‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 56 sur 74 · ÉLOGE DE TRUBLET · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE TRUBLET

I.L était d'une famille très- ancienne dans la bourgeoisie de Saint-Malo , et connue , dit-on i il y a douze cents ans ; car on fissure que depuis qu'un gounnand , nomme Trublét , qui yZo-. rissait dans le sixième siècle , eut l'impiété de çianger un excellent poisson destiné pour la table délicate d'un saint évéque de cette ville , il y a toujours eu dans cette famille , par un, juste et territ>le jugement de Dieu , un fou en titre et comme de fondation ; au^sifoii qu'un Trubîet est devenu proverbe dans. Saint-Malo. Quand le proverbe serait aussi vrai qu'il est puéril y le sort n'était pas tombé sur l'abbé ''{'rublet, pour ^ubir la malédiction Ae folie attachée k quelqu'un de ce nom : il se piquait même de sagesse ;; çt sa petite fortune littéraire , quoique troublée par quelques orages ^^ prouve qu'il ^, été plus avisé qu'on ne le soupçonnait de l'être.

Les TrubletSi se trouvant très-illustrés de l'ancienneté sans, tache de leur roture , n'ont jamais eu la sotte vanité y comme tant d'autres, de se faire, de bourgeois anciens, gentilhommes. nouveaux; ils ont mieux aimé être les premiers citoyens de leur ville » que les! derniers nobles de leur province ; par là ils. ont prouvé qu'ils n'étaient pas si fous que leu)rs çompatriotesk les en accusaient. Ce mépris pour la roture anoblie était , sous, Henri IV , l'esprit général de la ville riche et commerçante de Saint-Malo ; par malheur cet esprit y a trop dégénéré.

Dès l'âge de vingt ans , l'abbé Trubjet donna ^ dans le Afer^,

' Nieolat-Gbarles-Joceph Trublet, archidiacre et chanoine de Saini-Malo, né à Saint<Malo en décembre 1697; reçu le i3 avril 1761 , k la place de Qaude- Louis- Angntte Fonqjoei de Belle^blê, pair et maréchal de Frafce; mort le. ifniart 1770.

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ciirop des Réflexions sur le Télémaque qui venait de paraître. Ces Réflexions furent goûtées de Fontenelle et de La Motte » qui désirèrent de connaître l'auteur. L'abbé Trublet deriol bientôt Tami et l'admirateur de l'un et de l'autre. Il fréque»tait assidûment le café oii présidait La Motte ; il faisait son pro&t de tout ce qu'il entendait dire; et ses ennemis , car il ent FI neur d'en avoir, ont prétendu que le premier vokune de JSssais de littéraHire ei de morale n'était que le recneil des versations journalières de cette espèce de manuftuituTe d^e^pHt, qui avait en lui , disait-on , un fidèle habitué. Il suffit , pour af^irécier ce trait de satire, de comparer le premier volume des Elssms aux trois suivans que l'abbé Trublet a donnés long-temps après la mort de La Motte , et lorsque 1^ manufacture n'existait plus. On voit dans ces quatre volumes les méo:ies opinions , le même style , la même manière , le même esprit enfin que dans le pre-* inier; et, quelque jugement qu'on porte de l'ouvrage, il sertît au moins très-injuste de vouloir l'enlever à l'auteur.

Quant à l'ouvrage même , on ne lui a pas rendu pl)is de justice ; th^Uj pour la consolation de l'abbé Trublet, les jugemem qu'on a portés du livre et de l'auteur sont conlradicloires. A-tK>n voulu louer les Essais, on a prétendu qu'ils n'étaient pas de lui ; a- 1- on rendu à l'auteur son bien , on a dit qae ce' Éaii marchandise de peu de valeur ; et -on a eu tort sur les deux points. L'abbé Trublet n'e^t pas un La Rochefoucauld ni un La Bruyère ; mais il nous semble que l'illustre Montesquieu avait donné aul Essais de littérature et de morale leur jéri-^ table prix , en disant que c'était en son genre un bon livre du second ordre. L'ouvrage est écrit purement et avec beaucoup de clarté , mente qui doit être compté pour quelque chose , sur- , tout aujourd'hui ; les réflexions y sont quelquefois aussi fnstes que fines , et toujours présentées sous une forme élégante et précise , lors même qu'elles ne sont pas neuves. Ceux qui ont reproché à l'auteur de ne faire souvent que donner un léger vernis à des idées rebattues^ n'ont pas pensé qu'il est plus d'an écrivain renommé à qui l'on pourrait faire le niême reproche , et qu'entre autres , le poète célèbre , appelé par quelques gens de lettres le grand Rousseau , resterait assez peu riche de son propre fonds , si on le dépouillait de toutes lés pensées çom-* munes qu'il n'a fait qu'exprimer en vers harmonieux. Nous ne |>réténdons pas mettre les vers de Rousseau sur la même ligne que la prose de l'abbé Trublet, ni même la comparer à In prose énergique ou ingénieuse de nos principaux moralistes ; mais croit-on fue les pensées de ces derniers ne tirent pas souvent leur plus grand mérite de la forme dont ils ont su les revêtir?

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Le fond des idées des hommes n'est pas immense , et s'acctx>tt 98sez rarement d'idées vraiment nonveUes ; mais la variété des formes ^u'on peut donner anx idées connnes est inépuisable , et fait souvent la seule différence entre Técrivain homme d'es^irit et celui qui ne l'est pas. En on mot, le travail de l'abbé Tru* blet ) sans être destiné ni à des philosophes , ni à des littérateurs profonds, peut être fort utile à la jeunesse, qUi , avide d'ins-* trnctioBs et d'idées , trouvera en général dans ion ouvrage des principes de morale et de goAt nettement analysés , et quelque-^ fois heureusement approfondis. Ce sera pour les esprits encore novices une espèce de lait qui les préparera k des alimens plus solides ou plus raffinés , à ceux ^ue leur offriront nos graitds nftattres dans l'art de penser et d'écrire; ils ne seront plus réduits à chercher tristement et sans succès leur préttiièt'é nourriture dans cet insiinde DruM duvrai rnéritt, qui a fkit les délices de la gàiération précédente, et dout les nombreuses édi^ tions , multipliées à un degré honteux pour nos pères , sont enfin heureusement taries. Peut-être inéme l'ouvrage dé l'abbé Trublet jouirait-il d'une plus grande réputation auprès des littérateurs du premier ordre, si l'auteur n'y avait pas mêlé aux objiervations estimables qui en font le mérite un trop grand nombre de pensées communes , dont le voisinage les dépare ; et si , après avoir donné à ses meilleures réflexions une expression nette , précise et heureuse , il ne retombait pas dans le défaut de les présenter ensuite de nouveau en plusieurs manières différentes , presque toujours plus faibles que la première , et qui même , pour l'ordinaire , vont toujours en s'affaiblissant de plus en plus. Son livre , de bon qu'il est , pourrait devenir excellent sans y rien ajouter , et en se bornant à n'y faire que des ratures : cet éloge est plus grand qu'on ne pense ; dans la plupart des livres , les vrais connaisseurs , et surtout l'auteur même , quand il est digne d'écrire , trouvent encore plus à désirer qu'à effacer ; mais la multitude s'aperçoit mieux que l'auteur de ce qu'il a de iTGp , et moins de ce qui lui manque.

rartisan déclaré des opinions de La Motte et de Fontenelle sur la poésie , l'abbé Trublet les a exposées , développées et prouvées de son mieux dans plusieurs endroits de son ouvrage^ Son sèle pour ces opinîous fut si ardent et si sincère , que pour justifier sa croyance , il iie craignit point , si l'on peut employer cette etpréssioU , de bravei* même le martyre , en s'exposant au àupplioe du ridicule , le plus cruel que puisse redouter tiu écrivain , et surtout un écrivain français, l^on content de #en tenir k des assertions génétrales et hasardées sur le mérite précaire et frivole I selon lui, de la versification et des poètes, il eut l'im-

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