ÉLOGE DE FOUQUET
v^i'est à la plume impartiale des écrivains éclairés qui transmettront k la postérité THistoire de notre siècle , qu'il appartient de peindre le maréchal âe Belle-Isle , et comme guerrier , et comme ministre. Quelques lignes nous suffiront pour l'apprécier comme académicien.
Quoiqu'il eût dirigé ses principales études du côté de la politique et de la guerre , deux objets sacrés pour cette compagi^ie^ et auxquels elle n'a garde de toucher , il désira d'étré admis parmi nous. Mais ceux qui lui inspirèrent ce désir , lui firent croire isans doute qu^il lui suffisait de le témoigner légèrement , pour le voir rempli avec acclamation. Trompé par cette insinuation ridicule, et surtout par les conseils ^e ces vils adulateurs dont les grands oilt le malheur d'être entourés ^ le maréchal de Belle-Isle parut vouloir se soustraire à ces visites ^e politesse et d'usage , dont presque aucun caûctidat ne s'est dispensé '. L'Académie , il est vrai , ne les exige point de ceux qu'elle adnïét dans son corps ; mais on ose dire qu^elle se dégraderait elle-même , si elle dispensait expressément de cette démarche un aspirant qui paraîtrait la croire au-dessus de sa naissance , de ses places ou de son mérite. Le maréchal de Belle-Isle avait une fierté trop bien entendue y pour se croire avili en demandant une place que les Rohan et les^ Racine s^ét'aient fait un honneur de solliciter. Aussi revint-il bientôt d'une erreur qui n'était pas la sienne ; il comprit qu'étant comblé de richesses et de dignités , il Tfie devait
forment la substance de rexcclleht Cours d^ Éducation i i}de Vahhé de Cpndillae, notre iHn«tre et digne confrère, a cbm)(>o»e pour HnÂltit dac de Parme, son ëlève. Croira-t-on qu'une ligue d'intrigans h'/poériies et de fanatiques igtiorans ait manoeuvre avec succès , soit fi Parme, soit de plus loin , pour obtenir qu'un ouvrage si nëcessaire aux princes , imprime par ordre exprès de l'infant, et dans son palais , fût supprime avec la sdve'rite' la plus scrupuleuse ? Heurensement il a paru ailleurs ; et ceux qne la Providence appelle fi gouverner les bommes , peuvent maintenant s'instruire et s'éclairer. Tout philosophe charge d'élever un prince , fait très-bien de mettre ses leçons' sons les yeux du public { c'est d'abord un mojen d'en rendre l'utiKié plus générale, et c'est ensuite une apologie qu'il se prépare auprès des sages , si son élève ne répondait pas fi ses soins.
' Claùde-Louis-Augnste Fouqoet , duc de Bello-Isle , pair et maréchal de France , chevalier des ordres du roi et de la Toison d'or , ministre et secréuire d'Éut an département de la guerre, né fi ViOefranche en Rooergne, en i6^; reçu le 3o juin 1749, fi la place de Jean-Jacques Ameloi| ministre d'État; mort le oS janvier ijGt,
" yoyez les notes sur l'éloge de S^.
pas^toarir le risque de se voir frustré des honueurs académiques^ pour avbir maladroitemeat offensé le corps républicain qui les distribue ; il fit ses^visites , et fut élu , comme il lui convenait de Fétre , d'une voix unanime.
Le nom du maréchal de Belle-Isle devait être cher aux lettres^ ne fût-ce que par les bienfaits qu'avait répandus sur elles son aïeul infortuné , Nicolas Fouquet , surintendant des finances. Si ce ministre eut le malheur d'exciter par son faste, les plaintes de la nation et la jalousie de Louis XIY, il eut aussi l'honneur, si grand pour un sujet , de partager avec le moùarque la reconnaissance de plusieurs hommes illustres qui honoraient la France par leurs écrits. Aussi a-t-on remarqué , à la gloire des lettres, que lorsque Fouquet, dans sa disgrâce, se vit abandonné de tous les courtisans , dont un grand nombre lui devaient leur fortune , les gens de lettres seuls se souvinrent de ce qu'il avait fait pour eux. Ils déclarèreilt que le ministre leur ayant imposé silence sur ses bienfaits tandis qu'il était en place , sa disgrâce les dégageait et leur déliait la langue. Le protecteur des talens en fut protégé à son tour. Pélisson osa le défendre , devint éloquent pour sauver son bienfaiteur , ^t se rendit même victime pour lui en partageant sa prison \ Hénault ne montra pas moins de courage ; il osa attaquer les ennemis lés plus redoutables de l'infortuné surintendant , et fit contre Colbert cette satire qui fut alors si répandue , mais dont l'habile ministre assura qu'il ne se vengerait pas, puisque le roi n'jr était point attaqué. La Fontaine ^ sans audace et sans fiel , mais reconnaissant et sensible , ofirit au moins à son Mécène opprimé le seul hommage qui pouvait dépendre de lui , sa douleur et ses larmes ; il le pleura dans une élégie touchante , et , ce qui lui fait plus d'honneur .encpre, prévit, en le pleurant, que tout le fruit qu'il retirerait d'une action si louable , serait d'être privé , comme il le fut , des bienfaits du roi , auquel il avait tant de droits par ses talens, par sa vertu , et par son peu de fortune'. Mademoiselle de Scuderi , amie de Pélisson , se joignit à lui pour défendre Ifiur bienfaiteur commun. Son médecin Pecquet , homme d'on
' Le saTani Lefebrre , père de madame Dacier , ^ai arait en des obligatNMM ' 3i Pâisfton , et qui receTait même de lai , sans le savoir , une pen»ioo iiec«a» saire à son indigence, cessa de la toucher lorsque Pélisson fat mis k la Bas* tille; cette privation lui ayant -fait connaître le nooà de son bienfait^or, 9 saisit Poccasion , si précieuse à nue âme élevée, de remereier et d^norer publiquement l*ami malheureux qui ne pouvait plus rien foire pour lui , et il oaa lai dédier un ouvrage dans le temps même de sa détention. Cfaapelaio , 1« protégé de Ck>lbeet, eut la bassesse de reprocher à cet homme de lettres y Vageux et reconnaissant , une action si noble et si génécense; * F'oyez Tarticle de Charles Perrault. '
DE FOUQfïET. 537
' ira^e uxiéritV) ne put jamais se consoler; i) répétait sans cesse que Pecquet avait toujours rimé et rimerait toujours à Fou-" quet ; Brébeuf en tomba malade , et mourut de chagrin ' : il n'y , eut pas jusqu'à un auteur obscur , Jean Loret , écrivain d'une gazette en vers ; aujourd'hui très-ignorée , qui n'apportât en cette occasion le denier de la veuve. Dès le lendemain de la dé- ^ntioù de Fouqùet, il publia dans sa gazette les ebligaUons qu'il avait à ce ministre '. Enfin les jésuites , tout courtisans qu'ils étaient, oublièrent un moment leur politique, pour solliciter en sa faveur la clémence ou la justice du monarque» Il est surprenant que l'académicien qui fut chargé de la réception du maréchal de Bellep-Isle ait gardé , dans son discours , le plus profond silence sur une circonstance sr honorable au nom que portait le récipiendaire ; circonstance en même temps si propre à faire sentir à tous les hommes en place, combien il est de leur intérêt de se concilier une classe de citoyens , dont la recon-* naissance est d'autant plus pfécieuse , qu'elle donne le ton à la yoix publique , et préside au jugement de la postérité. En effet, nous ne devons pas oublier de dire que les voix réunies de tant d'écrivains , qui s'élevèrent en faveur de Fouquet et contre son persécuteur , produisirent dans toute l'Europe un effet prodigieux , dont la réputation de Colbert même ne souffrit pas raé* diocrement. Il sentit quel besoin il avait de ramener à lui des hommes qu'on ne s'aliène pas impunément ; et ce fut , dit-on , par ce motif , qu'à l'exemple ou à l'envi de Fouquet , il accorda aux lettres une protection si distinguée , seul moyen de lent faire oublier ses torts à l'égard de leur premier bienfaiteur. Il s'attacha même d'une manière particulière celui qui avait montré pour Fouquet le plus de zèle et de courage , ce fidèle Pélisson , qu'il craignait et qu'il fit taire à force de bienfaits , en négligeant La Fontaine , qu'il ne craignait pas. Nous ne demanderons point grâce au lecteur pour cette digression , qu'aucun homme de lettres ne doit trouver trop longue , et qui sera peut-être à
' On prétend qu'an hooune de letires fort inférieur 2i ceux dont nons Tenons de parler, disait un jonr à Fou<|aet , dan« le temps de ion cxéàii et.de sa faveur : « Je ne vous demande, monsieur, ni Totre protection ni vos bienn faits, ni même la grâce d*approcher quelquefois de tous, mais seulement » la liberté dVnirer, quand il me plaira, dans TOtre antichambre; on me > croira le mieux du monde avec Vous , et tout le monde s'empressera de 9 me faire sa cour et de m'obliger. »
* Fouquet avait fait donner à ce malheureux gaxeiier une pension modique ; Colbert la lui 6(a le lendemain du jour que sa gazette parut : Fouquet en futinformé dans sa prison ; et envoya peu de jours après à Loret une somme a^sMt considécabie pour V^tMl de de^etse où se troavait alors l'infortuné sur» intendant.
jamais le trait le plus honorable pour le nom dé noire académicien , auquel il est temps de revenir.
On peut remarquer , comme un trait propre k caractériser certainsf prédicateurs , que Faction la plus louable peut-être do maréchal de Belle-Isle, est la seule dont il n'ait pas été loué par l'orateur jésuite qui prononça son oraison funèbre. Il avait supprimé les milices , qui sont poul* les malheureux habitaos des campagnes un si cruel objet de désolation. On a prétendu depuis qu'il avait eu tort ; mais il fallait du moins louer le motif de bienfaisance et d'humanité qui avait déterminé le maréchal de Belle-Isle à soulager cette précieuse partie de l'Ëtat , que tant de ministres ont comptée pour si peu de chose , et qu'ils ont opprimée comme on égorgé ces animaux faibles et paisibles , qui n'ont ni la force de se défendre , ni même celle de se plaindre.