‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 35 sur 61 · XVIII. OPTIQUE · texte numérisé non relu

XVIII. OPTIQUE

Avant que de passer de l'astronomie à la physique proprement dile , il est deux parties de cette dernière science sur lesquelles les mathématiques ont une influence si considérable , qu'il est nécessaire de les envisager séparément.

La première est l'optique , qui renferme la théorie de la lumière et les lois de la vision. La théorie de la lumière et l'examen de ses propriétés forment un objet presque entièrement mathématique. Sans s'embarrasser si la lumière se propage par ia pression d'un fluide , ou, ce qui parait plus vraisemblable , par une émission de corpuscules lancés du corps lumineux ; saas discuter les difficultés particulières à chacune de ces hypothèses, difficultés assez considérables pour avoir fait douter au grand Newton si la lumière était un corps, il suffit au philosophe d'observer trois choses , que la lumière se répand en ligne droite ; qu'elle se réfléchit par un angle égal à l'angle d'incidence ; et qu'enfin elle se rompt en passant d'un milieu dans un autre , suivant certaines lois que l'expérience peut aisément découvrir. Ces trois principes serviront à démontrer les lois que suit la lumière dans sa réflexion sur diiTérentes surfaces ; celles de son passage à travers différens milieux ; celles de la différente réfrangibilité des rayons , qui produit la difïérence des couleurs , et d'oii résulte entre autres l'explication rigoureuse et mathématique de l'arc-en-ciel ; phénoniène admirable , dont il est assez étonnant que le philosophe connaisse si bien la cause, en même temps qu'il ignore pourquoi une pierre tombe ; tant l'étude de la nature semble faite pour flatter et pour humilier à la fois la vanité humaine.

33o ELEMENS

Quiconque réfléchira sur la manière dont on démontre en optique ces différentes propriétés de la lumière , ne sera pas surpris que l'illustre aveugle Saunderson ait donné des leçons publiques de cette science , sans avoir aucune idée de la manière dont les rayons de lumière produisent la vision. Il lui suffisait de regarder ces rayons comme des faisceaux de lignes droites , qui en agissant sur les yeux produisaient à peu près l'effet du toucher ; avec cette différence que le toucher s'exerce par le contact immédiat, et la vue par l'action d'une matière placée entre l'œil et le corps lumineux ; à peu près comme un aveugle reconnaît au moyeu de son bâton les corps éloignés de lui. Ces suppositions faites , les propositions d'optique étaient pour Saunderson des théorèmes de géométrie pure , qu'il démontrait comme il eût fait ceux d'Euclide ; et oii se trouve en effet îa même évidence mathématique.

Il s'en faut beaucoup qu'on puisse porter cette évidence dans îa partie de l'optique qui examine les lois de la vision. Rien n'est moins satisfaisant , il faut l'avouer , que les raisonnemens des philosophes sur les moyens par lesquels l'œil juge de la distance et de la grandeur apparente des objets, sur le lieu oii l'on voit l'image dans les miroirs et dans les verres courbes, enfin sur les jugemens qu'on porte de la grandeur de cette même image. Ce sont là néanmoins les questions préliminaires et fondamentales de la théorie de la vision , dans laquelle il est impossible de faire aucun progrès sans les avoir résolues. Aussi le philosophe ne doit-il guère traiter ces différeus objets, que pour faire sentir combien il y reste à désirer, ou plutôt que tout y est encore à faire ; et pour indiquer , s'il est possible , les moyens de répandre de nouvelles lumières sur une matière si curieuse.

Ce que nous venons de dire de l'optique , nous pouvons le dire à peu près d'une autre science qui lui est analogue , de l'acoustique ou de la théorie des sons. Les mathématiques nous fournissent des méthodes pour calculer les vibrations des cordes sonores , eu égard à leur degré de tension , à leur grosseur et à leur longueur ; mais quelle est la cause du plaisir que certains accords produisent en nous , et des sensations désagréables que d'autres nous font éprouver? Yoilà sur quoi nous ne sommes pas plus instruits qu'on l'était du temps de Pythagore. Il ne faut en ce genre qu'une légère connaissance des faits pour se convaincre de l'insuihsance des raisons qu'on en donne (i). L'expérience seule est donc la base de l'acoustique , et c'est de là qu'il en faut tirer les règles. Un célèbre musicien de nos jours a déjà frayé cette route , en déduisant avec succès de la résonnance

(i) Voyez dans VEncyclopédie les art. Gonsonnakge et FowBAMEWTAi^.

DE PHILOSOPHIE. 33i

du corps sonore les principales règles de l'harmonie. Mais ayant à débrouiller le premier cette matière diflicile , qui sur un grand nombre de points importans ne paraît pas susceptible de démonstration , il a été souvent obligé , comme il le reconnaît lui-même , de multiplier les analogies , les transformations y les convenances , pour satisfaire la raison autant quil est possible dans l'explication des phénomènes. L'iUustre artiste dont il s'agit , a été pour nous le Descartes de la musique. On ne peut se flatter , ce me semble , de faire quelque progrès dans la théorie de cette science , qu'en suivant la méthode qu'il a tracée.

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