DE BOUHIER
converser avec quelques savans distingues qui se rassemblaient chez lui ; enfin par quelques vers qu'il laissait échapper, et qu'il eût été bien cruel de lui interdire. Il écrivit , pendant ses accès. de goutte , Y Histoire des gens de lettres qui avaient été tour^ mentes de la même maladie , soit pour adoucir ses souffrances par le spectacle des hommes célèbres qui les avaient partagées^ soit pour trouver en eux des modèles de courage et de patience, dont cependant il aurait pu lui-même leur donner des leçons. An bout de quelques années, l'assiduité du triavail , et la fnnestç uniformité de sa vie sédentaire, rendirent les attaques de goutte si fréquentes et si longues , qu'il fut obligé de renoncer aux pénibles fonctions de la magistrature ; les lettres furent alors l'unique distraction de ses maux : il usa de cette ressource inestimable en homme qui en connaissait le prix ; et , renfermé dans son cabinet , dont il ne sortit plus , il attendit paisiblement la mort , que de fréquentes infirmités lui annonçaient depuis long* temps. Il expira entre les bras du savant P. Oodin , jésuite , avec les sentimens de religion qui avaient £fiit la règle de sa vie. On a remarqué , à la louange des érudits , que cette ckisise de gens de lettres est celle oii il se trouve le moins d'incrédules ; la raison peu décente qu'en a donnée un moderne , c'est que la- Bible est un vieux livre , un livre de deux à trois mille ans ^ qui, à ce titre seul , doit avoir pour tout érudit une grande autorité. Il nous parait bien plus convenable de dire, que le prix attaché par les savans à l'étude de l'antiquité , et le désir si naturel de mettre à profit l'immensité de leurs lectures , les dispose facilement à connaître et à sentir toute la force des preuves historiques qui servent au christianisme de fondement et d'appui. Laf religion. trouve en eux,, si Ton pfsut parler de la sorte, la terre toute préparée; et pour peu qu'elle vienne joindre ses lumières aux dispositions favorables oii le genre de leurs études les a déjà mis , elle n'a pas besoin de beaucoup d'efforts pour faire de CCS savans profonds , des chrétiens persuadés.
l^s sentimens de religion que le président Bouhier fit paraître dans sa longue maladie, ne l'empêchèrent pas de conserver jusqu'à la fin toute la tranquillité et même la sérénité philosophique , et contribuèrent peut-etr« à conserver en lui cette disposition si heureuse et si rare. Un ami s'étant approché de lui à sa dernière heure , lui trouva l'air d'un homme qui médite profondément ; le moribond lui fit signe de ne le point troubler : Tépie la mort, dit -il, en faisant un effort pour prononcer ce peu de paroles. C'est à peu près le mot d'un ancien philosophe mourant , qui était attentif, disait-il, à ce qui se passerait en lui au moment oii son âme se réparerait de son corps. Le
président Bouhier n'a peut-étfip fait que ie souTcnir de ce mot ^ et le renouveler dans la même situation ; mais il faut avoir bien du courage et de la force pour conserver > dans cette situation , jusqu'à sa mémoire , et pour en faire un tel usage.
NOTES
(i) xjiM fut pour faire une satire sanglante des ëpitrei dédioatosnet » que le même Puretière dédia son Roman bourgeois au bourreau , plaî- -aanterie dégoûtante , et faite pour être mise à côté de VÉhge de JSérom ou de eelui de la Fièvre, Le même écrivain , pour tourner en ridicule ceux qui adressent à des bommes riches ou puissans une dédicace intéressée y taxe le prix de chaque livre selon son mérite , et prétend que le Mécène ne doit donner quW habit retourné, quand on ne lui dédie qu*une seconde édition. H y a du moins plus de gatté, s*fl n*y a pas beaucoup plus de finesse , dans la plaisanterie d*un auteur moderne , qui a dédié son livre au cheval de faronze , persuadé, dit-il dans son épttre , que le Mécène qu'il à choisi restera long^temps en place. Ce qui peut excuser cette plaisanterie , c^est qu^elle fut faite dans un temps ou les ministres changeaient -tous les trois mois.
Montausier ne laissait jamais lire au dauphiii son élève les épllrea dédicatoires qu*on adressait à ce jeune prince* H le surprit cependant un jour lisant à la dérobée une de ces épttres ; mab il fit bien mieux que de la lui arracher , il lui dit de la lire tout haut , en Farrétant à diaque phrase : Ne voyet-^ous pas, monseigneur, iui-disait-il , qu'on se moque impunément de vous ? crojrez'^ous de bonne foi posséder toutes les qualités qu'on vous attribue, et dont on ne peut vous louer si grossièrement sans avoir pour vous un mépris qui doit bien plus vous offenser que ces plats éloges ne doivent vous plaire ? A combien de rois on pourrait en dire autant ! Mais la vanité et Tineptie seront totqours la dupe de Fadulation et de la bassesse.
(a) Ce littérateur si honnête et si obl^eant était Jean GrosOer, crétaire de Françoial*'. U existe encore , dans des bibliothèques de curieux t quelques uns de ses livres , avec cette inscription hoiK)rable à sa mémoire. Quand on iui objectait qu*en prêtant trop facilement ses livres , il courait risque d'en perdre plusieurs : J'aime mieux, répondait-il , perdre un livre qi/un ami.
On ne devinerait pas aisément quel a été le triste sort de la belle et nombreuse bibliothèque que le président Bouhier avait rassemblée avec tant de soins et de dépense. Cette bibliothèque , nous écrivait , en juillet 1 782 , un homme de lettres connu , qui était sur les lieux , vient de se faire enterrer à Clairvtuix : Scrô sapiunt Phryges ( les Phrygiens tai'dcnt bien h être sages). On Iq met en tas à mesure qu'elle arrive ,