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ses plus beaux ouvragies , fut loué par ses juges , mais ne fut point couronné: On trouva qu'il ne répondait pas précisément à la question du prix : TAciadémie demandait les lois du choc des corps durs, et il débutait dans sa pièce par soutenir que ces corps ne pouvaient exister. Il en donnait pour raison , que daps le choc des corps durs la communication du mouvement devrait nécessairement être instantanée , et qu'ainsi ces corps devraient passer subitement d'un mouvement quelconque à un autre , sans passer par les degrés intermédiaires , ce qui est contraire au principe, que tout se fait dans la nature par des degrés insensi-^ bles^ On aurait pu demander à Bernoulii , si dans le choc de deux corps élastiques , égaux et seniblables , qui viennent se frapper directement en sens contraire , avec des vitesses égales , le point d^attouchement ne perd pas tout d'un coup son mouvement des Finstant que les deux corps se joignent , et si par conséquent il ne passe pas subitement et sans gradation à l'état de repos ; état dans lequel il reste pendant tout le temps que les deux corps mettent à se comprin^er et à se rétablir. Si cela est y comme on ne peut en disconvenir , et si d'un autre coté la matière ne peut être supposée actuellement divisée à l'infini , ce qui est évident , le point de contact ne saurait perdre son mouvement sans qu'une petite portion de chaque corps , contiguê à ce point , ne perde aussi le sien. Voilà donc, même dans l'hypothèse abstraite de Bernoulii , deux parties de matière qui passent sans gradation du mouvement au repos. Ce principe , que tout se fait dans la nature par degrés insensibles, est celui que Lcibnitz eJt ses sectateurs ont appelé loi de continuité. On ne peut nier qu'il ne soit très-philosophique , et confirmé du moins par ha plus grande partie des phénomènes. Mais c'est en faire un étrange usage que d'en conclure qu'il n'y a point dans l'univers de corps durs , c'est-à-dire d'en exclure , selon l'expression d'un philosophe moderne , les seuls corps peut-être qui y soient : car comment se former une idée de la matière , si on n'accorde pas une dureté originaire et primitive aux élémens dont elle est composée , et qui sont proprement les vrais corps ? Au reste , quand l'existence des corps durs serait physiquement impossible, il n'est pas moins certain qu'on peut toujours considérer ces corps comme on considère en géométrie des lignes et des surfaces parfaites , en mécanique des leviers inflexibles et sans pesanteur ; et c'était là sans doute le point de vue de la question proposée.
Bernoulii soutenait dans la m.éme pièce une autre opinion qui parut aussi nouvelle , quoiqu'elle eût pour premier auteur Leibnitz, et qu'elle ait eu depuis bien des sectateurs. C'était la mesure des forces vives ou des forces des.corps en mouvement, par les
produits des masses et des carrés des vitesses. Pour réduire cette question à renoncé le plus simple , il s'agit de savoir si la force d*un corps qui a une certaine vitesse, devient douLle ou qua— druple quand sa vitesse devient double. Jusqu'à Leibnitz, tous les mécaniciens avaient cru qu'elle était double ; ce grand phi^ losophe soutint le premier qu'elle était quadruple , et il le prouvait par le raisonnement suivant. La force d'un corps ne se peut mesurer que par ses effets, et par les obstacles qu'elle lui fait vaincre : or si un corps pesaût pput monter à quinze pieds étant jeté* de bas en haut avec une certaine vitesse , il doit monter, de l'aveu de tout le monde, à soixante pieds étant jeté avec une vitesse double. Il fait donc dans ce dernier cas quatre fois plus d'effet et surmonte quatre fois plus d'obstacles; sa force est donc quadruple de la première.
Cette preuve de Leibnitz fut fortifiée par Bernoulli d'un grand nombre d'autres. Il démontra qu'un corps qui ferme ou bande un ressort avec une certaine vitesse , peut avec une vitesse double fermer tout à la fois , ou successivement , quatre ressorts semblables au premier, neuf avec une vitesse triple , etc. Il n'oublia pas d'insister sur une vérité très-importante , découverte parHuyghens , savoir, que dans le choc des corps élastiques la somme des forcés vives , c'est-à-dire , des produits des masses par les carrés des vitesses, demeure toujours la même ; ce qu'on ne peut pas dire de la somme des produits des masses par les vitesses. Les partisans des forces vives ont souvent fait valoir ce théorème en faveur de leur opinion : surtout depuis qu'on l'a rendu beaucoup plus général , et d'un usage presque universel dans les problèmes de mécanique. Nous n'entrerons point ici dans le détail des différens écrits que la question des forces vives a produits. Il me semble qu'aujourd'hui les géomètres conviennent assez unanimement que c'est une pure question de nom : et comment n'en serait-ce pas une, puisque lesdeux partis sont d'ailleurs entièrement d'accord sur les principes fondamentaux de l'équilibre et du mouvement? dans le moiivement d'un corps nous ne voyons clairement que deux choses , l'espace parcouru et le temps employé à le parcourir. Le mot de force ne nous représente qu'un être vague , dont nous n'avons point d'idée nette, dont l'existence même n'est pas trop bien constatée , et qu'on ne peut connaître tout au plus que par ses effets. Tous les géomètres conviennent entre eux sur la mesure de ces effets, et cela doit leur suffire. Nous en saurons davantage, quand il plaira à l'Etre suprême de nous dévoiler plus clairement l'essence des corps , et surtout la manière d'analyser par le calcul leurs propriétés métaphysiques , peut-être, aussi incomparables entre elles que nos propres sensations.
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^ BernouUi se vengea de l'infortune littéraire qu'il avait eue en 1734» ^^ remportant plusieurs années de suite le prix de l'Académie des sciences. Sa pièce de 1780, sur la manière d'expliquer par les tourbillons la forme et les propriétés des orbites des planètes, est remarquable par les efforts qu'il fait pour défendre un système que Newton croyait avoir anéanti. La protonde géométrie qui règne dans cet ouvrage , la supériorité de l'auteur sur ses concurrens, et peut-être la prédilection naturelle à des Français pour l'hypothèse qu'il défendait, lui valurent le prix , malgré une erreur de calcul , qui sans doute n'avait pas échappé à la pénétration de ses juges.
En 1734 parut l'essai de Bernoulli sur la phjrsique céleste. Il lâchait d'y expliquer par une hypothèse nouvelle les principaux points du système du monde , et surtout la cause de l'inclinaison des orbites des planètes , que l'académie avait proposée. Si on remarque dans cet ouvrage un grand nombre de choses que la saine physique refuserait peut-être d'adopter , on doit d'un autre coté y admirer l'adresse avec laquelle l'auteur fait valoir en sa faveur toutf ce que les ressources d'un génie inventif peuvent fournir de séduisant ou de plausible ; et le suffrage de l'académie, sans répondre du succès de ce travail , en a du moins été la récompense. De plus , la question qu'il fallait résoudre était du nombre de celles qui n'admettent aucune explication dans le système newtonien ; Bernoulli , qui d'ailleurs n'était pas trop favorable à ce système, et qui ne trouvait point dans celui de Descartes une explication satisfaisante de ce qu'il cherchait, fut obligé d'en imaginer un autre ; et quelle est Thypotlicse qui satisfait à tout ?
'Voilà les principaux ouvrages d'un homme dont les mathématiques conserveront à jamais le nom. Un écrit beaucoup plus long que celui-ci n'eût pas suffi pour les indiquer tous; et ceux que nous avons omis feraiei^t encore honneur aux plus grands géomètres.
Bâle était sa patrie ; il est juste de faire honneur à cette république d'un citoyen qu'elle a toujours distingué , puisque tant de personnages célèbres ont fait après leur mort la gloire de leur nation , qui les avait oubliés pendant leur vie.
Il était depuis long-temps le premier des associés étrangers de r Académie des sciences de Paris ; sans doute les Crousaz , les Wolf , les Sloane , les Poleni , etc. , dont les noms remplissaientalors cette liste , se voyaient avec complaisance à côté d'un homme que les Euler , les Bradley, les Daniel Bernoulli eussent été flattés de voir à leur tête. Si la mort de Bernoulli a laissé un grand vide^ l'académie n'a eu que l'embarras du choix pour le remplir.
Quoique ses succès dans les mathématiques eussent été fort précoces , et fussent Teffet à*un talent qui avait dû reconnaître de bonne heure son objet et le saisir , cette étude néanmoins n'était pas la première à laquelle il s'était livré. Son âme avide de connaissances s'était , pour ainsi dire , jetée d'abord sur le premier aliment qu'on lui afvait présenté. Les charmes des belles-lettres, qui s'offrirent à lui dès l'entrée de sa carrière , le dédommagèrent des avantages qu'il aurait pu trouver dans le commerce , poar lequel il n'avait aucun goût , quoiqu'il y eût été destiné par un père , qui pour avoir un fils si rare, n'en ressemblait pas moins à tous les pères. Il passa de là à l'étude de la médecine ; et ce fut elle sans doute qui le conduisit insensiblement au point oii la nature l'appelait , à cette géométrie sublime , si nécessaire pour entrevoir le mécanisme admirable du corps humain, et si insuffisante néanmoins pour en démêler tous les ressorts. Bemonlli aussi incapable d'en imposer à lui-même qu'aux autres, et fait pour apercevoir presque au premier coup d'œil les limites prescrites à nos connaissances , vit bientôt que l'usage de la géométrie dans cette matière dégénérait trop facilement en abus ; malgré le succès de la dissertation physico-mathématique qu'il avait publiée sur le mouvement des muscles, et dont nous avons parlé, il crut devoir dans la suite réserver la géométrie pour des objets moins utiles peut-être, mais plus satisfaisans du moins par les lumières qu'elle peut y répandre.
Cependant il n'était pas tellement borné aux mathématiques , qu'il perdit entièrement de vue tout le reste. Il faisait quelquefois pour se délasser , des vers latins , peut-être aussi mal qu'un homme né à Pékin ferait des vers français , mais assez bien cependant pour pouvoir tenir un rang honorable parmi la foule des modernes qui ont mieux aimé parler une langue morte que la leur. On nous permettra de faire à cette occasion une remarque singulière; c'est que les langues grecque et latine, tant qu'on les a parlées , n'aient eu qu'un très-petit nombre d'excellens poètes, comme toutes les langues vivantes ; et qu'au contraire , depuis la renaissance des lettres , nous nous flattions d'avoir tant d'Horaces et de Yirgiles. La solution de ce paradoxe ne sera pas fort difficile à trouver si on se demande à soi-même , pourquoi plusieurs corps célèbres qui ont produit une nuée de versificateurs latins , n'ont pas un seul poète français qu'on puisse lire. Nous ne croyons donc pas devoir nous arrêter beaucoup sur les vers latins de Bernoulli. Il faisait mieux ou plus mal encore; car dans sa jeunesse, à l'âge de dix-huit ans , il avait soutenu une thèse envers grecs, sur cette question , que le prince est pour les sujets; matière du moins aussi intéressante qu'aucune de celles qu'il a traitées de—
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puis , mais qu'un philosophe pouvait se dispenser de traiter en vers , et un républicain de traiter en grec.
Il est rare que les hommes célèbres aient des enfans qui leur ressemblent. Le notre en a plusieurs d*un mérite distingué ; Nicolas Bemoulli , mort fort jeune à Pétersbourg, oii le czar l'avait appelé, et oti il était déjà l'un des principaux omemens de l'académie naissante ; Jean Bemoulli aujourd'hui professeur d'élo-quence à Bàle , qui a remporté plusieurs prix de l'Académie des sciences de Paris , et qui aurait été grand mathématicien , s'il n'eût mieux aimé être orateur ; enfin , Daniel Bemoolli l'atné et le plus illustre de tous , qui soutient par ses ouvrages le nom de son père. Ses talens sublimes et connus depuis long-temps brillent surtout dans son Hydrodynamique , oii il a le premier appliqué au mouvement des fluides le principe de la conservation des £brces vives , et détermine les lois de ce mouvement par des méthodes sûres et non arbitraires. Il a partagé avec son père le prix de l'Académie en 1734 9 et s'est montré digne de lui en l'égalant ; depuis plusieurs années ce prix est pour Daniel BernouUi une espèce de «revenu; fortune la plus flatteuse qu'un savant puisse retirer de son travail , puisqu'il ne la doit qu'à lui seul. Maupertuis et Clairaut , célèbres géomètres français » ont fait l'un et l'autre le voyage de Bâle pour profiter des lumières de Bemoulli ; semblables à ces anciens Grecs qui allaient chercher les sciences en Egypte , et revenaient ensuite les répandre dans leur patrie avec leurs propres richesses. Enfin c'est à Bemoulli qu'on doit Euler , dont le nom retentit aujourd'hui dans tonte l'Europe ^ et à juste titre ; la reconnaissance de ce grand géomètre pour son illustre maître égale la profondeur et la sagacité qu'on admire dans ses. ouvrages.
On a publié en 1743» à Lausanne, le recueil de tous les écrits de Bemoulli : ce recueil précieux , fait avec un soin et une intelligence qui méritent la reconnaissance de tous les géomètres, est dû à l'un des plus célèbres disciples de l'auteur , Cramer, professeur de mathématiques à Genève , que l'étendue de ses connaissances dans la géométrie , dans la physique et dans les belleslettres, rendait digne de toutes les sociétés savantes, et dont l'esprit philosophique et les qualités personnelles relevaient encore les talens.
De toutes les académies qui avaient l'avantage de compter Bernonlli parmi leurs membres , aucune ne lui a rendu des honneurs plus marqués que l'Académie des sciences de Prusse. Cette compagnie chargea son secrétaire de lui faire un éloge public , quoique ce ne soit point l'usage de prononcer celui des académiciens étrangers. Elle n*a pas craint qu'un tel exemple l'engageât
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à accorder souvent de pareilles distinctions ; la mëoioire d'un si grand homme méritait cet hommage de la part d'un corps oii il comptait des amis et des élèves illustres. Le recueil des œuvres de BemoulU est dédié au monarque , protecteur de cette acadéniie célèbre , et si elfes méritaient de paraître sous les auspices d'un prince philosophe, osons dire à la gloire des lettres , et plus encore à celle du prince, qu'il était digne de voir son nom à la tête de cet immortel ouvrage.
Kje modeste académicien a si bien caché sa vie , que n^ua^ en ignorons presque toutes les circonstances. Deux ouvrages sur la langue française en sont à peu près tous les /événemens.
Le premier • a pour titre : ijnonj-mes français , leurs diffé^ rentes significations, et le choix quil en faut faire pour parler avec justesse (i). On peut donner dans une langue le nopi de sjrnonjrmes , ou à des mots qui ont absolument et rigoureusement le même sens, et qui peuvent, en toute occasion, être substitués indifféremment l'un k l'autre ; ou à des mots qui présentent la même idée avec de légères variétés qui la modifient , de manière qu'il soit permis d'employer l'un de ces mots à la place de l'autre , dans les occasions oh l'on n'aura pas besoin de faire sentir ces légères variétés. Ce serait peut -être un défaut dans une langue , ce serait du moins une richesse très-pauvre , que d'abonder en synonymes du premier genre, en synonymes rigoureux ; mais ce serait une triste indigence que de manquer de synonymes de la seconde espèce, de synonymes approchés. Une langue dénuée de tels synonymes serait nécessairement pauvre et sans aucune finesse. £n effet, ce qui constitue deux ou plusieurs mots synonymes , c'est d'abord un sens général qui est commun à ces mots ; et ce qui fait ensuite que ces mots ne sont pas toujours synonymes , ce sont des nuances , souvent délicates , et quelquefois presque imperceptibles, qui modifient ce sens primitif et général. Ainsi toutes les fois que par la nature du sujet qu'on traite , on n'a point à exprimer ces nuances , et qu'on n'a besoin que du sens général, chacun des synonymes peut être indifféremment mis
' Gab'nel Girard, interprète du roi, reçu le 29 dcccmbre 1744 > ^ !■ pl^cc de Qiarlet d'Orléans de Rothelin ; mort le 4 février 174^* • La première édition ett de 1^18.
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en usage ; par conséquent , s'il y a une langue dans laquelle on ne puisse jamais employer indifféremment deux mots Tun pour Tatttre , il faut en conclure que le sens de ces mots diffère , non par des nuances fines et fugitives , mais par des différences trèsmarquées et très-grossières ; les mots de la langue n'exprimeront doncplus ces nuances , et dès lors la langue sera pauvre et sans finesse.
Il est aisé de conclure de ces réflexions , quel a été le véritable but de l'abbé Girard dans son ouvrage. Il ne se propose pas , comme l'ont cru quelques uns de ses lecteurs , de prouver que la langue française est absolum.ent et rigoureusement sans synonymes^ c'est-à-dire qu'elle n'a point de mots qui , dans aucune occasion, puissent être employés les uns pour les autres ; l'auteur connaissait trop bien les lois du style et les ressources de la langue , pour imposer aux écrivains une si fâcheuse contrainte ; il savait que l'agrément et l'harmonie de la diction , et surtout la variété qu'on doit répandre , autant qu'il est possible, dans les expressions ainsi que dans les tours , exigent qu'on évite la répétition trop fréquente du même terme , lorsqu'elle n'est pas rigoureusement nécessaire pour rendre avec netteté la pensée de l'auteur. L'abbé Girard se, propose donc seulement de faire voir que la langue française n'a point de mots qui , dans toutes les circonstances possibles , puissent être substitués indifféremment l'un à l'autre , et qu'il y a des cas , même très-fréquens , oii l%sage et le choix d'une de ces expressions est indispensablement nécessaire à cette précision délicate qui caractérise les bons écrivains. C'est ce qu'il prouve avec autant de clarté qiie de justesse , en réunissant sous un même article les mots qui paraissent avoir la même signification , en démêlant les différences , quelquefois légères , mais toujours réelles , qui distinguent le sens de ces mots ; en analysant ces différences , et en justifiant cette analyse par des exemples qui rendent sensible au lecteur l'usage des différens synonymes pour exprimer ces -nuances. ' ^
Cet ouvrage , dont le projet était neuf , et l'exécution trèssupérieure à ce qu'on pouvait attendre d'un premier essai dans une matière si difficile, fut reçu avec les plus grands et les plus justes applaudissemens. La Motte , appréciateur éclairé des finesses de notre langue , n'ayant encore lu que la première édition , jugea , sans connaître l'auteur, que l'Académie Française • ue pourrait se dispenser de l'adinettre s'il s'y présentait avec un si bon titre.
Non-seulement le travail de l'abbé Girard fut utile à sa nation , et plus' utile encore à toutes celles qui connaissent notre langue,
c'est-à-dire à toute l'Europe , il devint aussi utile , par contrecoup , pour ceux même des étrangers à qui notre langue est inconnue. Son ouvrage engagea des grammairiens savans et phi* losophes à faire pour leur langue ce qu'il avait fait pour la nenne, et bientôt les Allemands et les Anglais eurent aussi leurs dictionnaires des synonymes. Combien serait-il à souhaiter qae les anciens nous eussent laissé un pareil ouvrage pour les langues qu'ils ont si bien parlées ! Gicéron , dans nn endroit des Tusctf Urnes , a pris la peine de marquer, par les définitions les pfus nettes et les plus précises, la différente signification de sept a huit mots latins destinés à exprimer la tristesse. Qu'on examine ce passage avec attention , et qu'on dise ensuite de bonne foi si l'on se serait douté de toutes les nuances par lesquelles Gicéron distingue ces mots, et si l'on n'aurait pas été fort embarrassé d'en marquer, dans un dictionnaire, les acceptions exactes? Pourquoi le grand orateur que nous venons de citer, n'a-t-il pas fait un livre de synonymes latins , cooraie l'abbé Girard en a fait un de synonymes français? Si un tel ouvrage venait tomber tout à coup au milieu d'un aréopage des plus habiles latinistes modernes, il est à croire qu'il les rendrait un peu confus sur ce qu'ils s'imaginent si bien savoir (a).
Le suffrage unanime que le public et l'Europe entière avaient donné au livre de l'abbé Girard , le grand nombre d'éditions qui s'en étaient faites, l'approbation même que les académiciens les plus éclairés lui avaient accordée, ne produisit pourtant qu'au bout de vingt-six ans l'effet naturel que l'auteur devait en at^ tendre : il ne fut reçu à l'Académie qu'en 1744* ^ modestie l'avait empêché de frapper aux portes de ce temple , malgré le droit qu'il en avait acquis. La voix publique, et surtout le cri des gens de lettres , qui le nommaient depuis long-temps à l'Académie Française , le déterminèrent enfin à faire quelques démarches. « Je n'aurais jamais en>, dit-il dans son discours de » réception , la gloire.de parvenir jusqu'à vous, si les soins de » quelques amis ne m'avaient aplani la route; la justice que
» je me rendais prit à leurs yeux la forme d'indolence
M Mon amour-propre réveillé, soutenu , animé par ces reproches » obligeans , fit naître l'espérance , et l'espérance triompha de
M ma timidité : je me présentai Je crus des lors toucher
M au but , et recevoir de vos mains le laurier destiné à couronner » rhonune de lettres. » Nous apprenons , par ee même discours, que les premières démarches de l'abbé Girard furent infructueuses. La sensibilité vraie et simple avec laquelle il s'exprime sur son peu de succès , est aussi noble qu'intéressante ; il ne dissimule point le chagrin qu'il en eut; il n'affecte point de dé-
daigner ce qu'il avait désire et ce qu'il venait enfin d'obtenir ; mais il fait lui-même Tëloge des concurrens qu'on lui avait préférés , et il essaie de- justifier, avec la bonne foi la plus estimable, les motifs que FAcadémie avait eus de les ado{)ter. «M'étant » flatté , dit-il , d'un bonheur trop prochain , il était difficile » que l'illusion , en se dissipant , ne substituât pas dans mon » âme l'amertume à la joie qu'elle y avait d'abord répandue.... » Tel est , dans le passage de la faveur à la disgrâce, un cour- ») tisan trop attaché à la fortune ; tel je fus , lorsqu'il ne me
» resta que l'honneur de la concurrence Cependant ma
» sensibilité ne m'aveugla point; elle me laissa voir l'intérêt de A votre gloire dans le choix que vous fîtes de ces illustres sa- %> vans, qui soutiennent le goût des sciences par celui qu'ils >* mettent dans la manière de les traiter (3) • • • ., Le plaisir que M j'avais déjà goûté à la lecture de leurs ouvrages , prévalut sur » ma propre satisfaction ; je donnai à vos suffrages de sincères » applaudissemens ; je ne désapprouvai que ma témérité, et je M me replaçai au rang des spectateurs. » L'Académie était trop juste pour l'y laisser long-temps , et le public applaudit beaucoup au choix qui le tira de la foule oii il était si modestement rentré.
L'abbé Gir&rd a peut-être ignoré, ou du moins a- prudemment et honnêtement passé sous silence, dans son discours , la principale raison qui avait tant retardé son entrée dans la compagnie. Quelques académiciens , presque uniquement occupés de r étude de la langue , et par là très-utiles à notre travail , craignaient de voir ce mérite s'évanouir aux yeux de leurs confrères , s'il était partagé par quelques fâcheux nouveaux venus. Ils regardaient la grammaire comme leur domaine , qui , déjà petit et peu brillant par lui-même, ne leur paraissait plus rien , s'il cessait de leur appartenir en propre. Ils employèrent donc ( ce qu'il faut peut-être pardonner à la faiblesse humaine ) tous les petits moyens dont ils purent s'aviser pour éloigner l'adjoint ou le rival qu'ils redoutaient ; mais le cri public l'emportarenfin sur leurs intrigues sourdes et ténébreuses.
Admis dans cette compagnie , l'abbé Girard se crut obligé , non de justifier son titre, ses synonjmes l'en dispensaient ,'mais d'y en ajouter d'autres, de se rendre plus utile encore, s'il était possible , à la langue française, qui déjà lui devait tant, et de couronner, par de nouveaux succès , ceux qu'il avait obtenus. Il se proposa de donner une édition fort augmentée de ces mêmes synonymes , et de perfectionner d'ailleurs à plusieurs égards son travail sur cet objet. Ce travail en était très-susceptible ; car, outre un grand nombre de synonymes qui manquaient à la
première édition., il était nécessaire que Fauteur donnât, â différens articles de son ouvrage , encore plus de justesse et de précision qu'il n'y en avait mis. il est rare , et peut-être sans exemple , que ^ dans quelque genre que ce puisse être , l'inventeur crée et perfectionne tout à la fois ; et il est d'autant moins étonnant que l'abbé Girard eût laissé quelque chose à désirer en divers endroits de son livre , que ces epdroits étaient en assez petit nombre par rapport k ceux oii il avait pleinement satisfait les lecteurs les plus difficiles. D'ailleurs , il aurait vraisemblablement donné, dans cette nouvelle édition^ une forme un pea différente à son ouvrage. Il eût sans doute exposé d'abord à la ' tête .de chaque article , comme il l'a fait dans quelques uns, le jsens général commun à tou^ les mots qui paraissent synonymes^ et qu'il est assez difficile de bien fixer ; il eût ensuite déterminé avec exactitude l'idée que chaque synonyme ajoute au sens géjiéral ; enfin il eût rendu sensibles ces difierentes idées , en les réunissant , autant qu'il aurait été possible , dans une même phrase, oii Fa diversité des acceptions de chaque terme eût été plus marquée par le rapprochement même de ces. termes. Il eût distingué, dans les synonymes, les différences, quelquefois bizarres , qui sont d'usage et de caprice , d'avec celles qui sont constantes et fondées en principes ; et il eût aussi distingué les difiërences purement arbitraires , au moins par des exemples oii le lecteur les aurait observées. Il eût remarqué de plus , ce qui n'est guère moins essentiel , qu'un article de synonymes n'est pas quelquefois moins exact , quoiqu'on puisse , dans les exemples , substituer un mot à la place de l'autre , et qu'il faut seulement que cette substitution ne puisse être réciproque ; observation qui mériterait d'être approfondie , et de laquelle il résulterait peut-être qu'il y a dans notre langue , quoiqu'en trcspetit nombre , des demi-^jrnonpnes , si on peut les appeler de la sorte , c'est-à-dire , des mots dont on peut employer toujours le premier à la place du second , sans qu'on puisse employer toujours le second à la place du premier (4). Enfin l'abbé Girard eût démêlé les divers emplois des synonymes , non-seulement eu fixant , par une définition exacte , l'idée précisC'attachée à chaque mot, et les cas oii il doit être employé préférablement à tout autre , Âiais encore en marquant la différente acception des synonymes employés au sens propre ou au seus figuré; les diÛ'érens mots auxquels ils peuvent se joindre , quelques uns étant , pour ainsi dire , attirés par une expression et repoussés par une autre ; enfin les divers genres de style oii l'on doit en faire usage, quelques uns n'étant que du style poétique , quelques uns que du style soutenu , quelques autres que du style familier. Oh voit
par ce détail , que la nouvelle édition des sjrnonjmes , projetée par l'abbé Girard , demandait un long travail pour être digne de la première , et pour l'être aussi de l'Académie et de Fauteur. Sa mort , arrivée trois ans après son entrée dans cette compagnie , l'empêcha d'enécûter un projet si utile ; on n'a trouvé dans ses papiers qu'environ quatre-vingts synonymes nouveaux , et la table alphabétique d'un grand nombre d'autres qu'il se proposait de traiter. Ces nouveaux synonymes et cette tablé ont été insérés dans la nouvelle édition très-augm entée , qui , après la mort de l'auteur , a été mise au jour par M. Beauzée. Cet académicien a essayé de remplir quelques pierres d'attente parmi le grand nombre de celles que l'abbé Girard avait laissées en suspens. Mais ce qu'il en reste à remplir attend encore une main patiente et habile, qui , en achevant ce grand et utile édifice , rendra à la langue française un service immortel.
Occupé sérieusement de cet objet dans les dernières années de sa vie , l'abbé Girard était bien éloigné d'être oisif, et pour l'Académie , et pour les gens de lettres qui le connaissaient ; cependant , comme son travail sur les synonymes, exigeait encore plusieurs années pour être mis dans l'état oii il le désirait , il craignit d'être regardé , durant cet intervalle , comme un académicien inutile par ce public sévère, qui, si inutile lui-même dans une grande partie des individus dont il est composé, exige que les gens de lettres qu'il estime , offrent sans cesse quelque parure nouvelle à son oisiveté , toujours prêt à les accuser de paresse , lorsqu'ils ont cessé durant quelque temps de rien exposer à sa critique. L'abbé Girard crut devoir prévenir cet arrêt , tout injuste qu'il pouvait être; et durant le peu de temps qu'il a été parmi nous , le public a recueilli un nouveau fruit de ses veilles. Il publia , en 1747 > deux volumes in-12, sous ce titre : Les vrais Principes de la langue française , ou la parole réduite en méthode, conformément aux lois de V usage. Il y avait longtemps qu'on le pressait de travailler à une grammaire générale de notre langue. C'en est une que le livre dont nous parlons j et ce livre même , si l'on en croit de très-habiles grammainens , contient en effet les vrais principes de la langue française , c'està-dire , non-seulement ceux qui sont fondés sur la métaphysique générale commune à toutes les langues , mais ceux même qui sont propres à notre langue particulière , à son gém'e , à sa marche , aux règles de sa construction et de sa syntaxe ; enfin aux bizarreries, souvent plus apparentes que réelles, parlésquelles elle parait s'écarter de la roule naturelle et générale» Tel est le plan de l'ouvrage de l'abbé Girard , et tel est le mérite que d'excellcns jnge^ y ont reconnu. Il fut cependant beau-
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coup moins accueilli que l'ouvrage sur les synonymes. Celui-ci , écrit avec précision , avec clarté , et même avec une sorte d'agrément et d'élégance , avait été universellement applaudi , parce que tout le monde avait pu le lire , et l'avait lu non-seu^ lement sans dégoût et sans contention , mais avec plaisir et avec fruit. Il n'en fut pas de même du livre des Principes. On y critiqua deux points essentiels , le fond et le style. On trouva y quant au fond, que l'exposition des principes manquait de clarté ; que les idées étaient trop abstraites , trop métaphysiques, et trop peu à la portée des lecteurs. Çn géométrie , en chimie , et dans la plupart des sciences exactes , un auteur peut n'être pas entendu de ce qu'on appelle le public , sans que ce public ait droit de s'en plaindre, parce que ces sciences ont une langue à part , un dictionnaire propre qu'il faut savoir pour entendre les livres oii l'on fait un usage indispensable de ce dictionnaire et de cette langue ; mais en grammaire , en métaphysique , en logique , et dans toutes les autres sciences qui n'ont ou ne doivent avoir d'autre langue que la langue commune , c'est toujours la faute de l'écrivain que de n'avoir pas l'art de se faire entendre. Il faut laisser aux Jean Scot , aux Duhan , et à ceux qui leur ressemblent , le triste avantage de se traîner et de se battre à tâtons dans les ténèbres de la philosophie scolastique., qui ne méritent pas qu'on cherche à les dissiper. Dans tous les genres d'ouvrages qui peuvent intéresser les bons esprits, la maxime si vraie , ce que Von conçoit bien s'énonce clairement^ est la pierre de touche la plus sûre pour apprécier et juger l'auteur. Malheur donc à tout grammairien dont les productions auront besoin de glose et de commentaire ; d'autant plus obligé à la clarté qu'il doit l'enseigner aux autres, il est aussi coupable de se rendre obscur, que le serait un poète qui manquerait à la mesure et à la rime. C'est le reproche qu'on fit k l'abbé Girard ; et nous sommes forcés de convenir, d'après l'avis unanime des connaisseurs, que le reproche n'était pas sans fondement. A l'égard du style, on jugea qu'il n'était pas assorti à la matière ; que l'auteur y avait prodigué des omemens peu convenables , des tours figurés et recherchés , qui contrastaient d'une manière choquante avec la sév.érité et la simplicité du sujet , et qui , par cela même, augmentaient encore l'obscurité dont on accusait l'ouvrage. L'abbé Girard avait été sur ce point dans une erreur singulière , pour un philosophe tel que lui. Il s'était imaginé que ces prétendus ' agrémens de style lui procureraient plus de lecteurs ; et quand on lui en faisait apercevoir la discordance avec son sujet , il répondait avec une simplicité naïve : Toi mis cela pour les femmes. Vivant , comme il faisait, dans la retraite, et n'ayant nulle
t:oimaissance de ce qu'on appelle le ton des gens du monde , il avait cru emprunter leur langage en parlant un jargon si étranger à son objet. Aussi son livre fut-il peu goûté de cette partie du pnbHc , très-malheureusement nom1>reuse, qui ne lit que par désœuvrement , et qui y lorsqu'elle cousent à s'instruire , veut au moins que ce soit sans iatigue et sans ennui. Mais les philosophes et les maîtres de l'art , qui ne jugent pas sur l'écorce y connurent le prix de son travail. Ils ont creusé et nettoyé la mine que l'auteur avait ouverte ; ils ont développé les principes vrais et lumineux y mais mal présentés , dont la multitude n'avait pu sentir la solidité et l'étendue ; ils ont transformé en langage vulgaire les énigmes et la rhétorique de Fauteur , qui par là devenu plus clair et plus simple , ne s'est plus alors montré qu'avec ses vraies richesses. L'ouvrage de l'abbé Girard a obtenu le même honneiïr que les Synonjrmesy celui d'être contrefait dans toute l'Europe. Dnclo» l'avait prévu , lorsqu'il disait en parlant de cette grammaire : C'est un livre qui fera la fortune d'un autre,
La clarté et la simplicité de style qu'on désirerait dans la grammaire de l'abbé Girard pour déployer et mettre dans tout son jour l'écrit philosophique qui l'a dictée , est au contraire un des principaux mérites d'un autre grammairien philosophe , du Marsais, dont les écrits ont fait de la grammaire et de l'étudie des langues une science lumineusoi, nouvelle et simple. Des imitateurs , plus ou moins serviles , ont adopté les idées saines çt utiles dont il est l'auteur, quelques uns en les gâtant , quelques autres en y faisant des changemens légers, moins pour perfectionner ses- vues , que pour n'avoir pas l'air de se traîner absolument sur ses traces ; mais la plupart de ces disciples ou de ces copistes ne lui ont pas rendu la justice qu'ils^lui devaient , et dont nous croyons devoir nous acquitter pour eux , sans qu'ils nous en aient chargés (5).
L'Académie aurait bien désiré que le public eût pu voir ces deux hommes, qui ont si bien mérité de la langue française, assis l'un auprès de l'autre dans nos assemblées. Mais du Marsais, sans être aussi modeste que l'abbé Girard , ignorait encore plus que lui les moyens de se procurer les honneurs littéraires : nonseulement il était sans intrigue , sans manège , sans art pour se faire des prûneurs et des amis, mais il avait eu le malheur ou la maladresse de se faire des ennemis dans une société alors très-puissante, en voulant défendre, contre les attaques ridicules du jésuite Baltus , l'ouvrage de Fontenelle sur les Oracles ^ ouvrage que l'auteur lui-même avait eu la prudence de ne pas justifier, par cette sage raison , qu'il aurait eu trop d'avantage ponr terrasser son adversaire. Ces mêmes ennemis accusaient du
Marsais d'avoir, sur des matières encore plus délicates , .des opi^ nions libres , quoiqu'il n'eût jamais rien imprime sur ces objets ; ils avaient , par ces imputations , trës-mal disposé en sa faveur les suprêmes arbitres des grâces, dont l'aven était alors indispensable pour obtenir même le fauteuil académique , sur le* quel peut-être ils auraient dû avoir moins d'inspection et d'influence. Il se vit donc , au grand regret de cette compagnie et du public, exclu , par cette cabale , et un peu par son impru^ dence , d'une place à laquelle son mérite lui donnait des droits incontestables. Aussi ce philosophe disait-il quelquefois en plaisantant, quoique avec plus de fiel que de vérité, que pour être de r Académie Française , il fallait être bien avec tout le monde^ depuis Dieu jusqu'au valet de chambre du ministre (6). Peutêtre l'abbé Girard aurait-il éprouvé la même injustice que lui , si sa grammaire avait paru avant son entrée à l'Académie Française ; car plusieurs de ces hommes zélés et clairvoyans , qui trouvent dans les ouvrages des autres tout ce qui convient à l'envie qu'ils ont de nuire , remarquèrent finement que dans cette grammaire , dont l'objet ne paraissait pas devoir effrayer les âmes pieuses , les phrases citées par l'auteur pour exemple de ses préceptes, étaient une suite d'assertions obscurément impies contre l'existence de Dieu , la spiritualité de l'âme , et les autres vérités que la religion nous oblige de croire. Par boaheur pour l'accusé , l'imputation était si ridicule , qu'on n'en fit que rire; l'obscurité dans laquelle l'auteur vivait, contribua d'ailleurs à émousser les traits de la calomnie ; et l'abbé Girard, plus heureux que beaucoup d'autres philosophes aussi peu coupables , mais plus illustres et plus enviés , eut l'avantage d'échapper à la haine , par le peu de surface qu'il présentait à ses coups.
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NOTES
(0 J-ii titre de cet ouvrage, dans la première édition, était : Justesse de la langue française. Outre que le titre était un peu vague, cette première édition contenait beaucoup moins de synonymes que les suivantes , aoxqueUes Fauteur donna le véritable titre qui convenait à son
ouvrage, celui de Synonymes français .
(2) Ces réflexions sur les synonymes sont tirées en grande partie de notre article sur la Grammaire* Comme elles nous ont paru essentielles R Tarticle de Tabbé Girard , nous les y avons insérées sans aucun chan-
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gcment, et en y faisant seulement les additions que la notice de son ouvrage nous a suggérées.
(5) Notre académicien indique par cet endroit de son discours , messieurs de Mairan et de Maupertuis ; ils avaient obtenu presque successivement dans TAcadémie Française , deux places que Tabbé Girard avait sollicitées en concurrence avec eux. Le premier était successeur de Fontenelle dans le secrétariat de TAcadémie des sciences, et T Académie Française croyait alors ne pouvoir se dispenser d'admettre parmi ses membres les secrétaires des autres compagnies. Quant à M. de Maupertuis , quoiqu'il eût peu cultivé le talent d'écrire , son esprit et sa célébrité semblaient demander pour lui la place qu'il venait d'obtenir. Les droits de l'abbé Girard furent peut-être oubliés tin moment dans cette circonstance ; mais la compagnie ne tarda pas à les reconnaître et h les ratifier. Nous l'avons déjà dit dans d'autres occasions , et noi» ne saunons trop le répéter,, tous les gens de lettres vraiment dignes de parvenir k l'Académie , y arrivent peutrétre quelquefois un peu plus tard qu'ils ne le devraient , mais finissent par y arriver, quand des raisons trop puissantes ne mettent p^ au choix de la compagnie un obstacle invincible^
(4) On pourrait donner peut-être pour exemple de ces demi-synonymeSy les mots Ae pleurs et de larmes, qui, au sens moral , semblent pouvoir être employés indiflféremment , sans pouvoir rêtre de même au sens physique ; car on dit également les pleurs ou les larmes d'une mère; mais il semble qu'on dit beaucoup mieux les pleurs que les larmes de l'aurore. Pleurs semble appartenir plus que larmes au physique ; mais l'un et l'autre semblent également affectés au moral.
(5) Malgré tous les éloges que mérite la méthode de du Marsais pour apprendre les langues , nous doutons néanmoins qu'elle puisse servir à les apprendre parfaitement, et que la composition des thèmes, proscrite par ce philosophe et par ses copbtes, ne soit pas nécessaire, par exemple , pour se rendre bien familiers les tours et les finesses de la langue latine. On ne sait bien une langue vivante, que quand on la parle ; on ne sait bien une langue morte , ou du moins autant qu'il est possible de la savoir, que quand on a tâché de l'écrire. Pourquoi y a-t-il cent personnes qui savent passablement le latin , contre une qui sait passablement le grec ? c'est qu'elles ont fait , dans leur enfance , du latin bon ou mauvais , et qu'aucune n'a fait de grec. Le moyen le phis sûr de se connaître dans un art , est de mettre la main à l'œuvre. On pourra faire de mauvais ouvrages , mais on apprendra du moins ce qui distingue les mauvais ouvrages d'avec les bons.
(6) Ce sarcasme très-injuste du philosophe du Marsais n'était pas le seul qu'il se permît dan« ses accès de mécontentement pour Tinjustice qu'on lui avait faite. Il en répétait souvent un autre , auquel nous avons répondu dans la préface de nos éloges. « S'il y avait eu une académie à » Rome , écrivait-il à un ami , et qu'elle se fût conduite par les mêmes
» principes que la nôtre dans le choix des sujets , Cicéron en eût ët^ » exclu pour son sceptiosme , Yirgile pour son églogue d'Alexis ^ » Horace pour ses Tcrs obscènes , Lucrèce pour son athéisme , Tacite » pour sa haine du despotisme et de TesdaTage. Qu'est-ce donc qui en 3» aurait été ? le grand Flaraen , le grand Augure , le valet de charolM^ » de Tibère , le précepteur de Claude , le maître de harpe de Néron , » et ainsi du reste. » Il est aisé de répondre à cette indécente sortie « que les traits de liberté et non de licence , qui rendent Tacite si estimable, bien loin de le faire exclure de l'Académie latine, lui auraient servi de titre pour y être admis sous des princes tels que Nerra et Trajan ; qu'Auguste , bien loin de reprocher à Virgile son églogue d'Alexis , lui aurait tenu compte de la décence qu'il y avait mise ; qu'il eut ouvert à Horace la porte de l'Académie , en l'exhortant à ne plus souiller sa plume par des sujets indignes de l'exercer ; que Lucrèce , pour obtenir les honneurs littéraires qui lui étaient dus , eût employé à peindre et à chanter la nature , le talent qu'il profanait en outrageant son auteur ; que Cicéron aurait de même effacé sans peine les endroits de ses ouvrages où il-toume en ridicule la religion des Romains , et même aurait d'autant moins hésité sur ce léger sacrifice , qu'il y avait bien peu de mérite et de gloire à se moquer d'une religion si évidemment absurde , bafifouée par tous les honnêtes gens de Rome , et à laquelle les enfans même croyaient à peine ; que si le précepteur de Claude eut été un Bossuet ou un Féné- Ion , l'Académie latine aurait bien fait de l'adopter , quoiqu'il eût mal réussi dans l'éducation de son élève ; qu'elle aurait dû surtout ouvrir ses portes à l'instituteur du prince , si semblable au respectable prélat que nous avons admis parmi nous (l'évêque de Limoges) ; il eût inspiré à l'héritier du trône l'estime de la vertu et des lettres , l'amour de l'économie et de la justice , la haine de l'hypocrisie , et l'horreur de l'adulation.