‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 25 sur 61 · Y II. MORALE · texte numérisé non relu

Y II. MORALE

L'existence de l'Être suprême étant une fois reconnue , nous conduit à chercher le culte que nous devons lui rendre. Mais quoique la philosophie nous instruise jusqu'à un certain point sur ce grand objet, cependant les lumières qu'elle nous donne sont très-imparfaites. Le Créateur nous en a avertis lui-même, en nous prescrivant , par une révélation particulière, la manière dont il veut être honoré , et que tous les eiTorts de la raison n'auraient pu nous faire découvrir. Ainsi la religion , qui n'est autre chose que le culte que nous devons à l'intelligence souveraine , ne doit point entrer dans des élémens de philosophie; la religion naturelle ne doit même y paraître que pour nous avertir qu'elle ne suffit pas.

Mais ce qui appartient essentiellement et uniquement à la raison , et ce qui en conséquence est uniforme chez tous les •neuples, ce sonties devoirs dont nous sommes tenus envers nos

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semblables. La connaissance de ces devoirs est ce qu'on appelle morale , et l'un des plus importans sujets sur lesquels la raison puisse s'exercer. On ne fait pas tant d'honneur à cette science dans nos écoles. On la rejette pour l'ordinaire à la fin de toutes les autres parties de la philosophie , apparemment comme la moins intéressante , et on la réduit à quelques pages , oii l'on se borne à agiter des questions vides et scolastiques, aussi peu propres à nous instruire qu'à nous rendre meilleurs.

Connaissons mieux l'étendue de la morale , et le cas que nous devons en faire. Peu de sciences ont un objet plus vaste , et des principes plus susceptibles de preuves convaincantes. Tous ces principes aboutissent à un point commun , sur lequel il est difficile de se faire illusion à soi-même ; ils tendent à nous procurer le plus sûr moyen d'être heureux, en nous montrant la liaison intime de notre véritable intérêt avec raccomj)lissement de nos devoirs.

La morale est une suite nécessaire de l'établissement des sociétés, puisqu'elle a pour objet ce que nous devons 'aux autres hommes. Or l'établissement des sociétés est dans les décrets du Créateur , qui a rendu les hommes nécessaires les uns aux autres ; ainsi les principes moraux rentrent dans les décrets éternels. Il n'en faut pourtant pas conclure avec quelques philosophes que la connaissance de ces principes suppose nécessairement la connaissance de Dieu. 11 s'en suivrait de là, contre le sentiment des théologiens même , que les païens n'auraient eu aucune idée de vertu. La religion, sans doute, épure et sanctifie les motifs qui nous font pratiquer les vertus morales ; mais Dieu , sans se faire connaître aux hommes , a pu leur faire sentir, et leur a fait sentir en effet la nécessité de pratiquer ces vertus pour leur propre avantage. On a vu même , par un effet de cette Providence qui veille au maintien de la société , des sectes de philosophes qui révoquaient en doute l'existence d'un premier Etre, professer dans la plus grande rigueur les vertus humaines. Zenon , chef des stoïciens , n'admettait d'autre Dieu que l'univers , et sa morale est la plus pure que la lumière naturelle ait pu inspirer aux hommes.

C'est donc à des motifs purement humains que les sociétés ont dû leur naissance ; la religion n'a eu aucune part à leur première formation ; et quoiqu'elle soit destinée à en serrer le lien , cependant on peut dire qu'elle est principalement faite pour l'homme considéré en lui-même. 11 suffit, pour s'en convaincre, de faire attention aux maximes qu'elle nous inspire, à l'objet qu'elle nous propose, aux récompenses et aux peines qu'elle nous promet. Le philosophe ne se charge que de placer l'homme dans

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la société, et de l'y conduire; c'est au missionnaire à l'attirer ensuite au pied des autels.

La connaissance des principes moraux qui précède la connaissance de l'Etre suprême, est elle-même précédée par d'autres connaissances. C'est par les sens que nous apprenons quels sont nos rapports avec les autres hommes et nos besoins réciproques ; et c'est par ces besoins réciproques que nous parvenons à connaître ce que nous devons à la société , et ce qu'elle nous doit : il semble donc qu'on peut définir très-exactement l'injuste, ou ce qui revient au même le mal moral , ce qui tend à nuire à la société en troublant le bien-être phjsique de ses membres. En effet , le mal phjsique est la suite ordinaire du mal moral ; et comme nos sensations suffisent , sans aucune opération de notre esprit, pour nous donner l'idée du mal physique, il est évident que, dans l'ordre de nos connaissances, c'est cette idée qui nous conduit à celle du mal moral , quoique l'une et l'autre soient de nature différente. Que ceux qui nieront cette vérité supposent l'homme impassible , et qu'ils essaient de lui faire acquérir dans cette hypothèse la notion de l'injusîe.

Mais cette notion en suppose une auîre, celle de la liberté* car si l'homme n'était pas libre, toute idée de mal se réduirait au mal physique. C'est donc renverser l'ordre naturel des idées, que de vouloir prouver l'existence de la liberté par celle du bien et du mal moral. C'est prouver une vérité qui n'est que de sentiment, c'est-à-dire de l'ordre le plus simple, par une vérité sans doute aussi incontestable , mais qui dépend d'une suite de notions plus combinées. Nous disons que l'existence de la liberté n'est qu'une vérité de sentiment , et non pas de discussion ; il est facile de s'en convaincre. Car le sentiment de notre liberté consiste dans le sentiment du pouvoir que nous avons de faire une action contraire à celle que nous faisons actuellement; l'idée de la liberté est donc celle d'un pouvoir qui ne s'exerce pas, et dont l'essence même est de ne pas s'exercer au moment que nou!^ le sentons ; cette idée n'est donc qu'une opération de notre esprit , par laquelle nous séparons le pouvoir d'agir d'avec l'action même, en regardant ce pouvoir oisif, quoique réel , comme subsistant pendant que l'action n'existe pas. Ainsi la notion de la liberté ne peut être qu'une vérité de conscience. En un mot , la seule preuve dont cette vérité soit susceptible est analogue à celle de l'existence des corps ; des êtres réellement libres n'auraient pas un sentiment plus vif de leur liberté que celui que nous avons de la nôtre : nous devons donc croire que nous sommes libres. D'ailleurs, quelles difficultés pourrait présenter cette grande question , si on voulait la réduire au seul énoncé net dont ^\U

soit susceptible? Demander si riiomme est libre, ce n'est pas demander s'il agit sans motif et sans cause , ce qui serait impossible , mais s'il agit par choix et sans contrainte ; et sur cela il suffit d'en appeler au te'moignage universel de tous les hommes. Quel est le malheureux prêt à périr pour ses forfaits, qui ait jamais pensé à s'en justifier en soutenant à ses juges qu'une nécessité inévitable l'a entraîné 4ansie crime ? C'en est assez pour faire sentir aux philosophes combien les discussions métaphysiques sur la liberté sont inutiles à la tête d'un traité de morale. Vouloir aller en cette matière au-delà du sentiment intérieur , c'est se jeter tête baissée dans les ténèbres.

Comme la justice morale des lois est une suite de la liberté , et non la liberté une suite de la justice des lois , ce serait renverser, ce me semble , l'ordre naturel des idées de vouloir prouver que nous sommes libres , parce qu'autrement les lois seraient injustes. Je dis plus; on aurait tort de prétendre que, si nous n'étions pas libres , il faudrait anéantir les lois. Ce n'est ici , je l'avoue , qu'une spéculation purement métaphysique sur une hypothèse qui n'existe pas ; mais cette sjDéculation abstraite peut servir à développer et à fixer nos idées sur la matière que nous traitons. Fussions -nous assujétis dans nos actions à une puissance supérieure et nécessaire , les lois et les peines qu'elles imposent n'en seraient pas moins utiles au bien physique de la société , comme un moyen efficace de conduire les hommes par la crainte , et de donner, j)our ainsi dire , l'impulsion à la machine. De deux sociétés semblables , composées d'êtres qui ne seraient pas libres, celle oiiil y aurait des lois serait moins sujette au désordre , parce qu'elle aurait , si on peut parler de la sorte, un régulateur de plus. La nécessité physique des lois, dans des sociétés pareilles, serait indépendante de la liberté de l'homme; inais dans la société telle qu'elle est, composée d'êtres libres, cette nécessité physique se change en équité morale. Dans le premier cas , les lois ne seraient que nécessaires ; dans le second , elles sont nécessaires et justes.

Ces observations, essentiellement relatives aux questions préliminaires de la morale , nous ont paru nécessaires pour prémunir nos lecteurs contre les notions peu exactes que plusieurs philosophes ont données de cette science et des vérités qui en font la base , et pour faire sentir de quelle manière ces vérités importantes doivent être traitées.

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