‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 52 sur 74 · LOG · texte numérisé non relu

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étaient trop imbus de la vieille maxime qui proscrit impitoyablement chez tant de familles le métier d'hommes de lettres j maxime qu'on peut appeler Vapophikegme éternel et bioud de presque tous les parens; ce n'est pas, si on les en croît, avoir un état dans la société , et , comme ils le disent , être quelque chose, que de chercher à s^acquitter envers sa nation en l'éclairant ou en l'honorant par ses ouvrages. Victime de ce grand princ^y Crébillon fit son droit à Paris^ fut reçu avocat, dévora tout l'ennm du fatras des lois , et passa ensuite dans l'étude d'un procureur pour y i^pprendre les éîémens de la chicane, anzqiieb on croira facilement qu'il prit encore moins de goût. Il s^j dévoua cependant , ou plutôt il s'y soumit , avec toute la docilité qui peut accompagner une répugnance excessive. Il se dédommageait de cette fastidieuse occupation en allant souvent aux spectacles. Le goût trës-vif qu'il prit pour cet amusement devin|| bientôt une passion violente ; et celte passion alla si loin , qu'il ne put un jour la contenir eu présence de son procureur même , à qui jusqu'alors tl avait caché soigneusement tout le plaiâr défendu qu'il goûtait avec tant d'avidité. Le procureur , homme d'iesprit , vit dans l'éloquence avec laquelle Crébillon parlait des chefs-d'œuvre de la scène , le germe d'un talent fiiit pour briller un jour sur le théâtre ; il osa conseiller à son élève de renoncer à la chicane, au barreau, à la magistrature même , d#luivre l'impulsion de sop génie , et de savoir désobéir à ses parens pour 4llustrer un jour le nom qu'ils portaient.

A juger du caractère de Crébillon par le genre de son eqnric, plein de vigoeur et d'une sorte d'audace, on croirait qae, pour se livrer à son talent, il n'aurait pas eu besoin d'en être averti , ou du moins qu'il n'avait besoin que de l'être , comme Ac}iille JTut instruit de son sexe dès qu'on lui montra des armes. Mm les exhortations du procureur l'effrayèrent d'abord plus qu'elles ne. l'encoufagèrent. Plein d'admiration et de r^pect pour les écrivains immortds qui ont donné tant . d'édat à la scène française , et ne se croyant pas même destiné à les suivre de loin , il regardait cette ambition comme une espèce de sacrilège. Ainsi cet homme , qui devait être un de nos premiers auteurs tragiques , modeste et timide comme l'est toujours le génie effrayé par les grands modèles , n'osait entrer dans le sentier de la gloire ou ils l'invitaient à les suivre , tandis qu'une foule de jeunes présomptueux que rien n'effraie dans ce sentier redoutable, parce que rien ne les y appelle, s'y jettent avec une aveugle confiance , et disps^'aissent bientôt pour jamais. A la fin pourtant , le jeune Crébillon , réveillé tous les jours par des conseils dont la sincérité ne lui ^tait pas suspecte, mais encore plus ex-

cité par une voix intërieare et puissante à laquelle il résistait en vain, hasarda une piëpe qu'il lut aux comédiens. Le sortie cet ouvrage lui fit croire d'abord que cette voix importune Savait trompé; la pièce eut le malheur d'être rejetée par l'aréopage qu'il avait pris pour juge. Il en conçut un chagrin qui rejaillit sur sdn procureur même ; il le regarda presque comme uii ennemi qui lui avait conseillé de se déshonorer , jura de ne le plus croire , et de ne plus faire de vers de sa vie.

I^s amans et les poètes oublient bientôt leurs sermens. Crébillon se calma peu à peu, revint oii la nature le voulait, #t fit la tragédie d'idaménécy qui eut asset de succès pour le consoler de son premier malheur (3)» L'action néanmoins en était faible et le atyle négligé ; une rivalité d'amour entre le père et le fils , assez mal imaginée dans un pareil sujet, donna beaucoup de prise à ta censure; mais quelques beautés de détail firent -excuser et le vice du plan , et les défauts de l'exécution. Le ciiiquiëme acte fut cependant assez mal reçu à la première représentation de la pièce. Aussi fécond que docile , le poëte en fit un meilleur , qai fut composé^ appris et joué en cinq jours 4 Une facilité si shigulière annonçait et préparait de plus heureux efforts ; aussi Grébillon , «'élançant de ce premier pas dans la carrière tragique , montra bientôt au public étonpé le vaste chemin qu'il avait fait. Il sauta, si on peut parler ainsi , de la tragédie à^Idçménée à celle à^Atrëe et Thjrestt, qui laissa la première bien loin derrière elle (4). Le fond de l'intérêt dans cette dernière pièce n'est à la vérité guère plus grand que dans Idoménée; mais l'action y est plus attachante et plus vive ; le style , sans être beaucoup plus correct , a bien plus de couleur et de force ; et les beautés y sont plus jTréquentes et plus marquées. Cette tragédie est même restée long-temps au théâtre; mais la' catastrophe pleine d'horreur qui la termine , ce sang qu'Atrée veut faire boire à Thyeste , a toujours nui au plein succès de ta pièce dans toutes ses remises , cc^me elle y avait nui dans sa nouveauté. On pensera peutêtre qu'elle serait plus heureuse aujourd'hui , depuis qu'on a vu dans Gabriclle de T^ergjr une situation plus horrible encore attirer longrtemps la foule. Mais sans prétendre ni justifier, ni combattre ce dernier succès , nous croyons qvi'j^itée ne peut jamais en espérer un semblable (5). Daùs la pièce de Grébillon, i'horxeur du cinquième acte n'est absolument que dégoûtante etrsans intérêt; elle se fait sentir tout à coup, et presque sans ^tre préparée , lu moment oii Atrée présente k Thyeste le sang de son fils; et ce moment affreux, que rien ne réparc et n'adoucit, révolte, avec raison le spectateur. Dans Gabriclle, l'horicurest affaiblie par l'intérêt qu'on prend aux deux nmans , par

le spectacle touchant, quoique terrible, des douleurs et ^es an-> goisses de GatHciell^i p^r 1^ prolongement même de ce spectacle, qui diminue la violence de l'effet, en laissant au spectateur le temps de sentir qu'il n'assiéte qu'à une représentation : Toilà pourquoi , si nous osons ici hasarder notre avis , les femmes , qui se rejettent au fond de leurs loges quand elles voient la coupe sanglante 4'Atrëe tomber et se répandre sur le théâtre , regardent au contraire , quoiqu'on frémissant , l'urne et l'agonie de Gabrielle ;' semblables à ces enfans qui aiment ii entendre les conte^dpnt on les efiraie , et reviennent tout effirayés les écouter encore : sur la scène un frémissement subit et instantané n'est que pénible quand la cause en est révoltante ; mais dans nue situation terrible d'ailleurs, un frémissement qui dure et se prolonge , peut faire éprouver une sorte de plaisir , et rendre par ce moyen la situation moins affreuse. Quoi qu'il en soit , la tragédie è!Atrée obtint les plus grands éloges, et l'estime générale qu'elle mérita mit le comble, non-seulement au bonheur du Boëte , mais à celui du procureur qui avait donné Crébillon an théâtre. Quoiqu'il fût attaqué d'une maladie mortelle , il se fit porter à la première représentation ^Atrée, Il en serait sorti avec affliction, s'il eût attendu le jugement des spectateurs pour fixer le sien , car cette représentation fut assez froidement reçue; le parterre parut plus consterné qu'intéressé ; il vit baisser la toile sans siffler ni applaudir , et s'écoula avec ce silence iHcbenz qui n'annonce pas dans les auditeurs le désir de l'être une se-> conde fois. Mais le procureur jugea mieux que le pnblic, ou plutôt jugea dès ce premier moment comme le public deyait juger bientôt après. La pièoe finie , il alla sur le théâtre chercher son ami , qui encore très-incertain de son sort*, était déjà presque résigné à sa chute ; il embrassa Crébillon avec transport : Je meurs content , lui dit*il ; je vous m fait poète, et /e laisse un homme à la nation.

L'horreur dont on avait accusé la tragédie è^Atrée fut adoucie par l'auteur, non sans quelque regret, dans Electre y qui suivit d'assez près , et dont le succès fut aussi grand que mérité. On reprocha pourtant à cette pièce de l'embarras dans l'exposition, et un double amour qui y jette de la langueur, surtout dans les premiers actes. Mais l'intérêt du sujet , la chaleur de Taction , des vers heureux et qui sont restés , le caractère d'JÊlectre dessiné d'un pinceau fen^e et noble , enfin la beauté supérieure du rôle de Palamède , enlevèrent tous les suffrages , et imposèrent silence aux critiques.

Après le succès à^ Electre y ou aurait cru qne la gidire dram»» tique de Crébillon était à son comble. C'était déjà bue cfaosW

trësHTlire au théâtre de Toir des triomphes si rapides, qui ne fussent pas au moins interrompus et comme tempérés par des chutes. Ce fut une chose plus rare encore devoir les succès aller en augmentant, et le poëte, semblable aux dieux d'Homère, fisiire trois pas , et arriver au terme» Crébillon avait déjà laissé bien loin derrière lui tout l'essaim de poètes tragiques qui se traînaient sur la scène depuis G>meine et Racine ;^ il se surpassa lui-même dans Rhadamiste , son chef-d'œuvre , et nous pouvons ajouter , un de ceux du Théâtre-Français. Cette pièce est d'un dessin fier et hardi , d'une touche originale et vigoureuse. Les caractères de Rhadamiste , de Zénobie et de Pharasmane , sont tracés avec autant d'énergie que de- chaleur ; l'action est intéressante et animée , les situations frappantes et théâtrales ; le style a d'ailleurs une sorte de noblesse sauvage , qui semble être la qualité propre de cette tragédie , et la distingue)* de toutes les autres. Parmi plusieurs scènes d'un grand effet, celle 011 Zénobie déclare en présence de son époux son amour pour Arsame , est une des plus belles qui soient au théâtre. La supériorité des trois derniers actes , et même d'une partie du second , fit pardonner la langueur du premier , et surtout l'obscurité d'une exposition aussi froide , plus compliquée et moins vraisemblable que celte âe Rodogime ^ mais qui produit, ainsi que dans Rodogunçy des beautés théâtrales du premier ordre ; tant il est vrai , comme le prouvent cent autres exemples, que le succès d'une tragédie est bien plus dans l'effet subit et momentané des situations , que dans la préparation des incidens , ou même dans leur vraisemblance, et qu'au théâtre^ comme l'a très-bien dit Voltaire, it vaut nueux frapper fort que de frapper juste. Ce sujet de Rha" damiste avait infiniment plu à Crébillon ; le rôle de Phaf asmane, implacable ennemi de l'arrogance et de l'ambition romaine , donnait lieu à l'auteur de déployer dans toute sa force la haine vive et profonde dont il était pénétré lui-même pour ces tyrans de Vunivers ; car c'était le nom , peut-êtf e bien mérité , qu'il donnait toujours aux Romains, dont les annales réveillent tant d'idées de gloire , et dont la gloire a tant fait de malheureux. Il regardait, disait-il, comme un des plu^ grands fléaux qui eussent 'désolé l'humanité , les conquêtes de cette nation insolente et cruelle , et les chaînes dont elle avait accablé tant de peuples. Assez peu pressé de parler sur tout autre sujet, il était toujours éloquent sur cette^ matière. Il ne pardonnait pas à l'auteur de Mithridate d'avoir exprimé trop faiblement , selon lui , la haine violente que ce prince portait aux Romains. Ce défaut de force qu'il reprochait à Racine, le rendait injuste à Fégard de ce grand poëte , qu'il se contentait d'appeler le plus

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rlégant de nos écràuwis. 11 exprima dans le rôle dé Pharasmane Taversion du prince et la sienne propre pour la nation roxtuancy avec toute la vigueur d'une âme fîère et indépendante , que ie despotisme et l'oppression révoltaient ; et les connaisseurs 30— gèrent que si Racine sux^ait peindre V amour , Créhilloh êon^mê peindre la haine.

Néanmoins, ce Rhadamiste qui venait d'-obtenir du public une faveur si distinguée , ne put même obtenir grâce du sérere Despréauj; qui vivait encore. Il s'exprima sur cette pièce avec plus d^ dureté qu'il n'avait fait dans ses satires sur les productions les plus méprisables â &es yeux. mTui trop ^vécu , s'écriaitil avec la plus violente bumeur ; à quels P^isigotks je laisse en proie la scène française ! Les Boyer et Its Pradfm, qme neus avons tant bqffoués, étaient des aigles auprès de ceu3>^. La comparaison était aussi injurieuse qu'injuste. Mtfis le mérite de la versification , le premier de tous aux yeux de Despréanx , ét^it, il faut l'avouer, le coté faible de la nouvelle tragédie. D'fiilleurs , ce juge inexorable , encore plein du souvenir deê hç^^ivcnes de génie avec lesquels il* avait vécu y des Molière, des l^cine et des Clomeille , ne voyait qu'avec dédain leurs succes-r seurs* La l^ptte n'était k ses yeux qu'un bel esprit sans talent , llousseau qu'un versificateur saps idées, et Crébillon qu'un poêle l^arbare; le mérite de Fontenelle était perdu pour' lui, et l'auteur de l^, Henriade n'écrivait pas encore. Despréanx eût fait volontiers à la génération littéraire naissante it même compliipent que le vieux et impoli Nestor fait aux princes grecs dans l'Iliade : Je vous conseille de m' écouter, car j'ai fréquenté aithr trefois des hommes qui valaient mieux que vous. Enfin ^ ce qui a^wt^t encore à l'inflexible rigueur de ses arrêts , le satirique était alors accablé d'infirmités , et attaqué de la maladie dont il mourut peu de temps après; l'humeur que lui donnait sa situation rejaillissait sur les ouvrages qui avaient le malheur de tomber entre ses mains ; on ne devait pas attendre de Despréaux, vieux et malade , l'équité que Despréaux, jeûne et plein de santé , n'avait pas toujours eue pour les poètes ses confrères; et l'auteur à^ Electre n'était pas fait pour être mieux traité que l'auteuf d*Armi4e. Crébillon s'en ccmsola par l'enthousiasme que le public témoigna pour Rhadamiste y entlM>usiasme si constant, qu'il ne fut pas même affaibli par la lecture , si funeste à tant de succès éphémères. On fit deux éditions de sa pièce en huit jours|; elle reçut les plqs grands applaudissemens à Versailles , qui pour cette fois fut d'accord avec Paris. Le$ amis de Crébillon le pressèrent de se moi^trer à la cour , pour y jouir de son triomphe , et pour y recevoir les grâces que son peu de for-

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tune lui rendait nécessaires. Plein des espérances dont on Pavait enivré , il partit pour Versailles , et n'y fut regardé dç personne. Tant de froideur l'étonna , quoique sans l'afiUger ; et ce qui. prouve bien mieux encore son peu de connaissance du paj4 oii il se trouvait , c'est la simplicité qu'il eut d'y demeurer deux ou trois ans avec patience , attendant toujours l'accueil qu'on Jui, avait promis , mais à la vérité~ ne ie cherchant pas « et ne faisant rien^ur en h&ter le moment. Las enfin d'être oublié , e^ n*ayant que trop éprouvé U vérité du vers si consacré pac l'ei^*^ périence ,

Qa*on potfle à la cour est d< blni ndace «loi ,

il quitta sans retour comme sans regret un séjour si peu fait pour lai, en prenant désormais pour sa devise, ne Catten4s qi(à tqi seul.

Réduit à l'unique ressource que lui promettaient ses talens , il se flattait de pouvoir obtenir encore de nouvelles couronne» , et donner k Rhadamiste des successeurs dignes de l'être. Mais, il j a pour tous les écrivains, et surtout pour les auteurs dramatiques, un moment oii leur succès est au plu$ haut pajni que la nature de leur génie leur pem^et d'atteindre , une espèce de midi jusqu'oii leur gloire s'élève , et au-delà duquel elle ne fait plus que décliner. Cest ce qui est arrivé à CrébiUpn como^e.à tous les autres poètes tragiques, si on en çxcepte l'auteur de Phkdfe et à*Athaliej qui a£ni par ses deux chef«-d'œuvre. Rha-^ damiste*t\xt suivi de Xerchs et de Sémiramis y qui eurent J'uij. et Tautre très-peu de succès. Outre les défauts particuliers .à, chacune de ces tragédies , on reprochait à Crébillon d'être n^onOtone dans ses surjets et dans sa manière, et de ne pouvoir, sortir de cette horreur tragique qu'on avait tolérée , ou içênie applaudie dans ses premières pièces , ipais dont on était fatigué et rebnlé dans \tst dernières. Il crut devoir répondre à ces critiques ^n donnant Pjrrrhus, dont le sujet, la marche, le, style et le ton étaient plus assortis à la délicatesse , ou , couiuie il le prétendait, à la faiblesse des spectateurs (6). Personne np mourait dans cette pièce, l'auteur s'était fait cette violence : mais comme il nese trouvait dans toute sa force, et, pour ainsi dire , à son aise , que sur ujie scène ensanglantée , il u'avait travaillé, disait-il , qu'avec une sorte de dégoût à cette ombre ie tragédie, qu'il ne put même achever qu'au. bput de cinq anv La pièce reçut néanmoins plus d'acciieil.qu^e. cet accouçhew^it laborieux et forcé, ne semblait le permettre. M^f is Taçcueil fut. passager, et l'ouvrage a disparu de dessus la 3ccne., .comme uax coHatér^l éloigné , intrus dans une successioti qui ne lui appar-

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