XVII. ASTRONOMIE
L'astbonomie doit suivre immédiatement la mécanique, comme étant de toutes les parties de la physique la plus certaine. Elle a deux branches , la connaissance des phénomènes célestes, qu'on appelle particulièrement astronomie , et l'explication de ces phénomènes , qu'on nomme astronomie physique.
Si quelque science mérite à tous égards d'être traitée selon la méthodedes inventeurs, oudu moins selon cellequ'ils ont pu suivre, c'est sans doute l'astronomie. Rien n'est peut-être plus satisfaisant pour l'esprit humain , que de voir par quelle suite d'observations , de recherches , de combinaisons et de calculs les hommes sont parvenus à connaître le mouvement de ce globe qu'ils habitent , et celui des autres corps de notre système planétaire. La meilleure manière de traiter les élémens d'astronomie est donc d'y supposer, si on peut parler de la sorte , un astronome tombé des nues, et isolé sur la terre, à qui la nature accorde une assez longue vie pour connaître tout ce que l'observation peut découvrir de phénomènes célestes, et qui ait en même temps les connaissances géométriques nécessaires pour pouvoir tirer de ces phénomènes toutes les connaissances qui en résultent (i). Cette méthode, outre les avantages qu'elle a par elle-même, peut fournir encore des observations très-philosophiques sur les développemens de l'esprit humain , et sur la manière dont il procède dans ses recherches. Le génie des philosophes , en cela peu
(1) M. Montucla, de rAcademie royale des sciences de Prusse, a donne', dans VHistoire des Mathématiques qu'il vient de mettre au jour, une excellente esquisse d'un traité d'astronomie , composé suivant le plan que nous proposons ici. f^oyez le tome premier d« cet ouvrage, p. i45 et suiv.
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différent Se celui des autres hommes , les porte à ne chercher d'abord ni uniformité ni loi dans les phénomènes qu'ils observent. Commencent-ils à y soupçonner quelque marche régulière? Ils imaginent aussitôt la plus parfaite et la plus simple. Bientôt une observation plus suivie les détrompe , et souvent même les ramène précipitamment à leur premier avis. Enfin une étude longue, assidue, dégagée de préventions et de système, les remet dans les limites du vrai, et leur apprend que pour l'ordinaire la loi des phénomènes n'est ni assez peu composée pour être aperçue tout à coup , ni aussi irrégulière qu'on pourrait le penser; que chaque effet venant toujours du concours de plusieurs causes, la manière d'agir de chacune est simple , mais que le résultat de leur action réunie est compliqué quoique régulier, et que tout se réduit à décomposer ce résultat pour en démêler les différentes parties. Parmi une infinité d'exemples qu'on pourrait apporter de ce que nous avançons ici, le mouvement des planètes en fournit un bien frappant. A peine a-t-on soupçonné que les planètes se mouvaient circulairement , qu'on leur a fait décrire des cercles parfaits et d'un mouvement uniforme , d'abord autour de la terre, puis autour du soleil comme centre; l'observation ayant montré bientôt après que les planètes étaient tantôt plus, tantôt moins éloignées du soleil , on a déplacé cet astre du centre des orbites , mais sans rien changer , ni à la figure circulaire , ni à l'uniformité de mouvement qu'on avait supposées^ on s'est aperçu ensuite que les orbites n'étaient ni circulaires, ni décrites uniformément, et on leur a donné la figure elliptique, la plus simple des ovales 'que nous connaissions ; enfin on a vu que cette figure ne répondait pas encore à tout; que plusieurs des planètes, entre autres Saturne, Jupiter et la Lune, ne s'y assujétissaient pas exactement dans leur cours; on a tâché de découvrir la loi de leurs inégalités , et c'est le grand objet qui occupe aujourd'hui les savans.
Ainsi des élémens d'astronomie , composés suivant la méthode des inventeurs, et conforiuément au plan que nous proposons , montreraient comment on est parti d'abord des hypothèses les plus simples pour rendre raison des phénomènes; comment ou a ensuite rectifié ces hypothèses à mesure que les phénomènes ont été mieux connus ; et comment enfin on est parvenu insensiblement à porter l'astronomie au point de perfection où nousla voyons.
Mais si l'astronomie est une des sciences qui font le plus d'honneur à l'esprit humain, l'astronomie physique est une de celles qui en font le plus à la philosophie moderne. La recherche des causes des phénomènes célestes, dans laquelle on fait aujoui
ir-
d'huî tant de progrès , n'est pas d'ailleurs une spe'culatîon stérile, et dont le mérite se borne à la grandeur de son objet et à la difficulté de le saisir. Cette recherche doit contribuer encore trèsefficacement à l'avancement rapide de l'astronomie proprement dite. Car on ne pourra se flatter d'avoir J;rouvé les véritables causes des mouvemens des planètes, que lorsqu'on pourra assigner par le calcul les effets que peuvent produire ces causes , et taire voir que ces effets s'accordent avec ceux que l'observation nous a dévoilés. Or la combinaison de ces effets est assez considérable , pour qu'il en reste encore beaucoup à découvrir ; par conséquent , dès qu'une fois on en connaîtra bien le principe , les conclusions géométriques que l'on en déduira feront en peu de temps apercevoir et prédire même des phénomènes cachés et fugitifs , qui auraient peut-être eu besoin d'un long travail pour être connus , démêlés et fixés par l'observation seule.
Soit que les anciens ne fussent pas assez exactement instruits des phénomènes célestes pour entreprendre de les expliquer en détail ; soit que leur physique consistât plus dans la recherche des faits que dans celle des causes ; soit enfin qu'ils n'eussent pas fait assez de progrès dans les sciences physico-mathématiques , pour être en état de réduire aux lois de la mécanique les mouvemens des corps célestes ; leurs ouvrages n'ont presque été d'aucun secours sur ce point aux philosophes qui sont venus depuis. Il est vrai que les différentes hypothèses imaginées par les modernes pour expliquer le système du monde , l'avaient déjà été par les anciens; et on n'en sera pas surpris, si on considère qu'en ce genre les hypothèses vraisemblables se présentent assez naturellement à l'esprit, que les combinaisons d'idées générales doivent être bientôt épuisées, et par une espèce de révolution forcée, être successivement remplacées les unes par les autres. C'est par cette raison , sans doute , que nous n'avons aujourd'hui dans notre physique presque aucun principe général , dont l'énoncé ou du moins le germe ne se trouve chez les anciens. C'est peut-être aussi pour cela que la philosophie moderne s'est rapprochée sur plusieurs points de ce qu'on a pensé dans la premier âge de la philosophie ; parce qu'il semble que la première impression de la nature est de nous donner des idées justes , qu'on abandonne bientôt par incertitude ou par amour de la nouveauté , et auxquelles enfin on est forcé de revenir. Quoi qu'il en soit , ce que les anciens ont imaginé sur le système du monde, ou du moins ce qui nous reste de leurs opinions làdessus , est si vague et si mal prouvé , qu'on n'en saurait tirer aucune lumière réelle. On n'y trouve point ces détails précis , exacts et profonds , qui sont la pierre de touclie de la vérité d'un
système , et que certains auteurs affectent d'en appeler l'appareil , mais qui en sont réellement le corps et la substance, parce qu'ils en renferment les preuves les plus subtiles et les plus incontestables , et qu'ils en font par conse'quent la difficulté et le mérite. Qu'importa ^ l'honneur de Copernic que quelques anciens philosophes aient cru le mouvement de la terre , si les preuves qu'ils en donnaient n'ont pas été suffisantes pour empêcher le plus grand nombre de croire le mouvement du soleil ? Qu'importe à la gloire de Nevrton qu'Empédocle ou d'autres aient eu quelques idées vagues et informes du système de la gravitation , quand ces idées ont été dénuées des preuves nécessaires pour les appuyer? En vain un savant illustre, en revendiquant nos hypothèses et nos opinions à l'ancienne philosophie , a cru la venger d'un mépris injuste, que les vrais savans et les bons esprits n'ont jamais eu pour elle. Sa dissertation sur ce sujet ne' fait, ce me semble, ni beaucoup de tort aux modernes, ni beaucoup d'honneur aux anciens, mais seulement beaucoup à l'érudition et aux lumières de son auteur (i).
Descartes , ce philosophe à qui les sciences et l'esprit humain ont tant d'obligation , dont les erreurs même étaient au-dessus de son siècle , et n'ont été que trop long-temps au-dessus da nôtre , est proprement le premier qui ait traité du système du monde avec quelque soin et quelque étendue. Dans un temps oii les observations astronomiques , la mécanique et la géométrie étaient encore très-imparfaites, il imagina pour expliquer Fes mouvemens des planètes, l'ingénieux et célèbre système des tourbillons. La matière subtile , disait ce philosophe , se meut circulairement autour du soleil; en vertu de ce mouvement elle a une force centrifuge ; en vertu de cette force , toutes les parties du fluide raù en tourbillon tendent à s'éloigner du soleil ; elles doivent donc imprimer aux planètes une tendance vers cet astre, c'est-à-dire dans un sens contraire à la direction de la force centrifuge ; par la même raison qu'un fluide qui pèse de haut en bas, tend à pousser de bas en haut les corps qu'on y plonge, et les y pousse en effet, s'ils tendent de haut en bas avec moins de force que lui. La philosophie ancienne et moderne n'a peut-être rien imaginé de plus simple en apparence et de plus naturel que cette hypothèse. Mais si avant l'examen elle paraît conforme au gros des phénomènes , les détails et l'examen approfondi de ces mêmes phénomènes font bientôt voir qu'elle ne peut subsister ; c'est ce qui a obligé Newton d'y substituer l'hypothèse de la gravitation universelle, qui moins séduisante peut-être au premier coup d'œil , a presque cessé d'être
(i) Voyez les Mémoires de TAcadepaie des bellçs-lettics, t. i8, p. 97,
DE PHILOSOPHIE. Sai
une hypothèse par sou accord admirable avec les observations astronomiques.
Parmi les différentes suppositions que nous pouvons imaginer pour expliquer un effet , les seules dignes de notre examen sont celles qui par leur nature nous fournissent des moyens infaillibles de nous assurer si elles sont vraies. Le système de la gravitation est de ce nombre , et mériterait par cela seul l'atlenlioii des philosophes. On n'a point à craindre ici cet abus du calcul et de la géométrie , dans lequel les physiciens ne sont que trop souvent tombés pour défendre ou pour combattre des hypothèses. Les planètes étant supposées se mouvoir, ou dans le vide, ou au moins dans un espace non résistant, et les forces par lesquelles elles agissent les unes sur les autres étant connues ., c'est un problème purement mathématique, que de déterminer les phénomènes qui en doivent naître ; on a donc le rare avantage de pouvoir juger irrévocablement du système newtonien, et cet avantage ne saurait être saisi avec trop d'empressement ; il serait à souhaiter que toutes les questions de la physique pussent être aussi incontestablement décidées. Ainsi on ne pourra regarder comme vrai le système de la gravitation , qu'après s'être assuré par des calculs précis qu'il répond exactement aux phénomènes ; autrement l'hypothèse newtonienne ne mériterait aucune préférence sur celle des tourbillons , par laquelle on explique à la vérité bien des circonstances du mouvement des planètes , mais d'une manière si incomplète , et pour ainsi dire si lâche , que si les phénomènes étaient tout autres qu'ils ne sont , on les expliquerait toujours de même, très-souvent aussi bien, et quelquefois mieux. Le système de la gravitation ne nous permet aucune illusion de cette espèce ; un seul article oii l'observation démentirait le calcul ferait écrouler l'édifice , et reléguerait la théorie newtonienne dans la classe de tant d'autres que l'imagination a enfantées , et que l'analyse a détruites.
L'accord qu'on a remarqué entre les phénomènes célestes et les calculs fondés sur le système de la gravitation , accord qui se vérifie tous les jours de plus en plus, semble avoir pleinement décidé les philosophes en faveur de ce système. Les preuves en sont répandues dans une infinité d'ouvrages, et le précis de ces preuves doit se trouver dans des éléraens de philosophie. C'est par un pareil examen, par une analyse rigoureuse des faits, qu'il faut juger la philosophie newtonienne , et non par des raisonnemens métaphysiques, aussi peu propres à détruire une hypothèse qu'à l'établir. Ne pouvant entrer ici dans ce détail, nous nous bornerons à exposer ce qu'il nous semble qu'on doit penser en général du système de la gravitation , des applications
qu'on en a faites , et de l'extension plus ou moins grande qu'on lui a donnée.
Les observations astronomiques démontrent que les planètes se meuvent ou dans le vide, ou dans un milieu fort rare, ou enfin , comme l'ont prétendu quelques philosophes , dans un milieu fort dense qui ne résiste pas (ce qui serait néanmoins très-difficile à concevoir) ; mais quelque parti qu'on prenne sur la nature du milieu dans lequel les planètes se meuvent , il est au moins constant , par l'observation . qu'elles ont une tendance vers le soleil. Ainsi la gravitation des planètes vers le soleil, quelle qu'en soit la cause, est un fait qu'on doit regarder comme démontré , ou rien ne l'est en physique. La gravitation des planètes secondaires ou satellites , vers leurs planètes principales, est un second fait évident et démontré par les mêmes raisons et par les mêmes faits. Les preuves de la gravitation des planètes principales vers leurs satellites ne sont pas en aussi grand nombre; mais elles suffisent cependant pour nous faire reconnaître cette gravitation. Les phénomènes du flux et reflux delà mer , et surtout ceux de la précession des éqninoxes , si bien d'accord avec les observations , prouvent invinciblement que la terre tend vers la lune. Nous n'avons pas, du moins jusqu'ici, de semblables preuves pour les autres satellites; mais l'analogie seule ne suffit-elle pas pour nous faire conclure que l'action entre les planètes et leurs satellites est réciproque? On peut à la vérité abuser en physique de cette manière de raisonner , pour s'élever quelquefois à des conclusions trop générales ; mais il semble, ou qu'il faut absolument renoncer à l'analogie, ou que tout concourt ici jDOur nous engager à en faire usage.
Si l'action est réciproque entre c^^aque planète et ses satellites, elle ne paraît pas l'être moins entre les planètes premières. Indépendamment des raisons tirées de l'analogie qui ont à la vérité moin>> de force ici que dans le cas dont on vient de parler, mais qui pourtant en ont encore, il est certain que Saturne éprouve dans son mouvement des variations sensibles; et il est fort vraisemblable que Jupiter est la principale cause de ces variations.. Le temps seul, il est vrai, pourra nous éclairer pleinement sur ce point, les géomètres et les astronomes n'ayant encore ni des observations assez complètes sur les mouvemens de Saturne , ni une théorie assez exacte des dérangemens que Jupiter lui cause. Mais il y « beaucoup d'apparence que Jupiter, qui est sans comparaison la plus grosse de toutes les planètes, entre au moins pour beaucoup dans la cause de ces dérangemens. Nous disons jDour beaucoup et non pour tout ; car outre une cause dont nous parlerons bientôt, l'action des cinq satellites de Saturne pour-
rait encore produire quelque dérangement dans cette planète ; et peut-être sera-t-il ne'cessaire d'avoir égard à l'action des satellites pour déterminer entièrement et avec exactitude toutes les inégalités du mouvement de Saturne , aussi bien que celles de Jupiter.
Si les satellites agissent sur les planètes principales, et si celles-ci agissent les unes sur les autres, elles agissent donc aussi sur le soleil ; c'est une conséquence assez naturelle. Mais jusqu'ici les faits nous manquent encore pour la vérifier. Le moyen le plus sûr de décider cette question, est d'examiner les inégalités de Saturne. Car il est démontré que, si Jupiter et Saturne agissent sur le soleil , il doit résulter de cette action une variation particulière dans le mouvement apparent de Saturne vu du soleil ; c'est aux astronomes à s'assurer si cette variation existe, et si elle est telle que la théorie la donne.
On peut voir par ce détail quels sont les différens degrés de certitude que nous avons jusqu'ici du système de l'attraction , et quelle nuance observent ces degrés. Ce sera la même chose, quand on voudra transporter le système général de l'attraction des corps célestes , à l'attraction des corps terrestres ou subluiiaires. Nous remarquerons en premier lieu, que cette attraction ou gravitation générale se manifeste moins en détail dans toutes les parties de la matière qui nous environne, qu'elle ne fait pour ainsi dire en total dans les différens globes qui composent le système du monde; nous remarquerons, outre cela, qu'elle se manifeste dans quelques uns des corps terrestres plus que dans les autres, qu'elle paraît agir ici par impulsion, là par une mécanique inconnue , ici suivant une loi , là suivant une autre. Enfin , plus nous généraliserons et nous étendrons la gravitation , plus ses effets nous paraîtront variés , et plus nous la trouverons obscure , et en quelque manière informe , dans les phénomènes qui en résultent ou que nous lui attribuons. Soyons donc trèsréservés sur cette généralisation, aussi bien que sur la nature de la force qui produit la gravitation des planètes. Reconnaissons seulement que les effets de cette force n'ont pu se réduire encore à aucune des lois connues de la mécanique ; n'emprisonnons point la nature dans les limites étroites de notre intelligence; approfondissons assez l'idée que nous avons de la matière, pour être circonspects sur les propriétés que nous lui attribuons, ou que nous lui refusons ; et n'imitons pas le grand nombre des philosophes modernes qui, en affectant un doute raisonné sur les objets qui les intéressent le plus , semblent vouloir se dédommager de ce doute par des assertions prématurées sur les questions qui les touchent le moins.
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Il y a donc , par rapport à l'attraction , deux points sur lesquels on ne saurait procéder avec trop de prudence ; le premier est de ne pas prononcer trop affirmativement sur la nature de la cause qui produit la gravitation des planètes; le second de ne pas transporter trop légèrement cette force, des corps célestes aux corps qui nous environnent. D'un côté on n'a pu jusqu'à présent déduire l'attraction des autres lois connues de la nature , et en particulier des lois de l'impulsion des fluides ; de l'autre il j)araît dffîicile de comprendre comment deux corps placés dans le vide agissent l'un sur l'autre par leur seule présence. La difficulté de le concevoir augmente encore, quand on fait attention à la loi suivant laquelle l'attraction agit. Les corps célestes s'attirent en raison inversé du carré de leurs distances, c'est-à-dire qu'à une dist;ance iiouble leur attraction est quatre fois moindre , neuf fois à une distance triple, et ainsi du reste. Or, si la seule présence des corps suffit pour produire leur attraction, pourquoi cette attraction n'est-elle pas la même à quelque distance que ce soit ? L'action de la lumière , et en général plusieurs autres actions semblables , sont à la vérité en raison inverse du carré de la distance comme celle de l'attraction ; mais l'action de la lumière paraît produite par des corpuscules qui sont élancés ou poussés par le corps lumineux ; et comme le nombre des rajons , qui partant d'un centre frappent un même corps, diminue à mesure que le corps s'éloigne , il est évident que la distance doit diminuer l'action de la lumière. Dans le système de l'attraction on ne peut rien imaginer de semblable, à moins qu'on n'attribue l'attraction à l'action d'un fluide, hypothèse qui ne saurait à d'autres égards se concilier avec les phénomènes. Soit que M. Newton fut frappé de ces raisons ou de quelques autres semblables , soit qu'il voulût ménager les préjugés bien ou mal fondés des philosophes de son temps sur la nécessité de l'impulsion pour produire le mouvement des corps , il ne s'est jamais expliqué clairement par rapport à la nature de la force attraci tive. Il ne nie point qu'elle ne puisse être l'efïét de l'impulsion ; il tâche même de l'y réduire. Mais les idées qu'il propose pour remplir ce but , sont si imparfaites et si vagues , qu'il est difficile de penser qu'un si grand philosophe pût en être satisfait. On sent même en le lisant, malgré tous les faux fuyans dont il se couvre , qu'il était fort porté à regarder l'attraction comme un premier principe et comme une loi primitive de la nature. Car, d'un côté, il admet une attraction réciproque entre les corps, réciprocité qui semble supposer que l'attraction est une propriété inhérente à la matière ; de l'autre il remarque que la gravita-tioo est proportionnelle à la quantité de matière que les corps contiennent,
ei qu*elle vient d'une cause qui pi'iietre les corps; au lieu que l'impulsion est proportionnelle à la quantité de surface. Enfin, ce qui semble dévoiler pleinement la manière dont M. Newton pensait à cet e'gard , c'est qu'il a consenti qu'on imprimât à la tête de la deuxième édition de ses principes la fameuse préface, dans laquelle M. Cotes, son disciple , dit expressément que l'attraction est une propriété aussi essentielle à la matière que l'impénétrabilité et l'étendue ; assertion qui nous paraît trop précipitée , quelque sentiment qu'on suive d'ailleurs sur la nature de la force attractive. Car cette force pourrait être une propriété primordiale ^ un principe général de mouvement dans la nature, sans être pour cela une propriété essentielle de la matière. Dès que nous concevons un corps , nous le concevons étendu , impénétrable , divisible et mobile ; mais nous ne concevons pas nécessairement qu'il agisse sur im autre corps. La gravitation, si elle est telle que la conçoivent les attractionnaires décidés , ne peut avoir pour cause que la volonté d'un être souverain, qui aura voulu que les corps agissent les uns sur les autres à distance comme dans le contact.
Quoi qu'il en soit, fût-il absolument impossible de réduire la force attractive aux lois de l'impulsion , c'est aux phénomènes seuls à nous décider sur l'existence de cette force. Si parmi ceux que nous connaissons ou que nous découvrirons dans la suite , il s'en trouvait quelques uns de contraires à l'attraction , nos géomètres en seraient plus embarrassés, et nos métaphysiciens plus à leur aise. Mais s'ils décidaient en sa faveur, il faudrait bien prendre le parti de l'admettre, dût-on se résoudre à n'avoir pas une idée plus nette de la vertu par laquelle les corps s'attirent que de celle par laquelle ils se choquent. Croit-on en effet avoir une idée claire de la vertu impulsive des corps? Quoiqu'il soit bien prouvé qu'une portion de matière mise en mouvement doit communiquer une partie de ce mouvement à une autre portion de matière qu'elle rencontre, peut-on concevoir d'une manière distincte cette vertu secrète par laquelle le mouvement se transmet d'un corps dans un autre ? Les phénomènes nous prouvent l'existence de la matière, sans nous rien apprendre sur sa nature. Les mêmes phénomènes nous font connaître les forces qui agissent sur elle, sans nous éclairer sur la nature de ces forces.
L'extension du principe de l'attraction aux corps qui nous environnent, est encore un point sur lequel les philosophes ne sauraient être trop réservés. En premier lieu , la manière dont on explique par cette dernière attraction plusieurs phénomènes, n'est pas à beaucoup près aussi précise que celle dont on explique par le même principe les phénomènes astronomiques. En second
lieu , les attractions tant magnétiques qu'électriques , paraissent l'effet d'un fluide invisible , et doivent nous faire douter si un pareil fluide n'est pas aussi la cause des autres attractions qu'on observe entre les corps terrestres. En troisième lieu , l'expérience prouve invinciblement que la force attractive entre les corps terrestres doit avoir d'autres lois que celles de l'attraction planétaire ; et c'est peut-être une raison de douter qu'elle existe en effet; car il n'est pas naturel de penser que la loi de l'attraction , si cette loi est un principe primitif, ne soit pas uniforme et absolument la même pour toutes les parties de la matière. Quelques philosophes , il est vrai , ont imaginé des lois d'attraction qui paraissent renfermer celle des corps célestes et celle qu on suppose entre les corps terrestres qui nous environnent. Mais outre que les lois imaginées à cet effet n'ont pas cette simplicité qui pourrait seule prévenir en leur faveur , elles ne sont pas aussi propres qu'on l'imagine à concilier tous les phénomènes. Car suivant ces lois l'attraction devrait être presque infiniment grande dans le contact des corps ; ainsi la pesanteur des corps qui touchent la surface de la terre , devrait être fort différente de celle des corps qui en sont peu éloignés , ce qui est contraire aux observations. Gardons-nous donc bien de précipiter notre jugement sur la nature et sur l'existence même d'une force attractive entre les corps terrestres. Le système du monde nous donne lieu de soupçonner légitimement que les mouvemens des corps n'ont peut-être joas l'impulsion seule pour cause ; que ce soupçon nous rende sage ; ne nous pressons pas de conclure que l'attraction soit un principe universel jusqu'à ce que nous y soyons forcés par les phénomènes. Nous aimons , il est vrai , à généraliser en philosophie nos découvertes, et jusqu'à nos hypothèses; celte manière de raisonner nous plaît, parce qu'elle flatte notre vanité et soulage notre paresse ; mais la nature n'est pas obligée de se conformer à nos idées. Tâchons de bien distinguer ce qui est autour de nous , et ne portons notre vue au-delà qu'avec beaucoup de timidité : autrement nous n'en verrions que plus mal en croyant voir plus loin ; les objets éloignés seraient toujours confus , et ceux qui étaient à nos pieds nous échapperaient.
Nous avons dit plus haut que les phénomènes sont le seul moyen de juger l'attraction. Mais s'il ne faut pas prononcer trop légèrement qu'ils y sont conformes , il ne faut pas non plus juger trop précipitamment qu'ils y sont contraires. Tel effet qui paraît contredire en apparence le système de la gravitation , en devient une des plus fortes preuves quand on sait l'approfondir, et démêler les causes qui le produisent. Nous n'en apporterons que
deux exemples. Les philosophes conviennent unanimement que le flux et reflux de la mer est du principalement à l'action de la lune ; mais ils se partagent sur la manière dont celle action produit le flux et reflux. Les Cartésiens prétendent que la lune en passant au-dessus de la terre presse le fluide renfermé entre la terre et elle , et que la pression de ce fluide fait soulever les eaux au-dessous de la lune. On leur objecte avec raison que cette pression devrait refouler les eaux au lieu de les élever. Mais de leur côté ils objectent aux Newtoniens , que si l'attraction de la lune sur la terre produisait le flux et reflux, cette attraction en élevant les eaux dans le méridien au-dessus duquel la lune est placée , devrait les abaisser dans la partie opposée du même méridien ; or il est bien constaté par les observations que les eaux s'élèvent également quand la lune passe au méridien , soit au-dessus soit au-dessous de l'horizon. Pour répondre sans figure , sans calcul , et d'une manière simple et facile à cette objection tant répétée , une des principales que les Cartésiens ont opposée au système de la gravitation , imaginons que la terre soit une masse en partie solide et en partie fluide , et que la lune exerce son attraction sur cette masse ; supposons de plus que les parties dont la terre est composée gravitent vers son centre, en même temps qu'elles sont attirées par la lune; il est certain que si toutes les parties du fluide et du globe qu'il couvre étaient attirées avec une égale force , et suivant des directions parallèles , l'action de la lune n'aurait d'autre effet que de mouvoir ou de déplacer toute la masse du globe et du fluide , sans causer d'ailleurs aucun dérangement dans la situation respective de leurs parties. Mais suivant les lois de l'attraction , les parties de l'hémisphère supérieur , c'est-à-dire de celui qui est le plus près de la lune , sont attirées avec plus de force que le centre du globe , et au contraire les parties de l'hémisphère inférieur sont attirées avec moins de force ; d'où il s'ensuit que le centre du globe étant mû par l'action de la lune, le fluide qui couvre l'hémisphère supérieur , et qui est attiré plus fortement, doit tendre à se mouvoir plus vite que le centre , et par conséquent s'élever avec une force égale à l'excès de la force qui l'attire sur celle qui attire le centre. Au contraire le fluide de l'hémisphère inférieur étant nioins attiré que le centre du globe, doit se mouvoir moins vite ; il doit donc fuir ce centre pour ainsi dire , et s'en éloigner avec une force à peu près égale à celle du fluide de l'hémisphère supérieur. Ainsi le fluide s'élèvera aux deux points opposés qui sont dans la ligne par où passe la lune. Toutes les parties de ce fluide accourront , si on peut s'exprimer ainsi , pour s'approcher de ces points avec d'au-
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tant plus de vitesse qu'elles en seront plus proches. Le sophisme des Cartésiens consiste en ce qu'ils supposent que l'élévation des eaux de la mer est produite par l'attraction totale que la Juiie exerce sur ces eaux ; au lieu qu'elle n'est produite que par la différence de cette attraction , et de celle que la lune exerce sur le centre de la terre.
Il en est de même d'une autre objection des Cartésiens sur les orbites planétaires. S'il était vrai, disent-ils, que les planètes eussent une force de tendance vers le soleil , elles devraient s'en approcher continuellement , et par conséquent décrire autour de cet astre des orbes en spirale au lieu de courbes qui rentrent en elles-mêmes. Mais qui ne voit -que le mouvement des planètes dans leur orbite est composé de deux autres ; d'un mouvement rectiligne en vertu duquel elles tendent continuellement à s échapper par la tangente , et d'un mouvement de tendance vers Je soleil , qui change ce mouvement rectiligne en curviligne , et retient à chaque instant les planètes dans leur orbite ? Par le premier de ces mouvemens les planètes tendent à s'éloigner du soleil ; par le second elles tendent à s'en rapprocher. Si donc la force du premier mouvement pour les éloigner du centre, est plus grande que celle du second mouvement pour les en rapprocher , el'es doivent s'éloigner du soleil malgré leur gravitation vers cet astre. Le calcul seul peut déterminer les cas où l'une des deux forces l'emporte sur l'autre ; et ce calcul fait voir en effet que quand une planète est arrivée à une certaine distance du soleil , elle doit s'en éloigner de nouveau jusqu'à un certain point, pour s'en rapprocher ensuite.
Ces deux exemples indiquent suffisamment au philosophe la méthode qu'il doit suivre , soit pour déterminer la nature de la force qui fait tendre les planètes les unes vers les autres , soit pour connaître les effets de cette force. Mais en voilà assez par rapport à cet objet , le premier et presque le seul sur lequel doive rouler l'astronomie physique.
Nous finirons cet article par une observation que nous ne pouvons refuser à la vérité. Qu'on examine avec attention ce qui a été fait depuis quelques années par les plus habiles mathématiciens sur le système du monde , on conviendra , ce me semble , que l'astronomie physique est aujourd'hui plus redevable aux Français qu'à aucune autre nation. C'est dans les travaux qu'ils ont entrepris , dans les ouvrages qu'ils ont mis sous les yeux de l'Europe , que le système newtonien trouvera désormais ses preuves les plus incontestables et les plus profondes. Il est vrai qu'en mathématique , toutes choses d'ailleurs égales , chaque siècle doit l'emporter sur celui qui le précède, parce qu'en pro-
fitant des lumières qu'il en a reçues , il y ajoute encore ; mais on n'en doit pas moins de justice à ceux qui savent le mieux profiter de ces lumières, et les étendre davantage. S'il y a un cas dans lequel la prévention nationale soit permise , ou plutôt dans lequel cette prévention ne puisse avoir lieu , c'est lorsqu'il s'agit de découverles purement géométriques , dont la réalité ni la propriété ne peuvent être contestées , et dont le fruit appartient d'ailleurs à tout l'univers. Ainsi notre nation, que certains savans étrangers , et peut-être même quelques Français semblent prendre à tâche de rabaisser , ne pourrait-elle pas s'appliquer avec raison ce qu'un écrivain éloquent et philosophe a dit de son siècle , qui à plusieurs égards ressemblait assez au nôtre ? Ncc omni'a opud priores meliora , sed noslra quoque œtas quœdam artiwn et laudis imitanda posteris tulit.