ÉLOGE DE SACY
JL'ÉLOGE que vous allez entendre , messieurs-, est moins celui d'un écrivain du premier ordre, que d'un académicien sage et vertueux , qui joignit à des ouvrages estimables une honné-
' yoye», dans Teloge de Bossnet, la jostice qne noos avons rendne à la bdle ordonnance de Parchevéque de Toulouse, sur «n flt^au qui, en 1775, a désolé le Languedoc. Ce n*est pas la seule qui soit digne d^étre louée par des chrétiens et par des sages ; celle qn^il a rendne et fait exécuter à Ton*» loose , sur l'abus des enterremens dans les églises , nVst pas moiis digne de la reconnaissance de tons les hons citoyens. Poisse Texemple qne ce prélat citoyen a donné par un règlement si utile être bientôt suivi dans la capitale, OQ, josqn^à présent , on n'a fait sur cet objet imi>ortant qne des Idis infructœoses ! Autrefois il n^était pas permis de bAtir des églises , des oratoires même , dans un endroit 011 il j avait quelqu'un d'en^rré. S. Grégoire, pape, lorsqu'il permettait d'élever quelque temple à Dieu , avait soin d'y mettre cette coodition. Depuis long-temps la nation fait là-dessus des vœux unanimes , )Qsqo'à pr^nt combattus par cette seule classe d'hommes qui von4raii aussi , malgré le cri général do royaume , faire (établir les vœux monastiques k seisc ans, conduite et animée dans ce double projet par le même motif, rindifiërenée pour le bien de ses semblables , et l'attachement à ses intérêts.
Depuis que noos avons écrit cette note, l'archevêque de Toulouse a donné nne nonveUe preuve , et plus éclatante encore, de sa bienfaisance et de ses talens, dans les actes imprimés du synode qu'il a tenu à Toulouse en 1783 , ouvrage que la postérité regardera comme un des plus beanx monumens de rhîstoire ecclésiastique Ask dix-hniti(ème siéde.
* LoQÎs de Sacy, avocat au parlement, né à Paris en iGSf; reço le 3; mars 1701 , à la place do président Kose j mort le 36 octobre 1737.
teté de mœurs et de principes bien préférable aux meilleurs ouvrages. Si le nom de Sacy n'est pas au rang de ces noms immortels , dont l'Académie et la littérature s'honorent , les Qualités de son âme et la dignité de sa conduite ont rendu son souvenir cher à cette compagnie , et son exemple précieux aux gens de lettres. Peu jaloux de cette célébrité si désirée et si dangereuse, dont l'éclat flatte quelques momens la vanité y et dont les orages tourmentent si souvent l'amour-propre , il sut préférer à une gloire bruyante et disputée une considération douce et paisible ; il n'excita ni l'envie , ni la haine ; il mérita des amis, et il en eut; il n'essuya point ce bril-* lant , mais cruel anathëme que la nature , en faisant naître les hommes rares , semble , dit un de nos poètes , avoir prononcé sur leur tête , sois grand homme ^ et sois malheureux. Il prouva enfin , que pour jouir de ce bonheur qu'on cherche tant et qu'on trouve si peu , la sagesse vaut mieux que le génie , l'es* time que l'admiration , et les douceurs du sentiment que le bruit de la renommée. Refuseriez- vous , messieurs, dans un jour consacré à l'honneur des lettres , après avoir rassasié vos regards du succès et du tripmphe des talens ' , de reposer un moment ces mêmes regards sur la vertu simple et modeste , si digne d'intéresser vos cœurs et de recevoir vos hommages?
Louis de Sacy , avocat au conseil , et membre de l'Académie Française , naquit à Paris en 1654. Après avoir fait avec succès les études ordinaires, il se destina au barreau, et commença de très-bonne heure à %^j distinguer. Il avait reçu de la nature tout ce qui devait assurer sa réputation dans cette carrière , un esprit juste et pénétrant, une logique nette et précise, une facilité noble de s'énoncer, une mémoire heureuse et sûre ; il joignaità ces avantages la plus délicate probité , la plus douce aménité de n^œurs , et cette politesse aimable , qui , née de la franchise et de la candeur de l'âme, est encore plus dans le cœur que dans les manières. Aussi obtint-il également l'estime des magistrats , les sufiQrages du public , la confiance et l'attachement même de ses cliens ; et jamais peut-être aucun de ses confrères ne rem* plit mieox que lui l'idée si intéressante et si noble que Cicéron a donnée de l'orateur , un homme de bien qui a le talent de la parole. L'illustre auteur de cette définition , ou plutôt de ce précepte , en fut aussi le plus digne exemple ; et si tous les orateurs n'ont pas mérité le même éloge , c'est qu'ils ont ignoré le pouvoir de la vertu pour élever et inspirer le génie.
Cependant , quelque considéré que fût M* de Sacy dans la profession honorable qu'il exerçait , il se sentait destiné pour un
' Çjii clogc fut In h la rtccption tie La Haipc, le 26 juin 177^.
théiire plus vaste et plus brillant à ses yeax. Il voulut imiter en toat ce même Cicéroa , qui , après avoir plaidé dans la capitale da inonde , devant des républicains , maîtres de l'univers , des causes bien plus importantes que tontes celles dont s'occupent les tribunaux de nos monarcbies , ne se contentait pas de cette gloire y enrichissait sa langue et sa nation des trésors d'Athènes, éclairait par la philosophie , dans le silence du cabinet , ces mêmes citoyens qu'il venait de subjuguer au barreau par son éloquence , et faisant de ses admirateurs autant de disciples , ajoutait à l'empire de la parole celui des lumières.
Animé par ce grand exemple , et par le sentiment, modeste à la vérité , mais cependant irrésistible , de ses talens et de ses forces , M. de Sacj résolut de se partager, comme Forateur romain , entre les affaires et la philosophie, entre le barreau et la littérature. 11 s'étonnait quelquefois qu'un si grand nombre d'écrivains célèbres , regardant ce partage comme impossible , eussent entièrement sacrifié à la culture des lettres l'étude des lois , si intéressante par ses rapports avec l'histoire de l'homme dans tons les siècles et dans tous les lieux , si favorable à l'éloquence par les occasions qu'elle lui donne-de s'exercer, si avantageuse enfin par la voie aussi sûre que noble qu'elle ouvre à la fortune , et par la précieuse indépendance qu'elle aurait pu assurer k tant de littérateurs illustres , obligés ou de languir dans Findigence , ou de s'en délivrer par la faveur redoutable .des grands, toujours pénible aux âmes élevées quand elle leur devient nécessaire. En réfléchissant sur l'espèce de dégoût , si l'on peot parler de la sorte, que la littérature avait fait essuyer à la jurisprudence , M. de Sacy en accusait moins les charmes sédoisans de la première que l'extérieur rebutant de la seconde (i). Il lui reprochait avec raison d'avoir été durant tant de siëdes absurde et barbare , de l'être encore dans notre siècle même , pas ses variations , par ses bizarreries et par son style ; d'avoir été livrée à des commentateurs sans génie ,,plus occupés à compiler-des coutumes et des lois quelquefois ridicules, et sou*vent contradictoires , que de remonter aux grandes vues , aux principes lumineux d'une législation faite pour le bonheur des hommes ; seul moyen de donner à la jurisprudence cette base philosophique , sans laquelle nous la verrons toujours informe et chancelante ; seul moyen de faire connaître et saisir aux nations le véritable esprit des lois , que l'illustre Montesquieu a comniencé de nos jours à leur .faire entrevoie , et dont le développement , si nécessaire et si désiré , est réservé à des temps pins heureux.
Avocat par état et par devoir , mais homme de lettres par
attrait et par goût , M. de Sacy donnait à ce goût si naturel tous les momens dont il pouvait disposer. Il n'osa cependant » par une suite de cette modestie qui faisait le fonds de son caractère , offrir d'abord au public ses propres et uniques produc* tions ; il résolut de commencer par être traducteur des pensées d'autrui , avant de hasarder les siennes. Si vous traduisez tùu» jours, dit l'auteur des Lettres persannes , on ne ih>us trttduira jamais; il aurait pu ajouter : Si vous vouiez qu'on vous traduise un jour y commencez par traduire vous^fnéme. Cette règle n'a peut-être d'exception que pour un très-petit nombre de génies aupërieurs , qui , sortant tout formés des mains de la nature , n'ont besoin ni de maître , ni de modèle ; le travail de la traduction serait pour tous les autres une riche moisson de principes et d'idées , et une excellente école dans l'art d'écrire. Cétait l'avis de Despréaux. Que n'est-il plus suivi par nos jeunes littérateurs y dont la plupart se hâtent de prendre la plume sans avoir appris k la tenir, et d'être auteurs avant de penser ! On peut les comparer à ces enfans y qui se mariant avant d'être hommes , veulent donner la vie à d'autres quand l'âge n'a pas achevé de les former eux-mên^es , et sont punis , par des productions avortées , de la violence qu'ils font à la nature. Mais le rang peu flatteur qu'occupent dans les lettres ceux qui se dévouent à l'ingrsLi et pénible métier de traducteur , rebute la vanité ardente d'un écrivain novice , qui pressé de se faire un nom , ignore que dans la littérature comme dans le commerce, une fortune sûre et bornée , paisiblement acquise en faisant valoir le bien des autres , est préférable à une indigence orgueilleuse , qui joint la prétention de la dépense à l'extérieur de la misère.
M. de Sacy débuta par la traduction des Lettres de Pline le jeune. Malgré l'affectation d'esprit et le style peu naturel qu'on reproche à cet écrivain , oserions-nous avancer que le traducteur ne pouvait faire un meilleur choix ? cette espèce de paradoxe pourra cesser de le paraître , si on nous permet ici quelques réflexions.
Les auteurs latins dignes d'être traduits peuvent se partager en deux classes \ ceux du siècle d'Auguste, les Cicéron , les Virgile et les Horace ; et ceux du siècle suivant , les Pline , les Sénèques et les Lucain. Les premiers ont eu principalement en partage cette pureté de goût, qui leur assure le suffrage de tous les siècles ; les autres , cette finesse de l'esprit , qui ne plaît qu'à certains lecteurs. Mais par la raison même que les auteurs du siècle d'Auguste sont fort supérieurs , comme écrivains , à ceux du siècle suivant, qui le sont peut-être à leur tour comme penseurs et philosophes , les traducteurs des Pline et des Lucain
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doivent avoir beaucoap d'avantage saries traducteurs des Cicéroxi et des YîrgiJe (a). Un auteur qui n'a que le mérite de l'esprit, mais qai possède éminemment, ce mérite , soutient et anime son tra-« ductenr , toujours assuré de rendre une grande partie des beautés de son modèle ; car l'espnt , au moins quand il mérite ce nom ^ peut toujours s» traduire ; malheur à celur qui disparait en passant d'une langue dans une autre. Le traducteur d'un écrivain plein d'esprit , a de ^lus une autre ressource ; c'est qu'en conservant les 'principales beautés de l'auteur, il peut les dégager de la feosse parure qui les affaiblit dans l'original ; il peut ajouter à la finessç des pensées ce tour naturel qui en fait le charmie , et cette simplicité d'expressions qui la rend piquante , à peu près comme un peintre, qui ayant à copier un portrait plein de pbysionomie , mais maniéré*', rendrait la copie supérieure à- son modèle, en ne donnant à céllèKri que la physionomie et les grâces du portrait, sans grimace et sans manière (3). Vous venez , messieurs , d'en voir un exemple dans la traduction* qu'on TOUS a lue * , et oii Lucain ne vous a laissé voir que sa force et sa noblesse , sans exagération et sans enflure. Un homme de lettres trouve des difficultés bien plus faites pour le décourager, dans la traduction d'un écrivain dont le principal mérite est le goût et le style ; si le traducteur ne rend pas ce style et ce goût, il n'a rien rendu ; il a anéanti son auteur en croyant le faire re«> vivre. Cest pour cela que Cicéron est si défiguré dans presque toutes les traductions qu'on en a faites : les femmes qui lisent ces traductions demeurent souvent étonnées de l'admiration que ce grand homme a obtenue ; tant on retrouve peu , dans ces froides et mortes copies, ce qui fait Te prix inestimable dû mo^ dèle , cette harmonie douce et flexible , cette rondeur et cette mollesse d'expression et de cadence , cette diction toujoars noble et facile , élégante et sonore , qui pénètre et remplit l'oreille avec tout le charme d une musique mélodieuse.
Ëa exposant le mérite dont une traduction de Pline est susceptible , nous avons d'avance apprécié celle de M. de Sacy. Aussi agréable à lire que l'original , elle est en même temps moins fatigante , parce que le traducteur, en rendant toute la finesse de Pline i la rend avec plus de simplicité que lui ; l'esprit de l'auteur s'y montre avec d'autant plus d'avantage , qu'il y est dégagé de l'apprêt qui le dépare trop souvent dans Pline même ; et le modèle , sans cesser d'être ressembla ut , est peint en beau dans la copie , précisément parce que le peintre n'a pas trop cherché les agrémens de l'attitude et l'éclat du coloris.
* La Harpe Tenait de lire une belle traduction en vert du Beptièoie chaal de U PharsaU de Lucain,
Aussi cette traduction eut-elle le plus grand succès , et le pTas agréable poi^r l'auteur ; elle lui mérita dans l'Académie Française une place que le public rendit encore .plus flatteuse j en confirmant le cboix de la compagnie par son suffrage. L'un et l'antre j ugërent avec raison qu'un écrivain utile , instruit et de bon goût, était plus fait pour les honneurs académiques , que des rivaux h petits talens et à grandes prétentions j dont l'orgueilleuse médiocrité ne manqua pas, suivant son usage, de crier k fin justice , et de s'exhaler en plaintes que personne ne daigna partager.
M.* de Sacy mit à la tête de sa traduction une vie de Pline le jeune , oii il rend à cet écrivain., plus estimable encore par se» vertus que par ses talens , l'hommage qu'un homme de bien aime à rendre à son semblable. Le portrait qu'il a tracé de cet illustre romain mérite d'autant plus de nous occuper un moment , que le traducteur s'es| peint lui-même en croyant ne peindre que son auteur. Pline, dit en substance M. de Saçj y était persuadé que notre vie ji* est point à nous ; que nés dans une société dont nous devons partager tes tra\^aux comme les av^antages , il ne*nous est pas permis de jouir du repos avant le temps , sans nous être acquittés envers la patrie, et sans avoir, pour ainsi dire, obtenu notre congé de la nature , qui ne nous permet de rester inutiles qu^au moment oà elle nous force à Vëtre, La mort et V adversité , qui ne rompent que trop souvent tous les liens des ht^nmes , serraient plus étroitement ceux qui rattachaient à ses amis, ^ a sensibilité pottr eux devenait une espèce de religion , des qu'ils étaient , ou enlevés à sa tendresse , ou poursuivis par le malheur. Il îie voyait dans ses domestiques que des hommes dont Finfortune excusait les foutes ; il rem^ plissait à leur égard le titre si cher et si sacré de përe de famille , que les lois romaines avaient donné aux maîtres , pour les avertir de le mériter, La gloire , cette fomée que les sages même se disputent , n'aurait pas été un bien pour lui, s'il n'en eût foit part à ceux qui étaient dignes d*y prétendre ; et aucun de ses rivaux ne se plaignit jamais de Finjustice du partage. Tels furent Pline et M. de Sacy. Heureuse conformité de senlimens et de vertus , propre à faire lire l'un et l'autre avec cet intérêt , qui de la personne de l'auteur se répand sur ses ouvrages !
Encouragé par le» suffrages du public et de l'Académie , M. de Sacy voulut témoigner sa reconnaissance à Pline le jeune, dont les lettres venaient d'assurer la fortune littéraire de sou traducteur. Il donna , quelques années après , la version du panégyrique de Trajan par le même écrivain. Ce discours , dont
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on n'avait que des traductions très-m^iocres , ^n mrfriuit tine Meilleure, au Inoins par l'avantage unique qui le distingue, d*clre le seul panégyrique (ft prince qui soit resté après la mort du pnoce et de Torateur. Le raonaVque était si digne d'être célèbre, que, malgré le dégoût naturel des lecteurs pour un volume de louanges , et de louanges données en face'à un souverain, les verrtis de Trajan ont servi auprès de la postérité de jpasse-port h son éloge; et l'écrivain, contre l'ordinaire , doit ici bien plus an prince, que le prince ne doit à l'écrivain. La traduction que BL de Sacy publia de ce panégyrique, ne fut pas moins accueillie que celle des Lettrés de Pline. Le désir et le besoin de voir les hommes heureux, ^ui se montrent à chaque ligne de l'ouvrage , le portrait d'un prince qui n'est pas loué par la flatterie, l'esprit et l'éloqueûce même de l'orateur, car il est quelquefois éloquent, quoique toujours ingénieux , firent rechercher avec empressement la version de M. de Sacy '^ar tous ceux qui ne pouvaient hrePlme qu'en français. Cepend^t elle est aujourd'hui njoins reine que la traduction des Lettres , et par urfe raison bien naturelle (4). Le*«oin fatigant de montrer toujours de fesprit, défont essentiel et comme inhérent à Pline le jeune , répand à la longue sur le panégyrique de Trajan une monotonie qui finit par être pénible au lecteur : cette monotonie se fait moins sentir dans les lettres du même écrivain , oii elle est en partie sauvée par la variété continuelle des objeU; elle disparaîtrait même entiërênient de ces lettres, si Tauteur, qui mal|ieureusement ne les écrivait que pour les rendre publiques , s*y fût livré à cet aimable abandon qui en aurait dû faire le charme , mais que les regards du public refroidissent et contraignent, et qui se déploie dans toute sa liberté quaiffl on ne doit être lu que par son ami.
Les talens de M. de Sâcy ,' la répuWiori qu'il avait acquise, la douceur de son caractère et de son commerce, le firent admettre dans une aociété charmante , dont on se souvient encore de nos jours après plus de quarante années, celle de madame la marquise de Lambert (5). Celte Jame rassemblait chez elle plusieurs célèbres écrivains, à la tête desquels étaient Fontenelle et La Motte, et qui unissaient la philosophie aux charmes de la littérature , l'urbanité aux talens, l'estime réciproque à la rivalité. Madame de Lambert , qu'on accusait de n'aimer que l'esprit, et qui konorait ce reprocha des sots d'une attention dont elle' aurait pu se dispenser , y répondait en admettant dans cette petite académie , plus illustre que nombreuse , ce qu'il y avait deplus distingué à la cour par le rang et par la naissance. On n'é contait point dans celte maison, ou plutôt 00 n'y contiaissait pas
ceUe philosophie dure et injuste , qui , ordonnant aux ferames un silence humiliant pour elles et triste ]pour nous , les condamne à tacher avec autant de soin*Ieurs connaissances et leurs lumières que leurs sentimens et leurs ^affections. On croyait au contraire , et on avait le bonheur de l'éprouver à chaque instant auprès de madame de Lambert, qu'une femme honnête y délicate et sensible , pleine d'âme ,' d'esprit et d'agremens , était le lien et le charme le' pluf dgux d'une société si heureusement assortie , rare assemblage de savoir et 'de grâces , de finesse et de profondeur , de politesse et de lumières.
Ce fut au sein de cette société que Ji/C, de Sacy composa son Traité de V Amitié ; il le dédia à inadame de Lambert, dont il était en effet Vtani , beaucoup plus que les ^utres gens de lettres qu'elle avait rassemblés. Le cbnamerce de ceux-ci ne lui était qu'agréable ; celui de M. de Sacy était bien plus pour elle, il lui était nécessaire. Si l'esprit d^s Fontenelle et des La Motte. lui offrait plus d'agrément et plus de ressources , elle trouvait dans M. de Sac][ une sensibilité qui al]|iit plus à son cœur , et une âme qui répoûdait mieux à la sienne.. Aussi composa-t-elle principalement sous les yeux de ce digne ami l'excellent livre intitulé : Avis âSine Mère à son Jtls et à sajille; ouvrage oîi la délicatesse du goût est jointe à celle du sentiment , la connaissance du monde, aux plus touchantes leçons de vertu, et les grâces piquantes du style aux expressions naïves de la teçdf esse maternelle.
Le Traité de r Amitié y par la peinture que l'auteur y fait de ce sentiment qu'il connaissait si bien^ par l'jntérét avec lequel il en trace les devoirs , par les consolations qu'il sait en tirer pour adoucir les maux de la vie , prouve ^combien M. de Sacy était digne de la préférence que madame de Lambert lui avait accordée. Cependant , s'il nous est permis de le dire , ce livre parait avoir un défaut qui refroidit un peu ses lecteurs ; .c'est que l'auteur , en parlant de l'amitié , a voulu être tout à la fois sensible et philosophe , deux qualités qui peut-être ne sont guère compatibles dans un ouvrage de c'ette espèce, ou elles semblent ne pouvoir se mêler sans ^e troubler et sans se nuire , oii la raison doit parler le langage de Fâme , et où il n'est permis à la sagesse même de s'exprimer qu'avec chaleur. Montaigne , cet écrivain partout ailleurs si penseur et si profond , n'est plus que tendre et sensible , quand il parle de son amitié pour La Boétie. Son ' cœur seul lui a dicté les expressions simples et pénétrantes , qui rendent si délicieuse et si douce la lecture de ce divin morceau des Essais ' (6). Si on me presse de dire pourquoi je F aimais ,
' F'oyez f dans Montaigne, le chapitre de t Amitié ^ Ht. I, chap. 37,
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fe jciu que cela nejreut autrvrivint' à' exprimer , qu'en ripondani, parce que c'était lui, parce que c'était moi.... Depuis U jour que je te perdis, je ne fait que triàncr languissant , et les plaisirs même qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler , me redoublent le regret de sapertej nous étions à moitié de tout , et il me semble que je lui en dérobe sa part. . . . Cett ainsi que leplus philosophe des écrivains a exprimé ce qu'il tentait pour son aini. An coDtraire , un célèbre philosophe de nos jours , Helvétius ', lrè«-digne d'ailleurs par ses vertus d'idspireret de sentir l'amitié, a mieux su la mériter que la connaître. Iflus occupé d'en développer le principe dans lésâmes vulgaires, que d'en peindre les épanchemeos dans les cœurs faits pour, elle , il semble avoir roulu bannir dé sa spécnlation métaphysique jusqu'à l'ombre du sentiment et de la tendresse. Il ne cherche , il ne voit dans l'amitié que le même motif, qui , selon lui, sertd; base à toutes uoi actions, le besoin mutuel et l'intérêt propre. En gémis^nt sDr l'ariflite Je ce tableau, si douloureux pour lésâmes aimantes qu'il dessèrhe et qu'il afflige , avouons pourtant qu'à la honte de presque tous les bommes , l'auteur n'a peut-èlre.eiprimé que trop naïvement ce que l'amitié est poirr eu:^,, même lorsqu'ils en aflichent toute la délicatesse, qu'nn est si loin d'afficher iiuand ona te bonheur de la sentir. C'est ce qui a fait dire à une femme d'esprit , en parlant de cet écrivain , qu'il ne s'était fait tant d'ennemis, que pour avoir dit le secret de tout le monde. Moin$ rigoureux et moins trist^ observajeur du coeur humain, ime Montaigne, faire verser des I. de Sacy n'est peut-être dans lonr les âmes sensibles, ni assez [| offre plutôt le tableau paûible tableau animé d'une affection aiie affectîoiv profonde. Cet ou- «igueor'ou la mollesse de louCfae lérité , par ta m<p-ale saine et dél'élégance et la pureté du style , ractère dont il porte l'empreinte.
' t peint dans son livre avec trop
ït peîut aa naturel ; et ceux qui s d'intérêt, ne purent se refuser ligne d'inspirer. C'est que le preflre vrai; être éloquent n'est que icy., quand il parle de l'amitié et uchc et de ce qu'il aime ; et tout licite et vérité le sentiment hon- ■ Dans le lirre de tEiprlt.
ya ÉLOGE
néte qui est au fond de son âme , ii*a pas besoin d'éloquence pour faire partager ce sentiment à ses lecteurs.
Nôtre académicien , qui n'avait osé ou n'avait voulu être que le traducteur de Pline , semblait , dans les ouvrages qui lui appartenaient en propre , aspirer à se montrer ]e rival de Cicéron ^ qnoiqu*en apparence beaucoup plus redoutable. IL avait déjà donné, après l'orateur romain ^ un Traité de V Amitié ; îl^donna encore après lui un Traité de la Gloire, car on sait que Cicéron avait fait un oavrage sur ce sujet : quoique son livre $oit perdu , il existait encore du temps de Pétrarque , qui en possédait un exemplaire', et qui le perdit par un malbeujr bien honorable à sa mémoire , pour l'avoir mis en gage dans le besoin pressant d'un hoqime de lettres, dont il ne pouvait soulager l'indigence que par ce sacrifice. C'est de tous les ouvrages de Cicéron celui dont on doit le plu3 regretter la perte (7). Personne ne.devait parler plus éloquemment de la gloilre que celui qui avait tout fait pour elle, qu'elle dédommageait et consolait -de tout, qui pensait qu'aimer la gloire , c'est avoir le d^sir si louable de se dévouer aux nobles tMi^anx dont elle est le pôx , et qui plus sincère que tant de prétend u s. sa^çs% ne joignait pas à la passion de l'obtenir l'affectation de fa dédaigner.
M. de Sacy écrivit donc aussi sur la Gloire ; mais il n''eut pas autant de lecteurs que quand il avait écrit su rJ'^^m/V/V. Son ânie dquce et modeste était plus faite pour connaître les besoins du sentiment que ceux de J'amour-propre , et le plaisir de vivre dans le cœur de son ami , que celui d'exister dans l'opinion des autres.
Cette âme hoiméte et pure mérita des amis parmi ceux mê^e qui ne paraissaient pas devoir l'être. M. de Sacjr avait plaidé dans une affaire importante contre un académicien distingué) et avait même révélé dans ses mémoires des faits peu agréables pour sa partie adverse. L'offensé , qui connaissait les principes et les mœurs de M. de Sacy , sentit que , si «on estimable agresseur lui avait porté des coups redoutable», c'était sans intention de le blesser , à regret même , et pour les seuls intérêts de la personne qu'il s'était cbargé de défendre; aussi non-seulement l'a^ cadémicien dont nous parlons ne sut pas mauvais gré k ce vertueux adversaire de ses attaques et de sa franchise ; mais quand M. de Sacy se présenta pour l'Àcadémiç « celui contre lequel il avait écrit fut un de ses plus ardens solliciteurs; récompense rare , mais consolante, que le ciel accorde quelquefois à la vertu, pour tih pas décourager les hommes de la pratiquer (8).
Nous terminerons l'éloge de M. de Sacy par un trait qui couronne tous les autres. Quoique très-occupé dans sa profession , il l'exerça avec une noblesse qui contribua plus à sa considération
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qu a sa fortune. Tous ceux qui avaient besoin de lui, devenaient ses amis , dit Montesquieu son successeur, car Tiiomme vertueux mérita d'aroir pour panégyriste un grand homme : iljiâ trouvait presque pour récompense à la fin de chaque jour, que quelques bannes fictions de pbts; et fou jours moins riche, mais toujours plus désintéressé , il rCa transmis à ses enfans que thonneur da^ poùr eu un si respectable père,
n monrnt le 36 octobre 17^79 Age de soixante-treize ans, charge de travaux et de vertus , laissant k ses amis le plus cher •oarenir, aux gens de lettres le plus digne modèle , aux gens de bien les plus justes regrets. Madame de Lambert, plus âgée que lui de sept ans , et dont l'amitié fidèle et pure avait fait la dou<ceur de sa vie, lui survécut pour conserver et honorer sa mémoire. Digne et triste objet de ses pleurs , il n'en eut peint à répandre sur elle. Ainsi la nature, qui avait tant fait pour le bonheur dé M. de Sacj, y mit le comble par une vieillesse heureuse et paisible , exempte de ce sentiment douloureux que laisse au fond du cœur une perte éternelle et irréparable; sentiment dont l'Impression est d'autant plus profonde , que l'âme trouve une espèce d'attrait k s'y livreis et de douceur a en goûter l'amertume; sentiment que sa tristesse même rend eu quelque manière désirable , puisqu'il nous fait regarder la mort comme un bienfait de. la nature , non parce qu*eUe met fin à des larmes qui nous sont chères , mais parce que ce malheur de Thumanité, si c'est an malheur que de cesser de souffrir, nous est du moins commun avec ceux que nous avons tendrement aimés y et nous laisse l'espoir consolant de les suivre bientôt dans cet asile étemel et paisible oii leur ombre nous a précédés, et où leur voix nous appelle. Madame de Lambert, qui survécut encore six années à M. de Sacy , entretint et nourrit toujours ce sentiment cher à son cœur. £lle y joignit un espoir plus consolant encore , celui qise la divinité bienfaisante donne aux âmes vertueuses , de se réoBir nn jour pour n'avoir plus k pleurer leur séparation ; espoir en effet si propre k soulager les maux des cœurs sensibles ; espoir dont la malheureuae humamté avait nn besoin si pressant , qu'elle a couru , pour ainsi dire, au-devant de lui , avant que la bonté suprême et étemelle voulût bien le lui présenter elle-même. Un sentiment profond et plein de vie , privé d'un objet chéri qu'il ne retrouvait plus, et ne pouvant supporter l'idée accablante d'être anéanti pour jamais, a inspiré, intéressé, éclairé la raison, pour lui faire embrasser avec transport cette attente précieuse d'une existence immortelle , dont le premier désir n'a pas dû naître dans une tête froide et philosophe , mais dans un cœur qtii avait aimé.
NOTES
f i) M. D« SiCY imprima en 1794 le recueil de sesjactums , avec one préface critique sur la manière d'écrire qui s'est introduite au barreau* Ce recueil , qui est devenu rare , ne nous étant point tombé entre les mains , nous ignorons quelle espèce de critique faisait M. de Sacy du style et de Téloquence du palais ; mais nous présumons qu'il exbortaift ses confrères à se permettre moins â^ amplifications Jastidieuses , moins de déclamations ridicules , moins d* affectation et de recherche dans le style , moins d^ imitation enfin dans la rhétorique des collèges / en un mot , à être dans leurs plaidoyers et dans leurs mémoires x pl*^ précis , plus naturels et de meilleur goût; qualités sans lesquelles on ne peut être ni grand orateur , ni grand écrivain. On a vu quelquefois des gens de lettres , qui n'étaient pas même du premier ordre , plaider en personne leur propre cause ou composer leurs mémoires , et obtenir unanimement en ces occasions l'avantage le plus marqué sur des avocats renommés au barreau , qui^ auprès d'eux , paraissaient des pygmécs , quoique leurs adversaires ne fussent pas des géans. C'est qu'en général les gens de lettres , exposés à des jugemens séyères , se refiisent dans leurs écrits bien des écarts , des longueurs , des incorrections , des négligences que se permettent plus aisément les avocats accoutumés à un auditoire moins difficile et à des lecteurs plus indulgens.
(a) Quand nous avons dit que les écrivains du siècle d'Auguste sont peut-êti'e inférieurs à ceux du siècle suivant du coté de V esprit, notre intention n'a point été de rabaisser les premiers, dont la supériorité sî bien reconnue est à l'abri de toute contestation; nous l'avons dit au contraire , pour faire sentir aux jeunes gens que , malgré tout le prix , tout l'agrément , toute la néce^ité même de l'esprit dans un 'écrivain , la justesse et la sévérité du goût lui est indispensable pour obtenir llion* neur d'être placé aux premiers rangs. C'est par là que Virgile l'emporte sur Ovide , Cicéron sur Séoèque , Horace sur Perse et Juvénal. C'est par cette pureté de goût que Despréaux et Racine sont des modèles dans l'art d'écrire. 'C'est par elle , et non par cette vraie ou fausse chaleur dont on parle tant aujourd'hui^ qu'un ouvrage est vraiment digne de passer à la postérité. Oserions«*nous clouter que cette prétendue chaleur n'est jamais Véloge qu'on a donné de préférence aux écrivains vraiment célèbres des siècles passés et du nôtre ? Quelques uns même d'entre eux , comme Despréaux , sont presque absolument dépourvus de cette qualité qu'on croit si nécessaire , et n'en sont pas moins placés avec justice au nombre des auteurs les pliâ illustres. La chaleur des autres , lorsqu'ib en ont , est réglée par la raison et par le goût ; c'est la chaleur de la santé , et non pas celle de la fièvre.
(3) Les mêmes raisons qui , selon nous , rendent les ouvrages do
Pline pfais faTorabljSS pour un traducteur que ceux de Gicéron , font sans doute que nous n^avons point encore de traduction supportable de Virgile et d^Horace ', tandis que nous en aTpns de bonnes de Lucain et de Jurënal. Nous dcTons néanmoins excepter et distinguer ici la traduction des Géorgigues, en vers, par M. Tabbé ûelille; ouvrage d^aatsiit plus digne d'éloge , que Fauteur avait k vaincre les plus grandes difl&mltés, et les a surmontées avec le succès le [dus lieureux. ( Foyez Tarticle de Segnds. )
Le seul des ouvrages de Gicéron dont la yersion se lise avec plaisir *, ce mmtles Lettres à Jtticus, parce que c^est Toutrage ou cet illustre écrivain paraît avoir été le moins occupé du style. Le traducteur (Fabbé Mongault ) n*a si bien réussi dans son travail , que par Favantage qu'il a eu , et que sans doute il avait pressenti , de n'être point obligé de lutter k chaque instant contre l'harmonie et les périodes nombreuses de son auteur : cet avantage est d'autant plus réel et plus sensible , que le traducteur des Lettres famiUères de Ôcéron , quoique très-inférieur à celui des Lettres à Jtticus, est en méma temps très-supérieur k tous ceux des harangues de ce grand orateur et de ses ouvrages philosopkiqoes.
(4) On voit assez clairement , par la premièi'e de^ lettres de Pline , qu'il n'avait pas écrit ces lettres uniquement pour les amis i qui elles étaient adressées , et qu'il cédait sans effort aux prières qu'on lui faisait de les mettre au jour. «Vous m'avez souvent pressé, dit-il, de ras- » sembler et de donner au public les lettres que je pouvais avoir écrites > avec quelque application. Je Vous en présente un recueil. Je souhaite » que nous ne nous repentions , ni vous de votre conseil , ni moi de » ma déférence. J'en serai plus attentif, et à rechercher celles cpti » m'aroront échappé, et â conserver celles qae j'aurai à l'avenir occasion » d'écrire. » Montaigne, arec la franchise et k naïveté philosophique qui lui est ordinaire , reproche à Pline ce soin ^e rassembler ses lettres , et n'épargne pas le même reproche à Gicéron , qui semble néanmoins ne l'avoir pas aussi expressément mérité ; car ses lettres paraissent n'a* voir été écrites que pour les amis à qui il les adressait , et n'ont été recueillies qu'après sa mort par Tiron son afitanchi , qui ne voulait , avec raison, rien perdre des écrits d'un tel maître, «i Geci, dit Montaigne, » surpasse toute bassesse de coeur en personnes de tel rang , d'avoir » voulu tirer quelque principale gloire du caquet et de la porterie, m jusqu'à y emfdoyer les lettres privées écrites à leurs anis , en ma-
' La traduction de Virgile par Tabbé Desfontaînet , quoiqu'elle ait eu qtidqoes isomens une ombre de réputation , parce qu'elle ctt e'ccite-avcc assez de poretiî et d'élégance , est, comme traduction , une des plut mauvaises qu'on paisse lire. Il semble que l'auteur se soit fait une espèce de loi de ne rendi'e presque aucune des images qu'on trouve et qu'on admire k chaque instant tians l'original. Virgile, pour employer l'cxpressioB d'an de nos écrivains les phis distingués , est tué k chaque ligne dans celte froide et insipide version,
■ On ccrit ceci tu 1780.
» nîèr^ ^uo , aucanes ayant failU lenr saîion pour é^ envoyées « ik les « font oe néanmoins puMier , arec cette digne excuse , quV/s n'ont pas » voulu perdre leur ttavail et veillées . Sied-il pas bien à deux «onsub V romains , souterains magistrats de la chose puUîque empérière du « mpnde, d*eniployer leur knsir k «ordonner et fagotter gentiment une » belle misshre , pour en tirer la réputation de bn entendre le langage » de leur nourrice? Que ferait de pis un simple mattre d*école qui en » gagnât savie?»
Montaigne aTOue pourtant dans un autre endroit (et cet areu nesl pas contradictoire A ce qu*on tient de lire) , « qufil lit avec plaisir » les lettres de Cioéroo , non-seulement parce quelles contiennent une » très -ample instruction de rhistoire et des affiiires de son temps» » mais beaucoup plus pour j découvrir ses bumeurs privées. Car j'ai , » xKt-â , une singulière curiosité de connaître Tâme et les nmft juge- » mens de mes auteurs. H faut bien juger leur suffisance , mais non » pas leurs moeurs ni eus , par cette montre de leurs écrits qu'ils étalent » au théâtre du monde. » U n'en dit pas autant des lettres de Plioe , où sans doute il n'avait pas trouvé l'homme aussi à découvert que dans {es lettres de Gicéron ; et cela seul prouverait que Gicéfon avait été moins curieux que Pline de voir ses lettres publiques ; car ce n'est qu a son ami qu'on aime à se montrer tel que l'on est : on ne cbeit:be point â -fuettre les indififêrens dans cette confidence.
(5) Fontenelle, dons un éloge qu'il a fait de madame la marquise de li&mbert , parle ainsi de la maison de cette dame : « G*était la seule , « à un petit nombre d'exceptions près , qui se fût préservée de la mar m ' ladie épidémique du jeu ; la seule où Ton se trouvât pour se parler » raisonnableroent les uns avec les autres , et même avec esprit , sdon « l'occasion. Aussi ceux qui avaient leurs raisons pour trouver niauvak » qu'il j eût encore de la convecsalion ^ipielque part , lançaient-ils , » quand ils le pouvaient , quelques traiti malins centre la maison de » madame de Lambert ; et madame de Lambert elle-même , très-^lé- » licate sur les discours et sur l'opinion du public , craignait quelque- » fois de donner trop à son goût ; elle avait soin de se rassurer « en » faisant réflexion que dans cette même maison , si accusée d'esprit , » elle y faisait une dépense très-noble , et y recevait beaucoup plus » de gens du monde que de geçs illustres dims les lettres. »
Quoique madame de Lambert eût mis en M. de Sacy sa principale confiance , elle ne laissait pas cependant de lire aussi quelquefoie ses ouvrages aux plus éclairés des gensL de lettres qu'elle rassemblait chez elle ; car, comme le dit encore Fontenelle , en crojrant mène n'écrire que pour soi, on écrit aussi un peu pour les autres eans s'en douter. Elle soumettait donc â ces aristarques , bénévoles il est vrai , mais toujours redoutaUes , des productions qu'elle renfermait ensuite pour les condamner à l'obscurité. Gar si elle estimait assez ses amis pour oser pandlre à leurs yeux tout ce qu'elle était , elle craignait au contraire beaucoup d*cxposer soi ouvrages au grand jour , et s*éu4t fait » à Tégard
du pvblic, mte rè^ inviolable d^ la maxime un peu sévère de nos aooâtres , qui ermdaroiiait les femmes à roh^curité. Mais Taréopage retpect^kt quoique peu nombreux , deraut lequel ses écrits .ayaient trouvé grâce , la pressait sourent de les abandonner sans frayeur à ce public si redoutable pour elle ; elle résistait copstàtement à leurs sol- Bcitatîons , d*«utant pkn séduisantes , qu'elle ne pouTaîil guère les soupçonner de flatterie ; elk permettait seulement à ceux de ses amis qu*^e croyait les plus intimes et les plus fidèles de relire sévèrement en pai'tiodier les ouvrages qu'ils avaient lus et applaudis en commun. On ne aail comment ils abusèrent de sa confiance; peutp^tre ne crurentils pas j ajoute Fontenelle , qu'une ^nodestîe d'auteui^ pût élre aôicère ; mais en dépit du préjugé , qui trouve encore faveur parmraous , qu'un livre est pour une femme une espèce d^ ridicule , ib né craignirent point d*j exposer madame la marquise de Lambert, mi faisant pankitre , sans son aveu , YJvis et une Mère à son /ils et à sa fille* Malgré le succès de cet ouvrage , madame de Lambert ne se consolait point de Tavoir laissé écbapper de ses mains ; « et on n'aurait pas la bar- » diesse ( c'est toujours Fontenelle qui parle) d'assurer ici une chose 9 si peu vraisemblable , si après le succès on ne lui avait vu retirer B de chez un libraire, et payer au prix qu'il voulut, toute l'édition 9 qu*il venait de faire d'un autre ouvrage qu'on lui avait dérobé. 9
(6) H faudrait transcrire presque d'un bout à l'autre le chapitre de Montaigne sur VamîUé , pour faire connaître tout ce qu'il contient de sabUme , de touchant , et en même temps de profond et de philosophique. Quoique l'ouvrage soit entre les mains.de tout le monde , nous ne pouvons nous refuser au plaisir d'en transcrire encore qu^ques traits , outre ceux que nous avons cités dans Téloge de M. de ^cj, « L'unique et principale amitié déco'ut toutes autres obligations. Le secret que j'a» juré ne déceler à un autre , je le puis , sans parjure , communiquer à celui qui n'est pas autre , c'est moi. Cest un assez grand miracle de se doubler, et n'en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler....
» Nous nous cherchions , dit-il ensuite de La Boétie , avant que de iious être vus. .... Nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre , nous nous trouvâmes si pris , si connus , si obhgés entre nous , que rien dès-lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre..... Ce n'est pas une spéciale considération , ni deux, ni trois , ni quatre , ni mille , c'est je ne sais quelle quintescence de tout oc mâange , qui ayant saisi toute sa volonté , l'amena se plonger et se
perdre dans la mienne , d'une faim, d'une concurrence pareille
Nos Ames ont charié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente afiection , que non-seulement je connaissais la sienne comme la mienne ^ mais je me fusse certainement plus volontiers fié
à loi de moi qu'à moi Si je compare tout le reste de ma vie,
quoique avec la grftoe de Dieu je l'aie passée douce , aisée , et , sauf la perte d'an tel ami , exempte d'aflBiction poisante , pleine de tranquiU
H> NOTES SLR L'ÉLOGE
» lité d'esprit ; si je la compare , dis-je ^ toute aux quatre années qu'il » m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce per— » sonnage , ce n*est que fumée , ce n'est que nuit obscure et ennuyeuse.
» Necfas est uUd me voluptaU htofrui.
m J'étais déjà si fait et si accoutumé À être deuadème partout , qu^ii me » semble n'être plus qu'à demi •
» O miserof rater adempte mihi!
» Omnia îecMun u>m perierunt gaudia nnstra , »> Qum tutu in vitd dulcit aUbat amor. »
C'est ainsi que Montaigne , après avoir en quelque sorte épuisé son pi^pre coeur pour exprimer sa douleur profonde , met encore , pour ainsi dire, à contribution le cœur des autres, et va chercher dans les expressions les plus vives et les plus tendres que les anciens nous aient laissées d'une douleur semblable , une nouvelle peinture et un nouvel aliment de la sienne.
Obligés, comme nous le sommes , de convenir que le Traité de V Amitié de M. de Sacj, très-estimable d'ailleurs , est fort inférieur au chapitre de Montaigne sur le même sujet ; oserions-^nous dire encore , s'il est ]>crmis de proférer ce blasphème littéraire , que nous trouvons aussi beaucoup à désirer , soit pour la sensibiUté , soit pour la philosophie , dans l'ouvrage que nous a donné Cicéron sur ce même sujet de Y Amitié? Ce grand orateur n'a guère fait autre chose dans cet ouvrage , que d'ex^ primer en phrases harmonieuses des vérités utiles sans doute , mais un ]>eu froides et souvent communes. C'est en général ce que pensait Montaigne des ouvrages philosophiques de cet illustre écrivain ; et l'avis d'un si grand juge et d'un si grand modèle en ces matières , servira de passerport et de sauve-garde à notre humble et timide assertion. « Quant à » Cicéron , dit-il , les ouvrages qui me peuvent servir chez lui à mon 9 dessein , ce sont ceux qui traitent de la phflosophie , spécialement 9 morale . Mais à confesser hardiment la vérité , car puisque on a franchi » les barrières de V impudence, il n'y a plus de bride ^ sa façon d'écrire 9 me semble ennuyeuse , et toute autre pareille façon ; car ses préfaces , » définitions , partitions , étymologies , consument la plus grande part » de son ouvrage , ce qu'il y a de vif et de moelle est étouflTé par ces 9 longucries d'apprct. Si j'ai employé une heure à le lire , qui est beaun coup pour moi , et que je ramentoive ce que j'en ai tiré de suc et de » subsjtance , la plupart du 'temps je n'y trouve que du vent; car il n'est » pas encore venu aux argumens qui servent à son propos , et aux rai- » sons qui touchent proprement le nœud que je cherche. Pour moi , » qui ne demande qu'à devenir plus sage , non plus savant ou plus élo- 9 quent , ces ordonnances logiciennes et aristotéliques ne sont pas à » propos. Je veux qu'on commence par le dernier point. J'entends » assez ce que c'est que mort ou volupté; qu'on ne s'amuse pas à les » aiiatomiser. Je cherche des raisons bonnes et fermes d'arrivée , qui » nritistruiscnt à en soutenir relFort. Ni les subtilités grammairiennes.
ni riugëniease oonlexture de paroles et d'argumentation n'y scrvenf. Je veux des discours qui donnent la première charge dans le fort du doute ; les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour Técole ,' pour le barreau et pour le sermon où nous avons le loisir de sommeiller, et sommes encore un quart-dlieure après assez à temps pour en troorer le fil. H est besom de parler ainsi aux juges cpi'on veut gagner k tort ou à droit , aux enfans et au vulgaire , à qui il faut tout dire , et voir ce qui portera. Je ne veux pas qu'on s'emploie à me rendre attentif , et qu'on me crie cinquante fois , or ojrez , à la mode de nos hérauts. Les Romains disaient en leur religion, hoc âge, que nous disons en la nôtre sursùm corda. Ce sont autant de parole perdues pour moi. J'y vienâ tout préparé du logb ; il ne me faut point d^alléchement ni de sauce; je mange bien la viande toute crue. Et au lieu de m'aiguiier L'appétit par ces préparations et avant-jeux , on me le lasse et a&dit. »
Ce jugement , qui paraîtra bien téméraire aux admirateurs de Cicéron , n^nmoins d'autant plus de poids, que Montaigne rend d'ailleurs à 'orateur romain toute la justice due à son génie, a Quant à son éloquence , dit-il , elle est du tout hors de comparaison ; je crois que jamais homme ne i^égalei*a. » Nous pensons encore comme l'auteur des Essais sur cette éloquence incomparable , et nous osons trouver Démosthènes même très-inférieur à Cicéron dans une des grandes parties de Torateur, le sentiment et le pathétique. La seule harangue pour MiloQ, et la péroraison si noble et si touchante qui la termine^ nous semble au-dessus du Discours pour la couronne^ quoique regardé par Cicéron même comme le chef-d'œuvre de son rival.
Dans le temps où M. de Sacj donna son Traité de V Amitié^ il devint père d'une fille, qui fut dans la suite une très-belle personne, et qui rendit sa beauté inutile en se faisant religieuse. Un ami de notre académici^i célébra la naissance de cette enfant par quelques vers , où il disait que l'auteur avait à la fois travaillé pour V Amitié et pour V Amour, Les vers étaient d'ailleurs trop faibles , et en quelques endroits trop libres , pour mériter d'être transciits.
(7) Voici ce qu'on trouve sur la perte de ce traité de Cicéron dans les Mémoires de M. l'abbé de Sade pour la Vie de Pétrarque, Ce poëtc célèbre avait étudié la grammaire à Pise , et depuis à Carpentras , sous un habile Toscan, nommé Conveiuiole. Cet homme de lettres, qui , ainsi que beaucoup d'autres , n'avait pas fait fortune à ce métier, accaiblé d'années et de misère , quitta son école pour venir trahii^r à Avignon une vie , languissante. « Pétrarque Ait Tunique ressource de ce malheureux vieila lai'd , et ne lui manqua jamais dans le besoin. Quand ce grand poëte B n'avait point d'argent , ce qui lui arrivait souvent , il servait de caution j» il son maître ; il poussa même la charité jusqu'à lui prêter ses livres » pour les mettre en gage.
8 Cette bienfaisance a fait un tort irréparable à la république de»
» lettres. Pétrarque prêta à œ vieillard deux manuicrita précieux de r» Cicéron, où était entre autres le traité de Gloria. Gonvennole les mit » en gage pour vivre. Pétrarque , qui s'en doutait bien , lui demanda « » quelque temps après , ou il les avait mi5 , dans le dessein de les retirer. » Le maître , honteux de ce qu'il avait fait , ne lui répondit que par des » larmes. Pétrarque lui offirit de Fargent pour qu'il allât les retirer loi- » même. Ah , lui dit Gonf ennole, quel a£Qront vous me faites ! Pétrarque » n'osa pas insbter, pour ménager la délicatesse du vieillard. Cet infor- » tuné , chassé d'Avignon par sa misère, alla mourir à Prato en Toscane , » sa patrie , pendant que Pétrarque était à Vauduse ; et les mannscrits » furent perdus , mal^ tous les soins que Pétrarque se donna poor les y recouvrer, n
Yanllas dit dans son histoire de Louis XI , que Philelpbe ayant trouvé le traité de Gicéron de GlcHd, le fondit dans un ouvrage qu'il intitula : De contemptu mundi, puis le jeta au feu, afin que son plagiat ne fàt point découvert. Phileiphe n'a point fait de livre de contemptu mundi ^ et par conséquent n'a pu commettre le plagiat dont on l'accuse. « Le » manuscrit du traité de Gloria était dans la bibliothèque d%in noble » vénitien , nommé Bemardo JusUniano , mort vers la fin du quinzième » siècle. Cette bibUothèque ayant été léguée à des reUgîeuses , il arriva » depuis , que lorsqu'on y chercha ce livre , on ne le trouva point, ce » qui fit présumer que Pietro Alcyonio , leur médecin , homme peu <-^» scrupuleux , à qui elles permettaient Ventrée de leur bibliothèque , » pouvait bien avoir fait disparaître ce manuscrit , après en avoir tran»- » porté plusieurs morceaux dans son traité de Exilio, dans lequel on » remarque certains traits qui paraissent au-dessus de son génie, a Ménag. , tom. 3 , pag. i63.
Après cette discussion historique , nous serait-il permis de faire une réflexion bien naturelle sur les traités du mépris et de la gloire, etc., cpie tant de philosophes ont écrits ? Ils n'auraient pas fait tant dVQwls pour nous refroidir sur cet objet , si la nature ne nous donnait À cet égard des impulsions toutes contraires et très-puissantés , qui n'ont pas besoin de livres pour se faire sentir : on a écrit sur le mépris de la gloire, parce que la gloire , quoi qu'on en dise , est pour ceux qui en sont dignes , un prix très-flatteur de leurs travaux ou de leurs vertus , et qu'il est plus commode de la dédaigner que facile de l'obtenir. Parles de la gloire , nous dit la saine raison , comme d'une maîtressc^dont il faut jouir ainsi que de sa fortune , sans en être l'esclave , sans y attacher si étroitement son bonheur, qu'on devienne malheureux lorsqu'elle trompe les désirs , mais sans afiiecter aussi , comme tant de faux sages, de préférer , contre leur conscience , l'obscurité à la renommée ; contentez-vous d'opposer la douce tranquillité de la première â l'édat orageux de la seconde , pour la consolation de ceux qui n'aspirent point à ôlre célèbres. Toute autre philosophie est plus grande que nature , et passe les bornes de la sagesse.
Rien n^ett beau que It vrai, le vrai seul est aimable,
f «itt le bon fgofài pur k bouche de Despréaux); la Pi^lpsophie dit de •oo o6té :
Rien n^csi bon que le vrai , le Trai seul est titUe.
Ijs yen de Detpréaux est metlleor ; mab la I%Uofophie et Despréaui: ont ^lalement raûon.
(8) M. de Sacy, tout avocat qu*il était , c'est-à-dire, (appartenant à une dasM de citoyens qui se piquait d'une grande hauteur de, sentimais « ne crut pas au-dessous de lui de faire toutes )es démarches jU.^ fxssaires pour obtenir une place que les Bossuet et les Corneille n'ayai^nt pas dédaigné de demander. U ne fut pas imité, quelques années apr^ès, par oo de ses confrères, qui, plus célèbre encore au barreau, se prira des honneurs académiques par la vanité qu'il eut de vouloir se soustraire à ces visites d'usage et de politesse , qu'à la vérité on n'exige pas des candidats , mais qu'ils ne doivent pas non plus regarder comme avitissantes pour eux.
Celle anecdote pouvant être intéressante dans l'histoire de la compagnie , nous croyons devoir la rapporter ici telle qu'elle est racontée dans me lettre peu connue de l'abbé d'Olivet à M. le président Bouhier 3 Au commencement d'octobre 1733, un fameux avocat (feu M. Le Nonnand) nous fit dire par M. l'évéque de Luçon, que si la place vacante n'était point encore destinée , il désirait passionnément qu'oz^ le nommât pour la remplir Quelques uns de ses confrères, animés peut-être d'un peu de Jalousie , affectèrent de publier q|u*il serait bien glorieux à Tordre des avocats , qu'un de ses dignes suppdts allât de porte en porte mendier nos sufiî'ages. L'amertume de leurs plaisanteries fut poussée si loin , que non seulement il promit de ne voir aucun de nous, mais qu'il s'imposa même la loi de le déclarer publiquement , et il tint parole. Tous les ordres , vous le savez, ont leur petit orgueil. Autre chose est de ne point rendre de visites ; autre chose est d'assurer et de publier qu'on n'en veut point Tendre. Une pare civilité, qui n'a blessé ni les chefs du parlement, ni les marécliaux de France , ni les prélats , fussent-ils membres du sacré o^ége , peut-^e blesser Vordre des avoaUs ? Quoi qu'il en soit, notre cha^ pitre général ayant été convoqué dans les règles , nous fîmes un autre choix , sans qu'il fut dit une parole concernant l'homme de mérite qoe nous avions regardé pendant un mois , et avec un sensible plaisir, comme un oonfrète désigné. »
On peut rapprocher ce fait de celui que nous rapporterons dans l'arlide du marédud de- Belle-Isk , au aifjet des visites que ce dernier académicien voulait se dispenser de. faire. Mais puisque l'occasion s'en présente , il ne sera peut-être pas inutile d'ajouter, ici les réflexions de l'abbé d'Ohvet , sur le refus que fit M. Le Normand d^ dem^^^^^ ^^ suffrages , et sur le refus que l'Académie fit de son côté d'adopter un candidat qui traitait si légèrement d'avance ceiu qu'il désirait d'avoir
8o NOTES SUR L'ÉLOGE
pour confrères. Les réflexions qu'on va lire ont pour dbget la mamèrd de penser de l'Académie au sujet des visites ; quoique détaillées un peu longuement , elles ne peuvent avoir plus^de poîdi que dans la bouche d*un académicien , que plus de quarante années de zèle et d'assiduité avaient mb à portée de bien connaître l'esprit et les maTimps du corps. L'abbé d'Olivet continue donc ainsi sa lettre :
« Paris a raisonné là-dessus comme sur toute autre nouvelle , sans » examiner si le principe d'où l'on part est certain. On pose donc ici » pour principe , que nous exigeons des visites , et que nous avons un 3» statut par lequel il est dit que nous ne recevrons personne qui n'ait 3» sollicité. Mais ce sont de ces devoirs , qui n'ont pour tout fondement )9 que la possession où ils sont de n'être pas contredits.
» Où prend-on en effet que nous ayons un statut qui contienne rien » d'approcbant? Tout ce qu'il y a de prescrit à cet égard, c'est qu^il » se tienne pour chaque élection deux assemblées ; la première est pour » déterminer quel sujet on proposera au roi notre protecteur , et la » seconde , pour l'élire dans les formes si le roi a donné son agrément. » ( De ces deux assemblées , la dernière a été supprimée depuis y comme » on le verra plus bas.)
» Mais ce sujet , comment le choisir? Ou la compagnie jettera d'elle* y> même les yeux sur qui elle voudra, ou ceux qui le désirent se feront 3» connaître à la compagnie. H n'y a que ces deux moyens , et il ne * » peut y en avoir un troisième.
» On pencherait sans doute pour le premier, si le titre à^ académicien » était un simple titre d'honneur, et s'il était permis à la compagnie de » le donner au mérite qui lui paraîtrait le plus éminent. Mais il n^en » est pas ainsi. Outre l'honneur qu'on y attache , c'est un titre qui nous 3» met dans l'obligation de participer aux travaux de la compagnie « 39 avec plus ou moins d'assiduité , selon que nos autres devoirs nous le 3» permettent. Or, sous prétexte de faire honneur à quelqu'un , est^ 3» juste qu'à son insu on lui donne un titre onéreux?
» Je doute que M. Pélisson eût assez fait réflexion là-dessus', quand 3» il dit que Messieurs de V Académie, lorsqu'ils ont à se choisir un 3» collègue , devraient toujours nommer le plus digne sans même qu'il 3» s* en doutât. Car enfin, monsieur, ne peut-il pas arriver que celui » qu'on aura nommé ait des raisons pour ne point accepter? on offiira » donc alors cette même place à un autre ; et puis , peut-être , à un » autre encore. Qu'y aurait-il de moins convenable à la dignité de la 3» compagnie , et de moins flatteur pour celui à qui la place demeure- 3» rait? D
ce Personne , dit M. Pélisson , ne rejuserait cet honneur. Vous voyes 3» qu'il en parle toujours comme d'un bénéfice sans charges. Ou, ajoute* 3» t-il , si quelque un était si bizarre , toute la honte et tout le blâme en 3» serait sur lui. Oui , s'il refusait avec mépris et par caprice ; mai^ y» non, s'il remerciait avec pohtesse, avec reconnaissance et par un » principe de probité ; alléguant que son emploi , ou set infirmités ne
DE SAGY. Hi
sOuffi^nl pis q«*â Taque à nos exercices , et ne voulant point conlmc** ter un eagagement qu il n'est pas le niattr# de remplix'. A Quasd même cet inconTénicnt serait peu ù 4irtfiiidre , ne serait-ce pas pour rAcâdémie une difficulté bien grande , ou plutôt iosqrmon^ table, quode dioisir toujours le plus digne? Je ne sais s'il pourrait lui arriver, ékm tout un siècle, de faire deux ou trois Aoix dont pei^ sonne absoisment ne murmurât, comme d'une préférence aveugle. Car la rëpuMique des lettres ^ si Ton «"eB rapporte à Tidée que ses citojens ont d'eux-m^êmes , nVsC composée que de patriciens. Tou*, depuis le philosophe jusqu'au chansonnier, croient se valoir les ims les autres. On y passe même pour très-modeste , quand on croit ne xaloir pas mieux qu^un autre. *
^ Tout cala , si je ne me trompe , fait TOir que nécessaireiltent il faut mer du second moyen dont j'ai parlé > c'esN>à*dire que ceux qui se proposent d'occuper une plaee dans l'Académie, doivent lui faire connahre leur intention.
» Mais , dit-on , celit occasione des brigMs. Je n*en disconviens fias. Pourquoi n est-il pas aussi facile de les empêcher, qu'il est raisennabfe de les blâmer ?
» Hais , dii-on encore , il s'ensuivra toujom^ de là qu'un homme moëeste, ifuelque mérite qu'il ait, prendra le parti de se tem'r u l'écart, pendant que la présomption et la hardiesse triompheront. C'est une conséquence mal tirée. Quelque modeste que soit un ora-" tenr , un poëte » un savant , il n'en vient pas à un oertaa degré de mérite , sans être connu malgré lui : et du raoroenc que notis le con* «aitrons , en vain tâcherait-il d^mposer silence k l'en^ que nouf aorions de nous l'associer. Il n'y aurait qu*un cri dans TAcadémie pour atvoir uncoUègne si propre à nous faire honneur, et à nous aider dttis nos travaux.
» llaia enfin les Visites sont-elles d'obligation? Je réponds hardiment , non ; et en voici la preuve , qui est telle qu'on n'a lîen i répliquer. Vous savez qui fut reçu le aS novembre 1723. Assiu^ment nous ne dootons , ni vous ni moi , que ce ne soit le moindre des académiciens , qu€U £wU, quoique Juere , qmotque erunt uliis in a/mis. Or , il fut élu dans un temps où , depuis plus 4e six mois , il était aa fond d'une prottnce éloignée. Un homme qui est à Salins , rend-il des visites dans Paris ? On ne laissa pas de l'élire , sur ce que les amis qu'il tmk dons la campagnie» répondirent qu'il serait vivement louché de eatte Aveur»
» Il résulte de ces raisonnamens et de ces exemples , qae l'obligatton da oaax qui pensent à l'Académie , se rédoit à i'aire savoir , ou par eoEiMnÉmes , ou par qudque académicien . qu'ils y pensent. Voilà , dis-fe , l'obligation étroite , qui pourtant n'exclut pas ce qui est dicté par la politesse. A cela près , rien de plus odieux pour nous que les visitas intéressées, b
On voit bien que l'académicien qui te tÊm le a 5 novembre 1 79? , 3. 6