ÉLOGE DE JEAN TERRASSON
Xj ES ouvrages d'un grand génie on d'un savant illustre fixent assez par eux-mêmes le jugement qu'on doit porter de ses talens : mais le spectacle de sa conduite, de ses mœurs , de ses faiblesses même , est une ëcele de philosophie : surtout , quelle instruction ne peut-on pas en retirer , lorsque par son caractère et sa façon de penser , il a mérité de servir de modèle à ceux qui courent la même carrière ?
' Lectear et profeufior royal en philosophie, né il Lyon en 1670, recfn le 99 mai 1733, à la place do J. B. Fleariau, comte de Morville, mort le i5 «eptembre 1750.
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Tel fut Tabbé Terrasson. Il occupait sans cloute une place dis* tinguée dans la littérature , mais ce fut la moindre partie de sa gloire s ce qui le caractérise , c'est d'avoir été à la tête des philosophes pratiques de son siècle ; l'éloge est d'autant plus grand ^ qu'il est plus rare aujourd'hui de le mériter.
On l'a dit il y a long-temps ; la gloire et l'intérêt , quelquefois tous les deux ensemble,- quelquefois l'un aux dépens de rantre, sont les deux grands ressorts qui font mouvoir les hommes , et les gens de lettres ne sont pas exempts de payer le tribut à l'humanité. Quoique leurs travaux mènent farement à la fortune , plu^ sieurs d'entre eux ne laissent p^s de s^y méprendre ^ et de s'en-* gager dans une carrière si noble , par un motif qui ne l'est pas. Quelques uns semblent avoir renoncé à l'intérêt ; sacrifice médiocre , lorsqu'ils n'ont aucun désir à satisfaire : mais ils n'en sont ordinairement que plus vi& sur cet amour de la réputation, qui, selon l'expression de Tacite, est la dernière passion des sages* En vain se représentent-ils que le nombre des bons juges est petit ^ il leur suffit de penser que le nombre des juges est grand ; et par une contradiction dont ils ont peine À se rendre raison , ils sont avides de la réunion de ces suffrages, dont chacun en particulier, si on n'en excepte quelques uns , ne les flatterait nullement ; heureux quand ils ne travaillent pas à se les procurer par les manœuvres et par l'intrigue !
L'abbé Terrasson étaitbien éloigné de cette manière de penser: il ne fut sujet , ni à cet amour-propre si délicat qui fait quelquefois le supplice des savans , ni à cette basse jalousie qui les dégrade : il ne regardait ses ouvrages que comme des enfans de son loisir qu'il abandonnait à la censure publique ; content de l'approbation de quelques amis éclairés , il était fort tranquille sur le jugement des autres. On lui demandait un jour ce qu'il pensait d'une harangue qu'il devait prononcer : elle est très^onne , répondit-il ; je dis très^orme : tout le monde n'en pensera peut" être pas comme moi ; mais cela ne m'inquiète gubre.
L'envie de s'enrfthir ne le tourmentait pas plus que celle de faire du bruit ; la fortune vint à lui sans qu'il la cherchât , elle le quitta sans qu'il songeât à la retenir , et il se retrouva dans un état médiocre , avec cette même philosophie qui ne l'avait jamais abandonné. Cependant , quoiqu'il eût conservé au milieu des richesses la simplicité de mœurs qu'elles ont coutume d'oter , il n'était pas sans défiance de lui-même ije réponds de moi, disaitil , jusqu'à un million : ceux qui le connaissaient auraient bien répondu de lui par delà.
Il regrettait le temps oh les gens de lettres , moins répandus et moins distrait», vivaient davantage entre eux. Comme ilsaviiieot
moins d'iatérêt de se nuire, ils étaient plas unis, et par conséquent plus respectés ; leur société n'avait peut-être pas les mêraes agrémens qui la font rechercher aujourd'hui ; mais la politesse ne se perfectionne que trop souvent aux dépens des mœurs ; la charlatanerie , qu'on me permette ce terme, si commune et si hardie maintenant , l'était alors beaucoup moins , parce qu'elle était moins sûre de réussir ; ce n'est pas' que le commerce du monde ne soit nécessaire aux gens de lettres , surtout à ceux qui travaillent pour plaire à leur siècle ou pour le peindre ; mais ce commerce , devenu général et sans choix , est aujourd'hui pour eux , ce que la découverte dVi Nouvean-Monde a été pour l'Ëun^ ; il e»t fort douteux qu'il leur ait fait autant de bien que de mal. . Nullement empressé de faire sa cour , l'abbé Terrasson trouvait plus aisé de ne point vivre avec la plupart des grands , que d'être avec eux à sa place , sans se dégrader, et sans se ccNEnpromettre. Il fuyait surtout ceui dont l'orgueil perce à travers leur accueil même. Mais il estimait beaucoup les grands d'une société simple et aimable , qui cultivent san3 prétention les sciences et les beaux-arts , qui les aiment sans vanité , et qui , s'il est permis de parler le langage du temps , ne font point servir leur nais^ sance et leurs titres de sauve-garde à le»r esprit.
Aussi était-il bien éloigné de confondre les amateurs véritablement éclairés , avec ceux qui en usurpent le nom, ordinairement occupés du soin de ramasser les grands taleos pour élever les médiocres , parce qu'ils ignorent que le mérite éminent honore ses protecteurs , et que le mérite médiocre avilit les siens. On n'aura pas de peine à croire qu'il n'était guère plus favorable k ces sociétés particulières , si à la mode aujourd'hui , qui s'érigent en arbitres des auteurs. On avait beau lui représenter que par le moyen de ces sociétés, l'esfhrit se répand et se communique de proche en proche. Il répondait par une comparaison plus énergique que recherchée^ que l'esprit d'une nation ressemble à ces feuilles d'or qui deviennent plus minces à mesure qu'elles s'étendent^, et qu'il perd ordinairefiient ea profondeur ce qu'il gagne en superficie. Il craignait surtout que ces juges droits et sans titre , faits pour prendre le ton ées gens de lettres , ne prétendissent un jour le leur donner , et ne cherchassent k se rendre par cette usurpation le âéau des bons livres et l'asile du mauvais goût. Selon lui , il ne fallait point attribuer k d'autres causes ce jargon qui se répand insensiblement dans les ouvrages modernes, et qui devenant de jour en jour plus étrange, semble nous annoncer la décadence prochaine des lettres ; car le faux bel esprit tient de plus près qu'on ne croit à la barbarie.
Un homme qui pensait comme l'abbé Terrasson ne devait
guère solliciter de grâces ,* même purement littéraires. Il eàt fallu lui apprendre jusqaes aux noms de ceux qui les distribuaient ; sou mérite seul avait brigué pour lui celles qu'on lui avait accordées.
On ne doit pas trouver surprenant qu'il ait eu poar les antres l'indifTérence qu'il avait pour lui-même. Le spectacle si varié des passions qui agitent les hommes , amusement ordinaire de la plupart des sages, n'était pas même un spectacle pour lui. Plus philosophe que Démocrite , il se contentait de voir le ridicule de ses contemporains , et ne daignait pas en rire : on eût dit qu'il contemplait de la planète de Saturne cette terre que nous habitons.; il est vrai que Us hommes ne sont qu'un point pour qui les voit de là ; mais ne s'y piQce pas qui veut.
Surtout, ce qui l'occupait le moins, c'étaient les démêlés des princes et les affaires d'Etat , dont les philosophes ne parlent guère que pour médire de ceux qui gouvernent , quelquefois mal à propos, et toujours inutilement. Il avait coutume de dire avec Malherbe, qu'il ne JauL point se mêler du gouvernail dans un vaisseau où l'on n'est que passager» Ce parti est assurément le meilleur dans une monarchie bien gouvernée , et le plus sûr au moins dans quelque monarchie que ce puisse être.
L'ignorance oii il était sur la plupart des choses de la vie lui donnait cette naïveté , qui est un agrément quand elle n'est pas un ridicule , qui du moins annonce ordinairement la vertu , et dont par cette raison le vice emprunte quelquefois le masque. Comme elle le faisait paraître simple aux jeux de bien dès gens , elle a fait dire qu'il n'était homme d'esprit que de profil : on pourrait dire avec moins de finesse et plus de vérité , qu'il avait un visage pour le peuple , et un autre pour les philosophes.
Sans être extrêmement zélé pour aucun système ni physique ni métaphysique , le cartésianisme était celui qu'il semblait avoir adopté. C'était , pour ainsi dire , un pli qu'il avait pris de jeunesse ; mais il ne trouvait point mauvais qu'on en eût pris un autre. Cependant cette secte, qui n'est pas aujourd'hui trop nombreuse, est volontiers intolérante comme bien des sectes opprimées ou négligées : peu s'en faut qu'elle ne décrie ses adversaires , comme de mauvais citoyens insensibles à la gloire de leur nation. Les partisans de Descartes seraient peut-être bien étonnés, si ce grand homme revenait au monde , de trouver en lui le plus redoutable ennemi du cartésianisme.
Enfin , ce qui met le comble à l'éloge de Tabbé Terrasson , sa philosophie était sans bruit, parce qu'elle était sans effort; peut-être en avait-il eu moins de mérite à l'acquérir : mai^ les vertus qu'on loue le plus , sont souvent celles qui coûtent le
moins. D^ailleurs , quelque ridicules que soient les préjugés , leur empire est si puissant , que ceux même qui lui résistent , s'applaudissent de leur courage ; pour lui, sans se prévaloir d'un avantage si rare , il en jouissait paisiblement ; il n'avait pas besoin d'avertir les autres qu'il n'était ni complaisant de personne, ni esclave de son amour-propre ; tout le monde le voyait assez y et il aimait mieux renfermer sa phiUsophie dans sa conduite , que de la borner à ses discours.
II me reste à dire un mot sur ses ouvrages. Le premier fut sa Dissertation contre riliade; elle parut en 1716 , dans le fort de la dispute sur Homère , dispute aussi peu utile que presque toutes les autres , et qui n'a rien appris au genre humain , sinon que madame Dacier avait encore moins de logique que La Motte ne savait de grec. Les coups que l'on portait alors au prince des poètes lui firent peut-être moins de tort que la manière dfmt ils étaient repoussés. Attaqué par des gens d'esprit et par des philosophes , il n'avait guère dans son parti que des gens de goût qui se taisaient, ou depesans érudits qui auraient admiré la Pucelle , si Qiapelain l'avait écrite il y a trois mille ans. D'un autre c6té les adversaires d'Homère , trop peu sensibles aux beautés de détail dont V Iliade est remplie , et qui sont peut-être la partie la plus essentielle du poëme épique, s'attachaient trop à juger un ouvrage de génie sur des règles d'oii l'arbitraire n'est pas toutà-fait exclu y et sur des usages qu'ils rapportaient trop à notre goàt.
A l'égard de la querelle sur les anciens et les modernes , qui faisait aussi partie de cette dispute , je ne prétends point la renouveler ici , encore moins la terminer : j'observerai seulement que si les Grecs et les Romains nous sont supérieurs à certains égards , et inférieurs en d'autres , c'est peut-être moins à la différence du génie qu'il faut l'attribuer , qu'à celle des circonstances , du gouvernement , des motifs d'émulation , et surtout à l'avantage qu'ils ont eu de parcourir avant nous certaines routes et à celui que nous avons d'en trouver d'autres tout ouvertes qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir.
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage de l'abbé Terrasson eut un succès dont l'auteur fut digne par sa modération , et surtout par le mérite qu'il eut d'avoir porté ^ans les belles-lettres cet esprit de lumière et de philosophie , si utile dans les matières même de goût , quand il remonte à leurs vrais principes. Le seul cas oii il soit dangereux , c'est lorsqu'égaré par une fausse métaphysique , il analyse froidement ce qui doit être senti.
Madame Dacier , qui ne pouvait pas reprocher à l'abbé Ter* rassoo d'ignorer le grec , ne jugea pas à propos de s'engager dans
une réplique. Dacier t'en chargea , et accusa entre autres choses son adversaire d'avoir fait dans son ouvrage l'apologie de la morale du théâtre lyrique, imputation aussi injuste que déplacée. L*abbé Terrasson daigna cependant y répondre, et il faut avouer que c'est la partie de sa dissertation la plus inutile.
L'ouvrage qui suivit fut d'un goût bien différent : c'était des réflexions sur le fameux système qui a ruiné parmi nous tant de familles pour en enrichir tant d'autres. L'abbé Terrasson eut le courage d'en prendre la défense , parce que l'ayant envisagé d'un œil philosophique, il le jugeait utile, et qu'il en séparait le pnncipe d'avec ce qui n'était qu'accessoire. A la veille du désastre public et de la chute des fortunes qu'il ne pouvait prévoir, il justifia pour ainsi dire d'avance ce qu'on allait accuser bientôt d'être la cause de tant de malheurs ; et aujourd'hui que les esprits ne sont plus échauffés sur cette matière par un intérêt présent et personnel , l'opinion qu'il défendait ne manquerait peutêtre pas de partisans éclairés. Au reste , ce fut à cet ouvrage qu'il dut l'opulence passagère dont nous avons parlé , et par bonheur pour lui qu'elle ne fut que passagère : car quoiqu'il ne l'eût pas eue pour objet en écrivant , on aurait pu la lui reprocher , si le peu de durée de sa fortune n'avait répondu de la droiture de ses motifs. Ce n'est pas que pour être ruiné, on en soit toujours plus honnête homme ; mais le philosophe dont nous parlons , ruiné parle système qu'il avait défendu , prouvait au moins qu'il l'avait défendu de bonne foi.
Il semblait que l'abbé Terrasson fût destine à s'exercer sur les genres les plus opposés. En 1781 il publia le roman de Sethos. Cet ouvrage , quoique bien écrit et estimable par beaucoup d'endroits , ne fit cependant qu'une fortune médiocre. Le mélange de physique et d'érudition que l'auteur y avait répandu, et par lequel il avait cru instruire et plaire , ne fut point du goût d'une nation qui sacrifie tout à Tagrément , et que l'abbé Terrasson avait moins étudié en homme du monde qu'en philosophe. Mais si le roman de Sethos est inférieur de ce côté-là au Télémaque son modèle, il n'y a rien aussi dans le Télémaque qui approche d'un grand nombre de caractères , de traits de morale , de réflexions fines, et de discours quelquefois sublimes, qu'on trouve dans Sethos, Je n'en apporterai pour exemple que le seul portrait de la reine d'Egypte en forme d'oraison funèbre , portrait que Tacite eût admiré , et dont Platon eût conseillé la lecture à tous les
rois.
Le dernier de ses ouvrages est sa traduction de Diodore de Sicile. Quoiqu'il n'épargne pas les éloges à son auteur dans la préface, on prétend qu'il n'entreprit cette traduction qne pour
prouver combien les admirateurs des anciens sont aveugles. Ce n'est pas plaider de trop bonne foi la cause des modernes , que de croire leur assurer la supériorité en les opposant à Diodore de Sicile , historien crédule , écrivain du second ordre , et que d'ailleurs une traduction peut encore défigurer. C'est Homère qu'il faut comparer à Milton , Démosthëne à Bossuet , Tacite à Guichardin ou peut-être à personne , Sénëque à Montaigne , Archimède à Newton y Aristote à Des<^rtes , Platon et Lucrèce au chancelier Bacon ; et pour lors le procès des anciens et des modernes ne sera plus si facile à juger.
L'abbé Terrasson était entré de bonne heure à l'Académie des sciences pour en devenir un jour le secrétaire. L'étendue de ses connaissances , et le talent qu'il avait pour écrire , donnaient tout lieu de croire qu'il remplirait avec honneur cette place importante. Mais lorsque Fontenelle sortit d'une carrière qu'il était encore en état de poursuivre après l'avoir parcourue durant quarante ans avec la plus grande réputation , ce successeur qu'il s'était destiné depuis lo^g-temps, n'avait plus assez de forces pour le remplacer. ''
Un philosophe tel que nous venons de le dépeindre y savait trop bien se suffire à lui-même, pour ne pas disparaître de dessus la scène , quand la vieillesse et les infirmités commencèrent à l'y rendre inutile. Il se renferma absolument chez lui ; et ne se montrait tout au plus que dans des lieux publics , oii il ne pouvait être à charge à personne. Il connaissait trop bien sa nation pour n'avoir pas senti de bonne heure combien elle est ingrate envers ceux même qui ont le plus contribué à son instruction ou à ses plaisirs. Il savait que l'avantage d'être recherché avec empressement jusqu'à la fin , est le privilège d'un petit nombre d'hommes rares : souvent même quoiqu'ils méritent cet empressement par leurs qualités personnelles , et par l'agrément de leur commerce, c'est à la vanité qu'ils en sont principalement redevables. L'abbé Terrasson retira donc de bonne heure son dme de la presse ^ suivant le conseil de Montaigne, et sa vieillesse fut aussi philosophique que sa vie.
L'espèce de stoïcisme dont il faisait profession , ne l'empêchait pas d'avoir des amis auxquels il était fort attaché ; le marquis de Lassay et Falconet étaient de ce nombre : c'en est assez pour juger qu'il savait les choisir et surtout qu'il ne se trompait pas en honnêtes gens. Au reste, il regardait l'amitié comme un sentiment trop respectable et trop précieux pour être prodigué; il croyait avec raison qu'on avait très-peu d'amitié quand on avait beaucoup d*amis. Pleuré des siens, l'abbé Terrasson fut généralement regretté de tous ceux qui l'avaient connu \ on ne sau-
rait manquer de l'être , quand avec de l^esprit el des talens , ou n'a jamais nui à l'amour^propre , ni à l'avidité des antres.
Quelques anecdotes recueillies sur Jean-^Baptiste Terrasson,
Il essuya un jour beaucoup d'injures de la part d'un enthousiaste d'Homère 2 F'oilà, répondit-il ^ bien du zèle en pure perte;' je présume que de son vis^cait Homhre vous en aurait dispensé. Quand on le plaisantait quelquefois un peu vivement sur sa naïveté et son ignorance des choses du monde : Il n'y a pas de mal à cela y disait-il \je consens que justice se fasse.
Enrichi par le système de Law , il avait pris carrosse , rien ne lui était plus pénible surtout que de payer la nourriture des chevaux. Quand son cocher lui comptait la paille, etc. , il trouvait ue cela allait très-vite; en conséquence il demandait à madame e Lassay, si les chevaux mangeaient pendant la nuit. Cette dame disait de cette naïveté si plaisante : //ti^ a qn*un homme de beaucoup d'esprit qui puisse être d'une pareille imbécillité.
Ruiné par le même système , après s'être vu un moment trèsriche : Me voilà tiré d'affaire, écrivait-il à un ami ; je revivrai, de peu; cela me seraplus commode. ,
Son père , homme très-religieux , avait eu quatre fils , qu'il destina tous k entrer dans l'Oratoire , et qui en effet y étaient tous quatre à sa mort. // avait formé le projet ^ disait l'abbé Terrasson, ^accélérer y par dévotion, la fin du monde autant qu'il dépendait de lui.
Il sortit un jour à moitié habillé par distraction ; son ajustement ameuta et fit rire le peuple : Je viens , dit-il ^ de donner à la populace du quartier un petit amusement qui ne lui a rien coûté, ni à moi non plus.
Sur la fin de sa vie, il perdit absolument la mémoire; quand on lui faisait quelque question : Demandez , répondit-il , à ma<^ demoiselle Luquet , ma gouvernante. Le prêtre qui le confessa dans sa dernière maladie , et qui l'interrogeait sur les péchés qu'il avait pu commettre , ne tira pas de lui d'autre réponse : Demandez à mademoiselle Luquet.
Dans le temps du système , il comparait beaucoup trop légèrement les actionnaires du Mississipi aux premiers chrétiens : La fbiy disait-il , a été bien nécessaire aux uns et aux autres.
Il appliquait assez plaisamment à un homme du peuple de la rue Quincampoix , qui prêtait son dos pour la signature des billets de banque, ce passage d'un psaume : iSi(pra dorsum meum faùricavt^runt peccatores ( Les pécheurs ont fabriqué sur mon dos leurs iniquités).
Parler beaucoup et bien , disait-il , est d'on bel esprit ; peu et bien, d'un sage; beaucoup et mal, d'un fat; peu et mal, d'un sot. I] a mis en vers français le vers technique si connu :
Qiùsy quidf ubif quibus auxiUiSf cur, quomodo, quando? Qui, quoi, poorqaoi, comment , où, qoand, et par qaelle aide?
On assure , malheureusement pour lui , que ce vers lui paraissait aussi bon qu'un autre. «
Dans un ouvrage posthume de cet académicien , qui consiste en plusieurs pensées détachées sur différents objets de philo— Sophie y de morale et de littérature , on trouve celle-ci , par laquelle vraisemblablement il a voulu peindre et justifier à la fois le caractère et la manière d'être qu'on lui a connus. Le ri-dicule de simplicité est un mérite, en comparaison du ridicule^ d* affectation.
Il disait de ces gens du monde , prétendus amateurs et coirnaisseurs , qui prononcent à tort et à travers sur le mérite des ouvrages t Quand ils veulent faire notre métier, juger le fond des choses , je tâche de me distraire au lieu de les écouter, car ils me feraient perdre patience. Plus d'un sage a pris souvent ce parti-là , en assistant à de pareilles décisions.
Bien éloigné de l'enthousiasme ordinaire des traducteurs y son principal objet, dans la traduction qu'il publia de l'historien Diodore , était de rendre , disait-il , le texte de l'écrivain dans toute sa turpitude; c'est-à-dire, avec les contes absurdes dont il a bercé ses lecteurs. L'abbé Terrasson en lisait un jour des échantillons à quelques philosophes de ses amis ; on riait ou on levait les épaules : Bon , bon , répondit-il , vous verrez bien autre chose.
Là plaisanterie sur le texte de Diodore en rappelle une autre du même genre , qu'il fit sur une histoire de l'Ancien Testament, exactement écrite d'après la Bible par un janséniste scrupuleux, qui aurait regardé comme un sacrilège d'adoucir par l'expression , certains traits contraires à nos mœurs , et racontés par l'historien sacré avec une naïveté qui ne convient ni à notre langue ni à nos usages. Les jansénistes , disait-il , par le res^ pect qu'ils portent à la Bible , doivent être fort contens de leur confrère ; il a conservé dans toute sa pureté le scandale du texte. Ce discours n'était pas, dans. la bouche de notre académicien , une réflexion irréligieuse ; c'était une critique ingénieuse et fine de l'opinion dangereuse des jansénistes , qui veulent qu'on fasse lire la Bible au peuple même le plus grossier, sans discernement , sans précaution , et sans cacher à ses faibles yeox les endroits qui peuvent scandaliser son ignorance.
Oa raconte aussi que dans le temps oii Ton remboursait en papier toutes les rentes , Fabbë Terrasson demanda à TEcossais Law \ auteur de cette belle opération , et protestant récemment conyerti : S'il ne rembourserait pas de même la religion catho' lique, Law répondit , que l'Église n'était pas si sotte, et qu'elle 'Voulait de forgent comptant.
La question était moins indécente qu'elle ne le paraissait ; c'était une plaisanterie assez bien placée , sur la conversion de Tayenturier écossais , devenu ministre des finances : conversion trës-peu sincère » et qui n'avait eu que l'ambition pour motif.