‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 28 sur 74 · DE MON GIN · texte numérisé non relu

DE MON GIN

b faible coiinais$a(;ice qui leur en peut venir au travers des roei's qui les séparent de nous ? ou enfin , si notre zèle fait aller des lumières plus vives jusqu^à ces peuples , peuvent^-elles aisément dissiper cette foule de préjugés si établis et si puissans , qui s'élèvent sans cesse contre elles et les obscurdssent ? La v6*ité paraît, mais nouvelle , étrangère , dangereuse en apparence , ennemie de tout ; et ce sera un assez grand triomphe pour die , si , sous une forme avantageuèe , elle obtient seulement la plus légère attention.

» Au milieu du christianisme même , d^autres peuples sont dans une disposition encore plus déplorable. Ils naissent , pour ainsi dire , ennemis de la vérité connue : comme elle doit les frapper de toutes parts , on les arme contre elle dès leur enfance ; on leur apprend avec soin Tart funeste de ne se pas laisser vaincre par elle. Leurs jeux ne seront point dessillés par un nouvel éclat qui les surprenne ; ils sont accoutumés à le soutenir ; ils ne seront point touchés des cris de ceux qui les appellent dans la bonne voie ; ib les appellent à leur tour dans cette voie de perdition où ils sont engagés ; et la juste compassion que Ton a de leur égarement, ils la rendent à ceux qui marchent dans. le droit chemin.

» O céleste vérité ! est-ce toi qui éclaires trop peu les honunes? sont-ce les hommes qui ne savent pas recevoir tes lumières? pourquoi ces ténèbres presque universelles répandues sur toute la terre ? pourquoi cette multitude prodigieuse de nations qui courent , sans le savoir, à leur perte certaine ? une simple eiTeur les rend-elle digne d'une si malheureuse destinée ?

» N'entreprenons point de sonder, plus qu'il ne nous est permis , les alpines de la sagesse étemelle ; soumettons-nous à ses lois : Dieu est juste , il ne punit que des coupables ; et lors même que les rigueurs de sa justice nous paraissent excessives , soyons persuadés que si elles étaient moindres , la souveraine raison en serait blessée. Tous les hommes sont sortis d'une tige criminelle , ils naissent tous enfans de la colère : malheur â ceux à qui Dieu n'accorde pas ce qu'il ne leur doit point ! Encore une fois , soumettons-nous ; et si notre faible raison nous donnait des vues différentes , préférons k ces vues dangereuses une salutaire ignorance. » Le reste du discours , quoique inférieur à ce morceau , est trèsd^ne d'être lu. Il se trouve dans les recueib de TAcadémie, année lôgS.

Nous abandonnons ce qu'on vient de lire aux réûexions des hommes qui savent penser ; ib sentiront combien le sujet proposé était intéressant et digne de là plume qui l'a traité. Nous soupçonnons qu'il fut indiqué à l'Académie par l'auteur même (FontencQe) , qui ne put résister à une si heureuse occasion d'exercer son talent pour ce genre de questions fines et délicates. Celle-ci est presque la seule de cette espèce que l'Académie ait proposée pendant soixante ans ; nous devons remarquer néanmoins qu'à mesure que le siècle s'est éclairé , les sujets sont devenus un peu plus intéressans qu'ils n'avaient été d'abord , ont moins prêté aux déclamations triviales ou ampoulées , ont même été quelquefob susceptibles d'une éloquence solide et lumineuse ; il suffirait d'en parcourir la li^le

336 NOTES SUR L'ÉLÛGE

dqiuis i*origiiie jusqo*à nous , potn* y trouver mie des precnres ks plut sensibles du progris des lumières dans la nation , et surtout diez les gens de lettres. Parmi les sujets des dernières années , on trouvera ceuxci , dont la plupart méritaient bien d*étre traités par des phEosdpbes.

QuW esi[ Q^mnUifSBux de n'être ni ptuwte mi riche,

Q*ilest dû tmx malkeurmtx wm sori» de respect*

La sagesse de Dieu dans la distribution inégale des richesses.

Jusifu*à quel poùu U est permis de rechercher ou de Juir les Aonneurs?

La crainte dm ridicule étoqffh plus de talens et de vertus, qu^elle ne. corrige de vices et de défauts.

En quoi consiste Pesprit philosophique.

Ce dernier sujet , qui a produit un très-bon discours du P. Guenard , a presque immédiatement précédé les éloges ; il était bien propre , par sa nature , à servir comme de passage , des sujets usés de prédication , à des objets plus faits pour exercer de véritables orateurs.

(2) n s*est passé , & Peocasion des éloges qui sont maintenant le stijet de nos prix , quelques faits académiques dont il est bon que le publib soit instruit. Tant que la compagnie n^arait proposé que des sujets faits pour des sermons , elle avait cru devoir exiger Tapprobation de de«a doe^ teurs en théologie , afin de mettre soa orthodoxie et son jugement en sûreté. Lorsqu'elle commença à proposer les éloges , elle crut , par excès de prudence , devoir toujours exiger la même approbation , qndque singulier qu'il pât paraître de soumettre & Fexamen de deux prêtres et de deux théologiens , Téloge d^un grand capitaine (marédial de Saxis), cdni d*un grand homme de mer (du(juaj-Trouin),et odui d*un fftKad mi* nistre des finances (Sully^). Il était cependant arrivé que dans Tannoiiee qu*on avait faite à une assemblée puUique d'un de ces sujets d*âoges , et de la condition d^étre approuvé par deux docteurs en diéologîe , les auditeurs avaient témoigné, par un léger murmure, qu^ib n'approv- Taient pas nos scrupules ; ce petit dégoût n^empècha pas la compagnie de demeurer fidèle à un usage dont le public semblait la dispenser. Enfin r Académie ayant pris le parti, en 1768, de proposer Téloge de Molière, elle sentit qu'il serait trop mal sonnant d^exiger, pour un pareil sujet , l'approbation des deux doctein*8 , à qui même la seule austérité de leur robe devait interdire la lecture de pareils ouvrages. 1^ supprima donc alors cette condition, qui était devenue tous les ans un siget bien ou mal fondé de plaisanterie , et crut içême pouvoir s'en affranchir tout-à-fait pour l'avenir ; elle ne l'exigea point pour l'éloge de Fénélon, qu'elle proposa l'année suivante. EHe avait imaginé d'aifieurs , et avec assez de raison , qu'ayant , parmi ses membres , beaucoup de prélats , membres du premier ordre de l'Église, elle^pouvait se dispenser d'avoir recours À des docteurs du second ordre , pour réformer tout ce qui potnrait efirayer la foi dam les ouvrages présentés au ooncoun.

DE MOllïGIIf. 337

EUe t'est trompée ; et Véloge de Fénélon , par La Harpe , qui a remporté le prix en 1771 , quoique jugé par des académiciens très-orthodoxes , et dont quelques uns même étaient des éréques , quoique revu ayant Timpression par des académiciens attentifs et scrupuleux , a néanmoins été jugé digne de blâme par des réviseurs plus scrupuleux encore , et dont nous dorons respecter la délicatesse , ne fât-ce que par la loi qui en a résulté ; car le feu roi Louis XY , toujours attentif a ce qui pouvait offisnser, mais même tant soit pen alarmer la religion, nous a ordonné, par un arrêt de son conseil , qui a été rendu public , de faire revivre , pour tous les discours que nous recevrons 4 Favenir, la condition de Tapprobation des deux docteurs. Ainsi, quelque sujet que nous proposions dans la suita , ne f&tpce que Véloge de BÔjrle, ou de Rabelais, le public ne doit trouver ni mauvais ni étrange, que noua demandions Tattadié des théologiens, que peut-être, avec raison, on a jugé si nécessaire; nous inviterons seulement les approbateurs à se contenir dans les bornes qui leur sont prescrites , à ne rayer, dans ces discours , que ce qui peut réellement blesser la foi et les bonnes mœurs, et non ce qui peut contredire leurs opinions , leurs préjugés , et jusqu*à leurs chimér^ ; c^est ce qui leur est arrivé plus d'une fois , et en particulier dans les éloges de Charles Y, roi de France ' , où & Fôccasion des plaintes du clergé sur deux prêtres assassins que la justice aurait fait pendre , as ont impitoyablement effiicé tout ce |qui était contraire aux prétentions des ecclésiastiques , pour se soustraire à la juridiction des magistrats. Cette liberté, pour ne pas employer d'autre expression, mériterait assurément , si les censeurs s'y abandonnaient & l'avenir» les plaintes de l'Académie et Tanimadversion du gouvernement.

Je ne sais si la compagnie proposera encore long-temps pour sujet de ses prix d'éloquence l'éloge des hommes illustres ; il parait difficile * que ces éloges ne tarissent pas , d'autant que la plupart des autres académies s'en sont aussi emparées , ce qui doit épuiser plus promptement la mine. Eb cas que l'Académie revienne à d'autres siqets , le choix en deviendra d^fidle , surtout si elle veut éviter les lieui commutis , qui seraient aujourd'hui plus insipides que jamais. H est cependant plus d'un sujet intéressant que la compagnie pourrait proposer : en voici quelques uns.

Le parallèle du siècle précédent et de celui'Ci, quant aux talens et quant aux lumières.

S'il peut être utile de tromper le peuple * ?

Si la superstition est plus injurieuse à Dieu que F athéisme ?

Si P irréligion peut avoir son fanatisme comme la superstition ?

Si ce n*est pas nuire mortellement à la religion , que de regarder et de traiter les philosophes comme ses ennemis ?

' Sujet propose en 1767.

* L^acadcfmic d9 Berlin a dejli proposa ce sujet ; mais îl me'riteraît de F^tre de nouveau.

338 NOTES SUR UÉLOGE DE MONGIlf.

Mail ces svjeti demanderaient à être traités par une main tout à la sûre et délicate , dont la touche profonde et légère en même temps, sut concilier ce qu'on peut penser avec ce tju'on doit croire , et satisfaire à la fois les philosophes sévères et les théologiens éclairés.

ÉLOGE DE DERNOULLI

JDernôijlli ne m'était conaa qoe par se» eiiivrage#; je leur dois presque entièrement le peu de progrès que f ai fait en géométrie, et la reconnaissance exige de moi Thommage qne je vais rendre k sa mémoire. îTayant eu avec lui aucune espèce de commerce, j'ignore les détails peu intéressans de sa vie pri* vée. Je commence sa vie oii commence sa réputation, et son histoire n'y perdra que peu d'années. Je dis son histoire, car je la promets encore plus que son éloge ; on ne peint point les hommes quand on )és peint sans faiblesse ; 6ter au vrai mérite quelques taches légères, c'est peut-être lui faire tort, et c'est sûrement en faire k la vérité. Ainsi dans l'abrégé que je vais donner de la vie de Bernoulli , c'est-à-dire de ses travaux , l'homme illustre se fera souvent admirer , l'honmie s j montrera quelquefois.

Bernoulli annonça, dans une très-grande jeunesse , ce qu'il devait être un jour, par une dissertation sur l'effervescence et la fermentation, qu'il publia et qu'il soutint en forme de thèse. Bientôt après il se fit connaître aux géomètres, par le (amenx problème de la chdtnette , agité depuis longtemps parmi eux , et que le célèbre Galilée avait essayé» de résoudre. Ce problème consiste k trouver la courbure que prend une chaîne considérée comme un fil parfaitement flexible , chargé d'une infinité de petits poids , et suspendu dans un plan vertical par ses deux extrémités. Bernoulli détermina cette courbe, et trouva qu'elle était du nombre de celles que les géomètres ont nommées courbes mécaniques, c'est-à-dire , qui ne peuvent être représentées par une équation finie. Il démontra , peu de temps après , que la courbure d'une voile enflée par le vent était la même qne celle de la chaînette , et résolut ainsi deux problèmes très-difficiles au lieu d'un.

• Professeur de niatliématiqaet àBâIe, et membre des Aeadémiea rorales ries sciences de France , d'Angleterre , de Prusse, de Russie , etc. , né le 7 aoAt 1G67, mort le r'. janvier 174^.

Page 1