I. Il
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Autre question. — Est-il possible qiiitne ccrlaâie liqueur, lancée par un animal dans le corps de sa femelle , produise un autre animal de même espèce?
Réponse. — Quelle absurdité ! Et quel rapport peut-il y avoir entre cette liqueur brute de quelque genre qu'elle soit , et un être pensant et sentant ? On ne donne point ce qu'on n'a point ; ceux qui font cette question sont tout au moins suspects de matérialisme ; mais heureusement l'absurdité de leur hypothèse empêche qu'elle ne soit dangereuse.
Troisième question. — Onjjrétend avoir trouvé le secret d'une petite poudre qui a cette propriété , que quand il tombe une étincelle dessus, cette poudre éclate avec grand bruit, et peut , quoiquen assez petite quantité, renverser dans son exjjlosion des édifices considérables. On demande si la chose est possible?
Réponse. — Cela est impossible par tous les principes delà mécanique. Pour qu'une petite masse en renverse une grande, il faut au moins que cette petite masse soit douée d'une vitesse énorme. Et comment une étincelle peut-elle communiquer une si grande vitesse à un amas de grains de poudre en repos? car d'un côté celte étincelle est beaucoup moindre que l'amas de grains de poudre , et de l'autre la vitesse avec laquelle elle tombe sur cet amas de grains, est peu considérable. Il faut donc encore renvoyer ce prétendu fait au catalogue des fables.
Cela est fort bien raisonné ; mais celte poudre existe cependant , au grand détriment de l'espèce humaine.
On ose avancer qu'un physicien de cabinet , qui aurait cherché à deviner par les raisonnemens et hrs calculs les phénomènes de îa nature, et qui les verrait ensuite tels qu'ils sont, serait bien étonné de n'avoir presque jaraOvis rencontré juste. Il ressemblerait aux habitans des îles Mariannes , qui la première fois qu'ils virent du feu , prirent cette matière pour un animal qui dévorait tout ce qui se trouvait proche de lui. Un Hollandais qui entretenait un roi de Siam des particularités de la Hollande, lui dit entre autres choses que dans son pays l'eau se durcissait quelque fois si fort pendant la saison la plus froide de l'année , que les hommes marchaient dessus e tque cette eau ainsi durcie porterait des éléphans s'il y en avait. Jusqu'ici, lui dit le roi, j'ai cru les choses extraordinaires que iwus m avez dites , parce que je vous prenais pour un Jiowme dlwnneur et de probité ; mais présentement je suis assuré que vous mentez. Ce roi de Siam représente assez bien le physicien de cabinet, toujours prêt à nier comme impossible ce qu'il ignore et ne peut comprendre, et à rendre de mauvaises raisons de ce qu'il ne peut nier parce qu'il le voit.
DE PHILOSOPHIE. i63
En voilà, ce me semble, assez pour convaincre les physiciens sages, les physiciens vraiment philosophes, combien ils doivent être sur leurs gardes, et si j'ose le dire , modestes, même à l'égard des faits qu'ils croient, expliquer le plus clairement ; puisque dans des cas oli ils croiraient atteindre jusqu'à la démonstration , ils pourraient avancer des absurdités sans le savoir.
C'est bien pis quand ces explications hasardées ne se bornent pas à la simple spéculation, mais qu'elles peuvent avoir, comme en médecine, les effets les plus nuisibles , si on a le malbeur de so tromper. La médecine systématique me paraît, et je ne crois pas employer une expression trop forte , un vrai fléau du genre humain. Des observations bien multipliées , bien détaillées , bien rapprochées les unes des autres, voilà , ce me semble , à quoi les raisonnemens en médecine devraient se réduire. Je ne puis me défendre d'un mouvement d'indignation et de pitié quand je me rappelle qu'un homme qui se faisait appeler médecin , et qui avait pensé me faire perdre un de mes amis, en rendant trèsdangereuse une maladie très-légère, venait au sortir de là me prouver que la médecine était plus certaine que la géométrie.
Je ne prétends pas cependant qu'il n'y ait un art de guérir les hommes ; je crois même cet art fort étendu dans la nature. Mais je le crois très-borné pour nous, soit parce que la nature s'obstine à nous cacher son secret , soit parce que nous ne sr.vons pas l'interroger. L'apolog'ie suivant, fait par un médecin même, homme d'esprit et philo-iopbe, représente assez bien l'état de cette science. La Nature, dit-il , esi aux prises avec la Maladie; un Ai>eugle anné d'un bdton ( c'est le médecin) arrii^e pour les mettre d'accord ; il tache d'abord de faire leur paix ; quand il ne peut en venir à bout , il levé son bâton sans savoir où il frappe ; s'il attrape la Maladie^ il tue la Maladie ; s'il attrape la Nature', il lue la Nature. Discunt periculis nostris , dit Pîiue , et per expérimenta mortes agunt (i). Un médecin célèbre , renonçant i la pratique qu'il avait exercée trente ans , disait, y> suis las de deviner. L'art de conjecturer en médecine, cet art si néce^:îaire et si dangereux , ne saurait donc consister dans une suite de raisonnemens appuyés sur un vain système. C'est uniquement l'art de comparer une maladie qu'on doit guérir , avec les maladies senblab^es qu'on a déjà connues par son expérience ou par celle des autres. Cet art consiste même quelquefois a apercevoir un rapport entre des maladies qui paraissent n'en point avoir, comme aussi des différences essentielles, quoique fugitives , entre celles qui paraissent se ressembler le plus. Plus on aura rassemblé de
(i) Ils s'instruisent i>ar les dangers où ils nous exposent, et font leurs exjtJtriences aux dépens de notic vie. - i^ ^
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faits, plus on sera en état de conjecturer heureusement ; supposé néanmoins qu'on ait d'ailleurs cette justesse d'esprit que la nature seule peut donner.
Ainsi le meilleur médecin n'est pas , comme le préjugé le suppose, celui qui accumule en aveugle et en courant beaucoup de pratique , mais celui qui ne fait que des observations bien approfondies , et qui joint à ces observations le nombre beaucoup plus grand des observations faites dans tous les siècles par des hommes animés du même esprit que lui. Ces observations sont la véritable expérience du médecin ; elles lui offrent mille fois plus de faits que sa propre pratique ne peut lui en fournir, et par conséquent elles exigent de lui, pour être étudiées, un temps que sa propre pratique ne doit pas absorber tout entier. Il est pourtant vrai qu'il doit joindre cette pratique à la connaissance de celle des autres , comme il est nécessaire qu'un arpenteur joigne le travail des opérations sur le terrain à l'étude de la géométrie dans les livres. Mais doit-on préférer le médecin qui n'a que l'expérience de ses prédécesseurs , à celui qui n'a que la sienne? Je vais peut-être avancer un paradoxe. L'hi toire romaine nous apprend que Lucullus , qui n'avait jamais fait la guerre avant que d'être envoyé contre Mitliridate , devint général dans la route par la seule lecture réfléchie des bons ouvrages en ce genre ; si un médecin qui n'aurait jamais pratiqué, avait employé son temps à étudier et à se rendre bien propres les observations des médecins ses prédécesseurs , je ne balancerais pas à le préférer à celui qui , borné à ses propres observations , aurait d'ailleurs pour lui la pratique la plus étendue. Des maîtres de l'art sont en cela du même avis. Je préférerais, disait Rhazes, lin médecin savant qui n'aurait jamais vu de malades, à un praticien qui ignorerait ce qu'ont enseigné les anciens. Le premier aurait bien plus de matériaux que le second pour conjecturer avec succès, puisqu'enfm le malheur du genre humain veut qu'un médecin en soit réduit à conjecturer.
Je ne puis m'empêcher de regretter à cette occasion que le projet formé par M. Chirac n'ait pas eu lieu; je ne doute point que la médecine n'en eut pu tirer de grands avantages. Qu'on ine permette de transcrire ici en entier cet endroit de son éloge par M. de Fontenelle ; quoiqu'un peu long, je ne crois pas de^ voir en rien retrancher.
« M. Chirac avait conçu depuis long -temps une idée qui » eut pu contribuer à l'avancement de la médecine. Chaque » médecin particulier a son savoir qui n'est que pour lui ; il s'est » fait par ses observations et par ses réflexions certains principes » qui n'éclairent que lui ; un autre , et c'est ce qui n'arrive que
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^ trop , s'en sera fait de tout différens , qui le jetteront dans » une conduite opposée. Non-seulement les médecins parlicu- >♦ culiers , mais les Facultés de médecine semblent se faire un « honneur et un plaisir de ne s'accorder pas. De plus , les ob- » servations d'un pays sont ordinairement perdues pour un » autre. On ne profite point à Paris de ce qui a été remarqué à i) Montpellier. Chacun est comme renfermé chez soi , et ne î> songe point à former de société. L'histoire d'un£ maladie qui ^) aura régné dans un lieu , ne sortira point de ce lieu-là , ou » plutôt on ne l'y fera pas. M. Chirac voulait établir plus de » communication de lumières , plus d'uniformité dans la pratiî) que. Yingt-quatre médecins des plus employés de la Faculté « de Paris auraient composé une Académie , qui eut été en » correspondance avec les médecins de tous les hôpitaux du » royaume , et même avec ceux des pays étrangers , qui l'eus- » sent bien voulu. Dans un temps oii les pleurésies, par exemple, 3) auraient été plus communes , l'Académie aurait demandé à >) ses correspondans de les examiner plus particulièrement dans » toutes leurs circonstances, aussi-bien que les effets pareillement » détaillés des remèdes. On aurait fait de toutes ces relations )> un résultat bien précis , des espèces d'aphorismes , que l'on » aurait gardés cependant jusqu'à ce que les pleurésies fussent î> revenues , pour voir quels changemens ou quelles modifica- » tions il faudrait apporter au premier résultat. Au bout d'un » temps on aurait eu une excellente histoire de la pleurésie, et » des règles pour la traiter , aussi sûres qu'il soit possible. Cet » exemple fait voir d'un seul coup d'œil quel était le projet, tout » ce qu'il embrassait , et quel en devait être le fruit. M. le duc » d'Orléans l'avait approuvé et y avait fait entrer le roi, mais il » mourut lorsque tout était disposé pour l'exécution. » On ne sera peut-être pas fâché d'apprendre par la suite du même éloge, ce qui a empêché la réussite de ce projet ; je ne crois point ce récit déplacé dans un ouvrage de philosophie , ne fût-ce que pour ajouter de nouveaux traits à l'histoire de l'esprit humain , et pour faire connaître les causes morales qui , dans les siècles les plus éclairés , retardent le progrès des sciences les plus utiles.
« M. Chirac étant devenu premier médecin du roi , sa nou- » velle autorité lui réveilla les idées de son Académie de méde-
» cine Mais quand le dessein fut communiqué à la Faculté
» de Paris , il y trouva beaucoup d'opposition. Elle ne goûtait « point que vingt-quatre de ses membres composassent une pe- » tite troupe choisie , qui aurait été trop fière de cette distinc- « tion , et se serait crue en droit de dédaigner le reste du corps. » Les plus employés devaient la former, et les plus employés
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» pouvaient-ils se charger d'occupations nouvelles ? N'étaii-on » pas dcjà assez instruit parles voies ordinaires ? Enfin , comme » il est aisé de contredire , on contredisait , et avec force, et le » premier médecin, trop engagé d'honneur pour reculer, per- » suadé d'ailleurs de l'utilité' de son projet, tombait dans l'in- » certitude de la conduite qu'il devait tenir à l'égard d'un corps » respectable. La douceur et la vigueur sont également dan- » gereuses , ej; il se déterminait pour les partis de vigueur, lors- » qu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut. >»
Souhaitons pour le bien de l'humanité 'que ce projet si utiie se réveille , qu'il ne trouve plus d'obstacles dans les intérêts particuliers , et que ceux qui exercent un art si nécessaire, concourent d'un commun accord à le rendre le moins dangereux qu'il est possible. Il ne le sera encore que trop , même après la réunion des lumières de tous ceux qui l'ont le mieux exercé ; que sera-ce si l'on s'oppose aux effets salutaires que celle réunion produirait infailliblement ?
Puisqu'il est question de ce sujet important , je crois pouvoir parler ici d'un autre souhait dont l'exécution serait fort à dési- .rer. Il manque , ce me semble , deux ouvrages à la médecine ; l'un , médecine prcsenfatwe , qui enseignerait le régime qn'il faut suivre pour se préserver des maladies dont on peut être menacé , ou par sa constitution , ou par sa faute ; l'autre , mtdecine négative , qui enseignerait ce qu'il faut ne point faire quand on est attaqué de telle ou telle maladie , les aliraens et les choses dont cette maladie exige qu'on s'abstienne. J'aurais plus de foi à un pareil livre qu'à tous ces recueils de remèdes, ordonnés par les médecins qui n'y croient pas, ou qui n'y croient que par bénéfice d'inventaire, et adoptés par des malades impatiens , qui, après avoir forcé et dérangé la nature, veulent ensuite précipiter son opération dans le rétablissement de Téconomie animale. Quand nous n'aurions pas le malheur d'être convaincus trop souvent par notre propre expérience du danger de toute celtft pharmacie , il suffirait , pour nous convaincre au moins de son peu d'utilité , de consulter séparément des médecins reconnus pour habiles sur les remèdes dont on doit user dans telle ou telle maladie. Il est assez rare qu'ils ne prescrivent pas des remèdes diiférens , et souvent opposés. Il n'est pas rare même , et je pourrais en citer des exemples dont j'ai été témoin, de voir des médecins , réputés habiles dans la connaissance des médicaraens, se tromper grossièrement sur la nature de la maladie dont on est attaqué , ordonner en conséquence les remèdes que prescrit la médecine pour la maladie qu'ils supposent, et guérir par ces remèdes la maladie qu'on avait réellement : effet
-înerveillenx de la pharmacie , et qui prouve à quel point les effets en sont certains et déterminés. Aussi les plus habiles et les plus éclairés de nos médecins font-ils de toute cette pharmacie ie cas et l'usage qu'elle mérite ; c'est sans douîe en ce sens qu'on ' a dit et avec grande raison , que le médecin le plus digne d'être consulté , était celui qui croyait le moins à la médecine.
Et comment les médecins s'accorderaient-ils sur les remèdes ! Ils ne s'accordent pas sur les faits les plus iraportans ; par exemple sur la question, si on peut avoir deux fois la petite vérole (i), etsur beaucoup d'autres semblables ? Mais en voilà assez sur l'incertitude de cet art ou de cette science , comme on \oudra l'appeler.
Si l'art de conjecturer est la ressource presque unique de la médecine , malgré l'importance de l'objet , cet art est souvent forcé de s'exercer en jurisprudence sur des sujets qui ne sont guère moins intéressans, la fortune, l'honneur, l'état , la liberté et quelquefois même la vie des hommes. Cette science a pourtant un avantage que la médecine a rarement, celui d'avoir dev principes fixes et décidés, quoique souvent arbitraires dans leur institution. Ces principes sont les lois de chaque Etat , qui ne peuvent être changées que par une volonté expresse de ceux qui gouvernent. En médecine, les deux choses qu'il importe de con»iiaître , sont souvent incertaines l'une et l'autre , le mal et le remède ; en jurisprudence , le remède est toujours donné par Ist loi , le genre du mal seul peut être équivoque. L'art de conjecturer se réduit donc à bien déterminer ce qui tombe dans le cas de la loi : il y a même des Etats, et ce ne sont pas les moins sages , oii cette question est la seule sur laquelle les juges j^rononcent ; c'est la loi qui ordonne le reste , et qui fait l'arrêt.
Le juge peut rencontrer deux espèces de difticultés à fixer ce qui tombe dans le cas de la loi ; en premier lieu l'insuffisance des preuves ; et en second lieu, lors même que les preuves sont incontestables , la différence réelle ou apparente du cas proposé à ceux que la loi a expressément prévus : car il est évident qu'elle ne saurait tout prévoir. Quelquefois même les deux difficultés se réunissent , et la décision en devient encore plus épineuse. Mais si le juge n'est que trop souvent obligé d'avoir recours à la conjecture , au moins doit-il être d'autant plus réservé dans l'usage qu'il en fait, que l'objet est plus important, surtout quand il s'agit de l'honneur et de la vie des hommes. J'avouerai à cette occasion que deux choses fn'out toujours fait peine dans nos lois criminelles françaises. La première , qu'il ne faille que deux témoins pour condamner à mort un accusé ; cette loi sup-
(1) Voyez les Réflexions philosophiques et ?nathématiqu€i sur l'appliai» tion du Calcul des Prolabiliics «j l'inoculation^
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pose, ce me semble , qu'un lionnete homme ne peut jamais avoir deux ennemis (i). La seconde , que pour infliger la peine de mort , la pluralité de deux voix seulement soit suffisante : une pluralité si peu considérable n'est-elle pas une preuve que le crime n'est pas avéré? et peut-on se résoudre à priver un homme de la vie, quand son crime n'est pas aussi clair que le jour? Les auteurs d'une jurisprudence si sévère auraient-ils pris pour principe , qu'il est moins dangereux de punir un innocent que d'épargner un coupable? Principe dont la morale des Etals peut s'accommoder quelquefois, mais qui répugne à la nature, dont la loi parlait aux hommes avant qu'il y eût des Etats.
Il faut pourtant convenir que malgré cet inconvénient de nos lois, peut-être inévitable (car je respecte la sagesse qui les a dictées), les innocens condamnés sont rares, grâce à la pénétration et à la probité de nos juges. Mais il suffirait qu'il y en eût un par siècle ( et par malheur le nombre en est plus grand ), pour faire treuibler le juge le plus éclairé et le plus intègre , quand il est forcé de prononcer la mort d'un accusé.
Je ne parle point d'un grand nombre d'autres reproches qu'on est endroit de faire à la jurisprudence criminelle de toutes les nations. Osons dire seulement que chez la plupart des peuples de l'Europe , cette partie si importante de la législation est encore dans son enfance. On peut en voir la preuve dans l'excellent Traité des délits et des peines , par M. Beccaria (2) ; ouvrage que la philosophie et l'amour des hommes semblent avoir dicté, et qui mérite d'être, si je puis m'exprimer de la sorte, le bréviaire des souverains et des législateurs.
Venons à l'art de conjecturer en histoire. Cet art a pour base la solution d'une question dont l'usage s'étend au-delà de l'histoire même ; solution qui peut être soumise à des règles, mais à des règles délicates dans l'application : je veux parler de la probabilité des témoignages , et djii degré de foi plus ou moins grand qu'on doit y ajouter.
(i) On pretcnrl qne cette loi est fonde'e sur le passage de l'Evangile, in ore duoruni aut triuni tesiiuni stabit omne verbum. Je suis persuade', pour l'honneur de ceux qui ont préside' à nos lois, qu'ils n'ont jamais eu an vue cette application si forcée.
(2) Cet ouvrage , compose' en italien , a e'te traduit en français par un homme tle lettres qui y a fait , dans fordrc des matières, des changemens approuves et adoptes par Fan leur. L'intcrét que nous prenons à cet excellent livre nous fait désirer que l'aufenr y donne tout le degré de perfection dont il est susceptible; qu'il développe davantage ses idées sur certains articles importans ; qu'il apprctondissc encore plus certaines questions; qu'il supprime les ternies scientifiques auxquels il pourra en substituer de plus connus et de plus à la portée de tout le monde : la morale étant faite pour l'utilité générale, doit, autant qu'il est possible, parler le langage vulgaire.
Un géomètre anglais , à qui les mathématiques ont d'ailleurs quelque oblipjation, s'avisa , à la fin du dernier siècle, de calculer la probabilité du christianisme dans un ouvrage intitulé , Principes mathématiques de la théologie chrétienne. Il pose pour principe, 1°. que la foi, suivant la parole de Jésus-Christ, doit être nulle sur la terre au jour du jugement dernier ; 2,^. que les témoignages sur lesquels la croyance des chrétiens est appuyée, décroissent de probabilité à mesure qu'on s'éloigne de leur source. Il cherche donc le temps où cette probabilité sera réduite à rien ; ce temps doit être, selon lui , celui de la fin du monde, qu'il fixe par ses calculs à l'année 3i5o ; c'est-à-^dire dans treize cent quatre-vingt-quatre ans. On connaît plus d'un exemple de l'abus du calcul mathématique ; je doute qu'il y en ait jamais eu de plus étrange que celui-ci. Il l'est à tel point, que quelques lecteurs ont pris pour une plaisanterie , aussi mauvaise qu'indécente, les raisonnemens et l'ouvrage entier de l'auteur. Mais il suffit de lire cet ouvrage , et de voir le ton grave qui y règne, l'air même de profondeur qu'on y affecte, pour être persuadé que l'auteur a parlé très-sérieusement ; d'ailleurs une plaisanterie algébrique , surtout quand elle occupe tout un volume , serait une bien triste plaisanterie.
Quoi qu'il en soit , sans entreprendre de réfuter cet écrivain , et sans rappeler ici les preuves si connues de la révélation , dont le détail n'appartient pas à des élémens de philosophie , examinons seulement s'il est bien vrai , comme ce géomètre le suppose, que la probabilité d'un fait diminue à mesure qu'on s'éloigne du temps où il s'est passé.
D'abord , cet affaiblissement paraît incontestable quand la probabilité du fait est appujée sur le simple témoignage verbal de génération en génération ; par la même raison qu'un fait , même arrivé de notre temps et dans l'ordre le plus commun , est d'autant moins certain pour nous, qu'il se trouve plus de personnes entre relui qui raconte et celui qui dit avoir vu. Car pour croire ce fait, il faut supposer que chaque témoin intermédiaire l'a réellement ouï dire à celui qui le lui a transrais; puisque s'il en est un seul qui ne l'ait pas réellement ouï dire, dès-lors la chaîne de la tradition est rompue : il est donc évident que la raison de douter se multiplie à mesure qu'il y a plus de témoins intermédiaires. Or la même raison de douter a lieu pour les faits qui se transmettent de bouche d'une génération à l'autre : la raison de douter est même plus forte dans ce second cas, parce que les témoins intermédiaires n'existant plus, comme ils existent dans le cas d'un fait arrivé de notre temps, il est impossible de s'assurer s'ils ont dit en effet ce qu!on leur attribue.
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Il n'en est pas <îe même quand le fait est transmis par e'crit. Tout se réduit à savoir si l'ouvrage qui nous le transmet n'est ni supposé ni altéré ; car alors cet ouvrage doit obtenir de nous la même crojance , que si l'auteur nous racontait directement le fait dont il est ou dont il prétend avoir été témoin. îl ne s'agira plus que d'examiner ensuite quel degré de foi on devrait ajouter à ce témoin s'il nous parlait lui-mcme ; or ce degré de foi doit se mesurer, et sur la nature du témoin, et sur celle du fait qu'il raconte. Dès qu'on ne pourra douter raisonnablement queTite- Live , par exemple , n'ait écrit son histoire, l'existence de Scipion ne sera pas plus douteuse dans dix siècles qu'elle ne l'est aujourd'hui , ni les prodiges que cette histoire nous raconte , moins douteux aujourd'hui qu'ils le seront dans dix siècles.
On doit cependant remarquer que plus les faits transmis par écrit seront difficiles à croire , plus il faudra d'examen et de scrupule pour s'assurer si l'ouvrage a été véritablement écrit dans le temps oii on le suppose. Cet examen scrupuleux est surtout nécessaire , si l'ouvrage paraît avoir pour but unique ou principal de raconter des prodiges , et de changer la manière de penser des hommes sur des points imporîans. Car plus un auteur montre de dessein et de désir d'être cru, surtout en racontant des choses extraordinaires, plus son témoignage doit être suspect , plus il est naturel de supposer qu'il n'a pas écrit dans un temps où il pouvait avoir des contradicteurs. Par conséquent, plus les faits qu'un auteur raconte s'éloignent de Tordre commun , plus il est nécessaire de s'assurer que c'est véritablement un témoin oculaire ou contemporain qui les a écrits. Mais que l'ouvrage attribue à cet auteur soit réel ou supposé , le doute ou la certitude sur cette qualité de l'ouvrage , ne seront ni plus ni moins grands pour nos neveux que pour nous.
Observons, au reste, que pour constater la non-supposition de l'ouvrage dont il s'agit, il faut , entre cet ouvrage et nous, une suite non interrompue et incontestable de témoignages par écrit qui en attestent la réalité. Car si entre l'ouvrage et le premier témoignage par écrit , il y avait une lacune formée par une simple tradition orale, alors la réalité de l'ouvrage serait d'autant plus douteuse que le temps de cette lacune serait plus long ; ce cas retomberait dans celui d'un fait attesté par le simple témoignage verbal de plusieurs générations successives , depuis l'époque qu'on suppose à l'ouvrage en question jusqu'au premier témoignage par écrit.
Observons enfin que plus les témoignages par écrit s'éloignent de notre siècle en remontant, plus la réalité de ces témoignages est difficile à prouver ; parce qu'ils sont en plus petit nombre , et
31101115 propres par conséquent à se confirmer les uns les autres. Mais il n'est pas moins vrai que le cloute , sur la réalité de ces témoignages (s'il doit avoir lieu), ne peut commencer raisonnablement qu'à une certaine époque plus ou moins éloignée de noire temps, et que depuis cette époque jusqu'à nous, tout le temps qui s'est écoulé ne ^leul produire aucune incertitude nouvelle.
li est donc question dans tous les cas , soit de tradition orale , soit de tradition écrite, de remonter au premier témoin qui raconte. Il faudra ensuite eximiner si celémoin est oculaire, ou seulement contemporain ; s'il est le seul qui ait vu , ou si plusieurs ont vu la même chose , et nous en assurent ; si leur témoignage est uniforme et non contesté, ni contrarié, ni même altéré par d'autres; si le fait qu'on raconte est dans l'ordre communion s'il n'y est pas ; si dans ce dernier cas les témoins qui en déposent ont été assez éclairés pour ne se pas tromper; s'ils sont à l'abri de tout soupçon de séduction ou d'enthousiasme; s'ils n'ont pas eu d'intérêt à voir les choses telles qu'ils désiraient qu'elles fussent ; s'ils n'en ont point eu à dire qu'ils les ont vues pour se faire croire plus aisément; enfin si en les supposant de bonne foi et sans intérêt , il n'y a pa, plus de raisons de les supposer dans Terreur, que de croire que les lois ordinaires et constantes de la nature aient été violées pour contredire des vérités solidement établies.
On aurait grand tort de conclure de toutes ces règles , aussi sévères qu'indispensables, qu'il faille toujours refuser sa croyance au témoignage des hommes en fait de prodiges. On en conclura seulement' qu'il faut êire très-circonspect à y ajouter foi; plus les faux miracles seront décriés, plus les vrais miracles y gagneront. Il y a plus de trente ans qu'il se faisait tous les jours des miracles sans fin dans un cimetière situé à l'extrémité de Paris. Ces miracles sont attestés, dit-on, par des témoignsges nombreux et authentiques. Il n'y a dans toute l'histoire ancienne et moderne , aucune espèce de prodiges (si on en croit les partisans de ceux-ci) qui puissent compter et réclamer tant de voix en sa faveur (i). Si ce recueil de témoignages parvenait à la postérité, seul et dégagé de tout ce qui doit le rendre nul , elle se trouverait embarrassée , et n'oserait prononcer sur la fausseté de ces prétendus prodiges, en les voyant assurés par des hommes dont l'état, le nombre, et les lumières qu'on leur suppose, semblent obliger de les croire sur leur parole quand ils assurent avoir vu. Je dirai plus. Un grand nombre de partisans de ces prétendus
(i) Les partisans de ces miracles ont ose imprimer expressément que les miracles de Je'sus-Christ nV'taient pas mieux atteste's que les leiuij '■ on ». fûil l'iionncur h cette assertion impie de la réfuter sérieusement,
miracles ont été privés de leurs biens , exilés, emprisonnés , persécutés , sans changer d'avis. Il n'est guère douteux que plusieurs n'eussent souffert de plus grands maux pour soutenir la vérité de ce qu'ils croyaient avoir vu; la postérité serait-elle sage d'en conclure (sans autre examen) qu'ils n'étaient ni fourbes, ni dupes? Nullement; car les histoires sont pleines de fanatiques qui ont même souffert la mort avec courage pour leurs erreurs ; et il est aussi facile à des hommes inattentifs ou prévenus , de se tromper sur des faits que sur des opinions.
Aussi l'embarras de la postérité sur cette nuée de témoignages commencerait à diminuer , si elle apprenait en même temps les contradictions que ces miracles ont essuyées dans le lieu même qui les a vu naître , le peu de foi que les sages y ont ajouté , et îe ridicule dont ils ont fini par couvrir le parti qui s'en prévalait. Bientôt cet embarras se réduirait à rien, si elle savait que dès que le théâtre de ces prétendus prodiges fut fermé , il ne s'en fit plus, parce qu'on avait éteint le foyer oii l'enthousiasme allait s'allumer par une communication réciproque , et muré , si je puis parler ainsi, l'atelier où se fabriquaient les lunettes du fanatisme.
Tel est à peu près le sort qui est destiné à la plupart des faits de cette nature, et qui règle le jugement qu'on en doit porter. On peut dire avec beaucoup de raison que l'incrédulité sur ce point estlecommencementde la sagesse. J'ajoute même que c'est pour un chrétien le commencement de la foi ; car la première disposition, pour être persuadé des vrais miracles , est de rejeter ceux qui nele sont pas. Croira-t-on les prodiges d'Accius Navius, de Curtius , et mille autres semblables , quoiqu'arrivés , si on s'en rapporte à l'histoire , sous les yeux de tout un peuple ? Croira-ton la prétendue résurrection dont on fait honneur à Apollonius de » Thyane, quoique exécutée, selon son historien, sur le plus grand théâtre , dans la capitale du monde? Croira-t-on que le vieux de la Montagne n'en imposât pas à ses disciples , quoiqu'ils courussent se donner la mort au premier signal qu'ils recevaient de lui? Croira-t-on enfin la prétendue guérison d'un paralytique et d'un aveugle par Yespasien, quoique rapportée par un historien tel que Tacite , qui semble même y ajouter une espèce de foi par ces paroles qui terminent son récit; les témoins de ce fait, dit-il , Vas^ surent encore aujoiirdliuî , quoiqu'ils n'aient plus d'intérêt à en imposer? Si on ajoute foi à ces prétendues merveilles, pourrat-on croire, comme on le doit, celles que l'Evangile rapporte, puisque la vraie religion doit avoir seule le privilège de s'appuyer sur de vrais miracles?
La circonspection avec laquelle on doit admettre les témoi-
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gnages en cette matière, est telle que souvent un témoignage , qui paraîtrait d'un grand poids , diminue de force quand on l'examine. On sent aisément que mille raisons peuvent contribuer à cet affaiblissement. Il est facile cependant de se faire illusion à ce sujet, et de vouloir enlever quelquefois à un témoignage éclatant une force qu'il n'est pas possible de lui ôter. Qu'on me permette, pour le faire sentir, de rapporter im exemple célèbre. Ammien Marcellin raconte le prodige des feux souterreins qui , sortant tout à coup du sein de la terre, empêchèrent que le temple de Jérusalem ne fut rebâti, comme l'empereur Julien l'avait ordonné. Or Ammien Marcellin était païen , éclairé , philosophe; il raconte ce fait , et ne changea pas de religion ; qu'en faut-il conclure , disent les incrédules ? l'une de ces deux choses , ou que le passage dont il s'agit n'est peut-être point d'Amraien Marcelîin , et qu'il a pu être ajouté à son histoire , comme cela s'est pratiqué en d'autres occasions par une fraude plus pieuse qu'éclairée ; ou que si c'est lui qui a raconté ce fait, il le regardait , soit comme un bruit populaire, soit comme purement naturel. La réponse du chrétien à cet argument est toute si^nple; Dieu a permis que la philosophie d'Ammien Marcellin fût assez aveugle pour ne pas sentir ou ne pas connaître les preuves qui résultent de ce fait en faveur de la prédiction rapportée dans le Nouveau- Testament , que le temple de Jérusalem ne serait jamais rebâti. Si quelque sultan , également aveugle et impie , entreprenait aujourd'hui de faire rétablir ce temple, soit pour braver le christianisme en détruisant, s'il le pouvait, une de ses principales preuves, soit par des vues de politique pour attirer les Juifs dans ses Etats , et en augmenter la population , il est hors de doute que Dieu empêcherait l'exécution de ce dessein par quelque nouveau prodige. Mais cet Etre , aussi sage que puissant , qui ne multiplie pas les prodiges en vain , se contente d'éloigner de l'esprit des sultans l'idée de rétablir le temple des Juifs. C'est en effet une chose très-étonnante, et oii le doigt de la Providence paraît bien marqué, que parmi tant d'empereurs turcs, ennemis déclarés du christianisme , dont même quelques uns d'eux avaient juré la perle , aucun n'ait encore pensé au projet dont nous parlons. Quoi qu'il en soit , il n'y a pas , ce me semble , de chrétien sincère et zélé qui ne doive souhaiter que Dieu permette celte entreprise impie. Car il en résulterait infailliblement, eu faveur de la religion chrétienne , un nouvel argument des plus éclatans.
Il n'est point de partisan éclairé de la vraie religion , qui n'adniette toutes les règles que nous venons d'établir pour l'examen des miracles. Les défenseurs d'une si bonne cause se refusent
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d'autant moins à ces règles, qu'ils ont l'avantage d'établir par C3 moyen la certitude des prodiges qui servent de preuve au christianisme ; certitude qu'on ne peut contester.
Tels sont les principes généraux sur lesquels est appuyé Fart de conjecturer en matière d'histoire , ei en général de faits et de lénioignages. Yenons à l'usage de cet art dans une autre science , celle de se conduire avec les hommes. Dans cette science l'art de conjecturer n'a qu'un principe sûr, parmi beaucoup de règles fort incertaines. C'est que les hommes, si dilTérens d'ailleurs eatre eux par le caractère, par les opinions, par les passions qui les agitent , ont un sentiment sur lequel ils se ressemblent tous , Tamour-propre , avec lequel on a toujours à traiter quand on vit avec eux. Un auteur moderne a dit que V intérêt était le mobile de toutes les actions humaines. Si par intérêt , couime je le crois, et comme il y a toute apparence, il a entendu l'amour de nous-mêmes, non-seulement il a dit une chose bien vraie, il a juême dit une vérité commune, qui a cependant été regardée (pour l'honneur de ce riècle philosophe) comme une absurdité scandaleuse. Ce seul princij)e de la morale, ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait , n'établitil pas l'amour de nous-mêmes pour règle et pour mesure de celui que nous devons à nos semblables ? En portant nos vues plus haut , et nous élevant à une morale supérieure encore à celle-là, s'il est possible, le principe le plus épuré de la vertu, est, si je ne me trompe, le désir d'être bien avec soimême; et ce désir, qu'est-il autre chose qu'une suite de l'amour-propre bien entendu?
L'amour de nous-mêmes, guide quelquefois éclairé, plus souventaveugle, est donc le grand ressort de l'humanité. Il faut bien se dire que dans toutes leurs actions , tous leurs discours , toutes leurs pensées , tous leurs écrits même , les hommes n'ont qu'un refrein perpétuel ; c'est celui de ce roi qui, entendant faire l'éloge d'un autre monarque , disait tout bas .• Et moi donc ? Les plus adroits sont ceux qui font sonner le moins haut ce refrein si naturel ; mais cenx qui le disent le plus en secret, ne sont pas ceux qui le répètent le moins souvent, et avec le moins de force.
Avez-vous besoin, disait une femme d'esprit qui connaissait bien les hommes, d'intéresser quelqu'un en iwtre fai'eur ? flattez sa vanité par des éloges , aussi grossiei^s même qu'il vous plaira, si vous n avez pas V esprit ou si vous ne voulez pas prendre la peine de louer a<^ec finesse ; peut-être déplairezvous le premier jour , le second on vous supportera, le troisième. Qîi vous écoutera avec plaisir , le quatrième on vous aimera.
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lî serait pourtant fâcheux, nous l'avouerons sans peine, que pour réussir auprès des hommes, on en fut réduit à flatter si grossièrement leur vanité. Si c'est un moyen sur de tirer parti d'eux , que de caresser leur amour-propre, c'est un moyeu pénible pour l'amour-propre qui caresse celui des autres , et qui souffre plus ou moins du sacrifice qu'il fait par là de ses intérêts. Ajoutons même que ce moyen peut être avilissant pour le sage , qui ne doit louer que ceux qu'il estioie. Mais s'il n'est jamais d'occasion oîi il soit obligé d'encenser bassement la vanité d'autrui , il en est encore moins oii il se trouve forcé de la blesser. Il doit donc au moins ménager ce sentiment dans ses semblables , surtout quand il a quelque chose à attendre ou^à désirer d'eux. Le plus sage, il est vrai, est celui qui n'attend et ne désire rien des hommes, au-delà des devoirs mutuels que la société impose à tous ses membres. Mais d'un autre côté le sage a , comme les autres, son amour-propre, souvent même d'autant plus vif, qu'il tâche de se cacher davantage. Cet amour-propre, s'il fait aux autres quelque blessure, s'expose infailliblement à en recevoir de pareilles ; il essuie même des dégoûts, quand il ne cherche pas à en donner; il doit donc au moins faire en sorte qu'ils soient rares, et surtout qu'ils ne soient pas mérités.
Cette grande règle de conduite, de ménager l'amour-propre des autres, est si évidente par sa nature, et si facile dans l'application, qu'elle n'appartient même presque pas à Y art de conjecturer, si ce n'est peut-être en certains cas particuliers , oîi relativement au caractère des hommes, ce qui blesserait l'amourpropre de l'un, flatterait l'amour-propre de l'autre. Mais ce qui exige bien davantage toutes les ressource de la conjecture, c'est la n^nière de nous conduire avec les hommes relativement à nos fntérêts, soit pour empêcher qu'ils n'y nuisent, soit même pour les y faire servir:. ce qui suppose la connaissance des intérêts qu'ils ont eux-mêmes , et des ressources qu'ils ont pour les faire valoir; ressources qu'ils doivent puiser, soit dans leurs lalens , soit dans leur caractère , soit eufm dans leur situation. Cette connaissance ne peut s'acquérir que par le secours de l'expérience. De toutes les vérités que le comiuerce du monde nous apprend sur cette matière, la moins sujette à exception est celle-ci , qu'il faut sans cesse se défier des hommes , et user de la plus grande circonspection en traitant avec eux : maxime aussi triste qu'importante , puisqu'elle nous met dans la nécessité de regarder nos semblables comme nos ennemis. Aussi , quoique tous les livres nous la répètent, quoique tous les instituteurs nous la crient , quoique l'expérience générale de tous ceux qui nous environnent nous en assure, la nature nous en éloigne si fort, le besoin qu9
nous avons de nos semblables, et le plaisir que nous trouvons dans une confiance réciproque ont tant d'attraits pour nous, que pour ne pas nous y livrer, nous avons presque toujours besoin de notre propre expérience. Celle de tous les hommes et de tous les siècles ne nous suffit pas ; un sentiment confus nous fait espérer que nous serons plus heureux que les autres dans la société , comme il nous flatte que nous serons plus heureux en amour , malgré le petit nombre de gens heureux que l'amour a faits. Il suffit qu'on nous ait avoué que ce malheur général , attaché à l'espèce humaine, a quelques exceptions, quoique fort rares, nous nous flattons que l'exception sera pour nous; ce n'est qu'après avoir été trompés , et même plus d'une fois, que nous consentons enfin à mettre la défiance en pratique , et que nous enseignons cette maxime à la génération suivante , qui n'en profitera pas mieux que nous. On commence par croire tous les hommes honnêtes gens ; souvent on finit par ne plus croire à la probité de personne ; c'est un autre excès : mais autant est-il excusable dans celui qui a long-femps été dupe des autres , autant est-il odieux dans celui qui n'aurait encore été dupe de personne. îl faut commencer par êlre trompé, et finir, si l'on peut, partie plus l'être. Je dis, si l'en peut ; car quoique l'expérience apprenne, et même d'assez bonne heure, à se défier des hommes , cependant, quand le caractère n'y porte pas , elle empêche rarement qu'on ne soit dupe presque toute sa vie. On se souvient de temps en temps , dans la spéculation , qu'il faut être sur ses gardes , mais on ne s'y met pas pour cela , parce qu'il en coulerait pour se contraindre ; et on se dit à soi-même , quand on s'est bien exhorté à être défiant , ces vers de Britannicus ;
INarcisse , tu dis vrai , mais cette défiance »
Est toujours d'un grand cœur la dernière science j On le trompe long- temps.
J'ai tres-maiivaise opinion d'un tel , me disait un jour un homme de beaucoup d'esprit ; quelque jeune quil ait été, je ne lui ai jamais vu faire ni entendu dire de sottises. Ce que l'expérience a bien de la peine à apprendre aux hommes faits , la nature seule l'avait appris à ce jeune homme; et on avait raison d'en tirer des inductions fâcheuses pour son caractère. Il ne faisait ni ne disait de sottises , parce qu'il savait combien les autres hommes sont habiles a en profiter ; et pourquoi le savaitil , n'ayant point encore vu les hommes? Était-ce parce qu'on le lui avait dit ? Non ; cette vérité ne s'apprend jamais qu'à ses propres dépens, à moins qu'elle ne soit innée, ou pour parler plus juste , enseignée et persuadée par un naturel vicieux.
C'est ainsi qu'elle l'était à ce jeune homme ; il craignait que les autres ne profitassent de ses sottises , parce qu'il se sentait trèsdisposé à profiter de celles d'autrui.
On ne m'accusera pas de prévention contre Tacite ; mais quand je le vois trouver si peu de motifs honnêtes aux actions des hommes , j'en suis fâché , non pour son histoire (qui peutêtre n'en est que plus vraie) mais pour sa personne : je crains qu'un hornme si pénétrant , et si peu porté aux interprétations favorables , ne fût un peu pour ses amis ce qu'il était pour les princes, et qu'il ne pratiquât la funeste maxime, de vivre avec un ami comme si on devait un jour l'avoir pour ennemi. Maxime si aifreuse , toute prudente qu'elle est , qu'il me paraît impossible d'en faire une règle de conduite. Je ne dirai donc à personne, méfiez-vous de votre ami ; je dirai seulement, ne vous jjiaz qu après une longue épreuve.
Quoi qu'il en soit , il résulte de tout ce que nous venons de dire , que la base de l'art de conjecturer dans la science du inonde , est la connaissance des hommes, et que celui qui par une longue expérience , aidée et nourrie de ses propres réflexions, aura appris à les mieux connaître, sera le plus capable de conjecturer le mieux dans l'art de se conduire.
Au reste, la connaissance et l'usage des règles suivant lesquelles nous devons agir dans la société , tiennent non-seulement aux hommes avec qui nous vivons , mais encore aux événemens dont nous ne sommes pas les maîtres , et dont l'influence est néanmoins si fréquente sur nos actions. C'est donc un nouvel objet de l'art de conjecturer , que la manière dont nous devons agir, ou pour prévenir ces événemens, ou pour les faire naître, ou pour les rendre (quand ils sont arrivée sans nous ou malgré nous) les plus avantageux ou les moins nuisibles à notre bonheur qu'il est possible. Mais ce serait une entreprise presque illusoire que de donner des principes sur ce sujet ; la diversité des cas , des circonstances , des situations , demandant pre^^que toujours des règles différentes, et plutôt une espèce de couo d'œil et d'instinct pour se déterminer , que la logique lente et timide des mathématiciens et des philosophes vulgaires.
La politique , qui est une des principales parties de cet art de conjecturer , servirait à prouver , s'il était nécessaire , combien les règles de cet art sont peu assurée*, combien elles sont fautives , combien l'application de ces règles e>t souvent trofiipée par les événemens. Je n'en voudrais pour exemple que ceux qui se sont passés récemment et sous nos yeux , dans la ^Tuerre sanglante qui vient de finir. Aussi n'ai-je point été surprix de voir le héros de cette guerre , le prince qui s'y est acquis une gloire I. 12
immortelle , faire bien peu de cas de cet art de cîiîcaiie (pour ne pas dire de fourberie) qu'on a honoré du nom de politique ; on ne l'accusera pourtant, ni de vouloir par ce mépris se venger d'avoir été dupe , ni de laisser voir le dépit qu'inspirent les mauvais succès (i).
L'art de la guerre , qui est l'art de détruire les hommes , comme la politique est celui de les tromper, est encore un de ceux oii l'art de conjecturer a de quoi s'exercer le plus. Le guerrier est même , ainsi que le médecin , presque uniquement réduit à cette ressource. S'il y avait entre eux quelque différence à cet égard , elle serait, ce me semble, à l'avantage du guerrier ; les moyens de tuer nos semblables sont moins incertains que ceux de les guérir. Mais combien de fois arrive-t-il que dans l'art de la guerre les événeniens trompent \es conjectures ? J'ose en appeler encore au prince dont je viens de parler. Combien de fois n'a-t-il pas avoué , quelque intéressé qu'il soit k soutenir le contraire , que les succès du général le plus expérimenté, le plus clairvoyant, le plus actif, sont, beaucoup plus souvent qu'on ne pense, l'effet et l'ouvrage du hasard ?
Ne concluons pourtant pas de cet aveu modeste , que dans la guerre et dans la politique l'art de conjecturer soit une chimère* Le plus habile dans cet art , est celui dont les conjectures sont le moins souvent démenties par les événemens. Si dans le jeu compliqué et dangereux du politique et du guerrier , on peut supposer que deux malheurs valent un tort, on doit, ce me semble , reconnaître aussi que deux succès valent un mérite. Quel mérite donc à ce prince que celui d'un si grand nombre de succès , lorsque tous les événemens et toutes les apparences étaient contre lui? Sa conduite pendant six ans, couronnée enfin par un bonheur mérité, apprend, non-seulement aux rois, mais à tous les hommes , que deux divinités , si on peut ]3arler de la sorte , président à peu près également aux événemens de ce monde , la sagesse et la fortune ; que si les événemens trompent quelquefois la sagesse , la fortune de son coté amène enfin des événemens heureux ; que le plus habile est celui qui se met en état de profiter de ces événemens quand ils arrivent , et qui
(i) Je n'oublierai point l'une des premières questions que ce prince me fit, lorsque j'eus l'honneur de le voir après Ja conclusion de la paix , ayant rosi.- te, contre toute vraisemblance , à l'Euiope presque entière liguée pour le combattre. 11 me demanda si les maiheuiatiques fournissaient quelque mc'iliode pour calculer les prohobilltcs en politique; question que j'aurais ctè tenté de prendre pour une èpigrarame, sans le ton simple et vrai avec lequel elle me fut faite. Ma repoirse fut que je ne connaissais point de mt-thode pour cet objet; mais que s'il eu existait quelqu'une, elle venait d'èire rendue inutile par le prince qui me faisait cette question.
donne , pour ainsi dire, à la fortune le temps de venir au secours de la sagesse. Cette maxime si vraie et si utile , est celle que le philosophe doit le moins perdre de vue dans la conduite de la vie. Donner du temps à la fortune doit être sa devise et sa règle ; et c'est par là que nous terminerons les vérités pratiques et importantes , que nous nous étions proposé de développer dans cet article.
De tous les objets de nos connaissances , il en est deux seulement qui paraissent ne devoir pas être soumis à Vart de conjecturer; les sciences mathématiques, et la vérité de la religion : car chacun de ces deux objets doit avoir l'évidence pour caractère distinctif. Nulle difficulté à cet égard sur les sciences mathématiques. On rirait d'un géomètre qui voudrait employer les argumens probables pour prouver une proposition d'Euclide. Quant aux preuves de la religion , il semble que celles qui seraient purement conjecturales , doivent élre absolument rejetées. Si Dieu , comme il n'est pas permis d'en douter , a fait connaître aux hommes le vrai culte qu'ils doivent lui rendre , il est évident que les raisonnemeus qui établissent ce culte , doivent porter dans l'esprit une conviction , du moins aussi frappante que les démonstrations géométriques : sans quoi il resterait encore des motifs raisonnables de douter, et par conséquent une excuse suffisante à l'incrédule , qui n'en doit point avoir. Aussi les théologiens les plus conséquens ne craignent point de soutenir que l'évidence du christianisme est égale , ou même au-dessus de celle des mathématiques. Cependant, le croira-t-on , il s'est trouvé des philosophes, mêrue religieux, des philosophes d'ailleurs estimés , qui nous disent tranquillement dans leurs ouvrages (1), que pour croire à la religion chrétienne , il suffit que Vimpossibilité iiLcn soit pas démontrée. ^\ les ouvrages de ces philosophes pénètrent chez tant de nations engagées dans l'erreur, n'est-il pas à craindre qu'à l'aide d'un pareil argument, ces nations ne restent invinciblement attachées aux religions les plus absurdes? En effet, combien d'hommes pour qui il est comme impossible de se démontrer la fausseté d'un culte , auquel l'exemple , l'habitude , les préjugés , l'ignorance , la superstition les lient? Je crois bien mieux servir la vraie religion en disant à tous les hommes : Sojez sûrs que votre religion est fausse , ou du moins que V Etre suprême îHen exige de vous ni la croj^ance , ni la pratique , si la vérité nen est pas plus claire que le jour. En vain croirait-on m'erabarrasser , en m'objectant les mystères du christianisme; la géométrie a aussi
(i) Lettres de M. de Manpertiils, IcUic XVil, et Essai de Philosophie lîiorale du même auteur^ chap. Vil,
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Jes siens, qui ne l'empêchent pas d'être d'une certitude à toute épreuve , parce que l'évidence des raisonnemens y étouffe, pour ainsi dire, l'obscurité des résultats. Dans la vraie religion il doit en être de même ; plus elle aura de mystères à proposer, plus elle doit éclairer et accabler par les preuves ; et je ne crains pas qu'aucun chrétien soit d'un autre avis.