‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 53 sur 74 · LOG · texte numérisé non relu

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tient pas, est oblige de renoncer au partage qu'il prétendait tkirt avec içs héritiers légitimes.

Nous ne devons pas oublier de dire que, dans Tinteinralle entre Xerces et Sémiramis, Crébillon avait commencé nne tragédie de Crormvell, oii il donnait l'essor le plus intrép^e sentimens de liberté qui étaient gravés si profondément son cœur. Il en lut à ses amis quelques scènes , oii Vi anglaise pour le pouvoir absolu était peinte avec tant d'énergie, qu'il reçut une défense de continuer sa pièce (7). Il était bien éloigné de consacrer l'attentat d'un sujet, dont le fanatisme odieux , se couvrant de l'égide des lois , osa priver du trône et de la vie un monarque vertueux et digne d'un meilleur sort ; mais l'auteur avait fait de Cromwell un scélérat plein de grandeur; et l'administration attentive qui veille parmi nous sur Tesprit national , craignit que l'admiration pour le criminel ne diminuât l'horreur du crime ; que la peinture d'un peuple libre ne fit des impressions trop vives «ur une nation gouvernée pw d'autres lois , et que la haine pour le despotisme n'aflaiblit le respect pour l'autorité. On connaît quelques vers 4^ cette tragédie , que les amis de l'auteur lui ont souvent entendu dire , et ou l'usurpateur étalait avec la plus insolente aodacte ses maximes antimonarchiques. Ces vers , quoique placés dans la bouche d'un rebelle , et par conséquent peu propres à ébranler de fidèles sujets , pénétrés de ce qu'ils doivent au pouvoir légi* time, parurent néanmoins trop malsonnans pour être enlendos sur le théâtre d'une nation qui se fait tant d^bonneur* d'aimer ses souverains ; et Crébillon se soumit à cet arrêt avec une docilité d'autant plus louable , que s'il détestait l'autorité arbitraire, il respectait et chérissait celle de son roi. lia tracé lui-même ce double sentiment dans un exemplaire qu'il avait du fameux livre de Hubert Languet , qui a pour litre : Vindiciœ contra ijr^ rannos (Réclamation contre les tyrans), ouvrée dont Tobjet est de fixer les droits réciproques des rois et des peuples. Dans cet exemplaire que nous avons vu , Crébillon a souligné avec soin les passages sur la haine du despotisme , sur le droit que la ^rannie donne aux opprimés de la braver et de Tauéantir , et en même temps sur l!obéissance et l'amour que les peuples doivent à une autorité sage et modérée , fondée sur la justice et sur les lois. Ainsi, toujours fier et libre, et en même temps toujours Français et fidèle , Crébillon sut également ie garantir et des foreurs de la révolte , et des bassesses de l'esclavage. . Revenons à ses travaux dramatiques. La tragédie de Pyrrhus en fut presque le terme , soit que cette tragédie , si contraire à wa goftt, eût épuisé son génie en le fatigant, comme ces

t)E CREBILLON. 553

nlaiites ékangères qui, transportées dans nos climats , dessèchent le terrain oii Ton s'efforce de les faire naître , soit que l'autenr se vojant après tant de succès plus chargé de lauriers que de fortune, fût eutiu dégoûté de ce théâtre oii il avait brillé si loiig-temps. Il renonça presque entièrement au cpfnmerce des hommes y non par humeur ou par misanthropie , mais par amour pour cette liberté q\i'il regardait comme le se&l bien qui lui restât. Ce caractère indépendant le rendait incapable de se prêter aifx inutilités ordinaires de la société , qu'on y décore du nom de (bienséances et de devoirs; il lui était plus impossible encore de se plier à ces assiduités si nécessaires auprès des hommes puissans.| pour s'assurer ce qu'on nomme des protecteurs ^ Mécènes orgueilleux des talens médiocres ^i/i Us recherchent, et secrets ennemis des talens distingués qui les négligent. Crébillon s'enfonça dans une retraite ignorée i oii il se rédpisit à une vie simple , frugale et presque dure , entouré d'animaui dont l'attachement le consolait de l'injustice des hommes , ou plutôt l'en dédommageait sans qu'il eût besoin de s'en consoler; car il semblait m(Sme sentir à peine cette injustice , tant il était loin dje s'en plaindre ! Soit apathie , soit équité , il ne s'était jamais pris qu'à lui seul des disgrâces qu'il avait essuyées ait théâtre. Après la première représentation de Xercès , qui , comme nous l'avons dit , ne fut pas heureuse , il avait demandé aux comédiens leurs rôles , et les avait jetés au feu en leur présence : Je me suis trompé j leur dit-il ^ le public nia éclairém

Malgré le grand nombre de ses succès, il n'avait pu obtenir, dans le temps le plus brillant de sa gloire , une place k l'Aca* demie Française ; les cabales littéraires les plus opposées étaient réunies contre lui , parce que les chefs et les snppôts de ces cabales voyaient dani Crébillon un homme qui menaçait de les faire bientôt oublier tous par l'éclat de sa renommée. Il faut convenir aussi qu'il avait un peu irrité par sa faute l'amour-propre de ceux qui jouissaient alors , à tort ou à droit ,< de quelque réputation dans les lettres ; il s'était permis contre eux une satire ingénieuse et piquante , qu'il eut pourtant la modération ou la prudence de ne jamais faire imprimer ; ses détracteurs y étaient désignés d'une manière plaisante , par des noms d'animaux qui les caractérisaient avec une vérité asses frappante pour leur déplaire; l'un était la taupe ^ l'autre le singe, celui-là le chameau, celui-ci le renard. Ce fut la seule satire que Crébillon se permit dans toute sa vie ; il faut la pardonner au premier mouvement d'un ta^nt opprimé, qui , éprouvant l'injustice, s'irnte d'abord contre elle , se venge un moment , se repent bientôt de cette faiblesse , et n'oppose plus à ses ennemis que le travail , les succès

et le silence. Crëbillon était bien éloigne de donner sur ce point aux poètes ses confrères un mauvais exemple, dont par malheur ils n'ontpas besoin; il ne s'exprimait jamais qu'a vecle plus profixid dédain Sur ces insectes plus importuns que malfoisans, dont la lit* térature est inondée. Un jeune poète vint un jour lui foire la lecture d'une satire ; il l'écouta tranquillement ; et quand la lecture fut achevée : Jugez, lui dit-il , combien ce malheureux ^enro e9t facile et méprisable y puisqu à votre âge vous y réussissez.

, il n'est pas inutile de remarquer ^ comme un trait digne d'être conservé dans l'histoire des sottises humaines , que les ennemis de Crébillon, ne pouvant articuler aucun fait contre sa personne, allaient chercher dans ses, pièces des preuves de la perversité de son caractère. 11 n'y avait, selon eux, qu'une âme noire qui pût s'attacher de préférence aux sujets qu'il avait choisis. On m*a chargé, dit-il dans la préface d'Atrée , de toutes les iniquités de ce personnage , et on me regarde encore dams quelques endroits comme un homme avec qui Une fait pas sér de vivre. Ce peu de mots suffisait pour rendre ses ennemis ridicules, et le dispensait d'honorer, comme il fit, d'une réponse sérieuse leur absurde imputation; ils avaient porté l'ineptie jusqu'à r lui reprocher , comme des principes qu'il recelait an. fond de son cœur, les maximes^ atroces qu'il avait mises dans la bouche de quelques scélérats, qu'apparemment on voulait qu'il fit parler en hommies vertueux pour soutenir leur caractère. Le censeur de Sémiramis, après s'être bien fait prier pour accorder son approbation , crut faire un grand effort d'indulgence, en la donnant de la manière suivante : J'aihi Sémiramis, et f ai cru que la mort de cette princesse, au défaut des remords, pouvait faire tolérer VimpressUm de cette tragédie. Il est vrai que cet approbateur était un héros de la satire dont nous avons parlé il n'y a qu'un moment ; le scrupule vint en cette ocoasion prêter sa faible vengeance à l'amour-propre offensé. Tels furent les moyens qu'employèrent la haine et l'envie .pour éloigner Crébillon , et malheureusement elles ne réussirent que trop bien à le réduire au silence qui les mettait si fort à leur aise.

On ne devinerait pas aisément quelle était sa principale occupation dans sa solitude. Il imaginait des sujets de romans , qu'il cofnposait ensuite de tête et sans les écrire ; car Sa mémoire était aussi prodigieuse que sa paresse était insurmontable, n avait une grande passion pour ce genre d'ouvrage; et même, presque indifférent à ^ute autre lecture , il n'â^vait guère lu que nos anciens romans , surtout ceux de Là Calprenède , dool il ne parlait jamais qu'avec admiration, et dont il convenaitd'avoir^iré beaucoup de secours pour ses tragédies (8). Un joue

qa'ir était fort occupe d'an de ces romans , dont la composition charmait sa retraite , quelqu'un entra brusquement ches lui : Ne me troublez point, lui cria-t-il , je suis dans un nto^ ment intéresscuit ; je vais faire pendre un ministre fripon , et chasser un minisire imbëcile.

n ëtait comme oublié depuis long -temps, et presque mort pour la nation, lorsqu'on s'avisa enfin de penser qu'il existait, et de lui rendre justice. Il eatra à l'Académie , et il obtint des grâces de la cour. Mais quelque bien placées que fussent ces récompenses , il ne faut pas se presser d'en faire honneur à l'é^ quité de ses contemporains. Cette même haine , qui l'avait frustré des distinctions littéraires dans le temps oii il en était le plus digne , aurait alors voulu l'en accabler , si elle avait po , pour humilier un autre écrivain dont la gloli^ méritait depuis longtemps toute l'attention de l'envie. L'auteur à* Œdipe, de Brutus et de Zaïre avait pris un essor e£Erayant pour ceux qui , croyant alors tenir le sceptre de la littérature , n'étaient pas disposés à le voir entre les mains d'un antre. Ils allèrent chercher au fond de sa retraite le vieux et délaissé Crébillon, qui , mnet et solitaire depuis trente années , ne pouvait plus être redoutable pour eux, mais qu'ils se flattaient d'opposer, con^mç une espèce de fantôme , à l'écrivain illustre par lequel ils se voyaient éclipsés , à peu près , si nous osons comparer les petites choses aux grandes, comme autrefois les ligueurs allèrent tirer un vieux cardinal de l'obscurité oii il rivait , pour lui dqnner le vain titre de roi en régnant sous son nom , et pour enlever la couronne au digne souverain qu'ils forcèrent de la conquérir. Les partisans de Crébillon le proclamèrent de même comme le vrai et le seul héritier du sceptre de Corneille et de Racine , et le placèrent de • leur autorité sur le trAne de ces deux grands hommes. Ils frreht plus; ils fixèrent à ces trois auteurs leur partage, et, pour ainsi dire, letir domaine dramatique; et conune le moyen le plus sûr d'accréditer une opinion auprès de la frivolité française , est ^'inventer quelques phrases que tous les sots puissent répéter en croyant dire quelque chose , la cabale imagina et fit passer cette formule : Corneille grand. Racine tendre , Crébillon tragique , comme si Corneille et Racine n'avaient été tragiqiïes ni l'un ni l'autre. Il ne restait plnâ de place pour un quatrième , eût-il été grand, tendre et tfogique tout à la fois. Les justes admirateurs de VoHaire trouvaient en lui ces trois qualités; mais ils le disaient tout bas et à petit bruit : la' faction contraire leur imposait silence, par le ton qu'elle donnait alors à toutes les sociétés ; et tel écrivain qui eût osé, nous i^e dirons pas préférer l'auteur de Mahomet a celui i^Atrée , mais setilement les |)lacer sur la même

ligne, eût été sûr de se voir décrié par cette Action reddaiakie > et par les échos qu'elle avait à ses ordres. Ces juges éclairés et suprêmes , aussi pleins de confiance que s'ils eussent été justes « ne se contentèrent pas de faire revivre la gloire de Crébillon , et reverdir ses anciens lauriers ; ils voulurent qu'il y en ajoutât de nouveaux , pour flétrir , ainsi qu'ils l'espéraient, ceux de son concurrent; et ils crurent, comme dans V Enéide, mettre mi nouvel Entelle aux prises avec un nouveau Darës. Ils pressèrent le poète ressuscité d'achever sa tragédie de Catilina , qu'il avait commencée depuis trente ans , dont il avait lu des morceaux à quelques amis, et dont on parlait cooune d'une merveille dramatique (9). Le public , qui depuis si long^temps entaidait louer cette pièce , et ne la voyait jamais , quoiqu'on la lui promit toujours, s'écriait quelquefois avec Cicéron : Jusqu'à quand aàvserez-vous de notre patience^ Catilina? Enfin, l'accaeil qne CrébîUon recevait de toutes parts, les sollicitations 'de Paris et de Versailles , les prières de l'Académie , les ordres même du roi, tout le détermina à finir et à donner sa tragédie ; mais Té* vénement fit voir qu'il eût mieux fait de continuer à éooater «1 paresse , que de céder à ses amis et à ses preneurs. Cette production , peu digne de l'auteur de lihadamiste, et qui n'a jamais reparu depuis sa nouveauté , eut cependant une sorte de succès momentané , ou plutôt un assee grand nombre de représentations sans aucune estime ; elle fut redevable de cette indulgence à l'intérêt qu'on avait su inspirer au public pour la vieillesse de hauteur , et surtout k la ligue nombreuse et puissante dédiamée contre celui qu'elle voulait immoler. Voltaire , sans se rabaisser à vexer son rival par des satires indignes de l'un et de l'autre , prit un moyen aussi noble qu'efficace , pour mettre les vrais connaisseurs à portée de décider la querelle. Jl entreprit de traiter • la plupart des sujets où Crébillon avait échoué , et quelques uns de ceux même oii il avait été le plus heureux. U ne craignit point que le public équitable lui reprochât d'avoir imilé Sophocle, qui, avec l'applaudissement des Athéniens, osa lutter contre le vieux Eschyle , et qui vit ensuite Euripide traiter avec succès les mêmes sujets que lui. Comme la vérité est là base de nos éloges , et que notre premier devoir est d'être justes , poor* quoi craindrions-nous d'avouer, dans l'éloge même de Crébillon, que la nouvelle iSeO>t/râmiV, pleinement victorieuse après les plus rades attaques , est aujourd'hui regardée comme une de nos plus belles tragédies? qvL^Oreste, long<4emps déchiré par la satire , partage maintenant avec Electre les honneurs de la scène, et lui enlève ceux de là* lecture? qn'knûn Catikna a: diapent devant JKome sauvée; qu'on croit entendre dans ce bel ouvrage le

même Cicëron qui tonnait pour la patrie dans la tribune aux harangues ^ et que Cësar s'y montre avec cette supériorité d'âme et de génie qui devait bientôt lui soumettre les vainqueurs de l'univers ? Pourquoi craindriot(s-nons même d'être démentis par les juges respectables qui nous écoutent, en fixant, d'après leur propre suff/age , le rang que ces deux auteurs tragiques doivent obtenir, ou plutô( qu'ils ont déjà irrévocoblement obtenu? !N 'est-ce pas en effet dans la. carrière dramatique que. les rangs sont le plus nettement décriés , puisque le public , assemblé tous les jours au théâtre , y prononce ses arrêts en Corps , à haute voix , sans équivoque et sans appel ? Celui des deux écri- . vains dont les pièces sontie plus souvent représentées, attirent le plus de spectateurs, ont le plus de mouvement et d'effet, reçoivent le plus d'applaudissemens , et font couler le plus de larmes , celui-Iâ est sans contredit resté maître du champ de bataille. La mort de l'un et de l'autre a fait taire l'amitié et la haine , et ne laisse plus parler que la justice ; ce n'est ni dans des sociétés , ni dans des brochures qu'on peut apprendre à juger ces deux athlètes , c'est dans la salle du spectacle que leur place est fixée pcTul* jamais ; et s'il pouvait y avoir encore quelque contestation sur ce sujet , on peut la terminei;^ en deux mots , venez et vojrez. Sans insister sur ce parallèle , nous aimons mieux, pour la gloire de Grébillon et pour celle de son illustre ▼ainqueur , rappeler aux gens de lettres un trait de Voltaire , bien digne de leur être proposé pour exemple. Dans son discoars de réception à l'Académie , il avait bien mieux loué Grébillon que n'avaient fait tons ses partisans (10) ; c'était à (lésar qu'il appartenait dé célébrer dignement Pompée. « Le théâtre, » avait-il dit dans ce beau discours, est menacé, je l'avoue , » d'une chute prochaine ; mais au mdins je vois parmi vous , M messieurs , ce génie qui m'a servi de maître quand j'ai fait » quelques pas dans la carrière; je le regarde avec une satis- » fectîon mêlée de douleur, comme on voit sur les* mines de sa » patrie un héros qui l'a défendue. » Nous ajouterons à ce bel éloge le trait honnête et sage de Grébillon lui-même , qui , demandé par Voltaire pour censeur de la tragédie d'Ore^ie, dit en la lui rendant : « J'ai été coiftentdu suceès de mon Electre , M je souhaite que le frère vous fasse autant d'honneur que la w soeur m'en a fait. » Teh étaient les vrais sentimens réciproques de 'deux hommes qu'une cabale odieuse cherchait k désunir ; ' elle n'aurait dà les approcher , pour emprunter ici une belle expression de Bossuet, qu'afin d'apprendre de l'un d'eux toute Testime que méritait l'autre. Heureux les arts^ a dit un «ncien , si les artistes seub en jugeaient! Ceini qui a dit ce mot

oubliait toute l'injustice des petits intérêts et des passions crêtes. Ces hommes si maladroitement empressés â déifier routeur de Bhadamiste pour écraser celui de Zaïre j auraient -bicB fait de se rappeler et de s'appliquer les deux vers si conniis de notre fabuliste philosophe t

JRien n^est si dangereult qu'un ignorant ami , Mieux yaudmic un sage ennemi, i

Ils auraient dû se souvenir qu'il est dans le temple de la renommée littéraire des places marquées pour tous les talens , ec tôt ou tard occupées par ceux qui méritent de les remplir; que cette renommée fait une justice ^ tantôt prompte, tantôt tardive y mais toujours infaillible et sévère , des protégés et des protecteurs, des auteurs et des juges , des éloges et des satires; qu'enfin rien n'est plus contraire au véritable intérêt des lettres, que de semer la discorde f>ntre des hommes faits pour s'aimer , pour se soutenir , pour s'encourager mutuellement , pour se rendre par-là respectables à cette populace nombreuse de tons les états, ennemie cachée de la gloire des talens, et dont la sottise est si contente de les voir à son niveau , quand ils ont le malheur de se dégrader par leurs querelles (i i).

CrébiUon était si peu flatté de l'ardeur indiscrète de tes amis, qu'il Sk'opposait même , autant qu'il le pouvait , à tous les mojens u'ils voulaient, prendre pour lui, assurer des succès. Un d'eux ui demandant des billets pour la preo^ière représentation de Çati'lma : « Vous saves bien*, lui dit-il , que je ne veux pas qn'il » y ait personne dans le parterre qui se croie, obligé à m'ap-

M plaudi^ Aussi , lui répondit son ami , ce n'est pas pour

» ypus faire applaudir que je vous demande ces billets ; sojes » âûr que ceux à qui je les donnerai seront les premiers à silBer H la pièce si elle^ le mérite; £n ce cas, répondit CrébiUon, vous ». en aurez* »

Nous n'avops dit qu'un*mot de son entrée dans l'Académie. Son nom est trop disjLingué dans notre li^e, pour que nous passions légèiremenf sur cejtte réfceptipn. EUe fut d'ailleurs reiparquable par une singularité , qui n'avait point encore en d'et e.mple , , il fit son remerçîmç^ut en vers ; et cette nouveauté fut ,d'a.utant plus goûtée , que le public était depuis lodgrtemp fajtigué de l'uniformité de oes harangues. Cependant,. soit timidité , soit, paresse , le nouvel académicien ne porta pas l'innovation aqssi ^oÎA qu'il l'aurait pu , et que sa réputation , son âge et le. vœu unanime, 4^ ses auditeurs l'y autorjsaienjl. ]1 c;onser%a âans son disçpurs le fond , dqà si usé , de tous, ceux dont nos assemblées avaient tant de fois retenti , et ne fit que répéter en

DE CRÉBILLON. SSg

vers plus énergiques qu'élégaus , les complimens d'usage qu'on • entendait depuis si long-temps en prose. On a essayé depuis d'affranchir nos remercîmens académiques des entraves que nos prédécesseurs y avaient mises , et des bornes étroites oii ces discours étaient circonscrits. Voltaire > dont nous avons tant de fois parlé dans cet éloge^ et si bien fait pour donner en tout l'exemple, a le premier prononcé à sa réception un discours utile, un discours intéressant sur les progrès de la littérature et du goût ; il a osé, avec le succès qu'il devait en attendre , ce que les Despréaux et les Bacine auraient dû oser il y a près d'un siècle ; et la plupart de ses successeurs se sont fait un honneur et un devoir de l'imiter, en traitant des sujets dont la philosophie et les lettres pussent tirer quelque avantage (12). Pour ôter à ces discours le reste (}e monotonie qu'on leur reproche, ayons enfin le courage de les délivrer des vieilles formules, à la grande satis&ction des récipiendaires, et plu» encore des auditeurs et des lecteurs. La juste reconnaissance que nous devons aux anciens bienfaiteurs de celte compagnie est bien mieux gravée dans nos cœurs qu'elle ne peut être aujourd'hui exprimée dans tios harangues ; elle ne devrait plus être répétée à ce, public difficile et dédaigneux , que doit à la fin rebuter l'expression trop rebattue des sentimeas les plus louables.

Une autre circonstance du discours de Crébillon^ c'est qu'au moment oii il prononça ce vers :

Aoéon fiel n^a jamais ciopottonné ma plame,

le public, par des applaudissemens réitérés, confirma le témoignage qu'il se rendait à lui-même (i3). Car ce public, qui voit avec quelque satisfaction déchirer les hommes célèbres, leur sait gré de ne point répondre , parce qu'au plaisir secret qu'il a de les voir outragés sans repousser l'outrage , se joint la justice non moins secrète qu'il leur rend d'être. au-dessus de la satire : aussi , quand la satire est oubliée^ ce qui ne manque pas d'arriver bientôt, i| n'y a plus qu'une voix pour louer leur modération et leur silence; on leur tient compte à la fois, et d'avoir connu l£ur force en se montrant insensibles aux mjures, et de n'avoir voulu troubler ni le plaisir de ceux qui les disent -^ ni le plaisir de ceux qui s'en amusent.

Ltcs faveurs de la cour , dans Iç temps même oii Crébillon en était comblé , n'avaient point énervé son âme. Jaloux de justifier ces £aveurs par de nouveaux succès ,. il entreprit une tragédie du X'rîurmfirat , oii il crut pouvoir transporter, avec quelques changemens légers , plusieurs morceaux de cette ancienne tragédie de C/vmwe//, qui lui était si chère , et qu'il avaîJ étouffoc

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malgré lui. Il osa, dans une assemblée publique , Hre à l*Aca« demie quelques uns de ces morceaux , dont la force , et surtout la hardiesse, frappèrent vivement tout l'auditoire. L'effet fut si général et si violent, que l'auteur reçut ordre, non pas de supprimer cette pièce, comme celle de Cromwâll^ mais d'en adoucir les traits qui pouvaient alarmer la prudente circonspection da ^ gouvernement. ' Contrarié dans son travail, mais non rebuté, CrébtUon affaiblit et gâta sa pièce par obéissance ; mais £1 eut pourtant le courage de la finir , quoique son âge de pins de quatre-vingts ans lui permit et peut-^tre lui ordonnât le repos. Un grand intérêt l'excitait d'ailleurs à terminer cet ouvrage. H avait à cœur de réparer l'honneur de Cicéron , qu'il se reprochait d'avoir dégradé dans sa tragédie de Catitina, en le fieiisant trop petit et th>p faible. La pièce fut jouée , mais non pas avec le succès de V Œdipe à Colonne , que le premier des tragiques grecs avait composé à peu près au même âge ; et Grébillon ne put pasdîreavec Corneille:

Tri Sopbocle h cent ans charmait encore Athènes, Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses venaes j

le moment de la faveur ou de l'indulgence étaft passé; on ne vît plus dans le Triumvirat que la vieillesse de l'auteur; les sifflets respectèrent sa tragédie, mais la foule n'y vint pas; Touvrage disparut après quelques représentations, et l'auteur ne pensa plus qu'à finir en paix le reste de ses jours.

Nous avons déjà dit que la mémoire de Crébillon était snrpre> nante : elle le fut jusqu'à la fin de sa vie. Il n'écrivait jamais ses pièces qu'au moment oii il fallait les faire représenter; et déjà î>lus que septuagénaire, il récita par cœur aux comédiens sa tragédie de Catilina. Quand il disait quelque scène à ses amis , et qu'on faisait une critique qui lui paraissait juste , il réfbnoait l'endroit critiqué , et il oubliait totalement sa première iàçon , pour ne se souvenir que* de la dernière. Sa mémoire , aux ordres , pour ainsi dire , de son goût y ne conservait que ce qu'il crojait devoir retenir. En général , il était bien plus docite auzqrittqueSf

Sue ne l'ont été tant d'auteurs qui auraient eu si grand besoin e l'être. Ayant récité dans une assemblée de gens de lettres une tragédie qu'il venait de faire, et les auditeiirs l'ayant trouvée mauvaise ; U rCen sera plus question , leur dit-il , vous avezprth nonce son arrêt} et dès ce moment il oublia tout-à-fait l'ouvrage. QuoiquMl eût dans l'esprit plus de forte (|ue de gaieté y it savait plaisanter quelquefois. Dans le temps oii il ne songeait pas encore à finir son Catilina, dont il n'avait fait que les deux premiers actes , il tomba sérieusement malade ; ces deux actes laî furent demandés pdr son médecin , qui désespérait de le guérir,

DE GRÉfiILLON. SHi

et ({tti craignait apparemment pour ses honoraires. L'auteait mourant lai répondit par ce vers de Bhadamistc : *

Ah ! doit-on b^ritcr de ceux qu^on assassine?

Pendant qu'il adievait ce CatiHna n attendu ^ ti en dit HA lotiT iiQCf scène entière devant un jeaflae honoinM, qat loi enrë^ péta sur-le-ebaaip plufieiurs tirades t Minuteur , Ini ditCrébilIen^ ne senez'^ous paimt k chartreux qui a fait mes pièces ? 11 riait ainsi tout le premier du bruit qu'avaient fait colurif qoekjnes mauvais plaioans^ qu'avaient daigné croire quelque» imbéciles^ et même que des gens d'esprit n'étaient pas fibckés de répéter > car il laut bien laissev le B»oin» qu\>n peut les bons> ouvrages à leurs auteurs : on pr^endait que IcstragédiesdeCrébiUonavàien* pour père un charlreui, de si noitres productions- a'ajantpn naître que dans la cellule d'un triste et marne sotitaîare ; mais que le moine était mort en travaillant au CatiUna, et que cette mort fatale avait entratné (a pièce dans la même tombe.

Dans les premières annéeâ où lCrâ>il]ou se Hvra au tbéâtre , il devint amoureux , et se maria sans l'aveu de ses parens. Son père était déf^ tres-irrité , CMame le BaUveim de la Méêremanie, de ce que le ji^une homme avait préféré la gleire d'écrivain cé^ lèbre à l'importanqe de magistrat médiocre* Mais son fila lui parut- timi-à-^fait déshonoré , lorsqu'il le vit entrer àmos une f»* mille qui u'étuit ni opulente « ni noUe , quoique d'ailleurs hon«« néte etvertcieuBe; ildésbéritiace fils ingrat et rebelle. Cependant « quelques années après, la réputation brillante dositOébilIett cooifnençait à jouir , parvint aux oreilles de ce père , jusqu'alor» inexorable ; l'amour-^ropre du vieillard se sentit flatté ; il cotn*iKiença à croire que son filsavait prisen effet un parti trës-sage $ il le rétablît dans ses droits, et la vadité répara les torts de la nature* Crébillon , après la mort de son père, alla recueillir le succession très-modique qu'il lui avait laissée ; mais grâce à son incuriiï pour ses intérêts, les frais de justice dévorèrent une partie d^ cette succession , et le sj-stème acheva le reste* 11 tromra des secours dans les bienfaits de quelques hommes opul^ne , doni l'amour-propre eut la prétention d# l'eni^bir ; mais bientôt ils se lassèrent de combler de biens un homme qui ne voulait élre ni leur complaisant , ni leur protégé ; Crébillon redevint bientôt libre et pauvre ; et quoique dans le temps de son opulence passagère il eût aimé la dépense jusqu'aux superfluités et aux fan-^ taisies, il n'eut aucune peine à se plier au genre de vie qu'exi<« geaitsa nouvelle situation. Il passa sans effort, comme autrefois Alcibiade , du luxe de la Perse à raustérité d'un Spartiate ; et ce qu' Alcibiade sans doute n'éprouvait pas , il se trouva encore 3. 36

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plus heureux dans le second état, qu'il ne TaTait été dans le premier.

Il avait laissé un fils que la mort vient d'enlevek* aux lettres , et qui , comme son père, s'est rendu célèbre par ses écrits , mais dans un genre très-opposé (i4). Le père avait peint du colons le plus noir les crimes et la méchanceté des hommes ; le fils , dans des romans pleins d'esprit , et dictés par une connaissance profonde de tous les replis honteux du cœur h,umain , a tracé dn pinceau le plus délicat et le plus vrai, \ei rafi&nemens, les puances , et jusques aux grâces de nos vices ; cette légèreté séduisante qui rend les Français ce qu'on appelle ocfTfo^/e^ y et ce qui ne signifie pas dignes éCétre aimés ; cette activité inquiète qui leur fait éprouver l'ennui jusqu'au sein du plaisir même; celte perversité de principes , déguisée et comme adoucie par le masque des bienséances ; enfin , nos mœurs tout à la fois corrompues et frivoles , ou l'excès de la dépravation se joint k l'excès du ridicule.

Crébillon mourut le 17 juin 1762, âgé de quatre-vingt-huit ans, après une maladie à laquelle il résista long-temps par on tempérament très-robuste ; car il conserva toute sa force jusqu'à la dernière vieillesse , malgré le peu de soin qu'il avait en de la ménager , ou peut-être même à cause des rudes épreuves qu*U lui avait fait subir. Le gouvernement, qui lui avait accordé une protection si éclatante , voulut un moment lui faire élever un mausolée ' ; hommage qu'on n'avait rendu ni à Corneille , ni à Racine , encore moins à Molière , dont les mânes obtinrent h peine , comme l'on sait , les honneurs funèbres , et n'en furent même redevables qu'au grand roi qui avait fait jouer le Tartufe; auguste et digne protecteur du grand homme vivant, et du grand homme qui n'était plus ! Le mausolée de Crébillon se réduisit au projet , la mort du poète ayant bientôt refroidi \^ chaleur factice et passagère que sa vieillesse avait vue naître (i5). Si jamais le projet se réalise , l'Académie verra ce monument avec intérêt , et comme consacré à la mémoire d'un de ses plus illustres membres , et comme le précurseur indubitable d'un autre monument, plus précieux encM'e pour elle, que déjà les étrangers

' Quelques penoones aytnt para douter de ce dit , nous leur nspoodnHu par la lettre suirante, dont nous avons sous les yeux l'original , et qui 6i( écrite à Crébillon fils après la mort de son père, par le directebr gén<M des bAtimens. « Le roi rient d*accorder, monsieur, à la mémoire de feu M, de » Crébillon TOtre père , une marque bien signalée du cas que sa maiesie a &ic j» des rares talens de ce grand homme ; elle m'a ordonné de (aire faire am » tombeau dans Téglise ou il a été inhumé, qni transmette à la postérité la plus » reculée Pestime particulière dont l'honorait son roi. Je tous apprends aTec » plaisir ce glorieux événement qui va lui donner nne nouTclle vie.

DE GEÉBILLON. 563

âemaiideiit à la nation , dont ils se préparent à lui donner bientôt l'exemple ' , et dont en - ce moment , messieurs , nous ne pouvons offrir à vos regards qu'une faible et douloureuse image. Oserons-nous , en finissant cet éloge y hasarder quelques réflexions, telles que nous les permettent nos faibles lumières , sur le caractère que Grébillon a donné k ses pièces » et sur le parallèle qu'on peut faire de cet écrivain avec nos principaux poètes tragiques ? Un de nos plus célèbres confrères , l'ai^teur du beaa poème des Saisons, dans les notes pleines de goût et de philosophie qu'il a jointes à son excellent ouvrage , a remarqué avec grande raison , quoi qu'en ait dit le bas peuple des critiques , que les deux illustres fondateurs de la tragédie parmi nous, semblaient s'être plus attachés à peindre les hommes que les na^ tiens ; que Racine n'en avait peint qu'une seule , les Juifs , et G>meille que deux , les Romains et les Espagnols ; que Voltaire seul avait peint tous les peuples , Grecs, Romains ^ Français ^ Espagnols y AmériccUns, Chinois et Arabes, Grébillon n'offre le tableau d'aucune nation particulière ; il semble s'être livré tout entier à tracer celui de l'homme , et à le tracer du côté qui n'est pas le plus beau sans doute , mais qui est peut-être au théâtre un des plus frappans. Il a montré la perversité humaine dam toute son atrocité ; c'est un frère qui assassine le fils de son frère y et qui lui en fait boire le sang ; c'est un fils qui égorge sa mère ; c'est un père qui tue son fils. L'auteur a cru remplir par ce moyen un des deux grands objets que les Grecs regardaient conune le but de ta tragédie, la terreur; il a même osé porter cette terreur jusqu'au sentiment le plus pénible , bien sàr , et presque affligé , de rester encore au-dessous des tragiques grecs, dont certains ouvrages faisaient , dit-on , avorter les femmes enceintes. Ge but général et unique des pièces de Grébillon leur donne un ton de couleur sombre , par lequel elles se ressemblent toutes. Gette ressemblance qu'on reproche à ses, ouvrages, on la reproche aussi , quoique dans un autre genre , à ceux de Racine; mais, ce me semble, avec beaucoup moins de justice (i6). Car si ce poète admirable paratt quelquefois semblable à lui-même , c'est tout au plus dans ses personnages subalternes , dans ceux qui sont sur le second plan du tableau , et nullement dans ses premiers rôles , dans ceux qu'il présente sur le devant de la toile. Aricie, Jnnie , Atalide , peuvent avoir quelques traits communs; mais les caractères d'Acomat , de Burrhus , d'Agrippine , de Mithridate, de Phèdre, de Joad et d'Athalie, ont des traits aussi

' L*impcratnec de Russie, qui venait d'acheter la bibliothèque de Voltaire, se proposait de la placer dans une espèce de panthéon uniquement destine k cet objet , et d*y ériger un monument & ce grand homme.

difTërensqnesiipérîenrement tracés. Quoi qu'il en soit , ce^lelSHit réel ou prétendu de Racine , n'est celui ni de Comeille , ni de Fauteur de Zàire ; aucune des tragédies de ces deux grands hommes n'a cet air de famille qu'il est sr difficile à un auteur d'éviter dans ses productions. Au contraire , les tragédies de Crébillon, déjà semblables entre elles par le genre du coloris, le sont encore par les moyens que l'auteur emploie pour produirt des sitnations théâtrales ; les rcconnaiêsances surtout sent vn dt ceux dont il fait le plus fréquent usage ; mais rendoas->litt dn moins la justice d'avouer qu'il en a fait l'usage le plus hewrenx; la reconnaissance d'^/r^c , celle & Electre, et surfont celle de Rhadamiste , sont du plus grand effet au théâtre , et en même temps aussi différentes entre elles que des reconnaissaiice» peoyent l'être: La muHiplication de ce ressort dramatique dans les tragédies de Crébillon , et en même temps la manière $upérienfe dont il l'a mis en œuvre , et les succès constans qn'il en a recueillis , ont presque absolument frustré d^une si grande reasoorce les poètes ses successeurs, dont la stérilité aurait été trop Ibeoreose d'y avoir recours , par la facilité que ce moyen leor pté" sente pour produire quelques effets momentanés. Concilions de ces observations , que si Crébitlon est quelquefois m^'r jusqu'à rhorreur , il n'est pas du moins ce que tant d'autres ont été depuis , no/r et froid; dernier degré de la médiocrité drama^qoe, et la plus triste preuve qu'un poète tragique puisse donner de la nullité de talent la plus incurable. On peut comparer les malheureuses productions de cette espèce à ces jours affligeen^ de l'hiver , ou un brouillard épais , joint k une gelée pénétrante , semble à la fois engourdir et contrister tous les êtres vivans. Les

Eiècesde Crébillon ressemblent au contraire à ces paysages d'nne orreur majestueuse , entremêlés de torrens et de' rochers , ob la nature présentant un front terrible , nous occupe de pensées tristes mais grandes , dont le voyageur préfère l'impression vire et profonde k l'insipide spectacle d'un paysage orné , mais monotone. Tel est l'effet que les tragédies de Crébitton prodni«efit , et qui n'est point détruit par les défauts reprochés à ses pièces , un amour quelquefois languissant et bourgeois , une exposition souvent froide et embrouillée , une marche compliquée et tret* nante dans les premiers actes : défauts qui déparent aussi quel* ques unes des belles pièces de Corneille , et qui pourtant ne Kenipêcheront pas d'être immortel. Mais il est de plu» un autre ofa^et à considérer dans les pièces de théâtre, pour fixer à tons égerds le jugement qu'on en doit porter; la critique ^ après les avoir jugées à la représentation , doit encore en apprécier le style s car c'est par le style seul qu'un poète y applaudi au qpectnde ,

DE CRÉBILLOU. 565

réussit €«care à U lecture ; et c'est pour avoir trop négligé cet avantage qoe taat d'écrivains dramatiques a'oat eu qu'une eti»teace précaire et fugitive. Racine est à cet égard le modèle de tous les auteurs tragiques, par le charme de son Coloris et de son harmonie ; par une correction sévère qui ne fait rien perdre à la versification de son aimable facilité; par le m^ité de la difficulté toujours vaincue , et dont la trace ne s'aperçoit jamais ; par une propriété d'expression , qu'on croirait réservée h l'exactitude de la prose; enfin par cette élégance continue, qui ne laigse voir ni enflure , ni négligence. La place que nous donnons ici à cet inimitable écrivain , est celle que Voltaire même lui a tant de fois assignée. Nous ajiluterons qu'il la lui dispute souvent, par l'éclat et la richesse de son pinceau ; par une sensibilité , qui sans être celle de Racine , est aussi vraie , et quelquefois plus pénétrante; par cette philosophie pleine d'âme et d'intérêt, qu'il a le premier fait paraître sur la scène avec tant d'avantage , et qu'il y fait parler avec tant d'éloqueace ; enfin par une poésie qui semUe toujiHirs couler de source , et qui n'aurait besoin que d'être partout également soignée , pour obtenir ou partager le prix de la versification dramatique. Corneille , n admirable par les traits sublimes de ses pièces , par ces vers de génie qui étonnaient Racine lui-même, supérieur peut«-étre à tout quand il est vraiment G)rneil]e , ne l'est pas toujours , même dans ses bons ouvrages , et l'est trop peu dans les autres ; il tombe et se précipite dès que le dieu qui l'inspire semble se reposer et l'abandonner. Crébillon n'a guère que des vers heureux , mais des vers qu'on retient malgré soi , des vers d'un caractère aussi fier qu'original , des vers enfin qui n'appartiennent qu'à lui , et dont l'âpreté mâle exprime , pour ainsi dire , la physionomie de l'auteur. Si les détails de la versification ne souffrent pas ches Ini l'examen rigoureux ^ si la lecture de ses pièces est raboteuse et pénible , l'énergie de ses caractères , et le coloris vigoureux de ses ta*«bleaux , produiront toujours un grand effet au théâtre , oh MA siède semble lui avoir donné une place que la postérité lui eon^ scrvera , et ou il sera toujours nommé parmi nos meilleurs poètes tragiques. Assurons-lui donc cette place honorable , en avouant qu'il en est encore de plus élevées; et, appliquons ici les beaux vers d'Horace sur la supériorité d'Homère , qui n'a point fait oublier les autres grauds poètes :

iVan Ji ffrioreê Mœomuê tentl Sedes ÙomenUf Pindancœ latent ^ Ceœque^ et Alcœi minaoes, Stesichorique graves Camœnœ.

Noms denanderoas, en faveur de ceux qui n'entendraient pas

ces vers, U permission aux gens de lettres , et surtout aux poêles , de les traduire en vers français qui ne les vaudront pas :

Chantre dirin d'Achille et dUlion ,

Toi , dont la place au s^our d* Apollon Sot an trône éclatant est ponr jamais fixée ; Pindare est à tes pieds assis sur PHélicon > Simonide plus bas règne au sacré vallon , Et du fier Stésichorc ou du terrible Alcée , La muse après la tienne est encore encensée.

NOTES

(i) OAN8 parler des littérateurs et des artistes ilinstres que les autres villes de la Bourgogne ont vu naître , la seule ville de Dijon a produit , outre Bossuet , les Saumaise , les Boubier , les La Monnaye , les Févret « les Lantin , les Lamare , les Piron , les Rameau , et plusieiws autres. Teb sont les titres de gloire que chérit par préférence cette capitale d^ime de nos plus belles provinces. Grébillon ajoute un nouTcl édat i cette liste , bien digne d'être proposée à Fémidation des littérateiuv dijonnois nos contemporains , qui se feront sans doute un honneur et un de?oir de n^y pas laisser tme trop grande lacune.

(2) Si plusieurs élèves des jésuites sont devenus de grands hommes malgré la mauvaise éducation qu'ils en avaient reçue , ceux d*entre ces Pères qui ont aussi été des hommes illustres , i'ont été de même ma^ré rinstruction qu'on recevait dans leur noviciat , où les jeunes prosâytes de la société n'apprenaient , pendant deux ans, que trois choses ^ Fobéis^ sance aueugie à leurs supérieurs , la dévotion à la Vierge, et la kaine pour les jansénistes. Nous avons vu plusieurs ex-jésuites, très-attadiés d'ailleurs k cette société , étonnés de n'avoir pas été entièremeot abrutis par une perte si cruelle et si irréparable des plus belles années de leur jeunesse; aussi attribuaient-ils uniquement ce grand nombre d'hommes de mérite que la société a produits , au soin qu'elle avait de choisir ses sujets et de les pressentir, et aux moyens qu'elle leur fournissait, après les deux années si bien perdues de leur noviciat , de suppléer de leur mieux à cette perte par tm travail assidu , et par tm sévère emploi du temps ; en quoi l'institution des jésuites a du moins été mieux entendue que cdle de beaucoup d'autres ordres , qui tendent à abrutir également et les novices et les profès.

Nous avons dit , à l'occasion de l'éducation donnée 4 Corneille et h Yoltaire par les jésuites , que le premier de ces detix grands hommes les aima toujours, et que le second les aima long-temps. H est nécessaire, pour faire justice à qui elle est due , de rendre raison de cette difiîSreDoe. Corneille , qui regarda et traita toujours les jésuites comme ses »iaîtres , ne trouva jamais en eux que des amis et des partisans , quelquefois

dépens d<

peu favorables aux beaatés de set pièces. Voltaire eut long-temps 4 se louer d'eux ; et durant tout ce temps, leur donna des témoignages pul>lics et multipliés de sa reconnaissance. Us eurent enfin , par cette fatalité qui les poursuivait dans les dernières années de leur trop long règne, le malheur ou la sottise d'attaquer dans leur journal de Trévoux et ailleurs , cet homme célèbre , et de Tattaquer, non^seulement comme écri- ▼aîn , mais ce qui était plus propre k lui nuire , comme ennemi de la religion et de TEtat. Ce procédé fit taire 4 Tinstant toute la reconnaissance de leur ancien disciple , qui se vengea de ses anciens maîtres , de- Tenus ses ennemis , par des épigrammes en ver^ et en prose , telles qu'il les savait faire. Lest jésuites les plus sages en gémissaient, et auraient bien voulu assoupir cette querelle , très-fâcheuse pour leur société ; mais la guerre était trop engagée , pour que les c6mbattans reculassent ; et cette société , détruite bientôt après , se vit privée , dans son désastre , d^un défenseur, dont la voix aurait pu la protéger, mais dont les traits qu'elle avait maladroitement provoqués , contribuèrent peutêtre k précipiter sa ruine.

(3) On prétend que le redoutable Despréaux , dont nous avons rapporté le jugement sévère sur Rhadamiste , peu «favorable à Crébillon dès son premier essai , et choqué sans doute de cet amour ^Idominie^ si déplacé dans un sujet si atroce , disait que la pièce était l'ouvrage de Racine ivre. A travers la dureté de cet arrêt , et l'humeur qui l'avait dicté , on entrevoit , ce me semble , que le jeune poète ne paraissait pas tout-à-fait méprisable à son sévère critique. H n'est pas donné & tous les faiseurs de tragédies de mériter , par leur [Nremier essai , d'être comparés à un si grand homme , supposé même dans Ite délire de l'ivresse. Mais cette comparaison , d'ailleurs sans justesse et sans ▼érité , n'était absolument qu'une épigramme insultante , dont nous avons peine à croire , par cette raison , que Despréaux ait été coupable. Nous aimerions mieux l'attribuer k quelqu'un de ces ineptes critiques , dont la littérature a été de tout temps infectée. Il y a si peu de rapport entre Crébillon et Racine , que l'ivresse même de ce dernier ne pourrait être comparée au délire de l'autre. C'était plutôt à Sophocle ivre qu'il eût fallu comparer Crébillon , puisqu'on voulait absolument lui dire une injure. La critique , il est vrai, aurait été trop dure encore, mais elle n'aurait pas été ridicule.

Un enthousiaste moderne de Crébillon compare ce poète , préludant par Idoménée k ses autres tragédies , avec Hercule s'exerçant , dans son enfance , à combattre des bons. Quelque estime que nous ayons pour l'auteur de Rhadamiste et à^ Electre , npus ne pouvons convenir que les travaux de l'Alcide moderne soient comparables k ceux de l'ancien par leur force et par leur nombre.

On aflàiblil toujours tout ce qu'on exagère ,

a dit très-bien La Harpe.

S66 NOTC:5 SDR L'ÉLOGE

(4) C« ii^et éê Bkfdmmkte mX^kéétÈ, émùkvm ftbre 4et lbr«C««,^«iiéiiileiWtid*y âtreltt.L*expoMliiiBdes fiiîAs dms 4* lr«gMe O0O«pe «m ^parlie des deux premio^ actes., etie ityle , indépot- HMinwttdelaoâpiicgtionet de rabtoarité , est d'aittcHcs ai fM« élégant, pour «e rien dircdepim, ^k }o»e nisM «mou «pactateur • JMiii au IflrfMOieiice d'éeouter et et snirre cette loa^e bistoire. C«il aeyifajgalt da» pliiiaaiiaciif à TaUié de C kanliaa , que la pièûe ém MhmdamisieAwmLélé astes claire , m'eét été Fejspoêiiùm- CeOe de dêgutte^Êt ettoote plascbaciine et plus iraîde^ et Comédie tui la ibid^BOoiifenir; maûda laaintdleaapaiaepaàBt leppemiaracte, el Aepluf , rauAeur a euTart delà eoaper par «aa Mène iat^rwenatc tiÊtam U$ déasz frèrai .

(5) Un Aaglaif , qui arilU asostéi la première jrepréaentatiop à^Atrée, di^À Tauteur , que sa tragédie était plut faite poark théAtre de Londres que pour celui de Paris ; que cependant » tout Anglaia qu*il était , la icpupe pleine de aang Tarait fait frémir. Ah ! momsieur , disait-il a CrébiUon , transeatà me calix iste. L'horreur que cette coupe iospira aux spectateurs , est en effet si grande et si générale , que toutes les £ms que les comédiens ont essayé de aeaaattre la piAee depuis trente W» t ^ n*ont jamais pu Jbi faire obtenir plus de daia «ipréHqKatioiM. Il iVul espérer qu'enfin ils eo croiront le public « et «a sVbstinenmt plj|^ à lui fitira rafroir une pièce dont bs beautés , car aUe eua de plu» d'oP genre , jae peuvent £ure supporter Tatroci^ en eniet et du ape^ ti^^e.

(6) Nous 9soja dit que cette pièce aiait disparu de la scène , et cala était Trat da^s le temps où nous récrivions ; la In^édie de Pjrrrkiu navait pas été remise depuis un assez grand nombre d*années. Elle vient de Têtre dans Tannée 1781 , où nous écrivons cette note ; bkûs quoique les comédiens en aient donné plusieurs représentations dans le courant de cette année, elle parait avoir été peu suivie. L'intrigue en est embarrasfée , et }e style incorrect ; il s'y trouve néanmoins de beaux traits dam les rôles de Glaucias et de Pyrrhus ; et l'on a entre autrca retenu ces deux vers , que dit Pyrrhus è b fin de la pièce , en pardoo- 9Mt i Néoptolème, son persécuteur et l'Msurpateur de sa cwrenne :

PuIsqu^un remorfls suffit pour apaiser les Oiéuz , Un mortel ne doit pas en exiger plos qu*etix.

Le Aecond vers a peu d'harmonie ; mab la noblesse du sentiment qu'il eiq>rirae , doit rendre le lecteur indulgent , comme Pyrrhus Test pow Néoptolème.

Mous avons dit aussi qne Crébillon , qui n'avait , pour ainsi dire , travaillé à cette pièce que malgré lui , parce qu'il en trouvait le s^iat peu tragique, ne put l'achever qu'au bout de cinq ans ; on prétend même qu'il ne l'aurait jamais finie , s'il n'y eut été encouragé par l'aîné des frères Pai'is , alors très-accrédités et très-puissanp. H «st è eratre qoe

DE CEÉBILLOK. 569

«t Mkàoe tmito awa CrAiHoo , comioe un bowne riche 4eil iraiter avec UQ fioëte ^i «e Vml pes* Ausm le jpoéle lui dédia-i-t-y so* ouvrage ; ums U 6'«b0liiit 4e le traiter ausM bien , eu plutôt aussi mal , que le grand CioroeiUe avait traité le financier Montauren dam la dédicace de Ctnna , en le comparant à Augufte.

(7) Yoici les vers coutre la royauté , que CrébiUon mettait dans la bouche de Croraivell. H faut se souyenlr que c'est, un. sujet rebelle , im régicide , qui ose parler de la sorte :

TU tm qu*on àtk an rris, ie pr^ufïé sei*Tile S'a iiapais «aualné qa« la foiûc imbécile. Qui peut, au nom des rois, se laisser éblouir,

INe mérite en effet qne Taffront d'obcir

i2e que le souverain en maître vous demande , Le ministre en tyran ton jours tous le commande ; On dirait qu'il ne eherohe , en ce sublime emploi , Qm*k se dédommager de ce qu'il f«ad au roi. L'ocgueiUei», désolé de iiéchir sous un maître , S*il ne l'est en effet, vent du moins le paraître ^ Et son visage altier, l'effroi des conrtisans, Oh l'on n'ayait qu'an roi , fait sentir deux Ijrans.

Il j a dans ot tie tirade plusieurs vers qu*oo croirait de Corneille , tant ikcn ont la maniérée la touche.

Siens calerons encore les vers suivans :

Un fer entre nos mains devient le scean des lois , La ressource dn peuple , et le seul frein des rois.

Et oeux-d tirés de la même pièce :

Tout est, contre un tyran, permis selon les lois; Donnons-en un exemple utile à tous les rois.

Ils expriment avec force le fanatisme républicain dont Grorawell était ou feignait d'être animé, et la doctrine sanguinaire de son parti.

On a comparé arec justice Cromwell et ses complices à des voleurs de grand chemin , qui , itfitnt d'assassiner un magistrat tombé entre leurs mains , imagineraient de lui faire son procès. Mais ce qui doit sm^eat inspirer ici Thoireur, c'est qu'ils cherchaient k couvrir du voile de la religion l'impudence avec kqueUe , en paraissant conserver quelques formes juridiques , ib bravaient tous les principes>du droit public, toutes les règles de Téquité , toutes les lois de lecu* pays. Supposez à la plaoe de Charles l*', , un particulier accusé d'un crime pour lequel une loi préeise aurait étabti une peine capitale , Cromwell et ses associés n'en seraient pas moins de vils assassins.

CrébiUon , en peignant Cromwell comme un scélérat , devait le foire parler comme un scélérat éloquent et habile , inroquant les lois et la justice avec d'autant plus de force , qu'il les viole avec le plus d'audace.

{&) AuMii les ancicBs roaiani dont Grébilksi faisait l'éloge , il parlait

gurtout arec admiration du roman de Ctéopâtre , qtt*on ne lit plus goère aujourd'hui , mais qu'on loue encore , au moins par tradition, préaux , qui avait presque toujours raison , même lorsqu'il était d' ayis opposé à tout son siècle , a , ce me semble , bien apprécié ce roman dans son Art Poétique , par ce seul rers :

Gilprenéde et Juba parlent du même ton.

Ce défaut de yérité dans les personnages et dans leurs discours , la monotonie des descriptions , la multiplicité des incidens , qui refroidit nécessairement l'intérêt , tout cela fait croire que le roman de déop^ire^ très-estimable d'ailleurs à bien des égards , aurait peu de succès anjonrd'hui , s'il paraissait pour la première fois.

On prétend que Grébillon avait tiré le sujet de Rhadanùste et ZAmhbie d'un de ces anciens romans , intitulé Bérénice , bien moins lu et bien moins estimé que Cléopâtre. Nous aimons mieux croire cette anecdote , que de la vérifier ; mais fût-elle vraie , Crébillon aurait mcore le très-grand et très-rare mérite d'avoir su tirer d'un mauvais ouvrée une excellente tragédie.

(9) La personne très-accréditée à la cour, et jouissant auprès du feu roi de la faveur la plus intime , qui avait pressé Crébillon de finir son Catilina , honora cette tragédie de la protection la plus poissante , et fit tous les frais de la représentation. Crébillon , par reconnaissance , supprima ces vers que le grand-prêtre disait à Fulvie , et dont la méchanceté aurait pu faire une odieuse application.

Noo , vous n'aimex jamais ; votre cœur insolent Tend bien moins à l'amonr qu^à subjuguer Pâmant; Qu'on vous laisse régner, tout vdns paraîtra juste , Et TOUS mépriseries Pâmant le plus auguste , S^il ne sacrifiait au pouvoir de vos y eux La justice y les lois, sa patrie et ses dieux.

(10) Une injustice vraiment ridicule de ces aveugles partisans que Crébillon n'avait pas cherchés , c'est le crime qu'ils ont fait & son il«lustre concurrent, d'avoir traité les mêmes sujets que lui. Us mit appdé perfidie et trahison une entreprise légitimement autoHsée par le droit de la défense naturelle. Si l'auteur de la nouvelle Sémiramis « du nouveau Catilina et du nouvel Oreste , a couvert de quelques nuages la vieille gloire de Crébillon , c'est par un moyen qui n'a rien en soi dQodieux , ni même de répréhensible ; par tm moyen qui contribue i enrichir également et la scène et la httérature , et que les grands poètes de la Grèce avaient déjà employé en luttant les uns contre les autres ; par un moyen enfin que les amis de Crébillon reprochaient d'autant plus injustement à son antagoniste , qu'ils devaient en accuser uniquement la maladroite impétuosité de leur zèle.

La cour , qui avait donné à Crébillon tant de marques de faveur, y mit le comble , en faisant ipfipnmer magnifiquement au Louvre le

DE GRÉfiILLON. 671

cueil de ses tragédies. L^auteur de Zaïre parut , non pas jaloux de cette distinction , mais a£Bigé de ce qu^il ne la partageait pas avec Fauteur de Rhadamiste. « Consolez-vous , lui dit qudqu*un , cette magnifique » édition restera chez le libraire ; et une édition nouvelle de vos tra-» » gédies , imprimée en mauvais caractères et en mauvais papier , sera » enlevée dans six mois. 9 Cette prédiction s^est trouvée vraie. Les éditions de Voltaire se sont succédées rapidement , et la superi>e édition de Crébillon au Louvre , paraît avoir eu peu de cours ; le public ne jugea pas à propos d'acheter si chèrement des ouvrages qu'il pouvait se procurer à moins de frais , et qui , moins propres à Texamen paisible du cabinet qu'à l'illusion du théAtre , étaient plus faits pour être joués que pour être lus : il ne refusait pourtant pas de rendre justice aux détaib estimables qui s'y trouvent , mais il ne voulait pas que cette lecture fût pour lui plus dispendieuse que la représentation.

(il) Non-seulement les prétentions de la rivahté nuisent à l'équité des jugemens que les hommes à talens peuvent porter les uns des autres, mais on peut dire que les artistes , lorsqu'ils sont de sang-froid et sans intérêt , ne sont pas toujours , et sans exception , les meilleurs juges d'un ouvrage. Quand tous les peintres trouveraient les parties les plus difficiles de l'art supérieurement exécutées dans un tableau , si le commun des spectateurs le voit sans plaisir , tant pis pour le tableau. H est dans les arts de goût , des beautés d'expression dont tous les hommes sont juges nés , et ces beautés ne sont pas toujours celles auxquelles le pur artiste est le plus sensible. Les beautés d'exprès* sion sont l'ouvrage de la nature , les autres sont le fruit du travaÛ ; et l'artiste , ainsi que les autres hommes , estime les choses ce qu'elles lui coûtent. Bllille musiciens sont beaucoup plus touchés de l'harnionie que du chant ; les virtuoses applaudissent au concert spirituel un violon qui joue aveo supériorité sur la chantereUe , et le public est tout prêt à le siffler.

n n'en est pas moins vrai , qu'en général les artistes sont les juges naturels des arts , comme les gens de loi sont les juges naturels des procès , quand ils ne sont ni aveuglés par la partialité , ni égarés par la subtilité et les tours de force de la cïiicane. Ce qu'on peut surtout assurer sans restriction, c'est qu'un artiste mort est toujours mieux jugé

par ses pairs que par d'autres»

(la) Le premier discours de remerclmens prononcé par un académicien à sa réception , est celui de Patru , qui enti*a dans la compagnie en i64o. Elle fut si satisfaite de ce discours , qu'elle fit désormais une loi à tout nouvel académicien d'en prononcer un semblable. Ces reroerdmens se faisaient d'abord à huis clos , et , si l'on en croit des détracteurs amers , auraient peut-être bien fait de se tenir toujours dans cette modeste obscurité. Ce n'est que depuis 167 1 ' que les réceptions ont été publiques.

' yoytz l'anido de Charles Perrault.

Ooa knpriinë qm le poêle Suât- Amatid , ^ avait ^ dîWQtt , peu de goût pour U» discours de réceplioa , proposa k rAcadéwsc , pour 4ti« dispensé du tien , ât se dwrger de la partie eonUque du DèeiiomMmif^ y en recueiHant tons les mots burlesques de la langue française. Cette occopalion était sans doate un peu plos gaîe que celle d'écrire d«s pikQeas , toujours un peu fastidieux ; mais si cette aoecdolc est elle ne saurait regarder Saint-Amànd , reçu en i635 , dès llnsCkutioi» de TAcadémie , et par conséquent cinq années avant rétablÎMOHMiit «k» discours de réception.

Malgré le dégoût iirtpitoyable que lepuUic témoigne pour les chnens académiques , et k peu de souvenir qu'il en conserve pour V dinaire le lendemain du jour qu'ils ont paru » nous croyons <pi^il les terait plus favorablement , si on lui donnait on recueil , fait a:v«c et avec goût , des meilleurs de ces discours. Il y trouverait , nous ne craignons point de Tassurer , bien des genres de mérite : ici , Véléganoe et la (inesse ; là , une sensibilité vraie et touchante ; Téloqucnce dan» les uns , la philosophie dans les autres ; souvent des principes lumineux sur différens points de littérature , et les caractères bien tracés de nos principaux auteurs ; enfin , celte délicatesse de tact, et de goût , qui sait tout voir, tout démêler et tout apprécier. Nous osons croire que le recueil choisi , dont nous donnons ici le projet et l'idée , ferait peutêtre plus d'honneur à l'Académie , que ses détracteurs ne le voudraient.

(i3) Crébitlon pouvait dire , comme il le fit dans son discours de réception :

Aacno fiel n'a jamais cmpoisoiiné ma plnrae ,

malgré la petite satire passagère dont nous avons parlé dans son éloge, et qu'il s'était permise long-temps auparavant contre ses ennemb , parce que cette satire avait en effet moins de fiel que de gaieté ; elle était d'ailleurs si ancienne , il se la reprochait si sincèrement , et ceux même qui en étaient l'objet la lui avaient pardonnée depuis si long-temps , que ses confrères et ses auditeurs Foublièrent entièrement le jour de sa réception, pour applaudir au vers si noble que nous venons de citer, el A l'esprit qui lui dictait ce vers.

n n'avait de fiel ni dans sa plume ni dans son âme , quoique dans ses discours il appréciât quelquefois assez tristement l'espèce humaine. Nous avons dit , dans son éloge , qu'il passa plusieurs années de sa vie dans la retraite , entouré d'animaux , qui étaient son unique société. Quand on lui demandait le motif qui l'avait déterminé à cette profonde solitude : Cest^ répondait-il , que je connais les hommes , Mais fl le disait sans amertume et avec le sang froid d'un philosophe qui plaint ses semblables d'être méchans , et qui , en craignant leur commerce , ne peut se résoudre 4 les haïr.

(i4) L'éloge que nous avons donné aux ouvrages de Grébillon le fils ne tombe que sur ses premiers romans , bien supérieurs aux derniers ,

qui 3MU méflfte mdignet de rMrteiir. On peut aiouter que d&M hu neiliêtt» romaiM de cet écrivain , le stjk pr^ beaveoup A le cemiire , et que le dessin y esl bien ^férable an colonsw

Le peu de succès des romans que CrébiUon le fils mit ait jour dans ses dernières wmiéei , et qu'il croyait pour le moins égaux à «es premiers ouvrages , lui donna de rhumeor contre cette pkiloséphit , ^'on accuse aujourd'hui de tout. Les amis de Tauteur auraient dû lui représenter que la philosophie n^ëiait nullement coupable de la disgrâce dont il se plaignait , et que dans ses derniers romans il n'avait fait que répéter et a£Giiblir les tableaux qui avaient plu dans les premiers ; répétition d'autant plus fastidieuse , que ces premiers romans eux-mêmes avaient le défaut de ne peindre souvent que des mœurs locales et passagères ; aussi le temps de la première faveur une fois passé , on les relisait peu , même en ne lisant point du tout les mauvaises copies que l^auteur en avait redonnées : mais Crébillon le fils , qui , de son vivant , avait vu baisser sa réputation , aimait mieux s*en prendre au mauvais goât des gens de lettres , que d'en accuser le sien.

(i5) Les comédiens donnèrent aux mânes de Crébillon un lémei-» ^nage public et distiiagoé de leur recomuitsasoe. Bs kii firent faire , dans l'église de SaiutKleao-de-Latraa, un service solennel^ oà ils tèrent teus avec k décence k plus respectueuse. Toutes ks les gens de lettres les plus distingués , un grand nombre de personnes du plus haut rang y furent invités à cette cérémonie , et rassemblée fut aussi brillante que nombreuse. Ces malheureux comédiens , excommuniés de leur paroisse , paient choisi une église placée dans un lieu privilégié , pour y rendre , à l'abri des anathèmes , les derniers devoirs à k mémoire de leur illustre bienfaiteur. Le curé , qui avait eu Timprudence de les recevoir , eut fatentdt Heu ëe s'en repentir ; ks supérieurs ecclésiastiques crièrent au scandale , et peu s'en fallut qu'ils ne fissent revivre Fancien appareil de k pénitence publique , pour y soumettre W profanateur.

Le mausolée que le gouvernement voulut faire élever à Crébillon , ne fut point exécuté. Cet hommage n'aurait eu le mérite , ni de flatter celui qui en était l'objet , ni de mortifier, coaune on l'aarait peut-être voulu , l'auteur de Zatre, qui pouvait en espérer un semblable , mais qui n'était pas pressé de l'obtenir.

Nous devons apprendre oiv rappeler au public , car il faut faire honneur k qui il appartient, que ce mausolée de Crébillon avait été sollicité k la cour par celoi qui était alors directeur-général des bâtimens , Ijrère de la protectrice déclarée de cet illustre poëte tragique. C'est de quoi on sera convainca par k lettre que ce directeur adresse à Crébillon le fils , et dans kquelle on dbit Mre grâce au style en faveur de Tobjet.

Fon lai nubien V , le ti9 octobre 1762.

« Je- demanderai an ret , meosicur , avec b*en de l'empressement , » que sa m^esté venftle bie» m'àuteriter de faire faire pe«r feu M. d#

» Grëbillon , un tombeau par Tun de nos célèbres artistes , afin de » transmettre à la postérité la haute estime dont sa majesté a honoré n ses rares talens. Je send d*autant plus ase , si elle m'y autorise, » qu*en remplissant tos désirs , je donnerai en même temps un témot- » gnage de mes sentimens sur sa célébrité , et une preure de la nncère » amitié que je lui avais vouée. J'ai Tbonneur, etc. »

On peut Tolr encore par la lettre suivante , que le projet du mausolée, abandonné ou négligé par ses auteurs , fut changé , quelques années après , en un autre, qui n'a pas eu plus d'exécution.

Versailles , le t6 janvier 1^65.

« Depuis les premiers ordres , monsieur, que le roi a donnés pour » faire ériger à feu M. votre père un tnonument qui fût un témoignage 9 éclatant de la protection dont sa majesté honoré les hommes cé- » lèbres , elle a considéré que le temple des Muses était le lieu le plos » convenable pour conserver la mémoire de leurs plus chers favoris , » et elle a ordonné en conséquence que le monument destiné à per- » pétuer la gloire de feu M. de CrébQlon , serait placé dans la bibbo- 9 thèque du roi , à Paris. Je ne perds pas un instant k vous annoncer » cette nouvelle destination , et j'aurai toujours le même empressement » pour tout ce qui pourra vous être agréable. J'ai l'honneur, eCc »

Nous avons parlé du caractère original donné par Crébillon k plusieurs de ses vers. On peut remarquer , par exemple , comme un de ces vers uniquement propres à l'auteur , celui de Calilina , que tout le monde a retenu, et dans lequel l'abdication ae Sylla est peinte avec une énergie si singulière et si heureuse :

Abdique insolemment le poovoir soaverain.

Ce vers n'a certainement ni la physionomie de Racine , ni odle de Voltaire , ni celle même de Corneille , mais ^celle de Crébillon , dont on peut dire qu'U était le cachet. Teb sont encore ces deux vers si connus de Rhadamiste :

La nature , marâtre en cas aflfreox climats ,

Ne produit , an lien d'or , qne du fer, des soldau;

et plusieurs autres que nous pourrions citer, et qui , si nous pouvons parler ainsi , ressemblent uniquement à Crébillon. Les vers qu*on va citer de la même pièce , ressemblent plus à Corneille. Pharasroane, qui vient de tuer Rhadamiste son fils sans le connaître , dit en frémissant :

D'où vient que je frisonne, et c(nel est donc mon crime? Me serais- je mëpris au choix de la victime? Ou le sang des Romains est- il si précieux, Qu'on n'en paisse verser sans offenser les Dieox?

Nous y joindrons ce que Rhadamiste mourant dit à son père , sur Tar^ deur avec laquelle ce père malheureux l'a cherché dans la mêlée pour le

percer de sa niain , animé , sans le savoir , par la haine qu'il portait à son propre sang :

Je Yons l'ai tu poursuivre avec fknl de courroux , Que j'ai cm qu'en effet j'e'tais connu de vous.

(i6) Nos faiseurs de satires périodiques , qui louent Racine parce qu'il est mort , et qui l'auraient déchiré de son virant , ont opposé à cette observation très-juste , les caractères d'Acomat et de Burrhus , deux personnages parfaitement vêtus , si on les en croit , â la turque et à la ronutme. Bs ont cru avoir gain de cause par cette objection , si futile , que Saint-Lambert n'a pas même daigné la prévenir ; le rôle d'Acoroat n'est que celui d'un ministre ambitieux et las d'obéir à ses tyrans ; le rôle de Burrhus n'est que celui d'un soldat vertueux dans une cour corrompue ; mais ôtez à Acomat son turban , et changez le nom de Burrhus en un autre , vous ne verrez plus en eux ni Turc ni Romain. Horace, Cinna, Comélie , etc. , voilà les Romains tels qu'ils étaient ; Mardochée , Joad, Abner, voilà les Juifs.

On nous objectera peut-être que dans la tragédie de Britannicus , Rar dne a pris Tacite pour modèle , et que par conséquent il n'a pu manquer de peindre les Romains , au moins ceux du temps de Néron , en les dessinant d'après le tableau qu'en a fait le plus grand peintre de l'antiquité. Nous répondrons que Racine a traduit en effet Tacite dans plusieurs endroits de sa tragédie , mais qu'il ne nous a montré nuUe part , comme cet incomparable l^torien , le véritable esprit national qui caractérisait les Romains dans ces temps malheureux , ce fond d'amour pour la liberté , qui subsistait encore et se débattait sous les chaînes de l'esclavage ; ce sentiment de grandeur , que l'oppression n'avait pu entièrement étou£fer ; enfin la fierté de ce peuple-roi , qui , tout avili qu'il était par ses tyrans , se regardait toujours comme le maître de l'univers. On peut connaître la différence du pinceau de Racine et de celui de Tacite, par la manière dont le poëte a traduit un des passages de l'historien. Burrhus , lorsqu'il vient instruire Agrippine de la mort subite de Britaibnicus , empoisonné à la table même de Néron , dit que la moitié de« courtisans épouvantée sortit en jetant des cris , et ajoute :

Mais ceux qui de la cour ont on plus long usage , Sur les yeux de César composent leur visage.

Racine , dans ces deux beaux vers , a voulu rendre le beau passage de Tacite *• Àt quitus altior inteUectus , resistunt defixi, et Neronem intuentes. Nous ne traduirons point ce passage ; Tacite , affaibli par nous, perdrait trop au parallèle. Mais si l'on ne sentait pas la prodigieuse distance de l'expression fine

.... Ceux qui de la cour ont un plus long u|agef^

à l'expression profonde , Quibus altior intellectus , et du vers élégant ,

Sur les yeux de César composent leur vissgc ,

au taUoau éiiergvq«e ^ Beêùtuni defixi y et Ntrotmm serait digne , nous osons le dire , d'apprécier ni Tacite deux ?ers du poëte sont d'un courtisan raffiné de Louis XIY ; le passa^ de Tacite est d'un philosophe qui peint avec force des esclaves corrompos et penseurs , tels que Tétaient les courtisans de Néron. On m^aocosera peut-être de vouloir déprimer Racine ; ma réponse sera courte z Jele relis suHS cesse , je le sais p4ir cœur, et je le regarde comme te plus parfait de nos poètes. Après cet aveu , il me sera permis d'aioaler, duasé-je être accusé d'une nouvelle hérésie t que dans la tragédie boulon ^ trés-in£érieure à Britannicus > et même très-faibte r jo trouve encore quelquefois les Romains , que je voudrais trouver danrantage dans la pièce admirable de Racine.

J'ajouterai cependant, en finissant cette noie, ime aoti^ réflexio* sur le passage si vigoureux de Tacite , traduit si élégammeni par Badae dans Britannicus y et j olwerverat y pour Texcuse ^ et peut-être pour rhomeur du poëte , que s'il eut traduit k la lettre ce beau sans développer un peu plus le sentiment secret des courtisana de Néron, que Tacite n'a £iit qu'indiquer, la plus grande partie dea spectateurs aurait pu ne pas entendre l'auteur , et que la beauté du tableau eût élé perdue pour eux. On peut croire que Racine a très-bien fait de danner à la pensée profonde de l'historien , l'étendue nécessaire pour être saisie par la multitude. Je me rappeUe à cette occasion , qu'uj» philosophe ajant assisté à la première représentation de la tragédie de Rame sauvée, de Voltaire > donnait en présence de l'auteur les plus grandi ék»ges, au beau récit que fait César du combat qui met fin à la conjuration ; il était enchanté surtout de la justice rendue par César à tous ceux qui se sont signalés dans cette action ; mais il aurait désiré , ^^outail-â . que Voltaire eût retranché ce vers :

Permettes qae CéMr ne parle iMiof d« lut.

On aurait dû , selon ce philosophe , laisser au spectateur le mérite de s^apercevoir de cette noble réticence , et d*en tenir compte au hëro* sans qu'il prît le soin d'en avertir, u Certainement , reprit VoJfaire , » j'aurais supprimé ce vers qui vous fait peine , si tous les spectateurs » vous ressemblaient ; mais la preuve que j'ai bien fait de le laisser, c^est » que vous êtes jusqu'ici le seul qui m'ayea fait cette oljjecticm. » Le f^ûlosophe fut frappé de la justesse et de la finesse de cette réponse , et convint sans peine que Voltaire connaissait mieux que lui les effists de la perspective théâtrale.

En avouant que les pièces de Crébillon ont presque toutes un air de ressemblance qui leur est commun, nous avons observé que les pièces de Corneille et celles de Voltaire, ont au contraire le rare mérite de ne point se ressembler. Mais dans Voltaire , la différence des pièces semble tenir davantage à la nature des si^ts qu'il a traités, et dans Corneille , k la ■»> nière dont il a traité les siens. Si la tragédie de Brutus , par exemple . n'a rien de commun avec celle de Zaïre , c'est parce q«e la soèoe de Brutus est à Rome, et celle de Zaïre a Jérusakin » ei^ipie Fauteur a su

DE CRÈÉILLON. ' 5;;

faire parler des personnages si diffërens d'ime manière conforme a leur caractétae , k leur nation et à leur siècle. Corneille , au contraire , a mis plusieurs fois sur la scèùe la même nation , entre autres les Romains ; mais les pièces où^ les fait agir et paHer , n*en ont pas pour celaplas de ressemblance les «mes aux autres. Les Romains è^ Horace ne sont pas ceux de Cinna , ni les Romains de Cinna ceux de la Mort de Pompée , parce qu*en eflfet les Romains n'étaient pas les mêmes k ces difilérentes époques.

Le génie de Grébillon « Toué , pour ainsi dire , au genre sombre et terrible, semblait y avoir été confiné et comme emprisonné par la natui^. Voulait-il faire d'autres vers , même de ceux qu'on se permet et qu'on se pardonne dans la société , il était au-dessous du médioa'e ; en cela bien différent de Voltaire , dont la muse a su se plier si beureusement aux tons les plus opposés. On peut juger par la chanson suivante , citée apparemment comme la meilleure de Crébillon , du peu de talent qu'il avait pour tout ce qui n'était pas tragédie , mcme pour le madrigal , .ou/ tant de Français ont réussi sans être de grands poètes.

Ta beaaié toujoort nouvelle , Rend mon fca toujours nouveau ; J^aimerai jusqu^au tombeau Mon aimable tourterelle j Et si l'âme est immortelle y Nof amours Doreront toujours.)

JLja famille de Marivaux était originaire de Normandie » et ayait donné plusieurs magistrats au parlement de cette province. Depuis, elle était descendue de la robe à la finance, et le père de Marivaux avait possédé quelque temps un emploi pécuniaire

• Picrre-Girlet de Marivaux , ne à Paris en 1688; reçu le 14 fcvricr 174^, à la plaee de Tabbc' Houtteville; mort le ia février 1763.

Cet élo^ eiit plus long que cehii des Despréaux , dc% Massillon , des Bosstfet, et dé plusieim autres académiciens très-supérieurs i Marivaux. Le lecteur en sera sans doute étonne' , et Panteur avoue lui-même qu^il en est un peu honteux; mais il n^a pas le talent de faire cet article plus court. Les ouvrages de Marivaux sont en si grand nombre, les nuancés qni les distinguent 9tjitïX^\ délicates, son «aractètc oféme avait des traiu sr variés et si fogiiifs , qtt'il parait difieitç df faiie conaaltre en loi rhomikie et Pauteur , «ans avoir' recours à une analyse subtile et détavlle'e, qui semble exiger f lus de de'vclop^ pemetis , de détails , et pUr conséquent dé paroles, qne le portrait t-nergiquë* et 'rapide d^mf grWïd^iomtnc'oo d^nn'gi'and écrivain.

à Riom en Auvergne. Le fils ne voulut être ni magistrat , nî financier ; mais sans autre fortune et sans autre titre que ses talens , il a donné plus d'existence à son nom , que tous les financiers et les magistrats ses ancêtres.

L'histoire de ses premières études n'est pourtant ni longue , ni brillante (i) ; c'est au moins ce qu'ont prétendu certains critiques , à la vérité bien mal disposés en sa faveur. Ils l'ont accusé , trës-in justement peut-être , mais avec toute l'expression du mépris, d'avoir ignoré le latin ; ils lui passent de n'avoir pas su le grec , car les l>eaux esprits de nos jours , peu jaloux pour eux-mêmes de ce mérite dont ils font peu de cas , ont l'indulgente équité de ne pas l'exiger de leurs semblables. Pour recevoir aujourd'hui dans la république des lettres ce que Marivaux lui-même appelait en plaisantant les honneurs du doctorat , les preuves sont très-faciles , et \^ fourrure (c'est encore le terme dont il se servait) extrêmement légère. « Cette parure mince » et peu durable , ajoutait-il , remplace maintenant , pour la » double commodité des prétentions et de la paresse , l'étoffe un » peu épaisse sans doute , mais riche et solide y dont se cou- » vraient de pied en cap nos laborieux devanciers. » Quoi qu'il en soit , l'impossibilité oii s'est trouvé Marivaux , si nous en croyons ses détracteurs , de se nourrir dès son enfance du lait pur et substantiel de la saine antiquité , est la cause fâcheuse à laquelle ils attribuent cette étrange manière d'écrire , qui loi a mérité de si fréquens et de si justes reprocl^es. Peut-être seraitil permis d'opposer à cette assertion , avec toute la modestie de l'ignorance > l'exemple de tant de femmes , qui ne sachant ni latin ni grec , écrivent et s'expriment avec le naturel le plus aimable , et pourraient donner d'excellentes leçons de stjlîe et de goût a plus d'un orgueilleux et pesant littérateur. Mais nous pouvons d'ailleurs assurer que notre académicien , quand il aurait su par cœur Cicéron et Virgile , n'aurait jamais regardé ces grands maîtres comme les siens ; le genre d'esprit que la nature lui avait donné , ne lui permettait ni d'écrire , nî de penser comme un autre, soit ancien , soit moderne. « J'aime mieux, » disait-il quelquefois avec la naïveté de son caractère , et la » singularité de son style , être humblement assis sur le dernier M banc dans la petite troupe des auteurs originaux, qu'orguetl- » leusement placé à la première ligne dans le nombreux bétail » des singes littéraires. » Cependant , quoiqu'il se piquât de ne rien emprunter ni aux vivans ni aux morts , il faisait du moins l'honneur à son siècle de le préférer à ceux d'Alexandre eC d'Auguste, par cette raison singulière , mais , selon lut , très-philosophique , qpe chaque siècle devait ajouter à sei propres rv*

ohesses celles de tous les siècles prëcédens ; principe avec lequel on préférerait Grégoire de Tours à Tacite , Fortunat à Horace , et Vincent Ferrier à Démosthëne (2). .

Ami intime , et bientôt complice de deux grands hérésiarques en littératqre , La Motte etFontentlle> Marivaux fit comme les disciples de Lutker y qui , dans leur, licence hétérodoxe , allèrent beaucoup plus loin que leur maître. Il poussa l'irrévérence pour le divin Homère (car il affectait de l'appeler toujours de la sorte) jusqu'à le travestir comme Scarron avait fait Virgile; mais si c'est l'intention , suivant l'apophthegme des casuistes , qui constitue la grièveté de la. faute, la différence était bien grande entre les deux coupables. Le travestisseur de V Enéide , très* éloigné du projet criminel de rabaisser cet immortel ouvrage , et ne voulant que s'égayer par un tour de force burlesque pour oublier ses maux, ressemblait , si on peut hasarder ce parallèle, à <:e% libertins crojans , qui se permettent des impiétés dans la débauche. Le travestisseur d'Qomère , ennemi déclaré et blasphémateur intrépide de V Iliade, pouvait être comparé à ces incrédules endurcis , qui , en attaquant le cuHe public , outragent avec audace ce qu'ils ont le malheur de mépriser (3).

Nous avons cru qu'il importait à sa mémoire de faire ici de bonne grâce , et pour lui et pour nous-mêmes , une espèce d'amende honorable de ce forfait littéraire , afin que la critique^ fléchie et désarmée par cette confession , nous permette:de ne plus parler , dans le reste de. cet éloge , que des ouvrages qui l'ont rendu vraiment estimable. Nous n'ignorons pas cependant

3u'il nojus sera bien difficile encore d'apprécier Marivaux au gré es inexorables zélateurs du bon goût ; ils ne nous pardonneraient pas de nous exprimer froidement sur l'étrange néologismci qui dépare même ses meilleures productions t ainsi , en réclamant pour lui et pour son historien une indulgence dont ils ont également besoin l'un et l'autre , nous pouvons dire ce que Cicéron disait à ses juges dans une affaire épineuse : fnielligo , jttdi^, ces, quam scopuloso difficilique in loco verser. (Je sens combien la route oii je m'engage est difficile et hasardeuse '.)

Nous avons à considérer deux écrivains dans Marivaux , l'auteur dramatique et l'auteur dç . romans. Ce détail sera bien moins historique que littéraire : nous serons forcés , non sans quelque regret , d'y mettre , comme l'auteur dans ses ouvrages, plus de discours que d'action , et plus de réflexions que de faits. Heureux si dans cet examen nous énritons , pour nos auditeurs et pour nous-mêmes , l'écfieil d'une discussion trop métaphy-

' Cet ëloge était destine à être lu dftns tme des a^embl^es publiques de r Académie,

58m ÉLOGK

^ue ; qualité dUH»g«reut« , qui «n^tàtne ^esqtie nëcesMirement après elle c« rtdoiilablê «Anut, si miHllA aax- outrages, ei si' funeste aux auteurs (4).

La preottère pièce àê Marivaux fat une entreprise et presque «se Mie de jeune hettme. A l'âge èe dix^-hnie ans , il se tfoaTx dans una sooiëtë oii l'oit exaltant beaucoup le tafeut de fkirt des ecMBédies. La coatersation à laqtlelte il assistai , bomëe sans déute à d'iiisipi(i«« lieux cooimniis siir les auteurs dramatiques, ae hti donaa pas anf Jd^ fdtt eft^ayant^ du talent qu'il entendait loaer a^eo tm si froid entbensiasme^; il osa dire que ce genre d'ouvrage ne ksi paraissait pas si difficile : on rit , et on le défia da le tenter. Peu de jottr» après , il apporta à cette société nue Imigve comédie en n« acte , intitulée le Pète prudent , qn'if avait même écrite en vers (8) , pour remplir pins complètement la gageare ; mais satisfait d'avoir répondu si lestement au défi qia'oB avait osé lui faire , il se garda bien de donner sa comédie au théâtre, peur ae fêi^ perdre en publie, disait^l , tt piuriqu^ii ^ah guigné en Mcrei, Il fit mieux encore que de sacrifier ce premier eulaait de êm plume , avec an eourage presque héroïque dans un jeune écrivain ; il voulut essà^r Iong-*terops ses fi>rces dans le silenoa, avaat de les exercer au graad jour (6) ; et bien éieigiié da la pvéaoaqptfca si souvent punie de Unt d^avortons Vvg^oes eu comsqaes ^ qai viennent nahre et mourir au même i&staat aav la scène, Marivaux ne s'y montra qu'à trenfe^eux aasy prèada qainse années ap#èf qu'il eut condamné à Fobscn* #ité sa première comédie* Il est vrai qu'il partrt atr théâtre daiB ttmft l'appaatil possible, car sa première pièce Ait une tragédie, Ï^Morùttjinnibai. ïl y peignait avec iatérét le courage et ta •avié dit oe grand bomme, encore redoutable aux Romains, mémo après avoir été vaincu , et bravant jusqu'au dertfier soupfr Isur pololîqne alfeière et insidieuse ; mais si danr cette peinture le dessin avait de la j|érité , le mouvement et le coloris j maibqnatent. Amôbal n'y était, pour ainsi dire , qu'un héros malade et languissant , qui conservai! encore au fend de son âme toute sa grandeur, mais à qui la force aninquait pour l'exprimer (;). Aussi l'auteur ftiisant lui^-méme, si l'on peut parler tdnsij son anamen de cenacience dramatique et poétique, reconnut que le easaclèfe de son esprit , plus porté à la finesse qu'ir hi force, lui interdisait la tragédie , et il suivit avec docilité ce sage conseil de k aatnre.

Ik fit aaaaniaîns.^nooin:ui9e légère-ftKHe en ce genre , psrr um élagq imprimé du iiar»n&/a ée La Motte ^ qe^ mit sans ftçoa an uiomhre des cli.e£&-d'œavre dus théâUe. Cet. éloge ressemblait à tant d'oraisons funèbres , ou le panégyriste trouve dlrtis le

DE MARIVAUX. Ml

kérQ$ défunt milM (fnatîléf dont It pvbUc m se douUît pis ($. Ilc^fSA bientôt de louer de9 tragédies médioQresyOvciisie il arnt cessé d'en (sire , et se livra eatiërement sni genre oomicpie. Accueilli souvent et leog^temps sur les deux théâtres , se» sucoès furent encore plus brillans et plus soutenus sur la scène italieme ^e sur ia scène francise , et cette préfiérence eut pk»ieurs causes. Le public , jaloux sans doute de conserver au Uiéâtce franco la supériorité que tonte TEnrope Kiî accord* , jsge avea rigueur tc^ys çeui^ qui se présentent pour en contenir la gloive ^ tandis qu'il accueille , avec nne amÂnlgeiioe quelquefois ^eiaéea^ sive» ceux qui se montrant à lui smr UnU autre thédttfe , ne Icri Mussent voir que le désir sans prétentio» de Famusèr un mf$^ meut» Cetle indutgeiiaa peot Boétae dégAséter , les eaeinpkn en <tQ«t récen», en «ne fyvtmt ridiculement prostituée bu geim h plus vil » humilmite ponr Ja nation >aiii yeux de» éjlmngers y fijb.dont elle «!Qxcuse>aupeès d'esa «n rougissant^ maiosan^^re «wreigée p9m l'awenûr ^l Manvai^x iiut 4onc traièé an tkéètre its^ien avec la m^ve bieni^ittance que ses antres oonfrères « ^miqueTanteur, incapable de changer de^ût et de stjk, n?eàt pas ^'intention à^ pairailve » devant ka apeotatenra , plas en né*» gUg(^ sur la scène étirang^ que sur l«f soène nationale ; mak il Âut onqoee k une anUe circonstance la oontimdté de ses sopeoee à qe speKAade. Il y tiKmva des acteurs phia pooprea àtleaecondevqwfiilÂs'itWiédiens français ; soit que le génie souple et délié de Mbnatianitali«nne»lft reÂdR plus capable de se prêter a«x fermée, délicates que la repuéscmMion 4e ses pièces graissait exiger; %iHt :^pi^ des acl^rft.félraQgevs»4naina fiuita à notre. ^^t el à a^ne, langue etrpaïf là moins oonfiane dana leivs ^ensfnt oAans letlrflk lutnières^ se moulurassent plna docile» aux leçons de L'au<^ Vwif # ^ p)p4îfp0sés à setsk dsAS leuf î|an le caramèee -qu'il ay#it vouloir donner âii Leur rfile.

Parmi iqes ajctjEHW^ Mc(rivani(: distinguait snrteat hi fameose^ Sylvia , d^nt il leurà.suuvenX , avec une espèce d'enthoiisiaBme> le ïare .taUnt pour jpuier ses pièces. M est vrai qufen Camnt V^gOide cette actrîice , il fisiaait aussi le sien sans y penser > car il 'avaiti QonUribué à la rendre aussi' parfaite qu'elle l*étnit de* venue ; mais il est vrai aussi, et celte circonstance est peut-être àf r>tiqnneur de l'un etide l'autre » qu'ilr n^imiit en qu'une. seule Indien à kû donner. Peu ^ontenl de In manière dent elle aidait poo^di le piieesier râle qu'il lui confia , asfaks prétroyant sans dpute ^veo quelle perfieotien eUe pouvait a'en; aeqnstter , il se fit présenter chez eUe par un ami> sans se bke eonnxAlre ; et apaèis avoir donné à TeiiHrice tous le^. éloges peélimniairesiqae la bieméauce exigeait, il prit le rêl* sans affeclatio»,' eit en kH

quelques eadroîU avec tout l'esprit et toutes les nuances qa*ai( demain tel que tui pourait y désirer. Ah ! monsieur, s'écria-t* eHe, 'VOUS êtes V auteur de la pièce ; dès ce moment elle deriat au théâtre Marivaux lui-même, et n'eut plus besoin de ses conseils.

' Il n'en était pas ainsi de la célèbre Le Couvreur , qui jouait dans les pièces de Marivaux ab Tbéâtre-Français , des r61es du même genre que ceux de mademoiselle Sylvia au théâtre italien. On a plusieurs fois ouï dire k l'auteur que, dans les premières représentations , elle prenait assez bien l'esprit de ces rdies déliés et métaphysiques ; que les applaudisement Tencoorageaient à ÎBvre encore miecrc s'il était possible ; et qù*ji force de mieux faire elle devenait précieuse et maniérée (lo). On teia iOBs doute un peu étonné d'apprendre que Marivaux , si ékngné de la simplicité dans ses comédies , la prêchât si rigoureusemevt à ses acteurs. Mais cette simpKcité , du moins apparente ^ était phu nécessaire au jeu dé ses pièces qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. Presque toutes , comme on i'a dit , sont des sur-* prises de rAmùut ; c^est^k'^ire , la situation de deux personnes qui sTaimant et ne s'en doutant pas , laissent échapper par tous leuffs discours, -ce'Sentiment ignoré d'enx seuls, mais très-visible pour l'indifférent qui hfs observe. Il faut donc , comme le disait très**>bien .Marivaux lui-même , que les àcteiirs ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent , et qu'en même temps les spectateurs la sentent et la démêlent' à travers Tespèce de nuage dont Fauteur a dû envelopper leurs disoours. « Mais, » disaitrtl , j'ai eu beau le répéter aux comédiens , la furenr de » -montrer de l'esprit a été plus ferle que m»s ^s-humMes re- I» montrances ; et ils ont mieux aimé commettre dans leur jea V un contreviens perpétuel , qui flattait leur amonr^propre, qoe » de ne pas paraître entendre finesse â leur rdie. *» Un seul netenr lui fit une objection pressante : « Je jouerai^ lui dit-il , mon » vêle d'amant aussi bêtement qu'il vous contiéndrlf; mais noe » répondes-vous que le parterre , et peut^tréla moitié des loges, 1» mf entendent ? Gardez-vous , et nous aussi , 'de tnpposcnr à nos M spectateurs une intelligence qu'ils n'ont pas ; nous leur le- » rions un honnevnr dangereux pour nons , et peu flutteur pomt » eux qni'n'en sauraient rien. £h bien ! lui dit Marivaux, oon- » tiauons donc,' pour être applaudis^ vous de mal jouer, moi » de le sonffirir; et pensons tons deux, mais sans nous en vanter, » comme cet orateur, qui se voyant applaudi par une mnltitnde » nombreuse, demanda s'il avait dit quelque sottise (i i). '

Cette étemelle surprise de l'Amour, sujet unique des coméf^M de Marivaux , est la principale critique qu'il ait essayée sur

le fond de ses pièces ; car nous ne parlons point encore du style : on l'accuse , avec raison , de n'avoir fait qu'une comédie en vingt façons différentes , et on a dit assez plaisamment , que si les comédiens ne jouaient que les ouvrages de MariVaux, ils auraient l'air de ne point changer de pièces. Mais on doit au moins convenir, que cette ressemblance est , dans sa monotonie, aussi variée qu'elle le puisse être , et qu'il faut une abondance et une subtilité peu commune , pour avoir si souvent tourné , avec une espèce de succès, dans une route si étroite et si tortueuse. Il se savait gré d'avoir le premier frappé à cette porte , jusqu alors inconnue au théâtre. « Chez mes confrères , disait-il , et on re- » connaîtra bien ici son langage , l'Amour est en querelle avec » ce qui l'environne , et finit par être heureux malgré les op- » posatis ; chez moi , il n'est en querelle qu'avec lui seul , et >» finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces » à se çéfier encore plus des tours qu'il se joue que des pièges » qui lui sont tendus par des mains étrangères. » Cette guerre de chicane , si nous pouvons parler ainsi , que l'Amour se fait à lui-même dans les pièces de notre académicien , et qui finit brusquement par le mariage , dès l'instant même oii les acteurs se sont éclaircis sur leurs sentimens mutuels , a fait dire encore que ses amans s'aiment le plus tard qu'ils peuvent , et se marient le plus tôt qu'il est possible. Mais les auteurs de cette critique ou de cette plaisanterie auraient dû ajouter, que dans cet amour qui s'ignore , et qui peu à peu se découvre à lui-même, l'auteur sait ménager avec art la gradation la plus déliée , quoique très-sensible au spectateur. Cette gradation donne à ses comédies une sorte d'intérêt de curiosité ; elles sont , il est vrai , sans action proprement dite , parce que tout s'y passe en discours bien plus qu'en intrigue ; cependant , si l'action d'une pièce consiste , au moins en partie , dans la marche et le progrès des scènes , on peut dire que celles de Marivaux n'en sont, pas tout-àfait dépourvues. ^ ^

Il sentait pourtant , ou plutôt il avouait cet air de famille qu'on reprochait à ses pièces ; et il s'en est justifié comme il a pu , mais une seule fois et dans une courte préface ; car il avait trop d'esprit pour fnuHiplier , à l'exemple de tant d'auteurs, ces petits plaidoyers' de la vanité , si peu propres à les faire absoudre 'y il était encore' plus éloigné de la prétention si, commune aux écrivains dramatiques , de faire , à la tête de leurs pièces , une poétique accommodée à leurs minces productions, et d'ériger en modèles de bon goût les insultes qu'ils ont faites au bon sens ; mais il voulait , disait-il , mettre une fois seulement son procès sur le bureau et sous les yeux des juf^es pour nélre pas cou

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daniné par défaut. Son apologie est courte , mais subtile , ri digue de lui ; bien loia dé passer condamnation sur le défaut dont on Taccuse , il soutient qu'un auteur ne saurait mettre plus de ^ivérsité dans ses sujets, qu'il en a mis dans les siens, u Dans »» mes pièces, dit-il, c'est tantôt un amour ignoré des deux M amans, tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se » cacber l'un à l'autre , tantôt un amour timide , qui n'ose s« » déclarer ; tantôt^enfin un amour incertain et comme indécis, I» un amour à demi-né , pour ainsi dire, dont ils se doutent sans » être bien sÀi:s , et qu'ils épient au dedans d'eux-mêmes a^ant » de Ini laisser prendre l'essor. Oii est en tout cela cette res^ M semblahce qu'on ne cesse de m'objecter ? »

Mais si l'amour, comme l'auteur le prétend , ne se cache pas de la même manière dans ses comédies , c'est toujours un amour qui se cacbe ; et malheureusement le gros des spectateurs , qui ne peut j regarder de si près , n'est frappé que de cette ressem* btance, saps daigner remarquer que YhmouTsecachediver^emenij et sans savoir par conséquent aucun gré à l'auteur d'avoir saisi et peint ces différences fugitives. Tel est le jugement^ ou plutôt Tinstinct de cette multitude qui ne va pas avi théâtre pour ob» server au microscope les fibres du cœur bumaiu , mais pour en voir à découvert les mouvemens et les ressorts, qui n'aperçoit, dans ces dissections subtiles , que des redites monotones et fastidieuses , et à laquelle pourtant tout auteur dramatique est con-* damné à plaire (12) , puisqu'il se l'est donnée pour juge.

Le style peu naturel et affecté de ces comédie a essuyé plus de critiques encore; que le fond des pièces même , et avec d'autant plus de justice , que ce singulier jargon , tout à la foi^ précieux et familier , recherché et monotone , est , sans exception , celui de tous ses personnages , de quelque état qu'ils f missent être , depuis les marquis jusqu'aux paysans , et depuis es maîtres jusqu aux valets (i3). Mais l'auteur soutient encore que le public s'est mépris à ce sujet « On croit, dit-il , voir par* >* tout le mêlne geqre de style dans mes comédies , parce que w le dialogue y est partout l'expression simple des mouvement » du cœur ; la vérité de cette expression fait croire que je n'ai n qu'un même ton et qu'une même langue : mais ce n'est pas M moi que j'ai^voulu copier, c'est la nature | i?t c'est peut-être » parce que ce ton est naturel , qu'il a paru singulier. » Ce passage, plus singulier peut-être encore que le style de l'auteur, est un ei^emple frappant de l'illusion qu'un homme d'esprit a ^adresse ou le malheur de se faire à lui-même sur ses défauts les plus sensibles. Il es»t vrai que cette illusion avait moins en lui pour principe un amour-propre qui s aveugle , que I erreur on

il était de trës-bonne Toi sur ja manière d*êtit' qui lui «tait propre ; il croyait être naturel dans ses comédies , parce que le style qu'il prête h ses acteurs y est celui qu'il avait lui-mém^ i sans effort comme sans relâche , dans la conversation. S'il ne pouvait se résoudre à dire simplement les choses même les plus communes , du moins la facilité avec laquelle il parlait de la sorte , semblait demander grâce pour ses écrits y parce qu'on pouvait croire à sa brillante et abondante votlubilité , qu'il parlait, en quelque sorte , sa langue maternelle j et qu'il lui aurait été impossible de s'exprimer autrement quand il l'aur0it voulu. On croit entendre dans ses pièces des étrangers de beaucoup d'esprit, qui , obligés de converser dans une- langue qu'ils ne suivent qu'imparfaitement , se sont fait de cetle langue et de la lenr un idiome particulier, semblable à un métal imparfait, mais faussement éclatant , qui aurait été formé par hasard de la réunion de plusieurs autres.

Cependant , à travers cef conversations si peu naturelles , ],e coeur parle quelquefois un moment son vrai langago* Noqs cite- , rqos pour exemple les scènes de la Mère confidente , entre mu- ^ame Argante et sa fille. Dans ces scènes, une jeune personne qui i|ime , mais qui craint de donner trop d'entrée dans son âme à ^^ sentiment d'oii pourrait naître son malheur , fait confidence à sa mère , comme à sa meilleure et à sa plus digne ami^ « ^e ce sentiment qu'elle chérit et qu'elle redoute , et trouve d^uif Iji bonté , d^ns la prudence , dans les conseils de cette mère sag^ et vertueuse , les secours et l'appui que sa situation lui rend né-* ce^ires. Il est vrai que dans ces scènes touchantes , où la nature dévploppç toute sa naïveté d'une part , et toute sa ten4res$(S de l'autre , Afarivaux n'a pu résister à la tentation de se n^ontr^r encore quelquefois , mais aussi rarement, et aussi peu q^'il lui est possible. )1 semble qu'il ^it voulu seulement laisser dàn^ c^§ spèpes l'eiupreinte légère de son cachet , doj^t nous co^viçndrojp^ qu'elles juraient pu se passer.

A l'ei^eption de quelques scènes de cette espèce , il y ^ , d/^nji tpiites les çomé4i^ àe notre académiciqi , p^s à sourire qu'4 s'atte^fidi^r , et plus de finesse qu^e d'intérêt. Le parterre du dçr<xk}fir siècle, qui donna au sopnet du Misanthrope de si mal*;a^rpits applaudissement, n'aurait rien compris au genre ^e, M<irivaux ; notre parterre se pique d'une plus subtilie intelligeu<;e«i Qt ce progrès des lumières ou de la vanité a prolongé la vie k se& piè^QS d^ théAtrç* Les spectateurs, tput surpris qu'ils ^Ç9^\ de la Wngue que l'auteur p^rJe , sç mutent disposés à lui pardQU^r, p^rce qu'en le devinau^, iUse croient autlmt d'esprit que Iqi, ul les bons juges même , qui ne peuvent se (Jétermiujç^ i^Vah^

soudre , le traitent au moins comme ces coupables qu*on ne con-' damne pas sans regret ^ et dont on voudrait adoucir la sentence^ Peut-être, s'il eût yécu jusqu'au moment oii nous sommes, aurait-il pu jouir d'une consolation plus c|ouce encore pour son amour-propre. Peut-être la bizarrerie de son néologbme , si éloigné de la langue commune , lui aurait-elle procnré la salis* faction de s'entendfe appeler homme de génie par les suprêmes aristarques , qui honorent si libéralement de ce nom les prodactions les plus opposées aux vrais principes des arts, les plus éloignées du vrai caractère propre à chaque genre , les plus discordantes avec les bons modèles , des chimèresprétendues ingénieuses ou philosophiques, et dés idées creuses soi-disant profondes , revêtues d'un style de rhéteur ou d'écolier , qu'on appelle de V éloquence et quelquefois du sublime ; enfin le charlatanisme en tout genre, étalant avec un jargon bizarre, qu'on prend pour de rimagination, la marchandise qu'il veut faire valoir ou pour son compte , ou pour celui des autres. Aussi , pour le dire en passant , Voltaire , peu de temps avant sa mort , s'est-il félicité plus d'une fois en notre présence , d'avoir pour contemporains tant d'hommes de, génie ^ sans compter, ajoutait-il, les grancb juges qui leur font présent de ce titre , sous 'la condition secrète de le partager avec eux. Rien , disait Molière il y a plus de cent années, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait aujourd'hui ce grand homme, n'est à si bon marché que le génie. Les romans de Marivaux , supérieurs à ses comédies par Tin^ térêt , par les situations, par le but moral qu'il s'y propose, ont surtout le mérite, avec des défauts que nous avouerons sans peine, de ne pas tourner, cpmme ses pièces de théâtre, dans le cercle étroit d'un amour déguisé , mais d'ofinr des peintures pins variées , plus générales , plus dignes du pinceau d'un' philosophe (i^}- On y voit les raffinemens de la coquetterie , même dans une âme neuve et honnête ; les replis de l'amour-propre jusque dans le sein de l'humiliation , la dureté révoltante des bienfaiteurs , ou leur pitié, plus humiliante encore ; le manège de l'hypocrisie, et sa marche tortueuse ; l'amour concentré dans le cœur d'une dévote , avec toute la violence et toute la fausseté qui en est la suite (i5) : enfin , ce que Marivaux k surtout tracé d'une manière supérieure , la fierté noble. et courageuse de la vertu dans finfortune , et le tableau consolant de la bienfaisance et de la bonté dans une âme pure et sensible (lë). L'auteur n'a pas dédaigné de peindre jusqu'à la sottise du peuple ; sa curiosité sans obfjel, sa charité sans délicatesse , son inepte et offensante bonté , sa dureté compatissante ; et rien n'est peutrêtre plus vrai dans aucun roman , que la pitié cruelle de madame du Tonr pour

Marianne , à qui elle enfoncé ifanocemment le poignard à fprce de se montrer sensible pour elle. Il faut pourtant convenir que MaHvauXy en voulant mettre dans ses tableaux populaires trop de vërilë , s'est permis quelques détails ignobles , qui détonnent avec la Bnesse de ses autres dessins ; mais cette finesse , qu'on nous permette ici un terme de l'art , demande grâce pour ses bambochades ; et le peintre du cœur humain efface le peintre da peuple. Nous avouerons en même temps que les tableaux même qu'il fait des passions , ont en général plus de délicatesse que d'énergie ; que le sentiment , si l'on peut s'exprimer de la sorte , y est plutôt peint en miniature , qu'il ne l'est à grands traits ; et que si Marivaux , comme l'a trës-bien dit un écrivain célèbre , connaissait tous les sentiers du cœur , il en ignorait les

* grandes routes. Pour exprimer la recherche minutieuse avec laquelle Tauteur parcourt et décrit tous ces sentiers , une femme d'esprit employait , il n'y a pas long-temps, une comparaison ingénieuse, quoique faïniliëre. C'est un homme, disait-elle, qui se fatigue et qui me fatigue moi-même, en me faisant faire cent lieues aivc lui sur une feuille de parquet. Mais il faut observer que si l'auteur fait tant de chemin dans ce petit espacé , ce n'est'pas précisément en repassant par la même route , c'est en traçant des lignes très-proches les unes des autres , et cependant trës-distinctes pour qui sait les démêler ; espèce de mérite que l'on peut comparer , si l'on veut, à celui de ces maîtres d'écriture, qui ont l'art d'enfermer un long discours dans un cercle fokt étroit , et qui bornent leur talent à ne pouvoir être lus qu'avec la loupe (17).

Le défaut de naturel qu'on reproche à son style est plus frap-> pant encore dans ses romans que dans ses pièces de théâtre ; malgré lepenchant irrésistible qui l'entraînait vers cette manière d'écrire, il a senti qu'il devait s'y livrer avec plus* de ménagement sur la scène , oii il avëit des spectateurs de tons les états , q[ae daiis ses romans , oii il devait avoir des lecteurs plus choisis; À a bravé la censure du cabinet avec plus de courage que celle dfi théittre; et, pour employer encore plus ses expressions, il a voulu, même dans la langue qu'il pariait, distinguer Tesprit qui n^est bon qu'à être dit , d'ai^ec celui qui n'est bon qu'à être kl, Maié.un autre inconvénietit de cet esprit et de ce style, c'est

* â*entrattaér l'auteur dans uùe suhe continue et fajtigante de ié* fiéxionë qui , tout ingéfrieiises qu'elles peuvent être , ralentissent Faction ' et refroidissent la marche. C'est ce qui a fait dire à tm de MfS critiques , dans un rdman oii il fait parler une taupe avec le style de Marivaux : Avançons , Taupe, mon amie; des faits > et point de vertnage.

Ce défaut d'acUoa néaamoins se {mxï plus supporter daos romans que dans ses pièces, parce que raction , dans «a romaa , n'est pas exigée avec la même ngueur qu'au théâtre , p«cce qo^ le plaisir du spectacle tient plus à l'intérêt et au raorneat , ceint des romans à la réflexion et aux détails ; parce qn'enfin la lactose n'exige pas y comme le théâtre , une attention continue , ^a'eUe se quitte et se reprend comme on le veut, sans étude et sans fatigue ; que son principal mérite est de faire sentir et penser , et qu'on ne peut refuser ce 4^raiier éloge aux rosiaiis dont noms parlons (18).

Aussi prend-iQu assez de plaisir k cette lecteur, pour regraUer q^e ni Mari^f^rw , ni I^ Pajsfm parvenu , n'aient été acbevés p^ l'auteur. On a fort reproché à Marivaux cet excès de pareascs mais c'était tout au plu^ la paresse d'achever, et non pas dt produire : le grand nombre de ses oiuvrages. prouve qne la négligence dont on l'accusait n'était pas chez lui , comme ckea beaucoup d'autres , Pexcuse et le q«asque de l'impuissance. Cette il^gligence prétendue tenait à une autre cause , au fond d'in» cpnstaiiçe qu'il avait dans le caractère , et qui se répandaat sur som travail , le forçait à covirir d'ob)^» en objets. La vivacité de SW esprit s'attachait promptement à toi^t ce qiû se pmenl^^tà elle ; sa manière de voir lui fanait i^hoisir dans chaque sa^el le çâté piqaaiH f et sa façiKté â'écrire lui Croissait le mo^en de 1^ peipdre ; 4^ lors l'objet a^cifmq^i y^^^it, occupé étai^iuKcifié SfAHs regret à l'objet np^V]el^.

QuielqiAes in^alheuneux écrivaip», qm >f sont chargés* «t99 qu'on les en priât, de finir les romans de llf^rÂTM^» ont en, da^s cette entreprise , un succès d^g^de l^ur^.tai^v^. Nous ne devfWi^ pourtant pas. confondre a^veq eui^ m^if^me fUqçabpw, ^vû y p^r Mue espèqe 4^ fis^wr^m ot de gaga^r» >, a essajFé de contifâi^/ Mofiarm^, en ûni^ntJe ^j\p 4« l'^^t^ur^ 0° »ft **»• rait porter pl|is \ou^ la vérité de l'ii^it^tion,; maifc m^W^ 'Sàn^ çqbpni s!^\ Goptembée avop r^iisond^ C0 léger ^^sai de son laUwt 9n ce-^nre ; elle a trop^À g^g^ef ^ ratant ç^ qu'elle est, pe«ar ^ revêtir d'^n autre perswm^^.qviB W. «i«^ Avwt ^ ».i'a*pp lepr ^vifi au(^ roman., comme .nous l'avons ditj a;v^it d^ contrefait le style de M^rivau^ , et si pi^r£^it^ment , qne l'auteer lm-inâ«^ en bit la d«pe. Il cri^ , car pe^mPk^e n'était pUit aiié à M*otpp^> qM*on avait vouja rei^lre honm^ge k sa..mMÂèra dfécrire; il eut biwtôt le midbeur d^lise désaJb»uAé , et ne fy«w demea pas ài %w criticpue cette, double injure ^ ou plutêA il et I'ohI)!»^ iamaÂi , ç«r il éwjii s^ns 6g\ , m#iis np^ pas aa^ wHtnm^^

Nous terminerioni ici le détail de se# écrits , h nous o-'avipne encore tm mot à dire de son Spectateur, celui doi ses o^fref ta

DE MAKI VAUX. 5ft|

peuNétre oa il a mis le plus d'esprit , le plus Je variété , le plusi de traits , et où même il a le plus outré les défauts ordinaires de son langage. Cet ouvrage périodique , soit {ustice , soit fatalité , ne reçut qu'un accueil médiocre , et l'auteur Tabandouna bientôt. Son pinceau s'y est exercé sur bien plus d'objets encore que dans tes romans et dans ses pièces de théâtre. II y peint sous diverses images , souvent piquantes et agréables , les matines de tam^ bition , les tourmetis de Fai^arice , la perfidie ou la lâcheté des ûntiê, t ingratitude des enfûfis et r in justice des phres, t insolence des riches, la tjrrannie des protecteurs. On a recueilli plusieurs de ces peintures dans la collection qui a pour titre : Esprit de Marivaux , collection faite avec plus de discernement et de goût , que tant A^esprits dé nos écrivains , souvent recueillis par des bommes qui n'en avaient guère. Parmi ces morceaux intérêt-* Mtns, on doit surtout distinguer la lettre d'un père sur l'ingratitude de son fils. Cette lettre , pleine de la sensibilité la plus touchante et la plus vraie , est peut-être le meilleur ouvrage de Marivaux , quoique, par malheur pour lui , ce soit un des moins connus. L'âme honnête et tendre d'un père affligé s'y montre . anrec taiit d^intérét et de vertu, l'expression de sa douleur est si naturelle et d'une éloquence si simple, qu'on serait tenté de croire cette lettre d'une main étrangère , si l'auteur n'eût pas été le ptus incapable de tou^ les hommes de se faire honneur du travail d^aintrui.

Les étrangers, dit-on, et surtout les AngTaîs, font le plus girand cas Aes ouvrages de Marivaux. Ifs lui accordent toute Testime dont ils peuvent gratifier utf auteur français , parce qu'ils ne toient en fut que l'esprit qu'il a mis dans ses ouvrages ; les dé- Ikuts de son style ne sont pas faits pour les frapper au^i vivement! <|aenous, afu moins quand ils ne savent notre langue qu'autant' qtffl' Fe faut pont trouviei* des grâces où' des yeux plus exercés ne terraient que de l'affectation. Oii pourrait donner une raison pfûf détournée , mais peut-être eWcore plus réelle , du suffrage accorda k MWrivaux par fes étrangers. Comme Tauteur ne parle pa* Te* français ordïnaîre , ilk croient, en l'entendiant, avoir fait ]>eaucoup d» progrès dans notre langue, et lui savent gré dé \é^ avertir de ce progrès ; ils le lisent à peu près comme un érudil lit tirt- auteur grec ou liartin difficile à trad'uire ; ils se félfcitent d^en avoir bi^ pénétré le sens , et l'ikrivaiii profite de là satisfaction que cette Ibcture' fait éprouver à leur amour-propre. tJne princesse aflemande fît insérer , il y a pltisiéUrs aiiùées , dans le itfer^ eur&, unelfettH^ef^ôU elfe' prodiguait à notre académicien les plus grmdlr élogies': eîl'éy Joi^it^defs vters finançais à son làonneur, asse* bons poututtt^' princesse Arangère'. Dansée panégyrique,

on rëpond aux critiques dont Marivaux était l'objet , Gomme le pourraient faire les apologistes zëlës d'une jolie femme , que ses rivales chercheraient à déprimer ; on convient de ses défauts « mais on soutient qu'ils lui vont à merveille, et qu'il n'en est cpie plus aimable (19).

Notre académicien ne rendait pas aux étrangers ses panégy^r ristes les éloges qu'il recevait d'eux. Il préférait sans hésiter no» écrivains k ceux de toutes les nations, tant anciennes que modernes ; et l'anglomanie , si reprochée à quelques littérateurs de nos jours , n'était assurément pas son défaut. Il ne prodigoait pas même les éloges aux auteurs français , quoique snpériears , selon lui , à tous les autres , et souvent il n'hésitait pas à se déclarer librement, quoique sans amertume, contre les noms les plus révérés dans la littérature. Il avait le malheur de ne pas es* timer beaucoup Molière , et le malheur plus grand de ne pas s'en cacher. Il ne craignait pas même, quand on le mettait à son aise sur cet article, d'avouer naïvement qu'il ne se croyait pas inférieur à ce grand peintre de la nature (20). Il prétendait, par exemple , que le dévot M. de Climal , dont il a en e£fet si bien tracé le patelinage dans le roman de Mmpùume, était un caractère beaucoup plus fin que le Tartufe. On peut dire , non pour sa justification , mais pour son excuse , que La Bruyère aurait peut-être été de son avis ; car on sait que dans ses Caractèrts il censure le Tartufe de Molière comme un personnage qui loi parait g|t)ssier , et dont il efface successivement tous les traits p6ur en substituer d'afutres qu'il croit plus délicats et plus fins. Nous ajouterons que M. de Climal est un Tartufe de cour , un hypocrite de bonne compagnie , mais en même temps d'une hypocrisie trop déliée pour être mise sur le théâtre et saisie par la foule des spectateurs. Molière avait senti qu'il fallait ekposer aux yeux du public assemblé, pn hypocrite plus fr|inc, plus découvert , un Tartufe bourgeois , dont les traits forts et protumcës n'en seraient que plus plaisans pour la multitude. Jje Tartufe de Marianne est peut-être un meilleur Tartufe de roman; mais celui de Molière est à coup sAr un meilleur Tartufe de comédie (ai).

Malgré le succès de plusieurs de ses ouvrages , Marivaux fut admis assez tard dans l'Académie Française. Jamais il n'avait songé à briguer cette faveur, peut^tre même à la désirer; ce n'est pas qu'il n'eût sous les yeux , et que la voix publique ne lui indiquât, comme il l'observait lui-même, l'exemple encourageant de plusieurs académiciens, dont l'adoption plus qu'indulgente , c'était son expression , aurait pu du moins faire excuser la sienne, a Ces parvenus de la littérature , disait-il , mieux pourvus d^a-

w dresse pour usurper , que de titres pour obtenir , ont eu le » secret que je ne pourrai jamais apprendre , d'employer à leur » petite fortune de bel esprit plus de bons amis que de bons » ouvrages. » Ainsi , et par une suite indispensable de cette conduite et de ces principes, Marivaux moins confiant et moins heureux que ces charlatans en tout genre , qui arrivent à tout sans rien mériter , mérita long-temps sans arriver à rien (22) .

N e dissimulons pas même que cette réception si long-temps diffé» rée, éprouva encore la censure d'une partie du public. La plupart deceshommes^ qui ne pouvantoccuperde place parmi nous, sedédommagent en les donùant ou en les refusant ^vec la mesure de lumières et d'équité que la Providence leur a départie , croyaient faire une excellente plaisanterie en disant qu'un tel écrivain eût été mieux placé à V Académie des Sciences , comme inventeur d'un idiome nouveau, quà V Académie Française, dont assuré-^ ment il ne connaissait pas la langue. Mais il y a , comme ailleurs , dans cette compagnie , plusieurs places et plusieurs de~ meures. Si Marivaux n'était un modèle ni de style ni de goût ^^ du moins il avait racheté ce défaut par beaucoup d'esprit , et par une manière qu'il n'avait empruntée de personne. Les cons* tructenrs de nos plus belles églises gothiques, 011 tant de délicatesse est unie à tant de mauvais goût, mériteraient sans doute, s'ils revenaient au monde , d'être accueillis et recherchés même pour confrères , par les plus éclairés de nos artistes , qui cependant se garderaient bien de bâtir comme eux. Notre académicien a mérité la même distinction ; mais elle ne doit pas s'étendre jusqu'à ceux qui voudraient imiter sa manière et son style ; c'est à ces singes , sV en existait quelques uns , qu'il ne faudrait point faire grâce : si l'Académie s'écartait un jour de cette loi sévère , mais indispensable , ce serait vraiment alors que le bon goût aurait perdu sa cause sans espoir de la regagner jamais (28).

Marivaux lisait ses ouvrages ^vec une perfection peu commune 9 surtout dans les sociétés particulières, 011 il faisait sentir, par les inflexions délicates de sa voix , toute la finesse de sa pensée; mais ces inflexions légères, plus faites pour un petit théâtre que pour une grande assemblée , échappaient , dans nos 'séances publiques , à des auditeurs que sa métaphysique trouvait déjà peu £ivorables. Il eut même u4 jour le dégoût de voir qu'on ne l'écoutait pas , et termina brusquement sa lecture avec un mécontentement qu'on lui pardonna, Il est vrai que, par un nou-> yean malheur pour Jui , cette lecture succédait à une autre qui avait été très-brillante, semée de traits vifs et saillans , à la suite desquels toute la métaphysique de Marivaux ne parut , si on

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peut s'exprimer âe la sorte , qu'une vapeur imperceptible. Son caracfëre n'était guère ïnoins singulier que ses écrits. L'homme ofTraiten lui, comme l'auteur , des qualités et des défauts, inai« des qualités aimables , et des défauts légèrement répréhensîbles. Plus il croyait être naturel et sans recherche , moins il pardonnait aux autres de ne pas l'être. Un jour il alla voir tm homme deqniil avait reçu beaucoup de lettres qui étaient 4 peu près dans son style , et qui , comme on le croit bien , lui aTaîent paru ttès-ingénieuses ; ne le trouvant pas , il prit le parti de Tattendre. 11 af^erçut par hasard sur le bureau de cet homme , les brouillons des lettres qu'il en avait reçues , et qu'il croyait écrites au courant de la plume. « Voilà , dit-il , des brouillons M qui lui font grand tort : il fera désormais des minutes de ses M lettres pour qui il voudra , mais il ne recevra plus des miennes. • H sortit à l'instant , et ne revint plus.

Il devint amoureux d'une jeune personne qu'il voulait épouser, et chez laquelle il entra uû jour sans qu'elle s'en aperçût ; il la vit devant son miroir , occupée à étudier son visage et à se donner des grâces ; dès ce moment son amour s'éteignit , et il ne songea plus à elle.

Sa conversation , semblable , comme nous l'avons dit , à ses ouvrages, paraissait, dans les premiers momens, amusante par sa singularité ; mais bientôt elle devenait fatigante par sa monotonie métaphysique, et par ses expressions pen naturelles; et si IW aimait à le voir quelquefois , on ne désirait pas de le rotr long-temps, quoique la douceur de son commerce et l'aménité de ses mœurs fissent aimer et estime|^sa personne. Par une suite de ce caractère doux et honnête , il ne laissait jamais voir dans la société celte distraction qui blesse toujours quand elle ne fait pas riire ; il semblait même prêter à ceux qui lui parlaient, tine espèce d'attention ; mais en paraissant attentif, il écoulait peu ce qu'on lui disait ; il épiait seulement ce qu'on voulait dire, et y trouvait souvent uiie finesse dont ceux même qui lui parlaient ne se doutaient pas. Aussi toutes les sociétés lui étaient-elles k peu près égales , parce qu'il savait' en tirer le même avantage pour son amusement ; les gèns d*esprit'lë mettaient en action , et lui faisaient' prendre librement tout son essor. Se tHniratt-il arec des sots, il faisait' effort pour les h\të accoucher^ j cotnméledi^ sait Socrate , et ne s'apercevant pas qu'il leur prêtait^ sod'^prif, il leur savait gré dé ses pensées , coiti ttie si ellei' eussent été 1^ leurs ; aussi n'y aVail-il proprement pour \tii ni gens d'esprît', irf sot*». On prétend même que s'il avait été tettti? d'atitotider qtrefgtiK préférence, lès sots au raient pu a voir cet honnctrr, parce qtre la conversation avec eux lui ayant coûté davantage*, il en sortJHt

DE MAftiVAUX. 593

plus content de loi , et par conséquent d'eux. Peut-être aussi étaît-il coupable de cette préférence par un autre motif plus puissant et plus secret : les sots , trop flattés d'être comptés par lui pour quelque chose, lui prodiguaient des hommages qui lui plaisaient beaucoup , de quelque part qu'ils vinssent, et dont les gens d'esprit lui paraissaient plus avares. Nous avons connu plus d'un homme célèbre qui avait la même faiblesse et les mêmes motifs. La vanité humaine ^ dit quelque part Marivaux luimême, n'est pas difficile à nourrir, et se repaît des atimens les plus grossiers nomme des plus délicats ^ il en était la preuve.'

Sensible , et même ombrageux dans la société , sur les discours qui pouvaient avoir rapport à lui , il avait souvent le malheur de ne pouvoir cacher cette disposition , aussi importune pour lui que pour les autres ; il la décelait quelquefois an point d'être vivement blessé de ce qu'on n'avait pas dît. Un homme qui avait reçu de lui des marques d'amitié , étonné de la froideur qu'il éprouva de sa part en plusieurs occasions , lui demanda la cause d'un changement qu'il ne croyait pas avoir mérité. « Il y a un » an , répondit Marivaux , que vous avez parlé en ma présence » à l'oreille de quelqu'un ; j'ai vu que vous parliez de moi , et » ce n'était sûrement pas pour en dire du bien , car vous ne » l'auriez pas dit à l'oreille. » Son ami l'assura qu'il n'avait point du tout été l'objet de ce peu de mots, qui l'affligeaient mal à propos et depuis si long-temps. Marivaux le crut, l'embrassa, et lui rendit en même temps son amitié, car il était aussi prompt à revenir qu'à s'offenser; mais ce retour ne le corrigeait guère , et n'empêchait pas qu'à la première occasion , il ne laissât voir un nouveau mécontentement, aussi mal fondé que le premier. Il oubliait trop souvent , pour son bonheur , une de ses maximes favorites i Qu il faut auoir assez d*amour'propre pour n'en pas trop laisser paraître.

Dans une société d'amis oii il se trouvait souvent , il se servit d'une expression qui les étonna eux-mêmes par sa singularité , tout accoutumés qu'ils étaient k son langage. Messieurs ^ dit le philosophe Fontenelle qui était présent, il Jaut passer les eX'^ pressions singulières à M. de Marivaux y ou renoncer à son commerce. Il parut mécontent de cette espèce d'apologie ; le philosophe s'en aperçut : M. de Maris^aux, lui dit-il , ne vous près*' sez pas de vous fdcher quand je parlerai de vous,

Fontenelle avait pour lui un goût et une estime dont on a voulu trouver la source dans une ressemblance prétendue entre le genre d'esprit de ces deux écrivains , qui sont néanmoins bien différens. Fontenelle affecte quelquefois la familiarité dans l'expression des idées les plus nobles; Marivaux, la singularité dans 3. 38

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celk des idée$ les plus communes : le prêter rend la finasée même avec simplicité ; le second la naïveté même avec affectation : Fontenelle ne dit souvent qne la moitié de sa pensée, en ayant soin de faire entendre le reste ; Marivaux dit toute la sienne , en détaille même jusqu'aux moindres faces , et on pourrait dire avec quelques uns de ses censeurs , qu'il ne quitte pas une phrase qu'il ne l'ait gâtée , si sa première façon de la dire n'était pas y pour l'ordinaire , aussi peu naturelle que let autres : le premier peint la nature humaine en philosophe ; le second , les individus en observateur. Marivaux enfin a des momens de sensibilité , et par cela seul ^ serait trës^ifférent de Fontenelle , dont la philosophie, comme on l'a dit avec raison, est utile aux hommes, sans intérêt pour eux. Certainement le phikM<^>he u'eAt jamais trouvé ce mot si sensible de Marianne , qui , délaissée dans la rue , sans ressource , sans asile , n'inspirant plus ni intérêt ni pitié même à qui que ce soit au monde , voit passer une foule d'inconnus , dont le plus malheureux lui parait digne d'envie.. Hélas ! s'écrie-t-elle , quelqu'un les attend! Du reste, on ne trouvera dans le style de ces deux écrivains , ni cette du»^ leur dont on parle tant et qu'on sent si peu , ni celte Jra^chettr de coloris ^ le refrain étemel et ridicule de nos auteurs à prétentions. La touche , quelquefois trop peu soignée dans Fontenelle , est, dans Marivaux , peinée et tourmentée ; mais du moins les défauts qu'on leur reproche à tous deux , ont, dans l'un et dans l'autre, une sorte de grâce qui tient à leur caractère, et qui partout ailleurs ne serait que caricature et grimace. Leur manière d'écrire est comme ces plantes étrangères et délicates , qui ne pouvant vivre tout au plus que dans le sol oii elles sont nées, s'altèrent et se flétrissent en passant de ce sol dans un autre (2^), L'amour-propre de Marivaux, quelque chatouUleux qu'il fâît, n'était ni injuste ni indocile. Il a exprimé, d'une manière bien vraie et bien naïve, sa soumission pour le public, à l'occa» sion d'une de ses pièces qui avait pour titre , Vlsle de la raison, ou les Petits Hommes , et qui fut traitée par le parterre avec la rigueur la plus inexorable^ L'idée de cette pièce était très-singulière ; c'étaient des hommes qui devenaient fictivement plus gràhdft à mesure qu'ils devenaient plus raisonnables , et qui se rapetissaient fictivement aussi quand ils faisaient ou disaient quelque sottise. L'auteur n'avait, disait-il, excepté de cette métamorphose que les poètes et les philosophes , c'est-à-dire, selon lui, les deux espèces les plus incorrigibles j et , par cette raison , les plus immuables dans leurfortne. Cette idée , exécutée avec tout l'esprit que Marivaux pouvait j mettre, avait eu le plus grand succès dans les sociétés particulières oii il avait In

DE MARIVAUX. SgS

son ouvrage, hes spectateurs furent bien plus sévères, et Tauleur fut étonné luîrméme de n'avoir pas prévu que ces hommes , qui devaient en public. &*agrandir et se rapetisser aux yeux de l'esprit, en conservant^ pour les. yeux du corps , leur taille ordinaire 9 exigeaient un genre d'illusion trop forcée pour le théâtre. A la lecture, on avait été |dus indulgent, parce que ses auditeurs , trompés sur l'efiet diramatique par la manière séduisante dont l'aMteuf lisait , avaient. oublié de se transporter en idée dans le parterre, et de sentir qu'on y serait in£uUiblen^t blessé de cette métamorphose imaginaire, grossièrement et ridiculement démentie par le spectacle même. Éclairé par l'expérience^ à la vérité un peu trop ta«d, Marivaux eut du moins le mérite de se condamner de bonne grâce : « J'ai eu tort , dit-il , de donner M cette pièce au théâtre , et le public lui a fait justice ; ces Pe«- 9 tits hommes n'ont point pris , et ne le devaient pas : on n'a » ^fait d'abord que murmurer légèrement , mais quand on a vu » que ce mauvais jeu se répétait , le dégoût est venu avec raison , » et la pièce est tombée. »

Ayant une autre fois assisté à la première représentation d'une de ses pièces , ou le parterre avait affecté de bâiller beaucoup , il dit en sortant, que cette représentation l'avait plus ennuyé qu'une autre; il est vrai qu'il ajouta , c'est que j'en suis 4,' auteur, La Fontaine avait été plus sincère encore, lorsqu'au milieu d'une de ses pièces qu'on écoutait paisiblement , il se leva tout à coup : Je m*en vais , dit-il , car cela m'ennuie à la mort, et j* admire la patience des spectateurs (25) 1 '

Dans les momens de disgrâce que les pièces de notre académicien avaient quelquefois Je malheur d'éprouver , ses amis ao** cusaient la cabale , suivant l'usage , et s'en prenaient à elle du mauvais succès. Marivaux , plus soumis et jdus résigné , ne put jamais se prêter à ce genre de consolation ; il ne pouvait , disaitil , se persuader qu'il y eût des hommes asses vils pour nuire au succès d'autrui , aux dépens de leur propre anmsement et de celui des autres* Ce jugement lui fsit d'autant plus d'honneur « qu'il ne peut lui avoir été dicté que par son coefor honnête et pur, incapable en effet d'un jsentiment si méprisable, quoique xnalheureusement si commun parmi les artistes , et même parmi leurs juges. Pour peu que squ esprit eût vonln, en ce moment , juger au lieu de son âme , il aurait vu que le premier besoin des hommes est celui de leur vanité , et que le besoin de leur amusement ne vient qu'après ; que la jalousie des concurrens est bien plus pressée de juger l'auteur à mort , que de le couronner; que ceux qui , sans oser ni pouvoir être ses rivaux , prétendent néanipoins au titre de connaisseurs , n'ont qu'une manière de se

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donner quelque existence, c*est de se montrer d'autant plus difficiles, qu'ils n'ont point de reprësaillet à redouter. Bfarnrjiax comparaît quelquefois ces juges sans miséricorde et sans titre , à ce sot enfant que son përe avait décoré d'une petite charige de judicature^^^uite de pouvoir y disait-il , en/aire quoique chose dt mieux, m Je respecte comme ]e le dois , disait-il dans une autre » occasion , ce qu'on appelle les jugemens du public; une cbose » pourtant m'y fait peine , c'est la multitude immense de sols » qui contribue à former l'arrêt , et dans laquelle, dîsait-^l à sa n manière , il y a si peu de gens qui soient de leur avis. •

Marivaux n'était pas moins scandalisé, et il le serait bien plw aujourd'hui , de l'intolérance littéraire , qui prodigxe ie déni^ grement ou l'enthousiasme à certains auteurs , certains ouvrages, certains artistes. « Je conçois , disait-il , l'intolérance dans les » ministres même d'une fausse religion, parce que du moment » oii *fls cesseraient d'être révérés , ils tomberaient dans un m^ M pris qu'ils ne sont pas pressés d'obtenir; mais je ne pois » cevoir qu'on soit assez l'ennemi de son plaisir , pour n'en M loir goûter que d'une seule espèce , et asses l'ennemi de son n prochain, pour vouloir qu*il n'ait point d'autre piatisit que » nous. >» 11 Aurait pu dire lencore qu'il y â entre rintoJérance reUgieuse et l'intolérance Uttéraite une différence Hen remarquable; c'est que l'intolérance religieuse^ fiëre, pour ainsi dire, de ses motifs réels ou apparens , ne traint point de paraître ce qu'elle est, et de se montrer à tous les yeux avec une rigueur dont elle s'applaudit elle-même ; au lieu que l'intolérance littéraire j intérieurement honteuse de la frivolité de son objet, ne se montre , autant qu'il lui est possible, que sous le masque de la tolérance même , et ressemble à cette femme de VEsprit de contradiction^ qui , accusée par son mari de n'être jamais de l'avis de personne , lui répond , qu'^ proprement parler elle ne contredit jamais, mais qu'elle n'aime pas quon la contredise (26). fréquemment outragé , suivant l'usage , dans tous les libelles périodiques qui s'imprimaient de son temps , et qui nous ont laissé une postérité si digne d'eux , Marivaux en portait un jour les plaintes les plus modestes et les moins amëres à un homme fait, par sa place , pour réprimer ces libelles. « Cette li* » cence, lai dit froidement le magistrat, est une suite de la liberté » tant réclamée par les gens de lettres, fin ce cas , répondit » sans aigreur Marivaux , souffres donc que cette liberté. s*én 4ende jusqu'à parler aussi de vous , et peut-être alors ckan- »» geres-vous d'avis. Au reste , la petite remontrance que je vo«u n fais est bien plus pour votre intérêt que pour le mien ; car u les injures dites par un écrivain décrié à un homme de

M lettres estimable , sont l'^j^robre de *celui qai les dît , la » honte de celui qui les autorise , et souvent Yiloge de celui qui » en est l'objet. »

Ainsi Marivaux , à l'exemple de son illnsti-e^mi Fontenelle , ne répondit jamais à la satire que par le mépris et le; silence , et montra toujours à ses détracteurs une modération dont ils n'ont que trop abusé. D'illustres écrivains ont fait tout le contraire , et peuvent eu 4tre justifiés par le ridicule et l'opprobre dont ils ont couvert leurs ennemis. La conduite de nos deux philosophes paraît néanmoins encore plus sâre , et pour le repos du mérite outragé , et peut-être pour l'humiliation de ses censeurs. Indignes et incapables de partager la gloire des héros de la littérature y les Thersites n'ont d'autre ressource que de Rattacher à cett^ gloire, comme le ciron de la fable s'attache au taureau pour le piquer; rien ne peut les humilier davantage que l'insensibilité du taureau à leurs piqûres, et la réponse qu'ih daigne faire au ciron :

H^! IHuni , qui te tavaii ISi ?

Cette indifférence est bien plus mortifiante pour eux, que la sen^ sibilité maladroite de ces écrivains qui répandeat le fiel sur leurs critiques , en protestant qu'ils n'ont point de fiel ; semblables k Turcaret , qui accable sa maîtresse d'injures , en l'as-^ 5urant qg'il est de sang-firoid (27}.

Sx l'amour-propre de Marivaux était facile à blesser, au moini il n'était pas personnel , et se montrait aussi délicat pour les autres que pour lui. Ces satires et ces épigrammes, dont on s'a muse si volontiers quand oxx n'en est pas l'objet , le révoltaient'' toujours , lors même qu'elles, auraient pu lui être indifférente». (f J'en fais justice , disait-il , enne les lisant jamais; et si tout M les honnêtes gens en usaient de même , cette vile espèce pé-> ¥ rirait bien vite d'inanition. >• Personne, en conséquence > n'était plus attentif que lui à n'oSenser jamais qui que ce soit , ni dans la société , ni dans ses ouvrages. Le public, dont la malignité cherche à se repattre de tout , même lorsqu'on n'a pas songé à la nourrir, avait cru voir dans le prologue d'une de ses pièces, des traijts indirects contre la comédie du. Français à Londres } Marivaux s'en défendit de manière à ne pas laisser de sQupçon sur sa bonne foi. « La façon dont je me suis conduit » jusqu'à présent, dit-il , prouve assez combien je suis éloigné •I de cette bassesse ; ainsi , ce n'est pas une accusation dont je )» meJuslifiC', c'est une injure dont je me plains (28). > • Il reprochait souvent aux Comédiens italiens les parodies i|u*Us représentaient sur leur théâtre, et qui, au grand regret

des auteurs , n'y faisaient que tix^ de fortune. Ce n'est pas qu'il en eût souffert personnellement , car les tragMies seules sont honorées de ce genre de critique ; et lorsque MarÎTanx donna son Armibal\ on ne s'était potnt encore ayisé de ce détestable genre , qui outrage le bon goât en paraissant le venger ; mais il regardait avec raison les parodies comme propres à décourager les talens naissans , à cotitrister les talens reconnus , et à jeter sur le genre noble une e^pëce d'avilissement , toBJoars dangereux chez une nation frivole ^ qui pardonne , oublie et sacrifie tout , pourvu qu'on l'amose (29).

Marivaux répétait avec plaisir le mot , aussi juste que plaisant, de La Motte sur cette misérable espèce d'ouvrage. « Un M parodiste, disait-il » qui se donne fièrement pour l'inventeur » de sa farce , ressemble à un fripon f!ÇfÀ. , ayant dérobé la robe » d'un magistrat , croirait l'avoir bien acquise en y cousant >» quelques lambeaux de l'habit d'arlequin , et qui appuierait M son droit sur le rire qu'exciterait sa mascarade. »•

Un homme qui prétendait aimer Marivaux, un de ces honunes qui , par air, caressent le mérite , et sont ravis en secret de le voir humilié , lui reprochait quelquefois sa sensibilité excessive à la critique. Vous devriez > lui disait-il , être de marbre pour ces tnîsèrès. Cet ami si modéré, et si phtlosopèe pour supporter les maux d'autrui , se vit , peu de tetnps après , pour quelque sottise qu'il fit, le sujet d'une mauvaise épigramme. S%phflosohie n'y tint pas^et il s'exhala devant Marivaux en injures contre satirique : jih ! dit Marivaux , poilà donc Thomme de marbre ! Avec .une fortune très-bornée , et que beaucoup d^autres aur^ietit appelée indigence , il se dépouillait de tout en faveur des malheureux. Le spectade de ceax qui 80i!iffraient lui était si pénible ^ que rien ne lui coûtait pour les soulager ; \\ pratiquait la véritable bien&isance, celle qui sait se priver elle-mtee pour avoir le plaisir de s'exercer. Un infortuné qui se trouvait réduit à la plus grande misère , mai^ qui n'osait la laisser voir au dehors , parce qu'il redoutait encore moins l'indigence que le mépris dont elle est payée , vint un jour demander à Marivaux des secours dont il ne paraissait pas avoir besoin. Il fut reçu trèsfroidement, refusé même, et alla se plaindre de cet accueil à ceux qui l'y avaient exposé en lui donnant de fiiusses et cruelles espérances. Ils devinèrent la cause du refus; et ce même homme, mieux conseillé par eux, alla retrouver, quelques jours après, Marivaux avec tout l'extérieur de la misère. Le philosophe hoamain et sensible lui marqua pour lors tout l'intérêt qu'il se plaignait de n'avoir pas éprouvé dans sa première visite , et lui prodigua tous les secours dont il était capable.

DE MARIVAUX. Sg^

n fit sar mie ]tutte actrice , qui n'avait ni talent ni figure | .nne plaisanterie qu'il se reprocha , et dont même il se punit, si c'est se punir que de réparer une faute par une action généreuse ; il détermina cette actrice à se retirer dans un couvent ,. oii il paya sa pension , 'en se refusant presque le nécessaire pour cette bonne oeuvre.

Un mendiantqui lui demandait l'anmâne , lui parut jeune et valide. Il fit à ce malheureux la question que les fainéans aisés font si souvent aux fainéans qui mendient : Pourquoi ne troFvaillez'vous pas ? Hélas ' monsieur, répondit le jeune homme , si vous saluiez combien je suis paresseux ! Marivaux fut touché àe cet àvea naîf , et n'eut pas la force de refuser au mendiant de quoi continuer à ne rien faire. Aussi disait-il , que pour être assez bon , il fallait Vétre trop. La morale rigoureuse peut condamner cette maxime , mais l'humanité doit absoudre ceux qui la pratiquent ; ils sont malheureusement assez rares , pour qu'il n'y ait pas à craindre que leur exemple soit contagieux.

Bienfaisant et prodigue , même à l'égard des autres , Marivaux ne recevait pas de toute espèce de mains le bien qu'on voulait lui ^re , surtout quand il- soupçonnait que la vanité pouvait en être le principe. Il avait besoin d'aimer et d'estimer ses bien* faiteurs ; ce n'était qu'à ce prix qu'on pouvait espérer de l'être : mais personne aussi ne savait recevoir avec plus de grâces, quand on avait^btenu son attachement et son estime. Dans une maladie qu? eut , Fontenelle , craignant qu'il ne soufirit k la fois la douleur et l'indigence, et sachant qu'il était homme à souffrir sans se plaindre , lui apporta cent louis , et le pria de les recevoir. Marivaux prit cette somtne les larmes aux yeux , mais la lui remit aussitôt. « Je sens , loi dit-il , tout le prix de votre H amitié , et de la preuve touchante que vous m'en donnez. J'j t» répondrai comme je le dois et comme vous le méritez ; je N regardé ces cent louis comme reçus , je m'en suis servi ^ et je » vous les rends avec reconnaissance. i>

En recevant avec tant de délicatesse les bienfaits Me ses amis, il leur faisait un autre honneur dont il les jugeait dignes ; il ne se croyait pas obligé à plus de ménagement pour eux , qu'il n'en aurait eu s'il avait été , à leur égard , libre de toute obligation. Un jour , dans une dispute , il s'emporta assez vivement contre Helvétius , dont la mémoire est si chëre aux lettres et à la vertu , et dont il recevait une pension depuis plusieurs années. Helvétius essuya celte sortie avec la tranquillité la pi as philosophique , et se contenta de dire , quand Marivaux fut parti : « G>mme je lui aurais répondu, si je ne lui avais pas l'obligation » d'avoir bien voulu accepter mes bienfaits (3o) ! »

6op ÉLOGE

Celle liberlé de Marivaux avec ses amis nVuii pas €d hii l'efiet de Torgueil , qui ne se sent obligé qu'à regret , mais de Testime réelle dont il était pénétré pour eux. Il avait le cœur si peu fait pour l'ingratitude , qu'il croyait même impossible d'être ingrat , du moins au tribunal de son propre coeur. «« Lies îngraU » ont beau faire , dit-il dans un de ses ouvrages , leur conscîeoœ » ne saurait être ingrate de concert avec eux ; elle a des replis » oii les reproches que nous méritons se conservent ; et quelque » bonne contenance que nous fassions contre elle au dehors » » elle s^it bien faire justice au dedans, »

Quoique très-éloigné d'afficher I9 dévotion , il l'était encore plus de l'incrédulité, v L^ religion, disait-il , est la ressource » du malheureux , quelquefois même celle du philosophe; n'en- V levons pas à la pauvre espèce huxnaine cette consolation , que » la Providence divine lui 9 ménagée. »> Il tournait en ridicule ces prétendus mécréans , qui ont beau faire , ajoutait- il asses plaisamment, ^oi/r^'^foi/r^/Zr sur Vautrernonde, et qui finiront par être, sauvés malgré eux. C'est ce qu'il dit un jour en propres termes à quelqu'un de ces esprits forts; et Tesprit fort fut trèsblessé , comme on peut le croire , de l'assurance qu'on lui don-^ nait de son salut. Dans une autre. circonstance , oii il entendait encore quelqu'un d'eux parler avec beaucoup d'irrévérence de nos mystères, et avec beai^coup de crédulité de revenans et d^autres sottises semblables : On voit bien , lui ditâl , que si vous, n'éte^ pas bon chrétien , ce n*e^t pas faute de foi. ^ . Mais en sajQbant respecter ce que sa raison ne comprenait pas » il n'avait pas non plus assez de confiance en ses lumières , ponr vouloir expliquer ce qu'il ne pouvait concevoir ; et si sa philosophie /pour ainsi dire , littéraire ^ était très-isubtile, sa philosophie religieuse était très-simple et très-modeste. On lui demandait up )our ce que c'est que, Tâme ? <« Je sais , répondit-il , » qu'elle est spirituelle et immortelle, et n'en sais rien de » plus (3 1). Il faudra , lui dit-on, le demander à Fontenelle: » Il a trop d'esprit , répliqua-t-il , pour en savoir là-dessus » plus que moi. n

L'hypocipisie et le faux zèle , si communs et si révoltans de nos jours , ne trouvaient guère plus de grâce à ses yeux, que l'impiété scandaleuse et alléchée. Un prédicateur de son temps , dont la déclamation fougueuse s'appelait de l'éldquence , mais qui démentait par une conduite très-peu décente , et des propos très-peu religieux , la doctrine respectable qu'il osait annoncer sans la croire , prêchait un jour , sur la foi et sur les bonnes œuvres , un sermon renommé parmi quelques dévotes , et aufjiiel Marivaux fuf'invilé d'assister 2 Rien ne mangue à ce beau

DE MARIVAUX. ^r

discours , dit- il en sortant de TEglise , que la foi et les bonnes œuvres du prédicateur. Il n'ayait pas meilleure opinion de la croyance d'un écrivain connu, qui venait d'imprimer un gros livre sur la vérité de la religion chrétienne , avec les injures ordinaires contre les mécréans : <c Je souhaite , lui dit » Marivaux, que les incrédules sbient convaincus; il ne vous »> reste plus qu'à l'être vous-même, et c'est une grâce que je » vais demander à Dieu pour vous, w

Il mourut le 12 février 1768, après une assez longue maladie, dans laquelle il vit en philosophe le dépérissement de la machine, et attendit avec la confiance de l'homme de bien , une vie meil* leure que celle qu'il allait quitter sans regret. Il avait été marié avec une personne aimable et vertueuse , et fut long-temps inconsolable du malheur qu'il eut de la perdre. Il fut enfin assez heureux pour trouver , long-temps après , un autre objet d'attachement, qui,' sans avoir la vivacité de l'amour, remplit ses dernières années de douceur et de paix. Marivaux , qui , dans sa jeunesse, avait senti vivement les passions, réduit, dans la vieillesse, au calme de l'amitié, n'affectait point sur cet état une fausse philosophie ; il sentait tout ce que l'âge lui avait fait perdre ; il ne cherchait point , comme tant de faux sages , à s'exagérer le bonheur du repos , il en jouissait seulement comme d'une ressource que la nature laisse à nos derniers jours pour adoucir la solitude de notre âme.

En reironçant avec regret à un sentiment plus vif et plus tendre, il n'avait pu renoncer à la société de cette partie du genre humain qui nous inspire ce sentiment dans la jeunesse , et qui , dans le déclin de l'âge , nous offre le dédommagement de la douceur et de la confiance , de ce sexe enfin sans lequel , comme l'a dit une femme aussi ^rituelle que sensible, le commencement de notre vie serait privé de secours , le milieu de plaisir , et la fin de consolation. Cest surtout lorsque le temps des passions est fini pour nous , que nous avons besoin de la société d'une femme complaisante et douce , qui partage nos chagrins, qui calme ou tempère nos douleurs, qui supporte nos défauts. Heureux qui peut trouver une telle amie ! plus heureux qui peut la conserver et n'a pas le malheur de lui sur-

vivre !

Gos NOTES SUR L'ËLOGE

NOTES

(i) JNoDS avons sur la première jeunesse de notre académicien deux leçons très-opposées. Selon Pune, il brilla heaucoup dans ses études^ il tmnança de bonne heure, par des progrès rapides, ta finesse tTesprit qui lui était propre, et qui caractérise ses ouvrages. Voilà ce quV>n lit dans un âoge historique de notre académicien , imprimé à la tête da livre 4[ai a pour titre : Esprit de Mariuawc, Et dans une espèce de satire du même écrivain , imprimée ailleurs sous le titre ê^Eloge , oo lit au contraire : MarM^atue^ à ee qu^on peut juger, m'miftni ppint fi éTétudeSy on peut même soupçonner qu*il n'en ai^ai^ fait aueuneê. Z/ ignorance ou il était des bonnes sources,., lui fit nécessairement mettre beaucoup de fautes. Si nous avions à choisir entre ces deux leçons , nous ajouterions foi plus volontiers à la première , dont Tauteur parait avoir connu particulièrement Marivaux, et doit avoir su de loi plus exactement les détails de sa jeunesse. Nous conviendrons pourtant que jamais Marivaux , dans sa conversation , ne citait les anciens, comme il arrive presque nécessairement à tous les gens de lettres qui se sont nourris de cette exceliente lecture; mais il ne citait guère plus les modernes , dont cependant les bons ouvrages ne lui étaient pas inconnus; il aimait, disait-il» à parler daprès luif bien ou moli a* mna pas daprès les autres.

Quoi qu'il en soit de l'ignorance réelle ou prétendue, qu'on lui reproche, il ne serait pas le premier homme de lettres* estimable qui n*aurait pas su le latin. Sans parler de Racan, un de nos bons poètes dans le temps où ils étaient si rares, de fioursault, auteur d'iïiiope à la cour, et de plusieurs autres écrivains, Yalentin Gonrart, premier secrétaire de l'Académie Française , n'avait point fait d'études; c*est ce que nous apprend un passage curieux de l' Histoire de tAcadhnU, par l'abbé d'Ouvet, qu'on ne soupçonnera pas d'avoir attaché trop peu de prix à la connaissance des langues anciennes. « Qnoiqiie » M. Conrart, dit^il, ne sût ni latin ni grec, tous ces hommesoélèbies, » les premiers membres de V Académie Française , l'avaient choisi pour » le confident de leurs études , pour le centre de leur commerce , pour 1» Parbitre de leur goût. A la vérité , il possédait l'italien et l'espagnol ^ 1» mais enfin , puisqu'il n'avait pas la moindre teinture de ce qa*on » appelle langues savantes , avouons , pour encourager les honnêtes 1» gens qui lui ressemblent, que sans ce secours un esprit naturelle- » ment délicat et juste peut aller loin. Je ne sais même si M. Conmt , » ne voulant être ni théologien ni jurisconsulte, n'eut pas assez de sa » langue toute seule pour arriver au double but que nous nous pro- » posons dans nos travaux littéraires, éclairer notre raison , orner » notre esprit. Rarement la multiplicité des langues nous dédom* v mage de ce qu'elle nous coûte. Homère, Démosthèue, Socratelui- M même , ne savaient que la langue de leur nourrice. Un jeune Grée » employait à l'étude des choses ces précieuses années qu'un jeuDe

DE MARIVAUX. 6o3

a» Français consacre k Tétude des mots. » Ce passage nous paraît suffisant pour la justification de Hariyanz , si en effet îln*a pas su le latin , et s*il a besoin de justification pour Tavoir ignoré.

Quant à la langue grecque , nous conviendrons cru'îl Tignorait absolument, mab nous dirons , pour son excuse , qu*il n*est pas , à beaucoup près, le seul ignorant en ce genre 3 que cette belle langue, si cultivée par nos devanciers littéraires, a malheureusement peu de faveur aujourdliuî parmi nous. Dans les académies même qui ont pour objet Térudition , et à la tête desquelles doit être placée cette des inscriptions et b^es4ettres, il se trouve très-peu dliommes qui sachent parfaitement cette langue j quelques uns Tignorent absolument, et la plupart n'en ont qu'une connaissance assex légère, mais a*en citent pas moins Homère et Sophocle , comme s'ib les savaient par cœur.

La fureur du bel esprit a gagné, pour ne pas dire infecté, tous les éUts de la république littéraire, et fait mépriser tout autre genre de prétention, ^ous appelons nos savans aïeux, despédans instruits $ ils nous appelleraient tout au vlas de jolis éeoUers.

Cette langue grecque, si peu accueillie de nos jours-, et devenue pour nos littérateurs un objet d^dilTérence , éprouvait, dans le seizième siècle OKI elle était fort cultivée , une autre espèce de malheur, la haine et presque la ragt de ceux qui l'ignoraient. Il suffisait de la Cultiver, pour être accusé, ou tout an moins soupçonné d'hérésie. Un savant de ce temps-lk assure avoir entendu dire en chaire à un moine orateur très-éloquent , et surtout d'une science profonde : k On a » trouvé une nouvelle langue qu'on appelle grecque ^ il faut s'en ga- » rantir <»vec soinj cette langue enfante tontes les hérésies : je voià » entre les mains d'une foule de gens un livre écrit en cette langue, » qu'on appelle le Noui/eau Testament; c'est un Hvre plein de » ronces et de vipères. » Le même moine ne faisait pas plus de grâce Il l'hébreu , et soutenait que tous cedx qui l'apprenaient devenaient juifs.

(a) Dans les jugemens qu'une superstition aveugle , ou une philosophie dénuée de goût , ont si souvent prononcés pour ou contre les anciens, il entre presque toujours une dose plus ou moins légère d'amour-propre. Les fanatiques de l'antiquité croient s'élever audessus des vivans , en les mettant au-dessousdes morts 3 et ses détracteurs préfèrent leur siècle aux siècles passés , parce qu'ils se donnent une part secrète dans cette préférence. Marivaux , par un principe d'amour-propre différent, car l'amour-propre est toujours ici le premier moteur , ne reconnaissait en aucun genre, en aucune nation, en aucun siècle, ni maître, ni modèle, ni héros , et disait quelquefois en plaisantant sur ce sujet :

Je ne sers ni Baal , ni le Dieu d'Israël,

Plus hardi même que ses amis, Fontenelle et La Motte, dans leurs assertions mal-somiantes contre les anciens, jeune et dans t âge heureua qui méoonnait la crainte, il ne parlait d'Homère qu'avec un mépris bien fait pour révolter les justes admirateurs de ce grand poète.

fM)4 NOTES SUR L'ÉLOGE

S'il avait eu besoin d*autorltés pour servir d*appui à ses blasphèmes littéraires , il aurait à peine trouvé des défenseurs dans les deux philosophes qui lui avaient peut-être inspiré ces principes , mais qui» phis modérés ou plus discrets , n'osaient s'expliquer aussi Hbrement qne lui , et auraient craint de reconnaître pour leur disciple celai qui outrait leurs jugeroens jusqu'à s'exposer à leur désaveu.

(3) Marivaux avouait qu'il avait osé travuiir Homère , non à rimi' tation, car il avait trop peu de goût pour le rAle d'imitateur, mais à l'exemple du Virgile travêsti de Scarron. U savait que cette boulToBnerie de notre poète burlesque avait été fort accueillie dans on siède k la vérité bien peu sévère , et que les admirateurs même de YirgSc n'avaient pas cru oiTenser les mânes de ce grand homme en s'amnsant un moment d'une telle parodie. H espérait , de la part des enthoosiestes d^oroère» la mime faveur ou la mime indulgence ^ mais» comme nous l'avons dit , ces deux outrages à ht mémoire de deux grands poètes , bien différens par le motif et les princ^>es , ne devaient pas non plus être regardés du même œil par les gens de lettres. Scarron , accablé .de douleurs cruelles , dont U avait besoin de se dbtraire à quelque prix que ce fût, est excusable d^avoir cherché, même aux dépens de Virgile et du bon goût , è se laire rire lui-même pendant quelques momens, et è faire rire, s'il le pouvait, ses lecteurs : on assure qu'en travestissant ce grand poète, il le priait quelquefois de

f>ardonner à sa goutte l'espèce de mascarade qu'il faisait subir à ^Enéifie. Marivaux, qui n'avait pas besoin d'indulgence pour ses amusemens, montrait une intention bien plus répnèhensible ; il- en voulait sérieusement , disait-il , au poëte grec , à ses héros , qui paiient tant et qui agissent si peu j à ses dieux , pires que ses héros ; è ses lon^ discours , è ses plus longues comparaisons , è toutes les absurdités enfin , c'était son expression , que ce poëte s'était permis de mettre en vers. Le censeur d'Homère croyait rendre plus sensible, par sa l<mgae parodie, tout ce qui avait été si amèrement relevé par Charles Pierrault, cet intrépide censeur du prince des poëtes, qu'il a bien moins ménagé dans ses Parallèles , que n'avait fait La Motte dans la préface de son Iliade, et dans ses Réflexions sur la critique, Marivaux, qui croyait avoir bien réussi par ce moyen à rendre Homère rkUcule , prétendait que le burlesque de Scarron n'était que dans Us mots, et, ce qui était selon lui un grand avantage, que le sien était dams Us choses. Mais, malheureusement pour lui, et heureusement pour le bon goût , le temps du burlesque était passé ; à peine quelques lecteurs peu difficiles s'amusaient-ib encore du Virgile travesti, comme d'une folie sans conséquence, et jugée telle par son auteur même. Le moderne Scarron n'obtint pas même le succès peu flatteur dont ' l'iincien s'était contenté. Le génie d'Homère, déjà vainqueur de tant de satires, écrasa sans peine son nouveau détracteur, et douze beaux vers de ce grand poëte suffisaient pour anéantir les mauvais vers Iranrais de son insipide critique -, car cette critique , afin ([ue rien n'y ynanquât pour la tendre mauvaise, était en vers buriesques, nais moins gais que ceux de Scanon, a qui cependant l'austère Oespr^aux

DE MARIVAUX. 6o5

ne pardonnait pas ce mauvais genre , malgré la gaieté naturelle et sans prétention qui paraissait le lui avoir inspiré. La parodie d'Homère fut oubliée presque en naissant; et Tauteur, qui, dit-on, conserva toujours du faible pour cet enfant bizarre et diftorme, n'osait pourtant en parler jamais , soit qu'il se repentît de lui avoir donné naissance sous des auspices malheureux, soit que , mécontent de rindifTéreuce avec laquelle le public avait accueilli cette production avortée, il aimât mieux étouifer*son affection paternelle tet malheureuse , que de la laisser voir en pure perte à ses impitoyables lecteurs.

H eut , quelques années après , un tort encore plus grand que d'à- -voir travesti/lans V Iliade la production d'un grand poëte ^ il travestit » dans leTélémaque, l'ouvrage d'un citojen vertueux; la morale saine et pure que ce livre respire , l'amour que l'auteur y montre pour ses semblables , les leçons si sages et si douces qu'il y donne au maître dn monde, semblaient demander grâce au parodiste, quand il n'eût pas d'ailleurs rendu justice au style enchanteur de Fénélon, aux grâces de son imagination et de ses tableaux, au sentiment et k l'intérêt qu'il saie répandre sur tout ce qu'il touche. Aussi le Têlémaque fut-âl vengé par le public plus cruellement encore que ne l'avait été Yiliade'^ les gens de lettres « qui avaient reçu avec une sorte d'indignation la parodie d'Homère , ne virent celle de Fénélon qu'avec un dédain bien plus mortifiant pour le parodiste. Sa disgrâce fut si lâcheuse et si complète, qu'il ne put méi«e avoir , en cette occasion , pour consolateurs ses dangereux anus Fontanelle et La Motte , qu'on accusait d^avoir^té pour le moins \os fauteurs secrets et peut-être les complices de VBomère trapetti. Us étaient déj^ assez crimineb envers le poëte grec pour n'avoir pas besoin de se rendre encore coupables à l'yard de l'auteur français; et nous devons ii la vérité et à la justice de les disculper tous deux de cette seconde fautede leur ami, qu'il eut grand soin de leur laisser ignorer : car il savait le cas infini qu'ils faisaient l'un et l'autre du TéUmaquâf jusqu'à le mettre au-dessus d'Homère, à qui Fénélon, disaient-ils, avait fait l'honneur de le prendre pour modèle. H ne sagit point ici d'apprécier un tel jugement ; si c'était pour Homère un nouvel outrftge , c'était au moins une preuve que l'ombre de Fénélon n'avait point à se plaindre d^eux, et qu'ils étaient bien éloignés d'approuver l'injure qu'on venait de lui faire. Aussi Marivaux, qui, peutêtre par remords de conscience, n'avait pas achevé cet ouvrage, et levait abandonné en cet état à toute la sévérité de ses lecteurs, fut si humilié, soit de la faute, soit de la punition, qu'il alla même jusqu'à désavouer le Têlémaque traveêti, quoique sa manière d'écrire , empreinte à toutes lés pages, ne permit pas de chercher un autre coupable.

On peut voir dans la préface de cet ouvrage » avec quelle liberté Marivaux cherche à s'égayer aux dépens d'Homère , car il en voulait bien plus à Homère qu'à Fénélon , à qui seulement il savait mauvais gré d avoir pris ce grand poëte pour modèle. Nous citerons quelques tracits de cette préface.

«t Je ne sais si les adorateurs d'Homère ne regarderont pas le Têlm- » moque trapeiti comme une production sacrilège et digne du feu ; .

6o6 NOTES SUR L'ÉLOGE

» peut-être même que dans- les transporta d^admîratîon qvL^ùs ont pour 9 le divin Homère, Fauteur de cette parodie bnrlcsqae, et son esprit » impie» retourneraient au néant, ai leurs imprécations pouvaient axi- » tant que pouvait jadis le courroux des liies -y mais keoreusement pour » moi, les dévots du divin Homère n'ont pour moyen de vengeanee, » contre la profanation de sa divinité , qu'un ressentiment dont FelSrt » ne passera pas l'expression.

» Pi'est-il pas étrange que l'impunité suive des crimes pareils an » mien ! Mais par bonheur pour les adversaires de cette religion in- » fortunée, ils ne périclitent ni dans ce monde, ni dans l'autre. Ho- » mère , tu t'es acquis un culte , souvent aussi scrupuleusement ofaeerfé » que le vrai ^ mats si le mépris de oe culte est sans vengeance, ta n*cs » donc qu'un homme? Paries, adorateurs I est-ce un blasphème que » de le penser et de l'écrire ? »

Ce qui suit, veut dire en substance qu'Homère pouvait être an géant pour son siècle barbare , mais n'est qu'un pigmée pour le ndtre.

« Serait-il seulement raisonnable, je ne dis pas de n^épriscr, mail » de comparer nos richesses au petit gain de celles que possédaient les » temps d'Homère? Par ses ouvrages, ils ont eu droit d'être ft'appëf » de leurs. richesses; mais elles ne sont h présent qu'une légère portion » des nôtres; encore a-è-il fallu se donner bien de la peine pour les » mettre en état de s'en servir. Mais brisons U-dessus. Ce seiait trop > de crimes à la fois, qu'une préface qm apprécierait Homère à an » juste valeur, et un livre qui démasquerait -ses héros. »

Ces assertions peu^ réfléchies de Marivaux, ces parodies însipidas, ces écarts, en un mot, de sa jeunesse, ont été, qu'on nous parmetle cette expression , la partie honteuse de sa vie; il était digne die se faîra connaître d'une manière plus avantageuse qu^ travestissant des pro* ductions immortelles, et Marianne a fait oublier le Télimafme et VHomère travestis,

(4) Destiné, soit par la nature, soit au moins par son goèt, à faire des. romans et des comédies, Marivaux, qni avait d^uté de trèsbonne heure dans l'une et l'autre carrière, les suivit en même tempe toutes les deux presque jusqu'à la fin de sa vie, donnant succeasirement au public, tantôt une partie de roman, tantôt un ouvrage de théâtre. Gomme toutes ses comédies sont k peu près du même genre» qu'il en est aussi k peu près de même de ses romans, et qu'en même temps nous croyons voir entre ses romans et ses comédies , des différences asses sensibles, les réflexions que nous avons à faire sur oas doubles productions de notre académicien, seront, à plusienn égards, applicables, les premières k toutesses comédies, les secondes à tous se» romans; mais pour mettre dans ces réflexions plu» de pié- 4dsion et de<:larté , autant du moins que nous en sommes capahlaB, nous avons oru devoir, pour ainsi dire, décomposer les taiens de Marivaux , considérer séparément en lui d'abord l'auteur dramatique » ensuite l'auteur de romans, et marquer le caractère général de as» ouvrages en ces deux genres , l'esoèce de mérite qui \ê» dislingnt , et les défauts qui leur sont propres. Fuisse la justke et la vérité que 1

avons tâché de ne poînl pecdre de vue dans cet examen , suppléer k kt finesse que Marivaux a su répandre dans seê productions , et que nous ne nous piquons pas d^bniter! .

(5) La prose, disait souvent Marivaux, est le vrai langage de la ccHuédie. iJn ami et partisan de La Motte n'avait garde de penser autrement ; et c'est en effet ainsi qu'il a écrit toutes ses pièces comiques, à Texeeption du Père prudent , son coup d'essai, soit que dans ce coup d'essai son amour-propre voulût montrer tout ce que son esprit savait foire, soit qu'il n'eût point enèore, sur cet objet, de systèmi arrêté. Son peu de goût pour la poésie, dont il ne se cachait guère, tenait d'une part à sa communauté de principes avec La Motte et Fontenelle; et de l'autre, au peu de talent qu'U se sentait, quoiqu'il n'en convint pas^, pour ce genre d'écrire. Après cela , on ne sera pas étonné qu'il ait proscrit la versification de ses pièces de théâtre ; il aurait mis AmUbal même en prose , s'il l'avait osé. Des auteurs qui ont brillé sur la scène comique , et dont presque toutes les comtes sont en vers, n'étaient pas éloignés de penser comme Marivaux sur les comédies en prose. ( Voyez l'article de Boissj. )

(6) La comédie du Père prudent ne doit être regardée que comme la tentative d'un talent naissant, dont la philosophie et le goût aiment à voir les premiers eûbrts pour en oberver la marche et les progrès. £n effet, on aperçoit déjà dans cette pièce, quoique faiblement, ce que Marivaux promettait d'être , et ce qu'il a été depuis. On y voit à la fois et les motifs d'encouragement, et les objets de critique qu'un ami d'un goût sûr y aurait trouvés; c'est une espèce de chrysalide» si nous pouvons parier ainsi, ou des yeux exercés peuvent démêler au microscope le germe de ses talens et de ses défauts j et peut-^tre condura-t-on de cet examen, qu'il n'eût pas été impossible à des censeurs* sévères, s'il eût été assez heureux pour les trouver, de rendre vraiment utile aux lettres le talent dont il donnait déjà des marques, et de mettre ce talent dans toute sa valeur, en épurant,. pour ainsi dire, le genre d'esprit que l'auteur avait en partage, et en le sauvant des écarts ou l'abus de cet esprit devait l'entraîner. U y *a lieu de croire que la docilité pour leurs leçons n'aurait pas manqué au jeune écrivain , si l'on en juge par le peu de cas qu'il parut faire lui-même de son coup d'essai, malgré le succès qu'il avait eu dansies sociétés, et • la tendresse si naturelle et si pardonnable d'uo auteur novice pour ses premières productions.

(7) Le sujet de la Mort iFjinnibal, en prêtant beaucoup à l'élévation des idé^, présentait, dans le grand Corneille, un dangereux, objet de comparabon. Marivaux osa presque lutter contre ce grand homme, et quelques scènes de cette pièce ne parurent pas tout-à-fait indignes du parallèle. Cette tragédie néanmoins eut peu de succès, parce qu'il faut au théâtre de l'intérêt et du mouvement, et que la pièce en avait peu. La faiblessse du coloris et du style contribuait encore à cette langueur. Cependant, quoique l'ouvrage n'eût pas at-

6oB NOTES SUR L'ELOGE

tiré la fonte , une partie du moins des spectateurs raccueilHt avec bienveillance j et déjà ces suffrages bénévoles , qui offrent si souveut •HZ auteurs une tentation bien propre à les faire succomber, encourageaient Marivaux k courir encore la carrière tragique ; mais plus éclairé par son peu de succès qu'aveuglé par les éloges , il s*appdkîa lui-même plus sévèrement encore que n'avait fait findulgenoe oo l'estime de ses juges, et n'eut garde de faire, en ce genre , un noavd essai de ses forces. Non- seulement il se rendait justice sur la viguev tragique dont il était dépourvu , mais quelque peu favorable qu^ fût h la poésie, il ne pouvait se dissimuler la nécessité d'écrire la tragédie en vers, pour ne pas coitrir^ disait-il, même injusCemeot , le risque d'une chute humiliante j et il se sentait peu de talent pour la versification noble, élégante et harmonieuse, si nécessaire à ce genre d'ouvrage, quand l'auteur joint à l'ambition d'être applaudi au théâtre , celle de l'être encore à la lecture, et de jouir, apràs ose exb^ tence brillante et passagère , d'une existence solide et durable.

(8) Eu renonçant au théâtre tragique , et en le jugeant trop andessus de ses forces, Marivaux conserva du moins ce sentiment honnête et assez peu commun chez les poètes , d'applaudir au succès d'un autre dans un genre auquel il s'était condamné lui-même à re»oiicer. Il est vrai qu'il ne choisit pas fort heureusement l'objet de son coite; mais nous ne voulons louer ici que sa candeur et non pas son goât. La Motte , son ancien et dangereux ami , avait donné, peu de temps après les représentations ^Annibal^ sa tragédie de Rommlus , ouvrage fbible d'intérêt, de conduite et de style; mais l'auteur avait tâché, suivant ses moyens , d'y mettre une énergie et une élévation de sentTmens qui donna aux spectateurs un moment d'illusion , et qu'^miiâai leur avait montrée avea un succès moins heureux. Marivaux, sédoil peut-être uniquement par l'amitié, car nous devons l'excuser autant qu'il est en nous , entreprit l'éloge de cette pièce , et la défense de l'auteur contre les critiques que son triomphe, bien ou mal mérité, lui attirait de toutes parts ; c'était déjà beaucoup pour une prodocti<« qui, malgré la vogue passagère qu'elle obtint dans sa nouveauté, est aujourd'hui presque entièrement tombée dans l'oubli : mais il osa. plus encore ; il eut le courage maladroit de hasarder une comparaison assez avantageuse de Romulus avec les pièces de Corneille et de Racine. Certainement l'illusion, soit du goût, soit de l'amitié, ne pouvait aller plus loin. Aussi l'éloge fit-il à la pièce plus de mal encore que ses critiques; les auditeurs même qui avaient un moment applauiK l'ouvrage, trouvèrent que le faiseur d'éloges, en voulant motiver leur estime , avait de beaucoup passé ses pouvoirs. D fut presque accusé d'avoir voulu se moquer de celui qu'il célébrait, en lui donnant , entre deiix héros du théâtre tragique, une place que ses partisans même étaient bien éloignés de lui accorder. Le public prononça si énergiquement son désaveu sur ce point, que si les louanges de Marivaux eussent été données k Bomulut dans le fort de son sueoés, peut-être ce succès en aurait-il souflert, tant il est utile de répéter ^ux éerivams avides de gloire, et a leurs trop zélés prûneurs, cet vera

si sages de La FoiUaîne, que nous avons âé\k tr^oyé Toccasioa d^applîquer à des jiigeineas sembUbles :

Rien n'est si dangereux qu'an imprudent ami ^ ' Mieux vaudrait un sage ennemi.

Marivaux , pmx louangeur de son naturel, le devint encore moins dans la suite, quand il eut vu le peu de fortune de ses éloges. Il croyait n'avoir guère besoin d'être con*igé sur cet article , et cependant il le fut.

(9) Dans le cours d environ trente ans, Marivaux donna, sur !a scène française et sur la scène italienne, environ trente pièces, qu'il partagea à peu près également entre les deux théâtres^ il semble qu'il ait craint de faire de la jalousie. S'il voulut mettre dans le partage cette sorte de délicatesse, elle eut pour lui quelque désavantage ; car il fut, comme luus l'avons dit, plus heureux chez les Italiens que chez les Français, par les rabons sans doute que nous en avons données. Cest une chose assez singulière , que Tindulgence du public h tous les autres théâtres, et sa sévérité à celui de la Comédie française. Dans ce dernier , il regarde les auteurs, comme dç^ hommes qui ont afBché leurs prétentions auxtalens et à l'esprit, et, d'après ces prétentions, il les jugea la rigueur. Partout aiUeufs, il voit à peine dans les pièces qu'on lui donne un objet de critique , et it tient à la fois compte aux auteurs de leurs tentatives poiir lui plaire et du peu de connance qu'ils ont eu dans leurs propres forces, en cherchant k lui plaire sans prétention k ses éloges. Il est vrai que certains spectateurs ne sont pas aussi indulgens que la multitude. Un de ces derniers, qui voyait au Théâtre italien une pièce fort ap^ plaudie, et qui la trouvait mauvaise, le disait franchement à ses voisins : MaU cela est assez bon pour le Théâtre italien , lui dit un spectateur moins difficile que lui. Ji la bonne heure ^ répondit-il, mfiis eela n*est pas assez bon pour moi.

Nous permettrait-on de hasarder à ce sujet une réflexion que le zèle du bien public nous inspire? On se plaint d^uis long«iemps, et avec raison, que les farces journellement représentées sur h^ théâtres des boulevards, «t sur ceux de la Foire, ne sont bonnes « pour la plupart , qu'à corrompre le goût et les mœiu^ On soutienc d'un autre côté , et ce me seinble encore avec raison , que trop de faveur accordée au genre de pièces connues sous le nom de dramUSt et qui ont pour objet des actions intéressantes et morales tirées de la vie commune , pourrait nuire sur le théâtre français â la tragédie «t a la comédie proprement dites , deux genres d'ouvrages bien supérieurs aux drames par les beautés dont ils sont susceptibles, et par le talent qu'ils supposent. Pourquoi , en réservant k la Comédie française ces dernières pièces, ne permettrait-on pas de représenter les drames sur lesthéâtres subalternes ? le peuple y trouverait au moins des leçons, d'honnêteté et de vertu y il y appretwlrait à, compatir au malheur de ses semblables j il y verrait dans des tableaux frappans les funestes effets du vice^ et ce spectacle jugé si pernicieux deviendrait alors utile , très-digne mètat d'être encouragé'

li est un autre genre dont on a tenté quelques escais, et qai pourrait encore réussîr à ces mêmes spectacles ; nous voulons parler des pièces où Ton a essayé de mettre en action les faits historiques, comme le François II du président Uénault. Ces sortes d^ouvrages , représentés encore sur les petits théâtres , instruiraient le peuple des événemeas les plus intéressans de notre histoire, et, pi^r les difTérens exemples qu'on lui mettrait sous les yeux , entretiendraient en loi l'amour de la vertu, Thorreurdu crime, le dévouement pour 1« patrie, et rhonneur national. On pourrait, dans la même vue et avec le ■iéme succès , composer et faire jouer de pareilles pièces dans les collèges, pour rinstructiou et pour l'éducation morale de la jeunesse. Ce genre d'exercice serait bien préférable aux mauvaises tragédies dont on chargeait autrefois la mémoire des enfaus, et même aux bonnes tragédies estropiées et mutilées , qu'on leur faisait apprendre ou représenter.

(lo) Marivaux, qui avait fort connu mademoiselle Le Couvreur, racontait d'elle un trait singulier. Accoutumée & jouer sur le théâtre les rôles de princesse , elle en avait tellement pris l'habitude , qu'elle en portait souvent dans la société le ton et les manières. Et ce n'est pas la seule personne de sa profession à qui l'on ait reproché ce ridicule. Elle passait un jour avec Marivaux devant la porte d'une communauté religieuse, oii elle avait reçu la première âucation , et se tournant vers cette porte, elle se mit à pleurer: « Qu'avez-vons donc, » lui dit Marivaux? Hélas! répondit-elle, je pleure d'avoir si mat » suivi les principes que j'ai reçus dans cette maison. Mademoiselle, » lui dit-il, je ne puis que respecter vos pleurs; mais choisissez doi^ n ou d'être la plus grande princesse du monde , ou la personne du u monde la plus rabonnable. »

(Ti) L'acteuf dont nous avons rapporté les paroles, )QSti6ait bien auprès de Marivaux sa manière de jouer; ce ne sont pas en effet des métaphysiciens subtils , mais des auditeurs pour la plupart ti^ ordinaires , qm remplissent le spectacle, et qui n'y viennent que pour rire ou pleurer, sans apprêt comme sans étude. Le Misantêropm pensa être sifflé dans la critique du sonnet, parce que le parterre avait eu la bêtise d'en applaudir les vers, et l'auteur l'imprudence de ne pas le prévenir que les vers étaient mauvais. Molière se itpentit de lui avoir supposé tant d'intelligence , et Marivaux eut raison de laisser les acteurs jouer k leur fantaisie, sinon de la manière qui convenait le mieux k ses pièces, au moins de celle qu'ib jugeaient le plus profitable pour lui et pour eux. « H se pourrait bien en effet , disait- » il , que cette simplicité de jeu pour laquelle je réclame, réeUemeot M meilleure pour l'ouvrage, flit réellement aussi plus mauvaise pour » le pauvre auteur. » On a reproché ^ plusieurs comédiens de trop jouer pour le parterre; peut-être ce qu^ faisaient par défaut d'intelligence, était>il plus utile qu'on ne croyait au succès des acteurs et de la pièce.

(la) n est surprenant que Marivaux, donnant, pour ainsi dire»

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toujours la même comédie sous dilTérens titres, n*ait pas été plus malheureux sur la scène : car nous devons dire k son honneur, que presque toutes les pièces qu'il a faites dans ce genre métaphysique , sont restées au Théâtre italien , et un asseye grand nombre au Théâtre- Français. Plus d'un auteur s^est répété moins souvent et avec moins de succès et de bonheur. « J'ai guetté, disait-il, qu'on nous permette » de le faire parler encore un moment, j'ai guetté dans le cœur humain » toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour, lorsqull > craint de se montrer , et chacune de mes comédies a pour objet de » le faire sortir d'une de ces niches. » Il faut avouer qu on ne saurait l'en faire sortir avec plus d'esprit et d'adresse ; mais il faut convenir aussi que ce genre d'esprit et d'adresse n'est pas celui qu'il faut au théâtre, surtout quand c'est le genre unique de l'auteur, et le pivot continuel de tontes ses comédies. Marivaux fait aux spectateurs et aux lecteurs même un honneur qifils ne méritent pas, en leur supposant & tous le genre d'esprit que la nature lui avait donné, et qui ne saurait tout au plus être entendu et goûté que du petit nombre de ses pareils. H ne se contenta pas de donner, sous différens titres, la surprise de t amour , distinguée seulement dans chaque pièce par des nuances différentes. Il donna , sous le même titre , aux Italiens et aux Français , une surprise de tamour, dont le sujet était le même. C'était un nouveau toiu* de force qui, à la vérité» ne lui réussit pas tout-àfait, au moins dans la nouveauté. La pièce qu'il donna aux Italiens réussit; celle des Français tomba; cependant la dernière était mieux faite, et pleine de détails plus fins; mais la première était plus gaie, et le public préféra ce qui le faisait rire. Mais bientôt la surprise de V amour, d'abord malheureuse aux Français, se releva avec assez de distinction pour balancer au moins sa rivale. Elle est restée au théâtre , et continuera d'y être vue avec plabir, tant qu'il s'y trouvera des acteurs capables de la jou«r.

Au reste, il n'est pas le seul â qui on puisse reprocher d'avoir fait des comédies qui sont toutes jetées dans le même moule. Sainte-Foix , tant loué de son vivant dans les journaux, et qui a fait , dans le genre médiocre , quelques ouvrages agréables, mérite absolument la même critique par rapport â ses pièces de théâtre. Toutes sont aussi des surpriées de Camour; mais avec cette différence, disait Marivaux lui-même , « que dans les pièces de Sainte-Foix , c'est un amour naissant qui ne » se connaît pas lui-même, et dans les miennes , un amour adulte » et tout formé , qui craint et refuse de se connaître. » Dans ces comédies de Saint-Foix , qui sont pour la plupart des pièces en un acte , il y a plus de naturel , mais moins d esprit et de finesse que dans celles de Marivaux ; les premières doivent aux acteurs la plus grande partie de leurs succès , et les secondes à l'auteur même. On peut ajouter que les pièces de Sainte-Foix se ressemblent encore plus que celles de Marivaux, qui du moins a mis dans les siennes toute la variété que pouvait lui permettre le cercle étroit qu'il s'était tracé; au lieu que Sainte-Foix ne peint jamais que l'amour d'une jeune personne iqgénue et naive. Marivaux , ainsi q'ae nous l'avons ob<Mïrvé , décrit dans son cercle dea lignes qui ne sont pas les mêmes, et qui

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s^approchent sans se confondre j Sainte-Foix décrit toujours la ligne dans le sîen.

(i5) On aurait pu dire de Marivaux dans la société comme dans écrits , ce que dit Francaleu dans la Mé^omtmie^ en parlant d'un poète dont il fait Téloge : Oest qjtie eela Jamais n'a rien dit conuue if« at^re. Et cet éloge ne lui aurait pas déplu. Cependant, malgré rafiectalioB qu^on lui a si justement reprochée» personne ne croyait être pins simple , et ne s^en piquait davantage , par la raison qu'il faisait ausn peu dVfîorts pour être affecté, que les autres en font pour être simples. « On croit, disait- il, que dans mes pièces je dis toujours la wâèmt » chose : inavoué c^tte ressemblance de style dans mes ouvrages ; maii » c'est le ton de la conversation en général que j'ai tâcké de prendre » Bien convaincu de la solidité de cette défense, il a cherché, de la meilleure foi du monde, la cause; secrète, et selon lui irès-sÎDgiiliéR, qui a pu faire sur ce sujet illusion k ses juges, et lui atUrer Je reproche d'affectation. Il lui était en effet si difficile de parler aae langue différenle de celle dont on Taccuse, que cette langue est cde de tous ses acteurs , de quelque état qu'ils soient, et quelque situadoa qu'ils éprouvent : c'est surtout dans les conditions les plus haases, dans les valets et les paysans , que ce style paraît le plus étrange aa spectateur. Marivaux voulant d'un côté ne faire dire à ces personnages du peuple que des choses assorties à leur état, et ne pouvant de l'autre se résoudre à les fa ire parler naturellement comme les valets et les paysans de Molière, et de toutes les bonnes comédies, met dans Icur bouche un jargon tout à la fois bas et précieux; alliage rare, et que peut-être lui seul pouvait tenter sur la scène sans s'exposer 4 une disgrâce trop humiliante. Il résulte de ce bizarre amalgame , nn effet singulier au théâtre, et d'autant plus singulier qu'il est bien difi%rcnt à la lecture. Le spectateur rit souvent d'^ez bonne foi dans ces scènes si étranges de valets et de paysans, parce que d'un c6té il y a toujours dans ce qu'ils disent le genre d'esprit et de finesse dont «s personnages sont susceptibles ; et que de l'autre , le langage singulier dont ils se servent , aidant le spectateur à mieux sentir cette timmt , ne lui laisse pas le temps de s^apercevoir qu'ib ne parlent ni «b pay^ sans , ni en valets; mais à la lecture, on ne voit plus que Je déiinft de naturel et de vérité de ce langage ; et si le spectateur rit on moment aux choses qu'ils disent, le lecteur, il faut Tavouer , rît «n pas phrs long-temps de ce que l'auteur leur fait dire.

Néanmoins à travers ce jargon si entortillé, si précieux, si éloigné de la nature , Marivaux a su conserver un mérite dont on doit bà savoir d'autant plus de gré, qu'on le croirait incompatible avec an pareil langage , et qu'il est mâme peu commun dans nos auteurs dramatiques, quoiau'ils parlent une langue plus naturelle qne lui. Ce mérite est la venté du dialogue. Qu'on passe un moment à ses aetcurs ce jargon bizarre, comme s'ils ne pouvaient en avoir on autre , oa verra qu'ils se disent et se répondent toujours ce qu'ils doivent se dtrtet se répondre dans la situation où ils se trouvent ; il est vrai qne ce dialogue , malgré sa justesse , deviendrait k la lin très^latîgant , an

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moins dans \û8 longues scènes ) mats Uauteur , qui apparemment a senti cet inconvénient , y a rentédié de son mieux par un dialogue lrèa-coup4» et par des scènes aussi courtes que chaque situation peut le permettre*

(i4) Le premier roman que donna Marivaux avait pour titre i Pharsamon , ou Ut nouvelles Folùê romaneêqus^s il se proposait d*imiter Don-Quichotte ; mais il ne fut guère plus heureux li imiter, qn^il ne Tavait été à travestir. U parut fort au-dessous de son modèle , qui lui-»méme, malgré son rare Biérite , aurait peut-être assez de peine, s'^ii n'était ancien, & nous intéresser au|oard'bui, parce que le genre, de folie qu'il attaque n'existe plus, et que d'autres ridicules ont succédé à celui du héros de la Manche, devenu suranné pour nous. Il y a aussi dans cet ouvrage un Qiton , qui est au Sancho espagnol ce que Pharsamon est à Don-Qnichotte. Ce Cliton , dans le roman de Marivaux, parle à peu près la même langue que les valets de ses comédies; il a, comme Sancho ,de l'esprit et même de la gaieté; mats l'esprit et la gaieté de Sancho sont d'un homme du peuple ; et si ses idées ne sont pas nohles , si son langage est fVimilier , il ne tombe )«mais ni dans le précieux ni dans le bas. CHton est tantôt une manière de métaphysicien qui n'a de valet que l'habit, tantôt un personnage ignoble qui n'a de propos que ceux de la plus vile populace.

(i5) Les deux principaux romans de Marivaux , auxquels même ir doit presque entièrement la réputation dont il a îoui , sont Marianne^ et le Payaan parvenu ; ouvrages oh l'esprit avec des fautes, et l'intérêt avec des écarts, valent encore mieux que la froide sagesse et la médiocrité raisonnable. Cest l'éloge qu'on peut leur donner , avec quelques restrictions sans doute , mais pourtant avec justice.

De ces deux ronaans, Marianne est celui qui a la première place , au moins pour le plus grand nombre des lecteurs, parce qu'ils y trouvent plus de finesse et d'intérêt ; cependant le Paysan parvenu a aussi ses partisans parle but moral que l'auteur s*y propose, et par une sorte de gaité qu'il a tâché d'y répandre.

Marianne est une jeune personne d'une naissance illustre , mais qui ignore le sang dont elle est sortie, et qui privée, dès sa première jeunesse, de ses parens qu'elle ne connaît pas, successivement recueillie par diifférens bienfaiteurs, ayant essuyé la dureté des uns et la compassion avilissante des autres, tourmentée surtout par un amour qui la rend malheureuse, éprouve enfin , après bien des traverses et des larmes, qu'il reste encore sur la terre de l'honnêteté, de la btenfabance et de la vertu.

Dans le Paysan parvenu, dont le titre montre assez le sujet , l'objet principal de l'auteur , comme il le dit lui-même , a été de faire sentir le ridicule de ceux qui rougissent d'une naissance obscure, et qui cherchent & la cacher. « Cet artifice , dit-il, ne réussit presque jamais; » on a beau se déguiser la vérité lè-dessus , elle se venge tôt ou tard » det mensonges dont on a voulu la couvrir , et jamais je ne vis en paît rcille matière de vanité qui fît une bonne fin. » Marivaux avait la

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prctentioD , au moias très-louable , de faire trouver dans ses ronians des icçoBS semblables , et d'y être un auteur moral ^ car quoiquHl pa * laisse n'avoir été occupé que d'y mettre de resprît, il désirait d*^jne utile encore plus que de plaire. « Je serais peu flatté , disait-il , d^entendre >• dire que je suis un bel esprit^. mais si on m^apprenait que mes écrils » eussent corrigé quelques vices» ou seulement quelques Ticieiix, je it serais vraiment sensible k cet éloge. «

(i6) Ce tableau si intéressant de la vertu noble et fière au milieu de malheur et de Tindigence, fait d'autant plus d'honneur à Marivani. que dans cette peinture il a tracé le portrait de son âme, et exprimé ce que lui-même avait plus d'une fois senti. Par une suite de cette fierté, il dédaignait de faire sa cour à ceux qui auraieBt pu contribuer k l'enrichir, et qui même aui^ient mis de U vanité à loi êbe utiles. Sa vie privée était uniforme et simple,, bornée à la société d^ia très-petit nombre d'amis, et presque obscure par le peu d^empresiement qu'il avait de se répandre. Aussi se piquait-il de la plus grande indifférence sur sa fortune j et le peu d'aisance où il a vécu n'a que trop prouvé combien il disait vrai. Mous avons même de lui à ce sniet une lettre intéressante, oh il peint d'une manière aimable, quoique toujours avec son style, son indolence et son incurie philosophique. (c Oui, moucher ami, dit-il» je suis paresseux, et je jouis de c» » bien-là en dépit de la fortune, qui n'a pu me l'enlever, et qui m'a 3> réduit à très^peu de chose sur tout le reste ; et ce qui est fort p)ai- » sant, ce qui prouve combien la paresse est raisonnable, c'est que f» » n'aurais rien perdu des autres biens, si des gens qu^ou appdak » sages ne m'avaient pas fait cesser un instant d'être pairesseux. ie 3» n'avais qu'à rester comme j'étais... et ce que jWais m'appartica- » drait encore... Mais, moitié honte de paraître un sot en ne iâisaiit » rien , moitié bêtise d'adolescence , et adhérence de petit garçon aa » conseil de ces gens sensés... je les laissais disposer, vendre po«r » acheter, et ils me menaient comme ils voulaient... A&! sainte » paresse ! salutaire indolence ! si vous étiez restées mes gouveroanies , » je n'aurais pas vraisemblablement écrit tant de néant» plus oa B moins spirituels ^ mais j'aurais eu plus de jours heureux , que je 1» n'ai eu d'instans supportables, v

(17) Un autre reproche qu'on peut faire à Marivaux , dans scsramans , c'est de s'y être permis de trop longs épisodes ; celui de la rein gieuse, dans Marianne ^ occupe lui seul plus d'un volume, et il distrait trop le lecteur de l'objet principal. Si j'osais hasarder ici okhi opinion dans un genre où je me sens peu digne de juger , il nue semble que les épisodes dans les romans sont faits pour impatienter ie lecteur , au moins si j'en juge par le sentiment qu'ils me font éprouver. On les permet, on les autorise même dans les poëmes épiques, parce que l'objet de ces ouvrages est encore moins d'exciter un grand et vif intérêt, que d'attacher le lecteur par la richesse des détails. Aussi n'y a-t-il pas un poërae épique dont on interrompe sans peine la lecture QÙ l'on voudra, sans être trop pressé de la reprendre ^ mais mal'

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heur à tout romén que le lecteur n*est pas pressé d'achever. Quel plaisir peut-on donc espérer de lui voir prendre aux épisodes, dont presque tous nos romans sont surchargés ? fécondité malheureuse, qui veut jouer Timagination , mais qui n'indique qu'une stérilité véritable, et rimpnissance de soutenir long-temps un grand intérêt réuni sur un seul objet. « Quand je rencontre un de ces épisodes, disait un phi- » sophe, je suis tenté de déchirer le feuillet ; sauter l'épisode est plus tôt » fait encore, et je n'y manque jamais. Eh! mon Dieu, dis-je tout bas >' à l'auteur, si vous avez de quoi faire deux romans , faites-en deux , » et ne les mêlez pas pour les gâter l'un et l'autre. »

(i8) Le théâtre demande du mouvement et de l'action , et les pièces de Marivaux n'ea ont pas assez. La comédie est un spectacle national et populaire, et les pièces de Marivaux sont d'un genre peu propre i la multitude. Dans ses romans, les peintures sont, è la vérité, plus fines encore que dans ses comédies , mais on a le temps de les envisager plus â son aise ^ les tableaux d'ailleurs sont plus variés, et pa^ conséquent réveillent davantage. Telle est, â notre avis, la raison de la préférence que les romans de Marivaux ont obtenue sur ses comédies. Ces romans néanmoins , outre les défauts que nous y avons reconnus, ont encore celui de n'être achevés ni l'un ni l'autre^ défaut qui doit diminuer beaucoup le plaisir qu'on peut prendre & cette lecture, ou dégoûter du moins d'en faire une seconde; et malheur à tout roman qu'on n'est pas tenté de relirei

(19) Les Anglais font surtout beaucoup de cas du Spectateur de Marivaux, qui , d'après l'idée que nous en avons donnée, doit être en effet pour eux la plus intéressante de ses productions. On assure qu'ils mettent ce livre à cêtéde La Bruyère ; il nous sera permis de ne pas penser comme eux , et de croire sans vanité que nous sommes sur ce point des juges plus compétens. Us ne placent pas de même Marivaux sur la ligne des écrivains qu'ils ont eus dans le même genre; d'abord parce qu'un Anglais préifère rarement d'autres écrivains k ceux de -sa nation , et ensuite , par une raison à laquelle toutes les nations doivent souscrire, parla supériorité réelle et bien reconnue des Pope, des Adisson et des Steele , auxqueb le Spectateur anglais est redevable de son succès et de sa renommée. A cette restriction près, ils sont si favorables à Marivaux, qu'ils nous reprochent de n'avoir pas pour lui assez d'estime.

' ('io) Nous avons dit dans l'éloge de Destouches , que Dufresny avait aussi le même travers que Marivaux , d'estimer peu le créateur de notre théâtre comique. C'était peut-être par cette raison que notre académicien, si avare d'éloges pour Molière, en donnait volontiers a Dufresny , le seul de ses contemporains que nous lui ayons entendu louer. Nous avouerons cependant pour Thonneur de l'un et de Tâutre, que Marivaux pouvait fonder sur d'autres motifs beaucoup plus justes, le cas qu'il faisait \dc cet écrivain; l'originalité piquante de Du- Iresny était auprès de son panégyriste une assez bonne recomman-

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dation j peut-être croy|iit-il y trourer un exemple el une apologie do style dont on Faccusait lui-même ^ peut- être se flattait- il , sass trop le laisser voir, que ses contemporains, si prompts & le censurer, loi rendraient enfin la même justice qu'ils rendaient à Dufresny depuis qu^il n'existait plus. Mab il y avait entre l'originalité de Tiin et celle de Fautre , cette p,rodj^;ieuse différence , que roriginalité de Dufresaj est plus dans les choses , et celle de Marivaux dans le langage , la diction singulière du premier est toujours k peinture naïve d*axi€ idée singulière, et par cette raison parait naturelle, quoiqp'orîgîiu^ $ le style du second ne fait souvent qu'expnaer d'une manière pré* cieuse des choses ordinaires , qui ne méritaient pas tant de frais.

Corneille et Montaigne étaient, après Dufresny, les senb auteurs cpie Marivaux daignait louer quelquefois ^ et Montaigne encore plus que Corneille, par cette seule raison, que la manière d'écrire de Montaigne était plus à lui , moins faite pour tenter le peuple imîtateor ? et plus faite par conséquent pour plaire à un écrivain qui se pîquMl lui-même de ne resseoibler à personne.

(2i) Une différence essentielle entre le Tartufe de Molière et cdiiî de Marivaux , c'est que le dernier se repent , à la mort , d avoir voula corrompre sa pupille. Ce rôle de Climal est un des meiUenits de Tcmivrage. Marivaux lui fait parler successivement, et avec la pins grande vérité , le langage apprêté et mieUenx de la fausse dévotion , lorsqu^il n'est qu'hypocrite et séducteur, et le langage touchant et vrai de la contrition, lorsqu'il est repentant. Ce dernier morceau, qui est comme la confession de Climal , est écrit avec beaucoup de naturcf ^ en général Marivaux l'est presque toujours lorsqu'il veut peindre des objets intéressans. Marianne , toutes les fois qu'elle parle sentiuient , s'exprime d'une manière aussi simple que touchante. Elle ne quitte of style que lorsqu'elle s'abandonne aux réflexions si prodiguées dans son histoire, et que l'auteur , dans la préface de ce roman , a essayé de |ustifier, comme la ressemblance de ses pièces. Mais il a beau dirt, dans un roman comme dans une histoire , les longues réflexions impatientent et glacent le lecteur. On les aime chez Tacite, parce qu'elles sont courtes , énergiques , renfermant un grand sens en peu de paroles, et incorporées avec les faits ^ presque partout ailleurs elles ennuient; et de pins, chez Marivaux, elles fatiguent, parce qu'elles joignent à l'ennui de la longueur l'affectation du style.

(ai) Lorsque l'Académie adopta Marivaux, on trouva surtout mauvais, et sur ce point seul on était juste, que les portes de cette compagnie fussent ouvertes à l'auteur de Marianne et d'^ffaibaly dans le temps qu'elles étaient fermées k celui de la Henriadt et de Za'ire.Oa avait très-grande raison de se récrier contre cette préférence incompréhensible ; il était en effet bien étrange de n'avoir p»s mis ^core le plus célèbre écrivain de nos jours à une place oti le public s'étonnait depuis trente ans de ne le pas voir, et nos prédécesseurs ont trop fait durer ce scandale, que nous ne saurions trop avouer et trop réparer. Mais on avait tort d'ailleurs de reprocher amè-

rement SirAcadémiele choix qu'elle venait de faire. Si Pline et Lucain eussent vécu du temps de Gicéron et de Virgile , et qu'il y eût eu dans Aome une académie , croit-on qu'il eût été juste d'y refuser k Lucain et à Pline une place aunlessous de l'orateur et du poëte latin ? Le Borromini, qui a g4té, du moins pour un temps, l'architecture moderne , mais qui l'a gâtée avec esprit et même avec talent, aurait-il pu être exclus, sans injustice, d'une académie d'architecture? Marivaux est, si l'on veut , le Borromini de la littérature moderne ; mais ce Borromini est encore préférable k tant d'écrivains médiocres, qui croient avoir un stvle sage, parce qu'ils ont un style commun. Il eni vrai que les singes de Marivaux seraient encore au-dessous de cette populace d^écrivains médiocres. Si Horace a donné le -nom le plus méprisant aux simples imitateurs, en les appelant un bétail eselapej quelle place aurait-il as^gnéeklans la HttérattHre aux détestables copistes d'un mauvais genre?

ii5) La réception de Marivaux k l'Académie Française a été le seul événement un peu remarquable de sa vie. Non-seulement il fut orageux pour lui avant sa réception, il le fut encore le jour de sa réception même. L'archevêque de Sens, Languet de Gergy, chargé de le recevoir, et obligé , par la place qu'il occupait , de louer ses ouvrages , qu'il ne voulait pas paraître avoir lus, tempéra un peu fortement ses louanges par quelques critiques, qu'il assaisonna, S est vrai, de tous les dehors de la politesse , mais sur lesquelles il aurait pu glisser d'une main plus adroite et plus légère. Le récipiendaire s'en trouva blessé , et fut sur le point, nous le savons de lui-mêifie , de demander publiquement justice h l'Académie et h l'assemblée , d'une leçon qui pouvait être juste, mais qui, par la circonstance et parla forme, n'était pas en ce moment fort à sa place. Il eût peut-être trouvé de l'appui dans l'auditoire, déjà blessé, comme lui, de l'espèce de réprimande* qu'on lui faisait essuyer, et prévenu d'ailleurs peu favorablement pour le prélat directeur, qui, par ses écrits multipliés sur nos querelles théologiques, s'était fait des amis peu zélés et des ennemis implacables. Mais Marivaux prit un parti plus sage, celui de garder le silence sur un discours qui devait birât^ tomber dans l'oubli, et de ne pas lui donser , par êes plaintes, une célébrité à laquelle il ne prétendait

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