XII. MORALE DU PHILOSOPHE
Venons à la morale du philosophe. Elle a pour but, ainsi que nous l'avons dit , la manière dont nous devons penser pour nous rendre heureux indépendamment des autres. Cette manière de penser se réduit à deux principes , au détachement des richesses et à celui des honneurs. Le premier entre dans la morale de l'homme , et nous en avons parlé ; le second paraît tenir moins à cette morale, parce que les honneurs ne font partie ni de notre "véritable bien-être physique , ni même de l'existence morale à îaquello tous les citoyens ont un droit égal. Mais si le désintéressement sur les honneurs n'est pas d'obligation morale par rapport à la société, il n'est pas moins nécessaire à notre bonheur que le désintéressement sur les richesses. La raison permet sans doute d'être flatté des honneurs , mais sans les exiger ni les attendre ; leur jouissance peut augmenter notre bonheur , leur privation ne doit point l'altérer. C'est en cela que consiste la vraie philosophie , et non dans l'affectation à mépriser ce qu'on souhaite. C'est mettre un trop grand prix aux honneurs que de les fuir avec empressement ou de les rechercher avec avidité ; le même excès de vanité produit ces deux effets contraires.
D'après ces principes la morale établit et détermine jusqu'oii il est permis de porter l'ambition. Cette passion , le plus grand mobile des actions et même des vertus des hommes, et que par cette raison il serait dangereux de vouloir éteindre, a cela de singulier , que lorsqu'elle est modérée , c'est un sentiment estimable , la suite et la preuve de l'élévation de l'âme , et que portée à l'excès elle est le plus odieux et le plus funeste de tous les vices. En effet, elle est le seul qui ne respecte rien , ni sang , ni liaisons , ni devoirs. L'avare est quelquefois généreux pour
(i^ La plupart des arts, dit Xenophon , livre 5'. des Dits métyiorables , corrompent le corps de ceux qui les exercent : ils obligent de s'asseoir h Pombre et auprès du feu; on n'a de temps ni ponr ses amis, ni pour la république.
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son ami , l'nmant lui sacrifie quelquefois sa maîtresse, TaniLîtieux sacrifie tout à l'objet qu'il veut atteindre ou qu'il possède. Aussi de tous les maux que les passions des hommes leur causent , les malheurs que l'ambition leur fait éprouver sont ceux qui excitent le moins la compassion du sage.
Pour réprimer plus efficacement l'ambition , la morale nous fait surtout envisager les excès qui en sont la suite. C'est parce que l'ambition excessive est une passion si détestable, que l'envie en est une si honteuse. Ces deux passions ont leur source dans 3e même principe ; l'ambition a seulement quelque chose de inoins vil , en ce qu'elle se montre pour l'ordinaire à découvert, au lieu que l'envie agit en se cachant ; elle suppose en effet, ou îa connaissance secrète de son infériorité et de son impuissance, ou ce qui est plus bas encore, le chagrin de la justice rendue à son inférieur, c'est-à-dire, le chagrin d'un bien fait à autrui qui n'est pas un mal pour soi : or aucun de ces deux sentimens n'est fait pour élre mis au grand jour. L'envie suppose toujours au moins quelque mérite réel dans celui qui en est l'objet ; elle est donc toujours injuste ; c'est pour cela qu'elle se cache. Si l'objet de l'envie n'a qu'un mérite factice, d'emprunt ou de cabale, l'envie diminue à proportion , et se tourne bientôt en mépris pour celui qui reçoit les honneurs , pour ceux qui les donnent , et pour les honneurs même.
La jalousie en amour n'est pas du même genre que l'envie; c'est un sentiment plus naturel , et dont on a beaucoup moins à rougir. Elle n'est autre chose que la crainte d'être troublé dans la possession de ce qu'on aime. L'amour est un sentiment si exclusif, et qui anéantit tellement tous les autres, qu'il exige naturellement un retour semblable de la part de son objet. Ce n'est donc point en y attachant une idée de bassesse , que la morale attaque la jalousie en amour; c'est en nous représentant 3es malheurs dont l'amour même est la source ; gentiment doux et terrible , qu'on peut demander si l'Etre suprême a imprimé aux hommes dans sa faveur ou dans sa colère. Un philosophe de nos jours examine dans un de ses ouvrages, pourquoi l'amour fait le bonheur de tous les êtres , et le malheur de l'homme : c'est, dit-il , qu'il n'y a dans C€tte passion que le physique de bon , et que le moral, c'est-à-dire le sentiment qui l'accompagne, n'en vaut rien. Ce philosophe n'a pas prétendu sans doute que le moral de l'amour n'ajoutât pas au plaisir physique; l'expérience serait contre lui : il n'a pas voulu dire non plus que le moral n'est qu'une illusion , ce qui est vrai , mais ne détruit pas la vivacité du plaisir ; et combien peu de plaisirs ont un objet réel î Il a voulu dire seulement que le moral de l'amour est ce qui eu
cause tous les maux , et en cela on ne peut que souscrire à son ^•îvis. Concluons seulement de cette triste vérité , que si des lumières supérieures à la raison ne nous promettaient pas une condition meilleure , nous aurious beaucoup à nous plaindre de la nature , qui en nous présentant d'une main le plus séduisant des plaisirs, semble avoir voulu nous en éloigner de l'autre par les écueils dont elle l'a environné ; elle nous a , pour ainsi dire, placés sur le bord d'un précipice entre la douleur et la privation.
C'est donc le grand principe de la morale du philosophe (et tel est le déplorable sort de la condition humaine) , qu'il faut presque toujours renoncer aux plaisirs pour éviter les maux qui en sont la suite ordinaire. Cette existence insipide, qui nous fait supporter la vie sans nous j attacher, est pourtant l'objet de l'ambition et des efforts du sage ; et c'est en effet , tout mis en balance , la situation que notre condition présente nous doit faire désirer le plus. Encore la plupart d^s hommes sont-ils si à plaindre , qu'ils ne peuvent même par leurs soins se procurer cet état d'indifférence et de paix; mille causes tendent à le troubldPl les unes , comme la douleur corporelle , sont absolument indépendantes de nous; d'autres, comme le désir de la considération , des honneurs , et de la gloire , ont leur source dans l'opinion des autres, qui n'est guère plus en notre pouvoir ; d'autres enfin ont leur origine dans notre propre opinion , mais n'en sont pas pour cela des tyrans moins funestes à notre tranquillité. Toutes les leçons de la philosophie sur ce point seront bien faibles pour nous guérir , si la nature ne nous y a préparés d'avance par une disposition qui dépend principalement de la structure des organes. Il est vrai que cette insensibilité , soit physique , soit morale , a l'inconvénient de porter en même temps sur les plaisirs et sur les maux , et d'affaiblir les uns en adoucissant les autres ; comme l'extrcme sensibilité à la douleur suppose aussi des organes plua propres à faire goûter les impressions agréables.
On voit, par cet exposé, quels sont les principaux points de la morale du philosophe. Celle des législateurs et celle des Etats ne regardent qu'un assez petit nombre d'hommes ; celle de l'homme et celle du citoyen intéressent chaque membre de la société ; mais elles ont , si on peut parler ainsi , des traits marqués et tranchans que chacun doit apercevoir sans peine ; la morale du philosophe a des nuances plus fines qui ne peuvent être saisies que par des esprits justes et des âmes fortes. Cette partie si importante de la science des mœurs en doit être le principal fruit, le but auquel doit aspirer tout homme qui pense ; c'est par là que des élémens de cette science doivent se terminer. La mo-*
raie (\n philosophe termine en même temps la partie de la philosophie qui doit nous intéresser le plus, et qui contient l'art de raisonner, la connaissance de l'Etre suprême, celle de nousmêmes et de nos devoirs.
Nous sera-t-il permis de conclure ces élémens de morale par lin souhait que l'amour du bien public nous inspire , et dont il serait à de'sirer qu'un citoyen philosophe jugeât l'exécution digne de lui? Ce serait celle d'un catéchisme de morale à l'usage et à la portée des enfans. Peut-être n'y aurait-il pas de moyen plus efficace de multiplier dans la société les hommes vertueux; on apprendrait de bonne heure à l'être par principes ; et l'on sait quelle est sur notre Ame la force des vérités qu'on y a gravées dès l'enfance. Il ne s'agirait point dans cet ouvrage de raffiner et de discourir sur les notions qui servent de base à la morale ; on en trouverait les maximes dans le cœur même des enfans, dans ce cœur oii les passions et l'intérêt n'ont point encore obscurci la lumière naturelle. C'est peut-être à cet âge que le sentiment du juste et de l'injuste est le plus vif; et quel avantage n'y aurait-il pas à le développer et à l'exercer de bonne heure? Mais un catéchisme de morale ne devrait pas se borner à nous instruire de ce que nous devons aux autres. Il devrait insister aussi sur ce que nous nous devons à nous-mêmes; nous inspirer les règles de conduite qui peuvent contribuer à nous rendre heureux ; nous apprendre à aimer nos semblables et à les craindre, à mériter leur estime et à nous consoler de ne la pas obtenir , enfin à trouver en nous la récompense des sentimens honnêtes et des actions vertueuses. Un des points les plus importans , et en même temps les plus difficiles de l'éducation, est de faire connaître aux enfans jusqu'à quel degré ils doivent être sensibles à l'opinion des hommes ; trop d'indifférence peut en faire des scélérats ; trop de sensibilité peut en faire des malheureux.