‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 6 sur 74 · ÉLOGE DE PONCET DE LA RIVIÈRE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE PONCET DE LA RIVIÈRE

Lj' AMOUR des lettres fut sa passion dominante dès sa plus tendre jeunesse. Il étudia les grands écrivains ^ anciens et modernes ,

' Michel Poncet de La Rivière , ëréque dWngers , reçu à la place de Bernard de La Monnaye, le lo jaaTÎer 17^ i mon le 3 août J73o.

et perfectionna , par celte lecture assidue, les talens que la nature lui avait donnes. Il cultiva surtout , d'une manière distin^ guée, le talent de la parole, et brilla dans la chaire par ses sermons, et par plusieurs oraisons funèbres ; mais il obtint surtout les suffrages les plus flatteurs à la cérémonie du couronnement de Louis XV , et prononça un discours trës-applaudi. Cependant, comme il n'y a point de succès multipliés qui ne soient à la fin mêlés de quelque amertume, pour la consolation de l'envie, l'évéque d'Angers devait éprouver ce malheur , et payer ce tribut à la condition humaine. Il se vit obligé de prononcer une oraison funèbre dont le héros ', digne à plusieurs égards d'être loué dans l'histoire , ne l'était pas autant d'être pleuré h la face des autels. Plein d'une juste et sainte frayeur sur le salut de celui qu'il ce-lébrait, l'orateur laissa dans son discours échapper ce peu de mots : Je crains ; mais j'espère. Cette sincérité si chrétienne , exprimée avec tant de ménagemens, déplut, malgré toute sa réserve : mais le motif de cette disgrâce était trop honorable pour qu'il daignât en être affligé ; aussi ne lui fît-elle rien perdre dans l'esprit de ceux dont il ambitionnait l'estime ; il l'aurait perdue en voulant conserver la faveur , et il n'hésita pas sur le choix.

Cette oraison funèbre , si fatale à l'évêquc d'Angers^ offre un trait vraiment sublime. Pénétré d'une terreur religieuse k la vue des jugemens de Dieu , que son héros a subis, il s'écrie avec une éloquence digne à la fois des Bossuet et des Massillon.... Du pied du plus beau trône du monde , il tombe,,., dans V éternité. Mais pourquoi, mon Dieu , après en avoir fait un prodige de talens , n'en Jferiez'^ous pas un prodige de miséricorde ? Quand l'évéque d'Angers n'eût écrit que ce peu de mots en toute sa vie , il ne devrait pas être placé dans la classe des orateurs ordinaires. Mais il était destiné k essuyer , k l'occasion de ce discours , des chagrins et des contradictions de toute espèce. Un journaliste de Hollande, soit malignité , soit ineptie , rendit de cet ouvrage un compte infidèle , oii les traits du prince, déjà peu flattés par l'orateur , l'étaient encore moins par l'annaliste. M. Poucet s'en plaignit , mais avec le succès ordinaire aux plaintes que les auteurs font si souvent de ces sortes d'extraits ; plaintes qui , toujours sans effet , dégoûtent aujourd'hui les écrivains les plus sages de ces inutiles réclamations, et leur font prendre, suivant les circonstances , ou le parti rarement nécessaire d'une éclatante représaille, ou le parti plus noble d'un silence dédaigneux. , Nous avons remarqué, dans Téloge de Fléchier , qu'il est difficile d'être orateur sans avoir au moins commencé par être poète.

* Le <lnc dX)rléan5 , rcgent du royaume.

DE PONCETDE LA RIVIÈRE. nt

M. Poncei avait suivi cette route ; il avait fait des vers dans sa jeunesse , et même d'asses bons vers pour qu'on en ait retenu quelques uns. Ceux que nous allons rapporter sont à la vérité des vers de galanterie , mais d'une galanterie trës-innocente , trës-^ pardonnable d'ailleurs k l'âge oit il fit ces vers , et surtoat exprimée avec la pins élégante finesse. Une de ses parentes étant à l'église , entendit l'aveugle qui.demandait l'aumône prononcer le nom de S. Michel , dont on faisait la fête , et qui était le patron du jeune ecclésiastique. Elle se hâta de lui envoyer un bouquet y et fut remerciée sar^le-4:hamp par ces jolis vers si connus :

Un BTeagle en passant tods remel en m<^moire Qu^anjonrd'bni de mon Saint on célèbre la gloire , Kt me fait recevoir les presens les pins doux.

Que mon bonhear serait extr^e , '

Si cet avengle ëtait le même

Qui me fait tant penser à tous ?

Quoique l'éloquence de l'évéque d'Angers l'appellt depuis long- temps à l'Académie , sa modestie et son attachement aux devoirs de son état ne lui permettaient pas d'oser prétendre aux honneurs littéraires. La compagnie crut qu'une timidité si louable et des principes si honnêtes étaient une raison de plus pour l'd'dopter. Elle l'appela donc dans son sein, et se félicitait à peine de l'avoir acquis , lorsqu'il lui fut enlevé par une mort prématnrée , laissant à ses diocésains le souvenir de ses vertus , à Tltglise la mémoire de son zèle , à la littérature celle de ses talens , et à FAcadémie le regretde n'en avoir pas plus long-temps profité.

Ooif père 9 receveur-général des finances du Dauphiné, était homme de lettres, malgré des occupations, dit Fontenelle , iyift en paraissent assez éloignées. Deux fils qu'il eut , ajoute nilostre historien de l'Académie des sciences , héritèrent de lui cette inclination ; mais la nature fit leurs partages , en sorte que Faîne eut plus de goût pour les sciences sérieuses , et le cadet pour les sciences agréables.

■ Jean-François Leriget de La Paye , secrétaire da cabinet da roi , ne à Vienne en Daiiphiniî, en 1674$ î«cu à la place de Jcan-Baptî«te-Henri il a Troosset de Valincourt, le 16 mars i73o{ mort le 11 jniUet i73f^

Aussi deux académies partagèrent entre elles les deux frères ; l'aioé fut de l'Acadëniie des sciences , et le cadet , celui dont nous avons à parler, fut membre de TAcadémie Française. H ne manque aux honneurs liltëraires de celui-ci , que d'avoir eu , comme son frère, Fontenelle pour panégyriste.

La Paye avait mérité son titre i^ académicien par les agremens de son esprit, la finesse de son goût , son amour et ses talens pour les lettres , et surtout pour la poésie. Quoi qu'il se fût principalement adonné à la poésie légère, il fit voir néan** moins dans quelques occasions, que la poésie la plus élevée n'était pas supérieure à ses forces. Il avait fait une belle ode â la louange de celles de La Motte , et l'avait adressée à cet ingénieux académicien , dont il était l'ami. Cette ode fut imprimée dans plftsieurs éditions des odes de La Motte ; et , ce qui est assez digne de remarque, elle le fut avec une autre pièce à la louange^es mêmes odes, par le poëte Roi j qui depuis changea bien de langage , et qui , après avoir vu ou cru voir dans les mains de La Motte la lyyre <f Horace ' , c'est le titre de la pièce qu'il lui adressa , lui accorda ensuite à peine lalyjrte de Gacon. Des molife d'animosité particulière , des liaisons avec quelques- littérateurs ennemis ou jaloux de La Motte , produisirent ce changement dans le poète Roi. Toute sa conduite littéraire n'a que trop prouvé qu'il ne se piquait ni de scrupule ni de justice , quoiqu'il eût besoin lui-même , pour un grand nombre de ses productions poétiques , de l'indulgence qu'il refusait si sévèrement à celles des autres (i). La Faye ne l'imita pas ; il fut , jusqu'à la fin de sa vie , le partisan zélé des talens de La Motte , et avec d'autant plus de franchise , qu'il était d'ailleurs bien éloigné d'adopter toutes les opinions litté* raires de son ami. Car, lorsque ce dangereux novateur en littéture avança* ses paradoxes contre la poésie , La Faye défendit l'art des vers par une autre ode , supérieure encore à celle qu'il avait faite autrefois pour célébrer La Motte. Dans cette nouvelle ode , La Faye prouve , ou plutôt , ce qui est mieux encore, fait sentir, en vers harmonieux , combien les entraves apparentes de la mesure et de la rime produisent de beautés , que le poëte n'eût pas enfantées sans cette contrainte ; il fait un usage heureux de celte pensée de Montaigne : Tout ainsi que la voix , contrainte dans V étroit canal dCune trompette , sort plus a/gué et plus forte ; ainsi me semble^t'il que la sentence ( la pensée ) , pressée aux pieds nombreux dé la poésie, s'élance bien plus brusquement , et mejiert (frappe) d'une plus vive secousse (2).

' On peut Toîr Pode de M. de La Faye el celle, da poé'ie Roi , dans les mC'moires de Tabbe Trublet , sar FontcncUe ci La Motte , p. 36a et 370.

DE LA FAYE. n3

Cette comparaison, aussi juste qu'ëuergiquement exprimée) a été rendue ainsi par La Faye.

De la contrainte rigourente

Oh Pesprit semble resserra.

Il reçoit cette force heureuse

Qui t*élère an pins hant degré.

Telle, dans des canaux pressée ,

Avec pins de force élancée ,

L*onde s'élève dans les airs;

Et la règle qni semble austère ,

N Vst qu*nn art plus certain de plaire ^

Inséparable des beanx Ters.

Voltaire a jugé cette stance digne d'être citée dans la ;^ponse qu'il fit de son côté à La Motte , en faveur Ses vers ; car ce grand poète prit aussi les armes en cette occasion ; il était bien juste qu'Achille soutint l'honneur de sa lance. Les lecteurs , qui compareront la prose de Montaigne avec les vers de La Faye , jugeront si le poète a prouvé par ses vers cette supériorité de force qu'il attribue à la poésie^ sur la prose. Mais, dussent«-ils donner Tavantage au philosophe prosateur sur le versificateur son copiste , ils ne seraient pas fondés à conclure de cette pré« férence , reconnue ou contestée , la prééminence de la prose sur les vers ; un seul exemple ne pourrait ni appuyer leur assertion , ni la détruire. Il faudrait , pour la bien juger , comparer la prose de Cicéron avec les vers dé Virgile , et prononcer ensuite , si on Posait , pour l'orateur ou pour le poète (3)» '

La Motte , bien loin de s'offenser de l'attaque si noble et si honnête d,e La Faye , fit à son ode le plus grand honneur qu'il crAt pouvoir lui faire: il la mit en prose, et s'imagina ne lui avoir rien fait perdre ; à peu près comme un mnsiden qui , pour faire sentir tout le charme d'une belle ariette, s'aviserait de lui ôter le mérite de la mesure , et de la traduire en récitatif.

Cette traduction, ou plutôt ce travestissement par lequel La Motte croyait décorer l'ouvrage de La Faye , prouve au moins que la diversité d'opinions n'altéra en rien leurs sentimens mutuels ; ils conservèrent toujours l'un pour l'autre une amitié qui les honorait tous deux. On prétend , on répète sans cesse, on a imprimé dans cent brochures , que cette équité n'est pas commune parmi les gens de lettres , et que leur vanité est une espèce de Sibarite qui se croit blessée a mort dès qu'on l'ef-fleure. Nous osons croire "qu'on la troinrerait moins délicate >.si ceux qui censurent les ouvrages de leurs confrères, montraient, dans leurs attaques , autant d'honnêteté que de fustice ; si en remarquant les fautes réelles on prétendues, en combattant les erreurs , ou ce qu'ils prennent pour des erreurs , ils ne mèt-^ 3. 8

ii4 ÉLOGE

talent pas le fiel et Tîujure à la place des égards et de Teslime. L'attachement constant et sincère de La Motte pour La Paye , qui n'avait fait que critiquer ses opinions avec décence , et son éloignement pour le poëte Rousseau , qui avait attaqué durement ces mêmes opinions , prouvent que Tamour-propre des auteii^rs serait plus rarement offensé qu'on i^e croit , s'il ne sentait pas qu'on a eu intention de TofTenser; il dissimulerait au moins son chagrin secret , dès qu'il ne pourrait se plaindre sans se laisser voir trop sensible. Sans doute il serait encore plus estimable et plus sage d'oublier jusqu'aux injures même ; mais ce n'est pas à ceux qui se le permettent à trouver étrange qu'on en soit blessé, en Are moins à s'étonner que ces injures rendent leur critique i^ructueuse , quand elle serait jtiste. L'écrivain censuré aurait peut-être plus d'égard aux leçons qu'on a voulu lui donner, si , comme dit encore dans son langage énergique l'auteur des Essais, on njr avait procédé d* une trogne tropùn^ périeusement magistrale.

Non content de sa réponse honnête à La Faye , La Motte saisit avec empressement une occasion publique de témoigner à son antagoniste , que deux hommes de lettres estimables peuvent différer de goût et d'avis sans cesser d'être équitables l'un à l'égard de l'autre. A la réception de La Faje , il désira de faire les fonctions de directeur ; et, quoique accablé des lors des infirmités qui ^ peu de temps après , l'enlevèrent aux lettres , il se chargea avec plaisir de faire l'éloge de son adversaire , demeuré son ami. Le discours qu'il prononça dans cette circonstance est un modèle si parfait d'urbanité , d'élégance et de finesse , que nous croyons devoir le rapporter ici presque en entier. En honorant la mémoire de La Motte et de La Faye , il suppléera dans l'éloge de celui-ci à ce que nous aurions dit l>eaucoup plus faiblement de son mérite académique et personnel. Quelles qualités , dit La Motte à La Faye , ne suppose pas en vous le choix de Vjicadémie , après la perte de M. de f^a^ Uncourt ? On remarquera en passant que M. de Yalincourt , partisan xélé des anciens , adorateur de Despréaux et de Racine, et par cela seul , très-peu favorable à La Motte , venait d'être loué par lui dans le même discours , avec autant d'équité que va l'être La Faye lui-même. La Motte continue , en s'adressant à ton nouveau confrère: «Il faut, monsieur, subir la loi de » Fusoge ; il a établi pour chaque académicien deux jours de M louanges , qui ont tous deux leur inconvénient : nous sommes » trop présens aux premières , et les secondes ne nous touchent » plus. Tout votre ami que je suis , je ne saurais vous ménager : M je suis chargé des sentimens d'une compagnie qui s'applaudit

DE LA FAYE. iifi

» de son choix , et il ae me conviendrait pas d'en dissimuler \e^

» raisons par égard pour votre délicatesse Nous retrou-

M vons en vous des talens qui ne vous ont servi , comme à votre M prédécesseur, que de délassement dans des fonctions impor- » tantes. Mais sur ces poésies mêmes qui vous sont échappées M dans vos momens de loisir, il y a un témoignage bien flatteur M à vous rendre : vous nj- avez admis qu'un badinagc élégant

» et des grâces mesurées Ce gentiment si vif et si dé-

» licat du ridicule , ces expressions naïves et fortes , si propres >• à le peindre d'un trait durable , ces avances pour la satire , » trop bien accueillie de nos jours , ne vous ont jamais tenté. » Vous avez. fui c^tte gloire injuste, dont la malignité des » hommes est si prodigue pour ceux qui la flattent, et vous » n'avez fait que vous jouer des mêmes armes dont tant d'autres

» n'ont cherché qu'à blesser Le vrai mérite des homme»

N est souvent le plus inconnu; il consiste, en bien des occa- » sions , plutôt dans les choses qu'ils se défendent^ que dans » celles qu'ils se permettent. • . . • • Mais je me hâte de vous en- » visager par un avantage qui vous est plus propre, et qui a » beaucoup influé dans notre choix — Cette science du monde , » qai n'est pas toujours familière aux gens de lettres, si agréable, » toute profonde qu'elle est, sans laquelle les autres sciences » ne fieraient que d'un commerce sec et rebutant , et qui seule » se passerait de toutes les autres ; ce sentiment prompt des M convenances , qui sait rendre à chacun avec grâce ce qui lui » est dû ; qui sait mesurer si juste les diSerens degrés de res- » pect, d'amitié , d'affal^lité , selon les personnes et les circons- » tances ; tout cela ne parait-il pas en vous un don de la na- » ture? j'ajoute le génie dé la conversation , qui semble vous » inspirer toujours. Yous^avez l'animer sans vouloir y briller ; » plus content d'avoir mis en mouvement l'esprit des autres ,

» que d'avoir fait remarquer le vôtre même C'est cette

» politesse , ces grâces , cette gaieté française qui , pour ainsi » dire y vous ont rendu , chez les étrangers , V apologiste de » nofre nation. Une jeunesse indiscrète leur avait donné quel- B quefois une fausse idée de ùotre caractère; ils nous accusaient » de légèreté , d'imprudence , et d'un dédain ridicule pour des » manières éloignées des nôtres : vous leur avez donné , mon- M sieur y une idée bien différente. Ils vous ont vu p^nàre l'en- M jouement à la raison , la liberté aux égards , et la prudence à » la vivacité même. »

On voit , par les dernières lignes de cet éloge , que le goût de La Faye pour les lettres , et l'assiduité avec laquelle il les avait cultivées , ne l'avait pas empêché de passer par d'aulrca

ii6 ÉLOGE

états ayant àe /înir par celui d'académicien. Il avait été saccéls-* sivement dans le service et dans les négociations : il avait voyagé, soit pour les affaires de l'Etat , sôit pour sa propre satisfaction , dans presque toutes les cours de l'Europe , et partout il avait obtenu l'amitié de tous ceux avec qui il avait à vivre , et la confiance de tous ceux avec qui il avait à traiter.

M. de La Faye, outre les plaisirs qu'il goûtait dans le sein de l'amitié , et les avantages que lui procurait la considération dont il jouissait , avait encore , pour son bonheur , tous les goûts qui peuvent rendre la vie douce et agréable. Il aimait les tableaux et tous les ouvrages de l'art ; il en forma une collection précieuse : mais bien différent de tant de faux amateurs , qui ne le font qae par vanité , et dont les cabinets , moins riches que fastueux , ne décèlent que leur ignorance et leur ineptie , il ne se décidait dans ses choix ni par les noms , ni par la prévention pour une école particulière. Il préférait le chef-d'œuvre d'un peintre presque inconnu , au médiocre tableau d'un célèbre artiste (4) . Cétait vraiment un homme de goût, digne en tout genre et en tout sens de ce nom si souvent usurpé. Jamais convive ne fut plus agréable. Doux et animé , modeste sans affectation , docile pour lui-même et indulgent pour les autres, on disait de lai qu'il était l'homme que la nation devait montrer aux étrangers , pour leur faire connaître un Français vraiment aimable. Il l'était au point de sacrifier quelquefois les avantages qu'il avait dans la conversation , au plaisir d'y voir briller les autres. Il aimait , par exemple , à piquer doucement , par de légères contradictions, son ami La Motte , pour lui donner occasion de déployer, dans ses réponses , toute la fines^ et toute l'aménité de son esprit. Un des amis de M. de La F&ye , excellent poète , si on en croit le Mercure , fit à son éloge lés vers suivans , qui ont da moins le mérite de la vérité.

La Paye a joie, amis, tanU, prenne :

Or désormais, gens à plume oo pinceau , Avises-y quand peindrcE la Fortune »

Elle y Toit clair : peignez-la sans bandeau.

Cependant , le croirait-on ? cet homme de mœurs si estimables et si douces ne put échapper à la satire. Il fut outragé dans les fameux couplets qui causèrent les malheurs du poète célèbre J. B. Rousseau ; mais il ne se vengea de l'outrage que par le mépris. Son frère , capitaine aux gardes , et outragé plus cruellènient encore dans les mêmes couplets , ne se montra pas aussi insensible. Il eterça contre celui qu'il en croyait l'auteur, toute la rigueur d'une vengeance militaire '.

• Cest a^ec regret que nous rappelons ici un fait malheureusement uop

Il ne sera peut-être pas inutile de rapporter à ce sujet une anecdote assez propre à faire connaître le poëte coupable ou innocent qn'on accusait de ces couplets. G>mme il se plaignait avec amertume des mauvais traitemens que cette satire lui avait attires , quelqu'un , qui feignait de compatir à son sort , lui dit que sa plainte était d'autant plus juste, qu'il fallait être bien peu connaisseur en poésie , pour lui attribuer des vers si peu dignes de ses talens : Vous êtes bien bon , monsieur, répondit le poëte ; mais les vers ne sont pas si mauvais; trait de naïveté ou de caractère , qui montre que si l'accusé n'était pas le père des enfans dont il prenait la défense , il était au moins trèsdigne de l'être.

M. de La Fajre fut vengé des satires qu'il essuya ^ par l'estime et l'amitié d'un écrivain bien £ait pour l'en consoler, par Voltaire, qui , dans les vers et la prose qu'on va lire , a exprimé ses seutimens pour notre aimable académiciep.

■ J'ai bien envie de revenir bientôt sotfpeV avec vous ^ et » raisonner de belles^lettres : je commence à beaucoup m'en*

• oujrer ici. Or, il £iut que jq vous àis^ cç que c'est que l'ennui ,

Cet tous qui toujours Ir cfmssex , Voif pouifiei Vifpanr peui^tre ; Trof» %euretiât si dm y^ifi , h la hftte trjic^ , N« Too» l'ont d^& fait cotuM^tre!

C*flst un gros dien loard et petanc, D^un entretien froid et gtaçant »

Qui ne ritjaaiais, toujours bâillo, £t qui depuis duq on six ans , Dans la foule des coariisaos , * S« troQTaJt lonjotirs à VersaiUe.

Mais on dit que tout de nouveau Vous Talles revoir au pacterr^ Au Capricieux de Houssçau^ Ccst 12i sa dexneure ordinaire.

» An reste , je suis charmé que vous ne parties pas^i^ pour

• Gênes ; votre ambassade m'a la mine d'être pwtt vous un bé-

• néfiçe simple. Ne ressemblez point k ces p(4iliques errans " qu'on envoie de Parme à Florence, et de Florence à Holslein, » et qui reviennent enfin ruinés dans leur pays , pour avoir eu » le plaisir de dire : le roi, mon maiire. Il me semble que je

• vob des comédiens de campagne qui meurent de faim , après M avoir joué le rôle de. César et de Pompée. »

Nous terminerons cet éloge par les vers snivans , ou Voltaire

connu, et coosigoc, poar la honte des Icnres, dans U^factum* inipriai<?s contre J. B. Bbassean. Poisse an mohra cette triete leçon être uiHe aux jeim«'s poètes f qui , arec moins de talens que hii , se permettraient les marnes écarts

ii8 ÉLOGE

peint encore M. de La Faye avec uae grâce qui n'ôte rien à la

ressemblance :

Il a rcnal le mifrile

El d'Hotace «t de PoUion .

TaniAi proliigMnl Apolton,

El UdiÂi marcbant k n luite :

Il tecut deux prificns Hei Dieux ,

Ln plui charniBni qu'ili puiueni faire ;

L'uD i^lait le tatenî de plaire ,

L'autre , la tecrel d'être heureux.

Qu'il serait à souhaiter, pour la mémoire de tom les académiciens dont nous avons à faire l'éloge , que Voltaire s'en (&t ainsi chargé pour nous, et que leur portrait eût été Iracé par un si grand peintre !

NOTES

(:) JNousBVOUB du pnétc Bin,ftuti-e se» Opéras, deus volumes iit-S". de podsie» aussi ineomtiiei que celles de Gaconi et «ur près de rùagt opéras qu'il i i'étre dtés

arec éloge ,i im le pre-

miw des moi lion et de

Junon, et c < aussi que

Callirkoi, a. est un des

plus beaux i ue le dn—

quiime acte . lis , un acte

de tragédie d si vif . que

tout divertisi , .. cinquième

acte A'Atys , devient d'une froideur et d'une insipidité qui , depuis longtemps, ne permet plus d'en courir le risque au théâtre, "Mais ni les f/e'mens, ni Odlirlmé n'autorisaient l'auleur de tant d'autres mauvab vers k mépriser si durement Lh Motte , dont les succès A l'opéra n'étaient p«s intérieurs aux sicna , et qui, tout faible versificateiu- qu'il était, avait pourtant encore moins mal réussi que le poëte Roi dans ptusieur»

très-peu connu , qui n'a guère fait que des paraphrases de psaumes , et des sonnets sur la moi't , a traduit ce passage dans la préface de st-s icuvrci, k Iros-pcitprès'te ta mt'-n»: manière que Montaigne. I^a «upé-

norité de Tauteur des Essais 8ur le très-obscur Ghassignet * qui paraît avoir été à peu pr^ son contemporain , car on ignore même précisément dans quel temps ce malheureux rimeur a Técu , permet de qpoire que rillustre philosophe est auteur de la traduction originale , quoiqu^il n*eût pas l*honneur d'être poëte , et qu'il ait même eu le malheur de donner à yingt-sept sonnets de son ami La Boétie , des éloges aussi étranges que peu mérités '.

(^ Op.attribue à La Faye œs autres vers , qui , malgré la singularité etl9 dureté même de la fabrique , expriin^t avec une sorte de yigueuides mayimes plus importantes que pratiquées.

Cache ta vie; au lieu de voler , rampe , I A dit un Gi^ec ; je tiens qa^il eut raison ; Pu cœor humain 'û, connaissait la trempe; fionheor d*antrui n'est pour loi qu'un poison : L*bomnie est injuste, envieux sans relÂche; Il souffre à voir son semhlabJe estime'. Mérite un nom; mais pour vivre heureux, tâche , Auant ta tnort, de n'être point nommé.

G*est ainsi qi|e notre académicien a rimé le vœu si répété et si peu sincère , que tant de philosopheai avaient exprimé ayant lui , d'être inconnus de letu* virant ; mais qu'ils n ont laissé voir qu^aprés avoir fait tout ce qui était en eux pour être célèbres , et après ayoir eu le bonheur ou le malheur d'y réussir.

Si l'on peut reprocher avec raison tpop d'âpreté e^de rudesse dans les vert précédens , ceux que nous allons citer prouveraient que La Faye avait très-bien , quand il le voulait , prendre une antre maniète , et donner à ss) poésie la forme la plus dpuce et la plus facile.

Projet flatteur de se'doiie une belle, #- Sofns concertes de |ài faire sa cour.

Tendres éccits, jennens d'être Qdèle, ^

* Airs empressés ] vous n'êtes point I^amour»

Mais se donner sans espoir de retour.

Par son dé&ordre annoncer que L'on aime ^

Mespect timide avec ardeur extrême ,

Perséve'rance au comble du malheur.

Dans sa PhiJis n'aimer que Philik métne :

Voilà l'amour; il n'est que dans mon «onir.

^ Voici la tiaduction de Qiassignet : «c Ni plus ni moius que la voix con- » traînte dans i'e'troit canal d'une trompette , sort plos aigoc et éclate plus > fcrrt ; ainsi me semblc-t-îl que la sentence , presstfe aux pieds nombreux de » la poésie , s'élance bien piqs bmsqnenfent, et nous frappe d'aae pkis vive » secousse. (Voyes*les Annales poétigues, I. 8.)

Oo peut remarquer dans la version de Montaigne deux cxpressioas vieilfies, semble'il eijpen, <|ui, dans celle de Cbassignet , ont été' rajeunies en semhle-t-il e\ frappe ; au moins si les auteurs des Annales poétiques ort transcrit exactcmcOl le passage de ce poëte : ce qui serait tioe nouvelle preuve d'antériorité pour la traduction du philosophe. Voili^ de qnoi exercer les amnceors d'anecdotes liiléiatres.

120 NOTES SLR L'ELOGE

Nous arons dit que La Paye préféra la littérature agréable aux sciences sérieuses. U n'arait nullement cultivé ces dernières ; peut-être même , à force de les ignorer ,' méritait-il le reproche de n'en pas faire assez de cas. Mais si cette manière de penser était peu digne d'un philosophe , il avait au moins la bonne foi d'en convenir , et le mérite de l'exprimer avec les grâces d'un homme du monde. Un jour qu'on lui montrait un gros ouvrage sui^ l'histoire naturelle des insectes : Je ne me soucie nullement, dit-il , de savoir à fond P histoire de tous ces gens^ là; il ne faut pas s*embarrasser des personnes avec qui on ne peut jamais vivre,

(4) ^ distribution de la gloire ne se fait pas aux artistes de la même manière qu'aux gens de lettres. Dans la littérature , quelques réputaticms sont usurpées ; dans les arts , elles ne le sont jamais ; et il n'est aucun artiste célèbre qui ne soit plus ou moins digne de sa renommée. Il est rare aussi qu'un bon écrivain , même lorsqu'il n'a fait qu'un seul ou* vrage , n'obtienne pas Testime qu'il mérite ; mais il arrive plus souvent qu'un excellent ai^tiste , lorsqu'il a peu travaillé , n est pas aussi célébré qu'il devrait l'être, quelquefois même reste inconnu. Lltalie et la Flandre sont pleines d'excellens tableaux , dont les auteurs , ou peu laborieux , ou morts jeunes , sont presque entièrement ignorés. E<x>utons lÂ-dessus M. Algarotti, dans son Essai sur la peinture. «On » peut voir chez les artbtes de nos jours, la vérité de ce que disait » Yitruve des anciens artistes. Si Nicomaque et Aristomène n'ont pas » été aussi célèbres qu'Apelle et Protogène ; si Chion et Pharax n'ont M pas eu autant de réputation que Polydète ou Phidias , cela ne Tient » point de leur peu de talent , mais du caprice de la fortune. Alphonse » de Ferrare et Antoine BegarelU éprouvèrent le même sort ; ils furent » presque inconnus. Cependant l'un , dans ses modèles, égalftMicheln Ange , qui dit de Tautre en voyant quelques uns de ses ouvrages : Si » cette terre se changeait en marbre, malheur aux statues antiques. » Alexandre Minganti était appelé par Augustin Garrache , le Michel^ » Ange inconnu. Prosper Clément de Modène a vécu dans la même » obscurité ; on voit pourtant dans le souten*ain de la cathédrale de » Parme , un mausolée de la maison Prali , que ce sculpteur a exécuté » dans la dernière perfection. Les deux femraes«qui y sont représeu- D tées , sont si touchantes , leur attitude est si noble , et l'expression si » tendre , qu'il n'est personne qui ne veuille pleurer avec elles. Si , par 4) la noblesse de sa manière , Algardi mérita le nom de Guide des 4> sculpteurs , Prosper Clément , par ces grâces tendres et naïves , par n cette délicatesse qu'il a su donner au marbre , ne devrait-il pas être s ap(>elé le Corrège ?

>\ Il arrive aussi très-communément que des maîtres ordinaires se p surpassant quelquefois , et alors ces ouvrages l'emportent sur les 9 productions médiocres des plus grands artistes. Nous en avons une » preuve dans le tableau de la Nativité de la. Vierge , qui est à l'Annon^ )t ci»(ie de Pit»toic. CigoU , qui ea vsd'auteur ^ a si bien ménagé se»

» teintes , si bien conduit son pinceau , et si bien distribué ses jours , » qu'il est fort supérieur dans cet ouvrage à de célèbres peintres lom* » bards. Il y a dans la catbédrale de Venise un tableau de Belluzzi , » qui produit un si grand effet de dair-obscur ; et dans le réfectoire » des moines de Saint-Jean de Verdara , à Padoue, Yerotari en a fait 9 un où Ton yoit un si beau mélange de couleurs et un accord si parfait , » que , pour être mis au rang des morceaux les plus excellens dltalie , » il ne manque à ces deux ouvrages que d'être faits par des artistes d'un ■ nom plus connu. » Mais ce qui est également commun dans les arts et dans les lettres , c'est que toutes les productions d'un écrif ain et d'un artbie célèbre ne sont pas égales , et que l'un et l'autre ont quelquefois laissé échapper de leurs mabis , des ouvrages peu dignes de leur nom et de leurs chefs-d'œuvre. Ce mélange de bon et de mauvais dans les grands écrivains et les grands artistes , esC l'écueil du jugement et du goût des prétendus amateurs. Un mauvais tableau est admirable pour eux, s'il est bien ou mal à propos attribué à quelqne grand maître ; ils ne regardent pas , et ils n'ont garde de voir ce que Touvrage est en loi-mème ; ib demandent seuleroeni le nom de l'auteur. D'habîles gens même , aveuglés par la prévention , y sont quelquefois trompés , comme .la société dy Temple le fut au suj#t d'une îMe de La llotte. (rayez YAoge de cet académicien . )

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A.KTOUIE HoiJDART DE Lk MoTTE fit 868 premières études chee les jésuites , qui ont si bien mente de la littérature par leurs talens et par leurs ouvrages ; heureuse société , si elle avait su se contenter de cette gloire ! La Motte conserva toujours avec elle des liaisons, soit de reconnaissance, soit de politique; car alors les jésuites étaient redoutables , et la foudre, qu'ils ont défiée si long-temps , dormait encore.

Après ses humanités , il étudia , coqime beaucoup d'autres hommes célèbres , pour être arocat , et sJen dégoûta bientôt comme eux (i). Quelque estime^qu'il eût pour une profession si "iioble et si utile , la littérature , en lui présentant des objets plus analogues à ses talent ) lui offrait encore une récompense plus flatteuse; l'écrivain qui ne concentre pas dans l'enceinte des tribunaux son génie et sa renoomiée , et qui sait intéresser par $es ouvrages tous les siècles et toutes les nations , est estimé ,

' Antoine Hoadart de La Motte, né à Paris le 17 fanvier 167I; reca le % Ccvrier 1710, à la place de Thomas Corneille; mort le a6 déccnibre I73i*

i?.2 ÉLOGE

célébré , chéri mên^ parioat oii i\.j a des hoounes dignes d'élr^e^ se» leçtQurs* Tellq Qtait la per^p^tive l)ri}laatie qui avait ébloui le jeune La MoUe , déserteur du barreau pour les lettres. Mais il n'avait vu., dans son enthousiasme naissant , que les laurier^» qui semblaient ^attendre : il ignorait les écneils dont sa route aliaitétre semée, et il avait besoin que l'expérience l'en instruisit ; Texpérience fut prompte et cruelle.Une comédie, son coup d'essai, tomba, et tomba au Théâtre-Italien , qui n'étant alors qu'un théâtre de farces , ne laissait pas même à l'auteur infortune la consolation de croire que les spectateurs avaient été difficiles (2) . J^ disgrâce ne pouvait être plus mortifiante ; elle afHigea si vivement l'écrivain novice , qu'elle le fit renoncer pendant que!— ques mois au théâtne,^au^ lettres, et mçme au^ hommes. Il alla sç jet^ à la Trappe, et, se crift pénitent parce qu'il était humilié. GeU.e. vocation n était que le fri^it malheureux^ et avorté de Ta— n^our-rpropre mécoiHent; ^ssi ne dura-t-elle que le tenips nécessaire pour le calmer qt, pour lui Êiire reprendre l'espoir cft d(9S force». Ce moine si peu £sLit pour l'être , çt que Ict dépit avait donné au clditce pour quelques qiomens , fut bientôt rejeté dans le monde , et ne prouva que trop , des qu'il s'y &kt replongé , à quel point sa ferveur était refroidie. Il fit le charmant opéra de Y Europe plante, Campra, qui n'avait fait encore que des messes et des motets pour la cathédrale de Paris, transfuge comme La Motte da sacré au pro&ne y mit cet opéra en musique , et fut si enivré, ou plutôt si perverti par le succès, que l'Elglise â laquelle il avait jusqu'alors consacré ses talens , se vit aussi obligée» non sans douleur, de l'abandonner au théâtre (3).

La Motte donna peu de temps après avec Deslouches la Pas-toraïe d'Jssé , qui n'eut pas moins d'applaudissemens que VEu^ rope gidante. Cette Pastorale était d'abord en trois actes ? on lui conseilla de la mettre eu cinq , pour l'élever , disait^on y k Lt dignité ^e grand (^ra; mais le grand opéra ne gagna rien à cet honneur, ni Vaufeeur k sa complaisance; il eût beaucoup mieux fait d'abréger son ouvrage, en supprimant ^m épisode disparate et mesquin*, qui feit traîner et languir l'action principale , et qui retranché de la pièce , comme il pourrait et devrait l'être, lui rendrait tout l'intérêt dont le grand opéra avait fait si généreusement le sacrifice.

11 fit depuis avec differens musiciens plusieurs antres opéras %

' L^^Uedo de Pan ^l de Doris., dont la froide gaieté tranche avec 1;: sujci de la pastorale, h laquelle il ue lient d^uillcurs en aucune manière. O i a supprime à la derorèrc reprise quelf|ues scènes de cet <fpisode} on aurait dû les snpprimer to«t«9.

* JVcrîs tonjoncs au pluiicl opéras , cl non opéra , maigre la di^cision r<vi-

DE LA MOTTE izZ

dpat la plupart réussirent; quelques uns furent moins heureux , mais par une raison contraire à celle qui en 4 fait tomber beaucoup d'autres : les chutes de La Motte à ce théâtre furent plutôt la £iute de la musique que des paroles ; car ceux même qui ont le plus contesté à notre académicien le talent de la poésie , lui ont accordé celui de la poésie lyrique , soit que l'équité les y -forçât, soit qu'ils ne crussent pas lui £aire ua grand présent. Le présent était néanmoins plus flatteur qu'ils oe pensaient. Despréaux et Racine , en affectant de mépriser ce genre de mérite , avaient essayé vainement d'y atteindre ; ou si l'on veut , d'y descendre ; l'harmonie qui nous enchanta dans les vers , était , si on ose le dire , trop £orte et trop nourrie , pour pouvoir être transportée dans des ouvrages des«tinés au chant ; il ne faut à des vers de cette espèce que le de«gré d'harmonie nécessaire pour que la mélodie musicale puisse s'y joindre sans doAner de la dureté à l'ensemble , et sans en faire une espèce de charge qui affaiblisse l'expression en l'exagérant. La poésie lyrique exige donc une certaine mollesse dans les idées , dans les images , dans les expressions , dans la mesnre et la cadence des vers, dans leur rhythme et dans leur mélasge ; elle exige même dans l'arrangement des ^llabes une heureuse combinaison dr longues et «le brèves , nécessaire pour que le dumt ne soit pas foroé de s'assujétir à une marche trop lente eu trop rapide. Aussi le talent de la poésie lyrique , quoique trësinférieur sans doute à celui de la grande poésie , n'est pas beau* coup plus commun, parce qu'il'se fbrme de plusieurs qualité du second ordre, dont 1 accord se trouva; rarement dans fe poêle au degré juste , pour qnc ses vers soient chantans sans être trop sonores , et 'faciles sans être lâches (5).

La Motte eut l'avantage de réunir ces qualités. Il en eut un plus grand encore :. c'est d'avoir été k l'Opéra le créateur de trois genres; celui du ballet dans V Europe goiante (car lec ballets de Quinault^ si supérieur dans les tragédies lyriques, élatent au-dessous du médiocre ) , cekii de la pastorale dans ïs$éj oà respire cette sensibilité douce et reeueilbe , si propre à ce genre d'ouvrage ; enfin celui de la oomédie^baUet , dans le Car^ naval e$ la FoUe. On peut , il est vrai , critiquer eette dernière pièce, car le Carnaval y est toujours de mauvaise humeur , et la Falte^ dont la gaieté le désespère , y est supposée fille du dieu des richesses g qni ne doit guère engendrer qu'une folie triste ; niais si le sujet de l'opéra prête à la censture , du moins les de-

traîre Au dictionnaire de PAcad<fmie » qui scre TcaJsdnblablcnuîDt cbangcc h \» première ^ition; il me semble qnc la prononcîaiioo exige ceUe oriliographc.

i!»4 ÉLOGE

t»ils des scènes sont pleins de cette finesse ingénieuse , que Fauteur savait mettre dans tous ses ouvrages.

On peut être ëtonnë qu'après tant de succès au théâtre lyrique. , La Motte , qui a tant écrit sur Vode, sur le poème épique, sur lit fable, sur la tragédie, n'ait rien écrit sur Vopéra. Personne n'avait plus de droit de donner des lois , et comme auteur souvent couronné , et surtout comme créateur. Mais cette supériorité même a été la cause de son silence. Dans les autres genres de poésie, ses succès furent très-disputés ; à l'Opéra ils n'ont point eu de contradicteurs , et l'auteur n'a point été obligé de justifier ou de réclamer les suffrages par de subtiles apologies. On ne plaide guère devant le public que les causes perdues , ou du moins équivoques , et l'on se met peu en peine d'étayer son droit par de froids préceptes , quand on se sent en état de gagner son procès par des exemples.

Au milieu de ses triomphes accumulés , La Motte en désira un autre. Il donna un volume anodes , qui eurent d'abord un grand nombre de panégyristes et quelques censeurs y et qui bientôt après eurent beaucoup de censeurs, en conservant quelques apologistes. Elles étaient pleines d'esprit et de raison; mais la raison , et Fesprit même , sont pour des odes un léger ornement. Dans celles de La Motte les images étaient rares , le colons faibte, et l'harmonie souvent négligée. L'auteur, suffisamment avertt par sa propre conscience des qualités qni lui manquaient, quand même lu critique n^aurait pas prit le soin officieux de l'en fetire «oavenir, disait, pour Justifier Ja dureté qu'on reprochait 4 ses vers , qu'un poète r^ était pas uneflâte. Cette plaisanterie , si même elle en mérite le nom , ne donnait pas à ses odes ce que l'imagination et Poreille j désiraient. Aussi furent-* eUes bientét effacées par celles du célèbre Rousseau , qui peutêtre avec moins d'esprit que La Motte , avait bien plus que lui le talent dt la gramde poésùs , Fart de mettre les vérités en images , VereiUe sensible et séi^hre, enfin cet heureux choix de motSy si essentiel k la versification , et surtout h celle de Vbde , dont l'orgueil rejette encore plus Ce qui est commun dans les expressions que dians les idées.

Néanmoins, quand les deux rivaux sollicitèrent ensemble une pUce à l'Académie, La Motte fut presque unanimement préféré à Kousseau (6) , par la raison , très-essentielle pour une société littéraire , qu'il- avait mérité des amis , et que Roossean n'en avait pas un. Le caractère dur et altier de ce poète repoussait tous les gens de lettres ses confrères , et la supériorité de son talent ne les 4m ramenait pas. Mais si on était dispensé de l'aimer, on ne l'était pas d'être juste (7).

DE LA MOTTE. laS

Kassasié de couronnes sur la scène lyrique , La Motte osa se produire sur un théâtre plus propre encore à tenter un poëte , mais aussi plus redoutable et plus orageux ; il donna aux cornédîens français la tragédie des Macchabées, Cependant , cooune il avait déjà beaucoup de réputation, et par conséquent beaucoup d'ennemis , prêts à siiïler l'ouvrage avant de Tavoir entendu, et à le déchirer ensuite malgré le succès , il prit un parti fort sage, celui de garder d'abord l'anonyme; Tenvie, qui n'était point avertie , ni par conséquent sur ses gardes , applaudit d'abord avec la foule des spectateurs , et peut» être leur donna le ton , dans l'espérance de pouvoir opposer un talent naissant et ignoré aux talens qui étaient déjà en possession de l'estime publique ; car l'envie , bientôt lasse de tout ce que le public encense , lui crée volontiers de nouvelles idoles , pour faire oublier, si elle le peut, les anciennes , à condition pourtant que les nouvelles idoles auront incessamment leur tour pour être mutilées, et même, s'il est possible, renversées et détruites. Les adversaires les plus acharnés de La Motte, très - éloignés de soupçonner le piège innocent qu'il leur tendait , trouvaient m tragédie si bien écrite, qu'ils la croyaient un ous^rage posthume de Racine } l'auteur jouit en secret, pendant quelques semainer, du jugement exquis de ces grands connaisseurs ; il fit mieux encore , quand il se vit bien assuré du succès , il fit répandre sourdement par quelques amis, qu'il éuit l'auteur des Macchabées (8) , et il eut la satisfaction d'entendre tourner en ridicule ceux qui lui attribuaient cette pièce , et qui n'avaient pas l'esprit de sentir à quel point il en était incapable. Enfin il se déclara ouvertement , et goûta pour lors un plaisir nouveau , celui de voir ses ennemis changer de langage. Les plus sots déchirèrent sans pudeur ce qu'ils avaient loué , les plus adroits se turent; les plus modérés , croyant faire un grand effort de justice , avouèrent que l'ouvrage avait en effet quelque mérite, mais un méritefort inférieur à celui qu'on y avait voulu trouver. Le docte et pesant Dacier, grand ennemi de La Motte pour l'amour des anciens qu'il n'a pourtant pas traités en amis dans ie% traductions, était un de ceux qui avaient le plus loué les Macchabées , et le plus courageusement soutenu que La Motte ne pouvait en être l'auteur. Eh bien ! lui dit quelqu'un , lorsque le secret fut dévoilé , cette tragédie que vous avez tant exaltée est pourtant de La Motte; qu*en dites-vous à présent? Eh /mais, répondit Dacier, il me semble qu^il jr a quelque chose. Il disait en ce' moment nrieux qu'il ne croyait peut-être , et mieux surtout qu'il n'avait dit dans le temps oii il donnait tant d'éloges k cet ouvrbge. Car si la tragédie des Macchabées est en effet estimable par quelques

deuils y la langueur de la versification , qu'on avait fi ridiculement comparée à celle de Racine , la faiblesse de la marche , de la plupart des caractères , et surtout des derniers actes , ont tellement ralenti les premiers applaudissemens donnes à cette pièce j qu'elle « presque entièrement disparu de la scène , oii elle s'était montrée d'abord avec tant d'avantage.

*I1 y eut 9 dans les représentations de cette tragédie, une singularité remarquable ; le r6le du feune Macchabée, à peine sorti de l'enfance , fut rempli avec succès par le fameux Baron , presque septuagénaire (9) ; la supériorité du jeu de cet acteur célèbre Ât presque évanouir une si étrange disparate ; ses talens opéraient le même prodige dans le rôle du Menteur, où il plaisait encore 4 soixante-quince ans , et lorsqu'il disait à son valet :

Tie ToU-tQ rien en moi qui sente IVcolier ?

le public, toujours tenté de rire à ce vers, se contenait par respect pour lui.

Encoaragé par le succès des Macchabées , La Motte donnu

bientôt après la tragédie de R(}nuilus{i6) ; mais pour cette fois il

était plus aguerri, et osa se montrer à découvert à la haine, qui

n'en fut pas plus heureuse dans ses attaques. Romulus eut encore

plus de succès, ou du moins plus de représentations que les

•Macchabées, Si cette tragédie a peu réussi dans ses reprises , il

faut en accuser le Brutus de Voltaire, qui l'a fait oublier , parce

' qu'avec un sujet à peu près du même genre , cette dernière pièce

a bien plus de force , de grandeur et d'e£fet , et surtout cette

magie de style , qui charme également les spectateurs et les

•lecteurs ^

La fortune Pitiés de Castro fut plus brillante encore que celle des Métcckabées et de Romulus; mais de plus elle a été constante •t durable , car elle s'est soutenue avec éclat jusqu'à nos jours. On a donné à cette tragédie , l'une des plus intéressantes qui soit au théâtre, un éloge que peu de pièces partageront avec elle ; c'est que presque tous ceux qui la virent dans sa nouveauté, ne purent se contenter de la voir une fois , effet bien naturel d'un ouvrage si touchant, où ce que les anciens ont appelé la pitié tragique , est porté à son comble , sans aucun mélange d'horreur qui rende ce sentiment cruel ou pénible. Dans Inès , Fâme du spectateur est profondément contristée ; mais la douleur qu'elle éprouve lui laisse une impression également forte et

■ Lorsque Voltaire eut donn<$ cette tragédie de Brutus, qui d*abord eut peu de succès , Foutenelle, qui en avait fait nne^sur le même sujet quanmic ans auparavant, lui cnn&eilla de renoncer à la tragédie, h laquelle il nVfaïc pas propre. Voltaire donna Zaïre Vannée suivante.

douce ; îâmau elle n'est déchirée arec cette violence qui fait détouraer les jetrx , et qui arrête ou qui sèche les larmes. On reproche néanmoins à cette pièée (11), ainsi qu'aux autres tragédies du même auteur, la faiblesse du style et du coloris' ; mais cette faibledse se fait presque oublier ptar^ plusieurs expressions de sentiment, vraies , simples et pénétrantes* ;>par le soin que Fauteur a eu de fisire toujours parler à ses acteurs , sinon le langage de l'éloquence , au moins celui de leur situation ; <par Tart enfin d'attacher ie spectateur à la situation même , sans qu'il ait le temps de penser à se rendre difficile sur la manière dent les détails en sont rendus : suffisamment préparé par le poète, pour suppléer de lui-^méme -à toute la vivacité de l'impression q[u'il n'en reçoit pas, il lui suffit de se sentir, si Ton peut parler ttinsi , doucement entraîné vers l'attendrissement et les larmes , et son cœtir achève le reste.

On s'imagine bien que le grand succès d*Inès produisit des critiqfues sans nombre. Il est toujours , comme Ton sait , des écrivaSûs prêts à prouver aux auteurs applaudis qu'ils ont eu tort de réussir; écHvains mécontens, pour l'ordinaire, de «'avoir pas eu ie même tort, et prompts à s'en venger sur ceux de lears 4?<mfi*ères qui n'otat pas auprès d'eux la triste recommandation de partager leur i6fortune. Mais, ce qui devrait sembler étrange , si on ne connaissait pas tous les secrets et toutes ' les ressources de la malignité humaine , les mêmes spectateurs <[ui avaient tant versé de larmes à la pièce de La Motte , ne se refusèrent pas la satisfaction d'accueillir aussi les satires qu'elle essuya. Le public s'en amusa un moment , conune il rit à Pourceaugrmc, après avoir- pleuré à Phèdre. €ar ce public , si avide du plaisir qu^l vient chercher aux spectacles, et quelquefois entraîné dans le premier instant par ce plaisir , ne songe plus^ quand il est de sang^froid , qu'à se diaputer à lui-même, ou plutôt à se reprc-^ cher sévèrement l'enthousiasme qu'il avait eu la simplicité de ressentir ; il sait gré an censeur qui vient lui dire comme le Mtsantiirope :

Quoi ! TOût «ret le front deutnirer cela bean?

' La Tersîficalion lAche et prosaïque de cette tragédie fit dire à une fenhne d^cspfit que Tàutear kttmit'fdit , cotenAe M.* Jourdain , dû la' prme sans le MOPoir.. Une antre femme trér-aioMible fit «ur cette t>ièce det coupleu fort piaitanf : La Motte j répondit par un couplet très-gai et lièi-galant sur le m^me air , qu'il loi chanta au sortir du spectacle.

'Dons ne citerons que ce Ters entre plusieurs' antres :

Ke de'sarouea point, Inès, que je tous aime.

Et cette réponse dlnés à son amant :

Que me promettre , helas I de ma .faible raison , ' Moi qui ne pois sans trouble entendre votre nom ?

Sa yanitë n*est point offensée de la méprise dont ofi lui fait honte , parce que cette méprise avait pour objet une supériorité de talent , qu'il est plus content encore de nier que d'a]lplaudir ; et il remercie intérieurement la satire qui , en frondant ses pre^ miers éloges, vient, pour ainsi dire, lui rendre ce qu'il avait payé, n est vrai que les satires S Inès eurent bientôt le juste sort qui est si ordinaire à cette malheureuse espèce d'écrits , mais qui ne dégoûtera ni d'en faire , ni d'en lire ; elles se précipitèrent les unes sur les autres dans l'oubli qui les attendait , et laissèrent surnager la pièce , à peine effleurée de leurs traits } le Français , dit très-bien l'abbé Dubos , ne méprise pas tout ce dont il rit. Mais cette multitude bénévole , toujours si clairvoyante sur les dangers de la vanité , n'était pas fâchée que La Motte vit l'éclat de sa gloire utilement tempéré par quelques momens salutaires de mortification; et les détracjteurs à* Inès faisaient à peu près la fonction de ces soldats romains qui , en suivant le charde triomphe de leur général , chantaient contre lui des couplets satiriques, que la populace était ravie d'entendre, même en criant vix^e le triomphateur. La Motte se trouva un jour dans un café , au milieu d'un essaim de ces bourdons littéraires qui déchiraient son ouvrage et ne connaissaient point l'auteur. Il les écouta tranquillement , et après un long silence, allons donc , dit-il à un ami qui l'accompagnait , allons nous ennuyer à la cinquantième représentation de cette mauvaise pièce. Et dans une autre circonstance oii quelqu'un lui parlait des nombreuses critiques qu'on avait faites de sa tragédie : il est vrai, répondit-il , qu'on Va beaucoup critiquée, meus en pleurant.

Pour abréger la liste des succès de notre académicien , noua ne parlerons point de quelques comédies qui furent aussi trèsbien reçues , entre autres le Magnifique , qui, joué supérieurement dans sa nouveauté par Dufresne , plaît encore aujourd'hui par la finesse des détails et l'agrément du style (12). Malgré le déchaînement que La Motte a essuyé de la part de la critique , nous sommes forcés de négliger dans son éloge quelques parcelles que nous aurions soin de recueillir , et peut-être d'enfler dans l'éloge de beaucoup d'autres.

Les auteurs dramatiques , dont la carrière est une espèce de guerre continuelle , ne peuvent , non plus que les généraux d'armée, espérer une fortune inaltérable et sans revers. La Motte donna , trois ans après Inès , une tragédie à* Œdipe , qui n'eut que quatre ou cinq représentations. Il fit ce même Œdipe en prose après l'avoir mis en vers ; et ce fut à cette occasion qu'il osa risquer son système , si ingénieusement soutenu et si vivement réfuté , sur les tragédies en prose (i3). Ses principales

V DE LA MOTTE. i3ty

raisons étaient , que des tragédies écrites de la sorte se rapprocheraient infiniment plus que les tragédies en vers , de la sim-f plicitë et de la vérité de la nature ; qu'un auteur tragique , délivré de la contrainte de la versification , serait obligé , pour dédommager les spectateurs de la poésie dont il les aurait privés , de mettre dans son ouvrage plus de mouvement et de vie ; qu'on ne lui permettrait plus une seule de ces scènes languissantes , qa'on essuie et qu'on pardonne par la seule crainte de rebuter les écrivains dramatiques , si on exigeait d'eux qu'ils fussent à chaque moment et saus relâche , intéressans et poètes tout à la fois ; qu'on avait cru d'abord de la comédie comme de la tragédie , qu'elle ne pouvait être qu'en vers ; mais que Molière , par les chefk-d'œuvre comiques qu'il avait osé écrire en prose , avait forcé le public à re/enir d'une prévention si contraire à son propre plaisir; qu'il en serait de même de la tragédie , si quel^ qa'on avait le courage de hasarder en ce genre des efforts heureux ; enfin , que la loi imposée aux poètes tragiques d'écrire en vers , peut écarter de cette carrière des génies rares , qui , ayant reçu de la nature, dans un degré supérieur, le talent de la tragédie, celui de disposer le sujet avec art, de l'intriguer avec intérêt , de le conduire avec chaleur, n'auraient pas au même degré le talent de la versification , ou même en seraient totalement privés. On répondait à La Motte , que la tragédie ne doit pas être la représentation exacte de la nature ; qu'une telle représentation exciserait souvent l'horreur et le dégoût, plutôt que la sensibilité et l'intérêt ; que le plaisir du spectateur consiste même en grande partie à sentir qu'il n^assiste qu'à une représentation , et non pas à la chose même; qu'il y a beaucoup moins d'inconvéniens à se rapprocher davantage de la nature dans la comédie , parce qu'on n'y a point à craindre , pomme dans la tragédie , l'efifet du sentiment pénible que produirait une représentation trop semblable â l'objet ; que le charme de la versification est même un moyen de détromper le spectateur , s'il était tenté de prendre l'action théâtrale pour la réalité ; que par cette douce magie l'émotion est tempérée au point oii elle le doit être pour cesser d'être importune , et pour n'être plus qu'agréable^ que d'ailleurs l'harmonie des vers est une source du plaisir que le spectateur goûte, ou qu'il es])ère , à la représentation des ouvrages tragiques, et qu'il ne faut point lui oterj qu'enfin la liberté d'écrire en prose ne rendrait pas les tragédies pins intéressantes , mais contribuerait seulement à multiplier les tragédies mauvaises ou médiocres ; et qu'au lieu de gagner par cette licence quelques bons ouvrages , on inonderait le théâtre d'une foule d'avortons indignes de l'occuper.

i3o ÉLOGE

Telles étaient les raisons qu^on apportait de part et d*autre ; raisons d'après lesquelles presque tous les gens de lettres ont prononcé en faveur des vers , quoique tant de versificateurs , qui dans leurs productions rimées se montrent si bien nés pour la prose^ paraissent intéressés à lui donner la préférence. La Motte, tenant d'une main ses ingénieuses dissertations contre les tragédies en vers , et n'ayant de l'autre que son malheureux Œdipe en prose pour appuyer par des exemples l'étrange nouveauté qu'il proposait, a eu le sort de ces avocats qui, après avoir plaidé avec beaucoup d'art une affaire litigieuse , perdent leur procès par la faiblesse des pièces justificatives qu'ils produisent en leur faveur (i4)* La question, ainsi décidée par le fait, semble l'avoir été sans appel ; et \e triste succès de notre académicien dans le genre qu'il osai| hasarder 9 a entraîné la proscription du genre qui , dès ce moment , a été regardé comme interdit k perpétuité pour ses successeurs. Il faut ajouter pourtant que l'arrêt rendu contre le projet de La Motte fut sans préjudice des épigramnUra que l'exécution valut encore k l'écrivain. On le compara au renard qui a la queue coupée , et qui conseille aux renards ses confrères de se débarrasser de la leur ; et cette foule de juges inexorables , aussi ardente pour les nouveautés que sévère pour ceux qui osent lui en offrir , voulut jouir tout à la fois , dans sa justice distributive , du plaisir de décrier en même temps le genre , la pièce et Fauteur.

Si La Motte ne fut pas accueilli dans ses assertions sur les tragédies en prose , il le fut encore moins dans ce qu'il écrivit contre les vers (i5). Le vice dominant de sa nouvelle hérésie sur ce sujet , c'est d'avoir cru que le mérite des pensées dispensait de celui de l'harmonie ; à peu près comme si l'on prétendait qu'il est indifférent d'exécuter un air de musique sur un instrument faux ou sur un instrument bien d'accord , et d'oublier la mesure en chantant , ou de l'observer avec scrupule. La Motte semble avoir voulu apprécier la poésie, comme le géomètre mesure les corps , en les dépouillant de toutes les qualités sensibles ; mais le géomètre qui en use ainsi fait son métier, et le poète qui veut l'imiter, fait tout le contraire du sien. Aussi les sophismes de cet intrépide novateur, espèce de sourd qui niait le sentiment de l'oreille , n'ont dégoûté de la versification , ni les bons poëtes , ni même les mauvais. Zenon niait l'existence du mouvement, Platon se promena devant lui; Zenon continua de dogmatiser, et Platon de se promener sans lui répondre.

La Motte fut encore moins heureux dans son Iliade que dans ses paradoxes anti-poétiques. Il écrivit , comme l'on sait, contre Homère , mais ce ne fut pas son plus grand tort ; ce fut de le

DE LA MOTTE. i3i

traduire en vers français (16). Il avait attaqué le sujet, la marche et Tensemble de V Iliade avec beaucoup d'esprit, souvent même avec beaucoup de raison et de goût; il ne rendit pas assez de justice aux beautés sublimes qui assurent à ce poëme le suffrage de tous les siècles ; il sut encore moins faire passer ces beautés dans sa traduction ; il substitua un squelette décharné au prétendu monstre qu'il avait voulu combattre ; il avait su faire rire le public aux dépens de ses adversaires , il leur prêta le flanc en travestissant maladroitement l'objet de leur culte , admirable eu effet à tant d égards \ la diversion puissante qu'il leur facilita par cette faute, fît presque oublier tous ses avantages ; et VIliadt; en vers français consola madame Dacier , que la réponse de La Motte à ses critiques avait rendue ridicule. Cette réponse charmante , pleine de sel et de grâce , offrait partout le contraste le plus piquant avec les raisonnemens puérils, l'enthousiasme pédanlesque , et les invectives grossières de cette femme savante , qui n'attaquait son adversaire qu'avec de l'érudition et du fiel , et à qui il n'opposait que de la logique et de la gaieté. Atcibiade , avait dit madame Dacier, donna un grand soufflet à un rhéteuh qui n* avait point les ouvrages d* Homère ; que Jerait^il aujour^ (fhui à un rhéteur qui lui lirait /Iliade de La Motte ? Heureusement, répondit le paisible philosophe , quand je récitais à madame Dacier un des chants de mon Iliade , elle ne se souvint pas de ce trait d'histoire. Il comparait les injures dont elle l'acablait , à ces charmantes particules grecques qui ne signifient rien , mais qui ne laissent pas , à ce qu'on dit , de soutenir et borner les vers d'Homère. Il ajoutait qoe ces injures avaient toute la simplicité des temps héroïques , et toute F énergie de celle que se prodiguent les héros de /'Iliade. Aussi disait-on que madame Dacier traitait son adversaire à la grecque, et que son adversaire en usait avec elle à la française. Mais La Motte , si attaché par goût à la prose , aurait dû dans cette dispute s'en tenir h la sienne; il eut le malheur d'appeler à son secours cette poésie qu'il avait tant décriée , et qui , comme par représailles , l'abandonna plus que jamais dans ce moment critique. Il res-^ sembla à un général habile , mais imprudent, qui, faisant avec avantage une guerre savante de campemens et de manœuvres , voudrait ajouter à ses succès celui d'une action décisive en bataille rangée , et perdrait par sa défaite tout le fruit et tout rhonneur de sa campagne.

Ses fables y qui parurent quelques années après son ttiade 5 n'essuyèrent guère moins de critiques (17). On y a loué l'invention des sujets ,"la justesse et souvent la finesse de la moralité. On a prétendu que La Fontaine même n'avait pas ce mérite

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autant que La Motte; mais le grand, le vrai mérite d'une fable , c'est Vart de ta narrer et de V écrire, et voilà oii La Fontaine est inimitaBle. Dans ses fables, les beautés semblent être échappées au poète sans qu'il y songe , et presque sans qu'il le sache ; dans celles d^ La Motte , les beautés , car pourquoi dissimuler qu'il s'y en trouve de plus d'un ^enre ? ont presque toujours un air pensé, qui décèle le soin et la recherche. On peut juger de la différence des deux écrivains par celle même de leurs fautes , comme l'observait de Mairan , qui , malgré l'anathëme lancé par tant de poètes contre la géométrie , prenait quelquefois la liberté de raisonner avec finesse et avec justesse sur les ouvrages de goût ; toutes les fautes de La Fontaine , disait-il , sont en négîigenee , toutes celles de La Motte en affec-talion. Il est pourtant arrivé à des hommes de beaucoup d'esprit de s'y méprendre. Un illustre écrivain fit tomber dans ce piège toute la Société du Temple, en lui récitant une fable qu'il donna pour être de La Fontaine , et qui fut reçue avec transport. Messieurs , leur dit-il, quand ils furent bien las d'applaudir, la fable est de La Motte. Malgré les défauts de ce dernier, jetons un moment les yeux sur cette multitude de fables imprimées depuis quarante ans, et dont les auteurs ont voulu se glisser entre La Fontaine et lui , car ils sont tous asses modestes pour ne pas disputer la première place à La Fontaine : et sans 6ter à leurs ouvrages ce qu'ils peuvent avoir d'estimable, osons demander au public quel est celui qui a déplacé La Motte. Ajoutons cependant que la plupart de ces écrivains ont laissé La Motte bien loin derrière eux, non dans leurs fables, mais ce qui est plus aisé, dans leurs préfaces, sans compter la décision irréfragable d'une nuée de journaux en leur faveur. Nous ne parlons ici que des fabulistes qui jusqu'à présent se sont montrés au jour. Il en est un que le public désire ardemment d'y voir paraître ; les applaudissemens qu'il a si souvent reçus dans les séances de l'Académie, sont le gage de ceux que ses lecteurs lui préparent. On peut , d'après une règle aussi sûre que facile , apprécier le mérite poétique de La Motte. Veut-on savoir si des vers sont bons? qu'on se demande si on voudrait les retenir quand on les a lus ; malheur à ceux qui ne soutiendraient pas la question ! On sait par cœur , même sans les chanter , plusieurs morceaux des opéras de notre académicien ; on cite avec éloge plusieurs de w% fables , on en sait plusieurs vers , quelques uns même ont fait proverbe ,

n vaut mîeoz plaire que lerrir. ....

' L*ennui naquit un jour de raniformitë

La haine veille, et Tamitit^ s*endort

DE LA MOTTE. i33

«l beaucoup d'autres que nous pourrions y joindre ; on cite enfin quelques stances de ses odes , genre de poésies oii sans Rousseau nous aurions ^si peu k citer, et tant à oublier. Concluons que si La Motte n'est pas un grand poète , c'est du moins un poëte dont on a retenu des vers ; et demandons qu'on nous en dise un seal de tant de rimeurs qui le décrient.

On lui a reproché ses paradoxes sur la poésie , sur les tragé** dîes en prose, sur l'ode, sur la fable ^, sur le poème épique. Il était pourtant assez naturel qu'il soutint ces paradoxes. Il voulait faire des vers , et sentait que la nature ne l'avait pas fait poète ; il voulait faire des odes , et sentait qu'il avait plus de logique que de chaleur, plus de raison que d'enthousiasme ; il voulait faire des tragédies , et se voyait à une distance immense de Corneille et de Racine ; enfin il voulait faire des fables , et sentait que son esprit , dont le caractère était la finesse, essaierait en vain d'attraper la naïveté charmante de La Fontaine : que lui restait-il donc à faire ? de soutenir , avec tout l'art dont il était capable , que rharmoni'e et les images n'étaient point nécessaires à la poésie , la chaleur et F enthousiasme à l'ode , la versification à la tragédie , et la nawetéklsi fable. La Motte s'est fait une poétique d'après ses talens , comme tant de gens se font une morale suivant leurs intérêts. Ne croyons point à ses opinions ; mais pardonnons-lui de les avoir soutenues : il n'est guère d'écrivain qui n'ait cherché comme lui à rabaisser le genre de mérite qu'il sentait lui avoir été refusé par la nature. Un a^uteur peu correct, et paresseux de repasser la lime sur ses productions , fera l'éloge de la négligence du style , il appellera yâci& une poésie Idche et traînante ; celui qui pense peu mettra tout le mérite dans la diction ; celui qui écrit ou qui croit écrire avec chaleur, expression dont on abuse tant aujourd'hui, donnera le prix k cette chaleur, vraie ou fausse, sur la raison et la justesse ; le public laissera l'amour-propre de chaque écrivain faire son plaidoyer, rira de leurs efforts, non de génie, mais de raisonnement, pour hausser leur place , et finira par mettre chacun à la sienne. Si les vers de La Motte ne sont pas des chefs-d'œuvre de poésie , ses écrits en prose peuvent être regardés comme des modèles de style (i$. Ses discours académiques ominr^nt surtout les plus grands applaudissemens. Il est vrai qu'ils en ont été redevables , non-seulement à leur mérite réel , mais à un autre talent de l'auteur, qu'il serait injuste de passer sous silence (19). Personne ne lisait, ou plutôt ne récrit, car on sait qu'il était aveugle , d'une manière plus séduisante et plus magique ; glissant rapidement et à petit bruit sur les endroits faibles ; appuyant avec intelligence , quoique sans affectation , sur les traits les plus

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heureux ; mettaut enfin dans sa lecture celte espèce de ponctuation délicate , qui fait sentir les différens genres de mérite par des inflexions aussi fines que varices ; mais surtout évitant ^veç le plus grand soin cette emphase qui révolte l'auditeur en voulant forcer son suffrage , et qui manque son efiet en cherchant à l'augmenter.

La Motte avait un espnt si propre à se plier à tout , qu'il était même théologien quand il le voulait (20). Il a fait jusqu'à des mandemens d'évéques , à qui, comme de raison, il a bien gardé le secret, et qui ont encore eu plus de soin de le lui garder ; mais sa touche et sa manière le décelaient malgré lui. Nous dirons ici, en passant, qu'il a été de même l'auteur tacite de plusieurs autres écrits que ses ennemis auraient déchirés, s'ils en avaient connu le véritahie père, mais dont le père adoptif et putatif recevait leurs précieux honunages. La Motte aurait pu leur répondre,^ comme cette tête qu'un artiste avait fait passer au travers d'un tahleau , et que les suprêmes juges en peinture trouvaient très-peu ressemblante : messieurs , c'est moi-même, H racontait à cette occasion qu'un de ces malheureux écrivains , qui font trafic d'éloges et de satires, un de ces hommes condamnés à vivre des grossièretés périodiques qu'ils imprimaient contre lui , 'avait eu la maladroite équité de louer beaucoup un écrit dont il ne le croyait pas l'auteur ; et que détrompé bientôt d'une méprise si cruelle , il n'avait pu s'empêcher de s'écrier avec la bassesse la plus naïve : ah ! si je V avais su plus tôt ! exclamation qui a été renouvelée plus d'une fois dans des cas semblables, par des hommes dignes de la répéter.

Ce malheureux genre de satire, dont notre académicien avait été si souvent l'objet , est presque le seul oii il, ne se soit point exercé ; la douceur et l'honnêteté de son caractère lui interdirent constamment cette ressource banale et odieuse dç la médiocrité |alouse. n n'aurait pourtant tenu qu'à lui de se la ménager avec avantage. On peut voir , par la réponse pleine de sel qu'il a faite k une critique injurieuse de son Ballet des Arts , qu'il aurait très-bien réussi , s'il l'avait voulu , dans ce genre facile et méprisable. La critique à laquelle il répondait était de Le Noble , qui , décrié di^s la littérature par ses détestables rapsodies, et flétri par la justice dans une aflaire criminelle, aurait eu tant de raisons de se tenir dans le silence , si l'expérience ne prouvait que l'impudence est le misérable asile des écrivains les plus faits pour se taire. La Motte , en Ipi infligeant la punition qu'il méritait , et en se vengeant cette seule fois de sa vie , imita sur ce point le bon La Fontaine, qui ne fut, comme lui, méchaut qu'un seul jour , pour se venger de Lulljr. Il fut même plus mo-

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derë que La Foutaioe , dont la colère momentanée , semblable à celle d'un en£ant qui se décharge sur tout ce qu'elle rencontre y avait mêlé dans sa querelle Thonnéte et paisible Qninault , dont il n'avait point k se plaindre (21), Les traits de La Motte , dii;jgés par une main plus sage , ne percèrent que le seul malbeureux qaî avait eu la bassesse et la sottise de l'outrager; tant d'adversaires , plus ou moins dignes de ses coups, et qui josqu^alors f avaient provoqué sans réponse , apprirent en ce moment que , s'il les avait épargnés, ce n'était pas par impuissance , et durent sentir combien la représaille était à craindre pour eux. Mais content de ce seul essai de ses forces dans le genre satirique , il fît beaucoup mieux que. d'y réussir, il s'en abstint. Il résista même presque toujours à la démangeaison ai naturelle de re** pousser la critique. Il pensait avec raison qu'un silence noble est l'arme la plus efficace qu'on puisse oj^ser aux traits de l'envie ; pour un ou deux écrivains célèbres qui ont immolé avec succès leurs détracteurs à la risée publique , combien en est^-il qui se sont dégradés en se mesurant avec eux ? Il faut , ou que le lion laisse bourdonner la guêpe , ou qu'il ne la fasse taire qu'en l'écrasant. Le poëte Gacon (2a) , dont on peut dire , en parodiant deux vers de Racine ,

£t ton nom paridtra dans la race fotare ,

Aux plos vUs rimailleurs noe csaelle injnre , , *

harcelait notre patient académicien par de misérables épigrammes , dans l'espérance de le forcer à une réponse qu'il ne pouvait arracher ; las en£n de répandre son fiel en pure perte : f^ous n^jr gagnerez rien , dit-il à celui qu'il provoquait , je vais donner une brochure qui aura pour titre : Réplique au silence de M. de La Motte, On ne fera peut-être jamais à aucune satire on^éponse plus mortifiante que celle de Fontenelle à un auteur qui , ayant besoin de lui , venait s'accuser humblement de l'avoir outragé dans une brochure : Monsieur , lui dit le philosophe, vous me l'apprenez. Cette réponse en rappelle une autre du même Fontenelle à La Motte : celui-ci, jeune encore, peu versé dans la connaissance des hommes, et surtout des hommes k talens , disait au philosophe , qu'il croyait avoir pour amis tous les gens de lettres. Si cela était ^ répondit Fontenelle, ce serait un terrible préjugé contre vous ; mais vous leur faites trop d'honneur , et vous ne vous en faites pas assez. S. Jean disait aux chrétiens : Enfans , aimez ^ vous les uns les autres , qui malheureusement n'en ont rien fait. La Motte , quand il eut enfin reconnu par lui-même toute l'injustice de la rivalité , répétait souvent aux artistes en tout genre , qui n'en ont rien fait

non plus , cette sage et inutile maxime : et comme on a défini 1 * hypocrisie Mrt hommage que le vice rend à la vertu, il définissait la jalousie un hommage maladroit que rinferiorité rend au mérite (23).

Cependant , si la réputation dont il jouissait lui ayait fait des jaloui, l'aménité de son caractère lui avait fait aussi un grand nombre de partisans. Personne n'applaudissait plus sincèrement que lui aux succès de ses rivaux même ; personne n'encourageaitles talens naissans avec plus de zèle et d'intérêt ; personne ne louait avec une satisfaction plus vraie les bons ouvrages ; s*il y remarquait des fautes , ce n'était pas pour jouir de la gloire si facile d'af&iger la vanité d'autrui ; c'était avec ce sentiment , si ignoré des critiques, et si rare même chez les simples lecteurs , que quand il rencontrait des taches , il était fôché de les trouver (24)* Aussi disait-on de lui, que justesse et justice étaient sa devise. Il montra bien ces deux qualités , lorsqu'il approuva , comme censeur, la première tragédie de Voltaire ; car il n'hésita point à dire dans son approbation, que cet owrage promettait au théâtre un digne successeur de Corneille et de Racine, Il n'a pas assez vécu pour savoir à quel point il disait vrai ; mais fl n'y en a que plus de mérite à avoir deviné si juste , et plus de noblesse à l'avoir prédit.

Il sien fallait bien qu'on usât avec lui des mêmes ménagemens qVil se prescrivait à l'égard des autres ; loin de s'en plaindre , il savait mettre a profit toute la dureté qu'on se permettait à son égard. Quand un tmteur, dit-il dans une.de ses préfaces , sait gré à ses amis de V avertir de ses fautes , la vé^ rite quil cherche ne lui échappe pas. Plus elle est mortifiante , plus les hommes sont contens de la dire, pourvu quelle ne leur laisse rien à craindre. Aussi presque tout le monde , ou par amitié , ou sous prétexte d'.amitié, est en possession de mefidre essujrer les choses les plus dures pour V amour-propre. Tout de-^ vient madame D acier pour moi. C'est un secours que je me suis procuré pour me mettre en état de mieux faire. Il opposait cette douceur inaltérable , non-seulement aux injures littéraires , mais aux plus cruels outrages. Un jeune homme , à qui par mégarde il marcha sur le pied dans une foule , lui ayant donné un soufflet , monsieur, lui dit-il , vous allez être bien fâché , je suis aveugle. Il souffrait avec la même patience les infirmités douloureuses dont il était accablé , et dans lesquelles il termina sa vie le 26 décembre , en remplissant fidèlement tous ses devoirs, et en regardant la mort comme le terme heureux de ses maux (25).

Tandis que les prétendus amis de La Motte lui faisaient sentir

DE LA MOTTE. i37

un peu amèrement toute la rigueur de leur zële pour la perfection de ses ourrages , il avait aussi quelques amis yrais et hon-« nétes , qui savaient joindre k l'intérêt qu'ils marquaient pour ta gloire Y les égards qu'il méritait et qu'il ne demandait pas. L'amitié dont il fut lié avec Fontenelle est digne surtout d'être proposée pour modèle ani gens de lettres. Cette amitié ne se démentit jamais , et fait l'élc^e de l'un et de l'autre-. Fontenelle a même dit plusieurs fois , que le plus beau trait de sa vie était de n'avoir pas été jaloux de La Motte. Ils s'éclairaient et se dirigeaient mutuellement , soit dans leurs ouvrages , soit dans leur conduite ; et ce fut par le conseil de La Motte que Fontenelle eut à la fois le courage et la prudence de ne pas répondre à un jésuite , censeur amer de son Histoire des Oracles. Le critiqne , très-fin raisonneur , avait prétendu , on ne sait pourquoi, que Fauteur de cette histoire avait porté atteinte au christianisme , en démontrant que les prédictions du paganisme étaient des impostures : Fontenelle , bien tenté de terrasser son adversaire par la facilité qu'il y trouvait , fut retenu par les avis prudens de La Motte; cet ami lui fit craindre de s'aliéner :par sa réponse une société qui s'appelait /idj^ion, quand on avait affaire au dernier de ses membres. Persuadé et retenu par ce sage conseil , Fontenelle se contenta d'écrire à un journaliste , qui le pressait de répliquer» une lettre ou il fait en deux lignes à son adversaire une réponse qui perdrait à être délayée dans plus de paroles. Je laisserai mon censeur, dit-il , jouir en paix de son triomphe ; je consens que k diable ait été prophète , puisque le jésuite le veut , et qu il croit cela plus orthodoxe (a6).

La convenance du caractère , du genre d'esprit et des prindpes y avait formé entre nos deux académiciens l'intime et fidèle liaison qui fait tant d'honneur à leur mémoire. Mais peut-être serait-il assez intéressant d'examiner en quoi ces deux hommeâ si semblables entre eux à plusieurs égards différaient à d'autres dans leurs écrits. Tous deux pleins de justesse , de lumières et de raison , se montrent partout supérieurs aux préjugés , soit philosophiques , soit littéraires ; tous deux les combattent avec la timidité modeste dont le sage a toujours soin de se couvrir en attaquant les opinions reçues ; timidité que leurs ennemis appelaient douceur hypocrite , parce que la haine donne à la prudence le nom d'astuce , et à la finesse celui de fausseté. Tous deux ont porté trop loin leur révolte décidée , quoique douce en apparence , contre les dieux et les lois du Parnasse ; mais la liberté des opinions de La Motte semblait tenir pins intimement â l'intérêt personnel qu'il avait de les soutenir , et la liberté des opinions de Fontenelle à l'intérêt général , peut-être quelquefois

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mal entendu , qu'il prenait au progrès de la raison dans tous les genres. Tous deux ont mis dans leurs écrits cette méthode si satisfaisante pour les esprits justes , et cette finesse si piquante pour les juges délicats; mab la finesse de La Motte est plus développée, celle de Fontenelle laisse plus k deviner k son lecteur. La Motte, sans jamais en trop dire , n'oublie rien de ce que son sujet lui présente , met habilement tout en œuvre , et semble craindre de perdre par des réticences trop subtiles quelqu'un de ses avantages} Fontenelle , san» jamais être obscur, excepté pour ceux qui ne méritent pas même qu'on soit clair , se ménage à la fois et le plaisir de sous - entendre , et celui d'espérer qu'il sera pleinement entendu par ceux qui en sont dignes. Tous deux peu sensibles aux charmes de la poésie et à la magie de la versification , ont cependant quelquefois été poètes à forced'esprit , mais La Motte un peu plus souvent que Fontenelle, quoique La Motte eût fréquemment le double dé^nt de la faiblesse et de la dureté, et que Fontenelle eût seulement celui de la faiblesse ; c'est que Fontenelle , dans ses vers , est presque toujours sans vie , et que La Motte a mis quelquefois dans les siens de l'âme et de l'ititéf et. L'un et l'autre furent couronnés avec éclat au Théâtre lyrique ; niais Fontenelle fut malheureux au Théâtre-Français, parce qu'il était absolument dépourvu de cette sensibilité indispensable pour un poëte tragique , et dont la nature avait donné quelques étincelles à La Motte. On peut assurer , par exemple , que Fontenelle n'aurait jamais trouvé ce trait sublime à Inès de Castro , qui se voyant empoisonnée , et sentant les atteintes de la mort, s'écrie : Éloignez mes enfans. On peut même croire que Fontenelle n'aurait pas trouvé non plus ce trait charmant d'une des fables de La Motte , oii le poëte , en parlant de deux oiseaux amoureux , peint leur passion mutuelle par cette expression de sentiment si vraie et si douce :

Parmi lous les oiseaux du monde Us se choisissaient tous les jours.

.Fontenelle et La Motte ont écrit en prose avec beaucoup de clarté , d'élégance , de simplicité même , mais La Motte avec une simplicité plus naturelle , et Fontenelle avec une simplicité plus étudiéç; car la simplicité peut l'être, et dès lors elle devient manière et cesse d'être modèle. Ce qui fait que la simplicité de Fontenelle est maniérée ( 27 ) , c'est que pour présenter sous une forme plus simple , ou des idées fines , ou même des idées grandes, il tombe quelquefois dans l'écueil dangereux de la familiarité du style , qui contraste et qui tranche avec la délicatesse ou la grandeur de sa pensée ; disparate d'autant plus sen-

sible, qu'elle parait affectée par l'auteur : au lieu que la familiarité de La Motte y car il y descend aussi quelquefois , est plus sage , plus mesurée , plus assortie à son sujet , et ^lus au niveau des choses dont il parle. Fontenelle fut supérieur par une étude de connaissances , qu'il a eu l'art de faire servir k l'ornement de ces écrits , qui rend sa philosophie plus intéressante , plus instructive j plus digne d'être retenue et citée ; mais La Motte fait sentir à son lecteur, que pour être aussi riche et aussi bon k citer que son ami y il ne lui a manqué , comme l'a dit Fontenelle même , que des jeux et de V étude. L'un et l'autre avaient reçu de !a nature une flexibilité d'esprit qui les rendait propres k plusieurs genres d'écrire ; mais ils eurent ou l'imprudence ou la vanité secrète d'en essayer un trop grand nombre , et de se persuader que l'esprit peut toujours remplacer le talent ou le génie ; ils affaiblirent leur réputation en voulant trop l'étendre ; mais Fontenelle a solidement assuré sa gloire par son immortelle Histoire de F Académie des Sciences, et surtout par ces éloges si intéressans , plein d'une raison si fine et si profonde , qui font aimer et respecter les lettres , qui inspirent aux génies naisfans la plus noble émulation , et qui feront passer le nom de l'auteur à la postérité avec celui de la compagnie célèbre dont il a été le digne organe , et des grands hommes dont il s'est rendu l'égal eq devenant leur panégyriste. Enfin Fontenelle et La Motte sont tous deux pour les jeunes auteurs des écrivains dangereux ; La Motte par ses paradoxes , Fontenelle par les défauts séduisans de son style ; ipais tous deux doivent être placés avec distinction entre les écrivains philosophes , par les vues toujours ingénieuses et quelquefois utiles qu'ils ont répandues sur les différens objets de la littérature. Ils ont été pour le bon goût ce que Descartes a été pour la philosophie ; conmie Descartes ils ont erré sur plusieurs points essentiels ; mais c«mme Descartes , ils nous ont du moins appris à n'être point la dupe de l'autorité , et k secouer le joug de cette superstition pusillanime , presque aussi commune dans les lettres que dans la religion , et d'autant plus humiliante pour la raison humaine y qne la superstition religieuse n'attaque guère que les esprits faibles y et que la superstition littéraire a plus d'une fois séduit des hommes éclairés.

Pour achever le parallèle de ces deux hommes célèbres , il ne sera pas inutile , après les avoir montrés dans leurs ouvrages , ou dans la société de leurs semblables , de les peindre tels qu'ils étaient dans la société commune, et surtout au milieu des deux classes de cette société , qui exigent le plus de ménagemens et 4e soins pour ue pas leur déplaire y la classe quelquefois redou-

ijo ÉLOGE

table des grands , et la classe toujours épineuse des sots , si abondanunent répandue dans toutes les autres (a8). Fontenelle et La Motte , toujours mesurés , et par conséquent toujours nobles avec les grands , toujours sur leurs gardes avec eux sans jamais le paraître , ne leur montrant d'esprit que ce qu'il en fallait pour leur plaire , et jamais pour gêner leur amour^ropre, se, sauvaient , comme dit Montaigne , de subir de leur part la tyrannie effectueUe , par le soin qu'ils avaient de ne leur point faire éprouver la tyrannie parUhre, Ils allaient cependant quel* quefois dans cette société , comme dans leur style , jusqu'à une espèce de familiarité ; mais avec cette difiPérence , que la familiarité de La Motte éta^t plus réservée et plus respectueuse , et celle de son ami plus aisée et plus libre , quoique toujours assez circonspecte pour qu'on ne fût jamais ten^é d'en abuser. Leur conduite avec les sots était encore plus raisonnée , plus sage , et d'autant plus attentive , qu'ils savaient trop bien que cette espèce d'hommes , intérieurement et profondément jalouse de l'éclat des talens qui les humilie , ne pardonne aux hommes supérieurs qu'à proportion de l'indulgence qu'elle éprouve » et du soin même qu'ils ont de lui cacher cette indulgence. Fontenelle et La Motte , lorsqu'ils se trouvaient dans des sociétés peu faites pour eux , n'avaient ni la distraction ni le dédain que la conversation pouvait mériter ; ils laissaient aux prétentions de la sottise en tout genre la plus libre carrière , et la plus grande facilité de se montrer avec confiance , sans lui faire jamais craindre d'être réprimée, sans lui faire même soupçonner qu'ils la jugeassent. Mais Fontenelle , toujours peu pressé de parler , même avec ses pareils , se contentait d'écouter ceux qui n'étaient pas dignes de l'entendre , et songeait seulement à leur montrer une apparence d'approbation , qui les empêchât de prendre son silence pour du mépris ou de l'ennui ; La Motte , plus complaisant encore , ou même plus philosophe , se souvenant de ce proverbe espagnol , quil n*jr a point de sot de qui le sage ne puisse apprendre quelque chose , s'appliquait k chercher dans les hommes les plus dépourvus d'esprit , le coté favorable par lequel il pouvait les saisir , soit pour sa propre instruction , soit pour la consolation de leur vanité ; il les mettait sur ce qu'ils avaient le mieux vu , sur ce qu'ils savaient le mieux , et leur procurait sans affectation le plaisir d'étaler au dehors le peu de bien qu'ils possédaient ; il en tirait le double avantage , et de ne s'ennuyer jamais avec eux , et surtout de les rendre heureux , au-delà de leurs espérances ; s'ils sortaient contens d'aVec Fontenelle , ils sortaient enchantés d'avec La Motte , flattés que le premier leur eût trouvé de l'esprit , mais ravis de s'en être

DE LA MOTTE. i4i

trouTe bien plus qu*au second. Puisse cet exemple de charité philosophique servir de leçon à ces hommes d'esprit durs et i ntraitables , dont l'orgueil intolérant repousse les sots avec une morgue humiliante, qui en les éclairant inhumainement sur ce qu'ils sont , leur laisse toujours asses de génie pour chercher et trouver le moyen de se venger !

NOTES

(f) i^UELQUE estime qu'il eût pour une profession si libre et si noble, il en fut dégoûté par la même raison qui a rebuté tant a'autres gens de lettres par l'aridité des études que cette profession exige ^ il se sentait d'ailleurs appelé à une autre gloire que celle de servir le plus souvent d'organe à l'intérêt ou à la méchanceté des hommes/ sous prétexte d'être celui de l'innocence et de l'équité. U , ne pouvait enfin se dissimuler que la plupart des plaidoyers dont les voûtes du palais retentissent, très-intéressans pour les parties , médiocrement pour les juges, et très-peu pour tout ce qui n'est ni l'un ni l'autre , ne franchissent guère le cercle étroit où on les débite ^ à peine s'en échappe-t-il un petit nombre, que l'éloquence de Forateur arrache , pour ainsi dire, k cette enceiote , et n'y arrache même que pour quelques momens; tandb que l'homme de lettres est au contraire , si nous pouvons parler de la sorte, un écrivain cosmopolite • fait pour tous les temps et pour tous les lieux. Un ancien philosophe, peu favorable à la royauté, prétendait, sans doute dans un moment de mau* Taise humeur, qu'il y avait loin du meilleur des rois au meilleur des hommes. La Motte était persuadé, nous ne décidons pas si c'était avec raison, qu'il y avait presque aussi loin, sinon pour le mérite, au moins pour la célébrité, du premier des avocats au premier des gens de lettres^ il eût sans doute applaudi à ces vers si connus de la Métromanie i

L'aTOcat m peat-il égaler an poète ?

De ce dernier la gloire est darable et parfaite ; Il yit long-tempa après qae l'autre a dispara , Scarron même l'emporte aujourd'hui sur Paira.

Une des raisons, disait encore La Motte, qui, parmi beaucoup d'autres, m'a dégoûté du barreau, c'est la réponse qu'un célèbre avocat de mon temps fit un jour en ma présence au premier président de Lamoignon. Ce magistrat lui demandait pourquoi il se chargeait si souvent de causes détestables : C*eet , répoudit-il , quej *en ai trop perdu de bonnet, et trop gagné de mauvaises.

(2) Il donna cette pièce en 1693, à l'âge de vingt-un ans. Elle avait pour titre : les Originaux ou Vltalien ; c'était une pièce moitié italienne , moitié française , en trois actes , avec un prologue et un diver-

i4î NOTES SUR L'ÉLOGE

tissement. Mais ni cette réunion des deux thé&tres, nila musique» ni la danse, ne purent sauver la pièce du naufrage.

(5) On dit que cet artiste, étant encore maître de musique delà cathédrale de Pans, dans le temps ob il faisait cet opéta , s^endormît pendant les vêpres , et dans son sommeil rêva de V Europe galante , dont il était fort occupé. Le sous-chantre étant venu lui annoncer , suivant Fusage, le verset d'une antienne, il se réveilla en sursaut , et chanta l'air du quatrième acte : Fivir, vivirgran Sultana.

(4) Je demanderai grâce ici pouv une observation purement grammaticale ou orthographique, sur la manière dont j'ai écrit certains mots dans cet éloge et dans plusieurs autres. J'écris au pluriel opértu } et non pas opéru , malgré la décision de l'Académie Française dans son dictionnaire ', parce qu'il me semble qu'au pluriel la dernière syllabe de ce mot est longue , et non pas brève comme au singulier. Je crois, parla même raison, qu'on doit écrire au pluriel num^roj, et non pas numéro ; ce dernier mot , quoique tout latin , étant devenu français par l'usage. On voit dans la huitième réflexion de Despréaux sur Longin , qu'il n'était pas éloigné de penser qu^on dût écrire opéras au pluriel , ainsi que factums et totons , qyoique son antagoniste Perrault lui eût reproché cette orthographe comme une faute grossière.

Pécris aussi chef s-d'' œuvre au pluriel , et non pas chef-d'œupres quoique l'Académie Técrive de cette dernière manière, et qu'un de nos meilleurs poètes ait dit chef-d^ œuvres immortels ; j'écrirais de même des arcs-en'ciel au pluriel , et non pas, avec le dictionnaire de TAcadémie, des arc" en- ciels. Je ne sais si l'usage est aussi conforme qu'on le prétend à l'orthographe de l'Académie , mab il me semble que la raison autorise la mienne.

Je désirerais, pour rendre cette remarque plus utile, pouvoir joindre ici la liste des mots composés qui doivent se décliner ou ne pas se décliner au pluriel. Mais cette discussion exigerait trop de détails , d'autant qu'il est plusieurs de ces mots sur lesquels ni l'usage , ni TAcadémie n'ont encore rien décidé. Un seul peut-être , le porie^dieu , que l'usage a consacré, quelque singulier qu'il paraisse, est évidemment indéclinable j car il serait ridicule d'écrire ou des portes-dieu ou des porte-dieux. Je dirai donc seulement qu'il me paraîtrait raisonnable, 1°. dans les mots composés de deux substantifs, comme chefs-d^ œuvre , arcs-en-ciel , hôtels- dieu , etc., de décliner le premier substantif seulement : a**, dans les mots composés d'un substantif et d'un adjectif, comme arcs-boutans, de décliner l'un et l'autre, ainsi que l'usage l'a établi pour le moi gentils- hommes : 3°. dans ceux qui sont composés d'un verbe et d'un substantif, comme porte-mouchettes, de décliner le substantif : 4*- enfin dans ceux qui sont composés d'un adverbe et d'un substantif, comme hors-d œuvre , de laisser le substantif indéclinable. «

Je sais que sur quelques uns de ces points je m'écarte de l'illustre compagnie, dont je dois, en qualité de secrétaire , faire connaître les

' Cette décision sera reformée daoi l^édiiion prochaine.

DE LA MOTTE. i43

décisions au public ; mais le rapporteur qui signe un arrêt n*esl pas obligé d^élre de l'aris des juges. En voilà assez sur ce sujet , sur lequel même je crains d'en avoir trop dit ici.

(5) A Toccasion de ces réfljekions , que nous prions de reKre , nous traoscriroffis ici le passage snivanl des Parallèles de Charles Perrault, «r Quand Quinault , dit-il , vint Si faire des opéras, un certain nombre de personnes de beaucoup d'esprit et d'un mérite distingué, se mirent en létc de les trouver mauvais , et de les faire trouver tels par tout le monde. Un jour qu'ils soupaient avec LuUy , ils n'omirent rien pour le dégoûter de la poésie de Quinault ; mais comme ils avaient affaire à un bomme fin et éclairé , leurs stratagèmes ne firent que blanchir.

» Un des convives m'ayant rendu compte de cette conversation , je lui demandai ce que ces messieurs trouvaient tant k reprendre dans les opéras de Quinault. Us trouvent , me dit-il , que les pensées ne sont pas assez recherchées ; que les expressions dont il se sert sont trop communes et trop ordinaires , et enfin que son style ne consiste que dans un certain nombre de paroles qui reviennent toujours. Je ne suis pas étonné , lui répondis-je, que ces messieurs , qui ne sapent ce que c'est que musique >, parlent de la sorte ; mais vous , monsieur , qui la savez parfaitement , et qui en connaissez toutes les finesses , ne voyez-^ous pas que si ton se conformait à ce qu'ils dis^t , on ferait des paroles que les musiciens ne pourraient chanter, et que les audi^teurs ne pourraient entendre ? Quelque naturelles et communes que soient les pensées et les paroles d^un air, on en perd toujours, ou presque toujours quelque chose , surtout au spectacle. Que serait-ce si ces pensées étaient bien subtiles et bien recherchées , et si les mots qui les expriment étaient des mots peu usités , et de ceux qui n^entrent que dans la grande et sublime poésie ? on rCy entendrait rien du tout, jiinsi on blâme Quinault par F endroit où il mérite le plus é^étre loué, qui est d^ avoir su faire , avec un certain nombre d'expressions ordinaires et de pensées fort naturelles, tant éC ouvrages si beaux et si agréables, et tous si différens les uns des autres, j^ussi voyez-vous que Lully ne s'en plaint point , persuadé qu'il ne trouvera jamais deparôles meilleures à être mises en chant et plus propres à faire paraître la musique. La vérité est qu'en ce temps-là j'étais presque le seul k Paris qui osât se déclarer pour Quinault , tant la jalousie de plusieurs auteurs t'était élevée contre lui , et avait corrompu tous les suffrages de la cour et de la ville $ mais enfin f'en ai eu satisfaction. Tout le monde lui a rendu justice dans les derniers temps ; et ceux qui le blâmaient le plus , ont été contraints de l'admirer après avoir reconnu qu'il avait un génie particulier pour ces sortes d'ouvrages. »

Quoi qu'en dise Perrault à la fin de ce passage , il ne faut pas croire que Quinault, même dans les derniers temps de sa vie, ait joui sans contradicteurs de la réputation qu'il méritait. La manière dontDcfpréaux parle de son talent pour le genre lyrique , dans une des remarques sur Longin , prouve qu'en rendant k ce talent quelque justice.

i44 NOTES SUR L'ÉLOGE

il y attachait assez peu de prix ; et on sait que le lendemain de la première représentatioi^ àiArmide , Loub XlV ayant demandé k un vieux seigneur , homme de goût, comme il s'en trouve tant k la cour, ce qu'il pensait des paroles : Sire f répondit noblement Tamateur , toujours la même ture-lure ; c'est ainsi qne ce juge éclairé appréciait les scènes admirables de cet opéra, et surtout l'acte de la Haine , un des plus beaux qui soient au théâtre lyrique.

Boursault assure dans ses lettres avoir ouï dire à Despréaux qu'il n'avait jamais rien vu de plus beau dans le genre lyrique, quelles quatre vers suivans :

Doux ruisseaux, coules sans violeoce^ Rossignols , arrêtes TOtre voix ; Taisez- vous, z^pbirs, faites silence , C'est Iris qui chante dans ces bois.

On ne peut pas douter un moment que Despréaux ne trouvât ces vers tels qu'ils sont, c'est-à-dire, détestables j ainsi cette plaisanterie ( supposé que Boursaultne la lui ait pas prêtée pour le rendre ridicule ) prouve seulement quelle idée ce grand poëte avait du genre lyrique. Il eût mieux valu y réussir que de le m^riser.

Les chœurs à^Esther et d^Athalie prouveront aisément à tous ceux qui se connaissent en vers , propres à la musique , que le plus grand peut-être de nos poëtes ignorait l'art de cette espèce de vers. Ce n'est pas que la poésie de ces chœurs, admirable à la lecture, n^ait beaucoup d'édat et d'harmonie j c'est au contraire qu'elle en a trop pour Tobjet auquel elle est destinée. Nous serait-il permis d'en dire autant des beaux vers de Samson et de Pandore, deux opéras du plus illustre

{»oëte de nos jours? c'est du moins l'impression que nous a laissée a lecture de ces vers, plus faits , selon nous , pour être déclamés que pour être chantés.

Quelques personnes, si l'on en croît Racine le fils , prétendent que Lully , chargé de mettre en musique V Idylle du grand Racine sur la Faix y trouva dans la force des vers une résistance que la poésie de Quinault ne lui avait pas fait éprouver -y Racine le fils ajoute cependant » mais en cela il pourrait être le seul de son avis, que Lully est aussi grand musicien dans cette idylle que dans ses opéras ; il convient seulement dVn endroit oii la chute musicale ne satisfait pas Toreille ^ et il avoue que ce n'était pas la faute du musicien , mais celle du poëte, ^qui n* avait pas, dit-il, pâur Lullj la mé/ne attention que Quinault. Aussi, comme on vient de le voir dans le passage de Perrault , ni le dédain de Despréaux et de Racine pour l'auteur diAiys , ni même le jugement de mesdames de Montespan et de Thianges , que nous avons rapportédans l'éloge de Despréaux, n'en imposèrent à Ludly, parce que tout intéressé qu'il était & se rendre favorables les femmes et les beaux-esprits qui donnaient alors le ton , il s'intéressait de préférence k sa musique ; il soutint toujours que les paroles de Quinault étaient celles qui lui convenaient le mieux, et il revint à lui , même après avoir mis en musique Bellérophon , qui n'était pas de cet inimitable poëte lyrique, et qui était presque digne d'en être. On peut voir

é^HS les œuvras de Fontenelle une lettre curieuse de ce pliilosoplie SOT cet opéra de BelUrophon, dont il est l^auteur.

Avouons-le cependant j quelque cas qu^on doive faire de QuinauU , quoicpi'il soit tout ii la fois le créateur et le premier de son genre , quoiqu^l ait même fait quelquefois de très-beaux vers , pleins de force et dliannonie , lorsque la musique en avait besoin pour être plus fière et plus expressive , on ne peut se refuser une réflexion qui doit servir i apprécier tout ensemble le mérite du genre et celui de Tauteur. La grande poésie veut des images , de Ténergie , une harmonie ferme et soutenue, un faire mâle et prononcé, qu^on ne trouve que rarement dans Quinault. Aussi dira-t-on de lui avec justice, que c'est un poëte charmant, mais personne ne dira que c^est un grand poète , comme 09 le dira de Despréaux, de Corneille, de Racine, de Rousseau , de Voltaire. (Test à peu. près ainsi que le maréchal de Yillars disait du maréchal d^xelles : Tai toujours entendu dire que c'était une bonne caboche s mais perêonne n^aj€unaie osé dire qnecefût une bonne tête*

Mais en mettant Quinault si rigoureusement k sa place, oserions* nous tirer des principes que' nous venons d'établir et des faits qui les appuient , une conséquence singulière , que Pexpérience n'est pas fort éloignée de confirmer ? Cest que la talent de la poésie lyrique , presque borné à la douceur et à l'heureuse mollesse du style , est peut-être difficilement compatible avec le talent de la grande poésie ; sans doute entre ces deux tafens il n'y a pas à balancer pour qui aurait le bonheur d'avoir à chobir ; néanmoins celui du poëte lyrique , quoique d*uii prix beaucoup moindre , demeure encore fort estimable.

(6) La Motte fut reçu à la place de Thomas Corneille le 8 février 1710. Le discours qu'il prononça à sa réception est cité encore aujourd'hui comme un modèle en ce genre. L'écueil général de ces discours , ce sont les lieux communs de remercîmens et d'éloges , dont le récipiendaire ne peut se dispenser. Cet écueil même était alors bien plus dan-* gereux qu'aujourd'hui, parce que les nouveaux académiciens ont abrégé ou supprimé quelques uns de ces éloges , et qu'ils ont d'ailleurs pour la plupart traité des sujets intéressans ^ au lieu que nos anciens confrères se bornaient presque uniquement à ces lieux commims. Heureux quand ils pouvaient les couvrir et les sauver par quelque trait cpii fût propre et personnel au récipiendaire. La Motte était dans ce cas, et fort à plaindre même de s'y trouver. U avait perdu la vue comme Hiomas Corneille à qui il succédait. U sut , dans son discours, tirer le plus heureux parti de cette malheureuse situation , pour intéresser tonte l'assemblée , et pour remercier ses confrères d'une manière aussi fine que nouvelle. Après avoir apprécié avec beaucoup d'équité et de justesse le mérite de son prédécesseur : Fous Vavez vu , dit-il , fidèle à vos exercices jusque dans une extrême vieillesse ^ tout infirme qu^il était y et déjà privé de la lumière,,,. Ce mot méfait sentir tétai où je suis rédoit moi-même : ce que tâge avait ravi à mon pré-décesâeur y je V ai perdu dès ma jeunesse,, ^^ Il faut V avouer cependant ^ cette privation dont je me plains , ne sera plus pour moi un prétexte 4I' ignorance, fous m'avez rendu la vue , messieurs , vous m'avez ûuçert 3. ' 10

tuia les livres en m'associanl à votre compagnie.,. Et puisque jeputs voua entendre^ je n envie plus le bonheur de ceux qui peuvent lire.

(7) Saos a^roîr connu ce poëte , on demeurera persuadé de ce^ue nous avons dit de sa personne, si on a la patience de lire l'ennuyeux recueil de ses lettres , publié après sa mort par des anus peu jaloux de l'honneur de sa mémoire , ou peu éclairés sur ce qui pouvait 1 obscurèir. Il est peut-être le seul écrivain qni , en parlant de ses malheurs , n'ait pu réussir à se faire plaindre. Son caractère , qui perce à chaque ligne , repousse Tintérét que semble appeler sa situation. Faux et rampant avec ceui dont il croit avoir besoin, il s'exprime sur tous les autres avec la causticité la plus araère, et souvent avec la pins criante injustice. Il dénigre le Glorieux et Zaire , et comble d éloges de misérables rimailleurs qui l'encensaient. , * u

Mais tons ces Jugemens , dictés par la passion , n empêcbent pa$ qu'on n'ait été mjuste, lorsqu'il se présenta pour l'Académie avec La Motte, en ne reconnaissant pas la préémiiience de ses litres sur ceux de son rival. On serait encore plus injuste aujourd'hui de ne lui pas donner sur le Parnasse français le rang trèsniistingué qu'il mérite, il condition pourtant de ne pas pousser le zèle iK>ur sa gloirejusqu a partager avec cerUins grands aristarques le ndicule de le préférer à Voluire , qui du moins égal k Rousseau pour l'harmonie et les images, lui est si' supérieur par la sensibilité, la philosophie, le goût, l'esprit et les grâces. Il est vrai que Rousseau mort quarante ans avant l'auteur de Zaïre , a réclamé long-temps en sa faveur un grand avantage , celui que l'envie et la sottise aiment tant à donner aux morts sur les

^' On peut distinguer dans Rousseau deux poètes très-différens , celui qni a écrit en France , et celui qui a écrit en Suisse et en Allema|pae, et qu'on ue croirait pas le même : tant il est au-dessous du premier. Il semble que ce malheureux écrivain ait été proscrit sur le Parnasse en même temps que dans sa patrie. A peine l'eut-il quittée , que privé d'objeU d'émulation, d'amis sévères , et surtout de la censure vigilante et utile de ses ennemis , ses vers devinrent durs , ses images forcées ou incohérentes, sa diction Ignoble et tudesque. Ses ouvrages germaniques , si l'on en excepte un très-petit nombre , déshonprent ses an. cicnnes productions. A l'égard de ces dernières , elles sont certainement d'un grand poëte; mais on y trouve plus de correction que de grâce, plus d'harmonie que de pensées, plus d'énergie que de sentiment $ elles sont le contraire de celles de La Motte, c'est-à-dire, fortes dt style et faibles de choses. Ses cantates sont pleines de grande poésie , et par cette raison même, peu propres à la musique ». Ses comédies* les unes froides, les autres grossières, n'ont eu aucun succès. Lode et l'épigramme , tant satirique qu'ordurière , deux genres bien éloignés l'un de l'autre et bien disparates , sont ceux oii il a le mieux réussi, à peu près comme cet acteur qui brillait â la fois dans les rôles de roi et dans ceux de paysan. Et voilà l'auteur que la basse littérature de noftîoors ne rougit pas de mettre au-dessus de la Htnriade, de vingt

P'oyex la note 3.

DE LA MOTTE. i47

tragédies ou comédies restées au théâtre, et dignes rivales de celle:» de Corneille et de Racine ^ de cent pièces fugitives charmantes » pleines de philosophie , de grâces et de gaieté j en un mot , d*un poëte dans lequel on trouve toutes les heautés , tous les genres et tous le^ tons! A'ous ne parlons point de sa prose , aussi piquante , aussi noble , aussi facile que celle de Rousseau est dure et pesante. S*il était un grand poëte auquel on pût comparer Rousseau, ce serait à Despréaux, comme Voltaire k Racine. Oespréaux , aussi peu sensible que Rousseau , aussi lourd dans sa prose, est aussi correct, aussi énergique , aussi harmonieux dans ses vers ; mais lui est bien supérieur par la raison , la justesse , l'élégance et le goût. Après cela , n'est-il pas ridicule d'appeler le premier de ces deux poètes , le grand Rou*9êau , lorsqu'on ue dit ni le grand Despréaux, ni le grand Racine, ni le grand Voltaire ? Ce nom de grand Rousseau , dit très-bien La Harpe , fut donné' par Venvie^ souvent aussi bête que la vanité.

(8) Malgré le succès de cette pièce , il y eut quelques momens équivoques à la première représentation. Antiochus , en faisant arrêter les deux amans , Antigone et Misaël , disait ces deux vers :

Gardes , condoisez-Ies dans cet appartement , Et qu'ib y soient tous deux gardes séparément.

Ce mot séparément excita un rire général , qui pensa (aire tomber la pièce.

Parmi les grands connaisseurs qui croyaient cette pièce de Racine , les plus exercés et les plus tins lui attribuaient seulement les trois pre-> nûers actes, il fallait un tact bien délicat, pour trouver, quant au style, lies deux derniers actes si différens des trois premiers. Ia pièoe fut ionée d'ailleurs avec une supériorité qui sans doute oontiibua beAOCOUp au succès, et qui ût illusion à la plupart des spectateurs sur la faiblesse de la versification. Le rôle d'Autigone était )OQé par mademoiselle Desmares, et celui delà mère , par mademoiselle Duclos. Dans la scène ou le plus jeune des Macchabées, Misaël , raconte à sa mère les cruautés exercées sur ses frères , il y a un moment où, péoétt*é lui-même de l'horreur de ce récit , il s'arrête et n'ose poursuivre. Sa mère lui répond : achève. L'actrice prononçait ce mot avec le sentiment d'une mère qui faite Dieu le sacritioe de ses enfans, mais qui n'est pas moins déchirée par ce cruel sacrifice , et qui laisse percer sa dooletur profonde en paraissant l'étouûer.

(9) ^^ grand acteur s'obstina toujours à jouer certains rôles qui lui plaisaient, quoiqu'ils ne convinssent plus ài son âge. De ce nombi*e était celui d'Antiochus dans Rodogune, qu'il garda jusqu'à quatre-vingts ans. Quand Cléopâtre , au second acte de cette pièoe, disait à ce jeune prince et à son frère Séleucus : Mes enfans , prenssL pUue, on riait un moment^ mais on ne riait plus dans le reste de la pièce , et surtout au cinquième acte , où la supériorité du jeu de Baron faisait ou^)lier le contraste de son âge et de son rôle» 21 y avait surtout un moment , dans ce cinquième acte , où ce jeu , quoique muet 9 était admtrabk'*^

i48 NOTES SUR UÉLOGE

Dans TînsUDl où Qéopâtre prend la coupe empoisonnée et la l7oi(. Baron se toomaît avec frémissement vers Rodogune , comme ne doutant presque pins que sa maîtresse ne fût coupable de la mort de Seleucus.

(lo) Lorsque La Motte donna cette tragédie , il ne garda point Fanonyme comme il avait fait pour les Macchabées ; il était devenu plus aguerri , et osa se montrer à découvert à la haine , qui n*en fut pas plus heureuse dans ses attaques.

A la première représentation de Romulus , les cotnédiens hasardèrent une nouveauté. Jusqu*aIors on ne jouait point de petites pièces après les tragédies nouvelles. On attendait que Taffluence des spectateurs commençât à diminuer , pour les rappeler à la neuvième ou dixième représentation , par une comédie qu'on joignait à la grande pièce. Aucun auteur n'avait osé s'écarter de cet usage, craignant * de montrer sur son succès une défiance qui n'eût été souvent que trop bien fondée. La Motte pensa au contraire qu'attendre ainsi quelques représentations pour étayer l'ouvrage nouveau , c'était annoncer au public que cet ouvrage commençait à tomber. Pour éviter cet inconvénient , il fit jouer une petite pièce après sa tragédie, dès le premier îour y et depuis ce temps son exemple, a toujours été suivi»

Mademoiselle Le Couvreur pria La Motte de lui donner dans Romuiua le rûle de Sabine , qui n'était qu'un rôle de confidente. Elle espérait, en se trouvant sur la scène avec mademoiselle Duclos , qui ^tait chargée du premier rôle , effacer entièrement sa rivale , quoique dans un rûle froid et subalterne. Mademoiselle Duclos sentit le motif de cette demande » et pria La Motte de ne pas l'accorder. Notre académicien préférait mademoiselle Duclos à mademoiselle Le Couvreur, quoique cette dernière eût beaucoup plus d'intelligence et de finesse. 11 trouvait plus ÔLàmê à la première, et par cette raison lui donna e^ore le rôle d'Inès , dont elle s'acquitta avec le plus grand succès.

(il) On dît que La Motte fit d'abord absolument d'imagination le plan ê^Inèa He Castro , et qu'ensuite il pria ses amis de lui trouver dans l'histoire un événement auquel cette tragédie pût s'appliquer. Ils ne trouvèrent que celui dlnès, qui a fourni, comme l'on sait , an Camoens un des plus beaux morceaux de sa Lusiads,

On ajoute que l'auteur ê^lnès fut redevable de la scène des denz enfans à un célèbre avocat nommé Fourcroi. Cet avocat plaidant pour un jeune homme qui s'était marié sans le consentement de son père, et se voyant prêt à perdre sa cause, fit approcher de lui, en finissant son plaidoyer, deux enfans nés de ce mariage. Il les présenta au vieillard qui plaidait contre son fib, et qui, attendri jusqu'aux larmes par ce spectacle, déclara sur-le-champ aux juges qu^l les reconnaissait pour ses enfans. La Motte , instruit de l'effet que produisit sur toute l'assemblée cette scène touchante, espéra que la même situation mise au théâtre y exciterait encore pins d'intérêt. Cependant , h la première représentation , le succès de la scène fut douteux un moment. Le parterre , peu accoutumé k voir de petits enfans dans nue

DE LA MOTTE. i49

socue tragique, béniu d'abord s*ii détail rire ou pleurer j mais il finit par les applaudissemeiis et les larmes.

Les censeurs d^lnês , qui ne pouvaient nier le vif intérêt de cette pièce, prétendaient qu'il était assez mal fondé , et que l'auteur avait eu Tart, disaient- ils , de faire pleurer sans qu^on sût trop pourquoi. On ue voit pas la raison de cette critique. L*intérét qu'on prend à Inès et là don Pèdre , est celui que la nature inspire pour deux amans passionnés et malheureux.

La Motte est souvent faible dans Texpression ; mais dans sa pièce le sentiment est toujours vrai. Je n*en excepte pas même ce vers que dit don Pèdre au roi,. lorsqu'il voit Inès mourante :

Soyez encor mon père , en me laissant mourir.

Je sais que ce vers serait très-digne de critique, et même du plus mauvais goût, si on Tentendait ainsi : voua avez été mon père en me donnant la vie^ soyez-le encore en me laissant mourir. Mais la situation me semble présenter un autre sens beaucoup plus naturel. Don Pèdre arrive sur le théâtre pénétré de reconnaissance pour son père, qui lui a fait grâce et lui a rendu Inès. Il aperçoit en ce moment Inès mourante; il veut se tuer , et on le désarme, jih ! dit-il au roi, vous vous êtes montré mon père en me pardonnant et en m' accordant ce que j'aimais : soyez mon père encore en me permettant de mourir après l'avoir perdu. Mais en justifiant dans ce vers le sentiment et la pensée, nous conviendrons que l'expression en est louche , que par-là die prête au ridicule ; et c'est un défaut d'autant plus grand, que le vers donne un air de pointe à une expression de douleur et de désespoir.

Les critiques , les épigrammes, les satires de toute espèce qui furent prodiguées à Inès et à son auteur , ne pfouvaient que le grand succès de Touvrage; c'était comme un léger ostracisme qui imprimait le sceau ie plus solennel au mérite de celui qu'il attaquait j mais qui, k la vérité 9 l'imprimait d'une manière un peu douloureuse pour l'auteur, et par conséquent consolante pour ses envieux et ses rivaux. On se doute bien qu'à la foule des censeurs, dont les injures , les feuilles , les chansons pleuvaient de toutes parts, se joignait une horde de troupes légères qui ne combattait point , mais qui faisait beaucoup de bruit et qui s'expliquait sur l'ouvrage avec l'équité et la finesse dont elle était capable. L'auteur avait bien prévu cet orage, ce qui n'était pas difficile.

La nuit qui précéda la première représentation à^Inès, La Motte , inquiet de son sort et ne pouvant dormir, fit sur cette inquiétude un sonnet, oii il remplissait des bouts-rimés qu'on avait proposés dans le Mercure» Ce sonnet était p^ssabte pour un sonnet en bouts-rimés , et pour un auteur qui ne devait pas avoir l'esprit bien calme et bien libre au moment oii Û l'avait fait. Ses détracteurs prétendirent qu'il avait i-empli les bouts-rimés après coup ,. et lorsqu'il se vit assuré du succès. Cette chicane était de mauvaise grâce ; il fallait le supposer bien avide de gloriole , pour l'accuser d'avoir voulu en usurper une si futile.

Les bouts-rimés étaient alors fort à la mode. On en proposait même Hout les mots réunis faisaient un sens \ et je ne sais quel poëte fit

trenle

quarante

tten^

mien.

cinquante

soixante j

tien,

rien.

•eptantc,

nonante ,

bien,

i5d NOTES SUR L'ÉLOGE

contre t/O Motte un sonnet qui était de ce detnier genre. Dufresui , dans le temps qu^ii faisait le Mercure, en proposa de singuliers , et qui furent frès-heureusement remplis par ces vers si connus :

Toi , dont les ans sont les deux tiers de trente , etc.

. Us le forent peut-être plus heuretisement encore par ces vers moins connas qu'on envoya à DufreCni.

Contre un louis jVn gage Que tu ne Tendras pas Rxemplaîrts da livre ' La benrrière a dëjà le De colporteurs plus de Avaient des paquets de « Chacun croyait vendre le

Les pauvres gens n*ont vendu

Toi qui d'ans as pins de

Tu pourrais en vivre

Qu'ayant ton livre pour tout

Tu vivrais tonjonrs comme un chien.

Les bouts -rimes sont aujourdliui passés de mode, comme les pantins et beaucoup d'autres sottises j mais tel poêle de nos jours qtii ne parlerait qu'avec mépris des bouts-rimés, en a fait souvent sans le savoir.

Quoique les bouts-rimés de La Motte ne vaillent pas ceux que nous venons de citer , nous croyons pouvoir les rapporter ici , pour amuser un moment les lecteurs d'un goût peu difficile , qui prennent encore quelque plaisir à ces petits tours de force poétiques.

Insensé'! qti'ai-)e fait? demain à la

Peat-écre par ma chnte il faut payer

Déjà VApre critique en murmures

Contre ses noirs desseins , où chercher mon

Quel fil me (ircra de ce fâcheux

Me verrai-je demain près on loin de mou

Je ne sais^ mais, helas! durant tout 1*

Je suis plus agite' que ne Test

O gloire! bruit flatteur, se'duisant

J'ai consumé pour toi Tun et Pantre

Fais qu'un lot fortuné tombe à mon

Il faut que le public on m'élève on me

S'il veut bien m'applaadir , \t me tiens plus qu'un

Mais s'il va me sifiler , que deviens-je?

Nous oserons encore, etpar les mêmes raisons, joindre à ce sonnet celui dont nous avons parlé , et qui fut fait contre La Motte sous d'antres bouts-rimés , dont la suite formait un sens. Cette note va ressembler un peu aux bigarrures da siear des Accords ; mais elle sera daiç notre ouvrage la seule de son espèce.

cabale , tribut ; s'exhale , saint?

dédale ?

but?

intervalle, Belzc'but.

paradoxe, éqninoxe ; numéro :

lape :

pape; séro.

Houdart ,* avant le temps oh son oeil se Vit la Trappe, et bientôt sur cheval n revînt , fit des vers, qu'on mit en a-mi- Aux satiriques traits ; c'était la donner

voila, isabelle , la;

hclîc.

DE LA MOTTE. i5i

Odes , puis Iliade , et par son art déjà

Le iea du cboDtre grec nVst plus qu'aune ëiincellc ;

il eût plu qu^yid vivait père Emmanael Sa;

Mai« aujourd'hui soa vin nVst que jus de prunelle.

Et quels honneurs sont dus aux fables qu'ail nous oflre ?

Près La Fontaine , Houdart nV*st bon qu'à mettre au cofire ,

Sombre planète auprès de lune et de son plein ;

Enfin a-t-il passe l'auteur de la Pucelle ?

Hé, commlént en porter nn jugemeot soudain !

Eniré de tels rivaux Pbœbas même chancelé.

(i a) Nous n'avons dît qu'un mot de ces comédies, qui sont an nombre de six , et qu'il donna , tantôt seul , tantôt en société avec d'autres auteurs. Toutes ces pièces réussirent dans leur temps , et quelques unes sont restées au théâtre j entre autres le Port de mer, qu'il a fait avec Boindin , et le Magnifique , dont il prit le sujet dans le conte 51 connu de La Fontaine. Cette dernière pièce , dont le rôle était joué supérieurement par Dufresne , eut beaucoup de succès ; et quoique privé de cet acteur , elle se joue encore assez fréquemment , parce qu'elle estécrite avec esprit et avec finesse. M. Sedalneafaitdu même sujet un opéra-comique , oîi la scène du Magnifique et de sa maîtresse , déjà très-agréable dans la pièce de La Motte , est rendue bien plus intéressante par la scène muette et charmante de la Rose , que La Motte aurait enviée à l'inventeur.

Toutes les comédies de La Motte étaient en prose. Avec sa manière de penser sur les vers et sur leur usage déplacé , selon lui , dans la tragédie mcme , il n'avait g^rde de ne pas suivre l'exemple que Molière lui avait donné , en osant écrire en prose un grand nombre de SCS pièces. Plusieurs des successeurs de ce grand homme l'avaient imité sur ce point avec succès ^ et la comédie , bien loin d'y perdre , j avait gagné une infinité de bons ouvrages.

(i 3) Quelqu'un l'a dit, et peut-être avec raison: ce n'étaient pas des dissertations subtilement et froidement raisonnées que La Motte devait faire pour appuyer l'opinion qu'il avait tant à cœur d'établir \ c'était une tragédie en prose qui forçât le succès par l'intérêt du sujet , par une suite bien amenée de situations touchantes , et par un style plein d'énergie et de chaleur. S'il avait pu risquer cette nouveauté. sur un sajet de tragédie , c'était sur celtii A* Inès ; de sévères critiques ont même prétendu qu'il ne s'en fallait guère que cette dernière picci! ne £^i en prose , et de bons ou mauvais plaisans ajoutaient , dans le temps du plus grand sucées de cette pièce , que Vaaleur avait fait comme le- Bourgeois gentilhomme , de la prose .sans le savoir. On prétend que La Motte ayant dit à Voltaire, alors très-jeune , et auteur du seul (Bdipe qui soit resté au théâtre , que ce sujet tl'OEdipe était fort tragique , et qu'il voulait essayer de le traiter en prose : Faites cela , lui dit ce grand poète , et moi , je mettrai lues en vers. Plus ces critiques paraîtnout fondées , plus elles prouveront que ce ne sont pas les vers qui ont fait le succès d'Inès ; et plus il sera permis d'en conclure que l'ouvrage aurait peut-être produit son effet sans un si farfale soutien.

i52 NOTES SUR L'ÉLOGE

Il s'en faut bien pourtant que je veuille me rendre le défenseur des tragédies en prose , encore moins les préférer aux tragédies en vers. Qui pourrait balancer un mouvement entre U belle versification àVphigénie ou de Zaïre , et la prose même la plus éloquente ? Mais )e ne puis m^eropécher de remarquer , au sujet de plusieurs tragédies écrites en vers, Tinconséquence du public dans ses jugemens et dans ses goûts. On convient qu'/n^j, malgré son succès très-mérité , est pour le moins très-faiblemeot écrite en vers ; plusieurs autres tragédies , écrites encore plus mal , n'en ont pas été moins applaudies , et sont même restées au théâtre. La conséquence naturelle serait de conclure que ces tragédies t beaucoup mieux écrites , mais en prose, auraient dû, à plus forte raison, obtenir lessuflrages du public ^ mais cette conséquence pourrait bien être précipitée ; il était très-po^ible que les mêmes spectateurs qui , attachés par l'intérêt du sujet , avaient pardonné aux vers ô^lnès , eussent sifHé la même pièce en prose, quoiqu*écrite avec beaucoup plus de vigueur et d'éloquence. Celui qui va entendre une tragédie , s attend que Fauteur fera parler à ses héros le langage convenu , c'est-à-dire , celui des vers. Si la pièce est touchante et bien conduite , la mauvaise versification affecte peu le spectateur et ne nuit guère à l'impression qu'il reçoit ; mais si , dès la première scène , il entend les personnages parler eu prose , le voilà d^abord dérouté de son plaisir ordinaire , cette innovation le frappe nécessairement , et peut même le frapper au point d'anéantir l effet et l'intérêt de l'action. C'est pourcpioi ce que nous disons ici snr la faveur que semble promettre aux tragédies en prose l'indulgence des spectateurs pour les mauvais vers (le tant de tragédies anciennes et modernes , n'est tout au plus qu'une conséquence plausible , et nullement une .conséquence démontrée.

A ces réflexions nous en joindrons quelques unes sur la peine que La Motte a prise de mettre en prose la première scène de Mithridate , sans y faii*e presque d'autre changement que celui de rompre la mesure des vers. Il était surpris que cette scène , décomposée de la sorte, ne produisit plus le même efTet sur le commun des spectateurs» quoiqu'elle n'eût , disait-il , rien perdu réellement ; et il en concluait que le plaisir que nous donnent les vers , est un plaisir de préjugé et d'habitude. C'est à peu près , et nous avons déjà fait cette remarque , comme si l'on mettait en simple récitatif, sans mesure et sans accompagnement , un bel air de Pergolèse ou de Piccini , que même on supprimât quelques passages de modulation pour mieux dépajser l'oreille , et qu^ensuile on fût tout étonné du peu de plaisir que l'auditeur recevrait de cette musique bouleversée et disloquée , si même elle méritait encore le nom de musique.

On nous faisait, Arbate, un 6dèle rapport; ^ Rome en eflêt triomphe, et Miihrîdate est mon.

Les Romains , ver» l^Euphrate , ont attaque mon père , Et trompe , dans la nuit , sa prudence ordinaire.

Voilà des vers harmonieux.

arbate , on nous faisait un rapport fidèle ; Rome triomphe en effet »

DE LA MOTTE. i53

€t Miihridatô ui mort. Les Romains ont attaqué mon père vers tBik' phraté , et ^n^ trompé dans la nuit sa prudence ordinaire. Voila de la prose très-commune 9 et cependant il n*y a pas un mot de changé aux vers de Kaciné \ mais le rbythme , mais la cadence , mais la mélodie est entièrement détruite , et le poëte est tout-à-fait tué. Si fi^cîne eût voulu mettre cette scène en prose , il en eût » à coup sûr , cbaiigé les expressions , pour donner au moins à cette prose toute rharmonie dont elle était susceptible \ mais cette harmonie auraitelle valu celle de ses vers ? H n'j a que des sourds qui puissent faire cette question '•

La Motte prétendait que la prose était préférable *auz vers dans la tra^^édie » p«yrce qne la tragédie en ressemblerait mieux à la nature ; c^était employer un moyen bien faible à la défense de sa cause. Estc:e que la tragédie doit ressembler parfaitement k la nature ? Elle ne aérait pas supportable avec cette ressemblance parfaite. Si Racine eût fait parler Achille et Agamemnon comme il est vraisemblable qu'on se parlait dans les temps quW appelle improprement A^roïgue^; sll eût fait seulement parler ses héros comme ils parlent dans Homère, son Iphigéniey le chef-d'œuvre peut-être du théâtre français , n'aurait pas été jusqu'à la fin. La nature , pour nous intéresser sur la scène , doit y être tantôt embellie , tantôt chargée, tantôt adoucie , presque toaiours altérée , mais toujours à son avantage. Le public , quand il court au théâtre , ne va pas y voir les objets exactement tels qu'ils sont ; il y perdrait souvent beaucoup : il veut seulement qu'on les lui montre avec un degré de vérité capable de l'attacher quelques momens. Or , si la tragédie ne doit pas représenter ses héros tels qu'ils sont, pourquoi s'astreindrait-elle à les faire parler comme ils parlent? Le spectateur sait bien que le véritable Adiille ne parlait point en vers ) mais il sait bien aussi que ce n'est pas le véritable Achille qu'il entend. Un des points les plus importans de l'art dramatique, le vrai principe peut-être auquel tiennent toutes les règles de cet art , et peutêtre aussi le seul qui n'ait pas encore été discuté , à peine même a-t-il

' Les partisans de la, tragédie en ver» aTaient comparé La Motte , trèsamèrement sans doute, mais asseï plaisamment, an renard qui a la queue coupée. Le discours du renard contre la queue , est en effet assez semblable à celui de La Motte contre Pusage des Ters dans la tragédie :

Qne faîsons-nons , ditril , de ce poids inutile , Et qui va balayant tons les sentiers fangeux? Qne nous sert cette queue? il faut qu^on se la coape ^ Si Ton m*en croit , chacun s*y rt^ndra.

Et b réponse des poètes à leur oonfirére a été celle des renards à leur camarade :

Votre aTÎs est fort bon , dit quelqu'un de la troupe , Mais toumes-TOus^ de grâce , et l*on tous répondra. A ces mots il se fit une telle huée , Que le pauvre écourté ne put être entendu ; Prétendre ôter la quene eût été temps perdu , La mode en fut continuée.

i54 NOTES SUR L'ÉLOGE

été mis en question, cVst de saroir oh conmieDceiit et oii liDÎsseul les limites de cet espace libre que la nature laisse au poêle , pour étr« tantôt plus près, tantôt plus loin d'elle, sans néanmoins s^en éloîgoer à une distance ridicule , ou s^en rapprocher d^une manière trop révoltante ; jusqu^à quel point les pièces de théâtre doivent et peuvent porter llUusion qu'elles produisent ?queiles sont les bornes , lés d^rés et les nuances de cette Ulusion ? si , par exemple , la comédie , qui est la représentation de la vie ordinaire , n^exige pas une ittusioii plus forte que la tragédie , dont les héros sont presque toujours hors de la sphèr^ et de la condition commune ? si , d W autre c6té v en faisant parier en prose les héros de la tragédie , mais avec la noblesse et la décence qui conviennent 'au théâtre , on se trouverait trop près de cette nature dont il faut éviter , dans la tragédie , Hmage trop ressemblante ? s^û ne resterait pas encore au spectateur assex de moyens de reconnaître visiblement llllusion théâtrale , et de se rappeler à chaque instant qu'il n'assiste quli une représentation?

Si jamab les tragédies en prose font quelque fortune parmi nous , ce ne pourra être , ce me semble , que par deux. moyens. Il faudrait d'abord essayer la prose dans un sujet fort tragique , mais dont les personnages seraient des hommes du commun , tels , par exemple., que le Marchand de Londres , une des pièces les plus intéressantes , et en même temps les plus morales qu'on puisse mettre sur le théâtre. Les spectateurs accoutumés peu à peu à voir des bourgeois mourans parler en prose, se trouveraient peut-être insensiblement préparés â entendre des princes parier le langage commtin ; et le tragique bourgeois servirait de passe-port à la prose pour s'élever jusqu'au tragique hè^ ro'tgue. Mais afin de dépayser le spectateur sur cette nouveauté , nonseulement il serait nécessaire que le sujet fàt très-intéressant j il faudrait qu'il n'y eût pas dans l'action un seul moment vide dHntérét , et que le spectateur, toujours ému, toujours attoidri, n'eût pas le temps de s'apercevoir si les personnages parient en vers ou en prose. Car il ne faut pas s'y tromper , et sur ce point La Motte avait raison; si l'obligatiod d'écrire en vers donne des entraves au

Ï>oëte , souvent elle le dispense aussi d'être fort difHcile sur ce qu'il ait dire k ses personnages j ce qui en prose serait trouvé froid et commun dans leur bouche , est relevé par la cadence et Tharmonie de la versification. Ainsi les auteurs tragiques , débarrassés , d^un côté , de la contrainte d'écrire en vers , seatiraient de Tautre la nécessité de substituer un nouveau plaisir & celui de i'barmotiie poétique , de mettre plus d'action dans leurs pièces , plus de chaleur et de vérité dans le dialogue. Toutes ces tirades , souvent déplacées , dont le principal mérite est d'être en vers , ne feraient plus oublier le personnage pour montrer l'auteur, et disparaîtraient sans retour. Je ne sais si cet intérêt vif et soutenu , cette action chaude et rapide , cette vérité continue , si rare dans nos ouvrages dramatiques , pourraient tenir lieu aux tragédies de ce qu'elles perdraient par le défaut de versification. Mais,. encore une fois, le succès seul peut justifier ce nouveau genre : on aura beau soutenir dans de longues préfaces qu'il en résulterait pour nous une source nouvelle de plaisirs,

DE LA MOTTE. i55

fc public est en droit de répondre : Je n*ûn sais rien jusqu'à ce qus faie ¥u. Il se peut que la superstition littéraire et le préjugé aient trop resserré tes limites des beaux-arts ; mais ce ne n'est pas non plus par des dissertations qn'on pourra étendre ces limites. Vous demandez si tel genre nouveau, telle innovation dans un genre connu, auraient le bonheur de réussir ? Tentez-les , et réussissez , c^est la seule manière d'avoir raison. Il en est des poëtes comme des commercans , il faut les laisser Aire ; nul inconvénient à cette liberté ^ cfaacpM chose sera mise à sa vraie valeur ; l'industrie sera encou*ragée , la licence bientôt reconnue et punie par elle-même : mais aossi on est en droit de dire à nos beaux esprits dissertateurs , la ménse chose qtt'& tant d'écrivains patriotes '.parlez moins de population^ et peuplez. (Test bien pis quand on parle de population et qu'on ne produit que des enfans diflbrmes : La Motte nous a donné de fort beaux discours sur l'ode , sur le poème épique , et sur la fable ; il a prouvé par les meilleures raisons du monde , qu'on pouvait faire un poème meilleur que V Iliade , de belles odes après Horace et Pindare , et d'excellentes fables après La Fontaine \ il ne lui a manqué y pour le prouver efficacement , que de faire une meilleure Iliade , de meilleures fables et de meilleures odes.

On peut s'étonner que l'apologiste des tragédies en prose n'ait pas hasardé tm autre paradoxe qu'il pouvait appuyer par des rabons en apparence asse% plausibles ] c'était celui d'écrire les opéras, non pas absolument en prose , mais en vers sans rimes. £n effet , comme nous Pavons dit ailleurs , autant la cadence et la mesure sont nécessaires aux vers faits pour être chantés , autant la rime l'est peu ; la lenteur du cbant Tempéche presque toujours d*étre sensible , et par conséquent détruit le plaisir qui en résulte. On ne peut faire à ce raisonnement qu'une seule réponse j c'est que des vers destinés à être chantés, doivent encore être assez bons pour être simplement récités , et qu'ils ne seraient pkis propres qu'au chant si l'on bannissait la rime. Mais cette rabon , excdlente pour un poète , et même pour nous , qui n'avons pas l'honneur de l'être , aurait été faible pour La Motte, qui par une suite de ses hérésies anti-poétiques , regardait la rime dans les vers français , comme un ornement de convention , et presque une invention barbare. Pourquoi donc cet académicien , après avoir cherché à troubler la tragédie dans la possession où elle est d'être en vers, y a-t-il laissé l'opéra ? nous en avons dit la raison dans son éloge. H réussissait mieux dans ce dernier genre de poésie que dans aucun autre', c'était même le seul pour lequel il eût un vrai talent : et apparemment il s'y sentait borné par la nature, quoiqu'il n'eût garde d'en convenir. U était donc bien éloigné de vouloir proscrire un genre d'oii il tirait la partie la plus réelle et la moins contestée de sa gloire. Au contraire , il y avait pourlui tout à gagner que l'on fit des tragédies en prose ; aussi n'oublia-t-il rien pour le persuader à s^es confrères les auteurs dramatiques.

(i4) La Motte essaya de mettre ViBdipe en prose , parce que ce sujet lui paraissait le plus touchant que la scène tragique pût jamais offîrir , et par conséqnent le plus favorable pour faire oublier aux

i56 NOTES SUR L'ÉLOGE

spectateurs le plaisir dont il voulait les piÎTer , de u*eD tendre \Aiis les héros de la tragédie déplorer en beaui vers leurs infortunes. On convient que La Motte ne pouvait chobir un sujet trop intéressant , pour hasûder , k Tabri du mérite du fond , une si dangereuse nouveauté dans la forme ; on doit même reconnaître que le sujet à^iSdipe a paru à toute l'antiquité le triomphe de Tintérét dramatique ^ mais la différence des nations , des circonstances» des religions , et des idées philosophiques sur la fatalité , rendent ce sujet SOUdipe beaucoup moins touchant pour des spectateurs modernes. Quelle différence pour^nous entre Pintérét à^idipe et celui à^Inês de Castro , de Ma^ àomet , de Zàire ? D'ailleurs , l'action à^iSdipe est si courte par la nature même du sujet , qu'elle est bien éloignée de pouvoir donner matière à cinq actes \ à peine en fournit-elle deux au génie de l'écrivain et à la sensibilité du spectateur : aussi tous les modernes qui ont entrepris des^tragédies âiCSdipe , y ont fait entrer des épisodes plus ou moins heureusement imaginés, mais qui , de l'aveu des auteurs même , ralentissent et refroidissent nécessairement la marche de la pièce. Corneille a son Théséôf Voltaire son Philoctète^ La Motte son Etéocle^ etc. Sophocle seul n'a point d'épisode , et sa pièce n'en est que meilleure ^ mais les cioq actes de sa tragédie n'en valent pas deux d'une tra- (>édie moderne. Peut-être a-t-on fait une r^le des cinq actes , sans trop savoii* pourquoi , et sans faire réflexion que le chœur, toujours prient sur les théâtres anciens , réduisait proprement la pièce h un seul acte. Malgré la décision d'Horace , l'homme de l'antiquité qui aurait dû le moins être esclave de ce préjugé , on a risqué des tragédies en trois actes , et elles ont réussi ; Métastase n'en a même que de cette espèce. On demande si l'on j^urrait risquer des tragédies en un acte ? pourquoi non , si l'on a un sujet intéressant qui ne fournisse que deux ou tiois scènes ? Dira-t-on qu'il faut plus d'apprêt et de temps pour nous faire pleurer que iK>ur nous faire rire ? Mais n'avons-nous pas des romans très-intéressans et très-courts , témoin le Comte de Commingee, la Comtesse de Tende^ etc. ? Il faut du tem[>s, dit-on, pour le développement de l'action ? oui, quand l'action est compliquée j mais quand elle est simple , pourquoi tout ce froid échafaudage ? Dans la pièce du théâtre italien qui a pour titre .* la Fie eH un songe , le fib de Sigîsmond ouvre la scène , enchaîné dans sa prison, et demandant au ciel la liberté dont toutes les autres créatures jouissent eu naissant. Y a-t-il d'exposition et de développement préférable à ce tableau ? Sachez émouvoir le spectateur dès la levée de la toile, entretenez celte émotion pendant un acte, et ne craignez point qu'il vous reproche de n'avoir pas employé quelques scènes 4 le refroidir , et trois ou cinq actes â l'ennuyer.

VCSdipe de La Motte en vers ou plutôt en rimes , comme l'a qua*» lifié Voltaire , n'est pas plus lu aujourd'hui que son malheureux (Bdipe en prose. On trouve néanmoins dans cet (Bdipe en rimes » deux vers dignes d'être cités et retenus. L'impitoyable grand-prêtre , toujours prêt à justifier ses diciix , surtout quand ils ont tort , demande à OËdipe pourquoi, après les prédiction^ qui lui ont été faites • ifuil tuerait son père et ^pousarait sa mère , il a risque de combattre

ttn inconnu, et d^ëpouser une princesse qu*il ne connaissait pas dayau- Uge j Œdipe lui n^ond :

Je trouTai du plaiiîr à brarer le malhear, *

Et le crime parut impottible à mon cœur.

Ces deux vers sont un peu plus heureux que le trait singulier fi'un autre (Bdipe , ou le héros de la pièce , se plaignant de rinjustice barbare des dieux qui Font précipité dans le crime , le grand-prétre lui répond avec Taustère gravité d^un ministre des autels : T^ous n*at^ez aucun reprocha à faire' aux dieux ^ ils vous aidaient prédit que vous tueriez votre père , il ne fallait tuer personne^ iU poum avaient prédit que vous épouseriez votre mère , il ne fallait pas vous marier.

Mais ce qui est vraiment touchant, vraiment admirable , c^est cet endroit de V (Bdipe de Sophocle , où le malheureux prince revenant sur le théâtre les yeux crevés , profondément pénétré de ses prétendus crimes et de ses malheurs trop réeb , s^écrie en s*adressant à ses enfans : approchez , malheureux embrassez votre '11 n*ose pro-

Ak-er ni le mot d^enfans , m celui de père. Trait sublime qu^on ne trouve dans aucun des (Bdipes modernes ; il est vrai qu^il ne faut pias en blâmer nos poètes ; il faut les en plaindre. Pour ofTrir aux spectateurs cette situation déchirante , il faudrait qa^ (Bdipe revînt sur le théâtre les yeux crevés et couverts d'un bandeau ; et quel sujet d'horreur pour les premières loges , et de plaisanteries pour le parterre ? Il me semble voir à ce spectacle toutes les femmes détourner les yeux , et le reste crier : Collin-maiJlard, Rendons grâces à notre exquise dé* licatesse , de nous priver d^une des plus éloquentes expressions de tendresse et de douleur qu'on puisse jamais entendre au théâtre.

Cet ingrat sujet d^ (Bdipe , si peu fait pour la tragédie moderne , a tenté bien d'autres poètes que Corneille , Voltaire et La Motte , et les a d'autant plus tentés , qu'ils en étaient plus incapables. Un M. de La Toumeiie , commissaire des guerres 9 a fait lui seul jusqu'à douze ddîpe*'. La préface, adressée au savant Boivin, est. pleine d'une noble confiance.

(i5) Quelque hérétique que fût La Motte dans ses assertions contre la poésie , il n'en est pas moins vrai que tout ce qu'on a écrit pour le nHuter , était en pure perte contre les novateurs , car il y a , sur rharmonie des vers comme sur la musique , des incrédules froidement décidés , des espèces Ôl athées d'autant plus difficiles à convertir, que le raisonnement ne peut rien sur leurs organes endurcis. Peut-être néanmoins est-il un remède , mais un seul remède à tenter pour leur guérison ^ c'est de les renvoyer , sans autre discussion , k la lecture de Racine ; si cette recette ne leur réussit pas, il faut les regarder comme incurables.

La Motte aurait peut-être bien plus scandaleusement blasphémé les vers , s'il eût pu lire ce qu'écrivait à un de ses amis le célèbre Pope , un des plus illustres poëtes modernes. Vous serez surpris ^ lui disait-il , de ce que je compte pour rien ma traduction de ^Odyssée. Mais toutes Us fois que je me livre à quelque méditation sérieuse ,

• F'oyez le Mercmre d'octobre 1731.

i58 NOTES SDR L'ÉLOGE

je ne saurais regarder la poésie que tomme un ¥ain amusement , ei même un amusement aussi vain , que si une Me de somme se plaisait à entendre le bruit de ses sonnettes sans porter le moindre fardeau , ni être d'aucun usage à son maître. Les détracteurs de la poésie (car ils sont aujourd'hui eu plus gratid nombre qu*ou ne croit ) citeront ce passage avec complabance , et ne verront plus , si nous pouvons parler ainsi , qn^une sonnette au cou de nos versificateurs. Mais Pope a parlé avec trop dln justice et d'ingratitude d'un talent qui fait sa gloire. Cette sonnette , qu'il parait avoir dédaignée , l'a rendu immortel ^ elle retentira jusque dans les siècles futurs. Il n'en est pas ainsi de celle de La Motte ^ n'ayant qu'iin son aigre et faible , elle s est en vain flattée de faire taire ses rivales, et c'est k elle seule que sa prétention jalouse a été nuisible.

Les mauvais vers de La Motte , de Perrault , et des autres censeurs de l'antiquité , ont d'autant plus nui à leur cause , qu'ils ont donné lieu d'opposer it leurs attaques contre la poésie , contre Homère et contre l'antiquité , un raisonnement bien fait pour en imposer à la multitude. Voyez , disent les partisans des anciens , quel est le sort de leurs adversaires ? y en a-t-il un seul qu'on puisse regarder comme un modèle de bon goût » un senl dont la réputation lui ait survécu / D'abord il est peut-être permis d'appeler de cet anatbème général. Voltaire , qui n'a pas imité Despréaux et Racine dans l'adoration servile des anciens , qui a su distinguer dans Homère le génie d'avec les écarts , n'est pas moins destiné que Despréauz et Racine à passer aux siècles futurs. Il est vrai que Viliade de La Motte ne doit pas se flatter du même avantage ^ mais est-ce une preuve que La Motte ait Ci4 tiqué injustement Viliade ? c'en est une seulement que le talent et le goût sont deux choses très- différentes. Viliade d'Homère, pleine de beautés et de défauts, ouvrage du génie dans l'enfance du goût , fera toujours l'admiration des siècles à venir; Viliade de La Motte, pleine de sagesse et de vers faibles , est oubliée comme le Clovis de Desmarets \ mais les réflexions de La Motte sur Viliade d'Homère n'en seront ni moins justes pour la plupart , ni moins dignes d'être lues.

Pourquoi la dispute sur les anciens et les modernes n'a-t-elle jamais été bien terminée ? Cest que leurs adversaires, Perrault et La Motte , car je ne parle que des chefs, avaient plus d'esprit que de talent : s'a* gîssait-il de raisonner? l'avantage était souvent de leur côté ; ils le perdaient dès qu'ils sortaient de là et qu'ils s'avisaient d'éciîre , surtout en vers. Les Parallèles de Perrault sont un livre, quoi qu'on en dise, très-estimable à plusieurs égards. Qu'est-ce qui a fait tort à cet ouvrage? Ce ne sont point , on ose le dire, les plaisanteries un peu grossières de Despréaux , c'est Perrault lui-même , par son poème de 8. Paulin , son conte de Peau cfjéne, sa Femme au nez de boudin , etc. , etc. Despréauz , par la seule Ibte de ces ouvrages , le rendit ridicule j et quand une fois on Test devenu , c'est en pure perte qu'on écrit et qu'on rai* sonne. Il en a été à peu près de même de La Motte. Il a voulu briser la statue élevée à l'auteur de Viliade , et il n'a fait que mutiler la sienne de ses propres mains.

DE LA MOTTE. iSg

Croyons cependant que le terrible DespréaoY eût été un pen embarrassé', pour rbonneur des anciens, s'il avait pu lire la diatribe grossière et pédantesque de madame Dacier contre La Motte, quoique cette diatribe eût pour objet de venger , k force d^injures , "^e que I>espréaux regardait comme k saine doctrine. U eût rougi pour la bonne cause, en la voyant si maladroitement soutenue , et il se fût écrié dans Tamertume de sa douleur :

To U servirais mieux en la dt:fendant moins '.

n était en effet trop éclairé pour ne pas convenir que les superstitieux apologistes de Tanliquité n^avaient pas toujours été dignes ni des dieux auquels ils offraient leur encens > ni des chefs sous lesquels' ils combattaient ; il se moquait lui-même du fanatisme de Dacier, qui, lorsqu^on lui demandait si Homère était plus beau que Yii^ile, répon. dait qa'Homère était plus htau de deux mille ane; et il n'eût pas moins ri de cet antre enthousiaste plus récent , qui , dans le fort de la der* nière dispute sur V Iliade , avait fait vœu de lire tous les jours deux mille vers d'Homère , en réparation des outrages qu'il croyait que ce grand poëte avait reçus, et comme une espèce d'amende bonorable pour apaiser ses mânes offensés. De quelque juste admiration qu'on soit pénétré pour Homère , il est bien permis de s'écrier ici avec Per raulty qui n'avait pas toujours tort: O collège^ collège ! que ton im~ freesion eet profonde et ineffaçable dans certains esprits I

M. Dacier, en recevant M. de Boze k la place de Fénélon, attaqua vivement , dans son discours , ceux qui refusaient l'adoration aux anciens. La Motte lui répondit dans la même assemblée par sa fable de VEcrevisse philosophe , qui veut conseiller à ses compagnes de ne pas marcher à reculons , afin que les yeux éclairent et conduisent les jambes , et qui est baûbuée par toutes les vieilles écrevisses pour avoir proposé une nouveauté si absurde.

Le philosophe essaya les m armures

Du sot peuple , et les têtes dures Firent gloire d^aller toojours à reculons ^ Pour les vieilles erreurs point de respect bicarré.

Examinons aussi la nouveauté j

Par les deux excès on s'égare ^ Mais la raison Ta droit , marchons de son c6tc.

La Motte , réconcilié depuis avec M. Dacier et sa femme , sans ayoir changé d'opinion sur les anciens, lut, dans une séance publique de FAcadémie , une ode sur la mort de madame Dacier. Les looanges qu'il donne kt cette savante ne sont guère moins ingénieuses que les épigrammes douces qu'il avait faites contre elle.

* X3o savant étranger e'tant venu rendre visite h madame Dacier, la prin d'écrire son nom avec nne sentence sur un registre qa'il lui présenta j elle y éerivît modestement uti vers grec de Sophocle , qui signifie que le silence est f ornement des femmes» Elle aurait dû se souvenir de ce vers quand elle voulait dire quelque absurdité en Thonnear des anciens , et surtout quand elle voc^t faire sa pédantetqae et ridicole réponse aux observations critiques de La Moite sur V Iliade,

i6o NOTES SDR L'ELOGE

(16) Le plus grand éloge peut-être qui ait jamais été fait d'Homère , est celui que lui a donné , dans son langage naïf, notre célèbre seul' pteur Bouchardon. Ily a quelques Jours , disait-il , qu'il nCest tombé entre les mains un vieux livre français que je ne connaissais point ; cela s'appelle /Hiade dHoroère. Depuis que j'ai lu ce Upre^là^ les hommes ont quinze pieds pour moi^ et je ne dors plus. J'ai entendu tenir.préci* sèment le même discours à un autre excellent artiste qui n'avait jamais connu Bouchardon > et qui , en parlant comme lui , ne parlait pfts d'après lui.

Le P. Buffier, dans une lettre h. madame la marquise de Lambert , avait entrepris de justifier les extravagances des dieux de VJliade^ c*est ainsi qull les qualifiait , par Tidée générale que les païens avaient alors de leurs dieux j il prétendait que les plus grandes eitravagances, dans un système reçu, tiennent lieu de principes qui ne se révoquent point en doute , et qui ne se mettent point en question : Je glisse , lui répondît finement et avec raison madame de Lambert , sur les consé^ quences qvton peut tirer d'un pareil principe ; elles seraient bien sérieuses*

La Motte avait osé , du vivant même de Despréaux , lui confier quelques uns de ses scrupules sur Homère. Je me souviens , dit-il , qu'un jour je demandai raison à Despréaux de la bizarrerie et de l'indéceiÈce des dieux d'Homère ; il dédaigna de les justifier par le secours trivial des allégories f et il voulut bien me faire confidente dt un sentiment qui lui était propre , quoique tout persuadé qu'il en était , il n'ait pas voulu le rendre public ; c* est qu'Homère avait craint d! ennuyer paj le tragique continu de son sujet ; que n'ayant , de la part des hommes , que des com^ bats et des ptusions funestes à peindre , il avait voulu égayer tè fond de sa matière aux dépens des dieux mêmes; et qu'il leur avait fait jouer la comédie dans les enif'actes de son action^ pour délasser le lecteur , que la continuité des combats aurait rebuté sans ces intermèdes. La Motte reprochait encore à Homère d'appeler quelquefois vaillant, celui dont il rapporte un discours lâche ; et sage , celui dont il rapporte un discours imprudent. Despréaux lui répondait que c'est comme quand on dit que S. Paul gardait les manteaux de ceux qui lapidaient S. Etienne. Paul y disait-il, rC était pas saint dans ce moment f mais il le devint depuis : de même les braves (C Homère ont des momens de frayeur^ et les sages des momens doubli. On croira sans peine que La Motte ne fut pas satisfait de ces réponses ; pour s'en payer, il faut être bien résolu d'admirer tout dans les anciens. Cependant leur détracteur crut devoir attendre la mort de Despréaux pour publier et son Iliade et sa critique d'Homère. Il n'y a pas d'apparence que le sévère aristarque eût vu cette double entreprise de bon œil \ il eût retiré au détracteur et au singe de V Iliade les bontés dont il l'honorait. Car La Motte, quoique très-lié avec Fontenelle, que Despréaux n'aimait pas , faisait assidûment sa cour au satirique , qui le recevait et le traitait comme un maître ferait son élève , et qui semblait lui dire à chaque instant ;

Vous êtes jcnne encore, et Ton peut vous înstrairc.

n n'approuvait point les odes de La Motte, malgré le succès qu'elles avaient eu. Vode, disait Despréaux^ est Vouvrage de notre langue qui

DE LA MOTTE. ^ i6i

dnaantlt les pins helln expresnoru : an y pardcnmraii plutât un mau- 9aiê sens qitun mot bda, Cesi ce que n* entend pas If» de La Motte , qui nous vient faire des satires en odes , et qui emploie les mots de quatrain et de strophes. J^avais un beau champ à mettre ces mots dans ma Poétique» qui est un ouvrage de préceptes : je les ai pourtant évités, quoi* qu'à la rigueur on ne dût pas mien faire un crime. H» de La Motte emploie encore des rimes de bouts^rimés , comme celle de syrinz et de sphinx ; d^ ailleurs il affecte souvent de pctrler à la manière des oracles , pour ne point se rendre trop commun par un langage clair et intelligible. On ne peut que souscrire à ce jugement , si ce n'est peut-être sur robscurité du style de La Motte ; ses vers peuvent n'être pas meilleun que ceux des oracles , mab ils sont plus daîrs.

(17) On sait par cœur les fables de La Fontaine ; on n'en sait aucune 4e La Bfotte ; des lors les deux poètes sont jugés. Le moderne fabuliste semble avoir évité de prendre raacien pour modèle, et malheureusement n'a que trop bien réussi à s*en écarts. Avouons pourtant que dans cette carrièi^ oh La Motte suit La Fontaine de si loin , il se montre quelquefois digne d*y paraître. Quelques unes de ses fables mériteraient ilionnenr d'être citées après La Fontaine, si , pour leur malheur, elles ne se trouv^ûent perdues dans un trop grand nombre d'autres qui ne méritent que la grâce d'être ignorées* Parmi ces fables très-estimaldes de notre académicien > uoqi citerons surtout celle de VAne, qui commence par ces mots : Sous quelle étoile sult^je né ? Nous pourrions y ajouter celles de la Pie{ du Perroquet, du Promage , de» deux TlgeonSf des jimis trop ê^ accord , des Grillons y des Moineaux , dii Conquérant et delà pauvre Femme ^ etc. Il serait U souhaiter qu'un homme et goût , appréciateur et réviseur éclairé de toutes les fables de La Motte « fit le triage de celles qui n'auraient besoin, pour être d^excellens onvrages , que de changemens légers j il ne faudrait pour cela que retrancher quelques longueurs, surtout dans les prologues , que supprimer ou changer quelques vers peu natureb ou de mauvais goût. On serait peut-être étonné du peu de travail qu'exigerait cette réforme , et on le serait encore cbvantage de trouver un assez grand nombre de fables qui en vaudraient la peine. Ce nt seraient pas encore les fobles de La Fontaine, après cette correotion, il s'en faudrait beaucoup ; mais ce seraient des fables pleines d'esprit et de philosophie , et qui feraient oublier presque toutes celles dont les auteurs ont parlé de La Motte avec un mépris si injuste.

Les fables de La Moite furent critiquées grossièrement dans plusieurs brochures, avec esprit dans quelques unes, et surlout dan$ une comédie de FuseKer, intitulée JUhmus fabuliste. Elle eut trente représentations dans «a nouveauté ; mais k sa remise , en 174^ , cHeien eut très-peu , et n^a point- été jouée depuis^ Tii-propos n'y était plus , et la malignité publique ne trouvait point de victime vivante à immoler.' Cette comédie est à scènes èpisodiques et semées de fables, qui, alors très-applaudics , sont aujouâ'hui, bien plus oubliées que l'es fables dont Momus' faisait la critique. D'ailleurs ces sottes de pièces, sans action et sans mouvement , oii un acteur récite , les unes api'ès les

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