés qu*on chasssait d'une maison pour faire place » aux enfans légitimes ; ils passaient en revue tous les auteurs, mettaient » les uns en meilleur ordre , et donnaient une entière exdusicm aux » autres. » Cependant Rollin , avec quelques interprètes , par aiios in ordinem redigerint, entend irUer vulgares et mediocre$ connûmes rarint, et par tdios omninà exemerint numéro , il entend eximios Jècerint, (Test un sens tout contraire au mieii ; mais qui d'eux ou de moi a raison ? c'est ce que ni eux , ni moi , nous ne pouTons deviner.

Un savant académicien (Dubos ) , dans ses Réflexions critigues sur la poésie et sur la peinture, prétend que saltare se prend quelquefois pour iléclamér ,Jàire des gestes , et saUatio, dans le même sens. Il cite plusieurs passages qui rendent son sentiment au moins probable. Supposons que cela soit vrai , tout ce qu'il y a eu de traducteurs et d'inter* prêtes y auront été trompés.

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