‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 34 sur 74 · ÉLOGE DE LANGUET DE GERGY · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LANGUET DE GERGY

%^i le grand nombre des ouvrages est un titre suffisant pour l'Académie , aucun des prélats qu'elle a possédés n'a été plus digne de ce titre que Jean-Joseph Languet; il faut néanmoins en excepter l'éloquent évéque de Meaux son compatriote , dont les productions effraieraient, par leur multitude seule, ceux qui d'ailleurs auraient le malheur d'être insensibles aux traits sublimes dont elles sont remplies. La collection des écrits de l'archevêque de Sens le disputerait presque k celle des œuvres de Bossuet , sinon pour le génie , au moins pour la masse , et nous oserions presque ajouter pour le savoir théologique ; car le génie, qui met tant de différence entre un écrivain et un autre , n'en peut mettre presque aucune entre deux théologiens instruits, exercés et profonds , puisque ces théologiens sont dans l'heureuse impuissance de rien dire jamais d'après eux-mêmes , ne pouvant parler que d'après l'Ecriture , les conciles et les Pères de l'Église.

Nous conviendrons cependant que les ouvrages de M. Languet, quelque mérite qu'on y suppose d'ailleurs , sont des productions peu académiques ; ils ne roulent guère que sur des controverses de théologie, et ce qui est plus fâcheux encore , sur cette bulle unigenitus, à laquelle tant de plumes ont fait l'honneur de la combattre ou de la défendre avec une chaleur bien peu digne d'un siècle et d'un peuple éclairé ; production qui , en excitant dans l'Eglise de France tant de violentes disputes, j a nourri

* Jean-Joseph Langoet de Gergy , arcbev^r^e de Sens , ne' à Dijon , le >5 août 1677; reçu le 18 août 1721 , h la place de Marc-Ren^ de Voycr d'Argenson, garde-dct-sccaux de France i mort le 11 mai ijSS,

38o ÉLOGE

tant de haines irréconciliables et scandaleuses ; production qui , par ses funestes effets , a fourni aux ennemis du cbristianisme des armes pour l'attaquer avec une confiance insultante et audacieuse; car ils font insidieusement à ses ministres k peu près la même question que faisait de bonne foi l'empereur de la Chine aux jésuites et aux jacobins , acharnés les uns contre les autres ; ils demandent comment on a eu le courage de prêcher avec tant de zële une doctrine , dont plusieurs dogmes sont l'objet de tant de querelles et d'anathèmes entre ceux qui s'en disent les défenseurs et les apôtres'.

Quelque éloignée , et quelque peu digne même que^oit l'Académie de prendre part aux combats oii M. Languet s'est tant exercé, néanmoins cette compagnie qui peut juger, dans un ouvrage de théologie , la manière d'écrire , sans avoir la témérité de juger le fond des choses, crut que le style du prélat, bien qu'un peu traînant et difi^us , ne manquait ni de force , ni de pureté , ni d'élégance ; elle savait d'ailleurs que M. Languet était le seul auteur de ses écrits ; bar il est juste de le placer parmi le ' petit nombre des évêques qui ont fait eux-mêmes leurs ouvrages. Ainsi, dans l'espèce de nécessité oîi se trouve l'Académie de donner quelques uns de ses fauteuils à des hommes élevés en dignité dans l'Église , elle crut pouvoir en laisser prendre un à l'évêque de Soissons ; car M. Languet avait commencé par être plafé sur ce siège, qui est un siège de faveur, ainsi que celui de Sens , oii il fut transféré dans la suite ; les évêques de ces deux diocèses ont le bonheur d'avoir le roi pour diocésain durant plusieurs mois de l'année, l'un à Compiègne, l'autre à Fontainebleau ; ils jouissent par-là du précieux avantage de pouvoir se rendre assidus auprès du monarque sans abandonner leur troupeau.

L'élection du prélat à l'Académie , quoiqu'elle parût suffisamment raiéritée par ses ouvrages , ne se passa pas néanmoins sans difficulté. Tout irréprochable qu'il était dans sa conduite, et même, à ce qu'il croyait, dans sa doctrine, puisqu'il n'avait fait , disait-il , que défendre une bulle acceptée par toute VÈ^ glise, il avait eu le malheur de déplaire à plusieurs académiciens, moins favorables que lui à cette bulle; car alors les gens de lettres s'occupaient des disputes théologiques. Non-seulement il s'en fallut beaucoup que l'évêque de Soissons eut , au premier

' a En véritë, messieurs, disait remperetir de la Chintf & ces misstonDaires }) yiolemment divises entre eux sur les dogmes quMls pr<}chaîenC à sa cour, » TOUS prenez bien de la peine de venir tout exprès de cinq à six mille Keucs M nous débiter ici des opinions contradictoires ^ sur lesquelles vous êtes prêts » à vous dgorger. »

DE LANGUET. 38i

scrutin , runanimité des voix , il pensa même être exclu au second scrntin , qui est celui des boules ; peu s'en fallut qu'il n'eût le nombre des boules noires suffisant pour se voir fermer à jamais les portes de l'Académie'. Cette exclusion eût été trèsinjuste , puisqu'elle n'avait d'autre motif que des opinions hasardées si Ton veut , mais au moins trës-libres , et des controverses ténébreuses, pour lesquelles il est bien honteux à des philosophes de se passionner. Ce qui met d'ailleurs entièrement à couvert ]a mémoire de l'évêque de Soissons , c'est que la même injustice a été exercée plus d'une fois sur des hommes que l'envie voulait exclure de cette compagnie, et qui lui ont fait honneur par leurs Tertus et par leurs ouvrages. Aussi a-t-on plusieurs fois agité dans l'Académie , si on ne demanderait pas au roi la suppression du scrutin et des boules , comme indécent et odieux. Mais ce mal , si c'en est un , est un mal nécessaire , qu'il faut bien se garder de détruire , de peur d'en faire naître de plus grands. Le scrutin des boules est la sauve-garde de notre liberté ; c'est une arme , il est vrai , dont la méchanceté peut abuser quelquefois , mais dont le patriotisme académique peut aussi se servir avec avantage , pour repousser ou la médiocrité insolente et protégée , ou le talent dégradé pîir les mœurs , ou enfin le crédit impérieux qui'voudrait envahir avec orgueil et violence des honneurs destinés à la réunion du mérite et des vertus.

L'évêque de Soissotis, admis dans l'Académie avec une sorte de répugnance, la désabusa bientôt de l'opinion peu favorable qu'elle avait eue de lui , et se concilia sans peine ceux même qui hii avaient été le plus opposés. Il se montra digna du titre d'académicien par son amour pour la compagnie , par ses procédés honnêtes envers tous ceux qui la composaient, enfin par

' LUisage de PAcademîe est qu^après le scratia des billets , où Pan des candidats est propose à la pluralité, on fait an second scrutin de boules blancLes et noires ponr Tadmettre on l'cxclarc. Il suffisait pour être excln, non-seulement dans l'élection présente , mais à perpe'tuit^ , d'arotr un nombre de boules noires égal au tiers du nombre total des roians. U est peu d^acad^micicns , et surtout, d'académiciens célèbres, qui n'aient eu quelqu'une de ces boules d'cxcliibion, et qui n'aient essuyé, comme le disnit M. de M airan , cette petite malice noire. Fontcnelle en eut une , La Bruyère plusieurs , et Fénélon deux; La Fontaine en eut sept sur vingt-trois^ une boule de plus , on deux votans de moins , Tauraienc exclu ponr toujours f et l'Académie , en cette occasion , fut plus heureuse que sage. Il est Traisemblablc que les prélats qui étaient alors an nombre de ses membres, donnèrent , pour la plupart, ces boules noires h La Fontaine, à cause de la licence de ses contes. Ces académiciens , excusables an nsoins par leur motif, et respectables par leurs mœurs, ne méritaient pas ce que d'injustes satiriques osèrent alors dire et même imprimer , que les déi^ots de l' Académie étaient d'autant plus scan-^ dalisés des contes de leur confrère , qu'ils les avaient beaucoup lus : mais peui'étre eidt-il été juste de pardonner aux contes en faveur des fables.

l'attention qu'il avait d'assister aux assemblées le plus souvent qu'il lui était possible ; il est vrai que la proximité des deux villes dont il fut successivement évéque , lui permettait presque d'être assidu à l'Académie , sans sortir , en quelque manière , de son diocèse ; c'est une liberté dont se voient privés avec regret la plu-^ part des autres prélats nos confrères , que nous avons rarement la satisfaction de voir au milieu de nous , parce que dans les temps même oii leur séjour à Paris pourrait nous faire jouir de leur présence > ils nous sont enlevés par des afiEiaires ou par des soins qui , à leur grand regret , les écartent presque autant de l'Académie que de leur troupeau. Quoi qu'il en soit , M. Languet fut académicien zélé, et il en remplit avec exactitude tous les devoirs qui ne prenaient rien sur d'antres plus indispensables. Il se trouva chargé de plusieurs réceptions ; mais la même destinée malheureuse qui avait troublé son entrée à l'Académie, sembla le poursuivre encore dans deux de ces occasions , oii il devait, comme directeur, parler au nom de la compagnie.

Dans la première , il avait à recevoir à la fois l'ancien évéque de Mirepoix, Jean-François Boyer, qui n'avait fait que des sermons, et l'auteur du Préjugé à la mode. Nivelle de La Chaussée , qui n'avait fait que des comédies. La circonstance était délicate pour un évéque, obligé, d'un côté, par les bienséances de son état, de s'élever contre les spectacles , et obligé, de l'autre, comme chef de l'Académie, de donner au récipiendaire , qui n'était connu que par des ouvrages de théâtre , les justes éloges que ces ouvrages méritaient. Nous osons dire que l'archevêque de Sens se tira de ce pas difficile avec autant d'équité que de sagesse ; et sûrs de n'être pas contredits par tout lecteur impartial , nous ne craindrons pas de rapporter ici , pour justifier le prélat, presque tout l'endroit de son discours qui regarde La Chaussée.

« Je devrais peut-être , dit-il , en qualité de directeur d'une N Académie à qui la poésie est chère , m'étendre davantage sur » le mérite de vos comédies ; mais l'austère dignité dont je suis » revêtu, m'oblige à être réservé. N'aurais-je pas même à » craindre qu'on ne me fit un reproche , si je louais également » et l'orateur chrétien , et le poëte profane , et si je distribuais à »• la fois des éloges et à celui qui a préparé des scènes au théâtre, M et à celui qui a compté le théâtre au nombre des scandales » qui excitaient son zèle ?..... Non, monsieur, le reproche N serait injuste. Je puis, sans blesser mon caractère, donner n ici , non pas aux spectacles, que je ne puis approuver , mais k » des pièces aussi sages que les vôtres, et dont la lecture peut H être utile , une certaine mesure de louange , tandis que l'A-

Page 1