XL MORALE DU CITOYEN
La morale du citoyen vient immédiatement après celle des Etats. Elle se réduit à être fidèle observateur des lois civiles de sa patrie, et à se rendre le plus utile à ses concitoyens qu'il est possible.
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Tout citoyen est redevable à sa patrie de trois choses; de sa vie, de ses talons, et de la manière de les employer.
Les lois de la société obligent ses membres de se conserver pour '^lle , et par conséquent leur défendent de disposer d'une vie qui appartient aux autres hommes presque autant qu'à eux. Voilà le principe que la morale purement humaine nous offre contre le suicide. On demande si ce motif de conserver ses jours aura un jDOuvoir suffisant sur un malheureux accablé d'infortune, à qui la douleur et la misère ont rendu la vie à charge ? Nous répondrons qu'alors ce motif doit être fortifié par d'autres plus puissans, que la révélation y ajoute. Aussi les seuls peuples chez lesquels le suicide ait été généralement flétri , sont ceux qui ont eu le bonheur d'embrasser le christianisme. Chez les autres il est indistinctement permis, ou flétri seulement dans certains cas. Les législateurs purement humains ont pensé qu'il était inutile d'infliger des peines à une action dont la nature nous éloigne assez d'elle-même, et que ces peines d'ailleurs étaient en pure perte, puisque le coupable est celui à qui elles se font sentir le moins. Ils ont regardé le suicide, tantôt comme une action de pure démence, une maladie qu'il serait injuste de punir, parce qu'elle suppose l'âme du coupable dans un état oii il ne peut plus être utile à la société; tantôt comme une action de courage, qui hw maînement parlant suppose une âme ferme et peu commune* Tel a été le suicide de Caton d'Utique. Plusieurs écrivains ont très-injustement accusé cette action de faiblesse; ce n'était point par là qu'il fallait l'attaquer. Caton , disent-ils , yi// un lâche de se donner la mort , il n'eut pas la force de sun'wre à la ruine de sa patrie. Ces écrivains pourraient soutenir par les mêmes principes , que c'est une action de lâcheté que de ne pas tourner<ie dos à l'ennemi dans un combat, parce qu'on n'a pas le courage de supporter l'ignominie que cette fuite entraîne. De deux maux que Caton avait devant les yeux, la mort ou la liberté anéantie, il choisit sans doute celui qui lui parut le moindre; mais le courage ne consiste pas à choisir le plus grand de deux maux; ce choix est aussi impossible que de désirer son malheur. Le courage consistait , dans la circonstance oii se trouvait Caton , à regarder comme le moindre des deux maux qu'il avait à choisir, celui que la plupart des hommes auraient regardé comme le plus grand. Si les lumières de la religion dont il était malheureusement privé lui eussent fait voir les peines éternelles attachées au suicide , il eût alors choisi de vivre , et de subir par obéissance à l'Etre suprême le joug de la tyrannie.
Mais quand une raison purement humaine pourrait excuser en certaines circonslances le suicide proprement dit, que le christia-
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iiisme condamne, cette même raison n'en proscrit pas moins en tonte occasion le suicide lent de soi-même, qui ne peut jamais avoir ni motif ni prétexte. De ce principe résulte une vérité que la pliilosopliie enseigne et que la religion bien entendue confirme ; c'est que les macérations indiscrètes qui tendent à abréger les jours, sont une faute contre la société, sans être un hommage à Ja religion. S'il y a quelques exceptions à cette règle, la raison et le christianisme nous apprennent qu'elles sont très-rares. L'Etre suprême , par des motifs que nous devons adorer sans les connaître, peut choisir parmi les êtres créés quelques victimes qui s'immolent à son service, mais il ne prétend pas que tous les hommes soient ses victimes. Il a pu se consacrer une Thébaïde dans un coin de la terre , mais il serait contre ses lois et ses desseins que l'univers devînt une Thébaïde. Ces réflexions suffisent pour faire sentir sous quel point de vue le suicide doit être proscrit par la morale.
Non-seulement le citoyen est redevable de sa vie à la société humaine , il est encore redevable de ses talens à la société que le sort lui a donnée , ou qu'il s'est choisie. Nous disons qu'il s'est choisie. Car dans les gouvernemens qui ne sont pas absolument tyranniques , chaque membre de l'Etat, dès qu'il trouve sa condition trop onéreuse, est libre de renoncer à sa patrie pour en chercher une nouvelle. L'attachement si naturel et si général des hommes pour leur pays, est fondé ou sur le bonheur qu'ils y goûtent , ou sur l'incertitude de se trouver mieux ailleurs. Faites connaître aux peuples d'Asie nos gouvernemens modérés d'Europe , les despotes de l'Asie seront bientôt abandonnés de leurs sujets; faites connaître à chaque citoyen de l'Europe le gouvernemeïitsous lequel il se trouvera le plus libre et le plus heureux, eu égard à ses talens , à ses mœurs , à son caractère , à sa fortune ; il n'y aura plus de patrie, chacun choisira la sienne. Mais la nature a prévenu ce désordre, en faisant craindre , même à la plupart des citoyens malheureux, de rendre par le changement leur situation plus fâcheuse.
Puisque tout citoyen, tant qu'il reste dans le sein de sa patrie, lui doit l'usage de ses talens, il doit les employer pour elle de la manière la plus utile. Cette maxime peut servir à résoudre la question si agitée dans ces derniers temps, jusqu'à quel point un citoyen peut se livrer à l'étude des sciences et des arts, et si cette étude n'est pas plus nuisible qu'avantageuse aux Etats? Question qui a rapport à la morole législative et à celle du citoyen, et qui peut bien mériter à ce double titre de trouver sa place dans des élémens de morale. Sans prétendre ici la traiter à fond, il ne sera peut-être pas inutile d'exposer en peu de mots de
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quel côté la morale doit l'envisager , et d'indiquer les moyens de la résoudre en la décomposant.
Si on réduit Fhorame aux connaissances de nécessité absolue, son cours d'étude ne sera pas long. La nature lui fait connaître ses besoins, et lui offre par ses différentes productions le moyen de les satisfaire. Cette même nature , paisiblement écoutée, lui apprend ses devoirs- rigoureux envers les autres. En voilà assez pour former une société de sauvages. On pourrait demander quels avantages réels un Etat policé peut avoir sur une société pareille. Cette question se réduit à décider , si l'éducation qui augmente tout à la fois nos connaissances et nos besoins, nous est plus avantageuse que nuisible ; s'il nous est plus utile de multiplier nos plaisirs factices , et par conséquent de nous préparer des privations , que de nous borner aux plaisirs simples et toujours sûrs que la nature nous offre. Notre but en proposant ces questions, n'est point de faire regretter à personne l'état de sauvage; la vérité force seulement à dire, qu'en mettant à part la connaissance de la religion , il ne paraît pas qu'on ait rendu beaucoup plus heureux le petit nombre de sauvages qu'on a forcé de vivre parmi des peuples policés. Mais le même amour de la vérité oblige d'ajouter, en même temps, que les regrets de ces sauvages sur leur premier état, ne prouveraient rien pour la préférence qu'on devrait lui accorder. Ces regrets seraient seulement une suite de l'habitude , et de l'attachement naturel des hommes à la manière de vivre qu'ils ont contractée dès l'enfance. Il s'agit donc uniquement de savoir si un citoyen, né et élevé parmi des peuples policés , y est plus ou moins heureux qu'un sauvage né et élevé parmi ses pareils. Le consentement des hommes semble avoir décidé cette question par le fait; la plupart d'entre eux ont cru qu'il leur était plus avantageux de vivre dans des Etats policés; et l'on ne peut guère accuser le genre humain d'être aveugle sur ses vrais avantages. Or la police des Etats suppose au moins quelque degré de culture et de connaissances dans les membres qui les composent ; reste à examiner jusqu'où ces connaissances doivent être portées.
Nos connaissances sont de deux espèces, utiles ou curieuses. Les connaissances utiles ne peuvent avoir que deux objets, nos devoirs et nos besoins; les connaissances curieuses ont pour objet nos plaisirs, soit de l'esprit, soit du corps. Les connaissances utiles doivent nécessairement être cultivées dans une société policée; mais jusqu'où s'étendent les connaissances utiles? H est évident qu'on peut resserrer ou augmenter cette étendue, selon que l'on aura plus ou moins égard aux différons degrés d'utilité.
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Les connaissances d'utilité première , sont celles qui ont pour objet les besoins ouïes devoirs communs à tous les hommes. Ensuite viennent les connaissances qui nous sont utiles par rapport à la société particulière dans laquelle nous vivons ; savoir la connaissance des lois de cette société, et de ce que la nature fournit à nos besoins dans le pays que nous habitons. Enfin on doit placer au troisième rang les connaissances utiles à une société considérée dans son rapport aux autres.
Toutes les connaissances dont nous venons de faire mention doivent être cultivées dans une société policée. Il semble d'abord que cet objet ouvre un champ fort vaste; cependant ce champ si vaste se resserre beaucoup, si on réduit ces connaissances à ce qu'elles ont d'absolument nécessaire.
A l'égard des connaissances simplement curieuses, il faut en distinguer de deux espèces. Quelques unes tiennent au moins indirectement aux connaissances utiles. Il doit donc être permis, il est même avantageux que ces sciences soient cultivées avec quelque soin , surtout si elles dirigent leurs recherches vers les objets d'utilité.
Mais que dirons-nous des connaissances de pure spéculation, de celles qui ont pour unique but le plaisir ou l'ostentation de savoir? Il semble que l'on ne doit s'appliquer à ces sortes de sciences que faute de pouvoir être plus utile à sa nation. D'où il résulte qu'elles doivent être jdcu en honneur dans les républiques, oii chaque citoyen faisant une partie réelle et indispensable de l'Etat est plus obligé de s'occuper d'objets utiles à l'Etat. Ces études ont donc réservées aux citoyens d'une monarchie, que la constitution du gouvernement oblige d'y rester inutiles , et de chercher à adoucir leur oisiveté par des occupations sans conséquence.
Nous ne parlons encore ici que des sciences purement spéculatives , qui, renfermées dans un objet abstrait et diihcile , ne sauraient être l'occupation ou l'amusement que d'un très-petit nombre de personnes. Il n'en est pas tout-à-fait de même des connaissances de pur agrément. Si leur culture ne peut être l'ouvrage que du talent et du génie, les fruits qui en naissent doivent être partagés et goûtés par la multitude. Ces connaissances pouvant contribuer à l'agrément de la société , sont sans doute préférables à cet égard aux connaissances de spéculation aride ; mais cet avantage est compensé par un inconvénient considérable. En multipliant les plaisirs , elles en inspirent ou en entretiennent le goût , et ce goût est proche de l'excès et de la licence ; il est plus facile de le réprimer que de le régler. Il serait donc peut-être plus à propos que les hommes ?e fussent
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interdit les arts d'agrément quede^'y être livre's (i). Néanmoins ces arts d'agrément étant une fois connus, ils peuvent, dans certains Etats , occuper un grand nombre de sujets oisifs, et les empêcher de rendre leur oisiveté nuisible. Nous passerions les bornes de cet essai , si nous entrions dans un plus grand détail. Mais en considérant ainsi sous différens chefs la question proposée, et en la divisant en différentes branches, on pourra examiner , ce me semble , avec quelque précision , l'influence que la culture des sciences et des beaux-arts peut avoir sur la morale des États et sur celle du citoyen.