‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 54 sur 74 · MIS · texte numérisé non relu

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(24) Fontenelle reconnaissait lui-même toute la différence qui était entre Marivaux et lui. « U a, disait-il , un genre d'esprit qui lui appar- » tient uniquement, et dont seulement il abuse quelquefois. » Foiià , disait encore le philosophe, du if on Marivaux , lorsqu'il approuvait quelques traits de ses ouvrages ; et nous ajouterons qu'il approuvait souvent, car il était plus favorable en littérature Ji l'originalité de Técrivain qu'^ la sévérité du bon goût.

Si Blarivaux a sur Fonlenelle l'avantage d'avoir quelquefois peint le sentiment avec la plus touchante vérité, il n'en a pas parlé dejnême ; rien n'est peut-être plus extraordinaire dans ses ouvrages, et c'est beaucoup dire, que la définition qu'il en a donnée. C'est ^ selon loi ,

Gi8 ^OTES SUR L'ÉLOGE

l* utile ênjolU'é de V honnête, A peiue peut*on entrevoir dans ce jargon bizarre le sens que prétendait y attacher Tauteur ; à peine devâne-t-on voulu définir le sentiment de Tamour , lorsque ce sentimeat est

qu'il a voulu

commandé par la vertu , qui permet & la nature de s^y livrer , et d^en goûter la douceur et les charmes. Un de nos plus illustres écrÎTaôns a donné, de l'amour» dans le style même de Marivaux, une définition plus vraie et plus vivement sentie : Cm/ , dit-il » Vitofft de la nature f que t imaginât ion a brodée.

Fontenelle , dans la dernière édition qu'il donna de ses ouTrages , fit imprimer cinq ou six comédies dans ce genre si décrié par les uns, si protégé par les autres , qu'on appelle tragiqt^ bourgeois , ou co^ mique larmoyant ^ il mit à la tête un^ préface très-ingénieuse , et même, selon plus d'un critique, assex solidement ingénieuse , qui contienl une apologie pour le moins très-fine de ce genre inconnu â Molièfc et k nos meilleurs auteurs comiques. Dans cette préface, il parle avec éloge de La Ch aussée et de Destouches, qui s'étaient le plus distingués dans cette carrière nouvelle ^ il oublia Marivaux , et ne se k pardonnait pas. On eut beau lui dire, pour le consoler, que rémission était pour le moins bien excusable, puisque le genre de Marivaux était différent de celui dont cette préface était rapologic : « N 'ira poile, répondit-il , {e ne me consolerai jamais d'avoir manqué » cette occasion de lui témoigner toute mon estime. » U était d'autant plus aiïligé de cette omission très-involontaire , qu'il n'osa jamais en parler à son ami. « Je lui connais, disait-il, une semabUitè dont » la délicatesse va jusqu'à la défiance , et je craindrais d'augmenter M encore à ses yeux, par mon excuse, la faute que je suis d^lisi » fliché d'avoir commise. »

(25) L'auteur des Petits Hommes^ en reconnaissant que sa pièee avait dû ennuyer les spectateurs, ne s'exécuta pas , à la vérité , aussi franchement que La Fontaine , qui s'était le premier ennuyé à la sienne , et qui l'avait dit bonnement k ses voisins ; mais notre académicien , en avouant que la principale cause de son ennui avait été l'bumilùtion de son amour-propre , prouvait au moins , par la naïveté de cet aveu ^ qu'il se soumettait à l'arrêt prononcé contre lui, et que son dernier mot était de n'en pas appeler. Soumis et docile à la critique quand elle lui paraissait juste , il la méprisait souverainement quand il la croyait déraisonnable ; cependant il ne laissait voir son mépris que par le silence, et ne fabait jamais d'autre réponse. Le seul désir de la paix l'aurait d'ailleurs enga^ k se taire : /'aime mon repos , disait-il, et me veux point troubler celui des autres. Mais si la douceur de son caractère lui défendait de se venger , la sensibilité de son amour-propre ne lui permettait pas d'oublier.

('à6) Marivaux ajoutait encore une raison bonne ou mauvaise en faveur de l'intolérance religieuse dans les vrab croyans : « Je l'excnse, » disait- il, quoique sans l'approuver, parce qu'il s'agit U du phis » grand intérêt de l'espèce humaine. L'intolérance littéraire n'est pas » dans ec cas-là , et je voudirais bien qu'elle fût plus accommodante. »

DE MARIVAUX. (mq

Aussi assure-t-elle toujours qu'elle ne demande pas mieux que de Tétre. £Ue ne parait , fi on Ten croit , tenir fortement à son avis , que parce qu*on veut la contraindre à y renoncer, et elle laisserait en paix celui des autres, si on daignait faire la même grâce au sien ^ telle est , dans toutes les querelles littéraires , le langage ordinaire et réciproque des partis opposés qui s'égorgent mutuellement pour leurs opinions , en assurant qu'ils se bornent à demander grâce pour elles.

(27) Notre académicien était presque aussi révolté des éloges qu'on . lui donnait , lorsque ces éloges paraissaient ridicules, qu'il aurait pu Tctre d'une épigramme ou d'une satire. U trouva mauvais que 1 auteur du Mercure l'eût appelé Téophraste moderne ^ en louant un de ses écrits sur les mœurs et le caractère des Français j dans la lettre qu'il écrivit là -dessus à ce journaliste , on a de la peine à démêler si son mécontentement venait de ce que la louange lui paraissait trop forte , ou simplement déplacée par le peu de justese et d'équité au'il croyait voir dans ce parallèle. Ce qui pourrait faire soupçonner dans ses réclamations un peu de vanité secrète , c'est que dans la lettre dont nous parlons, il se moque un peu des anciens ; c'est une vieille et mauvaise habitude dont il avait peine à se défaire.

(28) Si Marivaux a jamais montré du fiel et même de l'injustice , c'a été contre un seul homme , et par malheur pour lui , contre le plus illustre écrivain de nos jours. Il ne pardonnait pas à ce grand homme d'avoir lancé un trait contre lui dans un de ses vers ; il s'en souvenait avec amertume , et ne parlait jamais de sang-froid de son détracteur j il u entendait pas même de sang-froid les éloges qu'on en faisait quelquefob en sa présence , et que le public est si sujet à répéter, il est vrai que le trait dont il avait à se plaindre était piquant, fait pour être retenu par tous les lecteurs , et à plus forte raison pour n'être pas oublié par celui qui en était l'objet et la victime : pardonnons à l'amour-propre humilié d'être injuste à son tour pour ceux qui l'humilient ; mettons-nous un instant à sa place, et souvenons-nous des momens de notre vie oii notre vanité , excitée par le même motif, et non moins pressée de sa vengeance , n*a été m plus éclairée ni plus équitable.

Avouons cependant que si Voltaire, peut-être par une tentation de poëte , qui ne méprise pas toujours celui dont il parait se moquer , s^était permis sur Marivaux un vers plaisant et satirique, il lui avait rendu en prose une justice plus sérieuse , plus détaillée , et apparemment plus sincère.

« Je serais fiché , dit-il dans une de ses lettres, en parlant de Ma* M rivaux , de compter parmi mes ennemis un homme de son carac- » tère , et dont j'estime l'esprit et la probité. Il a surtout dans ses » ouvrages un caractère de philosophie , d'humanité et d'indépen* » dance , dans lequel j'ai retrouvé avec plabir mes propres sentimens. » U est vrai que je lui souhaite quelquefois un style moms recherché » et des sujets plus nobles ; mab je suis bien loin de l'avoir voulu dé- 9 signer en parlant des Comédies métaphysiques. Je n'entends par et

V terme que ces comédies où Ton introduit des personnages q«i 9 sont point dans la nature , des personnages aliégoriqnes,. propres, » tout au plus, pour le poëme épique , mais très-dépUcés sur hi scène» » où tout doit être peint d'aprà nature. Ce nW pas, ce me semble, » le défaut de Marivaux. Je lui reprocherai an contraire de trop dé* )• tailler les passions, et de manquer quelquefois le chemin du oœur, n en prenant des routes un peu détoomées. J'aime d^ai^tant plus scm » esprit , que )e le prierais de ne le point prodiguer. U ne faut pas » qu'un personnage de comédie songe 2k être spirituel , il faut qu^il » soit plaisant malgré loi et sans croire Fétre. C'est la difTérence qoi » doit être entre la comédie et 1% simple dialogue, m

Nous ne voudrions pas répondre que Voltaire pensât bien exactement et à la rigueur toiit ce qu^il dit dans cette lettre , et qu^en se moquant des comédies métaphysiques , il n'eût pas en tant soit peu en vue celles de Marivaux, dont c'est U , en eflet , le défaut principal. Mais en général la m^ère dont il jnge ici notre académicien est «sset équitable pour laisser croire qu'en effet c'était au fond , et à pen de chose près , sa vraie f^çon de penser sur cet ingénieux écrivain.

(ag) Dans ses mouvemens d'humeur ou de jnstîce contre les auteurs de parodies , Marivaux ne se souvenait pas qu'en travestissant autrefois Têlémaque^ il s'était lui-même rendn coupable de ia faute qu'il leur reprochait ; maïs il se croyait moins criminel , parce qu'il n'avait travesti que des morts , k qui la louange et la critique étalent indifférentes ^ c'en était assez pour mettre sa morale à couvert , mais non pas pour justifier son goût.

(3o) Dans quelques uns de ces ana , dont les anecdotes sont si suspectes, on a rapporté autrement un fait si honorable k Helvétins. On lui fait dire : Oh f comme j'aurais traité Marivaux , si /e ne Uù faisais ptts uns pension ; et on a la sottise de lui donner des éloges pour avoir parlé <de la sorte. Le compilateur d'anecdotes n^a pas senti combien il y aurait eu peu de délicatesse dans un pareQ discours. Aussi nVi-t-il pas été tenu par Helvétius , qui avait PAme trop honnête et trop élevée pour se venger ainsi de celui dont il était le bienfaiteur. Parlant un jour à l'auteur de cet éloge, de l'humeur que Marivaux avait souvent avec lui : « Il me paie , disait-il , avec usure M le peu de bien que je lui fais ; heureusement pour moi je m'en n souviens quand il me maltraite , et je dois à ce souvenir la satis- » faction inexprimable que je ressens , de ne pas rendre ma bienfai- » sance amère à l'homme vertueux et sensible que j'ai eu le bonheor » d'obliger.)»

(3i) Qn pourrait ajouter à cette réponse si philosophique et si modeste sur la nature de l'âme , que le P. Malebranche , qoi avait étudié l'âme toute sa vie , avouait lui-même nVn pas savoir davantage, et se bornait 2i en croire la spiritualité et l'immortalité , sans se pr* qoer , comme il le disait en propres termes, d'avoir une idée claire de sa sttbftance. Si on était tenté de former quelque soupçon sur ngooranot

de Marivaux k cet égard , celle du piei^x oratorien suffirait pour la justifier aux yeux du moins des hommes sages, qui déjà trop aiUigés de voir Timpiété où elle est , n'ont garde de la cherdier encore où elle n^est pas.

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