‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 25 sur 74 · DE JEAN BOUHIER · texte numérisé non relu

DE JEAN BOUHIER

di nous Toalioni £ftire connattre dans toute son étendue le mërite litténâf e du président Bôuhier ; si nous nous proposions de donner ici mie notice de tous ses ouvrages , même trëssnccincte , cet article ferait un volnme ; et nous pourrions dire comme Cicéron en louant Pompée : Hufus orationis difficilius est exitum , quant principium ùwerdre ( Il est plus aisé de commencer, que de finir son éloge). Aussi ajouterons-nous avec ce grand oràtenr : Itaque mihinan Han,copia, quàm modus in di" cendo quœrendus est (Nous arons plus besoin de resserrer la matière que dé l'étendre). Nous nous bornerons donc à envisager le président Bonhier sous le point de vue qui intéresse prindpa-* lement TAcadémie Française : sa réputation , son savoir et ses talens l'ont sans douté renda digne de toutes les sociétés littéraires , et loi avaient acquis en particulier des droits légitimes sur cette compagnie ; nuis la vaste érudition , qui était sa partie dominante et comme son élément naturel , n'est pas notre objet principal , quoique noos ayons pour elle tout le respect et toute la reconnaissance qu'un enfant bien né doit k sa nourrice. Ce savant illustre , et sans difficulté trës-bien placé parmi nous , Veûi été mieux encore dans l'Académie des belles -lettres , qui cependant n'a pas eu l'avantage de le compter au nombre de ses membres. L'Académie Française a cru devoir acquitter autant qu'il était en elle , cette espèce de dette de la compagnie la plus érudite dn royaume ; elle a rendu , par son suffrage , d'autant plus de justice an président Boubier, que cet illustre savant a eu lé mérite rare d'orner lé savoir par le goût, et de joiildre à la littérature profonde la littérature agréable.

Destiné par sa famille à mie cbarge de président k mortier, il se livra d'abord k l'étnde de la jurisprudence , et devint , en asses peu de temps, un des plus grands jurisconsultes du

' Pnftident à mortier au parlement do Bourgogne , né k Dijon, It iS mars 1678; reca à la place de T^icolaa de Maléuen, le 3o jaîn 17^; mort le 17 mars fj^G,

royaume. 11 exerça les foilcyons dé sa charge avec autant de zèle et d'assiduité que d'intégrité et de savoir; et les* ouvrages qui lui ont acquis une si grande réputation , n'étaient que le^éla»sèment des occupations respectables qui absorbaient presque tous ses momens. Il prouva par son exemple que celui qui sait mettre le temps à profit , en trouve tout k la fois , et pour ses devoirs et pour ses goûts; jurisprudence y philologie , critique, langues savantes et étrangères , histoire ancienne et moderne ^ histoire littéraire , traductions , éloquence et poésie , il remua tout y il embrassa tout ; il fit ses preuves dans tous ces genres , et dans la plupart il fit des preuves distinguées et dignes de lui. Quand ses amis lui témoignaient leur surprise de Teffra jante multiplicité de ses travaux , il les renvoyait au traité de Sénëque, delà Brièveté dtf la vie. Pourquoi les hommes, disaitwl, se plaignent^ils de vivre si peu ? notre vie est assez longue , rnais la dissipation et la frivolité V abrègent ; Vkonune de lettres qui peut dire , Amici , diem non perdidi (Mes amis, je n'ai pas perdu un jour ) , et qui consacre tous ses instans à des travaux utiles, a trouvé Fart de multiplier le temps, dont la durée parait si pénible au commun des hommes , dans le même temps que leur existence leur semble si courte. Les grands plaisirs , dit un célèbre philosophe, changent les heures en momens; mais Fart des sages fait changer les momens en heures, La natare refuse, pour ainsi dire , le temps aux hommes , qui ne savent pas même profiter dû peu qu'elle leur en laisse. De quoi l'inâdligeace humaine ne serait-elle pas venue à bout , elle qui a fait de si grandes choses , quoiqu'elle ait perdu tant de siècles, si les barbares en tous genres n^avaient rendu tant de génies inutiles en les tenant dans les ténèbres et dans les fers ; si la sève des tèlens pressés d'éclore n^eût été si souvent étouffée par là superstition , par la tyrannie , par l'indigence ; enfin , si chaque homme eût rempli l'objet auquel la nature l'avait, destiné, et s'il y eût coasacré tous les momens que cette même nature a vAit. accordés à %h fragile existence.

Un des premiers essais littéraires du président Bonhier fut la traduction de quelques morceaux d'Horace et d'Ovide , accompagnée de remarques telles qu'il les savait faire , c'est-à-dire pleines d'érudition et de goût. Ces productions, imprimées dans des journaux à son insu, le firent connaître tout à la fois, comme savant et comme poëte ; bientôt plusieurs gens de lettres distingués recherchèrent l'amitié du jeune magistrat, persuadés de l'avantage qu'ils tireraient de son commerce et de ses lumières. Parmi ces gens de lettres , nous devons surtout compter l'abbé d'OHvet , dont le nom a été depuis si connu : il avait entrepris

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de traduire les Entretiens de Cicéton sur la nature des Dieux, travail qui demandait une connaissance exacte et approfondi<^ de la philosophie ancienne ; iJ trouva dans rérudition immense du président Bouhier , tous les secours dont il avait besoin pour se gnider et s'éclairer dans ce ténébreux labyrinthe ; et bientôt il publia sa traduction avec un volume de remarques savantes dont son illustre ami était le seul auteur.

Le traducteur de cet ouvrage était entré depuis quelques années k TAcadémie Française ; il y parla si souvent et avec tant de force, du mérite du président Bonhier, des secours que la compagnie pouvait trouver dans sa littérature immense , du plaisir qu'il avait à communiquer ses richesses : enfin f!e l'amrnité de ses mœurs et de ses qualités personnelles , qu'il détermina l'Académie à l'adopter. Il y eut pourtant quelques difficultés à vaincre pour son élection ; nos réglemens exigent que les membres de FAcadémie Française résident dans la capitale; les évéques seuls sont dispensés de cette loi , parce qu'on suppose qu'ils viendront an moins quelquefois se montrer parmi nous , arrachés un moment à leur église par les affaires de leurs diocèses. Il était nécessaire , pour satisfaire à ce règlement , que le président Bouhier vînt s'établir à Paris. Il s'y engagea , et fut élu , sur sa parole , d'une voix unanime. Des circonstances dont il ne fut pas le mattre , ne lui permirent pas d'exécuter la pro- ' messe qu'il avait donnée solennellement, et pour laquelle l'abbé d'Olivet, rigide observateur des lois académiques, avait été sa caution. L'Académie ne se plaignit point, elle respecta les raisons du président Bouhier ; et ne pouvant le posséder dans ses séances , elle se contenta de voir sa liste décorée d'un nom si cher aux lettres, bien assuréed'ailleursquepour un membre de cette réputation et de ce mérite j les dispenses et les exceptions ne tireraient pas à conséquence.

Privé de la satisfaction de se trouver au milieu de ses con- ' frères, le nouvel académicien s'en dédommagea autant qu'il lui fut possible , en resserrant les liens qui l'unissaient déjà i\ quelques uns d'entre eux, et surtout à l'abbé d'Olivet, son ar-* dent et fidèle panégyriste. Jusqu'alors le président Bouhier avait aidé cet ami dans ses traductions comme simple commentateur il vouhit entrer avec lui en communauté de travail plus étroite et plus intime, et partager la traduction des Tuscuianes, que l'abbé d'Olivet avait entreprise. Le président Bouhier traduisit la troisième et la cinquième. De prétendus connaisseurs ont avancé que la version des trois autres , publiée en même fetnps par l'abbé d'Olivet , était fort supérieure à celle du président Bouhier; ce jugement ne parait dicté ni par l'éqnilé ni par le

goût; les deux ira^actions, également exactes pour la fidélité du sens et pour la pureté delà langue, méritent Tune et l'autre, k ces deux égards , Testime et la reconnaissance des gens de lettres. Mais peut-être aussi pourrait-on désirer , dans Tun^ et dans Tautre , cette douce élégance de style , cette facilité , cette rondeur, cette harmonie, en un mot, cette diction pleine de grâces , de noblesse et d'intérêt , qui caractérise Foriginal ; peutêtre aussi la grande distance entre les deux copies et le modèle, est-elle moins la faute des traducteurs , que l'effet naturel de la différence des deux idiomes , et des ressources que l'abondance et la liberté de la langue latine fournissaient au génie de l'oratehr romain ; tandis que la nôtre , aride , pauvre et contrainte , ne présentait que des entraves et des épines, aux deux savans^ qui avaient peut-être trop légjbrement entrepris de faire parler Cicéron en français.

Le président Bouhier , après avoir été tradnctenr en prose avec son ami , voulut être traducteur en vers pour lui-même. Il publia une version ou plutôt une imitation poétique du Poème de Pétrone 9ur la guerre cwile , et de Vhymne à P'émis, si connue sous le nom de Pen^igilium Veneris. A la tête de cet ouvrage il mit une préface raisonnée, oii il sontient que la seule manière de traduire les poètes , c'est de les traduire en vers. Cette question , plus d'une fois agitée , et sur laquelle nous nouasommes expliqués ailleurs , serait bientôt décidée , si l'on pouvait donner aux traducteurs-poètes le secret si difficile de s'assujétir en même temps à la contrainte de la ressemblance et à celle de la mesure et de la rime, sans renoncer aux autres qua~ lités indîpensables qu'exige un bon ouvrage en vers , l'élégance, la facilité , les inuiges cit l'harmonie. Telle était la tâche redoutable que le président Bouhier avait à remplir, et ce n'était guère qu'en la remplissant qu^il pouvait établir son opinion d'une manière victorieuse; mais malheureusement il a prouvé par %es vers que si les poètes latins et grecs doivent désirer un poète français pour traducteur , ce n'était pas celui de l'ouvrage de Pétrone, ni de VHjrmne à Vénus, Ses vers sont faibles et sans coloris , et leur peu de succès apprit au savant traducteur qu'il devait se contenter d'être un Yarron^ sans aspirer encore à être un Catulle. On prétend que madame la présidente Bouhier, qui avait autant de finesse et d'agrément dans l'esprit , que son mari avait de lecture et de savoir , lui donnait quelquefois , sur son style , des conseils dont peut-être il aurait dA quelquefois profiter: ChargeZ'^vous de penser ^ lui disait-elle, et iaùsez^moi (^crire.

La variété et l'étendue des connaissances de notre célèbre aca-

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démîcieB , son empressement à en faire part aux savans qui le consultaient, l'intérêt ayec lequel il les animait dans leurs travaux y et surtout ton sële à leur prêcher d'exemple , lui firent trouver parmi eux , non-seulement des partisans déclarés , mais cl«s amis reconnaissant. Plusieurs littérateurs estimables, tant en Prance que dans les pays étrangers , lui témoignèrent les sentimens dont ils étaient pénétrés pour lui , en le priant d'accepter la dédicace de leurs ouvrages. Il serait à souhaiter qae les gens de lettres préférassent de tels patrons à tant d'autres Mécènes si mlEiI choisis panni eux , si peu dignes de ce titre , et dont rindifférence. orgueilleuse semble recevoir comme une dette l'hommage précieux des talens et du génie. La bassesse , si ordinaire aux dédicaces , surtout dans le siècle passé , faisait dire à Furetière , que leur premier inventeur était un mendiant (i) ; et quand on voit tant d'écrivains illustres , l'encensoir à la main , aux genoux des plus méprisables idoles , on ne peut s'empêcher de rougir et de gémir pour eux. La plus noble de toutes les épitres dédiciatoires , la plus digne peut-être de passer k la postérité , et malheureusement la plus ignorée , est celle que le savant Lefebvre , père die madame Dacier , adressa k Pélisson , dans le temps oii il était à la Bastille , pour avoir défendu le malheureux Fouquet, son bienfaiteur. Voilà de ces traits que l'histoire littéraire devrai^ précieusement recueillir , et qu'elle laisse trop souvent tomber dans l'oubli.

Les honmiages que lé président Bouhier recevait de tous les savans de l'Europe , étaient non-seulement la fusie récompense de son mérite , mais le fruk de la correspondance régulière qti'il entretenait avec un grand nombre d'entre eox. Rien n'est plus propre à nourrir , si l'on peut parler ainsi , la réputation d'un homme de lettres , et quelquefois même à la fonder , au moins pour un temps , qu'un grand conunerce épistolaire ; c'est un moyen de célébrité que Leibnits lui-même ne négligeait pas; le plus mince littérateur était târ d'être honoré d'uiie réponse. D autres grands hommes , moins avides d'encens , ou plus délicats sur les louanges , ont dédaigné d'employer comme lui ce petit artifice pour hâter le vol de la renommée : kur glcnre n'y a cependant rien perdu ; car si le nom d'un écrivain peut se soutenir quelques années à force de lettres , ce n'est que par de bons ouvrages qu'il acquiert une consistance assurée. La postérité juge les auteurs, qu'on nous permette cette expression , sur ce qu'ils ont écrit au public , et non sur ce qu'ils ont écrit à leurs amis. Mais le jugement que cette postérité sévère portera du président Bouhier , confirmera les éloges que l'amitié lui a donnés de son vivant ; ses productions savantes lui assurent pour

toiijour*^ rcalime de l'Europe littéraire ; el il sera célèbre, aiosi que Leibiiilz , quand il n'aurait jamais écrit à perî»onne. ^'

Parmi les épitres dédicatoires qui lui ont été adressées » il en est une qui, par sa noble simplicité, peut être proposée pour modèle ; elle n'est pourtant pas d'un homme de lettres, mais d'une compagnie de libraires, qui donnèrent à Paris , en 1725^ une magnifique édition de Montaigne. La dédicace ne consiste que dans cette inscription : A monsieur le président Bouhier , avec ces trois mots latins , Sapienti sat est ( Cen est assez pour le sage). Ces libraires regardèrent le nom seul de leur Mécène comme le plus bel éloge qu'ils pussent lui donner*; ils sentirent que cette manière de louer un homme célèbre est la plus digne de lui , parce qu'elle est la seule qui lui soit propre , et qu*on n'oserait louer avec ce laconisme un homme médiocre, sous .peine de se rendre ridicule. Pour abréger de la sorte un éloge , il faut être bien sûr que le reste sera suppléé par la voix publique. Plusieurs écrivains, même de nos jours, peuvent apprendre dans cette dédicace , faite par de simples libraires , à queh hommes ils doivent offrir leur encens , et de quelle manière ils .doivent Tofirir. Un tel éloge est plus noble et plus vrai que celui qui a été donné k notre académicien dans une autre épitre , oti on lui dit avec emphase que sa nombreuse bibliothèque n'est pas plus savante que lui; compliment qu'on croirait emprunté de cette comédie , dans laquelle un pédant , à qui l'on montre une vaste collection de livres , dit gravement , et sans s'effrajer : 'J'en ai bien d'autres dans ma tête.

Cette bibliothèque si riche et si bien choisie en tout genre , que le président Bouhier avait formée avec autant de soin que de lumières , était ouverte à tous ceux qui avaient besoin d'y puiser- des secours ; et comme il se flattait avec raison d'avoir pour amis tous ceux qui cultivaient les lettres , il aurait pu mettre sur la porte du lieu qui renfermait àes livres, l'inscription si noble qu'un autre savant non moins estimable avait déjà fait servir au même objet : Pour moi et pour mes amis (2) ; bien différens l'un et l'autre de ce riche égoïste et avare , qui , ayant ramassé , par une vanité fastueuse , beaucoup de volumes, dont il faisait pour lui-même très -peu d'usage, voulait qu'ils fussent aussi inutiles aux autres qu'à lui, et avait écrit au-dessus de sa vaste bibliothèque ces mots dignes du possesseur : Ite ad ^^endentes ( Allez à ceux qui en vendent).

Le président Bouhier avait été sujet de bonne heure à d» attaques dégoutte, qui ne l'empêchèrent pas de remplir longtemps avec exactitude les devoirs de sa charge; il calmait ses douleurs par les charmes de la lecture et de l'étude , par le plaisir de

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