MÉMOIRE
« Les statuts de l'académie sont si simples, qu'ils n'ont pas besoin » de commentaire. Le seul privilège dont soient jaloiut les gais de » lettres , qui sont véritablement l'Académie , c'est l'égalilé extérieure y qui règne dans nos assemblées : l'académtcîen qui a k ineins de for- » tune ne renoncerait pas à ce privilège pour toutas les pensions du » monde. Si son altesse sérénissime fait à rAcadémie l^onneur d'y » entrer, elle doit confirmer par sa présence ^ droit du corps, en ne y prenant jamais place au-drâsus des officiers. Son altesse séréuisainie » jouira d'un plaisir qu'dle trouve bien rareine«t , cehii d'avoir des » égaux, qui d'ailleurs ne sont que fictifs, et elle consacrera à jamais » la gloire des lettres. Gomme elle est digne qu'en loi parle avec vé- » rite , j'*ajouterai que si elle en usait autrement , TAcadémie perdrait » de sa gloire ; au lieu de la voir croilic. Les cardinaux formeraient
>» les mêmes préteotions, les gens titrés viendraient eoMÛle , il fû » assez bonne opinion des gens de lettres pour croire qu*ils se rctee- » raient. La liberté avec laquelle nous dbons notre se&tîme&t.ot » une des plus fortes preuves de notre respect pour le prince et , qa'ï M Dous permette le terme, de notre estime pour sa personne. H rsAc » à observer que lorsque TAcadémie va complimenter le roi , les trois » officiers marchent à la tête , et tous les autres académiciens siûvat » la date de leur réception : or son altesse sérénissime est trop sofé- » rieure à tous ceux qui composent TAcadémie , pour que la pks » ne lui soit pas indifTérente : elle peut se rappeler quVu cottroane- » ment du roi Stanislas, Charles XII se mit dans la foule. En effet, » il n^ a point d'académicien qui , en précédant son altesse séréM* >* sime , iren fût honteux pour soi-même , s'il n'en était pas glonsex » pour les lettres. On n'est entré dans ce détail que pour obâr k sb » ordres. »
« Lé prince approuva nos observations, ou, si l'on veut , nos ditions , souscrivit à tout, et aussitôt qu'il y eut une (dace vai ( ce fut celle de BI. de Boze ) , en parla au roi , qui donna son agi^ ment et promit le secret. De notre côté, nous le gaidânies tmexactement à l'égard des académiciens de la cour, qui ne Tapprireot qu'à l'assemblée du jour indiqué pour l'élection./... Us se plaignirent qu^on leur eût fait mystère d'un dessein si glorieux pour la compagnie. On leur répondit que le roi ayant promis , ou plutôt off&t le secrec, avait par là imposé silence à ceux qui étaient instruits du. ^roi^ \ qu'au surplus, chacun était encore en état de témoigner par «m suffrage le désir de plaire à M. le comte de Clermont , puisque Ions étaient en droit de donner librement leur voix. Quelques courtisans objectèrent que dans une telle occasion , la liberté des sudrages était une chimère, parce qu'on ne pouvait, dirent-ils, nommer un prince du sang que par acclamation. Les gens de lettres s'y opposèrent formellement , réclamèrent l'observation des statuts , et demandèrent le scrutin ordinaire. On ne doute pas que les suffrages et les bovks n'aient été favorables au candidat. Le registre ne porte cependant que la pluralité et non l'unanimité des voix.
» Dans le premier moment, le public applaudit à Pélerfion; les gens de lettres en recevaient et s'en faisaient réciproquement des complimens, lorsqu'il s'éleva un orage qui pensa tout Quelques officiers de la maison du prince prétendirent quH i venait pas à un prince du sang d'entrer dans aucun corps , avoir un rang distingué^ une préséance marquée. Ils firent à ce sujet un mémoire fort étendu \ et comme j'avais été un de l'âection , on me Tadressa , en me demandant une réponse. On la voulait prompte $ et ne me trouvant pas chez moi , pu m'apporta k mémoire dans yne maison oii j'étais. Ce n'était pas un four diaca* demie ; je ne pouvais ni consulter mes confrères , ni concerter avec eux ma réponse. Je pris donc sur moi de la faire telle que la toîo, quel quVn pût être le succès , et au hasard d'être avoué ou par le corps au nom duquel je répondais. »
Réponse au Mémoire de S. A. S. monseigneur le comte de Clermont,
« Nous ne pouvons nous imaginer que le mémoire que nous venons » de lire , soit adopté par son altesse sérénissime , sans quoi nous » serions dans la plus cruelle situation. Nous aurions à déplaire à im » pnnce pour qui nous avons le plus grand respect, ou à trahir la y» vérité que nous respectons plus que tout au monde.
» BL le comte de Clermont a été élu par TAcadémie. Si ce prince » n'y entre pas avec tous les dehors de Tégalité , la gloire de FAoa- » demie est perdue. Si le ' prince entrait dans celles des belles4ettres » ou des sciences , il serait nécessaire qu*il y eût une préséance mar- « quée» parce qu'il y a des dbtinctions entre les membres qui forment » ces compagnies. C'est pourquoi il fallut en donner au czar dans celle » des sciences , en plaçant son nom à la tête des honoraires.
D Mais depuis qu'à la mort du chancelier Séguier , Louis XIV eut » pris l'Académie sous sa protection personnelle et immédiate, sans » intervention de ministre, honneur inestimable que nous a conservé » et assuré l'auguste successeur.de Louis-le-Grand , jamais il n'y eut » de distinction entre les académiciens, malgré la différence d'état de » ceux qui composent l'Académie. Si son altesse sérénissime en avait » d'autres que celles du respect et de l'amour des gens de lettres , les » académiciens qui ont quelque supériorité d'état sur leurs con- » frères , prétendraient h, des ^distinctions , parviendraient peut-être » 4 en obtenir d'intermédiaires entre les princes du sang et les gens M de lettres. Ceux-ci n'en seraient que plus éloignés du roi , rien ne » pourrait les en consoler ; et l'Académie , jusqu'ici l'objet de Tam* ' » bition des gens de lettres , le serait d^ la douleur de tous ceux qui » les cultivent noblement. L'époque du plus haut degré de gloire de » l'Académie , si les régies subsistent , serait celle de sa dégradation , » si l'op s'écarte des statuts.
» En effet , dans là supposition qu'il n'y eût jamais de distinction » que pour les princes du sang , l'Académie n'en serait pas moins » dégradée de ce qu'elle est aujourd'hui. Elle ne voit personne entre » le roi et elle , que des officiers nommés par le sort. Chaque aca- » démicien n'est , en cette qualité , subordonné qu'à des places où » le sort peut toujours l'élever.
» M. le comte de Clermont est respecté comme un grand prince , 3» et de plus aimé et estimé comme un honnête homme. Il a . trop de )» gloire vraie et penonnelle , ^ur en vouloir une imaginaire. Il n'a »- besoin que de continuer d'être aimé^ voilà l'apanage que le public » seul peut donner , et qui dépend toujours <Vtin. suffrage, libre.
» n n'était pas difficile de prévoir qu'après les transports de joie » que la république des lettres avait fait éclater , l'envie agirait sous »» le masque d'un faux zèle pour le prince.
» Si le czar eût écouté les gens frivoles , il ne se serait pas fait » inscrire sur la liste de l'Académie des sciences , la seule qui convînt » au genre de ses études. Néanmoins ce titre na pas peu servi à in- » téresser à sa renommée la république des lettres.
» Lorsque M. le comte de Clermont fit annoncer son. dessein à
» plusieurs académiciens» leur premier soin fut délai exposer par » écrit la seule prérogative dont leur amour et leur » pour le roi les rendent jaloux.
» Ib eurent la satisfaction d'apprendre que son altesse » approuvait leurs sentimens. Ils ne se persuaderont îanuûs qu% » aient eu tort de compter sur sa parole* Noos osons le dire , ot h » prince ne peut que nous en estimer davantage , nous no lui anrioas » jamais donné nos voix , h nous avions pu supposer que Boas noos » pi'étions à notre dégradation. U est bien étonnant qu'on vicDoe » dans un mémoire établir les droits des princes du saag , eoouBC 9 s il s'agissait de les soutenir dans un congrès de l'Europe ; qu'on » vienne les étaler dans une compsrgnîe dont le devoir est de Us » connattre, de les publier , et de les défendre , s'il en était be- « soin.
;» Les princes sont faits pour des honneurs de tout autre geareque » des distinctions littéraires. Voudrait-on en dépouiller des homoMS » dont elles sont la fortune et l'unique existence ? Les hommes cons- M titués en dignité auraient-ils assez peu d'amoor-propre pour n'être » pas flattés eux-mêmes que le désir de leur être associés en un seul » point soit un objet d'ambition et d'émulation dans la littératore? » L'Académie ne veut point avoir de discussion avec M. le comte de » Glermont , il ne doit pas entrer en jugement avec elle ; flUe obétFait » en gémissant à des orares du roi , mais elle ne verraii plus que son 1» oppresseur danà un prince qu'elle réclame pour juge. EBe l'aime ^ j» eue voudrait lui conserver les mêmes sentimens^ voici œ qa^eUe lui » adresse par ma voix :
» Monseigneur 9 si vous confirmez par votre exemple re^ectahle » et décisif une égalité , qui d'ailleurs n'est que fictive » vous dites à » l'Académie le flus grand honneur qu'elle ait jamais reçu , vous ne » perdez rien de votre rang , et j'ose dire que vous ajoutes ^ vot» » gloire en élevant la nôtre. La chute ou l'élévation , le smrt enfin de » l'Académie est entre vos mains. Si vous ne l'élevez pea jusque » vous , elle tombe aunlessous de ce qu'elle était; nous peidons tout • » et k prince n'acquiert rien qui puisse le consoler de notre douleur. » La verrait-on succéder k une joie si ^orieu^e pour les lettres et » pour vous-niéme ? Ce sont les gens de lettres qui vous sont le phtt » tendrement attachés ; serait-ce d'un prince, leur ami'dès Teifanoe» M qu'elles auraient seules à se plaindre ? Notre profond leqpeei sesa » toujours le même pour vous , nAmseigneor ; mais famonr , qui >» n'est qu'un tribut de la reconnaissance , s'éteindra dans tous les V cœurs qui sont dignes de vous aimer et d'être estimés de voos. »
« Le prince , frappé des observations qu'on vient de lire , ne balança pas k se décider en notre faveur ; il me fit dire qu'il ne tardorut pas 2i venir à l'Académie, et qu'il voulait y «ittrer comme aimpls académicien. '
» Bn effet, quelques jours après il vint à l'assemblée sans s'être fait annoncer, combla de politesses et même de témoignages d'ami i if tous ses nouveaux confrères, ne les nommant jamais autrement, les invita à vivre avec lui , opina très-bien sur les questions qui furent
DU COMTE DE CLERMONT. 6eS
agitées pendant la séance , reçut les jetons de droit de présepce , se trouvant, dit-il , honoré du partage ; et tout se passa à la plus grande satisfaction du prince et de la compagnie* Quand un prince du sang veut bien adopter le titre de confrère , on n'imaginera pas qu*il se trouve quelqu'un d'assez sottement présomptueux pour n'en être pas satisfait. » *
H était important pour les lettres qu'un morceau si précieux de notre histoire ne restât pas ignoré. Duclos , en nous le laissant , a mérité autant notre reconnaissance, que les soins si nobles de MM. de Dangean pour sauver k l'Académie le désagrément et le ridicule d'une
^ classe d'honoraires
VJBT éloge est un tribut , à la vérité bien doux , qu'exige de moi l'amitié dont niilord Maréchal m'a honoré , et la tendre vénération que m'avait inspirée cet homme de mœurs antiques et pures, que les beaux siècles de la probité romaine auraient envié au nôtre ; véritable philosophe, qui pratiqua , sans l'afficher, cette, sagesse que tant d'autres affichent sans la pratiquer ; qui joignit la modestie aux lumières , la simplicité la plus aimable à l'âme la plus élevée , la sévérité pour lui-même à l'indulgence pour les autres ; enfin qui par son caractère , par son esprit , par ses vertus, mérita l'estime , l'amitié, la confiance , je dirais presque le respect d'un grand roi , trop respectable lui-même pour que cette expression puisse l'offenser.
George Keith, maréchal héréditaire itEcossey -pltis connu sous le nom de mflord Maréchal y était de la naissance la plus distinguée ; on le voit assez par le litre qu'il portait , et que sa maison possédait depuis cinq cents ans. Mais loin de se prévaloir de son illustre origine , comme ceux à qui la nature n'a point donné d'autre avantage , personne ne se moquait plus volontiers que lui du prix que la vanité humaine attache si souvent à ce bienfait du hasard. Elle ne sent pas , disait-il, combien ce présent est fdcheux ^ quand on le reçoit en pure perte , et qu'on
■ F'cyez Fcloge de l^abbc de Dangeaa.
* L*aiiKeiir tient les fiiitt qn'il raconte^ dans cet doge , on de milord Marëchal Ininmêpne, qn*il a particulièrement connu , ou de ceux qoî ont t^u le plus intimement arec lai , soit en Espagne , soit en France , soie dans les. États da roi de Prusse. Les notes qui sont à la suite renfermenr quelques, d^ils particaliers , qnî peut -être auraient paru trop longs dans Telogi^
ne sait pas le mettre en valeur. Parmi les trtits «urieax de.solliie qu'il arait recueillis sur ce sujet , il aimait surtout à racoBler celui d*un noble campagnard qu'il avait connu, et qai regardant un gentilhomme commerle plus précieux ouvrage de la dtvmîté, et sa perte comme un des plus grands ikialheurs de ce inonde , définissait la peste , une calamité abominable, pendant laquelk un gentilhomme n est pas sûr de sa vie,
• JLa. reine Anne , qui l'aimait et qui l'estimait , le fit capitaine de ses gardes dans un temps 6ii ce n'était pas encore l'usage en Angleterre, que la naissance et la faveur tinssent lien de mén^ et de service ; usage qui depuis a été al>oli ches cette natîoo , comme il l'était déjà citez les autres. Milord Maréchal fit li guerre sous le célèbre Marlboroug , et se distingua bientôt anx yeux d'un si bon juge , par lé courage et la capacité qu'il montra en plusieurs occasions. Lui seul paraissait l'avoir oublie , car il ne parlait pas plus de ses talens militaires que de sa noblesse (i). Il était si peu occupé de lui , et avait tant de répugnance â en occuper les autres , que ses amis même ne pouvaient lui £ure ouvrir la bouche sur ce qui le regardait personnellement ; et il aurait pu ii cet égard être proposé pour modèle par les marxistes rigides qui ont taùt condamné ce moi, si commun dans la société, si doux pour l'amour-propre de ceux qui se le penneUent , et si importun pour celui des autres. Le silence opiniâtre qu'il gardait sur lui-même laissait ignorer jusqu'à son âge , quoiqu'il fût bien éloigné de cette faiblesse si ordinaire aux vieillards, qui croient tromper la nature en trompant leurs amis sur les années qu'ils n'avouent pas , et qui voudraient , s'il était possible, se dissimuler à eux-mêmes le triste voisinage oti ils sont du terme fatal detoutesJes misères humaines (2).
Milord Maréchal, tout révolté qu'il était de la conduite odieuse et absurde qui avait précipité du trône le roi jésuite (3) et intolérant Jacques II, n'en resta pas moins fidèlement attaché aux intérêts de la déplorable maison des Stuarts ; il ne croyait pas que les fautes du père dussent être punies dans les enfans, et ne pouvait souffrir que leur héritage légitime dévtpt la proie d'une maison étrangère, f^ous êtes, lui disait un partisan de la maison d'Hanovre , moins sévère que la justice suprétne, qm fait expier le péché d'Adam à toute sa postérité. Je le jw, répondit-il ; mais je sais aussi que la justice suprême est ù»ap^té' trahie dans ses décrets, et que la pauvre espèce humaine est aussi peu Jaite pour les imiter que pour les comprendre. Après la mort de la reine Anne , il voulut proclamer dans les r6es de Londres, à la tête des gardes, le frère de cette princesse,» connu depuis sous le triste nom de Prétendant y qu'il n'a pu
changer en celui de RoL Les jacobites louèrent beaucoup son projet; maïs retenus par la peur^ cette ennemie , dit Tacite, des grandes entreprises , ils en restèrent aux éloges. En propo<sant'Ce projet, hasardeux- san» doute, mais décisif, milord Maréchal espérait que le peuple serait entraîné par une entreprise si audacieuse et si imprévue. Il croyait nécessaire de brusquer le succès pour l'obtenir , et désapprouvait beaucoup les moyens faibles et mal concertés qu'on prenait ou qu'on voulait prendre pour restituer à ce prince la couronne de ses pères./
En 1 715, se croyant plus sûr d'être secondé dans son généreux zèle , il fit prendre les armes à l'Ecosse en faveur de ce même prince : mais il ne crut pas que la guerre qui allait se &ire pour lui , dût se faire sans lui ; il lui écrivit qu'un souverain privé de ses Etats devait partager les périls de ceux qui exposaient leur vie pour les lui rendre, et le détermina à quitter sa retraite pour venir se mettre à la tête de son parti. Non content d'avoir armé pour lui ses anciens sujets , il demanda des secours à la France et à l'Espagne. La France fut inutilement sollicitée; elle avait trop besoin de repos après quatorze ans d'une guerre mal* heureu^. L'Espagne , toute épuisée qu'elle était par la même guerre , se montra plus favorable ; elle fit partir pour l'Ecoiise plusieurs vaisseaux et quelques troupes : mais une tempête violente qu'on n'avait pu prévoir , la désunion des chefs, k laquelle il était plus naturel de s'attendre, et leurs fautes accumulées, suite nÀressaire de cette désunion , obligèrent bientôt l'infortuné Prétendant à se rembarquer (4). Milord Maréchal refusa de le suivre. Votre majesté, lui dit^il , va se conserver pour ses amis; je vais part€tger les malheurs de ceux qui lui restent en Ecosse, je les rassemblerai, et je n'en partirai qu'avec eux.
Condamné à perdre la vie par un jugement solennel du parlement d'Angleterre , il perdit au moins toutes ses dignités , qu'il regretta peu , et tous ses biens , qu'il n'aurait pas regrettés davantage, sans le généreux et digne emploi qu'il,- en aurait voulu faire pour soutenir la cause de son roi , et pour aider les malheureut compagnons de sa fidélité et de son zèle. De toutes ses possessions, il ne conserva que le titre de maréchal dEcosse. Pour cet effet4à, écrivait-il à un de ses amis , avec une gaieté qui ne l'abandonna jamais dans la plus mauvaise fortune , je le garderai sous le bon plaisir du roi George qui n'est pas maître dejne Pâter; car j'en jouis , nalui en déplaise, à meilleur droit qu'il ne possède la couronne de la Grande-Bretagne, puisqujB ce titre était celui de mes pères; et si je ne puis V empêcher de signer, comme il fait, George roi , au moins je signerai tou^ jours ^ avec sa permission , le Maréchal d'Ecosse. Il signa en
effet toujours ainsi « surtoul après sa proscrîptioD. espèce de protestation tacite et continuelle contre celai ^"H ' refusait nonv^euiement d'appeler son maître , car je a\ jamais, disait-il^ d^ autre mcâtre que la loi, mais de et d'avouer pour son souverain.
Il erra cinq à 9\x mois y toujours poursuivi et toafoors quiHe, dans les montagnes et les petites îles au nord «le V . sa tête était mise W prix , et lui-même avait assisté paî^KI à cette proclamation , sans se croire un moment en danger m milieu de ses dignes compatriotes. Plein de reconnu iwanry et d'une sorte de respect pour les pauvres paysans cfoi osaient bi donner asile dans leurs cabanes , il leur témoignait ce acntunt^ si noble , en n'oint d'aucun déguisement avec eux , et il avad pris cette courageuse résolution pour se procurer des rende»" vous prompts et faciles avec ses amis, comme lui proscrits d fugitifs. La somme considérable qui devait pajer sa tête ék fait la fortune de celui qui l'aurait livré. Tous eurent le coon^ de loi être fidèles, et lui de ne pas douter qu*ils ne le fiisusl Sa généreuse confiance eut le prix qu'elle méritait; ^Ike ne bi point trompée. Je ne crois pourtant pas , disail-il, éerv aststi bien caché quemihrdBolingbrocke, qui dans mt as sesuqjrages, ne voulant pas être connu, avait recommandé à un Nhgre y sm seul domestique, de dire qu*il était Français; ce Nègre , jalma de mériter par sa discrétion la confiance de son màiire, r^tmt' doit à toutes les questions que lui faisaient les curieux, û est Français, et moi aussi, Cëst ainsi que notre paisible philossphe, au milieu des périls éminens qui menaçaient sa vie, phrissataît sur ces périls même, et sur la difficulté d'y échaj^iier.
En voyant les preuves touchantes d'attachement et de fidélké données à milord Maréchal par sa nation , on ne sera psiat surpris de l'amour^^a'il eut jusqu'à la fin de ses jonrs panr ses braves Ecossais , car il aimait à les nonuner ainsi. H racontait avec une espèce d'enthousiasme- toutes les actions oii ik avaisat eu l'avantage sur les Anglais , e% ne parlait januds de celles os ils avaient été moins heureux , à moins que la grande infériorité de leur nombre n'eût mis leur gloire en sûreté.
Ce n'était pas seulement pour rendre à l'Ecosse son roi légitime , que ce brave citoyen avait pris les armes ; c'était poar dépendre les intérêts de sa patrie , opprimée par TAnglcterrt. En proclamant le Prétendant à Edimbourg , il lui fit jarer de restituer à l'Ecosse ses privilèges , que la reine Anne lai anit enlevés. Sire , lui dit-il, vos sujets seront toujours pr^ à fier leurs vies et leurs biens pour la cause de Votre parce qu^ils vous croient disposé à regarder leurs int^^As
les vôtres. Les droits que vous réclamez sont justes, et ne cesse^ i ront point de Vetre, si vous respectez les leurs.
Dans sa fuite àe rochers en rochers et âe Tillage en riHage , t i\ essaya encore, ntais en vain, de ranimer le parti mourant âe la maison Stnart. Abandonné, pour ainsi dire , du cid et'de l I terre , il se vit enfin obligé de quitter TEcosse , oii îl n'avait a plus k attendre qu'une mort infructueuse pour son pays et pour n son roi« Cependant , toujours soutenu par le courage que lui [I inspirait )a bonté de sa catise, et .ne voulant pets encore, disait -il, désespérer de la justice de Dieu ni dé celle dès hommes, il alla dans une partie de VEmnrpe ^olKciter de nou^ ▼eau , pour le rétablissement de son prince , ces mêmes secours qu'il avait si long-temps et si vainement réclamés. Mais M rtë vît qoe trop bien , ajoutail*il , par le peu de fruit de ses sollicitatkms, que ce roi sans Etats et sans forcer n* avait tien à espérer âe ses augustes confrères.
Ne pouvant plus lui étrcr utile , et se flattant néanmoins ene«M de pouvoir le servir «n jour dans defs drcoastanCes plus he#^ reases , il résvylnt de s'attacher à wot service étranger , pour y cultiver ses taletts militaires, jusqu'ai» moihent oii son souverain on réclamerait l'usage, il entra donc an service d'Espagne^ arec le9ofSci)srs écossais qui livaient été les compagnons de ses danger^ et de ses malheurs. On lui offrit le grade de lieutenanf-géni^raf ; il le reff«« , et ne voulut que ceifti de maréchal-*deM:ampi Une M rare modération étonnia beaucoup , mais édifia encore datan-* tage l'ambîtienT Albéronî , qot de pëuvre cnré de village était devenu ministre tout-pnissant de ce grand royaume. Je supplie le roi, lui dit milord Maréchal , £ attendre , pour me donnet an grade supérieur, que je m'en sois rendu digne et capable (5). Rien ne le surprenait davantage que la confiance téméraire d'un général ignorant, cjui osant comrtiander sans avoir long-* temps appris à obéir, paie son ineptie par ses défaites, toujours présomptueux malgré les manvais succès , et toujours battu iè!ùi en 4tre plus instruit. *
Comme les appointemens militaires de miloi^ Maréchal étaient fort modiques , et surtout mal payés , la cmir d^Espâ^gne n'avait pas l'injustice d'exiger de lui dans son service cette exac-* titude rigoureuse, que deux millions de soldats en Europe vendent k bien pkis bas prix , mais à lacfuelle il n'eât pas voi;ttti s'asaujétir aux conditions même les plus avantageuses. Ami du mouvement par goût et par habitude, il profitait, pour s'y livrer, êe la Kberté qu'on lui laissait, et qu'il aimait bien plus que les richesses. Il habita pendamt quelque temps Avignon , ou il se plaisait beaucoup. N'ayant pas le bonheur d'être catholique , il
temblait nt dtToir pâi chërir d^ préférence une terre cale ; mais comme il était fort accommodant en maâm de religion , et que monteigneur le vice4égat, disait-il y ne le um^ mentait pm sur la sienne, il laissait en paix celle des antre, et n'avait point là-dessus de violence k se faire. Ceox qui croieâ que les originaux di^es de ce nom , les originaux Trais , et an foctices comme il j en a tant, ne se voient qu'en Angleterre, seront surpris d'apprendre que milord Maréchal troavaît ploi d'originaux dans le G>mtât que partout ailleurs; il fallait, sdca Ini , un grand degré de lU>erté civile pour produire les originan, et il lui semblait qu'on jouissait de cette liberté dans Avignoe, à l'exception du seul article sur lequel il n'était pressé ni et parler ni d'écrire.
Le séjour de cette ville lui était cher encore par wt astre motif; il y trouvait le duc d'Ormond , qui s'j était retiré , aprcs avoir été comme lui la victime de son attachement à ses andeos rois. La conformité de leurs sentimens , de leurs malheurs , de lenr caractère , les attirait tous deux l'un vers Tantre , et ks invitait à se rapprocher. Le duc d'Ormond , sous lequel il avait servi en Flandre et en Ecosse , et qui connaissait à ioaé cette âme pure , noble et courageuse , avait pour lui toute la teodresie d'un père , et tout le respect qu'un homme vertueux a pour son semblable.
Milord Maréchal fut aussi très-long-temps à Rome aiqirès da Prétendant , qui lui donna l'ordre de la jarretière , décoratioa dont il n'osait guère se parer qu'à la très-petite cour de ce priaœ; partout ailleurs il lui paraissait peu convenable d'exposer à dei plaisanteries indécentes ce triste présent d'un roi qui n'avait p« l'être. Il faut, dî^ait-il, renoncer, sous peine de ridicule, à ces vains omemens, lorsque celui de qui on les tient n^estpasem état de les faire respecter.
Son amour pour la liberté , et le besoin qu'il avait de le satia- £iire, n'étaient pas la seule raison de ses Klréquens voyages. Souvent ils avaient pour objet des négociations secrètes, teejoiiirs dirigées, quoique sans effet, au bien de la cause qui lui était si chère. Mais plus de trente ans avant sa mort il br4la tous ses papiers , et les détails intéressans de ces négociatioas resteront à jamais inconnus. Il semble qu'il ait voula Ibrccr les amis qui lui survivraient, à garder sur lui, après l'avoir pcrdn, le «silence rigoureux et modeste qu'il s'était Ini-^méme imposé pendant sa vie.
Au milieu de tontes $ei courses , son go&t pour l'EIspagne ff ramenait toujours ; il en aimait le beau climat , et surtoof en chérissait le peuple. Il qui il trouvait un caractère de noUesst
et de frmnchiM d'autant plus fait pour lai plaire, que ce caractère ^tait le sien ; il pardonnait aux Espagnols , en iaTeur de ces rares qualités , le crédit qu'ils accordaient aux prêtres et aux moines , l'inquisition sous laquelle ils gémissaient , et cette déplorable superstition qui en est la suite malheureuse. Il était surtout plein de reconnaissance du zële qu'ils avaient marqué pour le Prétendant, quoique ce lële n'eût été ni bien entendu, ni bien conduit , ni bien utile. Enfin son goût pour cette nation était si décidé , qu'il en préférait même la cuisine à la nôtre , trop justement célèbre dans toute l'Europe, pour que le jugement d'un si faible connaisseur puisse blesser notre amour-propre , et alarmer nos prétentions sur ce grave et important avantage.
Lorsque l'Espagne fit la guerre à l'empereur en 1733 , milor^ Maréchal désira d'être employé. Sa Majesté catholique le refusa d'abord , ne voulant que des catholiques comme elle dans les troupes destinées à cette guerre , qui n'était pourtant pas une croisade. Mais ce prince, scrupuleusement religieux, et de la conscience la plus timorée , craignait sans doute qu'en permet* tant k un hérétique de se faire tuer à son service , cette grâce , jusqu'alors inoute dans ses Etats , ne devînt pour l'hérétique la cause, au moins occasionelle , de sa damnation. Sire, lui dit milord Maréchal , s*il ne m'est permis de servir Vetre Majesté
Îjrw'ad honores , \e vous prie de m^ accorder ma retraite» Il obtint 'emploi qu'il demandait, et son zèle l'emporta sur les scrupules du monarque , qui se dispensa de consulter son confesseur sur ce cas de conscience , comme il faisait sur tous les autres. La pieuse et orthodoxe délicatesse qui faisait tant appréhender à Philippe y d'employer dans cette guerre milord Maréchal , dut lui paraître d'autant plus étrange, que l'année précédente il avait été nommé par ce même roi pour servir comme officiergénéral dans une expédition contre les Maures. Mais peut-être la cour d'Espagne était-elle persuadée qu'un chrétien, orthodoxe ou non , qui périt dans une guerre contre les infidèles , obtient , s'il est nécessaire, le pardon de ses erreurs, en acquérant la palme du martyre.
Quoi qu'il en soit , celte guerre contre l'Empereur , qui fut très-courte y étant finie , milord Maréchal vivait tranquille et heureux dans le royaume de Valence, oit il trouvait, disait-il , de bons amis-, à commencer par le soleil^ lorsqu'il apprit que son frère le maréchal Keith , qui était entré au service de la Russie, avait été dangereusement blessé au siège d'Octakow. Il vola
au secours de ce frère qu'il aimait tendrement, fit plus de mille lieues pour l'aller chercher , le trouva disputant aux chirurgiens
l'amputation de sa cuisse, lui sauva cette amputation , l'amena
6gs KLOGE
à Paris , d« là ii Bftffège dont les eaax le goémtmt, et repartit eniuite pour ta okère E^ptgae.
En 1744 y 1* Franee , alora en guerre avec TAngleterre , lesta de nouveau de faire passer en Ecosse le Prétendant , représenté par le prince Edouard son fib (6) , entreprise que cette pnisianc# abandoiina bientôt , faute de moyens suffisans pour j réussir (7). Ce prince , réduit à son courage pour unique ressonece y dit à nuilord Maréckal en l'embrassant x Je n'ai besoin qtm de VMie lev/, je veux aller vaincre ou périr atfec mes Jidèles Ecossais^ f^oiéà ) lui répondit le l^aréchal , le oaurctge que nous attendons de notre roi, et que nous ne sommes pas surpris de nxnm^er en vous, mais vous ne devez pas en faire un usage inutHe à voirm cause 9 et dont l'unique effet serait de sacrifier vos amis à vos ennemis. Le jeune béros, car il rétaît alors, persistant dans son projet malgré ces remontrances, ké bien^ parions j lui dis milord ; mais au moment oà nous débarquerons, je me croirai obligé de déclarer à vos sujets, en leur recommandant votre personne, que nous ne sommes vous ei ntoi que deux brauee ax^enturiers qui venons seuls et sans secours : ile^ se gardenmt bien, s'ils veulent m'en croire , défaire le moindre mouvemmit en votre fa^^eur; ce serait vous perdre et se perdre euj>mémes ^ ils ne vous doivent leur sang et leur vie que lorsqu'il» pourromà au moûts en espérer quelque succès pour vous. Le prince parai enfin se rendre k de si sages représentations ; mais peu de temps après il partit seul et secrètement , sans avoir ni consulté ni pré*» venu le sage et fidèle sujet qui les lui avait £sites. Son voyage ent le triste succès que personne n'ignore , et que milord MaréduJ avait prédit. Cependant à peine eut-îl appris le départr de son roi , qu'il voulut le suivre , et même lui amener qudques troo^ pes que la France promettait encore. Mais il s'aperçut bienl^ que, soit maladresse, soit perfidie, le Prétendant était mai servi par ses agens à la cour de Versailles, tls faisaient k cette cour un exposé fisux , et par conséquent dangereux , des forces que le parti de ce prince avait en Ecosse et en Angleterre; milord Marécbal réduisit ces forces prétendues k ce qu'elles étaiesl réellement; il se croyait obligé à cette déclaration^ tant par amour pour la vérité, qu'il préférait k son roi même, que pour ne pas abuser en pure perte des secours de> la France ; car il aimait mieui en être tout<-à-fait privé , que de voir cette puis* sance , trompée par des rapports infidèles , n'envoyer à son allié qu'un corps de troupes insuffisant , et sacrifier ainsi inutilement ses propres soldats* Sa noble et courageuse sincérité, eut un effet qai l'affligea plus encore que Je peu de talent ou de probilédes ministres de son prince; il apprit qu'on lui avait rendu de pia«<»
DE MILORD MARÉCHAL. SgS
T«is offices àtiprës de celai qu'il tenratl atec tant éé aele. Le îeoite ÉdocMird « presque aussi entotiré de flatteurs et de fourbes que s'il eût ëte roi » avait pi4s contre son plus fidèle serviteur des sentimeos de défiance , dont les princes imalhenreiÉl ne soAt que tropu susceptibles» Miiord Maréchal crut àveo raison qu'en sujet qui s'immole pour son JM>nYerain , mérite au moins son estime et sa cimfiance ; il prit avec doulenr le parti de vivre dé^ sormais pour lui seul , résolution d'autant plus pénible à son coBur j que depuis long^temps ses infirmités la lui conseillaient en vain 2 mais il lui parut trop cruel de perdre k la fois sa vie et ses services. H écrivit donc au Prétendant, qu'obligé par son âge et par sa santé de renoncer au métier de la guerre > il n'avait plus désormais que des vœux à faire pour lui , quoique son respect et ses sentimens fussent toujours les mêmes : et conune il n'avait servi d'autres rois que pour l'amour de celui qu'il an^ rait désiré de voir le sien , il quitta en même temps le service d'Espagne, et dit un triste adieu h ce pays qu'il aimait tant^ pour aller s'établir à Venise.
Quand un principe si louable ne l'eût pas fait renoncer k cette cour ) il aurait été forcé de prendre ce parti par les Hauteurs d'un ministre , qui avkiit succédé en Espagne au pouvoir d'Albé* Toni ; car ce malheureux pa js était condamné depuis ]ong*teiiips k être gouVemé par tout autre que par son roi. Milofd Maréchal n'était Dut , ni par sa naissance pour essayer ces hâutenrâ^ ni par son caractère pour les souffrir. A la modestie quâ lui était naturelle , il joignait comme toutes les âmes Inmnêtes > cette noUe fierté qui repousse l'alnrogance , et ne s'en laisse pas op^ primer.
Il vécut à Venise dans une médiocrité que tout autre attrait appelée indigence , mais qui ne Tempécha pas d'obtenir de ces sages républicains toute la considération que méritaient ses ver-^ lus. Le roi George pouvait bien l'empêcher d'être riche , mais non pas d'être estimé de tous ceux qui l'approchaient.
Sa situation n'avait point altéré la paix et la sérénité de son âme« Les lettres qu'il Privait de Venise à ses amis, étai^it assaisonnées de la plaisanterie la plus philosophique. Il s^égajalt dans ces lettres sur tout ce qn^ prêtait aux ridicules danosle grave pays qu'il habitait; il s'amusa surtout assez lon^etnps de l'his^ toire ûmentable d'on capucin, qui^ pour entrer dans l'ordre séra- •phique, avait abdiqué la place de doge, et mourut de chagrin de n'avoir pas été élu gardien de son couvent ; semblable eu son iBalheor an fameux père Ange de Joyeuse, qui, devenu anssi capucin après avoir été hioréchal de France , ne pot , dit-on , survivre au désespoir de n^avoir pas été provincial de son ordre.
694 éloge;
' Le gênerai Keith , - aussi attaché à son âigne firère <{nH ea était aimé, désirait depuis long-temps de vivre avec loi , na» n'avait pu le résoudre a venir habiter le rigoureux climat delà Russie.. Ce général quitta enfin le service de cette puissanœ poor celui du roi de Prusse ; et milord Maréchal n'eut plus la font de résister aux instantes prières qu'il lui faisait de venir hahiler Berlin. Mon frère, disait-il, s'est éloigné de ses glaces pom" m' attirer vers lui; il est juste que je. ni éloigne aussi de mon J9leil pour T aller trouver, A peine établi dans ce nouveau s^our, il fut connu , et, ce qui en était la suite , estimé et chéri d'an monarque , juste appréciateur des hommes. Ce prince , ipielqat besoin qu'il eût pour lui-même d'une aussi aimable société <pe rétait celle de milord Maréchal , eut le courage de Vea priver pour ne pas laisser %t% talens inutiles , et le nomma son envojé à la cour de France (8). Le roi de Prusse, qui crojait la probité bonne à tout, même aux négociations, oii tant d'autr» rotf moins éclairés que lui l'ont jugée au moins inutile , donnait à •on sage ministre un éloge qui les honorait -également tous deux. Tai tant éprouvé, disait ce monarque, la perfidie, Fin^ratituàe et la méchanceté des hommes, que je serais peut-être ercusa^Ie de ne plus croire à la vertu : le bon milord, c'est amsi qu'il l'appelait toujours, m'a forcé d'y croire encore ; ce sentiment me console , et je lui en ai V obligation,
Milord Maréchal resta quelques années en France , dont il aimait phis le séjour que le métier qu'il y faisait. Il faut, disait^ , pour ce métier^ , une finesse que je n*ai pas , et que je ne wse soucie pas d' avoir ^ £lle lui auiait été d'autant plus nécessaire dans la position où il se trouvait , que la cour d^e France négociait alors secrètement avec celle de Vienne ce traité d'alliance qui a changé, du moins pour quelques années , le système politique de l'Allemagne; qui aurait également étonné Frati^ois I*' et Charles-<^uint , et dont le fruit fut une guerre kmgue et cruelle , inutile à l'Autriche , funeste à la France , profitaMe aux seuls Anglais , et glorieuse au seul roi de Prusse , qui , après favoir soutenue pendant sejpt ans contre la moitié de l'Earâpe , Ti terminée sans perdre un village.
Ce prince , obligé de combattre en même temps l'Aotridie , la Russie , la France ,- la Suède et l'Empire, désirait, malgré tes victoires , une paix aussi nécessaire à ses ennemis qu'à lui , et cherchait pour y parvenir tous les moyens qui pouvaient s'accorder avec les intérêts de sa gloire et de Bt% peuples. Comme i croyait plus aux talens de milord Matéchal que luMu^ate, il l'envoya en Espagne, durant le cours de cette ifuerre , pour «ne négociation dont Tobjet principal était de procurer à rJEurepe
cette paix qu'elle s'obstinait k refuser. Cette nëgociatioii , si digne de réussir , fut traversée par des passions plus fortes que la raison et l'ëquité , mais d'autant plus violentes , que la haine d'une femme pour le roi de Prusse en était le principe. Le chagrin d'avoir échoué dans le bien qu'il voulait faire à tant de nations , dégoàta tout-à-fait milord Maréchal du métier d'ambassadeur ^ coomie autrefiHS Catinat renonça au métier d'avocat pour avoir perdu une cause qui était juste.
Dans l'intervalle de ses deux ambassades , le roi de Prusse lui avait donné le gouvernement de Neufchàtel , qu'iHi'avait point hésité d'accepter, croyant, disait-il , pouvoir se tirer du peu de bien qu'il jr avait à faire dans un si petit emphi. U se trompa , et ce ne fut pas sa faute. Des querelles théologiques s'élevèrent dans ce pays ,/à l'occasion d'un ministre protestant que %es confrères , très-orthodoxes , accusaient xle ne pas l'être , et que le tolérant milord voulait soutenir contre les persécutions qu'ils lui suscitaient. La haine religieuse eut plus de force que ses charitables représentations , et même que l'autorité dont il voulut k regret faire usage , après avoir épuisé les remontrances; et le sage gouverneur éprouva qu'il était encore plus difficile de traiter avec des théologiens qu'avec des rois. Il demanda son rappel et l'obtint. Cependant le roi de Prusse, toujours persuadé que le gouvernement de Neufchàtel convenait parfaitement au caractère •philosophique et paisible de son çsprit , se contenta d'abord de nommer à sa place un vice-gouverneur : mais milord Maréchal lui représenta que les prédicans de cette ville républicaine étaient trop remuans pour le laisser jouir du repos nécessaire è son âge*; qu'il n'était pas possible de les faire vivre en paix; qu'ils cabao» laient sans cesse les uns contre les autres , et tous contre le gouvernement. Le roi se rendit à ses instances; et résolu de garder désormais auprès de lui un homme dont il ne s'était privé qu'à regret , il fit , aux ridicules plaintes de ces prêtres séditieux , une réponse telle qu'ils devaient l'attendre de la part d'un prince philosophe. , qui détestait leur fanatisme et méprisait leurs querelles (9).
Pendant ce temps l'illustre monarque,, allié pour lors de l'Angleterre , profita de cette circonstance pour obtenir du roi George II la réhabilitation de milord Maréchal , dont la proscription subsistait toujours , quoique depuis long-temps elle ne fût plus méritée. Le prétendu coupable était bien loin de demander grâce , et ne savait pas même que le roi de Prusse la sollicitât. L'Angleterre se fit un devoir et un plaisir de donner à son respectable allié cette marque de déférence. Milord Maré^ chai , pour en» recueillir le fruit , fut obligé de faire un vojage
6c)6 ÉI,OGE
en Angleterre et en Ecosse. Arrivé à Loodrts #i» rfirio i^ eitto am&istie , si Ton peut ^ donner ce noni , il fut r^u 4i|^ rot ^ia« gleterre avec toute la distinction que méritaient 9es vertoSf mm courage , et le nom du grand roi son protecteur. Cependasi m* lettres de grâce n'eurent d'abord guère d'autre effet qve ^ mettre sa personne ea sûreté. Il né laissa pas de réel possessions, et gagn^ même quelques procès ooiitre 1( seurs ; mais ces procès y suivant l'usage » n'enricbireat que k justice. Il ne rentra que dans une très-petite partie à^ f es bkas ; te reste , qui était considérable , avajt été dissipé par les déprédations du fisc, pour ne pas dire du ministère. Il céda même . ta retournant à Berlin, le peu de fortune qu'il avait recoovic, pour une rente viagère assez modique , et qu'il pe toncha pai fort exactement , surtout les dernières anuées de sa \ie. Le se«l avantage qu'il recueillit de son rétablissement , fut la succe«âoB d'un pair d'Ecosse dont il était ^héritier. Cette successioB, «pu lai donnait environ trente mille livres de revenu , le mil à portée de satisfaire pendant sa vie et après sa mort ses inclina tioiu bien* faisantes, depuis long-temps contrariées par le dél^brexoeot de sa fortune. Quant à ses dignités, on ne parla point de les lui rem^ dre, et il se soucia peu de les recouvrer. Il n'en avait besoin « nî pour luH-méme , dent le mérite était au-dessus de&ûlTW , uipouT des héritiers qu'il n'avait jamais songé a se doi^ner.
Touché cependant de l'intérêt vif et tendre que lui aTaie^l montré dans cette occasion ses compatriotes (lo), et du détir qu'ils témoignaient de le revoir, il voulut aller finir aes joun avec eux , et demanda son congé au roi de Prusse, qui pcrdaA avec peine un homme tel que lui. 4'étais alors à BerUu, et )< ftis témoin des adieux du grand prince et du vertueui^ milûrd. Tous deux s'embrassèrent les larmes aux jeu^ : Sot^yen^Ze lai dit le roi^ H vous ne vous plaisez pas en. Ecosse , que a\^ez ici un ami à qui vous manquerez toujours , et (hnè v<N4< ferez cesser les regrets quand vous le voudrez.
Ce même prince lui écrivait après son départ ; Si j'étais unejmi^ sance maritime, j'irais vous enlever à l'Ecosse : mais je t^pmù^ mon cher milord, vous tendre que les bras de famiités v^aer viwv auprès d'elle et vous jeter dans son sein*
Les souhaits du monarque furent bientôt remplis* Milord Maréchal , plus que septuagénaire , ne trouva en Ecosse qu'oa climat trop rude pour sa santé , et point d'amis , car à cet %t on n'en fait plus , et il en avait besoin. Les jacoj^ites d'aiUenrssc rassemblaient autour de lui ; et tout éloigné qu'il était de &op* l>oser ji leur zèle , il, se crut obligé de ne plus faire cau&e casamune avec eux^ depuis qu'il avait obtenu, ou plutôt accepté sa
DE MILO&D MARÉCHAL. fH)7
reblibiUUtiati. D*atlItor6 ce pkitriote vertaeux , plus liomine ea* icore que jaoobitey éUit témoia avec douleur de la vie peu digne d'un roi , que le Prétendant m^iait dans sa retraite ; il se rappe* luit surtout, en|;émis$ant, le peu d'intérêt qu'avait mairqué ce prince aux citoyena naalbeureux qui avaient enduré pour lui la xQort et les supplices (ii). Notre sage et digne philosophe jugea qu'il n'était ni juste , ni raisonnable de s'immoler en pure perte à U cause d'un souverain détrôné , qui mettait si peu de prix au dévouement généreux de ses peuples , et qui par là ne s'en montrait pas assez digne. Il s'imposa donc sur ce triste sujet le rigoureux silence que lui ordonnait sa délicatesse. Mais un tel silence , au milieu d'une nation qui cherchait sans cesse à le lui (aire rompre , et qui peut-être n'en désespérait pas , était trop pénible à une âme comme la sienne : il résolut de retourner chea le prince qui désirait tant de le revoir, chez un souverain dont il pouvait parler librement, sans avoir à craindre d'ofifenser jamais, ni l'auslère vérité, ni la majesté royale , et sana déguiser des sentimens que toute l'Europe partageait avec lui.
Le roi de Prusse lui fit bâtir dans le fiiuix>urg de Postdam une maison agréable et <iommode , d'oii il pouvait aller par le jardin Sans^ouci. Il avait la liberté de venir tous les jours diner avec le monarque , ou de rester chez lui s'il s'y trouvait mieux. Quand il prévenait le roi qu'il viendrait lui faire sa cour, Fré^ dénc l'attendait pour ae mettre à table , avait soin de lui donneice qui était le plus à son ifoùt , et l'envoyait se reposer ensuite dans «n appartement du château qu'il lui avait toujours cour serve.
Aussi milord Maréchal disait-il de ce prince , dont le palais était pour lui une espèce de couvent, qii il se trouvait trèskenreux i Noire père abbé esi Thomme du monde le plus aisé à vivre, CependaHt , ajoutait-il , si fêtais en Espagne , je ma croirais obligé en c€mscience de h déférer à la samte inquisition , comme co^/q^ble de sortilège. Car s'il ne m'avait pas ensorcelé , peeterai»^ iei% ^ùjene vois que V image du soleÙy pendant qnte je pourrais aller vivre et mourir dans le beau climat de f^alence^
Quand Tâge et las infirmités ne uermirent plua an respectable millard de sortir , Frédéric allait le voir , jouir de sa conversation, et se consoler aupfès de lui des ennuis du trône, d'ao» tattt mnvkX sentis par un souverain, qu'il est plus digne de l'être.
Il sejiait mort efttre les bras du roi , si ce prince n'eAt été oJI>lîgé de partir poujr une guerre qu'il n'a faite que malgré lui , qui l'a rendu si cher à toute TAlleniagne , si intéressant pcwir toute rEuropf» , et qui est peut-être la plus belle époque d'une
Tie déjà si glorieuse. Ce départ abrégea let jours àa senAle cC vertueux milord. II aimait ûndremeut le roi, et n'espërsii pbu de le revoir. La fièvre le prit , et alla toujours en augmentant pendant six semaines avec les plus vives douleurs, qu'il snpporti sans se plaindre. Il se contentait, dans les momens oii il wou&éi le plus y de dire avec douceur à son médecin : Je ne vous de^ mande pas de me faire vivre, car vous ne prétendez pas appor remment m'ôier cinquante ans de mon âge; je vous prie seai^ ment d'abréger, s'Use peut , mes maux ; et il ajoutait quelquefois, mais avec tout le sang-froid d^un sage , qu*i7 se trouverait heureux d-étre né chez les Esquimaux, qui i^ auraient tué sm lieu de le laisser languir. Après tout, continuait-il paisiblement,/e n'cd jamais été malade; il faut bien que j'aie mapmt des misères de Phumanité, et je me soumets à cet arrêt de k nature.
Deux jours avant sa mort, il pna M. Elliot, envoyé d'Angleterre à Berlin, de venir le voir. Je vous ai fait appeler, loi ditil avec sa gaieté ordinaire qu'il conservait encore , parce que je trouve plaisant qu'un ministre du roi George reçoive les demùn soupirs d'un vieux jacobite. D'ailleurs vous iaxtrez pestt^ire quelques commissions à me donnet pour milord CHatam ' ; et comme je compte le voir demaùi ou après, je me chargerai avec plaisir de vos dépêches.
Il ordonna qu'on Tenterrât dans le cimetière , sans la moindre cérémonie, et fixa les frais de son enterrement à environ troii louis de notre monnaie. Je ne veux pas, disait^il , amêmmerà ime pareille misère un argent qui sera mieux employé au seuUt^ gement des pauvres.
Ainsi finit milord Marécbal , en pbilosopbe et en bonune de bien , le 25 mai 1778. Ses domestiques le portèrent en pieuraat dans rh^umble et dernière demeure qu'il s'était cboisie.
Jusqu'ici nous n'avons vu en lui que le brave guerrier , le jet fidèle ,' le négociateur vertueux , enfin l'ami d'un grand nofis allons voir l'homme et le sage , plus fait encore pour ialéresser.
Toujours empressé à soulager les malheureux , il éprouvait surtout ce besoin si connu des cœurs senisibles , de consoler pir ses secours la vertu affligée qui soufirait en silence. Une ienuDe qu'il aimait et qu'il respectait , devint veuve d'un lieotraaiitgénéral au service du roi de Prusse ; cet officier lui laissait poar tout héritage deux enfans et des dettes. Milord Maréchal, pwtré de sa situation , et cherchant tous les moyens de l'adoocir sans blesser sa juste dél^catetoe, prit la résolution , quoiq!"!!
' l>t horatiM célèbre cuit mort quinze jonrs auparavant.
DE MILORD MARÉCHAL. 6Qg
B'eAt aaciin goût pour le mariage , d'ëpouser cette veuTe infertnnée ; il lui assurait environ sept mille livres de donaire , dont elle devait jouir étant mariée, comme si elle eût été venve^ Ce douaire précoce, disait-il ^ est ajoutant plus juste , quavec un mari tel que je prétends Vétre , elle doit jouir d* avance de tous les honneurs et prérogatives du veuvage. En effet, non-seulement il n'exigeait d'elle que le simple nom d'époux , mais il eût rejeté toute autre condition ;~et quoique la société de cette femme pût lui promettre un intérieur agréable , il avait stipulé qu'elle ne changerait pas même de demeure, ni lui non plus, tant il craignait de gêner la liberté réciproque de l'un et de l'autre. Il aurait , non pas consommé , mdis contracté cet honnête et singulier mariage, si le roi ne Fen avait dispensé, en acquittant l'especç de dette qu'il s'était imposée par un motif si noble , et que des lors ce grand prince regarda comme la* sienne. Il satisfit les créanciers du mari, et donna à la veuve une pension honnête pour subsister avec sa famille.
. Lorsqn'en présence de milord Maréchal on parlait de quelqu'un qui se trouvait dans la misère et ne méritait pas d'y être , il prenait, sans en rien dire, des mesures efficaces pour lui faire sentir les effets de sa bienfaisance; et ces mesures étaient d'autant plus secrètes, qu'il avait d'abord semblé peu attentif an détail touchant qu'on lui avait fait. Il savait proportionner ses bienfaits à l'état et à la situation de ceux qui les recevaient, et t&chait surtout , autant qu'il était possible , que les malheureux qu'il as* sistait ignorassent la main qui essuyait leurs larmes ; car il sentait vivement , et son cœur le lui avait trop bien appris , combien l'indigence doit être respectée quand elle se trouve jointe à l'élévation des sentimens ; et il craignait surtout d'afiBiger et de flétrir par l'humiliation les âmes honnêtes dont il soulageait l'infortune.
Il avait tant d'ordre dans sa dépense , tant d'éloignement du faste , et une économie si bien entendue , que jamais il ne se trouvait hors d'état de satisfaire aux charités imprévues et pre»-^ santés.^ Les diss^ateurs , écrivait^il à ce sujet , /te sont pas di*gnes if étre^ charitables ^ ce qiiik consument en vaines dépenses, est dérobé aux malheureux , souvent même à leurs créanciers ) leurs aumônes, s'ils en font , sont alors une injustice, ettls n'exercent une vertu qu'aux dépens d'une autre.
Toujours dirigé par le motif ^i louable de savoir exactement ce que sa situation lui permettait de consacrer aux besoins df l'indigence , il donnait ave^ bien plus de plaisir qu'il ne prêtait , car souvent l'expérience lui avait fait connaître qu'il donnait ce qu'il croyait prêter , et qu'il s'en fallait bien qu'en trompant ainsi
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M bienfaisance par une extension forcée , on lui en eàt plvi^obligation. Si la présence d'un bienfmêeur, dîsait^il , cmt qudfÊt^ fois in^joriime , je vais que celle d'un créancier Pesi encore iiwmta^; et sans eiiger-m même espérer la reconnnissjaoe , i Yonlait an moins ^e ceax qu'il obligeait a?ec tant de plasstr, \m pardonnassent ce qu'il faisait ponr eux.
£n prodiguant ses secours à ceux qui en étaient Traimeni lignes, il j joignait le discernement asses rare qui évite m^ec Tiltention^ la plus scrupuleuse de nourrir et de £iVoriser par «ne piété aveugle le vice ou la fainéantise. Il craignait , diaail-â , de ressembler à un philosophe de ses amis , dont la bonté hA se plaignait d'avoir presque toujours été trompée , avec les iatentions les plus pures. Ce philosophe , mécontent de 1*4 humait^e, avait avoué plus d'une fois au sage milord, qa'il dait comme un des plus grands malheurs de la vieillesse , le re> froidissement qu'elle peut apporter à la bienséance , en ncmt apprenant combien d'hommes en sont indignes; il gémissait d'avoir si mal placé sa compassion et ses secours , et se proposait y disaitil , itempla^e^ ses derniers momens à demander pardon ù Ihem du bien qu'il aurait cru faire pendant sa vie.
Plus milord Maréchal était attentif et juste dans la distribntm de ses anmânes, plus il mettait de soin et presque de lendrene dans celles qu'il savait être bien méritées. Dorant plot de ^it ans il a recueilli et nourri dans sa. maison une pauvre femnie dont la misère et la vertu l'avaient sensiblement tonché. Phisievn £ms par jour il demandait: Ma vieille se port^'t^eOe bien? esh elle Contente ? ne'la laisse^ t^^n manquer de rien? ' Il était non*scnlement charitable , mais généreux ; deox qnlités qui ne se trouvent pas toujours ensemble , surtout dans ks âmes plus compatissantes que nobles i qui n'exercent la charité que comme un devoir , et pour qui la libéralité n'est pas oae vertu j parce qu'elle n'est pas un précepte. Mîlord Maréchal a? ait besoin tout à la fois de £iire l'aumÀne aux malheureux , et dei préaens à ses amis ; et presque jamais ils ne sortirent de ^cilai les mains vides. Plusieurs armoires (qu'on nous permette ce détail qui est la peinture de son cœur) étaient remplies de ce qvH votdait donner ; tout y était rangé avec le plus grand ordre , et dans une abondance dont il plaisantait kii-méme d'atztant fim volontiers, qu'elle n'était pas pour loi. Je serais béencmrwemx, ditait-il ,. d'être présent à mœ^ inventaire , et témoin de £e surprise de mes héritiers , quand ils verront tant de choses àustiief au possesseur, et qu'ils ignoreront l'usage auquel je les smmè destinées.
Se$ domestiques étaient sea enfans , et le regardaient comor
]«nr père. Quand «la l'avaient servi quelcpae temps avec fidélité , et qa'iU voulaient aller revoir leur patrie, il leur assurait àts pensions proportionnées k leurs besoins et à là durée de leurs services» Ses bienfait» font vivre encore aujourd'hui plusieurs dl^entre eux qui l'avaient quitté depuis lo»g<-temps , et qui bénis* sent sa mémoire.
Gomme sa bonté pour eux était sans égale , rien n'égalait aussi Wnr attachement et leur lële. Son vienx secrétaire , presque aussi ^gé que lui , n'étant plus en état de lui être utile , était resté k Nenfchàtel , on il subsistait d'une pension que mîlord Maréchal lui avait faite.' H ne put yivre long^mps éloiguéde son c^r Muiltre , c'est le nom qu'il lui donnait dans ses lettres j et revint à Poatdam mourir auprès de lui.
Il prenait indifféremment ses domestiques dans toutes les nations y catholiques on hérétiques , chrétiens on infidèles : il y eut mâme un temps oii pas un de ceux qui le servaient n'était baptisé. Ce n'était point , comme nos Français le pourraient croire, un choix d'affectation , personne n'aurait plus dédaigné que lui «ne siagularité si futile pour un vrai philosophe. Cétail un con» oonrs de circonstances qui lui avait, disait-il, dorme sa petite horde tartare , dortt il s'accommodait assez. Un d'eux, qui venait da Thibet, se disait de la race du grand Lama ; et comme ce grand Lama est le souverain pontife du pajs , milord Marécha) appelait ce domestique som grand aumônier.
Aussi éloigné de vouloir des esclaves que de l'être lui-même de personne, il commençait par rendre aux siens la liberté, et leur procurait ensuite' une éducation convenable à leur état , propre k en faire d'honnêtes gens et des hommes utiles. Il ne les forçait pointa changer de religion , s'abstenait même de leur en parler jamais , et leur laissait sur ce point la Hberté la plus absolue. Mon affaire , disait-il , est qui ils soient heureux et ver^ titeux en ce monde , la leur est de s'arranger pour fautre; et il ajoutait , en faisant l'éloge de ses bons et fidèles Tartares : Je suis très'-content de mes incirconcis ; ils ne me sers^iraient pas mieux t qttimdils auraient thonneur d'être chrétiens.
Le tableau simple et touchant de cet intérieur doux et tranquille, retrace en milord Maréchal un de ces anciens patriarches entourés d'une famille dont ils faisaient le bonheur , et ne vojant autour d'eux que des êtres reconnaissans, dont ils étaient chéris et respectés. Aussi une femme de ses; amis, comme lui slage etbienfaisante, ne l'appelait que le don Abraham; et milord Maréchal, dans les lettres qu'il lui écrivait, signait toujours ce nom , qu'il aimait à tenir et à recevoir d'elle. Une autre amie lui donnait un nom dont il n'était pas moins digne , celui du bon
vieillard de T4}m Jaites , M. Alwortfy ; milord Marédal lin ressen^lait en e£fet par sa bonté indalgenie poor les Tant Jmts, qui^aTecrextérieurdu dérèglement , consenrent dans la foogvt des passions le sentiinent de la verta , et par son éloigneoMad poiir les Blifils, qui cachent sous l'extérieur de la vertu tonte k noirceur du vice, et sous une douceur perfide le mépris des remords.
Parmi ces étrangers venus de Tartarie ou d'aillears à milerj Maréchal j et qu'il appelait sa petite famille , se troaTaît mademoiselle £meté , fille d'un capitaine des janissaires ; elle -ava^ été retirée , encore enfant , des ruines d'Ocsakow à la prise ée cette ville par les Russes , et son frère , le général Keith, la hà avait donnée. Milord Maréchal , qui l'avait élevée avec soin , sentit du goût pour elle , lorsqu'elle fut parvenue à l'âge d'en iospirer. Je suis voire esclave , lui répondit cette jeune personne ; wnais d vous usez de vos droits , voustne mettrez au désespoir. Je vous amecomme le père le plus tendre , meus je ji^aipas d^ autres sot tùnens pour vous • . • • Nepuis^je espérer de vous inspirer jamais celui que j'éprouve? lui dit son respectable maître. Non, répoi»dit-elle avec toute la naïveté de la jeunesse et de la verts. Dèê cet instant milord ne l'aima plus que comme sa filie ; £1 lof fit faire un mariage honnête : et lorsqu'il allait pailir , en i'}44 y pour la guerre d'Ecosse , il lui assura deux mille écus de rente sur les biens qui lui restaient encore dans ce royaume , quoiqu'il n'en eût pas la jouissance. IL savait pourtant que le maréchal Keith , qui vivait encore , et qui n'avait pas été comme loi proscrit et condamné, pouvait rentrer dans ces biens après sa mort; mais il ne douta pas un moment que son legs ne fût acquitté avec scrupule. Ce trait de noblesse et de confiance pronve l'esliiBt que milord Maréchal avait pour son frère , et ce frère la justifia bien. Il fut tué , comme l'on sait , au service du roi de Prusse, et nylord Maréchal , qui lui survécut , écrivait k madame Geoffrin , sa digne et ancienne amie : Mon frère m* a laissé im bd héritage. Il venait de mettre à contribution toute la Bohême, à la tête d'une grande armée, et je lui ai trouvé soixante et dix ducats (i3).
Pendant son séjour à Neufchàtel , il avait connu et goâté le célèbre J. J. Rousseau , qui , obligé de sortir de France , était venu. chercher dans ce pays libre un repos qu'il n'y trouva pas. Forcé bientôt à se séparer de milord Maréchal , il en éprouva les bontés, même après cette séparation (i4)* lf«e philosophe genevoii lui écrivit un jour , qu'il était content de son sort ; mais qai gémissait sur les malheurs dont sa femme était menacée , encM qu'elle vînt à le perdre ; qu'il voudrait seulement lui procurer »
DE MILOKD MARÉCHAI,. 7o3
I par son travail , six cents livres de rente. Milord Maréchal se fit un plaisir de donner à cette lettre le sens que lui suggéraient l'ëleTation et la bonté de son âme : il assura au maii et à la fenune la rente qui manquait à leur bonheur.
La vérité nous oblige de dire, et ce n'est pas sans un regret bien sincère , que le bienfaiteur eut depuis fort à se plaindre de celui qu'il avait si noblement et si promptement obligé. Mais la mort du coupable , et les justes raisons que nous avons eu de nous en plaindre nous-mêmes , nous obligent de tirer le rideA « sur ce détail affligeant , dont les preuves sont malheureusement consignées dans des lettres authentiques (i5). Ces preuves n'ont été connues que depuis la mort de milord Maréchal ; car il gardait toujours le silence sur les torts qu'on avait avec lui : et son cœur indulgent ne lui permit jamais la médisance , ni même la plainte.
Antadt il était réservé à parler des fa utes et des travers d'autrui , autant il aimait à célébrer les belles actions. On les oublie trop tôt , disait-il , étonne les loue pas assez . Il exaltait surtout avec chaleur le courage des Stdnej , des Bameweldt , et desbraves citoyens qui avaient péri sur l'échafaud pour la défense de la liberté de leur pays. Car la haine de l'oppression et du pouvoir arbitraire était lé sentiment qui dominait dans son âme ; et la plupart des livres qu'il avait possédés dans sa jeunesse , portaient l'inscription patriotique : Manus hœc inimica ty-rannis (cette main est l^ennemie des tyrans). Aussi l'extrême douceur.de son caractère l'abandonnait , lorsqu'il entendait raconter quelque action criante d'injastioe onde vexation ; cette Àme, d'ailleurs si prêté k pardonner , s'enflammait alors , et aurait voulu exercer sur les oppresseurs la vengeance que l'humanité réclamait contre eux.
Un autre sentiment, qui ne lui fait pas moins d'honneur , le forçait encore d'oublier quelquefois son indulgence naturelle ; c'était lorsqu'on attaquait en sa présence le grand monarque son bienfaiteur. Il se brouilla avec un homme de lettres , qui , vivant comme lui dans la société intime de ce prince , était le frondeur étemel de toutes ses jetions et de toutes ses paroles^ Je neveux pas y lui dit milord Maréchal , être Vcani, <fun homme qui mange tous les jours à la table du roi, et jr ramasse dujielpcur le ré^ pondre. Il refusa, par la même raison , de voir un officier prussien tres-connu , qui honoré des grâces du monarque , et se croyant apparemment dispensé de la reconnaissance , se per* mettait sur ce grand prince des discours aussi injustes que peu mesurés. Biais ce même officier étant tombé dans la disgrâce du roi, et devenu par-là l'objet infortuné d'un délaissement général,
7o4 ÉLOGE
intlord Maréchal ]e retira chez lui , et k consoh iaàiïùtm oîi il était réduit par ta Cante. M'oublions pas d'ajouter klt[^ d'un prince également supérieur k la satire et aoxélopitf^ cet infortuné proscrit mourut quelque temps après, mm ^ laisser k sa lamîUe , et qne le monarque outragés pris loa^ celte famille innocente et malheureuse (i6).
La f^upart des boiiimes aiment la rie; quelques iin»feipt>^
de la détester pour paraître philosophes. Milord Mtrédul"'
MfR faisait l'honneur ni de l'aimer ni de fa haïr. Un smi, fx"
Ta presque point quitté durant 9e$ démises aonéâ, nmrtït^
VQ plus d'une ùÀa dans une sorte d'affaissement etd'accsbla*^
mortel dont il ne paraissait pas pouvoir se reierer, pdw**
sa in sans faste et sans faiblesse , et pensant, disait-^ ? ^^'
ancîen^ sage , que nous dev(ms quitter la sckne (k '**^^
tranquillement qu'un acteur sort du théâtre, V^^ l'^'^^y^
em mal joué son personnage. Ce sentiment loi était « w*"^'
qu'il retendait en quelque manière jusque sar ^^'^^
il apprenait leur mort , il en paraissait d'abord ai8«p«H>*^
cette froideur apparente avait un motif quen'aoraïc"*?**^
çooné les Ames vulgaires , la sincérité de son attseieiB^r^
eux ; il était y dans ces premiers momens , moini ooespron
heur qu'il avait de les perdre , que du bonhear 1^'^ V**2L
sut d'être SEfiranchis des maun: de l'humanité. ^f^Z^
nioftt après, sentant tous les jour» de plus en plus T'vT 0
■Mmqoaieiit à son bonheur , il exprimait toute îi ^^^^ V^;
regrets, racontait leurs bonnes actions et ^^^^"^ .'^'r^ ^^
par cet hommage de son cceur, il aimait , disait-i^i " Ç^
an moment renaître dans la mémoire des autres ^•^^^'"^^
qtt*éls en étaient déjà presque effacés , et ne wiiffif"
dans la sienne (ï'j), ^ ^
Au naiHen des troubles dont sa vie avait été agit^^ ^^^
(ai. toujours si calme, qu'il assurait n'avoir pâmais cooBt ^^
tmèej ni perdu même un instant de sommeil; •^^^
connaissaient n'hésitaient point k le eroire r car P*''*"**j^
plens d'aversion pour l'ostentation la plus légère. Cette ^'^f^
si désirable et si rare tenait k celle de sa conscience, 0"' JT^
toujours descendre en paix , sans avoir k craindre " ^^.^',1*
miU é ni troublé en présence de ce témoin sévère , <p*
ires craignent d'interroger. - ^k^
Par une suite du sentiment doux et paisible qn*»' *^|f«b
existence physique et morale , sa vie était de ^'^^^^^ ^.^^g^^i
parfaite ; un jour ressemblait à tous le» antres. Aitsn^ ^^
jatnais l'ennui , ce tournent infaillible et cruel èe c^ ^^
savent ni garder leur place , ni en trouver une uieil*'"'''
DE MILOED MARÉCHAL. 7^4
s*jigitant continuellement pour s'éviter , ont le malheur éé $e retrouver toujours. Et comment, disait-il , cairais^je le front ou le courage de m^ ennuyer , ayant sous mes jreux Vexemple rare d*un prince qui ne s'ennuie jamais ? Ce roi , qui ne s'ennuyait point , demandait un jour , en présence de milord Maréchal , à un homme de lettres qu'il honorait de ses bontés, ce que c'était que l'ennui? 5/fv, lui répondit l'homme de lettres, ce n'est ni à vous , ni à milord , ni même à moi qu'il faut faire cette question; mais si Votre Majesté veut faire un petit voyage dans les autres cours de V Europe , elle j- recueillera de bons mé^ moires sur cette maladie , et peut-être en prendra-t^Ue sa part,
Milord Maréchal aimait la lecture; mais il mettait un choix assorti k sa manière de sentir et de penser. Parmi les écrivains de notre nation, Molière, Montaigne et Voltaire étaient ses auteurs favoris ; et il faut avouer que cette petite bibliothèque française fait assez d'honneur à sa philosophie et à son goût (i8)* Don Quichotte en espagnol , en italien l'Arioste, en anglais les poètes comiques , en latin* tous les bons auteurs connus , faisaient encore sesdélices* Il aurait volontiers borné ses lectures à ce petit' nombre de volumes , qu'il relisait sans cesse , et qui avaient pour lui des grâces toujours nouvelles. C^est pour cela que sur la 6n de sa vie il se félicitait en quelque sorte dé la perte de sa mé-» moire. Ten aurai , disait-il , plus de plaisir à relire les dons kwreSf dont je ne me souviens plus (19).
Il plaisantait avec le même sang-froid , dans ses vieux jours p sur l'affaiblissement de son ouïe et de sa vue. Ayant lu dans un ouvrage moderne ^ que les hommes mûrissent et tombent comme les fruits , et que la mort est pour eux le point de maturité par^ faite, il écrivait à un ami : Je crois que je serai bientôt mur; k peu près comme Yespasien , prévoyant sa mort prochaine et son apothéose qui devait la suivre , disait k ses courtisans i Je sens que je dex^iens dieu.
Sa tête, toujours saine et éclairée , jugeait avec la plus équi*table impartialité lés événemens , les hommes et les livres , et ap-» préciait tout à sa juste valeur : Nil admirari ( n'être enthousiaste de rien) était sa devise favorite. Si nous en croyons Horace , c'est la devise des gens heureux ou faits pour l'être '. Aussi milotrd Maréchal le fut-il dans toutes les circonstances de sa vie , dans celles même oii on l'aurait cru le plus à plaindre ; parce que le bonheur tient encore plus au caractère qu'on a reçu de la na-» ture , qu'aux situations oit Ton se trouve placé par la destinée.
' JVil admirari propè res est una, JYumici, SolaquCf quœ possit facere et seruare beatum.
Horàt. tib. I, vpiit, 6.
7o6 'ÉLOGS
Comme il avait beaucoup voyagé , par conséquent beaucoup vu , et surtout observé en philosophe Tespëce humaine , sa conversation était trës-agréable , et semée d'anecdotes intéressiBiK et curieuses. Il aimait à conter ; mais ne contait jamais qn'i propos , avec siq^pUcité , quoiqu'avec finesse , et surtout avec cr bon goût qui écarte les détails inutiles ; recette dont la plupvt des conteurs de profession auraient si grand besoin , pour le bki de ceux qui les écoutent. Ses contes étaient ordinairement sœ répartie délicate et ingénieuse aux sottises qu'il entendait dire. C'était là sa manière de plaisanter ; il avait du talent, et meox assez de goût , pour ce genre de conversation , aussi piquant qae dangereux : mais il en usait toujours avec le ménagement qœ lui prescrivaient à .la fois la finesse de son tact et sa bonté nata* relie ; et surtout il ne se permettait jamais de raillerie que sar ce qui était digne de cette punition légère. Il répétait sonTeot un mot qu'il avait ouï dire à Fontenelle , et qui loi paraissait avec raison devoir inspirer un grand respect pour sa mémme : J'ai cent ans , disait ce philosophe , je suis Français , et je mourrai avec la consolation de n avoir jamais donné le mtmAt ridicule à la plus petite vertu.
Avec la contenance la plus modeste , milord Maréchal avait l'air noble et distingué ; son maintien annonçait a \a Coîs el \a dignité de son âme , et la simplicité de ses moeurs.
Il parlait lentement , même dans sa langue , et s*énonçait ea français avec peine : mais cette peine même et cette lentenr avaient quelque chose d'agréable , par la naïveté originale de sea langage , et par les expressions peu communes qui en résultaient.
On peut se former une idée de son genre d'esprit , et même de sa conversation , par quelques fragmens de ses lettres , où ceux qui l'ont connu croiront l'entendre. Soyez persuadé , écrivail-â de Neufchâtel à un homme de lettres qu'il aimait , de umte Fe^ time que j* ai pour votre douceur, bon sens et esprit , ^ue je me mets pas le premier , selon mon tan/; mais gardez^moi le secret^ je n'oserais pas même Favouer en Suisse.
Il écrivait encore à la même personne , qui lui avait envoyé un livre de philosophie : Tai lu avec un grand plaisir votre vrage ; j'étais content de moi--même , en trouvant que je dais. Je veux user de mon droit de vieillard pour faire des < T avais un précepteur qui avait la vue mcuivaise ; il sepromtenait à Edimbourg avec un €ani qui ne V avait pas meilleure .* ni fm ni l'autre n'avaient jamais vu l'heure à l'horloge tir la gramdt église. Mon précepteur ajrant jeté les yeux sur VégUse , il ^ parut qu'il voyait Vheure , à son grand étonnement ; Vautre, se moquant de lui , regarda aussi l'horloge , et s'écria que certain
nement il voyait l'heure : ils s'informèrent s'il était vrai; il fêtait : les voilà dans la plus grande joie tous deux. Les paus^res gens ne s^ aperçurent pas que leur vue était toujours également faible , mais qu'on avait changé le cadran pour rendre les chiffres plus clairs. Bon soir.
P. S. Je viens de lire le Dictionnaire Philosophique , ouvrage plus plaisant que sage. Il est bon que tout le monde ne soit pas sage. Pangloss.
Une personne distinguée qui désirait d'acheter une principauté dans les Etats du roi de Prusse , pria milord Maréchal de se charger de cette négociation. Je crois , répondit-il , que Grcuiasso lui-même , quand il reviendrait au monde , échouerait s'il vou^ lait avoir une province de ce roi-ci, comme il échoua quand il vint avec toute sa puissance et toute la richesse de l'Orient y pour avoir, de gré ou de force, Bajrardo et Durlindana. Une autre raison nous empêcherait de réussir. Le roi n'est pas obéré ; il vaut mieux s'adressera ceux qui le sont; sa majesté impériale n'est pas bien dans ses affaires ; le duc de W. .... a souvent la bourse vide; sa magmyiçence surpasse ses richesses : j'en pourrais encore nommer d'autres , mais je suis un négociateur discret (20) .
Plus il était tolérant sur la religion , moins il souffrait qu'on voulût troubler ou altérer celle de personne. Il ne permettait guère qu'on traitât cette matière en sa présence , surtout devant les sots, si bien faits pour abuser de tout , soit qu'ils se parent , sans savoir pourquoi , de leur aveugle croyance , soit qu'ils affichent avec la même ineptie leur imbécile incrédulité. Il gardait lui-même sur ce sujet un silence qui lui coûtait peu , et ne le rompait jamais que pour recommander à ses amis de toutes les sectes cette charité mutuelle i le premier de tous les préceptes religieux. Cependant il se laissait aller, ^nais sobrement et rarement , à d'innocentes plaisanteries sur des su|>erstitions absurdes et sans conséquence. Pendant qu'il était à Rome , nn cardinal voulait lui persuader la vérité de je ne sais quel prodige, qui venait d'être opéré sur une femmelette par je ne sais quelle madone. Milord Maréchal se montrait trop incrédule. Pourquoi refusez'^ous de croire à ce miracle , lui dit le cardinal , vous croyez bien à la Trinité ? Il fit à cette ridicule question la réponse que méritait l'indécence du parallèle. Ce mystère, lui ditil , épuise et absorbe toute F étendue de ma foi ; il ne m'en reste pas , à mon grand regret , pour les merveilles que vous débitez ; elles excéderaient la mesure de soumission dont je suis capable , et qui pourrait bien s'évaporer toute entière , si je souffrais qu'on voulût enfler mon sjrmbole du plus léger article.
Une grande dame , très-catholique et très-dévote , qu'il voyait
7o8 ÉLOGE
beaucoup en Espagne , et qui avait pris sa conversatioo iori i cœur , voulut lui persuader de même (a vérité d'on antre mincie qui se pratiquait alors journellement dans le pays. CTétaît ose race d'hommes , qui au moyen d'un charme , bien et dàoMit approuvé par l'inquisition , pour arrêter les incendies , avaiol de père en fils le rare privilège d'entrer dans le feu sana se brnkr. Pour ce prodige-'là , répondit milord Maréchal j je le cratim volontiers , à condition que j'allumerai moi'fnéme le Jeu, eiqm je serai présent à topération d'une si grande merveille. Soe amie , qui ne doutait pas du succès , consentit à la propositioa , et fit même préparer le feu : mais l'homme de Dien qui devait j entrer , déclara qu'il ne s'exposerait jamais k un feu allumé fu un hérétique ; qu'on y avait sûrement mêlé des sortilèges, et qu'il les sentait de loin. L'inquisition l'appuya dans son refus, it
Îensa même se fâcher sérieusement de la proposition que mikii [aréchal avait faite ; elle était bien digne de protéger un pard thaumaturge. Cependant elle voulut bien s'apaiser , en ^vear d'un hérétique si respectable par ses vertus, s'il ne Tétail pas par sa croyance. Elle prit même tapt de confiance en sa probité, qu'elle lui permit de faire venir tous les livras qu'il lui plairait , sous la simple promesse de n'en prêter aucun à des caliioliqnes; il le promit, et tint parole.
Il s'amusait aussi quelquefois aux dépens des ministres de sa propre religion , qui dans leur conduite ou dans leurs discours s'étaient montrés indécens ou ridicules. Il avait connu , disait-il, un pasteur de village, qui ayant quitté sa paroisse pour se &ire marchand de lanternes, fut rencontré dans une foire par nae de ses ouailles , fort étonnée de lui voir débiter cette marchaiidise. Mon enfant ^ lui dit le ministre, je vous ai conié oMttr^mt bien des lanternes ; aujourd'hui je voudrais vous en vendre.
On sera sans doute étonné d'apprendre que , tont prolectanl qu'il était , milord Maréchal jouissait , par donation da Saint- Siège, d'un grand nombre d'indulgepces/^/i^/iiière^ etperpétud}et^ que ses ancêtres catholiques lui avaient laissées, et dont il faisait part à se% amis. Quelque temps avant sa mort , il m'en envoja douze ; je voudrais bien les avoir payées par un honunage plas digne du donateur (21). J'aurai du moins la satisfaction qac m'envieront très-peu de panégyristes , de n'avoir presque pas une ligne qui soit à moi dans le faible monument que je viens de consacrer à la mémoire respectable et chérie de ce philosopW vertueux; milord Maréchal a fourni seul , par ses actions et ptf ses discours, les dîfTérens traits du tableau que je Tiens et tracer; et je pourrais intituler cet écrit: Éloge d'un haowm et ^en , fait par lui-même. L'ami fidèle et vrai auquel, pour
DE ^IILORD MARÉCHAL. 709
dire , il Fa dicté , obtiendra la plus douce récompense de sou zèle , si en attachant ses lecteurs par les faits iutéressads qu'il à racontés , il n'a pas détourné un moment sur lui Tattetition (|u'il â voulu rassembler toute entière sur le digne objet de âes regrets.
NOTES
(i) Un ami du rtspecuble railonl, dans une lettre intéreaMoU ^ii'il nous a écrite à son sujet, et dont nous avons tiré plusieurs des faiu rapportés d«ns son éloge, lut fait une heureuse application de ots vers de PArioste :
Perche Orlando a far t opère virtuose Piu ch a narralCf sempre era pronto, JVe mai fil alcun de suoijatti espresso , Se non quando ehbe i testimoni appresso '.
(a) Si niilord Maréchal se permettait quelquefois de parler de aoai âge, c'était pour s^mnser un moment, en donnant le change à «as amis par le peu d'accord de ses aveux sur ce sujet. Un d'eux assure lui avoir entendu dire qu'il avait vingt*sept ans en 171a , ce qui lui donnerait quatre-vingtrtreîxe ans en 1778, année de sa mort. Un autre prétend qu^ii n^avait que vingt-deux ans en 1716 « cè^fui dimi* Huerait son Age de huit ans. U écrivait à un troisième , en 1764, qu'il avait alors soixante-quinze ans, ce qui ferait quatre-vingtrneuf ans de vie. De toutes ces dates , la plus vraisemblable est la première , qui le fait Agé de quatre-vingt-treiae ans en 1778 ) car il est certain qn'eii 171!! il était premier brigadier de l'armée qtie le duc d'Orhiond com-* mandait en Flandre. Or il paraît assec difficile qu'ayant déjii un grade si distingué^ il eût moins de vingt-sept ans; suivant la seconde date, il n'en aurait eu que dix-neuf, et vingt-trois suivant la troisième. Au reste , milord Maréchal , dans ses variations sur son Age , était bien éloigné, comme nous l'avons dit, de vouloir paraître A st9 amis plus jeune que la nature ne Pavait fait. S'il avait eu la petitesse de chercher & les tromper lA-dessus, il aurait plutôt penché A leur donner l'opinion contraire : car souvent ils l'ont vu, dans ses dernières années, se plaindre de ne pouvoir marcher sans soutien, et en même temps aller chercher, par distraction, d'un pas ferme et rapide, le soutien quMl demandait, et qui ne lui était pas foît nécessaire. GeViétail, peu important pour le public , ne peut avoir quelque intérêt que pour les amis dont nous parlons, aussi n^est^l destiné que pour eux$ mais ils ont été en si grand nombre , que le reste de nos lecteurs nous pardonnera sans doute de nous être arrêtés un moment sur cet objet.
' Toiijonrs prêt ib faire de belles actions , il ne le fut jamats A les raconter , et la R<*nomai^e ue les a sues que par ceux qui en ont c'ti^ les t<fmoîtis.
(3) On sait que le roi d'Angleterre, Jacques II, était en t^'isàt, ainsi que Font été quelques autres souverains, qui nWpasroapdt se dégrader par une si imbécile superstition. Jean m, roi de iW gai, était jésuite, en avait fait les vœux, obéissait au proTioeiil, faisait tous les ans sa retraite , et aVait obtenu dispense du papepocr garder sa couronne. On le voit k Lisbonne sur son tombeaa, h\k en jésuite. Maximilien, duc de Bavière, se fit jésuite, et est nx*^ jésuite. {Foyezïe Longueruana, tome I, page 173.) ^'ous nous crfr rions coupables d'ajouter ce que les réfugiés français ont osé imprii^r â ce sujet contre la mémoire de Louis XTV, et quM faut rejpooss avec indignation.
(4) Dans cette malheureuse guerre d'Ecosse, si funeste aoPr^ dant, milord Maréchal était secondé du duc d'Ormond, qni ar^ commandé en Flaadre les armées de la reine AnnCf et qai,co«Bt lui, était dévoué à là maison de Stuart. Le secours d'Espagne éuil« six mille hommes , avec des armes pour trente mille. D ne put vmB que trob cents hommes j mais ils apportèrent avec eux beiococf d'armes, de munitions, et même un peu d'argent, dont 00 iwii encore plus de besoin. Une armée de montagnards, rassemWeeptf milord Maréchal, proclama roi, dans Edimbourg, le I^rte^W*' sous le nom de Jacques Ili. Mais cette armée était trop ^"^^^ s'opposer à toutes les forces de TAngleterre , et une bat ?«»"• rendit absolument inutile.
Long.temps avant de se mettre à la tête àes Ecowais, ctdans le »«; ment même où le roi George I était monté sur le trôncd^W^^^T lord Maréchal s'était retiré dans sa patrie, et avait abdiqo^ »It* capitaine des gardes, voulant bien, disait -il, garder un roh ■*" pas un usurpateur \ car tel était à ses yeux le nouveau "^^"^^^^^ malgré les droits qu'il prétendait avoir au trône , ayant clé 'PP?^ la nation même à la succession des Stuarts, déclarée vacanj*»" sion délicate , et que la philosophie doit s'interdire, si elle a« déplaire ni aux rois , ni aux peuplei. ^
La vie obscure et triste que le Prétendant vint mener i '^mji. cette guerre malheureuse, et les faibles efforts que ^^^^^^ ^^v^ gleterre ont faits depuis, à diverses reprises, pour le rétablir»^ . pelle un passage curieux de Tacite, qu'on pourrait **'^ . jj^ji quer k ce prince. Il s'agit de Maroboduus, roi des Suèves, ^"'v ji^ par SCS sujets, s'était réfugié chei les Romains : On 8^^^ u^^ torien, Maroboduus à Rauenne; et quand les Sttêt^es nous uit ^^ an Uur montrait cefantême de roi dont o^ Us menaçaiii '*f\'^, dix-huit ans il né sortit point de tJtalie, et il y ^*«^ cbx0^ V amour de la pie lui ayant fait perdre sa gloire *. ^j^
Ce prétendant au trône d'Angleterre, fils du coupable » • reux Jacques II , n'était appelé roi qu'à la seule cour du p>P^'
' lit Maroboduus quidem Ravennœ habitus, si qiutndo .^^^ Sueui, quasi rediturus in regnum ostentabatur ; sed non ^^!^j^ifl0^ duodet^iginti annos, consenuitque multàm imminutd cWnW** i'iVc/i*/i cufndinem.
DE MILOED MARÉCHAL. 7ti
lui devait bien ce futile dédommagement des sacrifices que la maison Siuait avait faits à Téglise romaine; partout ailleurs il n*était connu que sous le nom de chevalier de Saint-Georges. -
(5) Le géoéral Keith, frère de milord Maréchal, ne Tavait pas quitté pendant la guerre d^Ëcosse, et s*embarqua avec lui pour TËspagne. Milord Maréchal, en refusant pour lui-même le titre de lieutenant-général , ne voulut accepter pour son frère que celui de lieutenant-colonel. Le roi d*Espagne lui avait donné et remis à aa disposition des lettres de lieutenans-généraux de ses armées» et de tous les grades inférieurs, avec un plein pouvoir d'en remplir le blanc du nom des personnes dont il ferait choix. U distribua tous ces emplois avant aarriver d^Ecosse en Espagne; et dans cette distribution il se montra si juste, que personne ne fut mécontent^ ce qui fait presque autant Téloge de ses compagnons d'armes que le sien; car il est bien rare de satisfaire les prétentions, quand on se borne à n*étre que inste.
Dans le temps oii il sollicitait des secours pour le Prétendant, il avait passé quelques mois en France , où il s'était fait des amis ; peutêtre , après sa proscription en Ecosse , se serait-il attaché k cette puis^ sauce, s'il ne l'avait trouvée en ce moment trop contraire atu déplorables Stuarts, car elle se liait alors avec la maison dlianovre; et il ne voulait, disait- il , eervir ni cette maison, ni ses ,alliée. Cette alliance, qui en demeura presque au projet, fut très-passagère, et tout rentra bientôt dans Tordre accoutumé , puisqu'il est dans fordre que deux nations puissantes et voisines soient ennemies.
(6) Dans l'expédition de 1744* <I^i °® ^^^ malheureusement qu'en projet, milord Maréchal devait avoir à la fois le bâton de général au nom du roi Jacques III, et des lettres de commandement du roi d'Espagne sur les troupes que cette puissance promettait d^envoyer en Angleterre. Ce dernier titre , qui l'attachait à un service étranger, le mettait à l'abri du prétendu crime de lèse-majesté envers le roi de la Grande-Bretagne ; mais le premier l'exposait à être accusé de haute trahison envers sa patrie. Cependant il ne voulut accepter le titre qui pouvait le mettre en sûreté, qu'en y joignant celui qui le mettait en péril, mais qui était le plus cher à son cœur, et le plus conforme h son courage*
Le chevalier de Saint-Georges, que ses partisans d'Ecosse avaient appelé roif et au nom duquel devait commander milord Maréchal , était, comme on Ta vu, retiré à Rome depub environ trente années: ce ne fut pas ce prince qui vint se mettre k la tête des Ecossais, quoiqu'il n'eût que cinquante-quatre ans ; il leur envoya à sa place son fils aîné, qui se comporta dans cette guerre avec beaucoup de courage, et qui depuis a vécu plus infortuné et plus ignoré que son père. On sait que son frère, le cardinal d'Yorck, ne pouvant espérer de se faire roi, s'est fait prêtre, et a renoncé pour la pourpre romaine k 9es prétentions au trône britannique.
(7) Les circonstances de cette expédition, ou plutôt de cette mal-
712 NOTES SÎÎR L'ÉLOGE
licureuse entreprise, icHit As«ea ourietiset et aMea peu cantma poor mériter ici quelque détail. L'armée française qui devait parler kPtétendant en Ecosse, était à la rade de Dimkerque, et presque to«l-^ fait embarquée, lorsqu'une tempête la fit échouer sur les dunss. U France^ qui n'avait que quatre vaisseaux de ligne, était persuadée qae i;elle d'Angleterre ne serait pas asses tdt prête pour s'opposer 4 b descente { elle ne l'était que trop, et nous attendait à reDaboa^on de la Tamise, forte de seise vairaeattx et de plusieurs frégates. VBiéBsà Maréchal on était instruit par un vieux marin français « qui, inooti sur un petit esquif, allait nuit et jour k la découverte par ses ordres. Le ministre de Franoe fut averti que les Angiais étaient ea état et s'opposer à nos faibles efforts , et de les rendre inutiles ; maiis se fiiat anx avis trop peu fidèles qu'il croyait avoir d'ailleursy il répoaditf q|i9 Mns doute une terreur panique aifeUt fait prendre la fl^ite mmrthanà» des Indôê pour cfille de Portemoath, Gepéndatit l'état de la iolli anglaise, envoyé k ce ministre par milord Maréchal , était appuyé da détail le plus convaincant. On y spécifiait le nom de diaque narâe, cahii du capitaine, la force de l'équipage; et pour répondre au prétendu titre d^ flotte marchande , on ajoutait k chacun de ces vaisseaux, sous le titre de marchandise, le nombre des pièces de camm dpnt il était armé. Le ministre rendit enfin justice k eette /«mrarqa^ a tait cru panique^ et se vit forcé de renoncer k un projet aam' mal exécuté que mal conçu. Le seul fruit de cette tsotative fut d'oMigsr l'Angleterre k rappeler de Flandre une partie de ses troupes, ce q«\ donna au maréchal de Saxii le moyen de prendre Brux^es a« naliee de lliiver. La Flandre fut soumise, mais l'Angleterre fut sauvée; et si les armes fîrançaises se vengèrent avec gloire, le Prétendant ne se trouva pas mieux de oe succès, qui n'était pas pour lui.
(8) Le roi de Prusse avait décoré, milord Maréchal du cordon de 1 aigle noir, qu'il porta , comme on peut le penser, de préférence a l'ordre du Prétendant. Quelque peu sensible qu'il fût aux dignités de ce monde , il ne pouvait qu'être touché d'une marque d'honneur, qui à la cour de ce prince n'est pas, comme dans plusieurs autres, une simple récompense de courtisan j mais il croyait en même temps poaroirse permettre de plaisanter quelquefois avec ses amis, sur l'excessive multiplication de ces rubans de toutes les couleurs, c'était son expression, qu'on rencontre aujourd'hui k chaque pas d*un bout de fEarppe k Fautre. Cest^ disait-il, une marchandise que l'adresse des rois et la vanité des sujets a fort adialandée, mais dont l'abondance a Jait baisser le prix. Il observait en philosophe', tantôt les motifs asjex étranges qui avaient fait instituer quelques uns de ces ordres , par exemple, l'origine très-peu respectable, quoique très-galante , des ordres de la Jarretière et de la Toison d\)r , tantôt les noms bixanvs donnés k quelques autres, VéUphant, le bain. Veto île polaire^ etc. On sait ce qu'un ambassadeur de Danemarck k la cour de France disait à un chevalier de l'oidre ; Le saint Esprit du roi mon maître est uo éléphant.
(g) U s'agissait, dans cette violente querelle tbéologique, d'un tm-
DE MILORD MARÉCHAL. :i3
TiÎBtre notumé Petit-Pierre qai, soit pemMsion, soit désir de faire parler de lut) arait prêché publlqutmeiit dans sa paroisse contre Té* temltc des peines de Fenfer^ hérésie intolérable daAs l'église calholique^ mais trè^-pardonnable dans celle des protestans, qui presque tous aujourd'hui rejettent cette effrayante éternité. Les pasteurs de Neufchàtel, attachés encore à l'ancienne doctrine, ou voulant seulement le paraître , osèrent déclarer au roi de Prusse, suivant le style ordinaire 9 que leur conscience ne leur permettait piu de souffrir lliérétîque Petit-Pierre au milieu d'eux, malgré la protection dont ce grand prince rhouorait. Le roi répondit , que puisqu'ils apaient si fort à cœur d'être damnés éternellement , iljr donnait volontiers les mains , et troupoit très-bon que le diable ne^s^ en fit faute.
Ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de savoir , ce qui est au fond très-peu important, quelle est la croyanqfe actuelle des ministres réformés sur l'éternité des peines de l'enfer, peuvent avoir recours au catéchisme tout récemment imprimé à Genève, par M. Yemes, savant pasteur de cette ville. Ib concluront de cette lecture, que le docteur Petit-Pierre n'aurait pas dû être jugé si rigoureusement , ou du moins ne le serait pas aujourd'hui. Ils verront aussi dans ce mémti 'catéchisme la manière de penser des protestans de nos jours , sur la divinité du Verbe, la Trinité, le Saint-Esprit, l'Incarnation^ etc. L'auteur de l'article Genève y dans TËncyelopédie , avait annoncé, il y a plus de vingt ans, combien le symbole des pasteurs genevois était devenu court sur ces différens articles. Il essuya pour lors , \ cette occasion, beaucoup d'injures, auxquelles, suivant son usage, il ne répondit pas un seul mot; Bientôt les ministres eux-mêmes ont pris soin de le justifier par ledrs propres écrits. Le célèbre J. - J. Rousseau , trèsH;ontent, il y a vingt années, de sa patrie et de ses pasteurs, les avait charitablement défendus sur les prétendues imputations de l'article Genèpe, Mécontent depuis de cette même patrie et de ces jnémes pasteurs, il n'a pas hésité II confirmer, avec la plus grande force, tout ce qu'il avait si hautement attaqué dans cet article. Ecrivains honnêtes, qui ne laissez pas aller votre plume au gré de vos intérêts ou de vos passions , n'oubliez jamais ce met d'un ancien sage : Dis la vérité , souffre les injures , et prends patience ; tâê ou tard la vérité te fera Justice,
(lo) Dans le voyage que milord Maréchal fit en Ecosse, pour recueillir les Oufts de sa réhabilitation 4 ses compatriotes eurent une occasion bien touchante de lui faire connaître l'amout et la vénération qu'ils avaient pour lui. En conséquence de sa proscription , presque toutes ses terres avaient été vendues par le fisc. L'acquéreur fit une faillite considérable , et ses créanciers firent revendre les mêmes terres peu après l'arrivée de milord Maréchal. Il ne se présenta aUx enchères que des étrangers. Les députés de la nation supplièrent milord d'y paraître ; il les remercia et les refusa. Tous ensemble lui dirent, sans vouloir écouter ses représentations : Nous ne vous demandons que votre procuration pour par(^ttre à votre place f vous ne pouvez, pas nous la refuser, ii vous avez pour nous quelque estime. La procura-
7i4 NOTES SUR L'ÉLOGE
tion était toute dressée ^ milord Maréchal la signa , ses biens lui farsM adjugés et payés. On lui en apporta tous les actes , mais il mit à son acceptation la condition expresse , que jusqu^à parfait paiement » ks revenus seraient touchés par ceux qui avaient faitTayance des soBunes auxquelles ces biens s'étaient montés.
U quitta ses compatriotes les larmes aux yeux» ponr retourner auprès du prince dont les bontés si multipliée rattachaient de plas en plus k sa personne; mais il ne pouvait l'aller retrouver sans passer sar les terres des puissances qui étaient en guerre avec lui ; et malgré la considération personnelle que milord Maréchal s'était acquise , aiaJgré les amis qu'il avait dans les différentes cours de ces puissances, 3 ne put jamais obtenir le passe-port dont il avait besoin : tant le noa seul de Frédéric, et de tout ce qui lui appartenait, épouvantait escore , malgré les malhefirs que ce prince avait essuyés. Milord Maréchal fut obligé d'attendre , pour le revoir, que les préliminaires de paix eussent rendu les passages libres.
(il) Tout Paris a été témoin en 1747 , que dans le même temps ou les malheureux partisans du prince Edouard étaient livrés au si^ plice en Angleterre, lorsqu'on recevait à chaque courrier la noave&e de quelque tête coupée pour sa cause, il se montrait tons les jouis aux promenades et aux spectacles. La nation française était d*auisnt plus affligée de l'y voir, qu'ayant d'abord admiré son courage, Me avait pris à sa personne et à ses malheurs le plus vif intérêt. On assure qU^un véritable ami de ce prince ne lui laissa pas ignorer VopinioB publique sur son affligeante apathie pour tant de sujets fidèles et infortunés; Nous n'osons rapporter la réponse qu'on lui attribue ; nous ne voulons pas même la croire.
(i!2) Outre mademoiselle Emeté , le général Keith avait donné k son frère un Tartare nommé Ibrahim, et un jeune Calmouk nommé Stepan , qu'il avait pris à la guerre. Milord Maréchal donna de son cèté au général Kcith un jeune Nègre qu'il tenait du comte Daydîe son aaii et son compagnon d'armes au service d'Espagne. Il assura cinq cents livres de rente à Ibrahim et à Stepan ; il en donna autant ao jeune Nègre , qu'il retrouva après la mort du général Keith, et qui, pendant toutes les campagnes de son maître, l'avait fidèlement servi, partageant avec courage ses fatigues et ses dangers.
La bonté de mUord Maréchal s'étendait sur les animaux aussi bien que sur les hommes j il ne la refusait qu'aux insectes nuisibles. H ne voulait pas que les animaux qui habitaient sa maison fussent plos esclaves que ses domestiques ; Liberté ^ liberté, était son cri général pour tout ce qui respire.
En exerçant sa bienfaisance , il aimait à converser avec ceux qui en étaient l'objet , de quelque état qu'ils fussent , et leur montrait cette douce familiarité , plus chère au peuple que la hîenfaisanor même. Un de ces pauvres étrangers qui vont de campagne en campagne vendre leurs marchandises , lui présenta un jour sa boutique > milord Maréchal Tacheta toute entière et lui donna un louis de plus.
Le bon étranger revint le trouver deux ans après , les larmes aux yeux , disant que sa charité lui avait porté bonheur , et procuré le moyen d^acheter d^autres marchandises qui Tavaient mis à son aise ; il pria son bienfaiteur de recevoir , comme une marque signalée de sa reconnaissance , un présent à peu près semblable à la rave qu'un paysan avait donnée a Louis XI. Milord Maréchal le lemercia de son souvenir et de ison présent, et invita ses amis à-diner , pour leur faire partager, disait-il , un des plus beaux dons qu'il eût reçus , et un de ceux dont il perdrait le moins la mémoire.
(i5) Tous ceux dont le maréchal Kelth a été connu en parlent nonseulement comme d^un des plus braves et des plus habiles ofTicIers que le roi de Prusse eût k son service , mais comme d'un militaire aimable par les agrémens de son esprit et de son commerce, et surtout comme d'un héros philosophe. C'est à ce dernier titre que le roi de Prusse lui adressa l'épître intéressante et curieuse qu'on peut lire dans les œuvres de ce prince. C'était lui qui , voyant dans la guerre de 1756 les cruautés et les dévastations exercées par des hojnmes qui portent le nom de chrétiens , disait au roi de Prusse : Il faut avouer , Sire , que ces chrétiens sont une grande canaille. U périt le i4 octobre 1758 , k cette fameuse surprise de Hotkircken , si malheureuse pour Frédéric, et dont les suites furent eu même temps si honorables pour lui , puisque ce prince , surpris deux heures avant le jour , forcé d*abandonner son^ camp , ses tentes , son artillerie ^ ses munitions , réduit enfin, & une armée qui n'avait plus pour défense que des baïonnettes , en imposa aux ennemis par la contenance la plus fière , à une demi-lieue du champ de bataille , et les empêcha de profiter de leur victoire. On ne sera peut-être pas fôché de lire ce que milord Maréchal écrivait à un ami pour justifier ce grand prince de cette désastreuse aventure. Dans cette dernière affaire , ou une aile de son armée a été surprise , je ne puis douter que la faute ne soit venue de celui qui commandait à cette aiie , et non pas du roi , qui par ses lettres me faisait voir qu'il n* et ait nullement dans une sécurité qui pût donner occasion à une surprise. Il m'écrit du 4 octobre : Jusqu'il ce que la neige tombe , j'ai à danser sur la corde. Foilà comme il regarde le métier de général d'armée. Il ajoute : Vous parlez , mon cher mUord , bien à votre aise ; vous ne savez pas toutes les peines , tous les soins que je suis forcé de prendre pour conduire une machines si compliquée , et où le moindre accident peut tout faire manquer. Il me faisait entendre qu'il aurait donné la moitié de sa gloire pour un peu de repos.
Qu'on nous permette ici , non pour l'apologie , mais pour la gloire de Frédéric , d'entrer dtfns quelques détails sur la cause at sur les suites du revers qu'il éprouva 'dans cette circonstance. Il savait trèsbien que ce camp d'Hotkircken , où II se trouvait p^r nécessité, n'était pas tenable ; il comptait le quitter dès le i3, veille de la bataille : mab II fut forcé d'y rester un jour de plus , pour attendre le pain nécessaire à son armée , et qui, malgré ses ordres , tarda vingt -quatre heures entières. Il avait pris toutes les mesures que la situ^ion per-
7i6 NOTES StIR L*ÉLOGE
incitait , pottr ne pas être attaqué à TimpreTiSte : mais les méreê qvCW donna ne furent point exécutés , comme ils n« Tont pRac^ar jamais été dans les occasions où la fortune n*d pas favorisé ses armes. Le maréchal Keith , qui connaissait comtne le roi tous les désavantages de ce camp , et qui était bien sûr de ne rien apprendre li^esios i ce prince , lui disait la veille de Paffaire : Convenez , Sire , que ti le$ généraux autrichiens nous laissent tranquilles dans le camp qme jt#st ocetqfons , ils méritent d'être pendus. Le roi sourit , et ne s^âtteDdait pas , non plus que son digne général , au malheur qull allatt aveir de le perdre.
Mais ce qui fait le plus grand honneur au courage et ao coap d^œil de ce monarque , c^est qu^une heure après la perte de Li bataiUe, une personne qu'il honorait de sa confiance lui ajant demandé , si l'avantage que venaient d'obtenir ses ennemis aurait pour lui des suites plus fâcheuses.: Je ne puis vous le dire , répondît- il , ^œ dams vingt-quatre heures» Il s'expliqua plus clairement le lendemain. Lm Autrichiens , dit-il à la même personne , n'ont pas su tirer parti dt leur succès : nous resterons ici , et nous ferons lever le siège de Neifs ; oe qui arriva.
' Ajoutons , pour terminer ce récit intéressant , que le jour oii Frédéi^ic essuya cet échec , si peu mérité et si bien réparé , il eut encore la douleur de perdre sa sœur la plus chérie, la margrave de Bareiih , qu'il aimait uniquement , et dont il était tendrement aiméi Paî entendu dire h ce prince , que ce momeiit avait été lé pki4 afîrcn» de sa vie , et qu'il ne savait pas comment il avait eu la force de résister aux deui coups si cruels dont le sort Taccabiait h la fois. Peut-être , et c'est un paradoxe que nous «soumettons au jugement des phikK sophes , peut-être les innés actives et ardentes sont-eUes moins h plaindre d'éprouver à la fois deux grands malheurs , que de n'es essuyer qu'un seul. Agitées successivement et violemment en sens contraires par le double objet de leur douleur , et forcées à chaque instant de s'arracher k l'un pour se précipiter vers l'autre , cette agitation même rend leUr situation ihoins horrible , en leur épargnant le supplice invariable et sans relâche d'un cœur fixement attache au seul objet qui le déchire ; à peu près comme un malade qui sonlfire eti plusieurs parties de son corps , se soulage en changeant de p\ace dans le lit oit il e^t étendu , et se trouve moins malheureux que û la detileuf ne permettait aucun moUvemcfit à ses membres.
(i4)La seule satisfaction que le gouverneur philosophe de Neufchâtel éprouva dans cette place , d'ailleurs si peu agréable pour lui, fut d^adoucir pendant quelque tetnps le sort du citoyen de Genève , pcfsécuté par les mêmes ministres qui avaient déjà chassé te docteur Petit Pierre. CepeUdant , il fallut enfin , après la retraite de milord Matéchal , que ce malheureux et célèbre écrivain , déjà proserit en France et dans sa patrie , échappât aussi par la fuite à ses nonveanx oppresseurs. Le roi de Prusse, a'ailleurtpeu enthotisiastedeRonsseaa, mais indigné de la rage théologique de ses fougueux adversaires , lear écrivit ce peu de mots :
Vous 09 mentez pas gu^on vous protège , à moins que vous ne met* liez autant de douceur évangélique dans $^otre conduite , qu'il y règne fusqu^à préstnt d'esprit de vertige , d'inquiétude et de sédition. A Post* dam, le ^6 février 1766.
Frédéric.
A ce peu de lignes tracées par le monarque , était jointe la déclaration suivante :
Le roi , sur le très-humble mémoire de la compagnie des pasteurs de la souveraineté de Neuf chat el et de F alengin , concernant les prétendues atteintes données depuis quelque temps aux droits et privilèges dont elle doit jouir ainsi que ses membres , ordonne de répondre , que sa majesté , loin d'acquiescer à la très-humble demande de la' compagnie à ce sujet ^ ne peut s'empêcher d'être t résumai satisfaite des procédés inquiets^ turbulens et tendans a xédition , que lesdits pasteurs ont tenus contre un homme que sa majesté honore de sa protection.
C^était aux sollicitations de milord Maréchal auprès du roi de Prusse, que le philosophe de Genève était redevable de cette ré* 'ponse du monarque à ses absurdes persécuteurs. Il est triste qu^après tant de marques d'estime et d^intérét données à Rousseau , le bienfaisant et paisible miiord , qui aurait pu s'attendre à l'amitié , u^ait pas même éprouvé la reconnaissance.
(i5) Miiord Maréchal avait pris beaucoup de part à la querelle trop affligeante et trop connue, faite à M. Hume par Rousseau. Le respect que nous devons à la vérité et à la mémoire de M. Hume , nous oblige de dire que l'équitable miiord donnait à Rousseau le tort qu'il avait si évidemment , aux yeux même de 8e% partisans les plus zélés. Miiord Maréchal conserva soigneusement toute la correspond dance qu'il avait eue à ce sujet avec ces deux illustres écrivains , et que peut-être il faudrait supprimer , pour l'honneur du philosophe genevois , si celui du philosophe écossais n'y était pas intéressé. Une personne très-estimable , que miiord honorait avec justice de sou amitié et de sa confiance , nous a écrit ces propres paroles : Miiord Wt' avait donné sa correspondance avec Rousseau , en me recommandant
de ne l'ouvrir qu'après sa mort Je dois rendre cette justice à sa
mémoire, que malgré les justes sujets de plainte qu'il avait contre Jean- Jacques^ jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à son désavan^ tage ; 1/ me montra seulement la dernière lettre qu'il en reçut , et me conta historiquertient l'cfiaire de la pension. Cette lettre , ajoute la même personne, était remplie d'injures. Il faut , dit le bon miiord en la recevant, pardonner ces écarts à un homme que le malheur rend in* juste y et qu'on doi^t regarder et traiter comme un malade. Aussi pardonnait-il si bien à Rousseau, que par son testament il lui a légué la montre qù^il portait toujours ; elle a été envoyée à sa veuve.
(16) La haine de miiord Maréchal pour les détracteurs de l'illustre monarque à qui il était attaché par sentiment et par reconnaissance , prouvait assez que l'indulgeoce qu'il avait d'ailleurs pour les faulcH
dVttlrui n'était en lui ni faiblesse, ni pusillanimité* Il souHrait si impatiemment tous les discours qui pouvaient oHenser ce grand prince, qu'il se trompait même quelquefois sur le vrai principe de ces discours, et prenait pour un crime d'ingratitude à Tégaid da roi, des mécontentemeos qui n'avaient pour cause qu'une malheureuse et chagrine mélancolie. Un de ces détracteurs, par exemple , venu de Provence à Berlin avec une santé délabrée , que les climats du nord étaient peu propres à rétablir, ne se trouvait bien que dans les lieux oii il n'était pas; k Berlin il exaltait la Provence, en Provence il regrettak le séjour de Berlin. Je crois ^ lui disait un jour milord Maréchal, qut dans les champs Elysées vous seriez mal à votre aise y et donneriez am Tartate la préférence.
(17) Un des hommes que milord Maréchal aimait le plus , et qnH i*egretta davantage, était M. Mitchell , envoyé d'Angleterre ^ la cour de Berlin, homme de beaucoup d'esprit et de mérite , et que le roi de Prusse honorait d'une estime distinguée. Cest avec lui que ce prince eut en 1762, à la fin de la dernière guerre, une conversation qui mérite d'être conservée , par le sel qu'on y trouvera de part et d'autre. Monsieur Mitchell^ lui dit le roi, je me flatte que celte année fjtmgU' terre fera de nouveaux efforts pour obtenir, par des succès éclatans , vm paix dont nous avons tous si grand besoin. — Sire, il faut espérer ^n'a^ pec le secours de la Providence, nous forcerons nos ennemis à cette paix si désirée» — ha Providence! Je ne vous connaissais pas cet oiiié-Ià. — Hélas! sire, cest le seul qui ne nous coûte point de subsides. — Il me parait qu'il vous sert pour votre argent.
On pourrait former un recueil très-intéressant et très-cnrieux des dits mémorables de Fi*édéric , dont nous venons de rapporter un exempie, et surtout des excellentes reparties qu'il a faites en diverses occasions. Nous en citerions plusieurs , si de très-graves personnages ny étaient pas intéressés. Nous nous contenterions de rappeler ce qu'à dit sut le champ de bataille de Lissa , après cette journée mémorable, oii, en moins de deux heures de combat , il dissipa l'armée ennemie, prit l'artillerie , le bagage , les drapeaux , etc. , et fit , tant le jour mène de la victoire que les suivans , plus de cinquante mille prisonniers. Les Autrichiens. avaient eu, quelques semaines auparavant , et en son absence, des avantages considérables^ qui mettaient ce prince dans k plus grand danger. Je crois , lui dit un de ses officiers , dans Finstaiit oii la bataille de Lissa venait de finir , que les généraux ennemis ne tiennent pas en ce moment des propos aussi avantageux que ceux qu'ils et permettaient il y a quinze jours sur votre majesté. Je leur pardomme , répondit le roi , les sottises qu*ils ont pu dire , en faveur de celUe qmds viennent de faire. Ce prince pouvait se permettre de parler ainsi , après les marques de courage qu'il avait données au moment où il allait liTrer cette bataille si hasardeuse et si décbive. On lui représenta que Tarmée ennemie était double de la sienne : Je le sais, répondit-il, moû il ne me reste plus d^ autre ressource que de vaincre ou dépérir; je les attoquerai, fussent- ils sur les clochers de Breslaw. Un roi qui s'exprtaae èe la sorte , à la tête d'une armée qu'il commande r^e/^^mcnf en perso
mérite d*étre ylctorieux ^ aussi Frédéric le fut-il au-delii même de ses espérances.
(18) Milord Maréchal aimait priocipatement dans les ouvrages de Voltaire ce ton de plaisanterie une et noble auquel il apprécie toutes les sottises humaines. En général il lisait avec plaisir , surtout dans sa vieillesse , c*est-à-dire dans Tâge ou Ton ne cherche plus qu'à s'amuser, les ouvrages où cet illustre écrivain avait mis un peu de malice. Ses tragédies étaient celles de toutes ses productions qu'il aimait le moins; non qu'il les crût inférieures à ses autres écrits, ou même aux pièces de Corneille et de Racine, qu'il ne lisnii pas davantage : mab ce genre d'ouvrage avait peu d'attraits pour lui, parce qu'i/ le trouvait y disait-il, trop éloigné de la nature. On excusera sans doute sa manière de penser sur ce sujet, quand on se souviendra que des écrivains célèbres, Fontenelle, La Motte et plusieurs autres, avaient hautement soutenu l'hérésie littéraire que milord Maréchal se contentait d'énoncer modestement et sans bruit. Osons encore avouer, car eniin nous ne prétendons pas le donner comme un modèle de goàt , qu'en général il a^nait peu les vers , en quelque langue que ce fût , et qu'il en lisait rarement ; mais il s*en souvenait avec pUbir quand il les avait trouvés dignes d'être retenus,, et souvent même il en faisait les applications les plus heureuses.
(19) Peu d'années avant sa mort, milord Maréchal avait encore relu tous les bons auteurs latins. Quand il lisait un ouvrage écrit dans une langue qui ne lui était pas très-familière , il avait toujours le dictionnaire sous sa main, pour lever les moindres doutes sur la signification des mots ; car personne ne se contentait moins d'entendre à demi. Parla même raison, il ne Ibait jamab dé gazette sans consulter la carte , surtout lorsqu'il était question de quelque opération militaire.
La lecture assidue qu'il fabait des nouvelles publiques , lui fournissait presque toujours quelque anecdote sur les hommes célèbres qu'il avait connus, et lui donnait quelquefois occasion de montrer, mab sans affectation et sans étalage , son savoir peu commun dans l'histoire ancienne et moderne.
Le temps qu'il ne sdonnait pas à la lecture , ou à la conversation avec ses amb, était destiné à vbiter dans son jardin ses fruits et ses légumes. Il mettait tous ses soins à les avoif bons \ mais il ne voulait rieç de précoce. Ne formons point la nature^ disait-il, elle sait mieux que nous ce quil nous faut ^ et nous donnera chaque chose en son temps ; laissons'la faire. Il n'avait pas plus de goût pour les enfans merueil" leux dont on avait hâté et surchargé l'éducation. On n'en fera que des sots, dbait-il encore ; leur pauvre petite tête tourmentée et fatiguée par les marches forcées qu*on lui fait faire dés Us premiers fours du voyage , n'arrivera pax à moitié cJiemin. C'est ce que l'expérience a trop souvent véfifié ; et milord Maréchal en citait plusieurs exemples.
(ao) Nous donnerons encore ici quelques fragmens de lettres de milord Maréchal , qu'on nous a communiquées , et qui ne déplairont pas à nos lecteurs. J'ai une négociation fort à cœur y écrivait-il k un
^ao NOTES SUR L*ÉLOGE, etc.
•mi » je voudrais vou» vendre une principauté dont je viens d'hiriter, ei surtout une de mes vaches; venez la voir, nous aurons bientôi cmtrfu ie marché : ei le bon David , il appelait ainsi M. Hume, pouvadi être de la partie avec M» Helvétius, cela ferait un triumvirat admirable. Je nu sma oublié en disant le bon David ^ je -devais dire le méchant, puisqu*tl me m'envoie pas les inscriptions que je lui ai demandées pour mon hera^ tage. Il écrivait au même ami , dans le temps que M. Hume étah es France. Gros compliment à ce bon ou méchant David; vous serez, bien aise de savoir qu'il est élevé à la qualité sublime de Saint par aeclamê* tion du public, La rue où il demeure à Edimbourg est appelée la me ie Saint'David: VoxPopuli^ vox Dei. j4nien.
Un autre ami lui ayant demandé s*il connaissait Fauteur d*aa abrégé de l'histoire ecclésiastique qui venait de paraître, ouyrage peu éà%iiant, et qu^on attribuait à un grand prince, m ilord Maréchal reposdit : Je ne puis rien vous dire pour vous éclairer sur fauteur du Um dont vous me parlez; je V ignore. Je ne crois pas qiâil soit du père Aïhè que vous soupçonnez; il n' aurait garde de donner un prétexte si bienfonU pour l'exclure d'un bon évéché. ji propos ^évéchéy savez-vous que t'êvéque de Breslaw a déserté, ou pour parler en bon chrétien ^ a abandonné les biens temporels pour chercher sa retraite dans les Etals catholiques qui voudront bien lui donner g(te. Cet évéque , si 6011 chrétien et si catholiquCf avait trahi son bienfaiteur et son roi, et recueîJiit de cette trahison ce qu^il méritait, la proscription dans sa patrie, et le at^ris plurlout ailleurs.
(ai) Voici ce que milord Maréchal écrivait sur cette singuKère donation. On pardonnera le ton de cette lettre , en se souvenant qne c^est un protestant qui Ta écrite, et un vieillard qui cherche à s^amnser un moment par des plaisanteries sans fiel et sans conséquence. Je possède un trésor inestimable, des indulgences plénieres in artictito mortis, avec pouvoir d'en (tonner </ douze élus,, m Comme je i^ous soubaite tout bien dans ce monde et dans l'autre , je vous offre place parmù cet élus. La donation est authentique ; vive sa Sainteté I Asnen* Et daat une autre lettre : Le passe-port que je vous ai envoyé parait à prisent une chose fort ordinaire; mais en quelques siècles (tici, si par hasard am pareil se trouve , on le recherchera , comme la façon de baptiser les em^ fans dans le ventre de leur mère , proposée par le bon Sterne ^ et qwù lai semble très-orthodoxe; car je ne pense pas qu'un si digne prêtre qme Isuait voulu rire dans un cas si grave, jfdieu ; j'espère que dans peu de tee^ vous pourrez venir chez votre serviteur l'Hermlis^no espagnol.
PORTRAIT
ADRESSÉ A ELLE-MÊME Elf I771.
Lje temps et l'habitude , qui dénaturent tout , mademoiselle , qui détruisent nos opinions et nos illusions, qui anéantissent ou affaiblissent l'amour même , ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai pour tous et que vous m'avez inspiré depuis dixrsept ans : ce sentiment se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualités aimables et solides qui forment votre caractère ; il me fait sentir en ce moment le plaisir de m'occuper de vous 9 en vous peignant telle que je vous vois.
Vous ne voulez pas , dites-vous , que je me borne à faire la moitié de votre portrait en ne composant qu'un panégyrique ; vous j voudriez des ombres , apparemment pour relever la vérité du reste ; et vous m'ordonnez de vous entretenir de vos défauts , même , en cas de besoin , de vos vices , si je vous en connais quelques uns. De vices , j'avoue que je ne vous en sais point , et j'en suis presque fâché , tant j'aurais envie de vous obéir. De défauts , je vous en connais quelques uns , et même d'assez déplaisans pour les gens qui vous aiment. Trouvez-vous cette déclaration assez grossière ! je souhaiterais même que vous eussiez d'autres défauts que ceux dont j'ai à vous faire le reproche. Je voudrais en vous de ces défauts qui rendent aimable , de ceux qui sont Teffet des passions ; car j'avoue que j'aime les défauts de cette espèce : mais par malheur , ceux que j'ai k vous reprocher n'en sont pas , et prouvent peut-être ( je ne vous dis cela qu'à l'oreille ) qu'il n'y a guère de passion chez vous.
Je ne parlerai point de votre figure ; vous n'y attachez aucune prétention , et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste philosophe comme moi ne prend pas garde , auquel il ne se connaît pas, auquel même il se pique de ne se pas connaître, soit par ineptie , soit par vanité , comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extérieur, ce qui me paraît frapper tout le inonde ; que vous avez beaucoup de noblesse et de grâces dans tout votre maintien , et , ce qui est bien préférable à une beauté froide , beaucoup de physionomie et d'âïne dans tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis , qui auraient eu pour vous plus que de l'amitié , si vous l'aviez voulu. 3. 46
7aa PORTRAIT
Le goût qu'on a pour vous ne tient pas seulement à fo» agrrmens extérieurs ; il tient surtout à ceux de votre esprit et de votre caractère. Votre esprit plaît et doit plaire par bien de» qualités ; par l'excellence de votre ton , par la justesse de vslre goût , par fart que vous avez de dire à chacun ce qui loi coavient.
L'excellence de votre ton ne serait point un éloge pour me personne née à la cour, et qui ne peut parler que la langue qo'eik a apprise : en vous c'est un mérite très-réel , et même très-rare: vous Pavex apporté du fond d'une •province, oii Toas ifano trouvé personne qui vous l'efiseignât. Vous éties sur ce poist aussi parfaite le lendemain de votre arrivée à Paris , que voi» l'êtes aujourd'hui. Vous vous y êtes trouvée dès le premier jeur. auisi libre , aussi peu déplacée dans les sociétés les plus briUâiiia et les plus difficiles , que si vous y avies passé votre vie ; vous es avet seuti les usages avant de les connaître, ce qui suppose our justesse et une finesse de ^ct trës^peu communes, ime coonaifsanoe exquise des convenances. En un mot» vous avec deviaé le langage de ce qu'on appelle dorme compagnie , coouite Pascsl dans ses Provinciales avait deviné la langue française , qui n'était pas formée de son temps, et le ton de la hoaae pUÎMmnieHe ^ qu'il n'avait pu apprendre de personne dans la fetrake oivU vivait. Mais comme vous sentes parfaitement que vous avas ce mérite , et même que ce n'est pas en vous nn mérite ordinaire, vous aves peut-être le défaut d'y attacher trop de prix dams ki autres : il faut bien des qualités réelles pour vous faire pardosuicr k ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet asses peu importaat, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie.
Oui , mademoiselle , la seule chose sur laquelle vous soyet d^ licate , et délicate au point d'en être quelquefois odieuse , iâ je suis comme madame Bertrand dans la comédie du Momim Jt Jai^Ue , et je vais d* abord aux invectii/es, parce qu^il eU tien de défendre mes propres foyers , c'est votre excessive bilité sur ce qu'on nomme le bon ton dans les manières et les discours ; le défaut de cette qualité vous paraît à peioe par le sentiment le plus tendre et le plus vrai qu'on pnûee marquer : mais en récompense , il est des hommes eu ifpi eeMe qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les trouvez tels qu'ils sont 9 faibles , personnels , pleins d'airs , inrapahèsi d'un sentiment profond et suivi , mais aimables et pleîus et grâces , et vous aves la plus grande disposition à les ptrdfêret k vos plus fidèles , k vos plus sincèt^s amis ; avec un peu plus dr soins et d'attention pour vous , ils éclipseraient tout k vos yea, et peut-être vous tiendraient lieu de tout.
La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde , se montre assez généralement dans les jugemétls que vous portes sur les ouvrages. Yotis ne ^owtj ttùtapet guëre, et vott$ vous y tromperiez étlcore mditis , si vous vouliez toti]<^uf j( être réellement de votre opinion , et ne point juger d'après cef'^ taines personnes aux genoux desquelles votre esprit a la bohtë de se prosterner , quoiqu'elles n'aient pas è beaucoup près ledoà d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur d'at* tendre leur a vis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui ^tie vous auriez eu de vous-même.
Vous avez encore un autre défaut , c'est de vous prévenir, et, comtue on dit , de vous engouer k l'excès en faveur de ceMdihs ouvrages. Vous jugez avec assez de justice et dé Justesse toUs les livres 011 il n'y a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur : niais quand ces deuï qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage , toutes les taches , même considérables , qu'il peut avoir , disparaissent pour vous ; ii est parfait k vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus rassis pour lé juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour votls cons6le<* de cette censure , que tout ce qui appartient au sentiment est un objet sur lequel vous ne vous trompez jamais , et qu'on pedt appeler votre douzaine.
Mais ce qui vous distingue surtout dans la société , c'est Yntt de dite à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commiïn , eàt pourtant bien simple thet vous ; il consisté à ne pskt^ét jamais de vous aux autres, et beaucoup d'eux. C'est nh moyen infaillible de plaire ; aussi plaisez-vons généralement , quoiqu'il s'en faille beaucoup que tout le monde vous plaise : vous savez même ne pas déplaire aux personnes qui vous* sorit le moins agréables. Ce désir de plaire à tout le nbotide vous a fait dire un mot qui pourtait donner mauvaise opinion de vous à ceux qui ne vous connaîtraient pas à fond. j4h ! que je voudrais, vous étes-vous écriée un jour , connaître le faible de chacun ! Ce tmit semblerait partir d'une profonde politique , et d'une politique même qui avoisine la fausseté : cependant vous n'avez nulfe fausseté ; tonte votre politique se réduit à désirer qu'on v6t}S trouve aimable , et vous le désirez, non par iin principe de vanité dont vous n'êtes que trop éloignée , mais par l'envie et le beSôiâ de répandue plus d'agréméns dans votre vie joutnalière.
Si vous plaisez généralement à tout le monde , voos plaiset surtout àttx gens aimables ; et vous lettt plaisez par l'elFet qu'ils font sur vous , par Fespèce de jouissance qu'éprouve leur amotfr en voyant à quel point vous sentez leurs agrémens ; vous avez Fair de leur être obligée de ces agrémens comme s'ils n'étaient
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que pour vous , et vous doublez , pour ainsi dire , le plaitir qn'ik ont de se trouver aimables.
La finesse de gtûtqui se joint en vous au désir continoëde plaire , fait que d'un coté il n'y a jamais rien en vous de rec&er> ehé , et que de l'autre il n'y a jamais rien de négligé; ans peut-on dire de vous que vous êtes ireS''natureUe et nuUemcflit simple.
Discrète, prudente et réservée, vous. possèdes l'art de veoi contraindre sans efifort , et de cacber vos sentimens sans les dismuler. Vraie et franche avec ceux que vous estimez , l'expériefioe vous a rendue défiante avec tout le reste ; mais cette dispositîia, qui est un vice quand on commence à vivre , est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu.
Cependant cette attention, cette circonspection dans la société^ qui vous sont ordinaires , n'empêchent pas que vous ne sojei quelquefois inconsidérée ; il vous est arrivé , à la vérité bien rarement , de laisser échapper, en présence de certaines personnes, des discours qui vous ont beaucoup nui auprès d'elles : c'est que vous êtes franche par nature, et discrète seulement par réflexion; et que la nature s'échappe quelquefois malgré nos efforts.
Les différens contrastes qu'ofifrent votre caractère, de natore/ sans simplicité , de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent dans votre manière d'être , et toujours par la même cause. Vous êtes à la fois gaie et mélancolique , mais gaie par votre naturel , et mélancolique encore par réflexion : vos accès de mélancolie sont l'effet des différens malheurs qoc vous avez éprouvés ; votre disposition physique ou morale da moment les fait naître ; vous vous y livrez avec une satisfactioa douloureuse , et en même temps si profonde , que tous souHret avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté, et qu'au contraire vous retombez , avec une sorte de plaisir, de la gaieté dans la mélancolie.
Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique , vous êtes sans cesse pénétrée d'un sentiment plus triste encore ; c'est le dégoût de la vie : ce dégoût vous quitte si peu , que si même dans un moment de gaieté on vous proposait de mourir , toiu y consentiriez sans peine. Ce sentiment continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont laissée ; vos a^ fections même , et l'espèce de passion que vous y mettez , ne le détruise;|it pas ; on voit que la douleur, si je puis parler de la sorte , vous a nourrie , et que les affections ne font que voos consoler.
Ce n'est pas seulement par vos agrémens et par votre csarit
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qae vous plaisez généralement , c'est encore par votre caractère. Quoique vous sentiez trës-bien les ridicules , personne n'est plus éloigné que vous d'en donner ; vous abhorrez la méchanceté et la satire : vous ne haïssez personne, si ce n'est peut-être une seule femme , qui , à la vérité , a bien fait tout ce qu'il fallait pour être haïe de vous ; encore votre haine pour elle n'est^elle pas active , quoique la sienne à votre égard le soit jusqu'au ridicule , et jusqu'à un excès qui rend cette femme trës-malheureuse.
Vous avez une antre qualité trës*rare , et surtout dans une femme ; vous n'êtes nullement envieuse : vous rendez justice , avec la satisfaction la plus vraie , aux agrémens et aux bonnes qualités de toutes les femmes que vous connaissez ; vous la rendez même â votre ennemie , dans ce qu'elle peut avoir soit de bon et d'estimable , soit d'agréable et de piquant.
Cependant , car il ne faut pas vous flatter, même en disant du bien de vous , cette bonne qualité , toute rare qu'elle est , est peut-être moins louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous n'êtes point envieuse , ce n'est pas précisément parce que vous trouvez bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages ; c'est qu'après avoir bien regardé autour de vous^, tous les êtres existans vous paraissent également à plaindre , et qu'il n'y en a aucun dont vous voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avait ou si vous connaissiez un être souverainement heureux , vous seriez peut-être trës-capablé de lui porter envie ; et on vous a souvent ouï dire qu'il était juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent de^grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tentés d'en être jaloux. Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une vertu , quoique le principe n'en soit point aussi pur qu'il pourrait l'être ; car , combien y a-t-il de gens qui ne croient pa» que personne soit heureux , qui ne voudraient être à la place de personne , et qui ne laissent pas d'être jaloux ?
Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme noble ; aussi la vôtre l'est-elle à tous égards : quoique vous désiriez la fortune , et que vous en ayez besoin , vous êtes incapable de vous donner aucun mouvement pour vous la procurer ; vous n'avez pas même su profiter des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un sort plus heureux.
Non-seulement vous avez l'âme très-élevéê, vous l'avez encore trës-sensible ; mais cette sensibilité est pour vops nn tourment plutôt qu'un plaisir ; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les passions , et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y livrer. Yons n'aimez donc qu'autant
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qlie vous Toseï ; mtis vouf aimez tout ce que voos pouvex ou tjsc que vous le pouvf»$ vous donnez à vps amis , sur celle scYisibibc qui vous surcharge , tout ce que vous pouvez vous p^rmett^ : mais il vous en res|e encore une surabondance dont vous ne savez que £ure , et que 9 pour ainsi dire , vous jetteriez à tcui la peusaru ; cette surabondance de sensibilité vous repd tmr-coBpatissaate pour les malheureux, même pour ceux que vo«s mt connaissez pas ; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition , il est naturel que vous soyez tres-obligeanie « aosB ne peat«on vous faire plus de plaisir que de voua en founir l'occasion ; c*est donner à la fois de l'aliment à votre bcmt^ ei à votre activité naturelle. J'ai dit que vous donniez k vi» anm tous les sentimens que vous pouvie:^ vous permeitre ; voua leur accordez même quelquefois au-delà de ce qu'ils seraient en driit d'exiger : vous les défendez avec courage , en toute circoaslance et en tout état de cause , soit qu'ils aient tort ou raiaon. Ce oVst p^ut«>étre pas la meilleure manière de les servir; mais tant de gens abandonnent leurs amis lors même qu'ils pourraiept et devraient les défendre , qu'on doit savoir gré à vcNlre aoailié de fuir et d'abhorrer cette lâcheté , même jusqu'à Texors.
L'espèce de mouvement sourd et intestin qui a^ie san% ct%te votre âme , fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle \e parait ^ même à vos amis. Vous avez souvent de l'huinear et de la sécheresse ; mais par une suite de votre désir général de plaire, Yous ne la laisf ez guère paraître qu'à l'auteur de ce portrait : il est vrai que vous rendez justice à son amitié en ne craignant pas de vous laisser voir à lui telle que vous êtes; mais cette mèÊO/t amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse et lliameur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi y pour Ti»* térêt de votre amour-propre , l'amitié vous conseille d'avoir k moins de sécheresse et d'humeur que vous pourrez , ii motas^ac vos amis ne le méritent , ce qui doit leur arriver bien iiiaimnt , grâce aux sentimens si profonda et si justes dont ils sont pénétre pour vous.
Vous convenez de cette maudite sécheresse , et c'est bien fiùt à vous; ce qu'il y aurait de mieux à faire, ce serait de voof en corriger.
Pour vous en dispenser, vous cherchezà vous persuader qu'dk est incorrigible , et qu'elle tient à votre caractère : je crois qac TOUS vous trompez là-dessus , et qu'elle tient bien plutôt à la si* tuatkm oii vous êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, deocc et sensible ; vous ne l'avez que trop, éprouvé , et les eflets pser vfli^s n'en ont été que trop cruek ; or, vous eit direz tout ce qa*i\ Vous plaira , mais la sensibilité extrême exclut la sécheresse. Cr
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vilain défaut n'e&t donc pas €n vous Fouvrage de la nature , mais, ce qui est affreux , Touvr^ige de l'art i à force d'êlro çeuf trariée, choquée, blessée dans vos sentimeas et dans voa goûU» vous vous êtes accoutumée à ne vousaffe^r de rien ; h force de réprînier les sentimens qui auraient pu faire votre laalbéujr , vous avez amorti ceux qui auraient répandu de la douœur dftlis^ votre àme ; ils restent comme endormis au fond ée votre oœur, sans mouvement , sans activité , et vous avea préparé lÂe% du mal à vos amis en vous mettant k l'abri de celui que vos entie* mis cherchaient à vous fîiire; en travaillant à vqim rendra 4iire à vous-même , vous l'êtes devenue pour ceux qui vous aioieiEit. Il est vrai , car le sentiment n'est point anéanti c^es vous » il n'est qu'assoupi , que vous i^e tardez pas à vous rqientir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous voyez quaces chagrins ont fait une impression profonde ; vous revenez alors à votre sensibilité ancienne; un moment , un. mot répare toi^. Dans les autres, le premier mouvement est l'effet de ta nature, le second est celui de la réflexion : chez vous, c'est to«t If con^ traire; et tel est dans votre âme, d'ailleurs si estimable,.le cruiel et malheureux effet de l'habitude.
Ce qui prouve encore que cette sécheresse n'est point naturelle en vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché , et qui est presque l'opposé de celui-là ; le désir b€»al de plaire à tout le monde : pour ce défaut-là , vous le tenez beaucoup plus que Taiitre de la nature; elle vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de la noblesse, des agrémens et de la grâce ; il est tout simple que vous cherchiez à en tirer parti ; et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne connais personne , je le répète , qui plaise aussi généralement que vous , et peu de personnes qui y soient plus sensibles ; vous ne refusez pas rm^wt de faire les avances , quand on ne va pas au-devant de vovs ; et sur ce point votre fierté est sacrifiée à votre amonr^propre : assez sâre de conserver ceux que vous avez acquis , vqus êtes principalement occupée à en acquérir d'autres ; vou^ n'ête#> pas même , il faut en convenir, aussi difficile sur le cfaotx cpi'il vous conviendrait de l'être. La finesse et la justesse de votre tact devrait vous rendre délicate sur le genre et le choix des connaissances ; l'envie d'avoir une cour, et ce qu'on appelle dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition , et les ennuyeux ne vous déplais'ent pas trop , pourvu que ces ennuyeux-là vous soient dévoués.
Les noms , les titres ne vous en imposent pas ; vous voyez les grands comme il faut les voir , sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a donné cet orgueil respectable qu'elle inspire
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toujours à ceux qui ne la méritent pas. Yotre peu d'aisamce ef la triste connaissance que tous avez acquise des hommes , ▼o» font redouter les bienfaits , dont le joug est si souvent à craindre pour les âmes bien nées ; peut-être même étes-voîis portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès : mais en ce genre Texoes même est une vertu.
Yotre courage est au-dessus de votre force ; l'indigence , h mauvaise santé , les malheurs de toute espèce , exercent votre patience sans l'abattre. Cette patience intéressante , et le spec^ tacle de ce que vous avez souffert , devaient vous faire des anôs, et vous en ont fait ; vous avez trouvé quelque consolation das leur attachement et dans leur estime.
Voilà y mademoiselle , ce que vous me paraissez être : vous n'êtes pas parfaite , sans doute, et c'est en vérité tant mieux pour vous ; car le parfait Grandisson m'a toujours paru nn odieux personnage. Je ne sais si je vous vois bien ; mais telle que je vous vois , personne ne me paraît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie , les douceurs du sentiment et de la confiance.
£n finissant ce portrait , je ne puis pas ajouter comme dans la chanson ,
Le prîear qui Ta fait En est très-satisfiiit ' \
mais je sens que je vous applique , et de tout mon cœory le ?en de Dufresny sur la jeunesse.
Qae de dëfanis elle a Cette jeunesse ! On l'aime arec ces défauts-là.
' Le cheralier d'Orléans , grand prieur de France , arait fait contre qadqn*nn nne chanson trés-satirique , et, ne roulant pas garder PanonjiDe, arait terminé la chanson par ces deux Ters. Ce trait rappelle celui do mêdecMiSfha, dcTant lequel on chantait une autre chanson trés-plaisante et tr^s-aiordiMle contre un ministre insolent. Je voudrais bien savoir ^ dit quelqu^nn » 4|iwf eiC
Hauteur de cette chanson ; j'irais Vembrasser de bien bon cœur JIicb
fCest plus aisé à deviner , dit Sylra } c'est Rigaud» On sait^e Rigaid éttii nn célèbre peintre de portraits.