‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 27 sur 74 · DE BOUHIER · texte numérisé non relu

DE BOUHIER

et an la logera, di^n, dans quinta ou vingt ans, dans un bâtiment de quarantemiUe écus , dont ksjbndemens ne sont pas encore jetés, Peut^tre, dans cet inierualle, seformera^t-U un bibliothécaire. Com^ ment les ÉtaU de Bourgogne n'ontrils pas été jaloux de fixer chez eux un pareil trésor ?

ÉLOGE DE MONGIN'.

JLMs rage de diz-neaf ans, il donna des preuves de son talent poor la chaire ; les applaudissemens qu'il reçut étaient d'autant plus flatteurs, que dans cette carrière difficile, et jusqu'alors peu frajée , le jeune orateur ne trouvait guère de modèles, on n'en ayoit que d'effrajans pour lui , Bossuet et Bourdalone. L'Acadëmie Française mit le sceau à sa réputation oratoire , en lui décernant successivement trois prix d'éloquence. La fortune de ces couronnes académiques est remarquable par ses vicissitudes et par ses effets. Dans les premiers temps oli la compagnie proposa des prix à l'émulation des gens de lettres ( et ces temps sont ceux oii l'abbé Mongin entreprit de les disputer ) , la nouveauté de l'objet, le ^oût renaissant de la nation pour l'éloquence et la poésie , l'attention flatteuse que le monarque donnait aux progrès et aux succès en tout genre , toutes ce% raisons faisaient entrer dans la lice les athlètes les plus dignes d'y combattre ; et les lauriers qu'ils y obtenaient étaient souvent le gage de la place qui les attendait dans FAcadémie. Les sujets du prix d'éloquence , qui étaient alors des questions de morale , trop souvent communes et rebattues (i) , se trouvant enfin comme épuisés , l'objet de ce prix devint par là moins intéressant ; et la nation française qui se lasse si promptement , même de ce qui est bon , n'attacha plus autant de mérite à ces triomphes littéraires ; ils parurent , durant quelque temps , abandonnés à des auteurs médiocres ; et tel qui sortait de la séance des prix tout glorieux de sa médaille , •tait à peine regardé du public. .Enfin les prix d'éloquence sont redevenus un objet digne d'exercer la plume de nos meilleurs écrivains , et auprès du public même un des plus précieux titres académiques , depuis que la compagnie, renonçant aux questions usées de morale qu'elle avait proposées durant près d'un siècle ,

' Edme Mongin , ér^ae de Basos, n^ à Barorille , dans le dîoc«te de Langrès, en 1^)68} reçu le f . mars 1708 , à la place de Jean Gallois; morC le 6 mai 174^.

33o ELOGE

a réveillé les talens par des sujets plus faits pour les occuper; par l'éloge des grands hommes de la nation. Un écrivain qui s*est rendu célèbre dans cette carrière par cinq victoires éclatantes et consécutives , et qui , par son éloquence et ses vertus , s'est, montré digne de célébrer les héros de la patrie , a mérité d'avoir des successeurs dignes de lui , et leur a montré d'avance le prix de leur succès dans la place qu'il occupe aujourd'hui si dignement parmi nous (2). .

L'abbé Mongin , vainqueur dans trois concours , fit encore » avec l'applaudissement de la compagnie, un autre essai de soo éloquence ; il prononça , en présence de l'Académie Française , le panégyrique de S. Louis , dont la chapelle du Louvre retentit tous Jes ans sans avoir jusqu'ici rassasié nos oreilles ; et.quoique de grands orateurs eussent déjà brillé avant lui dans cette chaire , il eut le mérite de se faire écouter après eux ; sujet heureux et abondant , peut-être inépuisable , quelque rebattu qu'il paraisse , et qu'on trouvera d'autant plus fécond ', que le génie de l'éloquence sera plus éclairé par les lumières de la philosophie.

Dans un siècle oii les talens trouvaient de l'encouragement et de l'estime , les succès reitérés de l'abbé Mongin reçurent la récompense qu'ils méritaient. La maison de Condé le choisit pour l'éducation de deux princes, sapins chère espérance; bientôt après il obtint une récompense encore plus flatteuse pour lui , parce qu'elle lui était donnée.par ses pairs et par ses juges naturels, le titre d'académicien. Ce fut en cette qualité qu'il prononça encore dans la chapelle du Louvre , en présence de la compagnie, l'oraison funèbre de Louis XIV, notre protecteur, de ce prince à qui l'Académie et les lettres avaient tant d'obligation , et qui , dans les temps même de sa vie ou il fut le plus sévèrement jugé par son peuple, ne cessa jamais de nous être cher et respectable. Cette oraison funèbre , quoique fort goûtée de la compagnie , qui s'y intéressait particulièrement , et qoi était faite pour en apprécier le mérite, eut le sort de tous les autres éloges que l'éloquence a consacrés à la mémoire de ce prince; elle fut reçue froidement du public : la nation, malheureuse et gémissante depuis vingt années , accusant son roi , avec amertume, des maux qu'elle endurait, ne pouvait plus entendre avec intérêt l'histoire d'un règne qui, après lui avoir paru si glorieux , avait fini par lui paraître trop long. Cest une leçon triste sans doute, mais peut*être utile pour les rois, d'observer ici que ce monarque , tant exalté pendant sa vie, l'idole de ses sujets durant plus d'un demi-siècle , a été célébré après sa mort par les orateurs et les écrivains les plus distingués ^

• ^nyez Pariiclc de Tabbc S'-gui , er les noie* sur cet article.

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sans qu'aucun de ces panégyriques funèbres ait mérité d'échapper à Toubli. Aucun prince n'a vérifié d'une manière plus fâcheuse la sagesse profonde de cette maxime de l'Exriture : Ne vous pressez pas de louer personne avant sa mort, Louis XIV au tombeau eût été mieux loué par la vérité , s'il avait été , durant sa vie , moins encensé par l'adulation. ^

Quoi qu'il en soit , le peu de souvenir qu'on a conservé de Toraison funèbre de Louis XIY, prononcée par l'abbé Mongin y étant un malheur qu'elle partage avec cent autres du même monarque, né doit laisser aucune impression peu favorable contre l'éloquence de l'orateur, qui, depuis long*temps, en avait donné tant de preuves. Il continua de les fortifier par un grand nombre d'autres discours, qui, presque tous, avaient la religion pour objet, et dont il a lui-même donné le recueil une année avant sa mort. On trouvera dans c^s discours plus de goÂt que de chaleur,, plus de pensées que de mouvemens, plus de sagesse que de coloris ; mais on y trouvera partout un ton noble et simple , une sensibilité doufce, une diction élégante et pure, un style, en un mot, qui , à la première qualité d'un bon style, laisse à l'auditeur ou au lecteur toute son attention pour la matière traitée ; on y trouvera surtout cette solidité d'instruction qui doit faire la base de l'éloquence chrétienne, et qu'on cherche en Vain dans un si grand nombre de sermons , où le prédicateur, à force de chercher. les mots , n'a pas trouvé les choses, efoii l'avide piété , frustrée des alimens qu'elle désire et qu'elle espère, est forcée, si l'on ose parler ainsi , de se nourrir de fumée. Cest ce vide d'idées , et ce vain bruit de paroles ,.^i ordinaire dans les ouvrages de cette.espèce , qui faisait dire à Fontenelle : Que dans son enfance même , lorsqu'on le menait au sermon, il commençait déjà à n*jr rien entendre. L'abbé Mongin n'emploie pas, comme ont fait d'autres orateurs, toutes les finesses de la logique et de l'éloquence, pour démontrer la religion à des hommes qu'on doit en supposer convaincus; mais il combat avec avantage les passions qui les empêchent de s'y soumettre. Persuadé que l'Ecriture et les Pères de l'Église doivent former toute la substance d'un discours chrétien , destiné principalement à des auditeurs qui connaissent le prix de cette nourriture sacrée, il emprunte presque partout leur langage , et se le rend propre par l'usage heureux qu'il sait en faire; mais il daigne aussi quelquefois, en ayant recours aux seules armes que lui fournissent les lumières naturelles, tendre à l'incrédulité un bras secourable; digne ministre de la Providence, qui, selofi l'expression des livres saints, souffle oii elle veut et quand elle le veut , et qui saura bien , disait notre orateur , quand Vhcurc de

la grâce sera ventée ^ conduire Vincrédulepar h seid flambeau de la raison, à la sainià obscurité de nos mysthres. Eiifia , si ]'abbé Mongtn échauffe rareriient ton lecteur, il l'occupe et l'éclaire toujours ; il le reniFoie sinon trouble , du moins persuade , et sint>tt rempli d'admiration pour roraieur , au moins plein de respect pour le ministre de TEt angile. Il e&t ixé mis sans doute au rang des plus grands prédicateurs y par cet bomme d'esprit €t de goût , qui disait, en appréciant la réritable éloquence de la chaire ' : Le premier prédicateur pour moi est cehdpar le^ quel je sens que je serais converti , sij^àtmis à Vêtre^

Aussi son éloquence ^ déjà couronnée par l'Académie , le fat encore par le gouTemement même, et empk^éè au plus digne usage que l'oriteur pût en faire. Il fut nommé k l'évéché de Bâias , et des lonf il consacra entièrement son talent pour U parole y à l'instruction du troupean confié à ses soins. Entièrement livré aux devoirs de son état , il fut comme perdu pour l'Acadé* mie ; mais il l'aima et s'en soutint toujours ; et la compagnie , dont le premier désir est que ses membres soient utiles, fit céder avec joie ses intérêts littéraires à des intéréls plus grands et plus respectables.

M. l'évéque de Basas ne se contenta pas de prêcher à ses diocésains l'union et la charité , ce précepte fondamental et presque unique de l'Evangile; il l'enseigna par son exemple : il entretint la paix entre ses coopérateurs , divisés d'opinions sur les malheureuses querelles qui ont si Icmg-temps troublé l'Église de France ; 'il donnait même sur cet objet important , des conseils aussi édifians que raisonnables et utiles , à ses confrères dans l'épiscopat , conseils dont sa conduite justifiait toute la sagesse ; ce fut lui qui dit à un prélat fort sélé , prêt à publier un mandement sur ces matières délicates ': Croyez-moi, monseigneur, parlons beau^ 'Coup, et écriions peu : maxime qu'il serait à souhaiter que tant * d'autres eussent suivie pour la tranquillité de l'Eglise, et pour l'avantage de cette religion de paix et de charité , dont ils n'ont pas toujours connu les véritables intérêts.

NOTïiS.

(i) \Jk ne lirait point aujourdliui sans étonneroent la liste des sujets de dévotion ou de morale que T Académie a proposés pour le prix d*éloquence depuis Tannée 1671 jusqu'à Tannée lySS, où ces sujets ont cessé. On y trouve la science du salut; le mérite et la dignité du nuirtyre; la

' F'oyez Tclogc do Bostuet , t. a.

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pureté de t esprit ei du corps; et jusqu'à la paraphrase de VAve Maria, On peut mente remarquer que ce fut M. de Tourreil , écrivam d^ailkun peu ascétique, qui réusiit le plus heureusement dans cette paraphrase , et qui , comme le dit alors un ëcrirain satirique , enlei a ce prix aux capucins: On aurait tort cependant de TQuk»r jeter aujour^ dliui un ridicule sur les matières ëdiântes que rAoadémie a si longtemps proposées & râoquence des jeunes littérateurs. Balzac, fondateur du prix d*éIoquence, aTuit Indiqué lui-*méme ces sujets, et jusqu'à 1* courte Prière à Jésus^-Chri^t, qui démit terminer le disoomv ; son in* tention très-louaUe était de former, par cette fondation, des orateurs chrétiens ; et rAcadémie a dà se conformer, autant qu*il a été possible , à des rues si religieuses. Elle ne s*est arrêtée que lorsqu'elle a cru ipa cinq ou six Tolunes de sermona donnés au public, étaient plus que sûffisans pour remplir les désirs du fondateur; que la nation était rasa»* née de ces sortes de diseours , et que Ita mânes même de Babac n*en demandaient pas davantage. Elle a donc pris le parti , suir la proposîtioa de Dudos, à qui il est juste d'en faire honneur, de proposer d^ormaîa pour sujet du prix d'éloquence, l'éloge des hommes câèbres de la nation. Le public a fort applaudi à cette idée ; et les ourrages qu'elle a fait nattre , sont d'un mÂîte bien préféraUe aux lieux communs de rhétorique et de piété , que la compagnie anût couronnés jusqu'alors.

n y a néanmoins parmi ces recueils de lieux communs , quelques discours qui méritent d'être dbtingués ; ceux de Fontenelle ' , de La Motte ' , de Fabbé Moogin , et de quelques autres , et surtout un discours sur le danger quUl y a dans certaines voies qui paraissent sûres, discours qui porte le nom de M. Brunel , ami de Fontenelle , et que ce dernier atnit réellement composé. 11 était néanmoins dés-Iors de l'Académie Française, par conséquent fxdn de concourir, et même de juger las pièces dont il pouvait connaître les auteurs. Nous devons avouer qu'il fit en cette occasion une faute, et contre la loi de lacompi^nie, et mène contrei'exacte probité , à laquelle il sacrifia le désir de voir couronner son ami ; mais nous dinms avec franchise : Félix culpa (heureuse faute) , par l'excellent discours qu'elle a produit. Comme ce discours est peu connu , nous croyons faire plaisir à nos lecteurs d'en rapporter ici un assez long morceau , vraiment piquant , par l'heureuse union de la sagesse la plus édifiante à la finesse la plus philosophique.

« Qud étonnant spectade que cette différence infi^ de cultes qui partagent l'Univers ! Tous les peuples , éclairés par la nature ,' instruit» encore par le sentiment intérieur de leur faiblôse , sont d'aooord à se soumettre à qudque être supérieur , et disconriennent tous sur l'idée qu'ils s'en forment. Tout ce qui tombe sous nos sens , et tout ce que l'esprit seul peut se représenter ; tout ce qui est le plus brillant, le plu» devé au-dessus de nous , et tout ce qui parah le plus vil ; tout ce qu^il y a de redoutable et de funeste , tout enfin a été une diriaité pouc cpielque

' Sur la Palîenct^ en 1687.

* Sur la Crainte de Di0u, en 170g.

peuple , tout a eu son encens , ses auteb et ses nctiroes. La diversité des religions a répondu à celle des dirinités. Ici , Tdh veut avoir des dieux toujours visibles, toujours présens par leurs statues ; là, c'est un crirae de représenter ce qu'on adore : ici , coule le sang des animaux ou des bomnies ; là , fume un simple encens : ici , Ton emploie des jeux et des. spectacles pour apaiser le ciel irrité ; là , on tâche de le fléchir par de rigoureuses souffrances que Ton s'impose : ce qui honore les divinités d'un pays, outragerait celles d'un autre; et les plus saintes cérégKMÛes d'un peuple sont souvent les sacrifices d'un peuple voisin.

» Cependant il n'y a qu'un Dieu , et qu'un Dieu jaloux : malheureuses , et plus malheureuses cent fois qu'on ne le peut comprendre , les natioiis qui portent à d'autres divinités les hommages qui n'appartiennent qu'à lui ! leurs dieux ne peuvent rien pour elles , et odui qui peut tout n'est pas leur Dieu. Les honneurs qu'elles rendent à qui ne saurait les en récompenser, sont autant d'injures qu'elles font à l'Être qui peut les en punir. Et quelle prodigieuse , quelle innombrable multitude est enveloppée dans une erreur si fatale ! Entre tous les différens peuples que forme la différence des cultes , trois peuples seuls adressent leurs vœux et leurs adorations à celui qui est.

9 U ne suffit pas même de le reconnaître , cet unique souverain de l'univers ; trois grands peuples le reconnaissent , et il en rejette deux ; îb ne vont point à lui par son Fils , par cet adorable Fils qui a daigné acheter de tout son sang le droit de lui faire recevoir les vœux du genre humain , et d'effacer la malheureuse tache qui rend , pour ainsi dire , notre naissance même criminelle.

» Et ce Fils , qui peut seul conduire à son Père , ce n'est pas encore assez d'invoquer son nom et d'implorer son secours. Du levant au couchant , de nombreuses Eglises se flattent d'une étemelle alliance avec lui ; une seule est son épouse , toutes les autres n'ont point do part à son amour ni à ses faveurs.

» Parmi tant de diverses religions , parmi tant de voies différentes , tontes funestes , honnis ime seule , qui nous marquera l'unique voie qu'il est si important de connaître? Hélas ! celle où on est jeté par le hasard de la naissance , est presque toujours celle que l'on prend pour la voie salutaire : tous les peuples de la terre marchent dans les divers chemins avec une égale confiance.

» Que ne peut point sur les hommes une première opinion qui s'empare des esprits encore jeunes, où elle ne trouve ni la raison à combattre , ni d'autres opinions à détruiie, qui se fait de jour en jour, par la force des . habitudes, une autorité plus inébranlable , qui est soutenue par les exemples de crédulité que Ton se donne mutuellement , qui est appuyée par les noms les plus illustres et les plus révérés , qui a eu des siècles entiers d'un règne paisible , qui tire des preuves de sa longue durée , et qui enfin ne peut être attaquée qu'aux dépens de Thonncur de toute une nation ? Combien de vastes climats , plongés encore aujourd'hui dans les ténèbres de l'idolâlne, ignorent jusqu'au nom du christianisme, ou n'en ont que

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