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pour en imposer, mais qui , sans crédit comme sans honneur , sont encore plus dégradés que lui-même dans l'opinion publique; il ne devrait pas se méprendre sur les motifs cachés de ces protecteurs humilians, bien plus occupés de nuire , s'ils le peuvent, aux talens connus , que d'appuyer la médiocrité qu'ils méprisent et qu'ils immolent , en la faisant servir à leur haine impuissante et ténébreuse. Plus d'un Zoïle de nos jours mourrait de confusion et de douleur, s'il pouvait entendre avec quel dédain profond el cruel ses prétendus Mécènes s'expliquent sur ses productions *€t sur sa personne , s'il pouvait être témoin de la bassesse pusillanime dont ils désavouent l'indigne appui qu'ils lui prêtent , et qu'ils voudraient pouvoir cacher, comme ridicule et avilissant pour eux. Un autre malheur attaché à ce métier dé-*plorable, plus digne de pitié que de courroux , c'est qu'après l'avoir d'abord embrassé par bassesse , on est réduit à la néces7 site flétrissante de n'en point avoir d'autre , et de. continuer à l'exercer en frémissant contre soi-même , parce qu'on -se voit avec remords privé pour jamais, et par sa faute, de cette considération personnelle , le plus précieux bien d'un homme de lettres : on éprouve le sort de ces génies malfaisans, de l'Ecriture , qui , condamnés à des tourmens étemels , cherchent , dans le mal qu'ils veulent faire, aux hommes , un vain soulagement à leurs suj^lices ; ou plutôt on est semblable à ces vils rebuts de l'espèce humaine , dont la profession est condamnée à l'infamie par la voix même du peuple, et qui, repoussés et proscrits par toutes les autres cla^s de la société, sont contraints , pour soutenir et traîner leur vie honteuse , de rester avec désespoir dans l'état qui fait leur opprobre. vLes âmes douces , honnêtes et élevée^, qui connaissent le prix de l'estime publique et de, la paix ^vec soi-même et avec les autres, peuvent appliquer à la satire ce qu'un philosophe persan a dit des mariages , ^i/e si ie premier mois est la, lune du miel ^ le second est la lune de /'absynthe (i). Des réflexions si utiles aux jeunes écrivains , et surtout aux jeunes poètes , ne paraîtront ni longues ni déplacées à la tête de cet article , quand on saura combien Boissy désirait que tous les gens de lettres en fîissent bien pénétrés. 11 n'avait eu que trop d'occasions de les faire pour lui-même , et nous les a souvent communiquées avec douleur et avec confiance dans les dernières années de sa vie; nous les donnons comme une espèce de testament de mort qu'il a laissé à ses successeurs ; mais par malheur ce testament ne fera ' guère de conversions , les gens de lettres , ainsi que le reste des hommes , ne croient que leur propre expérience, et ne la croient que lorsqu'il n'est plus temps ;d'en profiter.^
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Boissy fut de bonne heure averti par la sienne. Qmiqa'il eài d*abord suce le lait ée la satire , il renonça bîentét à ce bontem moyen de vivre , pour se livrer à un genre pins noble «t jAns digne de ses talens , à celui du théâtre comique : ce travail , en lui interdisant la censure offensante et personnelle , ini |ier> mettait la censure générale et piquante de nos ridicules et ^ nos travers , censure qui , à la vérité, corrige rarement, maïs <fm ne blesse au moins personne , et dont l'amour-propre de Tmh teur peut jouir sans' qu'il en coûte à celui des autres^Il donea , dans l'espace d'environ trente années , près de quarante dies , tant au Théâtre-Français qu'au Théâtre*It«lien. On tort de reprocher à un général d'armée qui aurait livré quarante batailles , qu'il en a perdu quelques unes. Boissy ne gagna pas toutes les siennes ; mais il eut beaucoup plus de mccës que de disgrâces , et c'en est assez pour mettre à couvert sa gloire dramatique. De ces succès , les uns ont été solides et durables*, les autres, plus éclatans peut-être dans les premiers momens , n'ont été que fugitifs et passagers. Il serait pourtant tres-înjnste de croire que ceux de ses ouvrages qui ont vécu ce ^ne vivem iet roses , V espace dtun matin , aient mérité , par leur propre Ai* blesse , de n'avoir qu'une fortune éphémère. La plupart sont di^es des applaudissemens qu'ils ont reçus , mais les applanditsemens tenaient en partie à des circonstances locales et momentanées ; ces pièces avaient pour objet , soit de célébrer quelques événemens du jour, chers on honorables à la nution , soît de fronder quelque folie à la mode , et qui a dispara , soit enfo ^ saisir quelqu'une de ces bizarreries journalières de nos moears , qui fournissent à la plaisanterie une matière facile, mais bientôt épuisée. Tels sont les objets de plusieurs pièces de Boissy, et partout de la plupart de celles qu'il a données au Théâtre-Italîen. Presque toutes furent extrêmement suivies dans leur nonvesnt^ ; mais on ne les verrait plus avec le même plaisir , parce que c'était comme des vaudevilles faits pour le moment , et destinÀ à passer avec lui. Notre parterre d'aujourd'hui n'entendrait plus finesse à ce qui fut accueilli par le parterre de ce temps-là, très au fait des sottises , bientôt oubliées , qui occupaient alors In nation française , et qui dejpuis ont fait place à d'antres , oubliées comme elles.
Boissy a travaillé plus solidement pour un théâtre pins aé« vère ; il a fait , pour la scène française , un grand nombre de comédies , dont plusieurs se voient encore tous les jours ? on doit surtout citer avec distinction les Dehors trompeurs ^ pièce de caractère et d'intrigue tout à la fois, pleine de situations comiques , écrite avec élégance et facilité. On peut la mettre, sinon k côté
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âe la ifétromeum et du Âtéchant » au moiiu âaiu le trës-pelit novibre des vraies comiédies^ devenues si rares au Thëâire-Français dqpois trente années, et 4ont le moule semble être brise de nos jours. La s^rilité ou la paresse des auteurs trouve un succès^ moins flatteur à la vérité , mais plus sûr et plus facile , dans ce qu'on appelle le tragique bourgeois ; ils consentent à recueillir moins de gloire en s'exposant à moins de dangers. Kissy, quelque besoin qu'il eût de réussir et d'en saisir tous les moyens , semble avoir dédaigné de recourir k cetl^ ressource. S'il n'a pas toujours fait rire sur la scène comique , il se félicitait an moine de n'y avoir jamais fait pleurer, tant U étak convaincu que la comédie doit être la peinture gase et «oo pas affligeante de la nature et de la vie humaine. Mais ayant trop peu vécu dans le monde pour le connaître , et trop peu étudié les hommes pour les «voir bien yvt$ , il a peint les hommes d'une touche plus légère quemAlCf et plus &cite que vigoureuse. Aussi trouve-t-K» dans ses pièces plus de détails que de grands effets , plus de tiradea que de scènes , et plus de portraits que de caractères. La seule comédie des Dehors trony^rs annonce un peintre plus observateur et pins profond ; aie parut même si supérieure k ses autres pièces, que l'envie voulut la lai ravir, ei prétendit que le sujet et le plan lui en avaient été donnés. Mais ce sujet et ce plan n^ayant été réclamés par personne, il est juste de lui en laisser l'honneur; et^arce qu'il lai est arrivé de faire , en cette seule occasion, fJus de dépense que la modicité' de aon Ibnds ne semblait le lui permettre^ on ne doit pas Faccnser pour cela de s'être approprié le bien des autres. Ce n'est pas la pre« mièfe Ibis qu'on a tâché d'enlever à des éeiivaitts estimaÛes, des productions ^ dont les aifteurs prétendus se seraient bientâf montrés , s'ik en eussent été les véritarbles pères. Il est bien rare et bieuidifficile que la vanité s^t assee généreuse pour renoncer gratuitement il la jepissance personnelle de ses productions, e^ poor en-flBiire le sacrifice à l^amtiémékne , qui ne reçoit guère de sa part que des présens très-modiques.
Cependant cette comédie des Dehors trompeurif , malgré son succès et sein mérite ,. eut un adversaire dont le nom était fait pour en imposer à la multitude , c^étaîtle poète J. B. Roue^ seau , que nous avons déjà vu si déclaré contre le Glorieux '. Exilé depuis long -> temps de sa patrie , mécontent de lui - même et des autres, jaloux des 'succès qu'il ne partageait pas, il ne louait guère que ce qu'il avait intérêt de louer, et déchirait tout le reste. Cet auteur, constamment réprouvé au 'théâtre, qu'il avait ^'aîlleors perdu de vue depuis long-temps , et dont il ne
■ F^ofeM r<â<%e de Dietlonclief. *
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pouyaitplus connaître le goût, le ton et la manière, l'expligaa, sur la comédie des Dehors trompcut^, avec plus de fiel que d'equUë ; il eût mieux fait d'en donner une meilleure , et on aurait pu lui appliquer ce vers d'une tràgÀlie connue , inutile leçon des écrivains difiiciles et médiocres ï
)|pos fûtes malheureux , et tous êtes crarl !
Boissy^ , que sa pièce des Dehors trompeurs mettait au rang des vrais poètes comiques,' avait, ditK>n , formé le projet de faire une seconde comédie du même titre , mais toute différente , et presque opposée par le caractère qu'il voulait j peindre. La première avait offert sur la scène un homme aimable et recherché dans les sociétés passagères et frivoles , insupportable dans l'intérieur de sa maison ,ua homme tout au plus fait pour être une connaissance agréable , quoiqu'indifférente , et ne sachant être ni amant , ni époux , ni ami. Il voulait tracer dans la seconde pièce un tableaji moins commun, celui d'un homme peu aimable dans la société , insupportable même à ceux qui ne le voient qu'en passant, et facile pour tous cçux .qui dépendent de lui on qni en ont besoin. Ce tableau , quoique le monde en offire quelques modèles , était plus difficile à tracer que l'autre ^ . non-seulement parce que les originaux en sont plus rares , mais parce que ce genre de contraste de la bonté domestique avec la dureté extérieure, serait peut«^tre moins piquant surta scène, que le contraste opposé de la bonté extérieure et de la dureté d(miestique. Ce fut peut-être la raison qui fit renoncer Boissy à son projet» Il était d'ailleurs bien plus commode pour lui de composer des pièces oii il n'avait à soigner que les détails , sans s'occnper beaucoup de l'ensemble ; le fond lui était si indifférent, qn'embarrasse quelquefois di^ titre qu'il donnerait à l'ouvrage , il prenait leparti de laisser ce titre en blanc, et de s'enremettre là«dessus aux spectateurs. Deux de ses comédies ont pour titre , Im***^ et le. Je ne sais ^uoi; et le public même , en les accueillant, les a trouvées dignes de ces titres , qu'il n'a pas cru devoir changer.
Souvent même l'auteur ne cherchait pas à traiter des sujets ou il pût coudre une intrigue quelconque,. et lier , bim ou nâal, les.scèsies entre elles. Un»grand nombre de ses pièces «.wrtont parmi celles que nous avons appelécss vaude\nlUs du êempsy sont à scènes détachées , qu'on nooune autrement scènes ^pisodi^s ; ce mot ne veut pas dire qu'on s'est permis dans la pièce quelques épisodes , liberté qui est un défaut ; mais , ce qui en est un bien plus grand , que d^nsja pièce tout est épisode ^ et rien n'est sujet. Un nom plus précis et plus jus.te , qu'on donne encore à ces comédies, est celui de pièces à tiroirs; expression d'autant
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mieux choisie , qu'elle est en même temps et la qualification la plus propre , et la plus excellente critique de ce faible genre , assez semblable à ces lanternes magiques , dont les enfans s'amusent un instant pour ne le» plus revoir. Ces sortes de pièces ont été, pendant quelque temps, plus à la mode ou plus tolérées qu'elles ne le seraient aujourd'hui : le public en parait enfin rassasié ; et les raisons de son dégoût sont si bonnes , qu'on doit se flatter qu'il n'en reviendra pas. Privées de jeu , de marche et d'effet , et par conséquent froides et insipides par elles-mêmes , ces comédies , si toutefois elles méritent ce nom , ne peuvent couvrir leur nudité qu'à force d'esprit; et l'esprit, qui , déjà si peu commun, vient rarement quand on l'appelle, vit à peine un moment sur la scène quand il s'y montre seul ; il a besoin d'action et d'intérêt pour obtenir au théâtre un succès durable; sans ce principe de mouvement et de chaleur, il ressemble à ce cheval de l'Arioste, le plus bel animal du monde , à qui il ne manque que la vie.
Boissj aurait cependant pu trouver un moyen de prolonger l'existence des pièces à tiroirs qu'il a données , et les mettre en état de se remontrer au moins quelquefois. Pour peu qu'on porte dans la société , je ne dis pas un œil philosophe , mais seulement un œil attentif, tous les états , et presque tous les jours, offirent une foule de traits précieux et originaux , soit de ridicule , soit de caractère, soit de passion , soit de gaieté , bien faits pour réussir au théâtre , et par conséquent pour être saisis et employés par ceux qui courent cette brillante et dangereuse carrière. Quelques uns de ces traits peuvent fournir des scènes complètes; la plupart peuvent au moins faire la fortune d'une scène oii l'on saurait les placer à propos. Nos poètes comiques , qui se plaignent tant aujourd'hui de la disette des sujets, ne se plaindront pas an moins , s'ils savent voir et observer, de la disette des traits dont nous parlons ; et malheur à ceux qui n'enrichissent pas chaque jour leurs tablettes de l'abondante moisson qu'ils peuvent faire à cet égard ! Voilà les véritables matériaux des pièces à tiroirs , les seuls qui puissent vivifier et animer cette espèce chétive et informe. Cest par là que Molière a su donner quelque intérêt à sa comédie des Fâcheux , le modèle des pièces de ce genre , et presque la seule qui reparaisse encore de temps en temps sur la scène. Mais pour découvrir et rassembler ces précieux détails de la vie commune, il faut vivre beaucoup avec les hommes, et avec les hommes de toutes les conditions ; et Boissy vivait dans la retraite ou dans des sociétés obscures et peu nombreuses. 11 n'est donc pas surprenant , mais en même temps il est fâcheux que cette mine si féconde lui ait presque entièrement échappe. 3. 33
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Déjà il avait fait quelques progrès cUos la carrière ârmmatî^i et reçu^ disait-iJ , de la main de Thalie plusieurs couronoes, lorsqu'il ambitionaa d'en recevoir aussi quelqu'une de la mata de Meïpornenc. 11 donna une tragédie d^Àlcesie , qui ne fut pas heureuse, et qui , malgré Thonueur qu'elle eutd*elre proscrite par 1^ gouvernement , se yit encore peu recfaercliée. L'auteur sentit que sa mpse , agréable et riante , n'avait pas la force et U cbaleur nécessaires pour les grands tableaui et les grandes patfions ; il quijtta donc bien vite, comme il le disait encore, le poignard et le cothurne tragique , pour reprendre le masque et le brodequiji comique, qu'il n'aurait pas dû quitter ; et des succès réitérés le dédommagèrent avec usure de ce petit moment de disgrâce.
Ses comédies , quoiqu'en très-grand nombre , sont presque toutes en vers. U avait , pour ce genre d'écrire , une facilité prodigieuse ; la poésie était comme sa langue maternelle : d'ailleurs , les détails dont ses pièces sont remplies , et qui en font le principal mérite , devenaient plus piquans et plus agréables par le coloris que la versification leur prélait , et par une harmonie facile qui servait à les imprimer plus aisément dans la mémoire. Ajoutons, car pourquoi le dissimuler , que cette gaze brillante peut souvent donner de l'éclat à des idées qui , exprimées eo langage ordinaire , paraîtraient usées et communes. On est obligé d'avoir plus d'esprit en prose ; et les spectateurs, sans en former expressément le projet, exigent tacitement que celui qui les rassemble au théâtre , pour ne leur parler que leur langoe naturelle, les dédommage , à force de choses , du plaisir que la poésie leur faisait espérer. L'auteur 6u Philosophe marié et du G/omi/j: pensait ainsi. La versification, dit-il dans une lettre à un jeune auteur, donne souvent du relief à de pures fadaises . Nous ne changeons rien à ses expressions ; et son témoignage est d'autant moins suspect, que la plupart de ses comédies, et surtout les meilleures , sont écrites en vers (2). Celles de Boissj, qu'on nous permette cette comparaison , sont des espèces d'opes ras, qui auraient perdu la moitié de leur mérite , sans cette sorte de tnusique vocide que la poésie leur prétait ; musique nécessaire pour produire tout l'effet dont ces ouvrages étaient susceptibles : mais la gloire de l'auteur n'a rien perdu à se procurer cet avantage, puisqu'il a fait dans ses pièces , si l'on peut parler ainsi , la musique et les paroles. On a dit avec trop de sévérité , des vers estimables de Boissy , ce qu'où a dit avec trop d'indulgence des mauvais vers de plusieurs autres comédies , quils omi V effet de V accent gafcon , qui fait souvtent tout le sel de* mU* gascons. Ce jugeaient serait injuste k l'égard de notfe académv*
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deo'; ses vers ont ua autre mérite que celui de n'être pas en prose ; ils sont semés de traits heureux , et qu'on désire de retenir ; ils ont surtout un avantage dont on doit aujourd'hui leur savoir gré plus que jamais ; l'esprit y est toujours naturel et exempt de ce jargon ridicule , à la fois puéril et barbare , dont plusieurs de nos pièces modernes sont si cruellement infectées ) espèce de ramage fatigant quoique insipide , que la plupart des spectateurs ont le bonheur de ne pas entendre, que les autres voudraient oublier, et qui font demander aux gens dego&t en quelle langue ces pièces sont écrites.
Son talent pour la versification , et surtout pour celle de la comédie , qui demande moins d'élévation que d'élégance , fut utile, non - seulement aux succès de ses propres pièces , maia même à celui de quelques autres. Plus d'un auteur comique | qui ne se sentait pas poëte , et qui n'osait risquer sur la scène ses faibles productions, revêtues d'une prose aussi faible qu'elles « trouvait , dans Boissy , un secours prompt et sûr, pour les élever à la dignité de pièces en vers* Son peu de fortune lui permettait de chercher dans ce travail une modique ressource ; et cet écri-* vain pauvre a fait, sur le théâtre , la petite fortune de quelques pauvres écrivains. Il a même réussi quelquefois pour d'autres beaucoup mieux que pour lui-même ; et il aurait pu s'appliquerf à certains égards , ce vers de Philocthte :
V%\ fait dea sonTeraîns , et n*ai pat Toala Tétre.
Un de ces geais littéraires , qui se paraient si souvent de ses plumes , avait trouvé moyen de s'approprier une comédie ma-* nuscrite , dont le plan et l'exécution lui avaient paru promettre le succès; mais la pièce était en prose, et le plagiaire, pour avoir au moins quelque part légitime et réelle à la gloire qu'il espérait , avait entrepris de versifier cette comédie. II porta son travail à Boissy, qui trouva qu'il n'avait fait que mettre en mau« ▼aises rimes la prose élégante du premier auteur, et qui lui offrit de la décorer d'une parure plus poétique. II eut bientôt rempli tes engagemens ; la pièce fut très-applaudie , et de plus elle est restée au théâtre sous le nom de l'auteur adoptif et supposé, qui n'en était ni le preçiier père , ni même le second, et qui re*eaeillit tout l'honneur du succès , sans avoir fait ni le plan de Fonvrage , ni la prose , ni les vers. Cette comédie était celle de Zénéide , une des plus agréables féeries qu'on ait mises sur la scène. Watel et, qui en était le véritable auteur', témoin modeste des applaudissemens qu'elle recevait tous les jours , jouissait ainsi
' Watclet a depuif fait iinprimfr dans ses «OTrea la comédie d« Zénéidê, telle qu'il Ta? ait faite.
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paisiblement et $ans bruit d'un honneur qu'il n'a jamais réclamé.
Boissy eut, dans sa carrière dramatique y une aventure singulière , quoiqu'elle n'ait pas été unique. Il avait donné an Théâtre-Italien une pièce intitulée le Comte de Neuilly^ qui n'eut point de succès ; il la redonna , quelques années après , au Théâtre-Français, sous le titre du Duc de Surre^; et la pièce , représentée par de meilleurs acteurs , eut le bonheur de réussir. Les Comédiens italiens crièrent au vol ; ils trouvèrent mauvais que l'auteur fiit parvenu à débiter , sous un autre nom, la marchandise qu'ils n'avaient pu faire passer; ils voulurent lui in-^ tenter un procès , pour avoir été plus adroit ou plus heureux en changeant de maison et d'enseigne, fioissy, content de sa ■gloire , légitimement , quoique furtivement acquise , offrit , ou de leur abandonner la rétribution du Duc de Surrey , ou de leur donner une autre pièce , qu'ils auraient apparemment l'art ou le bonheur de mieux faire valoir. Ils refusèrent l'un et l'autre, et se vengèrent par une parodie du Duc de Surrey , intitulée le Prince de Surène , qui eut le sort de la plupart des parodies , celui d'être suivie quelques momens , et d'être ensuite oubliée pour jamais. L'accueil si contradictoire et si disparate fait au Comte de Neuitlj- et au Duc de Surrey y n'est pas la seule occasion oii notre adroit parterre ait eu à se reprocher l'inconséquence fâcheuse d'applaudir dans un temps ce qu'il avait sifflé dans un autre. On sait que la tragédie si intéressante à^ Adélaïde du GuescUn fut très-mal reçue dans sa nouveauté, et qu'on daigna l'écouter à peine ; des raisons particulières d'animosité avaient soulevé contre l'auteur une cabale puissante , qui eut la force d'entraîner alors les spectateurs ; trente ans après , les haines et les factions s'élant calmées , la pièpe osa reparaître , et fut même remise au théâtre sans aucun changement ; elle reçut alors les applaudissemens qu'elle méritait , et qu'elle continue de recevoir ♦ous les jours sur la scène française. L'illustre auteur à^ Adélaïde a témoigné sa reconnaissance à ses juges, d'une manière aussi douce que fine, dans l'espèce de préface qu'il a mise à la tête de cette tragédie , et que Boissy aurait pu mettre de même à la tête de sa pièce. On ne saurait se moquer, avec plus de grâce et de légèreté , de cette multitude orgueilleuse et moutonnière , quil faut traiter comme ces sots importons qu'on méprise tout bas , et quon caresse tout haut ; car c'est le sort des auteurs dramatiques , d'avoir à compter avec celle populace imbécile , dont les décisions bruyantes étouffent quelquefois long-temps la voix des vrais connaisseurs , qui fmisçent à la vérité par lui prescrire ce qu'elle doit penser, et lui dicter ce
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qu'elle doit dire. L'auteur ^Adélaïde applique à cet aréopage, ' si ridiculement tumultueux , et si plaisamment variable dans ses arrêts , le mot d'un avocat vénitien à des juges qui avaieut rendu , en deux mois , deux arrêts contradictoires sur deux affaires semblables : f^ous venez , messieurs , leur dit-il avec respect, de me faire gagner ma cause ; vous m'en avez fait perdre une toute semblable le mois dernier , et sempre ben ( et toujours ' bien ) ; les juges rirent tout bas de leur sottise , l'auditoire rit un peu des juges , et tout îe monde sortit content. Cet heureux sempre ben , peu connu en France avant la charmante préface à* Adélaïde, est devenu depuis, suivant le génie de la nation , l'excuse gaie et proverbiable des sottises contradictoires de toute espèce , dont nous avons si souvent le plaisir d'être les témoins. Boissy , pour jouir pleinement de son succès , aurait ' eu besoin de flatter , par un compliment semblable , ceux qui l'ayant de même proscrit et absous tour à tour , s'en prenaient * à lui d'avoir été dupes; car en même temps qu'il avait à combattre l'humeur des Comédiens italiens , iî eut à essuyer aussi ' celle de quelques uns de ses spectateurs , lorsqu'ils s'aperçurent ' du piège , trës-innocent en lui-même , mars , selon eux ; trèsperfide , qu'il avait tendu à leur goût. Plusieurs d'entre eux se déchaînaient contre l'insolence de l'auteur, d'avoir, disaient-ils, manqué de respect au public (3) , dont il aurait dû voir en eux les représentans : « Dé quoi vous plaignex - vous , leur dit lin M spectateur philosophe, qui riait tbut bas de leur méprise et * »» de leur indignation ? J'ai l'honneur d'être , comme vous , ' N membre du public, et je ne me êëns point offensé de la petite ' >» malice que l'auteur nous a faite ; pourquoi le seriez- vous plus «•que moi? Je la lui pardonne de toute mon âme, et jte tous »»' conseille d'en faire autant, de crainte que votre petite béA'ftp ' >» et votre grande colère ne lui fournissent le sujet d'une noU-' »» velle comédie , dont vous commencerez aussi par vous fAcher, »• pour finir, comme moi , par en rire. »
Nous avons dit que Boissy était sans fortune ; il avait de plus * fait un mariage, oii il avait m^ins consulté les convenances que ' l'inclination , et cpii ne contribuait pas à mettre plus d'aisance dans sa vie. Bientôt il se vit réduit à un degré d'indigence , dont ' nous craignons d'autant moins d'exposer ici lé tableau ;'qtril supporta ce malheur avec beaucoup de noblesse et de courage. Comme il connaissait Thumiliante dureté des hommes, et fr mépris qui suit la paus^reté , \\ ne parlait jamais de sa triste si- • toatioTi' ; il évitait de paraître dans le monde avec l'extérieur dp ' la misëre, et il allait meraie quelquefois jusqu'à montrer .nux yeux du public une espèce de 'sûpt»rflu , lau risque de se prixer
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du nécessaire dans soa intërietif domestique. Cette prifatioa- Ait au point que, manquant un jour, sa femme et lui, des altmens les plus indispensables , ils s'enfermèrent dans leur obscure retraite, résolus de laisser terminer par la faim leur Tie et leurs souffrances : la Providence et l'humanité vinrentà leur secours. Un tel état , qui donnait sans cesse à Boissy de pressans besoins à soulager, devait le rendre assez indifférent sur le vain éclat des honneurs littéraires, peu ardent pour les obtenir, et peu habile à se les procurer. D'ailleurs, naturellement timide et d'un extérieur peu agréable , il ignorait l'art de se produire , et paraissait dans la société fort inférieur à ses oavrages r eirfîB , quoique souvent couronné au théâtre , il y avait été plus d'uœ fois malheureux ; et le public , si indulgent pour certains auteurs, et si impitoyable pour d'autres^ paraissait se souvenir de ses chutes encore plus que de ses lauriers. Mais surtout ses premières satires avaient allumé contre lui la haine , qui ne meurt {»oint, même en feignant d'être endormie. Tontes ces^ raisons ni fermèrent long-temps les portes de l'Académie Française, sur laquelle il avait pourtant des droits légitimes par ses talens et ses travaux; il y fut enfin reçu à l'âge de soixante ans; et pendant près de quatre années qu'il vécut avec ses confrères y il leur fit regretter , par la douceur de son commerce , de loi avoir fait attendre plus de vingt années la justice qu'ils lui avaient enfin rendue. S'il n'avait pas à leur égard son inaoceuce originelle et primitive , c'était au moins un pécheur bien corrigé, dont la conversion sincère et solidement affermie, était plus précieuse que l'innocence même , par la persévéramce qu'elle promettait , et par les fruits qu'on avait droit d'en attendre*
A peu près dans le même temps où il fut admis partni nous, il avait été chargé de la composition de la Gazette de France et de celle du Mercure ; car la fortune $ lasse enfin de le persécuter, sembla vouloir, par des faveurs aocuAiuyes , le oonse» 1er, sur la fin de sa vie , des rigueurs qu'elle avait si long-teesps exercées à son égard. Boissy ne garda pas loog-*temps la direction de la Gazette^ qu'il avait acceptée d'abord par nécessité plue que par goût ; il s'était acquitté de cet eoipWi comuE^ on s'acquitte d'un travail de commande , et auquel on n'est pas propre ; il ne tarda pas à sentir 4|u'avec de l'esprit > de la facilité pour écrire , et des succès dans une carrière plus orageuse y on peut échouer dans un genre moins briUant à la vérité , mais qui exige des connaissances de détail ^ et une exactitude minutieuse^ peu faites pour ceux qui ont goûté les charmes de la littératur» agréable. Il se renferma donc dans la composiliolB 4u M^nan^ beaucoup plus assortie aux objets deol il s'éteit etewfé tonte
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8« vie. Aasai rendit^l ce journal intéressant par k variété qu'il tnt j répandre, et qui doit faire son principal mente. On lui reprocha néanmoins de n'avoir pas mis dan» ses extraits , et surtout dans ceux qu'il donnait des pièces de théâtre, la critique éclairée qu'on devait attendre de son expérience et de ses lumières, et qui pouvait être de quelque utilité pour le progrès de l'art dramatique ; mais le journaliste , trop réformé peut-être , par les malheurs que lui avaient attirés ses premières étires, semblait s'être Condamné aux éloges pour faire pénitence; fl aimait mieux vivre en bonne intelligence avec ses confrères les geos de lettres , que de satisfaire , aux dépens de son repos , la malignité du public. Feu lui importait que ses lecteurs ^sent un peu moins amusés, pourvu que les auteurs fussent contons ^ ou honteux de ne pas l'être, et pourvu surtout qu'il achevât sa carrière en paix, sans ennemis et sans querelles.
Cette carrière fut termrinée d'assez honneheukre par nné ion» ladie longoe et douloureuse , qui fit périr notre académicien lorsqu'à peine il commençait k goûter les douceurs de la vie. Il se platgiiait en movrant, qoela sienne n^eûtpas été ou plus rotirtè ou plus longue , et que la destinée n'eût pas abrégé ses nialheùrÉ en lé privant plus tôt du jour, ou ne loi eût pas permis de jouir é& son bonheur ptns long^temps. Il semblait prévoir le peu dé HM^mens que cette destinée lui acco!*dait pour être heureux; car, ^mblable à ces hommes affamés , qui surchargent un estomac long -temps privé de nourriture, il usait de sa fortune en homme qui t'aurait cru prête à lui échapper ; sa dépense allait jusqu'au luxe, et presque jusqu'au faste ; mais il avait si longtemps attendu l'opulence, elle lui avait coûté si cher, qn'on lui pardonnera sans doute de n'en avoir pas fait un usage plus modéré. Pourrait-on lut envier quelques instans de profusion et d'ivres^ , «chetés par soixante ans d'infortnne et de larmes?
lia laissé un fils, qtir /est, comme lui, livré aux lettres, mois danii un genre bien' différent , et niême opposé. Le père n'avait aimé et cultivé cjue la poésie agréable et légère ; le fîîs s'est enfoncé dans les épines de l'érudition la plus effrayante et la plus aride. Il a dônoé des preuves de l'immensité de son savoir dans une tïlstoire de Simonfde , qu'il a plus cherché à rendre recomniandable par la profondeur des recherches que par les agrémens du style. On prétend que le père et le fils ne faisaient pas grand cas de leurs talens réciproques; et il était difficile que Tindifférence mutuelle qu'ils avaient Tun pour l'antre comme auteurs , ne répandit pas un peu de froid dans l'intérieur domestique; aussi les a-t-on entendus se plaindre quelquefois l'un de l'autre ; mais comme on en savait la raison
secrète , on s'empressait peu de chercher quel était le coupable. Heureuses les familles , si elles n'étaient jamais divisées par de» querelles plus sérieuses !
NOTES
(i) V OLTÀIEE , dans une letlre à La Harpe , qui avait daigné répondre k quelqu'un de ces satiriques , s'exprime encore avec plus d'énergie sur cette vile profession. «Lorsque la raison, dit-il , les talens , les » mœurs de ce jeune homme auront acquis quelque maturité , il sen- » tira Fextréme obligation qu'il vous aura de l'avoir corrigé. Il appren- » dm qu'un satirique , qui ne couvre pas par des talens éminens œ » vice né de l'orgueil et de la bassesse , croupit toute sa vie dans » l'opprobre; qu'oncle hait sans le craindre, qu*on le méprise sans » qu'il fasse pitié ; que toutes les portes de la fortune et de la consi- )» dération lui sont fermées ; que ceux qui l'ont encouragé dans ce mé- » lier infâme , sont les premiers à l'abandonner; et que les hommes » médians qui instruisent un chien à mordre , ne te chargent jamais » de le no^rlir. » .
Si l'on peut se permettre un peu de satire , ce n'est , ce me semble , que quand on est attaqué. Corneille , vilipendé par Scudéri, daigna faire un mauvais sonnet contre le gouverneur de Notre - Dame de la Garde ; Fontenelle , honni par Racine et par Boileau , leur décocha qnelques épigrammcs médiocres ' . U faut bien quelquefois faire la guerre défensive. Il y a eu des rois qui ne s'en sont pas tenus à cette guerre de nécessité.
(2) Quoique la plupart des comédies données au théâtre par YoW taire , ou simplement imprimées , soient écrites en vers , et que ce grand poëte ait plus d'intérêt que personne à faire valoir le charme d'une versification élégante et facOe, cependant il avoue, dans ses Remarques sur Molière , à l'occasion de VJvare, qu*U peut y avoir de très^onnes comédies en prose ; il ajoute mcme , comme nous venons de l'observer d'après Des touches , qu^ily a peut-^jLre plus de dif^ Jîculté à réussir dans ce style ordinaire , oii V esprit seul soutient Fauteur, que dans la versification , qui , par la rime , la cadence et la mesure, prête des ornemens à des idées simples , que la prose fi^ embellirait pas. C'est sans doute pour prouTcr cette assertion par Un nouveau et briUant succès , que ce grand homme a écrit en prose la comédie de V Ecossaise , dont les traits charmans et les scènes , tantôt intéressantes , tantôt plaisantes , ne laissent point à désirer qu'elle soit en vers. On peut en dire autant d'un autre drame qui ,
' Il faui en excepter repigrammc «le FonleticUe &ur la satire de Bodcau rontre les femmes.