‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 31 sur 61 · XIII. GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

XIII. GRAMMAIRE

Avant que de finir la première partie de cet essai , qui renferme les sciences les plus nécessaires à l'homme , la logique , la métaphysique et la morale , nous ne devons pas omettre une réilexion très-importante. Quoique nous ayons séparé ces différentes sciences , pour les envisager chacune plus particulièrement , eu égard à la nature et à la différence de leur objet , elles sont cependant plus unies entre elles et ont plus d'influence réciproque qu'on ne s'imagine ; et par celte raison l'ordre le plus philosophique qu'on puisse suivre pour les bien traiter, est peutêtre moins de les traiter séparément , cfue de les faire marcher

de Front , et comme rentrer l'une dans l'antre. En effet, la métaphysique a pour but d'examiner la ge'nération de nos idées , et de prouver qu'elles viennent toutes de nos sensations. Or pour faire cet examen d'une manière complète , il faut montrer de quelle manière nos sensations font naître en nous les idées qui en paraissent les moins dépendantes , comme celles du juste et'de l'injuste. Ainsi les premières vérités de la métaphysique sont essentiellement liées aux premières notions de la morale ; et dans une analyse philosophique on ne saurait les séparer. D'un autre côté la logique est l'art de comparer les idées entre elles ; or pour apprendre à les comparer , il est nécessaire d'en connaître la génération ; la métaphysique, sous ce point de vue, doit donc précéder la logique. Mais en même temps on ne peut développer la génération des idées sans faire usage de l'art du raisonnement ; ainsi la logique doit précéder à cet égard l'examen de la génération des idées. Il est donc évidemment impossible de traiter séparément et distinctement l'une de ces trois sciences , la logique , la métaphysique et la morale , sans sui^poser quelques notions déjà acquises dans les deux autres. Or comment éviter cette apparence de cercle vicieux , si propre à jeter dans des élémens de philosophie une espèce de confusion , sui4e nécessaire et fâcheuse de l'ordre même qu'on voudrait y observer? Un peu d'attention à la marche de notre esprit dans l'analyse de ses perceptions , servira à nous faire éviter cet inconvénient. La faculté de juger , ainsi que celle de sentir , s'exerce en nous dès que nous commençons à exister ; à peine un enfant a-t-il des sensations qu'il les compare , qu'il connaît ce qui lui est utile ou nuisible , et par conséquent qu'il juge. Il y a donc en nous une logique naturelle et comme d'instinct , qui préside à nos premières opérations, et que le philosophe doit supposer. La logique considérée comme science , est l'art de faire des combinaisons plus composées et plus dilficiles , et c'est de cet art que le philosophe doit donner les règles. Ainsi il examinera d'abord comment nous connaissons par nos sensations l'existence des objets extérieurs ; il cherchera ensuite comment nos sensations produisent nos idées ; il jettera à cette occasion les premiers fondémens de la morale , et renverra à la morale proprement dite le détail et le développement des vérités qui portent sur ces fonderaens inébranlables. La génération des idées étant suiTisamraent connue , le philosophe expliqi'era pour lors l'art de les comparer , c'est-à-dire la logique , pour passer de là à la grande vérité de l'existence de Dieu , qui étant la plus utile application des règles du raisonnement, doit en être la première. Mais une autre science qu'il ne faut pas séparer cle la logique

et de la métaphysique , et qui appartient essentiellement à Tune et à l'autre, c'est la grammaire ou l'art de parler. D'un côté la formation des langues est le fruit des réflexions que les hommes ont faites sur la génération de leurs idées ; et de l'autre le choix des mots par lesquels nous exprimons nos pensées , a beaucoup d'influence sur la vérité ou sur la fausseté des jugemens que nous portons , ou que nous faisons porter aux autres. Ainsi c'est principalement par rapport à l'art de raisonner , et à celui d'analyser nos idées, que le philosophe traite de la grammaire. Par conséquent il doit se borner aux principes généraux de la formation des langues ; principes dont les règles de chaque langue particulière sont des applications faciles , ou des exceptions bizarres qui n'ont d'autre raison que le caprice des instituteurs. Le grammairien philosophe traitera donc des différentes espèces de mots ; de ceux qui expriment des individus ; de ceux qui ne désignent que des êtres abstraits 3 de ceux qui marquent les différentes manières d'être , les différentes vues sous lesquelles l'esprit peut envisager un objet ; de ceux qui expriment des idées simples , et qui par conséquent n'étant point susceptibles de définition , peuvent être regardés comme les racines philosophiques des langues, c'est-à-dire comme les termes primitifs et fondamentaux qui servent à expliquer tous les autres ; de la manière de reconnaître ces mots, et ceux qui renferment des idées composées; du sens propre des mots et de leur sens figuré ou métaphorique ; de la nécessité de bien distinguer ces diflférens sens , pour éviter les erreurs oli l'on s'expose quand on les confond ; enfin de la manière dont on peut apprendre les langues dans lesquelles on connaît un certain nombre de mots , en se servant de la signification connue de ces mots pour découvrir celle des autres. Car il n'est point de langue que nous ne puissions apprendre comme nous avons appris notre langue maternelle , dans la({uelle il a fallu que nous trouvassions de nousmêmes , sans le secours des maîtres ni des livres , le sens d'un très-grand nombre de mots , et en général de tous ceux qui n'expriment point des individus réels et physiques. C'est par des combinaisons plus ou moins réitérées, et quelquefois très-multipliées et très-fines , que nous sommes parvenus à connaître la signification de ces termes. Aussi le plus grand effort d'esprit est-il peut-être celui que nous faisons en apprenant à parler. L'homme le plus stupide en a])parence y parvient néanmoins , et nous montre de quel degré de patience et de sagacité le besoin nous rend capables. {Vojez Éclaircisse3Ient , § IX, p. 238. )

Outre les différens sens dont un raêjne mot est susceptible , le grammairien philosophe traite aussi des différens mots suscep^

tibles d'un même sens , et qu'on appelle synonymes. On peut donner ce nom , ou à des mots qui ont absolument et rigoureusement le même sens , et qui peuvent en toute occasion être substitués indifféremment l'un à l'autre ; ou à des mots qui présentent la même idée avec de légères variétés qui la modifient, de manière qu'il ne soit permis d'employer l'un à la place de l'autre , que dans des occasions oii l'on n'aura pas besoin de faire sentir ces variétés. Ce serait peut-être un défaut dans une langue que d'avoir des synonymes de la première espèce ; mais c'en serait un beaucoup plus grand que de manquer de synonymes du second genre. Une telle langue serait nécessairement pauvre et sans aucune finesse. En effet , ce qui constitue deux ou plusieurs mots synonymes, c'est d'abord un sens général qui est commun à ces mots ; et ce qui fait ensuite que ces mots ne sont pas toujours synonymes , ce sont des nuances souvent délicates et quelquefois presque imperceptibles , qui modifient ce sens primitif et général ; ainsi toutes les fois que par la nature du sujet qu'on traite , on n'a point à exprimer ces nuances , et qu'on n'a besoin que du sens général , chacun des synonymes peut être indifféremment mis en usage; par conséquent s'il y a une langue dans laquelle on ne puisse jamais employer indifféremment deux mots l'un pour l'autre , il faut en conclure que le sens de ces mots diffère non par des nuances fines , mais par des différences très-marquées et très-grossières ; les mots de la langue n'exprimeront donc plus ces nuances , et dès lors la langue sera pauvre et sans finesse.

Après avoir détaillé dans la grammaire ^philosophique ce qui regarde les mots , on passera à la proposition , qui n'est autre chose qu'un jugement énoncé. On en considérera les différentes parties et les différentes espèces , et l'on pourra donner en conséquence les principes généraux de la construction ; c'est-à-dire, les règles pour s'énoncer clairement dans quelque langue que ce puisse être. On examinera à cette occasion la question si souvent agitée , et qui peut-être est encore à résoudre , s'il y a dans certaines langues une inversion proprement dite , et en quoi cette inversion consiste. 11 ne peut y avoir d'inversion proprement dite, que dans le casoii l'ordre des mots d'une proposition diffère de l'ordre des idées que ces mots expriment. La question de l'inversion consiste donc à savoir suivant quel ordre les idées renfermées dans une proposition se présentent à l'esprit de celui f[ui l'énonce. Or s'il est très-difficile , pour ne rien dire de plus, de fixer et de déterminer cet ordre, à cause de la rapidité avec laquelle nos idées se succèdent ; s'il est même plus que vraisemblable , comme on l'a déjà remarqué, que notre esprit a souvent

plusieurs idées à la fois ; si le nombre de ces idées qui peuvent en même temps nous être présentes , est plus ou moins grand suivant le degré d'attention et la nature des esprits ; le moyen d'établir des règles lumineuses et générales sur l'ordre naturel des idées , et par conséquent sur celui des mots dans les ]ugemens que nous énonçons? {Kojez Eclaircissement", § X, p. 246.)

Ces différentes questions sont les principaux points ^sur lesquels doit rouler la grammaire philosophique ; le reste doit être abandonné aux grammaires particulières de chaque langue.

§ IX, Eclaircissement sur ce qui est dit des dijjerens sens dont un même mot est susceptible^ page 236.

Les grammairiens distinguent ordinairement deux espèces de sens dans les mots; le sens propre qui est leur signification originaire et primitive, et le sens figuré par lequel on détourne le premier sens , le sens propre, en l'appliquant à un objet auquel il ne convient pas naturellement : par exemple dans ces phrases , l'éclat de la lumière , et V éclat de la vertu , éclat est d'abord pris dans son sens propre, et ensuite dans son sens figuré. Mais il y a, outre le sens propre et le sens Jîguré, un autre sens que j'appelle sens par extension , qui tient en quelque sorte le milieu entre ces deux-là. Ainsi quand je dis V éclat de la lumière, V éclat du son j V éclat de la vertu j dans la phrase l'éclat du son, le mot ec/û^ est transporté par extension de la lumière au bruit, du sens de la vue auquel il est propre, au sens de l'ouïe auquel il n'appartient qu'improprement ; on ne doit pourtant pas dire que cette expression , V éclat du son, soit figurée, parce que les expressions figurées sont proprement l'application qu'on fait à un objet intellectuel , d'un mot destiné à exprimer un objet sensible. Voici encore un exemple simple , qui dans trois différentes phrases montrera d'une manière bien claire ces trois différens sens; marclier après quelqu un , arriver après Vheure fixée , courir après les honneurs: voilà après , d'abord dans son sens propre qui est celui de suivre un corps en mouvement ; ensuite dans son sens par extension, parce que dans la phrase , après l'heure, on regarde le temps comme marchant et fuyant, pour ainsi dire, devant nous ; enfin dans le sens figuré, courir après les Jionneurs , parce que dans cette phrase on regarde aussi les honneurs, qui sont un être abstrait, comme un être physique fuyant devant celui qui le désire, et cherchant à lui échapper. Une infinité de

mois de la langue , pris dans toutes les classes et tous les genres , peuvent fournir de pareils exemples.

Il faut remarquer encore que le sens propre des mots a un usage fixe, déterminé et unique, en sorte qu'il n'y a jamais qu'une seule espèce de phrase, ou l'on puisse employer ce sens propre; au lieu que le sens par extension et le sens figuré peuvent avoir différentes acceptions , différentes nuances , se diversifier plus ou moins dans ces nuances et ces acceptions, et par conséquent entrer dans différentes sortes de phrases. Pour distinguer ces nuances et ces acceptions différentes , d'abord dans le sens par extension, ensuite dans le sens figuré , il faut commencer par définir les mots dans leur sens propre le plus restreint et le plus rigoureux , et parcourir ensuite par degrés toutes les nuances que ce premier sens a produites pour exprimer d'autres idées. Par exemple, donner s\§niûe proprement et dans son sens primitif mettre quelque chose de sa main dans celle d'un autre : dans la phrase donner wi écu à quelqu'un , donner est pris dans ce sens propre et primitif; dans donner des coups d'épée , lesens propre et primitif commence à recevoir un peu plus d'extension, parce qu'on donne à la vérité de sa main, mais non plus dans celle d'un autre; dans donner une maison encore davantage, parce qu'on ne donne plus ni de sa main, ni dans celle d'un autre; dans donner ses ouvrages au public , encore davantage , parce que le public , l'être à qui Ton donne , n'est plus comme dans les exemples précédens , un individu physique, mais une collection d'individus qui est une espèce d'être abstrait j enfin dans donner son estime y son affection , l'expression devient tout-à-fait figurée , parce que l'estime , l'affection , sont des êtres absolument métaphysiques et intellectuels. De même dans ces phrases, sentir une odeur , sentir de la résistance , sentir de la douleur y sentir de V amour , sentir de V amitié pour quelqu'un , sentir un affront y sentir la force d'un raisonnement } voilà d'abord sentir dans son sens propre et primitif, sentir une odeur; ensuite dans ses différens sens par extension , enfin dans ses différens sens figurés. Les sens par extension sont: sentir de la résistance , qui se rapporte comme dans le premier sens à un objet extérieur et sensible, mais différent, par sa nature et par son action, d'un corps odoriférant; sentir de la douleur , qui exprime une sensation, mais une sensation dont l'objet peut ne pas exister hors de nous-mêmes ; de là le sens par extension s'unit au sens figuré dans sentir de V amour, qui exprime à la fois une sensation et une affection de l'âme , et qui par la sensation appartient au sens par extension, et par l'affeclion de l'âme au sens figuré; ensuite ce sens figuré se trouve seul àam sentir de V amitié, qui

n'exprime plus qu'une pure affection de l'ame; dans se? H à' dâ rojff'ronty qui exprime une affection de l'âme, que la réflexion occasione et qu'elle accompagne ; et enfin dans sentir la force d'un raisonnement , qui n'a rapport qu'à la réflexion simple.

Ce dernier exemple tiré du mot sentir, fait voir bien clairement, ce nie semble, la filiation des différentes acceptions d'un même mot , et comment ces acceptions naissent les unes des autres, chaque acception nouvelle tenant toujours à l'acception précédente par quelque chose qui leur est commun.

Il n'y a peuc-étre dans la langue aucun mot, susceptible de plusieurs sens différens , dont on ne puisse rapporter ainsi lès différentes acceptions à un premier sens propre et primitif, en examinant la manière dont ce sens propre s'est en quelque sorte dénaturé par des nuances et des gradations successives dans toutes les autres acceptions. Il est au moins certain qu'on peut faire d'une infinité de mots de la langue la même analyse que nous venons de faire du mot sentir ; et ce serait, ce me semble , un ouvrage très-philosophicjue et très-utile qu'un dictionnaire oii on marquerait ainsi avec soin toutes les nuances possibles des différens sens dans lesquels une même expression peut être prise , et de la manière dont ces différens sens sont nés les uns des autres.

Souvent même on pourrait aller plus loin, ne pas se borner à une analyse purement de^fait, et pour ainsi dire grammaticale, et appuyer cette analyse sur des raisonnemens approfondis qui motiveraient et justifieraient l'usage. On tâcherait , lorsque cela serait iDOSsible ( car nous conviendrons aisément que cela ne le serait pas toujours), de trouver j^ar quelle raison un mot a été choisi préférablement à un autre pour servir , en le détournant de son sens propre , à exprimer une nouvelle idée que ce sens propre n'enferme pas; pourquoi, par exemple , on a mieux aimé transporter à la sensation du toucher le mot ^e/zf/rpris de la sensation de l'odorat, que les mots voir ou entendre pris de la sensation de la vue , et de celle de Fouie, quoiqu'au fond il n'y ait pas pi us d'analogie entre le toucheret l'odorat qu'entre le toucher et les sens de la vue ou de l'ouïe. Ne serait-ce point parce que le sens de la vue et celui de l'ouïe sont des sens qui sont brusquement frappés par leur objet, et qui le saisissent tout à coup, au lieu que l'odorat et le toucher sont des sens qui ont besoin d'examiner et , pour ainsi dire , de tâtonner le leur pour en bien juger? Mais, dira-t-on , le goût est à cet égard dans le même cas que l'odorat et le toucher , c'est aussi un sens qui tâtonne; et cependant on ne dit point goûter une résistance. Cela est vrai; mais remarquons en même leiiips que le goût est une espèce

de toucher, puisqu'il s'opère par l'application imme'rliate de l'objet de la sensation sur l'organe de la sensation ; c'est pourquoi le mot goûter, en tant qu'il exprime une sensation, a du. être borne à son sens propre , à la sensation du goût; si on disait goûter une résistance , on transporterait mal à propos à l'effet du toucher en ge'nëral, ce qui est l'effet particulier d'une espèce de toucher exercé sur une certaine partie de notre corps : et pour s'assurer que c'est en efi'et par cette raison qu'on ne dit pas goûter une résistance , comme sentir une résistance , on n'a qu'à considérer que le mol sentir, qui s'applique au toucher en général, s'applique aussi à l'organe du goût, considéré tout à la fois et comme une espèce de toucher, et comme un sens qui examine et tâtonne aus>i <5on objet; car on dit tiès-bien sentir (quelque chose sur la langue ; une saveur qui se fait bien sentir , et ainsi du reste.

C'est vraisemblablement par une raison analogue à celle qui vient d'être rapportée, qu'on dit également bien une lumière éclatante, un son éclatant , et non une odeur, une saveur, une résistance éclatante, tandis qu'on dit également bien une lumière forte , un bruit fort , une odeur f}rte , une saveur forte , une résistance forte : le mot éclatant , destiné dans son sens propre à marquer l'impression subite et vive qu'une grande lumière fait sur nos yeux, s'est appliqué par exten.ion à l'impression vive et subite que fait sur nos oreilles un grand bruit : cette impression dans les autres sens est moins subite et moins brusque , et presque toujours accompagnée d'une sorte de tâtonnement et d'examen ; au contraire l'idée àe force n'emporte point celle d'une impression subite, mais seulement d'une impression considérable; et voilà pourquoi elle s'applique également à tous les sens , parce que tous sont également susceptibles de ce genre d'impre>sion. Voilà un faible essai de la manière dont on pourrait procéder dans le dictionnaire que nous proposons, pour trouver les raisons du sens attaché par extension à certains mots préferablement à d'autres.

Dans le dictionnaire dont il s'agit, on examinerait encore la raison de l'emploi d'un même mot pour exprimer àei idées ab^olument différentes, non-seulement dans les objets intellectuels comparés aux objets sensibles, mais même dans les objets sensibles compares entre eux. Supposons qu'on se propose d'examiner l'analogie de ces phrases, V éclat de la lumière , les éclats d'une bombe, du bois qui a éclaté. Sans être phvsicien ni philosophe, on regarde au moins confwsémenX, Y éclat de la lumière comme produit par une espèce d'élancement rapide émané du corps lumineux, ou occasioné par la présence de ce corps : on 1. 16

a dit die même les éclats d'une bombe, pour signifier les parties de la bombe qui s'ëlancent rapidement en se détachant d'elle ; d'ailleurs au moment que la bombe se fend de la sorte , cette scission de ses parties est accompagnée d'un bruit, du genre de ceux qu'on a nommé éclatans } nouvelle raison pour dire que la bombe éclate, et pour appeler éclats les parties qui s'en échappent. De là et par extension on dit qu'un corps quelconque ec/^fe lorsqu'il se fend et se crève avec bruit; et par une exten-r sion encore plus grande , on dit que du bois, une pierre a éclaté , lorsqu'on y remarque des fentes, quoique ces fentes aient pu se faire sans bruit, parce que ce bruit ayant lieu souvent dans les corps qui se fendent, et en particulier dans le bois et les pierres, on suppose qu'il a pu avoir lieu dans chaque cas particulier.

Au reste, dans cette analyse des différens sens des mots, on pourrait encore remarquer les bizarreries de l'usage ; on dit , par exemple, éclater de rire, Ae?> éclats de rire , par allusion tout à la fois au bruit éclatant que l'on fait en riant avec force , et aux élancemens d'une bombe qui éclate; mais on ne dit point un rire éclatant , quoiqu'il semble que par les mêmes raisons l'usage aurait pu autoriser cette expression.

Telle est la méthode qu'il faudrait suivre pour développer les différens sens par extension qu'on a donnés à un même mot. A l'égard du sens figuré, il faudrait remarquer d'abord les expressions qui ne sont en usage que dans ce seul sens, quoiqu'originairement elles aient rapport à l'expression d'une chose sensible, par exemple le mot de bassesse et beaucoup d'autres : il faudrait développer outre cela ( ce qui est encore plus digne d'examen ) comment certaines expressions dont le sens propre et primitif est purement intellectuel , ont été transportées à des objets sensibles : cette opération est contraire à celle qui se fait presque toujours dans les langues; car pour l'ordinaire on y transporte les mots, de l'usage matériel et sensible, à l'usage intellectuel. Il ne paraît pas douteux que le sens propre et primitif du mot juste ne soit cette notion intellectuelle , rendre à chacun ce qui lui appartient } or l'idée d'exactitude rigoureuse que cette notion suppose, a été appliquée à des objets matériels et à d'autres objets intellectuels purement spéculatifs; frapper juste au but , un coup d' œil juste , une montre juste , mie balance juste , un calcul juste, un habit juste , un esprit juste. Pour prouver que c'est l'idée d'exactitude qui a occasioné l'emploi du mot juste dans toutes ces phrases, remarquons que dans toutes on peut substituer au mot juste ]e mot exact ; frapper exactement au but, un coup d'œil exact, etc. Il en faut pourtant excepter habit juste, auquel on ne peut pas substituer habit exact ; c'est que le mot

exact emporte plus nécessairement que le mot juste une sorte d'idée d'action dont l'habit n'est pas regardé comme susceptible; et cela est si vrai, que si on suppose que l'habit ait une sorte d'action , alors le mot exact peut s'y adapter ; car on dit : un habit juste est celui qui s^ applique exactement sur le corps ; parce que le mot s'appliquer suppose dans l'habit une espèce d'action, par laquelle il vient, pour ainsi dire, se joindre immédiatement à la surface des parties du corps qu'il couvre.

Il faudrait remarquer enfin dans l'ouvrage dont je trace ici le plan, que parmi les expressions figurées il y en a qui le sont plus ou moins selon que le mot y est plus ou moins détourné de son sens propre. Ainsi campagne riante est une expression plus figurée que campagne riche , car dans ce dernier cas on ne fait que transporter à campagne l'idée de la richesse qui appartient proprement au possesseur ; ces idées campagne , possesseur , riche, ont une analogie par laquelle elles se tiennent immédiatement, et on ne fait que supprimer par la pensée celle du railieu pour joindre les deux autres ; au lieu que dans le premier cas , celui de campagne riante , on regarde la campagne comme un être animé, et ayant une espèce de visage; et ces idées n'ont point entre elles d'analogie, ou n'en ont qu'une fort éloignée. De même musique brillante est une expression moins figurée que pensée brillante : car dans le premier cas l'expression brillante n'est que transportée du sens de la vue auquel elle est propre, au sens de l'ouïe auquel elle n'appartient qu'improprement; dans le second cas le mot brillant est transporté des objets sensibles à un objet purement intellectuel.

Qu'on me permette ici en passant une digression de quelques momens, occasionée par la phrase même musique brillante , que je viens de citer. Cette analogie plus ou moins imparfaite par laquelle on transporte au sens de l'ouïe des expressions propres au. sens de la vue, peut aussi , ce me semble , avoir lieu jusqu'à un certain point dans la musique, et lui fournir des peintures , à la vérité très-imparfaites , d'objets qu'elle ne semble pas faite pour représenter. Si j'avais à exprimer musicalement le feu, qui dans la séparation des élémens prend sa place au plus haut lieu , pourquoi ne le pourrais-je pas jusqu'à un certain point par une suite de sons qui iraient en s'élevant avec rapidité ? Je prie les ptiilosophes de faire attention qu'en ce cas la musique serait parfaitement analogue à ces deux phrases, également admises dans la langue; le feu s'e'lèi'e ai>ec rapidité ; des sons qui s'élèvent avec rapidité. La musique ne fait autre chose que réunir en quelque sorte ces deux phrases dans un seul effet, en mettant le son à la place du feu ; k musique révçiUç ça nous l'idée attachée à ces

mots , s'élever avec rapidité^ nous n'avons plus qu'à la transpor-* ter du son, qui est l'objet matériel dont la musique se sert, au feu, qui est l'objet qu'elle se propose de peindre. Il faut seulement que l'auditeur soit averti, ou par des paroles, ou par le spectacle, ou par quelque chose d'équivalent, qu'il doit substituer l'idée àe feu à celle de son. De même si je voulais peindre le lever du soleil, pourquoi ne le pourrais-je pas par une musique dont le son aurait un progrès assez lent, mais iraij; tout à ia fois en s'élevant et en augmentant d'éclat, précisément comme le soleil quand il se lève ? Cette musique ne pourrait pas sans doute donner l'idée de la lumière et du lever du soleil à un aveugle ; mais ne suffirait-elle pas pour réveiller cette idée dans ceux qui l'ont ? En un mot, toutes les fois que la musique entreprendra de peindre ou plutôt de nous rappeler l'idée d'un objet sensible qui n'est pas un bruit physique, il faut, ce me semble , pour qu'elle y réussisse le moins imparfaitement qu'il est possible , qu'en substituant au son qu'elle nous fait entendre , l'objet qu'elle veut peindre, on puisse former deux phrases qui soient l'une et l'autre également admises dans la langue; et peutêtre pourrait-on tirer de là des conclusions curieuses pour l'influence que la langue peut avoir sur la musique , non pas seulement quant à la musique chantante, ce qui est évident, mais même quant à la musique purement instrumentale. J'imagine que la peinture musicale du lever du soleil , telle que nous venons de la proposer, paraîtrait plus imparfaite et presque nulle à un peuple dont la langue n'admettrait point ces façons de parler , une musique brillante j un son éclatant, V accord, Vharmonie des couleur^s , des sons qui s'élèvent rapidement du grave à V aigu ^ et ainsi du reste.

Je dirai plus; les mêmes raisons qui font qu'une certaine expression est commune au sens de la vue et de l'ouïe, sans l'être aux autres sens, peuvent servir à expliquer pourquoi la musique est moins propre à peindre ce qui appartient à ces autres sens. Le sens de la vue et celui de l'ouïe ont plus d'expressions communes entre eux qu'ils n'en ont avec les sens de l'odorat, du toucher et du goût; tels sont les mots, brillant, éclatant, accord, harmonie^ que nous venons de citer, et plusieurs autres. Yoilà pourquoi la musique ne peut ni peindre, ni même nous rappeler les odeurs, les saveurs, et le toucher.

Je soumets au jugement des philosophes cette idée sur l'analogie de la musique avec la langue; idée que je crois nouvelle, et que peut-être ils ne trouveront que bizarre , creuse et hasardée. Cependant ceux qui nieraient ce que je viens de dire sur l'expression imparfaite que la musique peut donner de certains ob-

jets pliysiques différens du son, me permettront-ils de leur faire une question ? Je suppose qu*à l'Opéra on voie au fond du théâtre le soleil qui se lève et qui monte sur l'horizon en augmentant de lumière, et qu'en même temps l'orchestre exécute nue symphonie sourde et sombre; le spectateur ne dira-t-iî pas que la musique est en contradiction avec ce qu'il voit ? N'en est-ce pas assez pour prouver qu'une musique opposée , une musique que nous appellerions brillante et harmonieuse ^ aurait en effet plus d'analogie, quant au sentiment qu'elle excite en nous, avec le spectacle que nos yeux considèrent en ce moment ?

Il est. hors de doute d'ailleurs que la musique fait naître en nous des sentimens de joie , de douleur , de tendresse, etc. , parce que l'expérience nous ayant prouvé qu'il y a des sons physiques ou des successions de sons capables de produire ces sentimens dans notre âme, la musique n'a rien autre chose à faire pour les exciter en nous que d'employer ces mêmes sons : or ne peut-elle pas parvenir de même à réveiller en nous la mémoire d'un objet physique différent du bruit, en réveillant en nous par le moyen des sons et par la dénomination que ces sons ont dans la langue , un sentiment semblable, ou du moins le plus approchant qu'il est possible de celui que cet objet y excite ?

J'ajouterai au reste que cette propriété , que nous remarquons ou au moins que nous supposons dans la musique, de nous rappeler l'idée de certains objets , n'est pas réciproque entre ces objets et la musique. Une succession de couleurs, par exemple, ne pourrait représenter ni rappeler une succession de sons, comme une certaine succession de sons peut nous retracer l'idée ou le souvenir de la lumière; parce que la succession des couleurs présentées rapidement à nos yeux ou même présentées lentement, ne saurait, en tant que succession, nous procurer aucun plaisir; au lieu que la succession des sons, en tant même que simple succession, nous en procure; or la première condition est que nous recevions du plaisir par la sensation directe, avant que de chercher dans cette sensation la source d'un autre plaisir qu'elle ne peut nous procurer par elle-même , mais dont elle nous rappelle l'idée ou du moins le souvenir.

Terminons ici celte digression , qui n'a sans doute été que trop longue, et revenons à notre dictionnaire philosophique, oii les différons sens d'un même mot seraient indiqués par les nuances consécutives qui tout à la fois les distinguent et les rapprochent. Je ne doute point que la plus grande partie des mots de la langue ne s'accommodât facilement au point de vue si lumineux et si utile sous lequel nous proposons ici de les envisager; j'entrevois seulement qu'il y aurait un petit nombre de mots qui

pourraient présenter à cet égard des difficultés peut-être insurmontables; je mets principalentent de ce nombre certaines prépo-^ilions, comme à, de, et quelques autres, dont les acceptions sent si multipliées et si différentes, qu'il paraît presque impossible de les déduire toutes d'une même acception commune. En ce cas, le parti qu'il y aurait à prendre, serait de ne point s'opiniàtrer sur ces mots, de remarquer seulement parmi leurs différentes acceptions , celles dont on pourrait assigner la filiation et l'analogie, et de renoncer à chercher le rapport des autres en se contentant d'en indiquer la signification. Il s'en faut beaucoup que le caprice de l'usage ait autant présidé à la formation des langues que la multitude l'imagine; mais il ne faut pas croire noii plus qu'il n'ait eu aucune influence sur cette formation. Le travail du philosophe est de démêler cette influence réelle de celle qui n'est qu'apparente, de faire disparaître celle-ci, et de marquer en même temps les traits qui restent de la première.

5 X. Eclaircissement sur V inversion, et à cette occasion sur ce qu'on appelle le génie des langues , page 238.

Tout discours est composé de mots; chacun de ces mots exprime ime idée; l'ordre naturel des mots dans le discours est donc celui que les idées doivent avoir dans renonciation. Lorsque l'ordre des mois ne sera pas conforme à celui suivant lequel les idées doivent être énoncées , il y aura pour lors dans le discours ce qu'on appelle inversion , c'est-à-dire renversement.

Pour déterminer donc en quoi Vinversion consiste, et si elle se trouve ou non dans le discours, la question se réduit à celle-ci : quel est V ordre suivant lequel les idées doivent être énoncées ?

D'abord il est évident que si on ne prend pas les idées une à une, mais plusieurs à la fois, et, pour ainsi dire, par masses séparées et distinctes, ces idées, ou plutôt ces inasses d'idées , doivent garder entre elles un ordre que l'esprit le plus commun aperçoit aisément : Dieu est souverainement parfait ; donc Dieu est Oon; tout le monde voit que la masse d'idées renfermée dans cette phrase, Dieu est bon, doit être placée après la masse d'idées renfermée dans la phrase. Dieu est souverainement parfait ; parce que la seconde de ces phrases exprime la conséquence de la première , et que dans renonciation , le principe doit être présenté avant la conséquence. De même quand on raconte des faits , ceux qui ont précédé doivent être énoncés avant ceux qui ont suivi , les faits généraux avant les exceptions, les faits qui doivent servir de preuve à un raisonnement , avant les raisonnemens qu'on doit établir sur ces faits , et ainsi du reste.

Cet ordre , que les idées prises en masse doivent avoir dans renonciation , est tellement déterminé , et assujéti à des règles si invariables, qu'on en a fait l'objet d'une partie de la logique, appelée méthode. Il ne s'agit donc point ici de cet ordre qui ne peut guère souffrir de difficulté ; il s'agit de l'ordre des idées prises une à une, non-seulement dans chaque phrase en particulier, mais dans chaque membre de chaque phrase. Il s'agit , par exemple, de savoir si dans cette phrase, Dieu est bon , les trois idées qu'elle renferme. Dieu, est, bon, sont énoncées dans l'ordre où. elles le doivent être.

Il semble d'abord que pour fixer l'ordre de renonciation des idées , ainsi prises une à une , il ne faut qu'examiner l'ordre que ces idées prises une à une ont dans l'esprit. Mais , comme nous l'avons déjà remarqué pages 287 et 238 , cette route pour résoudre la question serait absolument illusoire, par la difficulté , et peut-être l'impossibilité de déterminer quel ordre les idées observent dans leur formation , et même si elles observent un ordre entre elles. Quand je pense ({\i Alexandrie a vaincu Darius , ou que Darius a été vaincu par Alexandre , il me paraît évident que ces trois idées , ^'Alexandre , de vaincu et de Darius me sont présentes à la fois. Il est au moins certain que si elles se succèdent, c'est avec une rapidité qui ne permet pas d'observer l'ordre qu'elles suivent ; il n'est pas moins évident qu'on ne saurait , par la nature de ces idées , assigner entre elles aucun ordre de priorité , puisqu'en supposant qu'elles se suivent , on peut imaginer que ce soit dans tel ordre qu'on voudra, par exemple, dans l'un de ceux-ci, tous également naturels ;

Alexandre , vainqueur, de Darius , Darius, vaincu, par Alexandre ; La victoire , à^ Alexandre , sur Darius , La défaite , de Darius , par Alexandre.

Mais si les trois idées de victoire , à' Alexandre et de Darius sont ou doivent être censées présentes à la fois à l'esprit de celui qui parle , il n'est pas possible, quand on veut les communiquer aux autres , de les leur présenter à la fois. Nous ne pouvons exprimer par un seul mot (lu* Alexandre a vaincu Darius, comme nous le concevons par une opération en quelque manière indivisible de l'esprit ; il s'agit donc de savoir dans quel ordre nous devons énoncer ces trois idées , et s'il en est un qu'on doive préférer aux autres.

Pour nous faire mieux entendre, nous diviserons la question en deux parties. Nous supposerons d'abord que la langue n'ait aucune

espcce de syntaxe, mais seulement les mots nécessaires pour exprimer cliaijue idée en particulier ; nous examinerons ensuite la question relativement à la construction grammaticale.

Au lieu de la phrase, Alexandre a vaincu Darius , sur laquelle nous reviendrons plus bas, prenons-en d'abord une plus sirapie, afin de procéder avec le plus de facilité qu'il est possible dans l'analyse délicate de la question proposée.

Je veux énoncer que Dieu est bon ; c'est l'exemple même apporté en question ci-dessus. Cette proposition ou ce jugement rer.fei nie trois idées , qui doivent être énoncées par des mots d'.tFéren'., l'idée de Dieu, celle de bonté, et celle de la liai .on de ces deux idées entre elles , liaison que j'exprime par le mot être; on demande que! est l'ordre naturel dans lequel je dois présenter ces idées.

D'abord je suppose , pour ne point embrasser trop de difficultés à la fois, qre l'idée de Dieu soit la première qu'il faille énoncer ; je reviendrai dans un moment sur cette hypothèse pour l'examiner. Or, en la supposant juste, je demande d'abord s'il faut placer immédi; tement après Dieu l'idée de bonté y et ensuite nffirïuer par le mot être la liaison de ces deux idées , Dieu , bonté , être , ou s'd faut placer entre ces deux idées celle qui en exprime la liaison. Dieu, être, bonté? L'ordre qu'on observe dans chacune de ces deux manières d'énoncer, peut être fondé en raison ; la première représente mieux l'opération que nous devons faire faire aux autres pour leur faire porter par euxmêmes le jugement que nous avons déjà porté. La seconde représente mieux le résultat du jugement après qu'il est tout formé dans notre esprit. Si je veux faire comparer à quelqu'un deux portions d'étendue , je commence par les approcher l'une de l'autre, pour lui faire juger par leur rapprochement mutuel si elles sont égales ou inégales; de même si je veux lui faire comparer deux idées , je les approche d'abord l'une de l'autre , et je lui fais juger en les approchant de la sorte , si elles s'accordent ou se contrarient. Si donc après avoir jugé que les idées de Dieu et de Z'OAz/e^ s'accordent entre elles , je veux les présenter aux autres de la manière la plus propre à leur faire former le jugement que j'en ai porté , il semble que je dois énoncer la proposition ainsi. Dieu, bonté , être. Mais si je veux énoncer simplensent le résultat du jugement que j'ai porté , l'affirmation de la liaison entre ces deux idées , il semble que je dois mettre la liaison entre les deux, Dieu, être, bonté, comme on place entre deux corps le lien qui sert à former et à montrer leur union.

De ces deux manières d'énoncer le même jugement , la pre-

lîiière paraît préférable , parce qu'elle présente les idées à ceux à qui Ton parle <ilins l'arraiigeraent le plus propreà les éclairer sur la vérité ou la faugsseté du jug^^ment que l'on porte. Cependant l'autre manière de s'énoncer peut avoir aussi son avantage, en ce qu'elle offre aux autres; !e travail tout fait , et n'en exige aucun de leur part. La première manière ressemble en quelque sorte à la méthode analytique des logiciens et des géomètres , propre à faire trouver les vérités, et à mettre les autres sur la voie de les découvrir eux-mêmes; la seconde ressemble à la méthode synthétique, princip.ilement destinée à exposer les découvertes, quand elles sont faites, et qu'on veut se borner à en in truire les autres.

On voit donc qu'en supposant même l'idée de Dieu présentée Ja première , ou peut également placer après celle-là l'une ou i'autre des deux idées qui y sont jointes ; sans qu'on puisse dire qu'il y ait inversion ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux arrangemens. La disposition de certains mots entre eux , par exemple du verbe et de l'adjectif, est donc en elle-même purement arbitraire , à envisager la chose métaphysiquement et antérieurement à toute construction.

Revenons maintenant sur la supposition que nous avons faite , que l'idée de Dieu devait être placée la première; et examinons si cette supposition est légitime. Il s'agit dans le jugement qu'on veut porter, de comparer l'idée de Dieu avec l'idée de bonté ; or, quaiid on compare deux idées , il semble qu'il n'y a point de raison pour préférer l'une à l'autre quant à l'ordre de priorité ; comme il n'y en a point quand on compare et qu'on rapproche deux pieds d'étendue, pour placer l'un au-dessus ou au-dessous de l'autre par préférence. 11 paraît clone indifférent , au moins en envisageant la chose sous ce premier point de vue, de placer l'idée de bonté avant celle de Dieu , ou celle de Dieu avant celle de bonté; et comme on a déjà observé qu'il était indifférent de placer entre ces deux idées, ou à leur suite , celle qui en exprime la liaison, il s'ensuit que si l'on s'en tenait à cette première considération , on aurait qi:atre manières , toutes également bonnes, et sans inversion , d'exprimer le même jugement,

Pieu, bonté, être, Dieu , être , bonté ; Bonté ^ Dieu ^ être, Bonté , cire , Dieu.

Ainsi des six arrangemens dont les mots Dieu , êti^e , bonté ^ sont susceptibles , il n'y .'i'irait d'exclus, comme renfermant une véritable inversion, que lés deux arrangemens suivans ,

25o ELEMENS

Etre f Dieu , bonté , Être , bonté , Dieu ,

dans lesquels on montrerait la liaison des deux ide'es , avant que d'avoir montré aucune des deux ; ce qui serait absolument contraire à Tordre naturel.

Mais examinons d'une manière plus précise si l'idée de Dieu doit être placée avant ou après celle de bonté ^ et pour cela reprenons le parallèle que nous avons fait de cette opération avec celle par laquelle on rapproche l'une de l'autre deux portions d'étendue qu'on veut comparer. Ce parallèle servira à répandre un grand jour sur la question dont il s'agit.

Si les deux portions d'étendue sont absolument égales , il est évident qu'il est absolument indifférent pour la commodité de la comparaison, de les disposer l'une par rapport à l'autre de la manière qu'on voudra. Mais si on veut comparer deux portions d'étendue inégales , un pied d'étendue à une toise , on appliquera le pied sur la toise et non la toise sur le pied , et en général le contenu sur le contenant , et non le contenant sur le contenu , pour juger plus aisément de leur rapport. Si donc on veut comparer entre elles deux idées qui ont absolument le même degré d'étendue, qui se renferment et se rappellent nécessairement l'une l'autre , comme celle de toute-puissance al celle de Dieuj alors leur disposition quant à l'ordre de renonciation est indifférente, puisque l'idée de toute-puissance Y3i}^T^e\\e nécessairement celle de Dieu ^ comme l'idée de Dieu celle de toute-puissance . Ainsi , dans ce cas , aucun des quatre arrangemens suivans ne renferme d'inversion ,

Dieu , toute-puissance , être , Dieu^ être , toute-puissance ; Toute-puissance, Dieu, être , Toute-puissance , être , Dieu.

Il n'en est pas tout-à-fait de même quand des deux idées qu'où compare , il y en a une qui renferme et suppose l'autre , sans qu'elle soit de même renfermée et supposée dans celle-là ; comme l'idée de Dieu et celle de bonté. La première renferme et rappelle la seconde , parce qu'on ne peut concevoir Dieu sans le concevoir bon; la seconde ne renferme et ne suppose pas la première , parce qu'on peut concevoir un être bon , sans penser à Dieu. Dans ce cas il semble plus naturel de présenter d'abord celle des deux idées qui renferme et qui suppose l'autre ; ce qui en rendra la comparaison plus facile; car ayant d'abord présenté l'idée de Dieu, on a présenté déjà , au moins implicitement, l'idée de bonté, et par conséquent il ne faut presque plus

DE PHILOSOPHIE. !i5i

d'effort pour voir que l'idée de bonté , qu'on présente ensuite , est renfermée dans celie de Dieu ^ au lieu que si on présente d'abord l'idée" de bonté ^ elle ne rappelle pas nécessairement celle de Dieu qu'on présentera ensuite , et par conséquent ces deux idées ne sont pas alors disposées entre elles de la manière la plus convenable et la plus commode pour pouvoir être comparées.

Ainsi les deux arrangemens les plus naturels sont ceux-ci :

Dieu, bonté , être , Dieu, être , bonté.

Et on ne peut pas dire qu'il y ait d'inversion ni dans l'un ni dans l'autre , au moins à considérer la nature des idées prises en elles-mêmes.

Il résulte de cette discussion , et des différens cas qu'elle renferme , que les principes métaphysiques de renonciation n'exigent point que l'attribut soit placé dans tous les cas après le sujet, ni le verbe entre les deux ; le seul principe général d'énonciation qu'on peut établir avec quelque fondement , est que le verbe ou ce qui exprime l'affirmation ne doit jamais commencer la phrase.

Ce que la métaphysique laisse d'arbitraire dans les principes de renonciation , est antérieur à ce qu'on appelle construction dans les langues. En effet, nous nous sommes bornés à supposer jusqu'ici que les langues soient fournies de tous les mots nécessaires pour exprimer soit les idées , soit les liaisons qu'elles ont entre elles , et qu'elles n'aient encore aucune règle de syntaxe dépendante de la nature , du rapport et de la liaison des mots. Mais supposons à présent les langues toutes formées et toutes régulières , et voyons quelle modification leur syntaxe doit apporter aux principes que nous venons d'établir.

Cette syntaxe apprend d'abord que le sujets exprimé par un mot appelé substantif, doit être placé avant Y attribut ., e^L^rimé par un mot appelé adjectif. Cet arrangement est fondé sur deux raisons. En premier lieu l'adjectif exprime une manière d'être qui ne peut exister que dans le sujet auquel il se rapporte; le mot qui exprime l'adjectif suppose , dès qu'il est prononcé , un substantif qui était déjà dans l'esprit de celui qui parle et auquel il avait en vue de rapporter l'adjectif; par conséquent ce substantif doit être énoncé le premier. En second lieu l'adjectif, au moins dans la plupart des langues, doit s'accorder, comme s'expriment les grammairiens , en genre et en nombre (i) avec le substantif; d'oîi il s'ensuit que quand j'énonce, par exemple ,

fi) Je n'ajoute point en cas, parce fjiie la plupart des langues raofîcrncs n'en ont point.

l'adjectif toiit'pin'ssant , qui esta la fois au masculin et au singulier, j'ai déjà dans l'esprit un substantif masculin et singulier^ auquel cet adjectif se rapporte ; ce substantif est Dieu, et doit par conse'quent précéder le mot tout-puissant. Ainsi ces mots Dieu et tout-puissant , dont la disposition serait indifférente dans renonciation, si on s'en tenait à la simple considération métaphysique des idées qu'ils renferment, ne sont plus dans le même cas quand on a égard à leur nature grammaticale , et aux règles de construction qui rendent le second dépendant du premier.

De même si je veux exprimer (\yx Alexandre avaincu Darius, il est nécessaire que je range les termes de celte proposition dans l'ordre où ils sont ici. Darius doit être placé après vaincu, pour montrer qu'il est le régime et non le nominatif du verbe; si je transposais les termes et que je m'exprimasse ainsi, Darius a vaincu Alexandre, je ferais entendre le contraire de ce que je veux dire. La langue française n'ayant point de cas ni même de manière différente d'exprimer ce que les Latins et les Grecs appellent le nominatif et V accusatif ^ il est nécessaire, pour la clarté du discours , que le rapport des mots soit déterminé par l'ordre qu'ils observent , sans quoi il pourrait y avoir équivoque et même contre-sens.

Je dis plus : lors même qu'on peut transposer l'ordre des mots sans produire aucune équivoque , cela n'empêche pas que l'ordre naturel de ces mots ne soit fixé par la construction grammaticale. Si je dis, Darius fut vaincu par Alexandre; ou. par Alexandre fut vaincu Darius , je me ferai également entendre ; cependant la première de ces deux phrases est la seule conforme à l'ordre naturel : car le verbe fut vaincu est amené par le nojïimdiûÇ Darius auquel il se rapporte ; et les moi?, par Alexandre sont amenés i^ar fut vaincu ; or l'ordre naturel demande que les mots qui sont amenés soient à la suite de ceux qui les amènent.

C'est par cette raison que de ces deux phrases latines, Alexander vicit Darium, , Darium incit Alexander, la première est la seule conforme à l'ordre naturel ; parce que le verbe 7; /czV suppose le woïmndiûî Alexander àonX. il dépend, et que l'accusatif 7?^/riurn suppose le yerhe vicit par lequel il est régi. Il est vrai qu'on peut intervertir l'ordre de ces mots sans causer aucune équivoque, parce que la terminaison des mots Darium et Alexander , indique que l'un est le nominatif, l'autre le régime du verbe; ce qui ne peut être indiqué dans la langue française que par le seul arrangement de ces mots , l'un avant , l'autre après le verbe : mais il n'en est pas moins vrai que dans l'une et l'autre langue la place naturelle du nominatif est avant le verbe , et que celle du régime est après le verbe. Pour le faire sentir d'une manière

palpable , je suppose que je commence la phrase ^a.rfot vaincu; il est évident que j'avais dans l'esprit , en commençant tette phrase , l'idée de Darius , ou de tel autre prince qui aurait été dans le même cas , au Heu que si j'ai l'idée de Darius ou de tel autre prince , celte idée n'emporte par elle-même ni celle de vaincu, ni aucune autre. Or les idées qui par elles-mêmes et par la nature des mots qui les expriment n'en supposent point nécessairement d'autre, doivent être placées les premières dans l'ordre de renonciation. Par la même raison , on doit placer les mots par Alexandre après les mots fut vaincu , parce que les mots par Alexandre , quand on les prononce, supposent nécessairement le verbe fut vaincu ou tel autre dont ils dépendent; au contraire les n\o\?>fut imincu ne supposent point nécessairement les mots jjar Alexandre ; car on pourrait dire Darius fut vaincu , sans y rien ajouter, et sans que la phrase fut incomplète ; au lieu que si on mettait à la tête de la phrase les mots fut vaincu , ou ceux-ci , par Alexajidre , il est visible qu'elle serait incomplète , et ferait nécessairement attendre quelqu'autre chose.

Telle est, ce me semble, la raison métaphysique pour laquelle la construction et la syntaxe des langues étant supposée , le nominatif doit être placé avant le verbe , et le verbe avant son régime. Les mots doivent être placés dans un tel ordre , qu'en finissant la phrase oii l'on voudra, elle présente, autant qu'il est possible , un sens ou du moins une idée complète qui n'en suppose point nécessairement d'autre ; en sorte que les mots, à mesure qu'on les prononce , soient des modificatifs des mots qui les précèdent, et par conséquent supposent l'idée que les mots précédens expriment, sans que ces mots précédens supposent nécessairement l'idée que les modificatifs y ajoutent. Yoilà l'ordre naturel que les mots d'une phrase doivent observer entre eux. Toute construction qui s'éloignera de cet ordre est une inversion , au moins quant à la construction grammaticale.

La disposition mutuelle de ces mots, Alexandre vainquit Darius y Alexander vicit Darium ^ est donc déterminée par le rapport grammatical , et la dépendance de construction que ces mots ont avec ceux qui les précèdent ; cet ordre n'est point déterminé par la nature des idées Alexandre, victoire, Darius; en effet on dira également bien , Alexandre vainquit Darius , et Darius fut vaincu par Alexandre ; dans chacune de ces phrases les mots sont placés dans l'ordre naturel de la construction , quoique dans la première , l'idée ({^Alexandre soit présentée d'abord , et que dans la seconde ce soit l'idée de Darius.

Lorsque l'ordre des mots n'est pas nécessité par leur rapport

grammatical, alors cet ordre est arbitraire, et de quelque manière qu'on s'y prenne, il n'y aura point d'inversion ; si je dis Dieu , bon, est , il n'y aura pas plus d'inversion que dans cette phrase Dieu est bon; car le mot bon est déterminé par le mot Dieu , plus encore par le mot est; et nous avons dit ci-dessus les raisons qui peuvent autoriser ces deux arrangemens. Néanmoins la grammaire française proscrit le premier, Dieu, bon, est. En voici la raison; la nature de la langue française exige, comme nous l'avons vu , que dans un grand nombre de phrases, comme celle-ci, Alexandre vainquit Darius , le verbe soit placé après le nominatif et avant le régime , pour éviter toute équivoque dans le sens. Or cette règle , que la clarté du discours exige dans certamscas, a été étendue aux cas même oii la clarté du discours n'exige pas un tel arrangement; et c'est pour cette seule raison, ce me semble , que des deux phrases. Dieu est bon, Dieu bon est, toutes deux également claires en elles-mêmes et également conformes à l'arrangement naturel des mots, la première est admise par la grammaire française, et la seconde proscrite.

Au contraire, dans les langues , comme dans la latiile , oii la clarté n'exige en aucun cas que le verbe soit immédiatement après le nominatif, et où l'on peut dire également Alexander vicit Darium , ou Alexander Dariwn vicit , on peut aussi dire également bien Deus est bonus , ou Deus bonus est.

II est vrai que l'ordre naturel de la construction , comme nous l'avons observé, demande dans le premier cas Alexander m'cit Dariwn , et qu'il semble que par analogie on devrait dire aussi Deus est bonus , en plaçant le verbe après le nominatif. Mais outre la raison tirée de l'ordre naturel de la construction, il y en a dans la française une déplus pour l'arrangement des mots, celle de la clarté dans un très -grand nombre de phrases ; c'est par cette dernière raison* que la langue française est assujétie dans toutes à une règle uniforme pour l'arrangement des mots ; règle dont la langue latine a cru pouvoir s'affranchir , parce que l'inversion n'y est pas, comme dans notre langue, l'ennemie fréquente de la clarté.

La grammaire française , qui exige par nécessité que le verbe soit placé avant le régime, et par analogie qu'il le soit avant l'adjectif, n'a point eu de raison semblable pour exiger que l'adverbe iVit placé après le verbe, ou après le régime du verbe. C'est pour cela que les deux phrases suivantes, cette femme aime passionnément son mari, ou cette femme aime son mari passionnément , sont égalemeat admises dans la langue française sans qu'il y ait d'inversion ni dans l'un ni dans l'autre cas; parce que ni la métaphysique , ni la couslruclion grammaticale n'exigent que/'<3^-

siomitment soit placé immédiatement après le verbe, ou après le régime ; dans le premier cas , passionnément est modificatif du verbe , dans le second il est modificatif de l'action totale représentée par le verbe et son régime.

On peut , ce me semble , déterminer par les principes que nous avons établis jusqu'à présent, les, cas oii il y a inversion, dans une phrase proposée en quelque langue que ce puisse être, et les cas oîi il n'y en a point. Examinons à présent une autre question , si l'arrangement qu'exige l'ordre grammatical n'est pas quelquefois contraire à l'ordre naturel que les idées devraient avoir, c'est-à-dire , pour nous exprimer avec précision , à l'ordre naturel dans lequel on doit les présenter aux autres ; car nous avons déjà remarqué que c'est sur cet ordre seul que doit se régler renonciation , et non sur l'ordre que les idées ont dans l'esprit.

Un exemple servira à faire mieux entendre la question dont il s'agit. Je veux dire à quelqu'un de fuir un serpent qui vient à lui ; l'ordre grammatical demande que je lui dise en français, fujez le serpent ; et en latin -, fuge serpentent ^ le verbe devant être placé avant son régime. « Mais, dit-on, si je n'avais que » des gestes ou des signes pour me faire entendre, je commen- »» cerais par montrer l'objet qu'il faut fuir , et faire ensuite le » signe de la fuite ; il en serait de même si je n'avais qu'une » langue fournie de mots , et dépourvue de syntaxe ; l'ordre » naturel des mots, est donc le serpent fujez , ou serpentem. » fuge ; par conséquent, l'ordre grammatical est ici contraire à » l'ordre naturel ; ainsi il y a réellement inversion dansl'arran- ■>■> gement qui se conforme à la construction grammaticale, et » il n'y en a point dans l'arrangement qui y est contraire. » Examinons ce raisonnement dans toutes ses parties.

Si dans les jugemens que nous voulons faire porter aux autres, il y avait en effet des idées qui dussent par leur nature ou parla circonstance être présentées les premières , et qui en même temps parla nature grammaticale des mots qui les expriment ne pussent être présentées qu'à la suite des autres, il est évident qu'alors l'ordre qu'exige la construction grammaticale , serait en contradiction avec l'ordre qu'exigerait renonciation ; en ce cas , pour ne pas tomber dans une dispute de mots , il faudrait distinguer deux sortes d'inversion , une dans les idées , et l'autre dans les termes qui les expriment , et remarquer le cas où , en évitant une de ces inversions , on tomberait nécessairement dans l'autre.

Mais en premier lieu , il paraît très-difficile d'assigner d'une manière évidente les idées qui doivent par leur nature ou par la

circonstance être présentées les premières; en second lieu, supposant même que l'ordre des idées soif incontestable , la raison demande alors qu'on exprime ces idées par des mots qui , en suivant la construction grammaticale, puissent et doivent être placés Jes premiers. Développons ces deux réflexions.

Je prendrai pour exemple la phrase même proposée , fuyez le serpent. On dit que le serpent doit être présenté d'abord à l'esprit comme l'objet qu'il faut fuir; c'est ce qui me paraît douteux. Car ne peut-on pas dire aussi que, dans la circonstance dont il est question , la fuite est ce qui importe le plus à la personne à qui on parle , et que par conséquent la fuite est ce qu'on doit énoncer d'abord , en y ajoutant ensuite la raison qui doit y obliger? Il n'est donc nullement décidé lequel des deux arrangemens est le plus naiVure] , fuyez le serpent , ou le serpent fuyez p et je pense qu'il en sera à peu près ainsi dans la plupart des cas semblables.

En second lieu , supposant même que le serpent soit nécessairement la première idée qui dût être énoncée , n'est-il pas possible de s'exprimer par une phrase dont la construction grammaticale demande que le serpent soit en effet à la première place ; par exemple , le serpent vient ., fuyez; ou seulement le serpent vient , ce qui indique assez qu'il faut fuir. On dira peut-être que de ces deux phrases, la première est moins courte que celle-ci ^ fuyez le serpent ; et que dans la seconde on a retranché le mot e?,^ei\\\e\ fuyez ; mais il est aisé de répondre que dans la phrase^wj^ez le serpent^ on a retranché aussi les mots qui vient , lesquels doivent la terminer pour la rendre complète, et ne peuvent être sous-enlendus qu'en suppposant qu'on y supplée par le geste et par le ton.

De là il s'ensuit que dans l'hypothèse présente la seule construction qui ne fût point défectueuse , serait celle-ci ; le serpent vient , fuyez , ou serpens venit , fuge , parce que c'est !a ^eule oii l'arrangement grammatical des mots s'accorderait avec Tarrangement métaphysique des idées.

En supposant donc pour un moment que l'ordre dans lequel on doit présenter les idées n'ait en soi rien d'arbitraire, que, par exemple, dans la phrase citée on doive commencer par l'idée du serpent; s'il y avait deux langues dont l'une exprimât ces idées dans leur ordre naturel, mais dans un ordre contraire à la syi\tuxe , coMime serpentemfuge y et dont l'autre exprimât ces mêmes idées dans un ordre conforme à la syntaxe , mais contraire à leur arrangement naturel,, alors il ne fuidrait pas dire qu'il n'y aurait d'inversion que dans la seconde, et qu'il n'y en aurait point dans la première ; il faudrait dire que l'une et l'autre

manière de s'énoncer serait défeclueuse, l'une quant à l'ordre grfiiiimatical des mots, l'autre quant à l'ordre des idées; que la seuie énonciation parfaite serait celle oii ces deux différens ordres seraient parfaitement d'accord entre eux ; et qu'il faudrait clioisfr dans chacune des deux langues une manière de s'exprimer qui conciliât l'arrangement grammatical avec l'ordre des idées.

S'il n'était pas possible de trouver une telle manière de s'exprimer, il faudrait regarder cet inconvénient comme un défaut de la langue dans laquelle on parlerait.

Enfin s'il n'était possible d'exprimer les idées d'une manière conforme à leur ordre naturel , qu'en nuisant à la vivacité, à l'hannonie , ou à quelqu'autre qualité oratoire du discours, ce serait encore un défaut de la langue , moindre à la vérité que dans le cas où il serait impossible de concilier les deux arrangemens, mais toujours un défaut. Il ne resterait plus qu'à choisir entre l'un de ces deux inconvéniens inévitables , de sacrifier les qualités oratoires du discours à l'ordre naturel des idées, ou cet ordre aux qualités oratoires du discours. Le premier sacrifice appartient plus au philosophe, le second à l'orateur et au poète.

Voilà, ce me semble, ce qu'on peut dire de plus précis sur cette maîière si agitée dans l'inversion, pour distinguer et décider les différentes questions qu'elle renferme, soit par rapport à l'ordre des idées, soit par rapport à celui des mots. J'ai toujours remarqué que les difficultés de la plupart des questions sur lesquelles les philosophes se partagent , viennent de ce que ces questions en contiennent implicitement plusieurs autre - dont chacune demande une solution particulière : ce n'est qu'en partageant la question proposée dans toutes les questions qu'elle renferme , qu'on peut parvenir à la résoudre d'une manière précise.

Ce que nous venons de dire par rapport à Tinversion, nous conduira à quelques réflexions sur ce qu'on appelle le génie des langues , et sur les avantages ou désavantages réciproques qui peuvent en résulter par rapport aux langues comparées entre elles.

Qu'est-ce que le génie d'une langue ? C'est le résultat des lois auxquelles cette langue est assujétie , eu égard à la nature des mots qu'elle peut employer , aux modifications dont ces mots sont susceptibles, et enfin aux règles de construction qu'elle s'est prescrites. Des exemples éclairciront cette définition.

Voyons premièrement en quoi peut consister la différence des langues quant à la nature des mots. La langue française, par exemple , n'a que le pronom so7î , sa , ses , pour exprimer ce i. 17

que les Latins expriment ou par suiis ou par ejus, selon que ce pronom se rapporte ou ne se rapporte pas au nominatif du verbe. Cet usage d'un même pronom son , sa, ses , pour des cas si différens , produit souvent dans la langue française un inconvénient par rapport à la clarté ; inconvénient auquel la langue atine n'est pas sujette à cet égard. On remédierait à cet inconvénient en employant le vieux mot icelui , dans le cas où les Latins emploient e]us. Mais la langue française moderne , qui a proscrit cette expression , empêche que nous ne jouissions de cet avantage. Il est compensé par quelques autres de la même espèce , comme par l'usage de V article , dont la langue latine était privée, et qui nous met à portée d'exprimer des nuances que vraisemblablement la langue latine n'exprimait pas aussi bien. Nous disons, donnez-moi du pain , donnez-moi un pain, et donnez-moi le pain ; ce qui exprime trois choses très-différentes , que nous rendrions en latin par la seule phrase da mihi panem.

En second lieu , les langues diffèrent quant aux modifications des mots. Les Latins ont des cas , et nous n'en avons point; ils exprimaient par deux terminaisons différentes le nominatif et l'accusatif, Darius et Darium; nous exprimons l'un et l'autre absolument de la même manière ; cette ressemblance , comme on l'a vu plus haut, nous oblige, pour éviter l'équivoque, de placer le régime après le verbe, et jamais avant j surtout quand le verbe est actif. On voit que cet arrangement grammatical est fondé sur la nature de la langue même, qui ne saurait s'en permettre un autre pour être claire ; entrave à laquelle la langue latine n'est pas assujétie. Mais cette entrave même est une source de clarté. Dès que l'arrangement des mots détermine leur rapport, le sens ne saurait être obscur; et le vers de l'oracle , si connu par son amphibologie ,

^io te /Eacida Romanos vincere posse,

n'aurait plus cet inconvénient, si le génie de la langue latine eut exigé que le régime fut placé après le verbe.

Les langues différent en troisième lieu quanta la construction grammaticale. Cette règle de syntaxe sur l'arrangement des termes, à laquelle la langue française est obligée de s'assujétir en certains cas pour fixer le rapport des mots et le sens de la phrase , elle l'a étendue , comme nous Favons dit encore , aux autres cas oii cet arrangement serait moins nécessaire; il semble que nos pères, forcés par la nature de la langue d'en gêner la construction en certains cas , aient voulu , par une espèce de dépit , s'il est permis de parler de la sorte , la gêner sans besoin dans tous

les autres. De là vient à notre langue cette marche uniforme, qui, dit-on , contribue à la clarté , mais ÎJui nuit pour le moins autant à la vivacité , à la variété et à rharnionie du discours. C'-est principalement cette construction monotone qui a donné à la langue française le caractère de timidité, ou , si l'on veut , de sagesse qui lui est propre , mais qui l'empêchant de se permettre presque aucune licence, fait le désespoir des traducteurs et des poètes.

Il ne faut pas croire cependant que notre langue , gênée par tant de liens , n'ait aucun avantage qui lui soit propre. Nous en avons indiqué quelques uns ; l'usage fait connaître tous les jours qu'il est certaines idées ou plutôt certaines nuances d'idées, qu'une langue exprime , et qui manquent à une autre , même beaucoup plus riche d'ailleurs. Tel est , pour ne citer qu'un exemple seul, l'aoriste des verbes français, qui exprime une nuance du temps passé , et qui manque aux verbes latins ; ceuxci n'ont que le mol fui , pour exprimer ce que la langue française peut rendre par les mots j'ai été , ou je fus , suivant les ^lifférens rapports sous lesquels on considère le temps passé. De jnêtne il n'y a point de langue qui ne puisse rendre par un seul mot certaines idées qu'une autre langue ne pourrait développer que par une périphrase ; il n'y en a point qui ne puisse exprimer, par des mots ou plus courts ou plus sonores , certaines idées qu'une autre langue serait forcée de rendre par des mots ou plus longs ou plus sourds : or la brièveté et l'harmonie sont encore des avantages dans les langues, la brièveté pour le plaisir de l'esprit, l'harmonie pour celui de l'oreille.

En un mot, il n'y a point d'ouvrage écrit originairement dans une langue, qui étant traduit dans une autre , ne doive à certains égards y perdre plus ou moins , et y gagner plus ou moins à d'autres. La seule harmonie du style , dont nous parlions il n'y a qu'un moment , peut suffire pour rendre un écrivain très-rebelle à la traduction. Traduisez Cicéron , sans lui conserver cette qualité , vous ne ferez qu'une copie informe et languissante ; et combien est-il difficile de concilier cette harmonie avec les autres qualités qu'une pareille traduction doit avoir, la justesse du sens , la propriété , la facilité , la simplicité des termes? Je me souviens qu'ayant voulu autrefois traduire, pour en orner mes Réflexions sur rélocution oratoire , la péroraison de Cicéron /;ro F/«cco, assez peu connue , et pourtant bien digne de l'être , je fus tout à coup dégoûté de cette entreprise en me rappelant la dernière phrase de cette péroraison; Miseremini familiœ , Judices , miseremini fortissimi patris , ■miserez mini fia ; nomm daris^imum etfortissimum ^ vd gêner ii , vd

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vetustatis , vel homînis causa , reipublicœ reservate. Conserver tout à la fois à cette ^^hrase sa noblesse, sa brièveté , sa simplicité , sa rondeur , et surtout le genre d'harmonie qui lui est propre , est une entreprise que je laisse à de plus habiles que moi.

Il me sçmble que la question tant agitée , si les inscriptions doivent être en français ou en latin, peut se décider aisément par les principes qu'on vient d'établir. L'inscription doit être dans celle des deux langues qui rendra de la manière la plus courte , la plus énergique et la plus noble, sans dureté ni sécheresse, ce qu'oa veut exprimer. Je doute, par exemple, que l'inscription de la statue de Montpellier, A Louis Quatorze âpres sa mort , fût aussi bien en langue latine, Ludos'ico decimo quarto ex oculis suhlato ; comme je doute que celle des invalides de Berlin , Lœso et ïnvicto iniliti^ eût pu être aussi bi?n en français. Cette inscription simple , Henri JJ^, au bas de la statue d'un de nos plus grands rois, nonaeuleraent dira plus qu'une inscription longue et fastueuse, elle dira mieux même que ne ferait la simple inscription latine, Henricus decimus quartus ; parce que la longueur de ce nom dans une langue étrangère , et le retour m.onotone des désinences en us , nous rappelle moins agréablement l'idée de ce prince, que le nom dont nous avons coutume de l'appekr. fleuri J /^ àira mieux encore que Henri^le-Grand , parce qu'il suffit de son nom sans éjjithète pour réveiller toute l'idée que nous avQ^is de ce grand roi , et qu'une épithète qui n'ajoute rien à l'idée , est inutile et froide. On pourra se former par ce peu d'exemples, sinon des principes détaillés, au moins une méthode sûre pour juger, et de la langue dans laquelle une inscription doit être écrite , et des qualités que l'inscription doit avoir. Une plus longue discussion sur ce sujet nous mènerait trop loin , et aurait un rapport trop éloigné avec la matière que nous avons traitée dans cet article.

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