‹ Œuvres de d'Alembert (volume 2)Chapitre 58 sur 74 · DE TRUBLET. 65Î · texte numérisé non relu

DE TRUBLET. 65Î

Ayant été élu par rAcadémie Française dans ce même temps > il envoya à Voltaire son discours de réception , en lui demandant son anûtié. Voltaire ^ aussi facile k revenir que prompt à sV>ffenser , répondit à la lettre de l'abbé Trublet arvec reconnaissance , et avec une sorte de regret de ce qui s'était passé. Il convint que l'auteur des Essais n'avait pas le simple et triste mérite de compilateur, auquel il l'avait d'abord réduit , et que cet ouvrage contenait des choses utiles et agréables. Il déclara gaîmént â l'abbé Trublet qu'il oubliait tout , lui promit la paix , et lui tint parole.

La réception de l'abbé Trublet à l'Académie Française, époque de sa réconciliation avec le plus célèbre de nos écrivains , fut encore , à d'autres égards , une circonstance de sa vie bien intéressante pour lui. Il avait long-temps frappé aux portes de cette compagnie, sans qu'elles voulussent s'ouvrir: dès 1736, il s'était mis silr les rangs, et ne fut admis qu'an bout de vingtcinq années, en 1761, et à la pluralité d'une seule voix. Cc^ n'est pas qu'il ne îàt aussi digne de cet honneur que beaucoup d'autres qui l'avaient obtenu avec bien moins de peine ; mais Fabbé Trublet n'avait pas l'art de se faire valoir : son extérieur peu imposant aidait encore au peu d'égards qu'on avait pour lui ; la fréquence et l'inutilité de ses sollicitations pour l'Académie avaient jeté un air de rebut sur ce candidat si opiniâtrd et si malheureux ; il eût pu dire comme l'abbé Pellegrin , et avec encore plus de raison : On me méprise trop. D'ailleurs les traits lancés contre lui par Voltaire lui avaient aliéné les amis de ce grand bpmme, et l'avaient rendu presque ridicule aux yeux de ce public qui ne cherche que des victimes ; enfin il avait eu le malheur de s'associer a un journal appelé Journal chrétien , le meilleur ouvrage , a dit plaisamment un écrivain illustre , qui ait paru depuis le Pédagogue chrétien , et dont les rédacteurs n'étaient pas vus de bon œil par les gens de lettres les plus célèbres, parce que ces gens de lettres y avaient été, pour la plupart, accusés d'être également ennemis du trône et de V autel ^ suivant la formule éloquente , qui depuis est devenue si fort à la mode. On reprochait surtout à l'abbé Trublet d'avoir lancé quelques traits dans ce journal contre Helvétius , philosophe trës-estimable dont il se disait l'ami , et qui venait de donner son livre de V Esprit, écrasé par tous les foudres ecclésiastiques. L'abbé Trublet n'avait pourtant dit qu'un mot sur ce livre , et même ce mot était aussi mesuré qu'on pou^ vait l'exiger d'un prêtre journaliste , qui se serait dangereusement compromis par une indulgence trop marquée. Mais on ne vit point sa modération ; on ne vit que les coups qu'il avait

perlés, sans y être condamné sous peine de la vie, k un vertueux et persécmté, dan$ la société duquel il vi^ut, c( qui pouvait dire le mot de César, T^tquoque, Bruie *. Um à grave sujet de reproche le priva , à son électi«Hi , d'un ^9tA nombre de voix ; mais ce même Journal chrétien lui vahit coup de suffrages , et précisément ce qui lui -en était pour i^lenir enfin le titre qu'il avait si ardemment et si kagtemps désiré ; ainsi il fut sauvé par la faute même qui paraisoit Revoir le perdre : les traits que lui avait lancés un écrivaii, contre lequel toutes les Ames pieuses crurent devoir se réanir, lui servirent de titre pour FÀcadémie ; et il eAt pu dire avec Horace :

Durit Mt Uex Umta bipennibus

Per damuuL^ per cadctt ak ipto Ducii opes animumquêforro.

( Td qo'an cfaéae matiU psr la bscfae craelle tire sa nchatae ce «a de set perus m^iiie , de ses bkMores, et da fer qai l*a frappa, )

Si quelque chose pouvait consoler l'abbé Trublet d'avmr ù long-temps erré aux environs de l'Académie sans j entrer, c'est que, dans la plupart des élections oii il avait échoué, FooCenelW lui avait constamment donné sa v.oix , et souvent favaii donnée presque seu) ; il croyait lui devoir son suffrage , soit pour le dédommager de son mieux par cette marque distinguée de soa estime, et pour opposer son avis à celui de la foule, comse F autorité de Coton à celte des dieux * ; soit par un sentiment de reconnaissance dont le philosophe bénévole ne s'apercevait peutêtre pas lui-même , et qu'il acquittait , comme sans le voulotr , à regard de celui qui avait tant fait brûler d'encens aux pieds de sa statue. L'abbé Trublet eut quelquefois encore, quoique aussi inutilement, d'autres suffrages non moins illustrés, entre autres celui du président de Montesquieu , qui , dans une élection , écrivit et motiva son billet de la manière suivante : J< donne ma voix à il/. Vabbé Trublet , aimé et estimé de M, dt FonteneUe. A ces deux suffrages, si glorieux pour l'abbé TVublet , et auxquels La Motte aurait sArement ajouté le sien , s'3 eût vécu , nous pouvons joindre l'honneur que lui a fait un autrt académicien moins célèbre , mais dont la voix mérite aussi d'être comptée. M. de Maopertuis lui a dédié un des quatre voluntei

< Et loi aum, Bnttiu. Les ennemit de Pabbë Trublet, a^wpgléi pm\m cessentîment, Inî faisaient ime application dn mot^mfe, trop groaaièie «t tMf injuste ponr être plaisante.

* Cette phrase a iii employée par FonteneUe Ini - même dans Tâ^e da comte de Marsigli , condamm? par nn conseil de gnerre, et absous par A de Vanban.

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