‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 5 sur 74 · ÉLOGE DE LA MONNAYE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA MONNAYE

DERyxRD DE La Monnaye fit ses hu ma n liés à Dijon , .dans ce même collège des jésuites qui avait déjà eu Thontieur de compter Bossuet parmi ses élèves. Plein d'ardeur pour Tétude et doué parla nature de tous les talens nécessaires p<»ur j réussir , noo-seulement il se rendit faïaîlières les langues grecque et latine , jmais il y joignit les langties italienne et espagnole, et surtout T10 négligea pas de cultiver la sienne propre, «ommeil n'arrive que trop souvent à ceux qui ont Ja vanité d'entasser dans leur tête un grand nombre d^diomes anciens et modernes. Dïflërente^ poé^s latines et françaises furent ramusemcntdc sa jeunesse, et annoncèrent dès lors ce qu'on devait attendre de lui. S'il eût été le maître de suivre son goût dans le choix «fan état, il n'en aurai t. point eu d'autre que celui d'homme de lettres, regiardé à peini^ comme un état par tous ceux qui ne le sont pas , et qui se piquent néanmoins de n'être pas peuple ; comme si le noble etp^pl^i d'écfairer ses semblables n'était pas une de$ occupations les plus dignes d'un citoyen honnête. Celui dont nous parlons ne ressemblait pas à ce jeune homme d'une médiocrité sans espérance , à qui son père avait acheté une «barge, par la raison , disait-il , que son fils vi* avait pas C esprit ic ne rien faire. Mais la famille de M. de La Monnaye , qui connaissait toute l'étendue de se% talens , et qui voulait en tirer tout Tarantage possible pour lui et pour elle , désira qu'il embrassât une profession où il put joindre l'honorable à l'utile; il se livra donc â. la plaidoirie, plutôt par déférence que par goût, et cependant avec toute la bonne foi et toute l'assiduité de comjoande qu'on peut mettre à la place de l'ardeur naturelle , mais <[ui n'y suppléç jamais. Peuilatté des applaudissemens qu'il obtenait au barreau , il tournait de temps en temps ses yeux a;\*ec donleur sur les Muses qu'il avait abandonnées ; sa mauvaise santé Tint au secours de sa répugnance, et lui fournit un prétexte qa'il saisit avidement , de renoncer au labyrinthe de la chicane , pour être enfin ce que la nature voulait qu'il fût. L'impressipu ^'ennui et de dégoût que lui avaient laissée ses études de droit > était si forte qu'il ne pouvait même s'occuper des affaires litfpenses qui intéressaient aa propre fortune. Quelque agréables,

' Ancien correcteor en la chambre «les comptes de Bourgogne , ne à Di jflll , le i5 {dn idjt ; reçu & la place de Séraphîm Regoier Desmaraîs , le d3 êâ' «Rnbrt 1713 ) «non ie iSoMbrt 1738.

dimt-i1 , pte soient les moU dtf plaisir ei dtt profit , je ne les en^ tends poùu sans frémir , parce que Vun commence cotnme plai* deur , et l'autre comme -prochs , ou comme procureur. '

il rentra donc , avec autant d'empressement que ée joie , daps la carrière de la Uiteralture , et j consacra tous «es momens « ne regrettant que ceux qui avaient jusqu'alors été perdus pour sa passion favorite. Son dévouement fut si entier, qu'il ne se proposa dans le travail d'autre récompense que le travail même , sans y joindre aucune vue de réputation, aucun désir d'avoir quelque part à cette fumée qu'on appelle gloire, La vaine ardttur de paraître et de briller avant le temps 9 est peut-être le caractère te plus distinctif des talens médiocres. Tourmentés da sentiment tacite de leur inipuissance, ils semblent chérclier à s'étourdir par le suffirage de la multitude qui , malgré son inepte trop ordinaire , les fait souvent repentir , par ses dédains , de leur ambition prématurée , tandis que les véritables talens , satisfaits du témoignage intérieur de leurs forces , dédaignent de courir au devant des lauriers qtte le public leur tlestine , et attendent que la renommée , qu'ils ne chtrchaient pas, se Urouve sur lenr route sans qu'ils l'aient appelée.

M. de La Monnaye resta donc plusieurs sinnées dans ime espèce d'obscurité philosophique , connu seulement de quelques hommes de lettres du premier ordre , avec lesquels il était en commerce de lumières. Occupé d'études sérieuses et profondes sur toutes les parties de la littérature , il ne se délassait de ses études que par une autre espèce de travail ; il donnait â la poésie les Bdoroens oii il avait besoin 4^ repos; mais il n'y donnait que ces xnomens seuls , et ne parlait cette langue qu'ï f oreille dé quelques amis dignes de l'entendre et â^ lui répondre.

Cependant le premier essai qu'il rendit public en ce^demier genre , fut honoré d'un triomphe très-âatteur. Il remporta àê la manière la plus brillante le premier des prix de poésie que proposa l'Acadénaie Française. Le sujet était V Abolition du duel par Louis XIV. Nous avons rapporté dans l'article de Charles Perrault une anecdote qui prouve Testinae distinguée que l'Académie avait pour cette pièce; estime qu'elle n'a pas toujours accoi^ée aux ouvrages couronnés , dont la faiblesse n'a souvent été rede- "vable de la victoire qu'à la Inédiocrité de leurs rivales. Si la pièce de M. de La Monnaye parait aujourd'hui fort inférieure aux éloges qu'elle reçut alors, il faut se transporter au temps oh elle ▼it le jour , temps oîi les bons vers étaient encore assez rares , et oii Despréaux, Racine et La Fontaine, les seuls vrais juges, en poésie qu'il y eût alors (i) , n'étant poii^t encore de l'Académie, ne pouvaient être du nombre des juges ^ et dédaignaient d« Je

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mettre au nombre des concurrens. €'est de ce {loint et de celte époque qu'on ^oit partir pour apprécier avec une égale justice TouTrage, Tauteur, le jugement de fAcadémie, ^et les éloges même qu'elle donna au poète : ces éloges furent confirmés alors par la toix publique , et iS hautement confirmés , que l'écho , pour ainsi dire 9 en a retenti jusqu'^ nos jours. Des hommes qui •nt traité bien plus^ sévèrement de bien meilleures pièces , célèbrent encore comme par tradiiûon , l'excellenee de celle-ci^ qu'Us aiment mieux louer que de la lire (a).

Deux ans après, il remporta un second prix de poésie dont le' snîet était : La gloire des armes et des tetires sous Louis XIV; car on sait qne ces prix étaient destinés à célébrer à perpétuité la lotiange du roi; et que ^Académie n'a cessé, dlirast près d'un siède , de payer à la mémoire de son, protecteur ce tribut aanoel d'amour et d'encens; elle n'a mis fin à^içn respectueux et respectable hommage , que lonque le public lui en a paru rassasié , et la gloire du monarque fixée pour jamais.

Un nouveau sujet de prix , V Education de monseigneur le dauphin, procura bientôt à M. de La Monnaye une troisième couronne. Cette suite con^nuelle de succès faisait désirer aux amis éclairés que l'auteur avait à Paris qu'il vint s'yétablir sans délai, et jouir pleinement, sur ce grand théâtre, de tous les avantages que devaient lui procurer ses talens, ses travaux et sa renommée. Mais M. de La Monnaye « qui joignait à la modestie la plut sincère l'anMur de la solitude et du repos, et qui valait d'ailleurs de contracter , au seiu de sa patrie , un ipariage heureux, préféra la douce trauquillité dans laquelle il vivait, à rédat d'une gloire qui pouvait éveiller l'envie. A la bonne heure, disait-il , que mes bagatelles ( c'est le nom qu'il donnait à ses pomes ) se montrent de temps en temps dans kt capitale ;pçur leur auteur il faut qu'il reste dam sa province • et qu'il se con-tente de n'jr être considéré que comme un sinqjle correcteur des comptes. Car M. de La Monnaye venait d'acheter cette charge , qui , en contentant le désir que sa famille avait de le voir quel^ que chose , lui laissait tout le loisir nécessaire pour cultiver les lettres. Au contraire , ajoutait-il , si je venais à Paris , on ne verrait en moi qu'un bel esprit; profession, à mon 4?w>, aussi dangereuse que celle de danseur de corde. Je n'ai d'ailleurs aucune 4xmbition, même littéraire; et quant à ma fortune, toute bornée quelle est , fea suis content^ Je n'ai lamais riçn demandé au roi^ et je le prie seulement de ne me tien demander non plus. Ces derniers mots font voir que notre poêle , tout désintéressé qu'il était , souiOTrait avec peine la dureté de quelques impôts , dont en effet il se plaignait d'être accaUé. Il a

exprimé ce deraier sentiment dons quelques vers , oii , suivaDt l'usage , il encensait le moilârqqe , et dont voici les derfiiers :

De gHke , exempte-oKii de grottir ton trésor ,

Et considère que le Mage Qui prcsenu l'encens, ne pre'seilki point For. *

Aussi laissait-il quelquefois échapper des espresâons d'humeur contre les hommes chargés alors de la collection des deniers du prince , et plus chargés encore àê la haine pobliqw daof ces temps malheurewc. Leur impitoyable avidité venait , disait-il , le harceler fusque dans son cabinet, pour faire des broches continuelles à sa très-modique fortune , qu'à la vérité il ne désirait pas de voir plus grande , mais qui* Tétait trop peu pour pouvofr aappprter aucun dommage. Publicanus, afoutait-il en parlant des traitans, quasi publicus canis. Il faut pardonner ce jeu de mots xm peu amer au chagrin qui le lui arrachai^ , et au plaisir d'une vengeance innocente qu'il cfioyait y trouver.

Les lauriers remportés par M. de La Monnaye à l'Académie ^ Française étaient d'autant plus glorieux pour lui , qu'il avait eu dans ce combat littéraire plus d'un concurrent illustre j entre autres Fontenelle : cet écrivain célèbre n'était pas aussi excellent poëte qu'il a depuis été grand philosophe; mais, quoi-, qu'à peine âgé de vingt ans, il savait déjà suppléer quelquefois, à force d'esprit, au talent que la nature ne lui avait pas donné pour la poésie , et il y suppléa aSsez heureusement dans un de ces concours pour balancer les snfirages.

L'Académie Française , après avoir décerné tant de prix à M. de La Monnaye , l'aurait vraisemblablement adopté dès lors parmi ses membres , si son séjour en province n'avait été un obstacle insurmontable au désir qu'elle avait de l'acquérir.. Cette compagnie , qui n'a déjà aue trop de places mortes , et cooune vacantes par le peu d'assiduité de ceux qui les occupent , serait bientôt réduite à rien , si elle se permettait d'ouvrir ses portes à des hommes de lettres que leur absence empêcherait de satisfaire aux devoirs académif^ues , et de remplir les espérances que la compagnie a fondées sur leur travail.

On crut du moins que l'Académie , lasse et comme ennuyée de couronner toujours la même tête , mettrait le comble , autant qu'il dépendrait d'elle, à la gloire de M. de La Monnaye , en le priant de ne plus entrer en lice ; mais c'est une loi que la compagnie s'est faite , de ne jamais borner le nombre des couronne! qu'elle peut distribuer à un mcme vainqueur ; ces couronne:» multipliées consolent le talent des traits de l'envie , lui laissent ouvertes toutes les portes de la gloire , qui est souvent sa seule récom]ien|e , lui offrent l'espoir d'être assis au nombre des juges

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après aToir loB|^teiBp8 brillé parmi les athlètes , et lui foot (Ta* Tance accorder ce titre par le public , dont TAcadéniie fait en fi a pMTaloir le respectable suffrage sur les œamcuvres de ht cabale ci de rintrigoe.

M. de La Monnaye augmenta donc , par de nouveaux triomphes, le regret ^ue la compagnie ressentait de ne pouvoir lepos** séder ; le prix qu'il reçut pour la quatrième fois, fut encore plus honorable pour lui que les précédens. L'Académie avait proposé poar sujets Les grandes choses Jattes par le roi en faveur de la rdigion catholique : Tobjet était plus fait , a beaucoup d'égards, pour exercer des poètes que des philosophes; car le cèle du rot poar la religion , tn donnant matière à de justes éloges , n'en laissait guère moins à de justes plaintes sur Tabus funeste et scandaleux que des persécutetirs fanatiques avaicint fait de la pieté da nuAiarque. Le célèbre Santeuil avait compasé , quelque temps auparavant , une ode latine sur ce même sujet, et M. de La Monnaye l'aivait traduite en vere français; ces v^is parunent asses beaux à Santeuil , juge d'aiNeors asses médiocre eu poësir non latine , panr lui foire désirer vivement que l'ode françaisiï fèt imprimée. M. de La Alann^e se refusa constamment à ses soUicîiatioas , disant que^, tout couvert qu'il était des armes ^AckiUe, il craignait éNpromwr le iort de Patrocle, Santeuil y k Tinsu de l'autenr, envoya ia pièce^u Concours; elle remporta le prix, quoique le poète latin l'eût mutilée à tort et a travers , pour la réduire à l'étendue que l'Académie avait exigée. M. de La Monnaye, satisfait de l'honneur inattendu qu'il recevait , pria Santeuil d'accepter la médaille, et n'eut pas sur cela beaucoup de vialance à lui faire. Ce poète, à cpii le grand Corneille avait fait plus d^une foii l'honneur de le traduire , était plus content des tradnctiotts que M. de La Monnaye avait donnée^ de plusaeitvs de ses pièces ; il prélërait même ce traducteur à tous les autres. 11 est vrai que les Despréaux et les Racine ne prenaient pas la peine de l'être , et le poète latin n'était guère mis en frança» que par ieê versificateurs , dont ses productions latines n'avaiant rien àcraindre. Le seul Corneille eât étériOloutabk; mais Gometlie atail rarement lui-même lorsqu'il «e traînait sur les pas des antres.

C^tarit alors une espèce de mode que les poëfes latins , qui, par leur état de prêtre ou de religieux , se croyaient les phis faits pour célébrer l'extirpation de l'hérésie, la chantaient dans la mêoie langue où ifs disaient la messe et Toffice ; et les poêles français traduisaient, avec empressement, ces proJuclions de leur veine monastique on sacerdotale. Fontenellc avait fait au P. Ijc Jay le même rioiineur c|ue M. de La Monnaye à Santeuil;

il venait de traduire, en ver» françnis , je Detaisqtiek venUlias de ce jéiuite sur la révocation de l'ëdit de Nantes- Plaiienrs aRnéesaprës, quelqu' un Ini parlant de cette Iradiustion, tai avouait franchement qu'elle n'était pat trop bonne. ElU ne méritait pu* tfélre meilleure, repondit-il, n'en parlons plut ; j'en ai honte œijouriïhui (3). Nous souhailontl, pour l'honneur de H. de La Monaaje , qu'il ait pensé de même de la sienne. Nous somaics plus nitn dit parti qu'il aurait pris , si le malheur de ton étoile l'eât fait naiire dans une^utre croyance que celle du monarque. Nous jugeons de ses dispositions k cet égard , par la manière dont il s'exprime dans une de ses lettres, sur la résistance décente qne montrait la savante mademoiselle Lefïvre , depuis madame Dacîer, à rentrer au ^ron de l'Église catholique. Je rp'éloime, dit AI. de La Monnaye , qu'avec tant d'esprit elle soft encore huguoRote; ce n'est plut que la religion àèt dupes : autsi je croit qu'elle pr/tend bien changer, maii qu'elte attend le bon moment , at qu'elle veut faire servir ce changement à sa fortune. Il e(t à croire que celui qui paHait si légèrement sur la conversion trop lente de son amie , n'aurait pas tardé antant qu'elle à se montrer docile aux enseignemens de l'Église et aux volontés de M)n roi. Ce qu'on peat au moins assurer, c'est qu'iliaisait grand cas des ouvrages de Bossnet contre les protestans ; il donnait surtout de grands éloges à son Bistawv des variations. Je tiens, dîsait-il , rhérétie assommée de ce denier coup. Le ministre Claude en mourrait, s'il n'était mort, et Jurieu -en va mourir. Mais l'intrépide Jurien n'en mourut pas , et mallfenreasetneat l'hérésie en movmt encore moins.

jDeux années après , il remporta un cinquième prix , qnifMiratt avoir ét^te terme de ses combats académiqim. Courbe loiu set lauriers , il se condamna Ini-m^nae ao silence, pour laiuerde- ■Drmaîs le champ libre k tes rivanx , qui dorent se trouver fort à leur aise de n'avoir plus à lutin centre un concurrent si redoutable.

Il ne renonça pourtant pas à la poésie : il traduisit en ven français un poène e^gnol fort célèbre dans cette pieuse mtion C4) , efrûililulé la Gltteée Ste.-Thérète • ; mademe de La'

fcnvaîii tnoJerDt , piree qs'eU*

> mx condamne à ncjammû rim

> !*!• l'ai pcrda ud peu de ]'iS«-

■ nn >nti« endroit Je m ^iii, " lu» le monde , eelta de f ûiftu- ■■ Ut Pelilet-Mal$om pour ceux

■ ce du ce rare jugement, iotuttt

> > Ji'cdlEaau tôidreMe de cent î) 'elU u fik elle-m^iae enfenDie

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Vah'ëre , devenae oinnëlite ei disciple de cette Sainte , refusa par humilitë la dédicace de la traduction , etBacine refusa , de soa càti , d'enentreprendre une nouvelle y disant , si nous en croyons un panégyriste moderne de M. de La Monnaye , qu'on ne pouvait mieux faire que lui. Ne serait-il pas permis de penser que l'auteur dkJphigénie et de Phèdre, qui ne pouvait , inéme avec l'humilité la plus ckfétiesiie , se croire inférieur , eomme poète , à M. de La MoBnaye, avait cherché en vain , dans la Glose de la reli" g^usee^agnole ^ quelqu'un de ces traits sublimes que lui avait fournis rÉcritnre pour les chœurs d'^^f^er et à'AthaUe , et qu'il avait si éloquerament rendus? n'y a^-il pas quelque apparence que , rehaté par l'indigence de l'original , il jugea à propos de laisser à d'autres la triste peine de mettre ^n rimes un si médiocre ouvrage ?

Quoique fidèle au Parnasse français , notre poète n'abandon* nait pas les Muses latines ; mais quelque succès qu'il eut en ce genre anprès de ceux qui s'y croient connaisseurs y il avouait avec .franchise que les poètes latins modernes ne pouvaient acquérir qu'une gloire précaire et de conventionr, une gloire dont Virgile et fibrace se seraient peut-être moqués ; il convenait de bonne fin que les prétendus Virgile et Horace modernes cessaient de le paraître, quand ils -voulaient parier en vers leur propre langue , qu'ils devaient pourtant mieux savoir que la langue lati»e; il n'y avait , selon loi, d'asile ponr ce genre de poésie, que celui dans lequel Santeuil avait eu le bonheur ou l'esprit de se ré&gier , \e% hymnes du bréviaire ; parce que la langue latine étant restée , pour ainsi dire, la langue naturelle de.l^Église cetholique , ne laissait plus aux vers buins', suivant l'expression , même de M. de La Monnaye , que ce seul coin de réserve ou ils pussent se montrer avec quelque ai^aatage. Il aurait pu ajouter, que Santeuil s'était préparé d'ailleurs un triomphe assuré , en substituant ses hymnes aux cantiques barbares , ridicules , souvent même indécens, dont les temples avaient retenti jusqu'alors. Nous n'en citerons pour exemple que l'hymne à la Madeleine , où Ton disait que de chaudron elle était devenue /?o/e ' ; et celle k S. Léonard , oii , par une plate allusion au nom de ce Saint , on

qoeUine temps dans, les cachou du Saint-Office à Tolède. Mais , dît un de ses liûtoriens , elle éleva son conir à Dieu du fond de sa prison , et entendit une voix qui lui disait d^aroir recours à son souyetain j ce quMIe fit. Philippe II la jugea innocente , et la mît en libertiî, aTec les témoignages les pins flatteurs de la sainteté de sa vie.

■ * Postflux a eamis scemdala, Fit ex lebete phiala»

tft ËLOGE

lai donnait la force da Um et la douceur du nard '. C'est ainsi

que les Saints étaient loués.

Un de nos intrépides poètes latins et grecs , le saveot GOtes Ménage, n'était pas aussi modeste que M. de La Monnaye sur is en ce genre. Si vous voulez devenir bon poéttr il k un jeune homme qui le consultait, lises ttft k et les miens; et nous dirons de notre c&té aux SI vous voulez apprendre à faire de bons »er-j Usez pas ceux de Ménage. C'est pourCem^àie de La Monnaye , son rirai en poéna ancieane et ette up^e d'épîtaphet

Iiiiuoiii en paix moniicar Mco^e j

Ocuit QD trop boD perioaaage

Poor n'jire p« de •« amii ; . ^ '

Solffi^DS qa'h tau teor il repnia ,

Loi da qui U* T*n et la pioae

Noiu ont ii •ouKDt eDdormis.

Notre académicien réussissait quelquefois passablement dan-i ces petites épigrammes , et beaucoup mieux que dans des pièces plus longues et plus sérieuses. Un poète très-connu par sa malbeureUse facilité k faire de mauvais tcts , ayant fait paraître une traduction rimée des œuvres d'HoraA , et n'ayant pas craiot âc mettre l'original en regard avec sa détestable version , M. de La Monnaye écrivit ces quatre vers à la tête du livre !

OQtleTrail.ioitdiicnirenoit., A deux diiiniti'i offrir tci deux Horacei ; Le lalia & Vinot, la àéate des GrAcei,

Et le ftaDcùi k ion ^ponx.

En qualité de poëte , il avait déjà mis quatre langues à contribution , car il faisait aussi des vers grecs et des vers italiens : il entreprit d'y mettre jusqu'au patois de son pays ; il composa ses Noëls bourguignons , la meilleure de toutes ses productions poétiques. Le succès en fut si grand dans sa province , qu'il s'étendit jusqu'à la cour, oii tout le monde voulut apprendre le patois bourguignon et chanter les noëls. On assure cependant que le savant Dumai , compalriote de l'auteur, ne trouvait dans ces noëls qu'une asset fitible connaissance du patois qui en avait fait la fortune. Mais on n'en savait pas tant à Paris et à Versailles , oilces chaosonsavaient la plus grande vogue. Elle fut si grande, qu'elle loulevs contre l'auteur une classe d'iiommes tras-redou-

Kardoqiir tu nuivioi:

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tables. La dëvottoo vraie ou fausse, excitée par Tenvie , crut trouver dans la naïveté du langage et dans la liberté des expressions qui faisaient Tagrément de ces noels , un sujet affreux de scandale. Ils furent déférés à la censure ; l'auteur en fit dans la même langue une apologie qui rendit les censeurs ridicules :

Quel pitié (dit-il) de roi tant de sotânes ' Contre ein rachô si fort se démenai !

Il parle , dans un autre endroit , d^un de ses censeurs les plus acharnés, janséniste fougueax , qui fut exilé peu de temps apr^s à Beaune , ville dont les habitans ne passent pas pour les plus spirituels de la Bourgogne ; l'auteur dit à son critique :

Cetat iar cas de choisir Beaune * Pour y loge tei qai ni*ë condamnai.

Bientôt , malgré les cris de Timbécile Superstition , on réimprima les noëls ; l'auteur y ajouta même un glossaire bourguignon pour les faire mieux entendre , tant le public était devenu aguerri sur le prétendu scandale. Il rendit ce glossaire intéressant par plusieurs remarques piquantes et curieuses : on y trouve entre antres l'extrait d^un sermon fort étrange du fameux missionnaire S. Vincent Ferrter, sur ce qu'on appelle le devoir con^ jugalf ce sermon , plus semblable à un conte de La Fontaine ou de Bocace par la nature du sujet et l'indécence du récit , qu'à une exhortation faite pour édifier les âmes pieuses , est un monument précieux de l'innocence de l'orateur , et de la simplicité âes temps oii cette singulière déclamation fut prononcée (5).

Lia persécution que IV|. de La Monnaye essuya au sujet de ses aoêls, occasiona peut-être ses recherches sur les livres proscrits et condamnés au feu, La matière était digne d'occuper un homme de lettres philosophe; il eût été intéressant , dans cette espèce de Nécrologe littéraire et criminel , de distinguer les innocens d'avec les coupables , et d'opposer à la sagesse de quelques arrêts Tabsurdité de plusieurs autres. Il n'aurait ' pas été moins intéressant d'examiner dans quels cas il eût mieux valu abandonner a Foubli dés productions plus méprisables que dangereuses , que de leur donner , par l'éclat de la flétrissure , une célébrité bien supérieure à leur mérite. C'est dommage que ces

' Quelle "pxùii de Toir tant de toatanes Contre un roguet si fort se démener!

Hoquet est on groa habit de vigneron , et le bourguignon sotdne est henrcnx |iour expiimer la soutane des censeurs.

; * C^etait le cas de choisir Bcaonc

Pour 7 loger toi «jai m*as condamne.

recherches, qui n'ont pas vu le jour, aient été perdues pour les lettres 2 n'eussent-elles été que purement historiques , elles auraient fourni à la philosophie une matière abondante de ré— ilexions; et le commentaire dont elle aurait pu orner le texte eût été bien précieux pour elle.

A l'occasion de ces malheureux livres , lacérés et incendiés dans tous les siècles par le concours des deux puissances, M. de La Monnaye aimait à raconter un &it édifiant dont it avait Aé témoin. Un P. Honoré de Cannes , prédicateur capucin , digne émule des Menot et des Barlette ' , avait fait une mission à Dijon , et après avoir converti toute la ville, comme c'est l'usage en pareil cas , faisait brûler solennellement , aux pieds d'une croix colossale qu'il avait plantée , un monceau de mauvais livres que les nouveaux convertis avaient remis entre ses mains. Quelques feuillets à demi-brûlés d'un de ces ouvrages [proscrits , emportes par le vent, tombèrent aux pieds de M. de La Monnaye qui assistait à ce pieux spectacle ; il les reconnut pour être de VHis'toire de Joseph, qu'on brûlait ainsi, non parce que l'auteur était juif, mais parce que le traducteur, Amauld d'Andilly, était janséniste. C'est avec ce discernement que de pareilles exécation s ont trop souvent été faites , soit par des prêtres et des moines fanatiques, soit même quelquefois par des juges séculiers , leurs rivaux de zèle et de lumières.

Toutes les poésies de M. de La Monnaye, nous le répétoas,, n'étaient pour lui que le délassement des études plus sérieusci qui occupaient presque tout son temps. Il était devenu par son savoir une espèce de phénomène , et l'onide de tous ceux qui le consultaient. Son érudition était immense : histoire civile et littéraire ancienne et moderne , connaissance des livres et des an* . teurs , critique , philologie , tout était de son ressort : il n'avait pas simplement effleuré ces différens objets , comme ont fait tant de demi-savans ; il avait tout embrassé , tout approfondi par une lecture prodigieuse, que la plus vaste mémoire mettait toute entière à profit. Bayle , dans une de ses lettres, raod un témoignage public de la reconnaissance qu'il devait k M. de La Mon* naye pour la composition de ce fameux Dictionnaire, si déchiré par les uns , si célébré par les autres , mais le seul ouvrage de son genre qui partage avec V Encyclopédie l'avantage d'avoir vraiment des lecteurs. On s'entretient avec Bceyle , disait M. de La Monnaye, et on consulte à peine se» semblables ; il scanda^ Kae quelquefois , mais il intéresse s et les autres sont édifions ^ mais insipides. L'estime si juste qse faisait M. de La Monnaye

' Predîcaiears da quinzicmc siècle , ^venat Cnneos pftr les extravagancct et Irt bouifonneric» qn'ih (lébifaient en cliairc.

DE LA IVjOI^iyAYE. 9Î

de cet ëcrÎYaîn philosophe , servit de prétexte aux ennemis de notre académicien, pour lui attribuer une vie de Bayle,' qui venait de paraître en Hollande , et qui apparemment ne plaisait pas à ce qu'on appelle , quelquefois trës-improprement, les gens de bien. L'accusé se justifia de ce prétendu crime ; mais la calomnie , suivant son usage, continua toujours à l'en charger; et las de la repousser sans l'abattre , il finit par la laisser faire. Elle avait essayé , mais avec moins de succès , un autre moyen de lui nuire ; c'était de faire imprimer un recueil trës-altéré de ses poésies , précédé de l'éloge de l'auteur , qu'elle prétendait fait par loi-même. La simplicité et la modestie bien reconnue de M. de La Monnaye \e mît k l'abri de cetle imputation, trop grossière d'ailleurs pour en imposera personne; et quoique des ennemis qui louent y suivant la réflexion de Tacite, soient ordinairement les plus dangereux, il éprouva dans cette circonstance qu'il peut quelquefois y avoir de l'avantage à être loué maladr^tement par des ennemis acharnés.

Ainsi M. de La Monnaye , réfugié presque entièrement dans Tasile de l'érudition , le plus sûr après les sciences exactes pour un homme de lettres qui veut vivre en paix , ne sortant de cet asile qae rarement et par des vers qoi ne devaient pas exciter l'envie , en essuya néanmoins les coups ; tant elle est attentive a ne rien perdre de tout ce qui peut la faire vivre ! Ses ennemis n'attendirent pas , pour le déchirer , qu'il fût sorti de sa province et placé sur un théâtre plus fait pour blesser leurs yeux. V^ous connaissez cette ville que j'habite , dit-il dans une de ses lettres en parlant de Dijon ; de tous les torts qu'on jrpeut 'avoir^ le mérite eH sans contredit le plus grand ^ une multitude d'en-' nenus est le sort infaillible de tous ceua: qui paraissent vouloir se distinguer. F'ous as^ez lu mon Duel aboli. On a d'abord dit qu*il ne valait rien ; et après que V Académie l'a couronné, on a prétendu qu'il n'était pas de moi* Je me suis vu noirci par des calonmies destituées de toute vraisemblance. On me laissait néanmoins, par grâce , une petite portion de sens commun. J'ai tm sans rri ébranler tous les efforts que des hommes q^ti rC ont formais eu a te plaindre de moi, ont faits pour m'ôter un peu de réputation que je rCai ni recherchée ni désirée , parce fpi*à dire vrai elle m'a toujono's paru la chose du monde la plus indifférente. Bien des auteurs ont t«nu le même langage sur le mépris de la gloire , e| ne l'ont pas tevu aussi s»ncèreaieAt que M..de La Monnaye ; il disait .vrai en parlant de son peu d'avidité pour la renommée , sentiment qu'il portait jusqu'à la modestie la plus exemplaire. S'il ne fut pas un grand poète dans la plupart de ses productions ^ il le fut encore moins par son caractère -, il

n'aimait ni les louanges ni ses vers même. Ou €Wcz<m>us pris , ecrivait-îl à un de ses amis avec une espèce d'humeur , toutes les fadeurs que vous me dites ? f^ous êtes bien heureux de ce que mes vers ne sont pas dons ; s'ils tétaient , sc^-ez sur rjucy dans la colère ou je suis contre vous * je me garderais bien de vous les envoyer»

Pressé de nouveau par les soUicitations de ses amis , il vînt enfin s'établir à Paris en 1707 , et dès ce moment il eût «té de l'Académie Française, si sa modestie et sa timidité naturelle lui avaient permis de demander celte place. Il prit enfin sur lui , au bout de quelques années, de faire les démarches nécessaires pour obtenir le titre dont ses ouvrages , son savoir , son caractère , le rendaient si digne et depuis si long-temps : il fut élu d'une voix unanime, et le roi , en approuvant son élection , témoigna combien ce choix lui était agréable. Sa réception fut une àe% plus brillantes et des plus nombreuses qu'on eût vues jusqu'alors elle fut même remarquable par un événement qui fait époque daBS l'histoire de la compagnie. Les cardinaux académiciens se dispensaient depuis long-temps d'assister aux séances , tant particulières que publiques , parce qu'ils croyaient des fauteoiis indispensables à leur dignité , et que les acadéiuiciens n'avaient alors que de simples sièges. Ces cardinaux désiraient cependant de se trouver à l'élection de M. de La Monnaye , à qui ils voulaient donner par leur suffrage une marque distinguée de leur estime ; le roi, ]K>ur satisfaire à la fois leur délicateme d'amis et leur délicatesse de cardinaux , et pour conserver en même temps l'égalité a^démique dont ce monarque éclairé sentait tous les avantages , fit envoyer à Tasseniblée quarante fauteuils pour les ' quarante académiciens : ce sont ces mêmes fauteuils que nous occupons encore aujourd'hui ; le motif auquel nous les devons suffirait pour rendre la mémoire de Louis XIY , précieuse aux lettres , qui ont d'ailleurs à ce monarque des -obligations bien plus importantes.

A peine arrivé à Paris , M. de La Monnaye fit à Dospréaux une galanterie vraiment érudite. II apprit que ce grand poète avait âfti : On a traduit plusieurs de mes pièces %/i latin , en italien , en espagnol , en portugais , en anglais et en allemand; personne ne m' a. encore fait V honneur de me traduire en grec, M. de La Monnaye voulut lui donner cette satisfaction, et mit en vevf grecs hexamètres la sixième satire , celle qui est connae ipus le nom des Mmbarra^ de Paris, il aurait pu mieux choisir ; mais nouvellement irrité de sa province , peu accoutumé au filmas de la cajpitale , et en ayant les oreilles étourdies , il cruf apparemment gne cette -dtsposi^n hii«^umirail des tenfees

DE LA MONNAYE. ç)';

plus énergiques pour exprimer le tintamarre dont fe ^oële «e plaint dans cette satire.

Quoique traducteur de Despréaux , il n'était pas son imitateur aveugle dans Tadoration que le satirique avait vouée aux anciens. Tout versé qu'était M. de La Monnaye dans la lecture des auteurs latins et grecs , îl semble avoir connu leurs défauts , et les avoir f oçés presque aussi sévèrement qu'il aurait pu faire des écrivains modernes. S'il avait plu aux anciens , dit-il , de négliger un peu moins F ordre dans leurs discours , la justesse dans leurs raison-^ nemens y la clarté dans leurs expressions ^ ils nous auraient épargné beaucoup de disputes touchant V intelligence de plusieurs endroits de leurs ouvrages. Peut-être cette complainte annonce-telle pltitôt le chagrin d'un savant , contrarié de ne pas trouver dans \e9 anciens de quoi satisfaire sa curiosité philologique , que la délicatesse d'un homme de goût , blessé des écarts oii ks grands écrivains de Rome et de la Grèce sont tombes quelquefois ; mais il faut tenir compte à M. d^ La Monnaye de cette sincérité nave, que n'ont pas toujours eue sur le même Sujet des hommes très-supérieurs à lui. Quelque cas qu'il fit des langues savantes, quelque soin qu'il eût mis à les cultiver, il ne pardonnait pas aux gens de lettres qui sacrifiaient à cette étude celle de leur propre langue ; et il disait de deux savans académiciens ses confrères , qu'ils avaient eu besoin d'entrer à l'Académie pour y apprendre à parler français.

Comme il ne croyait pas les anciens supérieurs en tout aux modernes, il ne croyait pas non plus que parmi les oovrageide ces derniers , la priorité du temps fût un titre assuré du mérite ; et quoique VOEdipe de Corneille eût encore beaucoup de réputation lorsque Voltaire donna le sien , M. de La Monnaye eut le courage de célébrer le nouvel OË^ipe par deux vers latins ' ^ oit il le préférait à celui de Corneille et à. celui même de Sophocle. Cet éloge donné par un vieux rimeur à un jeune poète, et par un savant grec à un auteur français , aux dépens des anciens et àe% morts , est un trait de tonrage bien remarquable d^is llftstoire des érndits.

Le premier ouvrage du nouvel académicien fut «ne édition du Menagiana , augmentée du double , purgée d'un Ires-grand nombre de fautes , et vendue intéressante par une infinité de

' Il s'adressa à Œdipe :

j^ltica ta gemuii , gemuit U Weusif4ea Musa ; Te Pmritin» hodie » rmajor utrdqtte, geUiiL

m La Mase d^Athèncs, celte de Neivtrie, t'ont pleure; ceUe de T^aris^ »• » ^riearc k toates les.déDX , t*^are HViourd'hoi. »

remarques , de discussiotis , enfin d^anecciotes de lonte espèce ,

Srincipalemest relatives à Tbistoire littéraire , dans laqxieUe [. de La Monnaye était très- versé. Cette édition , reçue avec la même avidité que les Noëls bourguignons , essuya aussi les mêmes traverses. La superstition , l'hypocrisie et l'eayie son— nërent de nouveau l'alarme , sous prétexte de quelque traits prétendus scandaleux , que M. de La Monnaye n'avait rapportés qu'en les condamnant. Les inexorables censeurs demandèrent la suppression , ou du moins'la correction sévère de l'ouvrage ; leur fureur allait jusqu^à exiger le sacrifice des articles les plus interessans. Le cardinal de Koban , qui aimait les lettres et mépi:}sait le zële fanatique et persécuteur , lui imposa silence en prenant ces articles sous sa protection. Il fallut cependant , pour apaiter les claineurs , que l'auteur consentit à la mutilation du nouveau Menagiaha ; mais comme les révbeurs joignaient Fineptie au fanatisme , ils eurent la bonté, dit M. de La Monnaye Im-méme, de laisser par^ci par^là des articles plus licen* cieux que ceux qu'ils avaient supprimés. Ce ne fut pourtant €[u'avec beaucoup de peine et de dégoût que l'auteur se soumît à tronquer ainsi son propre ouvrage ; il avouait à ses amis qu'à ne faisait plus que réparer des ruines , et qu'il en serait de son livre , mutilé et récrépi de la sorte y comme du Pélops de U fable , quand les dieux eurent mangé son épaule ; celle qu'ils lui rendirent , disait-il , quoique blanche , n'était qu'une épaule d'tvoire. Cependant , malgré ces amputations , le Menagiana , tel qu'il est , mérite d'être distingué de cette foule de compilations 9 ou plutôt de rapsodies , que le seul nom dîAna rend sus«peds, et qui ne sont pour la plupart qn'un ramas de menson^s et 4® sottises, propres à déèhonorer la m^oire de ceux à qui on les attribue.

' Ce recueil néanmoins ne trouva point grâce devant tous les gens de lettres. L'inexorable Burman , à qui l'érudition même cessait de plaire , dès qu'elle n'était pas aride et hérissée, appelait, afiîc son urbanité ordinaire, M. de La Monnaye un grand et in^ fatigable déterreur de bagatelles ( indefessus et mirandus nuga-^ non indugator) i mais Burman fut le seul de son avis; on laissa son érudition pesante juger avec toute la grossièreté pédantesque^ Férudition légère de M. de La Monnaye ; et P£urope littéraire préféra les bagatelles agréables du nouveau BÊenagiana aox bagatelles ennuyoïses de son détracteur.

La* bile acre et grossière , dont ce lourd commentateur était dévoré , ^mait surtout à s'exhaler contre la France, (^est un payé , ^sait-il , dont aujourd'hui les habitons, même ceux qui font profession ifc littérature^ ressefhblerti à ces ûnimaux quen

DE LA MONNAYE. ç)^

Mjrle burlesque on appelle des rossignols d'Arcadîe. Tels lêtaient autrefois les Dacîer 5 tels sont aujourd'hui les Capperonnier et • les La Monnaye. (Test avec cette équité et cette fine plaisanterie qae le savant hollandais traitait nos gens de lettres. M. de La Monnaye , dont il parlait avec tant de mépris, lui avait au moins donné Texemple de la justice et de la décence avec laquelle un écrivain qui se respecte doit parler des autres nations. Car il .avait hautement blâmé le compilateur Chevreau, qui, après avoir repris avec raison le përe Bouhours d'avoir mis en question , si un Allemand pouvait avoir de Fesprit, était tombé dans un écart semblable, en disant que le Moscovite est justement Thomme de Platon, un animal à deux pieds ^ sans plumes , à qui il ne manque rien pour être homme , que la raison, lapro^ prêté et le sentiment de la liberté naturelle. Notre académicien était d'autant plus louable de relever celte injure grossière, qu'il n'a pu être témoin du rôle important *que ces prétendus êtres à deux pieds sans plumes^ ont joué depuis dans les affaires de TEurope, et de la manière dont ils ont répondu aux ^oins du czar Pierre et de ses successeurs, pour faire naître dans sa nation les arts et les sciences, et lui donner des mœurs et des lamières.

M. de La Monnaye jouissait paisiblement de sa renommée , de sa considération , de ses s^i^is, et d'une fortune dont la médiocrité suffisait à ses désirs, lorsque le funeste système , qui a fait le malheur' de tant de citoyens , vint aussi troubler son bon-* benr. Agé de quatre-vingts ans, infirme et chargé de famille, il le rit réduit à une indigence presque totale. Sa philosophie sou-^ tint avec courage une épreuve si cruelle. II trouva quelque res-* source dans la vente de sa bibliothèque , et surtout dans la générosité du duc de Villeroi , qui , touché de son état , le pria de vouloir bien accepter une pension , dont le bienfaiteur fut payé avec usure par les éloges du public. Aussi , dit-il à M. de La Monnaye , quand celui-ci vint lui témoigner sa reconnaissance t C'est à moi, monsieur , à vous remercier, et me souvenir que je suis votre débiteur*

Peu d'années après ce désastre , l'infortuné vieillard perdit sa femme qu'il avait toujours estimée et chérie ; cette perte l'affligea bien plus vivement que le renversement de sa fortune (6)» n ae fit plus que traîner une vie languissai^le , dont il attendait la ^TOi avec l'indifférence d'un sage qui n'a plus rien à regretter sur la terre. Il avait espéré d'avoir pour successeur dans l'Aca-^ demie, son compatriote et son ami, le président Bouhier; TAca* demie le fit jouii* , dès son vivant , de l'avantage qu'il ne dési-*rait que pour sa cendre ; il eut la satisfaction , quelques mois 3. 7

avant sa mort , de voir ce savant homme au nombre de ses confrères.

n n'avait pas besoin d'une autre épitaphe que de celle qu'il s'était faite lui-même en vers latins, la dernière année de sa vie ; épitaphe que la vertu , la sensibilité , la candeur semblent avoir dictée (7). Mais les gens de lettres ne se crurent pas dispensés des honneurs qu'ils devaient aux mânes d'un confrère si estimable ;son tombeau fut honoré de leurs regrets poétiques, et le fut même avec assez de succès pour que son ombre n'ait pas été dans le cas de leur dire le vers de Passerat :

Amis , de mauTaU Ters ne charges point ma tombe.

Les plus illustres amis de M. de La Monnaye se signalèrent dans cette espèce de concours ; et , parmi leurs di£férentes pièces, on doit distinguer les vers latins dont le père Oudin , jésuite , son ancien et fidèle ami , s'empressa de célébrer sa mémoire.

Pour résumer en peu de mots l'éloge de M. de La Monnaye , nous dirons qu'il joignait à la littérature la plus variée et la plus agréable , une justesse de goût qui n'accompagne pas toujours l'érudition ; au plus profond savoir , une douceur, une modestie et une politesse rare ',k la connaissance des langues savantes et étrangères , le talent de bien parler la sienne. Il eut toutes les qualités propres k faire un critique judicieux , un commentateur éclairé, un excellent éditeur des meilleurs ouvrages. Il se montra poète latin et grec , aussi bon qu'un moderne peut se flatter de l'être ; et ne pouvant être Racine ni Despréaux , il se contenta de suivre de loin Martial et Catulle. Si ses poésies françaises nous semblent aujourd'hui beaucoup plus faibles qu'elles ne le parurent à ses contemporains , c'est que la nation , rassasiée de chefs-d'œuvre en ce genre , et ayant sans cesse devant les yeux des modèles redoutables pour qui s'expose au parallèle , connatt beaucoup mieux les finesses de l'art et semble avoir le droit de se montrer plus difficile.

NOTES

(i) S^CINE ne fut de TAcadémie qa*en 1673 , deax ans après k jugeaient du premier prix de poésie ; Despréaux et La Fontaine n*en fvivflt qu'en i684 j ^^ satires de l'un et les contes de i'autra avaient empêché les portes du temple de s'ouvrir plus tôt pour eux. Le seul grand poète qui fût alors dans la compagnie , était Pierre Corneille» plus capable de faire d'excellens vers que de bien juger ceux des autres. D^ailleurs ce grand homme faisait alors Pulchérie et Bérénice , dont

DE LA MONNAYE. 99

les vers prouvent qu^au moins dans ses dernières années il se contentait aisément en matière de poésie. Néanmoins , dans le même temps oii il se permettait cette manyaise prose rimée , il faisait les belles scènes de Psyché qu*on peut mettre an nombre de w$ chefs-d^œuvre \ Unt il est vrai que l'instinct seul , et non le goût , lui dictait ses immortelles productions! Les poètes que renfermait alors FAcadémie, €t par conséquent les juges de M. de La Monnaye (le grand Corneille mis à part ), étaient Chapelain, qui faisait des vers, comme tout le iDoode sait, Cotin, Le Clerc, Perrault , Cassagaes, Bojer , Desmarels, tous écrivains que nous n^osons presque nommer ; Gomberville qui avait plus fait de mauvais romans que de bons vers; Quinanlt, Godeaa et Segrais , poëtes faibles ( car Quinault nWait encore fait que ses tragédies ) , et encore plus poëtes que connaisseurs ; Régnier Desmarais, au-dessous de ces trois derniers, et comme connaisseur et comme poëte ; Furetière enfin , qui ne réussissait et ne se connaissait quVn vers satiriques; ajoutons-y, parmi les académiciens non poëtes , Patru, Pélis5on,Conrart, Bossuet, bons juges de prose, mais mé« diocres juges de poésie ;

MuUl prœtierea , qvoê fama obicura reeondii.

Ne soyons donc pas surpris qu'avec de tels juges , et il y a cent ans , la pièce de M. de La Monnaye, où il se trouve en eflet quelques beaux vers, comme nous le verrons dans la note suivante 9 ait été nonseulement préférée à des rivales très-inférieures, mais couroo née avec cloge ; paitlonnons h nos prédécesseurs un jugement que nous aurions alors porté comme eux.

(a) On peut juger du mérite de cette pièce, qui n*est que de cent vers, par les vers suivans,qui la feraient aujourd'hui rejeter du ooocours k la première lecture. .

Grand et fameux auteur^ dont la plume éloquent* Fait céder anjourd'biii le Tibre à la Charente; Toi qui sus la belle dme au bel esprit mêler , £i le soin de bien viure au soin de bien parler, Baltac , il est trop Trai , par nn abus étrange , La terre sur le ciel usurpe la louange

Certes, le grand Louis, ce monarque achevé , Dont plus haut que le rang le cœur est élevé. De Tarbitre dn ciel , da roi de la nature. Fait reluire à nos yeux une Tire peintore ; Sagesse , esprit, grandeur, conrage , majesté , Tout nous montre en Louis une diuinité

Combattre en même temps et l'hiver et t Espagne, Étonner l'univers dfune seule campagne

Mais dn secoors divin le pins puissant e0èt,

Cest un charme en nos joars heureusement défait* • . • •

Et d*nn triste dstel foyaut le sort obscur ,

Tombet en arborant nos drapeaux sur un mur

Sans ternir TOUre fer d'uD trop vil attentat , Laissez vivre y et tWci pour le bien de TËiat.

Que le duel banni va nous sawer de vies !

Qne ne tous devront pas nos neveux à leur tour,

Qni peut'éire sans vous n'auraient pas vu le jour!

La gloire aux souverains est un prix assez doux; On prise ses faveurs en prisant le mérite

Les grAces du portrait vantent toriginal. Et Ton bénit la source en louant le canal.

Ilest vrai qu^au milieu de ces vers, ou durs, ou faibles, ou prosaïques , il s*en trouve d*assez beureux ^ tels ceux-ci :

A de honteux objets, à de faibles mortels ,

Un flatteur idolAtre ërige des autebj

Et souvent Pintérét, babile en Part de feindre,

A mis la fondre en main à qni devrait la craindre

Tels qp'on vit ces Tbëbains , tiers enfans de la terre , Se livrer en naissant une mortelle guerre , Et du sang que leurs troncs répandaient à grands flots , Engraisser les sili«ns dont ils étaient édos

Tels et plus acharnés à leur perte fatale.

Cherchant dans leur trépas une gloire brutale ,

L'Espagne a vu long- temps nos soldats sVgorger,

Et prendre dans nos champs le soin de la venger.

Cent peuples alarmés du bruit de nos conquêtes ,

Sous les coups qu'ils craignaient, voyaient tombeir nos têtes.

Sûrs que de deux guerriers en ce choc malheureux.

L'un périrait pour nous , l'autre vaincrait pour eux '.

Portes sur d'autres hojds un plus noble courroux;

Ce bras que vous perdez , Français , n'est point à vous ;

Par un sinistre emploi sa valeur est flétrie :

Mourez, mais en mourant servez votre patrie.

On trouve dans cette pièce quelques autres bons vers que nous pourrions citer encore. C^en était peut-être assez, en 1671, pour couronner et même pour louer un ouvrage de poésie ; mais ce n'en est pas assez pour le préférer cent ans après à des ouvrages beaucoup plus estimables.

(5) Fontenelle , élève des jésuites , et leur ami , quoique sur bien des points il ne pens&t pas comme eux , leur a fait plus d*une fois la galanterie de traduire en vers français leurs vers latins. On trouve dans le recueil de ses œuvres , la traduction de deux pièces du père Gommire, dont une entre autres a pour objet le rétablissement de la santé du roi en Tannée 1686, où une fistule è l'anus pensa enlever le monarque k Tadoralion de ses sujets. Cétait un an après la révoca* tion de Pédit de Nantes , et il était bien juste qu'un jésuite célébrât dans sa pièce tm événement si récent et qui lui paraissait si avanta-

' Périrait pour nous ne signifie pas serait perdu pour nous , qne le poète a voulu dire; mais la pensée est d'ailleurs heureuse et bien exprimée.

DE LA MONNAYE. loi

geux k TEglise. Aussi le poëte , après avoir loué tout ce que le prince avait fait de graud , selon la renommée ou selon les jésuites , finissait sa pièce par une dizaine de vers latins que Fontenelle a rendus en assez mauvais vers; et ce qui est plus fâcheux , contraires tout ensemble k l'humanité , k la raison et k sa conscience.

Biais de tous ces exploits , el réclat el le firuit , Et tout ce que Louis a fait par son tonnerre. Cède à PouTrage saint que hi paix a produit. Cette hydre , qui sortant de rëtemelle nuit, Déclarait au ciel même une insolente guerre , Tombe sous le hc'ros dont le bras la poursuit ,

Et ses cent têtes sont par terre.

Elles semblaient pourtant deToir se relever ; Dans peu leurs sifflemens pouvaient se faire entendre ; La nouvelle fureur qu'elles allaient reprendre ,

Plus que jamais eût osé nous braver.

Mais libre du péril que craignait votre Empire , Vous vivez , grand monarque , et sans que votre bras S^aitacfae contre lliydrc k de nouveaux combats,

Elle vous voit, et pour jamais expire.

Ce poëte philosophe était plus laconique , lorsqu^il célébrait de luimême , et pour son compte (si nous osons parler ainsi ), la révocation de Fédit de Nantes; car dans une pièce qu^ii donna eu 1687, au concours de TAcadémie, et dont le sujet était V Institution da Saint-Çjrr^ on ne trouve sur cette révocation qu'un seid vers :

Par lui Tunique foi dompte lliydre à cent têtes *.

n était alors d'étiquette et comme d'obligation parmi les poètes , de célébrer la destruction du protestantisme; et c'était un tribut que Fontenelle payait k l'usage, comme sa traduction des vers du P. Le Jay ct du P. Commire en était un qu'il payait k sa reconnaissance (assis: mal entendue) pour ses anciens maîtres. Nos poètes, même les moins philosophes, se garderaient bien aujourd'hui de célébrer, même en un seul vers, cette révocation qui a été si funeste au royaume ; et nos historiens effaceraient , s'il leur était possible, de la vie de Louis XIY un événement si peu honorable k sa mémoire. Il n'en sera pas de même des historiens d'un grand prince de nos jours , qui bien plus ennemi de l'intolérance par ses lumières que de l'Eglise romaine par la religion de ses aïeux, a permis aux catholiques de ses Etats d'élever dans Berlin sa capitale une églbe pour j' louer Dieu, dii-il, à leur

■ Fontenelle racontait quelquefois , |>oar s'^yer , la conversation plaisante qa^l avait eue dans le temps de la révocation avec uu marchand de Rouen , calviniste télé, et fort récalcitrant à sa conversion. «Comment veut- on, » disait le marchand , que je croie au pape , k un homme qui prétend disposer » des couronnes?. , . . Eh que vous importe , lui dit Fontenelle, pourvu qu'il » ne veuille pa» disposer des boutiques ?. ... Et la présence réelle, ajouta le n marchand, comment me la persuaderet-voas?... . J'avoue, répondit le s philosophe , que la chose peut vous sembler difficile à croire; mais un sujet » aussi fidèle que vous doit avoir cette compbisance-l& pour le roi, » Le marrband fut persuadé, et se convertit.

lo?. TsOTES SLR L'ÉLOGE

manière. Mais ce qui doit être une l)elle leçon pour \ts princes persécuteurs, cette église, entreprise d^abord avec assez de zèle, a été ensuite abandonnée, parce que l'autorité permettait de la construira, et que la piété catholique ne trouvait point de persécution qui la soutînt et ranimât. On doit cependant regretter , pour nnstruciion de tous les souverains , que Téglise n'ait pas alors été achevée. De fût-ce qu'à cause de l'inscription qu'on se proposait d'y mettre.

Du règne de Frédéric et du pontificat de Benoit XI F. Le chef de l'église romaine rais ainsi en pendant y pour ainsi dire, avec le plus illustre des princes protestans, aurait donné dans ce peu de mots une belle leçon de tolérance; et le pape Benoit XIY était digne de cet honneur '. Enfin, en 1774 > l^église dont il s'agit a été mise dans un état décent pour le service catholique; et le monarque y a fait placer une inscription plus belle encore que celle dont nous venons de parler, ou du moins plus faite pour être entendue de la multitude, à laquelle il faut toujours parler dans les inscriptions publiques.

Frédéric il/ ^ roi de Prusse^ a permis aux catholiques de ses Etats d« bâtir cette église , pour montrer qu'il ne hait pas ceux qui rendent à la divinité un autre culte que lui,

(4) Quoique nous nous contentions ici de donner l'épithète de pieuse à la nation espagnole, nous sommes bien persuadés qu'elle est faite pour en mériter de plus flatteuses. Cette nation, qui n'a guère élé jusqu'ici que dévote et timorée , sera , quand ses rois le voudront, éclairée et philosophe; condamnée depuis long-temps aux . ténèbres, mais ayant reçu de la nature des yeux péuétrans, elle est toute prête à recevoir la lumière , et n'attend qu'une main qui la lui présente. Pour juger de ce qu'elle est capable de faire , qu'on lise ses philosophes et ses théologiens scolastiques : on s'affligera , il est vrai , de la sagacité que ces auteurs ont prodiguée sur des objets qui le mé f jtaient si peu ; mais en gémissant de voir tant d'esprit perdu, on verra en même temps qu'il ne manquait à cette sagacité que des alîinens plus solides. Ces alimens lui avaient été constamment refusés depuis Charles-Quint jusqu'à nos jours, grâce aux atrocités du Saint- OlÏYce, à la superstition barbare de Philippe II, et à la faiblesse des souverains qui ont régné depuis en Espagne durant plus de cent cinquante années. C'est au monarque qui la gouverne aujourd'hui, et à qui l'Europe a l'obligation de la destruction totale des jésuites, à délivrer ses malheureux sujets des entraves où les resserre l'abominable tyrannie de l'inquisition , et à favoriser dans ce beau royaume le progrès des sciences et des lettres. U a, dit-on , encouragé ce progrès dans ses propres enfans. Un d'eux, l'infant dom Gabriel, a mis au jour, il y a peu d'années, une excellente traduction espagnole de Salluste , qu'il a enrichie de notes supérieures à la traduction même, ^ous ne craignons point de l'assurer, les Espagnols, animés et con-

' 4c Je compare , disait Benoit XIV , le roi de Pmsse à IVoiperear Julien ; » les rapports en sont frappans : même tideur pour les sciences, même amour » roar les savans , niêm<^ passion poar la gloire, même valeur dans les com- >» bats , même» succès h la gMf rre. »

DE LA MONNAYE. îo3

duîtspar un tel guide, se mettront bientôt au niveau des nations les plus éclairées de l'Europe , et peut-être les surpasseront : la vérité , la raison , les connaissances solides ne trouveront point chez eux les obstacles que leur a souvent opposés parmi nous la naîne de plusieurs hommes accrédités , la persécution sourde ou déclarée qulls ont exercée contre le mérite , et surtout la frivolité de la nation. L'Europe , écrivait un philosophe à un Espagnol , est une galère qui vogue au gré des rois et des ministres; les bons écrivains français sont à la chiourme^ et rament de toutes leurs forces pour faire avancer le navire^ on les accable de coups ^ non pour accélérer ^ mais pour retarder ou empêcher la manœuvre; tandis qu'ils rament et qu'ils souffrent ^ les Espagnols sont à fond de cale ; mais les Français les approchent du port ^ sanx qti'ih ^en aperçoivent , et il pourrait bien se faire qu'au moment où le navire abordera , les Espagnols sortent tout à coup du fond de cale ^ et sautent sur le rivage avant les Français, De toutes les nations de' t Europe , la nation anglaise est la seule qui ne soit ni dans ce navire , ni surtout à la chiourme : il y a long-temps qu'elle a eu le bonheur d'arriver au port dans un vaisseau meilleur voilier que lé nôtre ; et tous les autres peuples , destinés à être encore le jouet de V orage ^ peuvent leur dire comme dans f Enéide :

f^iviiefelices, quibus estjertuna peracta Jam sua ; nos alia ex aliis infata vocamur, F'obis parla quieSf nuUum maris atquor arandum '.

Le président de Montesquieu disait que FAllemagne était faite pour y pojrager , Tltalie pour y séjourner , l'Angleterre pour y penser, et la France /H>ar^ vivre. Quelqu'un ajoutait avec trop d'humeur et de dureté, et ï'Espagnepour^ mourir , parce que le pays et la nation, disait-iJ» sont si tristes, que c'est le séjour oii l'on doit quitter la vie avec le moins de regret. Mais si ce beau royaume secouait enfin le joug de la superstition religieuse, de l'inquisition monacale et de l'ignorance qui en est la suite , il pourrait alors être fait plus qu'aucun autre pour y vivre et pour y penser •

(5) Noos rapporterons ici ce singulier sermon , et nous y joiudrons one traduction française. On y trouve le conte du Calendrier des vieiliardSf qui avait déjà été mis en œuvre par Bocace, et qui T» depuis été si bien par La Fontaine. Il y a seulement cette dilTérence entre le conte et le sermon, que dans celui-ci c'est une femme qui s'excuse du devoir conjugal , et que dans le conte c^est un vieux mari. Ecoutons à présent S. Vincent Ferrier , en son sermon de S. Jean- Baptiste : Zacharias ergo veniens de -oratione mutus , intravit domitm suam, et non potuit loqui uxori, née peiere debitum verbo, sedsignis. Et admirons Elisabeth, dicèbat : Heu! haï ! haï ! Domine benedictus Deuê / quid habetis ? quid accidii vobis ? Nihil soiens de annunciatione jtngeli. Et eepit eam inter brachia» Cogitate qualiter Elisabeth

' Vives hearenx , tous dont le repos et le honhenr sont aisurcfs, ^i ti^avex plus de iD«rs à courir et à craindre 4 pour nou« , le destin nous traînera encore long-temps de malheurs eu malheur».

io4 NOTES SUR L'ÉLOGE

antiqua mirabatur, Sedjînaiiter, vident volunlatem piri sut , consetuif. Nota hic quod ex quo sunt in mairimonio ; unus débet alteri consent ire, . sive sintjuvenes^ sive senes s nec débet alter se excusare aliquâjict^ dévot ione , aliàs damnât se , et alium. Idée jtpostolus : Uxori vir debitum.reddat^ similiter et uxor piro, Corinth, 1,7. Nota hic de illâ muliere dépota , quœ , quando pir exigebat debitum , semper inpeniebat excusât iones. Si in dominicâ ; Ha'î ! Sancta Mater Dei ; hodiè , qucB' est dies Resurrectionis Domini^ pultis talia facere. Si die Lunœ, dice^ bat : Baï / hodiè débet homo rogare pro mortuis. Si die Martis : Hodiè ecclesiafacit pro jingelis. Si feriâ quart â : Hodiè Christus fuit pen^ ditus. Si feriâ quintd : Ha'i / Domine , quia hodiè Christus ascendit in cœlum. Si feriâ sextà : Quia hodiè Christus fuit passas pro nobis. Si sabbatho : Hodiè ^ quœ est dies Virginis Mariœ, quia tali die in ipsà solâ remansit fides. Videns pir qubd ipsa semper inpeniebat excusertiones, poçapit ancillam, dicens : De sero penias ad me ut dormias mecum. Respondit : Libenter, mi Domine, Quod pidens mulier, poluit se ponêre in lectoi et pir noluit : Non , Domina j oretis pro nobis peccatoribus. Et nunquàra ex tune Poluit uxorem cogr^oscere, ita abhorrait eam, sed adamavit captipam. Ipse peccabat mort aliter , et damnabat se ex culpâ uxotfis, Ideà sancta Elisabeth , licet fisse dévot a, sancta et antiqua, ex quo requirebatur à piro , consertsit ^ et concepit ab eo» Tranaactis tribus mensibus, penter intumuit'y et dicebat ipsa: Bail misera , quid est hoc ? Nunquid essem hydropica ? Finaliter cognopit quèd erat graPtda. De hoc saaeta Elisabeth multùm perecundabatur , in tantum quod dicit Lucas , quod occultavit se mensibus quingue» Cogito ego qu6dfecit sibi amplas hopulandas, sive pestes^ ut absconderetpartum^ timens ne génies dicerent : Bcce, licet sit dépota ^ tamen udhuc pacat libidini.

Pour rendre ce discours dans toute sa naïveté, il faudrait le traduire en vieux langage du quatorzième siècle, où le missionnaires. Vincent Ferrier a fleuri ; nous le traduirons du moins avec le plus de simplicité qu^il nous sera possible :

(c Zacharie donc arrivant muet de la prière, entra dans sa mâbon , » et ne put parler & sa femme , ni lui demander le devoir conjugal au* » trement que par signes. Elisabeth toute ébahie disait : Hé! ké! hé ! )• Seigneur! Dieu béni! qu'avez-vous ? que vous est-il arrivé? Car to elle ne savait rien de ce que Fange avait annoncé ; et Zacharie la » prit enlre ses bras. Imaginez-vous Tétonnement de la vieille Elisa-> » beth. Mais finalement, voyant la volonté de son mari , elle se laissa » faire. Notez ici que quand deux personnes sont mariées, soit p jeunes , soit vieilles , chacune doit laisser faire Tautre , et l'autre ne u doit pas sVxcuser par . quelque feinte dévotion , autrement il se 9 damne , et Tautre avec lui. Aussi l'Apôtre dit-il : Que le mari rende p à sa femme le depoir conjugal, et de même la femme à son mari, « Corinth. I, 7. Ne faites pas comme cette femme dévote, qui» » lorsque son mari exigeait le devoir^ trouvait toujours des excuses. » Si c'était le dimanche : Hé ! Sainte Mère de Dieu , aujourd'hui qui » est le jour de la résurrection du Seigneur , vous voulez faire cela ? « Le lundi : Hé î aujourd'hui Thommc doit prier pour les morts 5 lo

DE LA MONNAYE. 1^5

mardi : Aujoardliaî l'Eglise fait pour les Anges ; le mercredi : Au jourd'hui le Christ fut veudu ; le jeudi : Hé ! monsieur, aujourd'hui le Christ est monté au ciel ; le vendredi : Aujourd'hui le Christ a souffert pour nous; le samedi : Aujourd'hui est le jour de la Vierge Marie, le jour où elle seule conserva la foi. Le mari voyant cpi'elle trouvait toujours des excuses, appela sa servante, et lui dit : Venez ce soir coucher avec moi,,. Volontiers , moiMeign^iir , répondit-ellé. Ce que voyant la femme, elle voulut se mettre dans le lit, et le mari ne voulut pas : Non, madame^ allez prier pour nous, pauvres pécheurs; et jamais depuis il ne voulut toucher à sa femme, tant il la prit en aversion; maïs il aima sa servante. Cet homme péchait mortellement, et se damnait par la faute de sa femme. C'est pourquoi Elisabeth, quoiqu'elle fût dévote, sainte et vieille, du moment qu'elle en fut requise par son mari, fit tout ce qu'il voulut, et conçut de lui. Au bout de trois mois le ventre lui grossit, et elle disait: Hé! malheureuse! qu^est ceci? est-ce que je serais hydro^ pique ? Finalement elle reconnut qu'elle était grosse. De quoi Elisabeth la sainte était très-honleuse, et à tel point que S. Luc nous apprend qu'elle se cacha durant cinq mois. Je pense donc qu'elle se fît de larges houppelandes, et des robe& bi«i amples, pour cacher sa grossesse, craignant d'entendre dire aux gens : Voyez donc cette dévote qui s'amuse encore à la bagatelle. » Voici quelques autres passages plaisans d'anciens sermons, et difîerens traits singuliers qu'on trouve dans les notes de M. de La Monnaye sur ses noëls bourguignons. Ces traits amuseront assez nos lecteurs , pour qu'ils nous pardonnent de les insérer ici, les noëls d'ailleurs étant devenus assez rares.

« i«. Le vieur P. Blandin, jésuite, qui par son long séjour k Dijon s'y » était comme naturah'sé , préchant k Saint-Philibert le jour de 9 l'Annoncis^tion , et y expliquant le nigra sum , sed formosa {je suis » noire , mais belle J , du cantique des cantiques ; ce nigra sum , disait- > il , mes chers auditeurs , ne doit pas être pris k la lettre : non la ft Sainte Vierge n^était pas noire ; le verset suivant, oii elle est appe- » ièe fuscay fait voir qu'elle n*était que brunette. Barlette, dans son » sermon du cinquième dimanche de carême , s'en explique ainsi : » Fuit nigra aliquantuUtm , et hoc triplici ratione; primo, ratione » complexionis , quia Judœi tendant in brunedinem quandam , et ipsa » fuit Judœa ; secundo, testificationis, quia Lucas qui tresfecit imam gines , unam Romœ , aliam Loreto, aliam Bononiœ , sunt'brunœ ; M tertio j assimilât ionis ; filius matri communiter assimilatur, et è con- B verso; sed Christi faciès fuit bruna*,. (Elle fut tant soit peu noire» B et cela par trois raisons ; d'abord , à raison de sa complexion , » parce que les juifs tirent sur le brun, et qu'elle était juive; secon- » dément, à raison de ses portraits, parce que Luc qui a fait trois » images, une à Rome, une à Lorette, une à Bologne, toutes trois » sont brunes. ( On conserve ici dans la traduction jusqu'au défaut 9 de construction du latin. ) Troisièmement , à rabon de ressem- » blance : le fils ressemble ordinairement & sa . mère , et réciproque- 9 ment ; or la face du Chrbt était brunç.

iq6 notes SLR L'ÉLOGE

» a". La pensée de cet endroit do noël quatrième :

Tu sai hé , quant un enfan crie,

Qti« per an époisé le cri ,

Ai ne faut qu'e'ne cbaitcrci ,

Von (oo) qn^nn snbi6 (sifflet) too qn^un trebi (sabot).

3» est tirée du quarante-unième sermon de TAvent, d^Oiivier Mail- » lard , en ces termes : HabetU hiatoriam de unâ muUere dUaoUud 3» quœ dUcurrat per tmiuerâum mundum aicut caàie , et immunda erai « ^ » quœ incipit cogitare suam vitam vilem , et volebat se deeperare. ^ » tune subite incipit cogitare infantiam Christi, et dicere intrà se : » Domine, vos fuistis parvus filius, sed filii statim paciUcantur, et » conteotantur pro causa parvâ, ut pro porno. (Vous avez Thistolrc » d'une femme débauchée qui avait couru le monde comme une 3* chienne chaude , et qui , commençant à penser à sa vie infâme , » voulait se désespérer^ tout à coup elle commença k penser à Fen- 3» fance de Jésus Christ , et disait en elle-même : Seigneur, vous avez: 31 été petit enfant , et les enfans s'apaisent tout d'un coup , et se « contentent pour rien, pour une pomme.)

» 5'*. Menot^ dans son Exposition des Epitres du carême , dit k » l'occasion de l'oreille de Malcbus, coupée par S. Pierre : Sedquare 3» Dominus no luit quhd gladio uteretur Pet rus ? Dicunt aliqui çuod 31 Dominus noluit^ quia ipse non didicerat ludere de spata\nam volendo 3» amputare caput , scidit auriculam, ( Mais pourquoi le Seigneur ne 3) voulut -il pas que Pierre se servît de l'épès ? Quelques uns disent » que le Seigneur ne le voulut pas, parce que Pierre n'avait pas 3» appris à jouer du fleuret i car roulant coupsr la tête , il ne coupa que » toreille-,) » Clerée fait à cette occasion parler ainsi Jésus k S. Pierre -. Petre^ tu es semper fatuus et culidus; converte gladium tuum in vaginum, ( Pierre , vous étés toujours sot et chaud ; mettez votre épée dans le fourreau. )

« 4°* Jacques dé Voragine , dans sa Légende dorée , et après lui , 3» Pet rus de Natalibus, rapportent que Joseph, lorsque la Vierge 9 fut prête d*accoucher , fit venir deux sages-femmes, Zébel et Salo-

> mé;que Zébel ayant soigneusement observé Marie, la reconnut 3» vierge après l'enfantement, et cria tout haut , mircic/e j roaii que » Salomé protesta qu'elle n'en croirait rien sans bonne preuve : 3» qu'ayant eu ensuite la témérité de toucher la Vierge pour s'édaircir 3» de la chose , la main lui sécha dans le moment , et qu^elle n^en » recouvra Tnsage qu'après que, pleurant amèrement sa faute, elle 9 eut, par le commandement d'un ange, porté cette main sur le » corps du saint'enfant qui venait de naître. Ces fables . tirées de • l'Ëvangile apocryphe de S. Jacques-le-Mineur , fiurent , vei^ le milieu n da seizième siècle, renouvelées par l'Arétin dans sa vie délia Ma- » dona. L'auteur des noëls, sans entrer dans ce détail, s'est, par un 9 petit trait satirique , contenté de dire que les matrones du voisinage

> u^avaient garde d'aller faire offre de service à une pauvre femme qui

> n'aurait pas eu de quoi les payer.

» 5". L^cndroit du noël XI, où il est dit qirEltsée donnait Touïe aux

DE LA MONNAYE. 107

» aveugles , et la vue aux sourds , est un iimoceot quiproquo , unique- » ment affecté pour égajer le cantique^ Ces sortes de méprises échap- > peut dans la chaleur du discours, et souvent même ne sont pas » remarquées par Tauteur. Telle est celle de cet olBcieuz importun » que Le Beroi, dans son Capitoio à Fracastor, introduit parlant » ainsi :

H6 d*an tîq che £k TergogDa al greco ,

Cou esso tî dar ô fnitte e confetti

Da far Teder oa sordo , odire on ciceo.

(Pai d*im\in qoi fait honte an vin grec, et je ▼ont donnerai avec ce vin des fimiis et des confitures k faire Toir nn sourd et entendre mi aveugle. )

» L'épigramme suivante sur un thaumaturge de nos jours est dans » ce goût :

Oui, j'ai du fameux Dayiane (cVtait un capucin)

Touché la robe , moi profane ; Oest un saint , je Tai vu , cVst un homme »ans pair. Sîtdi qu^il arrira , malades y coururent ;

Un aveugle , nn boiteux y furent :

L'aTcugle marcha di*oit , et le boiteux vit clair.

» Je me souviens, ajoute M. de La Monnaye , que pour surprendre 9 un de mes amis qui n*avait pas ouï parler de ce capucin, je cora- » mençai par lui en faire gravement Féloge, après quoi je lui récitai

> cette épigramme ; prévenu comme il était, il me demanda sérieuse- » ment si la chose était bien vraie. »

Ces vers rappellent ceux de Voltaire sur les miracles qui se faisaient par milliers ^ Saiht-Médard en i75a, au tombeau de l'abbé Paris, qœ les jansénistes appelaient le bienheureux diacre, et qui ne fait plus de miracles , depuis qu'on a simplement fermé la porte du cimetière oîi il est enterré, c'est-à-dire, depuis qu'on a muré, suivant l'expression d'un écrivain moderne, l'atelier où «e fabriquaient les lunettes du fanatisme :

L'aveugle y vient pour voir, et des deux yeux prive', Retourne aux Quinse-Vingts marnx>tant son Aue ; Le boiteux saule et tombe, etc.

On peut opposer à ces vers sur des miracles ridicules , le beau vers de La Motte sur les miracles que nous sommes obligés de respecter :

Le muet parle au sourd étonné de Pentendre.

» 6*. Gomme Despréaux , dans sa dixième satire , a dit une Ca» 9 panSe pour une femme impie, à cause de ce Capanée fameux par

> son impiété envers les dieux, l'auteur des noëls a dit de même un » BoipauU femelle , pour dire une grande joueuse, li cause du prési-

> dent Boivault , de la chambre des comptes de Dijon, l'un des plus » grands joueurs de son temps. On conte de lui qu'un soir, veille de 9 Noël, s'étant engagé au jeu, il joua toute la Buil, et même une » partie du lendemain , en sorte qu'il ne rentra chez lui qu'à deux

io8 NOTES SUR L'ELOGE

» heures après midi. 11 avoua sans façon à sa femme , avec laquelle » il ne se contraignait pas, qu'il venait de l'Académie , ob il avait » passé la nuit à jouer jusqu'à Theure qu'il était, et qu'il avait perdu » quinze cents pistoles. — Gomment, lui dit sa femme, vous avez » joué toute la nuit jusqu'à l'heure qu'il est , vous n'avez donc pas » ouï la messe? — Non, répondit-il froidement. — Ah! malheureux , » s'écria-t-elle , il |ne faut pas s'étonner si vous avez perdu. — Ma » mie, répliqua-t-il sans s'émouvoir, celui qui m'a gagné ne l'a pas » ouïe non plus. /

>» 7*. Au couplet pénultième d'un des noëls , il est dit que la Yiergo » conçut par ToreiUe. »

Cest ce qu'on lit dans une ancienne prose :

Gaude, Virgo, Mater ChrisU, Quœ per aurem concepùti.

Réjouissez-vous, Vierge , mère du Christ, qui avez conçu par V oreille . Et Sannazar, liv. I : De partu Firginis, fait parler ainsi l'ange à la Vierge :

Imo istas , quod tu minime , jam vere , per aures , Excipis interpres ,fœcundam Spiritus aluum Influet , implebitque potenti viscera partu,

(6) M. de La Monnaye regardait comme une de ses meilleures productions un sonnet italien qu'il fit sur un voyage de ta femme. C'est dommage , si cette pièce était aussi bonne qu'il le croyait , quM Tait terminée par une espèce de jeu de mots assez insipide ; sa femnn; s'appelait Henriot, et le sonnet finit ainsi ; Eh tomi , eh tomi {hélas! revenez, revenez). Cet eh tomi, dont apparemment l'auteur se savait bon gré , est l'anagramme ( un peu froide } du nom de sa femme. Un poëte qui exprime sa douleur par des anagrammes, n'a pas l'air d'être fort affligé.

U fit aussi, sur la mort de sa femme, qu'il perdit en 1726, Âgée de quatre-vingt-trois ans , une pièce de vers français, dont nous citeroos quelques uns , non comme d'excellens vers , mais à cause du sentiment vrai et touchant qu'ils expriment.

Rien ne peut fidoacir le chogria qui me ronge ^ Je hais la clarté do soleil , Et si je cherche le sonuneil , Cest pour te retrouTer en songe

Nous fûmes moins <^poox qn^amans :

Dix lustres , avec loi , m^ont paru dix momens ; Et dix momens , sans toi , me paraissent dix lustres

?ue deriendrai-je? hclas! tu pars, et je demeure, on Ame , loin de moi , sans doute dans les cieux Goûte nn repos d^icieux , Et moi, je soupire, je pleure

Devant te précéder, bientôt je te vais suirre; Désormais, chère omhre, il est temps Qoe U Parque à la mort me lirrc.

DE LA MONNAYE. 109

Cj) Voici cette épitapbe de M. de La Monnaye , faîte par lui-même. Elle est écrite av^ élégance et simplicité. Nous nous dispenserons de U traduire, parce que le genre de mérite qu*elle peut avoir disparaîtrait dans la traduction , comme celui de beaucoup d^autres productions latines modernes :

Bernoêdus , placidd compostus pace , Moneta ,

Conditur htc : artes cui placuere bonœ ; Oui tfibuit crebras Academia Gallica lauros ,

Qui iatias etiam cecropiasque tulit ; Félix l injiuctus incautum e^isset in alios^

Vexare ingenuum frau» meditata caput !

Hctc aUriuit opes, sttuliorum hœc otia rupit,

Fonan et hinc mon est aspera visa miniu» Communem sentit conjux ditecta dotorem ,

Hic propè dilecti quœ cubât oua viri.

Non his ambitio , non sedit pectore lit^or,

At simpiex probitas , et sine labefides, Credibile est animas, adeè viriutis amantes ,

Ad guos hœc abiit nunc habitare locos,'

On trouvera les autres pièces latines et grecques de M. de La Monnaye dans le recueil donné par Fabbé d^Olivet , des poésies faites en ces deux langues par les acaaémiciens français. L'éditeur n'a pas jugé h propos d'insérer dan^ce recueil la traduction en vers grecs, dont nous .avons parlé, des Embarras de Paris , de Despréauz, non plus que la traductionjen vers latins, faite aussi par M. de La Monnaye, du coaunencement du Lutrin : on peut voir cette traduction dans le quatrième volume du Menagiana, avec deux autres du même auteur; û première (envers français), du commencement de V Iliade; et la seconde (en vers grecs), du commencement de ÏEnSide, Si l'on fugealt de ces vers grecs et latins par les vers français qui les accompagnent, on devinerait la raison qui a déterminé l'abbé d'Olivet à les supprimer. Mais il n'y a pas d'apparence qu'ayant précieusement recueilli les autres pièces grecques et latines de M. de La Monnaye, il ait jngé moins favoraUement celles dont il s'agit. Le désavantage que sans doute elles avaient \ ses yeux de n'être que des traductions, est vraisemblablenaient le motif qui les a fait exclure \ et il faut avouer, pour la consolation des lecteurs, que la perte est médiocre.

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