XX. PHYSIQUE GÉNÉRALE
Les principes que nous venons d'établir sur la manière dont on doit traiter la théorie des fluides , peuvent également s'applique à la physique prise dans toute son étendue. L'étude de cetie science roule sur deux points qu'il ne faut pas confondre , l'observation et l'expérience. L'observation, moins recherchée et moins subtile , se borne aux faits qu'elle a sous les yeux, à bien
voir et à bien détailler les phénomènes de toute espèce que la nature nous présente. L'expérience cherche à pénétrer la nature plus profondément , à lui dérober ce qu'elle cache , à créer eu quelque manière , par la différente combinaison des corps , de nouveaux phénomènes pour les étudier; enfin elle ne se restreint pas à écouter la nature , mais elle l'interroge et la presse. On pourrait appeler l'observation, la physique des faits, ou plutôt la physique vulgaire et palpable , et réserver pour l'expérience le nom de physique occulte; pourvu qu'on attache à ce mot une idée plus philosophique et plus vraie que n'ont fait certains physiciens modernes , et qu'on le borne à désigner la connaissance des faits cachés dont on s'assure en les voyant , et non le roman des faits supposés qu'on devine bien ou mal sans les chercher ni sans les voir.
Les anciens , auxquels nous nous croyons fort supérieurs dans les sciences, parce que nous trouvons plus court et plus agréable de nous préférer à eux que de les lire , n'ont pas autant négligé l'étude de la nature que nous les en accusons communément. Leur physique n'était ni aussi déraisonnable ni aussi bornée que le pensent ou que le disent quelques écrivains de nos jours. Les ouvrages d'Hippocrate seul seraient suffisans pour montrer l'esprit qui conduisait alors les philosoj^hes. Au lieu de ces systèmes , sinon meurtriers, du moins ridicules, qu'a enfantés la médecine moderne , pour les proscrire ensuite , on y trouve des faits bien vus et bien rapprochés ; on y voit un système d'observations , qui encore aujourd'hui sert de base à l'art de guérir. Or il semble qu'on peut juger par l'état de la médecine chez les anciens , de celui oii la physique était parmi eux , en premier lieu , parce que les ouvrages d'Hippocrate sont les monumens les plus considérables qui nous restent de la physique ancienne ; en second lieu, parce que la médecine étant la partie la plus essentielle et la plus intéressante de la physique , on peut toujours juger avec assez de certitude de la manière dont on traite celleci, par la manière dont, celle-là est cultivée. C'est une vérité dont l'expérience nous assure , puisqu'à compter seulement de la renaissance des lettres, nous avoiis toujours vu subir à Tune de ces sciences les changemens qui ont altéré ou dénaturé l'autre.
Nous savons d'ailleurs que dans le temps même d'Hippocrate , plusieurs grands hommes , à la tête desquels on doit placer Dé— mocrite, s'appliquèrent avec succès à l'étude de la nature. On. prétend que le médecin , envoyé par les habitans d'Abdère pour guérir la prétendue folie du philosophe, le trouva occupé à disséquer et à observer des animaux; et l'on peut juger qui fut trouvé le plus fou par Hippocrate , ou de ceux qui l'avaient en- I. 2a
Yoyé j ou de celui qu'il ailait voir, et qui avait trouvé la manière la plus philosophique de jouir de la nature et des hommes, eu étudiant l'une et en se moquant des autres.
Cependant les anciens paraissent avoir cultivé la physique que nous appelons vulgaire , préférablement à celle que nous avons nommée physique occulte, et qui est proprement Iol physique expérimentale. Ils se contentaient de lire dans le grand livre de la nature, toujours ouvert pour eux ainsi que pour nous; mais ils y lisaient assidûment , et avec des yeux plus attentifs et plus sûrs que nous ne l'imaginons; plusieurs faits qu'ils ont avancés, et qui d'abord avaient été démentis par les modernes, se sont trouvés vrais quand on les a mieux approfondis. La méthode que suivaient les anciens , en cultivant l'observation plus que l'expérience , était très-philosophique , et la plus propre de toutes à faire faire à la physique les plus grands progrès dont elle fût capable dans ce premier âge de l'esprit humain. Avant d'employer et d'user notre sagacité pour chercher un fait dans des combinaisons subtiles , il faut être bien assuré que ce fait n'existe pas autour de nous et sous notre main ; comme il faut en géométrie réserver ses efforts pour trouver ce qui n'a pas été résolu par d'autres. Tout est lié si intimement dans la nature , qu'une simple collection de faits , bien riche et ^bien variée , avancerait prodigieusement nos connaissances ; et s'il était possible de rendre cette collection complète, ce serait peut-être le seuL travail auquel le physicien dut se borner : c'est au moins celui par lequel il faut qu'il commence; et telle est la méthode que les anciens ont suivie. Les plus sages d'entre eux ont fait la table de ce qu'ils voyaient, l'ont bien faite et s'en sont tenus là. Ils n'ont connu de l'aimant que sa propriété la plus facile à découvrir, celle d'attirer le fer; les merveilles de l'électricité qui les entouraient, et dont on trouve quelques traces dans leurs ouvrages, ne les ont point frappés , parce que pour êtra frappé de ces merveilles il eût fallu en voir le rapport à des faits plus cachés, que l'expérience a su nous dévoiler dans ces derniers temps. Car l'expérience, parmi plusieurs avantages, a celui d'étendre le champ de l'observation. Un phénomène que l'expérience nous apprend , ouvre nos yeux sur une infinité d'autres qui ne demandaient qu'à être aperçus. L'observation, par la curiosité qu'elle inspire et par les vides qu'elle laisse, mène à l'expérience; l'expérience ramène à l'observation par la même curiosité qui cherche à remplir et à serrer de plus en plus ces vides: ainsi on peut regarder l'expérience et l'observation comme la suite et le complément l'une de l'autre.
Les anciens ne paraissent avoir cultiw l'expérience que par
DE PHILOSOPHIE. 33r)
rapport aux arts , et nullement pour satisfaire , comme nous , une curiosité purement philosophique. Ils ne décomposaient et ne combinaient les corps que pour en tirer des usages utiles ou agréables, sans chercher beaucoup à en connaître le jeu ni la structure. Ils ne s'arrêtaient pas même sur les détails dans la description qu'ils faisaient des corps; et s'ils avaient besoin d'être justifiés sur ce point, ils le seraient peut-être suffisamment par le peu d'utilité que les modernes ont trouvé à suivre une méthode contraire. C'est dans l'histoire des animaux d'Aristote qu'il faut chercher le vrai goût de physique des anciens , plutôt que dans ses autres ouvrages , oii il est moins riche en faits et plus abondant en paroles , plus raisonneur et moins instruit. Car telle est tout à la fois la sagesse et la manie du philosophe ; tant que la collection des matériaux est facile et abondante , il n'est guère occujDé que du soin de les recueillir et de les mettre en ordre ; mais à l'instant qu'ils lui manquent, il commence aussitôt à discourir ; obligé même , ce qui lui arrive souvent , de se contenter d'un petit nombre de matériaux, il est toujours tenté d'en former un corps, et de délayer en un système de science, ou en quelque chose du moins qui en ait la forme , un petit nombre de connaissances imparfaites et isolées.
Néanmoins, en avouant que cet esprit peut avoir présidé jusqu'à un certain point aux ouvrages physiques d'Aristote, ne mettons pas sur son compte l'abus que les modernes en ont fait durant les siècles d'ignorance qui ont duré si long-temps, ni toutes les inepties que les commentateurs ont voulu donner pour les opinions de ce grand homme. Nous ne parlons ici de ces temps ténébreux, que pour faire mention, en passant, de quelques génies supérieurs, qui, abandonnant cette méthode vague et obscure de philosopher, laissaient les mots pour les choses, et cherchaient dans leur sagacité et dans l'étude de la nature des connaissances plus réelles. Le moine Bacon , trop peu connu et trop peu lu aujourd'hui , doit être mis au nombre de ces esprits du premier ordre; dans le sein de la plus profonde ignorance, il sut par la force de son génie s'élever au-dessus de son siècle , et le laisser bien loin derrière lui : aussi fut-il persécuté par ses confrères, et regardé par le peuple comme un magicien , à peu près comme Gerbert l'avait été près de trois siècles auparavant pour ses inventions mécaniques; avec cette différence que Gerbert devint pape , et que Bacon resta moine et malheureux.
Au reste , le petit nombre de grands génies , qui étudièrent ainsi la nature en elle-même jusqu'à la renaissance proprement dite de la philosophie, ne cultivaient pas à beaucoup près dans toute son étendue la physique expérimentale. Chimistes plutôt
34o ÉLÉMENS
que physiciens, ils semblent s'être plus applique's à la décomposition des corps particuliers, et au détail des usages qu'ils en pouvaient faire , qu'à l'étude générale de la nature. Riches d'une infinité de connaissances utiles ou curieuses , mais détachées , ils ignoraient les lois du mouvement, celles de l'hydrostatique, la pesanteur de l'air dont ils voyaient les effets sans les connaître , et plusieurs autres vérités qui sont aujourd'hui la base et comme les élémens de la physique moderne.
Le chancelier Bacon , Anglais comme le moine ( car ce nom et ce peuple sont heureux en philosophie) , embrassa le premier un plus vaste champ. Il entrevit les principes généraux qui doivent servir de fondement à l'étude de la nature , il proposa de les reconnaître par la voie de l'expérience , il annonça un grand nombre de découvertes qui se sont faites depuis. Descartes qui le suivit de près, et qu'on accusa , peut-être assez mal à propos , d'avoir puisé des lumières dans les ouvrages de Bacon, ouvrit quelques routes dans la physique expérimentale ; mais il la recommanda plus qu'il ne la pratiqua , et c'est ce qui l'a conduit à plusieurs erreurs. Il eut , par exemple , le courage de donner le premier des lois du mouvement; courage qui mérite la reconnaissance des philosophes , puisqu'il a mis ceux qui ont suivi sur îa route des lois véritables; mais l'expérience, ou plutôt, comme nous le dirons plus bas, des réflexions sur les observations les plus communes , lui auraient appris que les lois qu'il avait données étaient insoutenables. Descartes , et Bacon lui-même, malgré toutes les obligations que leur a la philosophie , lui auraient peut-être été plus utiles encore, s'ils eussent été plus physiciens de pratique et moins de spéculation; mais le plaisir oisif de la niéditation et de la conjecture même entraîne les grands génies ; ils commencent beaucoup et finissent peu ; ils proposent des vues, ils prescrivent ce qu'il faut faire pour en constater la justesse et l'avantage , et laissent le travail mécanique à d'autres , qui , éclairés par une lumière étrangère , ne vont pas aussi loin que leurs maîtres auraient été seuls. Ainsi les uns pensent ou rêvent, les autres agissent ou manœuvrent, et l'enfance des sciences est éternelle.
Cependant l'esprit de la physique expérimentale, que Bacon et Descartes avaient introduit, s'étendit insensillement. L'académie de Florence , Boyle , Mariotte , et après eux plusieurs autres , firent un grand nombre d'expériences avec succès. Les académies se formèrent , et saisirent avec empressement cette manière de philosopher. Les universités pi us lentes , parce qu'elles étaient déjà toutes formées lors de la naissance de la physique expérimentale , suivirent long-temps encore leur méthode au-
DE PHILOSOPHIE. 34i
tienne. Peu à peu la physique de Descartes succéda dans les écoles à celle d'Aristote , ou plutôt de ses commentateurs. Si on ne touchait pas encore à la vérité , on était du moins sur la voie ; on fit quelques expériences, on tenta de les expliquer ; il eût été mieux qu'on se bornât à les bien faire , et a les rapprocher les unes des autres avant que d'en venir à aucun système ; mais enfin il ne faut pas espérer que l'esprit humain se délivre si promptement de tous ses préjugés. Enfin Nev^ton inontra le premier ce que ses prédécesseurs n'avaient fait qu'entrevoir , l'art d'introduire la géométrie dans la physique , et de former , en réunissant l'expérience au calcul , une science exacte , profonde , lumineuse et nouvelle. Aussi grand du moins par ses expériences d'optique que par son système du monde , il ouvrit de tous côtés une carrière immense et sure ; l'Angleterre saisit ses vues ; la Société royale les regarda comme siennes ; les académies de France s'y prêtèrent plus lentement et avec plus de résistance , par la même raison qui avait fait rejeter aux universités , pendant plusieurs années, la physique de Descartes. La lumière a enfin prévalu : la génération , ennemie de ces grands hommes , s'est éteinte ou est demeurée muette dans les académies, et dans les universités auxquelles les académies semblent aujourd'hui donner le ton. Une génération nouvelle s*est élevée , qui achèvera la révolution ; car, quand les fondemens d'une révolution sont jetés, c'est presque toujours dans la génération suivante que la révolution s'achève; rarement en deçà, parce que les obstacles périssent plutôt que de céder ; rarement au-delà , parce que les barrières une fois franchies , l'esprit humain prend un essor rapide, jusqu'à ce qu'il rencontre un nouvel obstacle qui l'oblige de s'arrêter pour long-temps.
L'Université de Paris fournit aujourd'hui une preuve convaincante des progrès de la philosophie parmi nous. La géométrie et la physique expérimentale y sont cultivées avec succès. Plusieurs jeunes professeurs , pleins de savoir, d'esprit et de courage (car il en faut pour les innovations même les plus innocentes ) , ont osé quitter la route battue pour s'en frayer une nouvelle ; tandis que dans d'autres écoles, auxquelles nous épargnons la honte de les nommer, les lois du mouvement de Descartes et même la physique péripatéticienne sont encore en honneur. Les jeunes maîtres dont nous parlons forment des élèves vraiment instruits , qui , au sortir de leur philosophie, sont initiés aux vrais principes de toutes les sciences physico-mathématiques , et qui ne sont plus obligés , comme on l'était il y a peu de temps , d'oublier ce qu'ils ont appris dans les écoles.
Nous terminerons cette courte histoire de la physique expéri-
34'A ËLÉMENS
inentale par quelques réflexions sur la manière dont on doit traiter cette science. Les premiers objets qui s*ofFrent à nous dans l'ëtude de la nature , sont les propriéte's générales des corps , et les effets de l'action qu'ils exercent les uns sur les autres. Celle action n'est point pour nous un phénomène extraordinaire , nous j sommes accoutumés dès l'enfance ; les effets de l'équilibre et de l'impulsion nous sont connus, je parle des effets en général ; car j30ur la mesure et la loi précise de ces effets , les philosophes ont été long-temps à la chercher, et plus longtemps encore à la trouver. Il semble néanmoins qu'un peu de réflexion sur la nature des corps , aurait dû leur faire découvrir ces lois beaucoup plus tôt ; elles se réduisent , comme nous l'avons vu, aux lois de l'équilibre , et les lois de l'équilibre étaient faciles à connaître, soit par le secours seul du raisonnement , soit par l'observation la plus simple. Ainsi les phénomènes de la nature les plus communs, et si on l'ose dire , les plus populaires , suffisaient pour constater les lois de la percussion ; et Futilité principale de ces phénomènes est de nous assurer, comme on l'a remarqué plus haut , que les lois de la percussion qui s'observent dans l'univers , sont précisément celles qui résultent de la nature des corps. De là il s'ensuit que la physique expérim.entale n'est nullement nécessaire pour déterminer les lois du mouvement et de l'équilibre ; si elle s'en occupe , ce doit être comme d'une recherche de simple curiosité , pour réveiller et soutenir l'attention des commençans ; à peu près comme on les exerce dès l'entrée de la géométrie à faire des figures justes , pour avoir la satisfaction de s'assurer par leurs yeux de ce que le raisonnement leur a déjà démontré ; mais un véritable physicien n'a pas plus besoin du secours de l'expérience pour démontrer les lois de la mécanique et de la statique, qu'un géomètre n'a besoin de règle et de compas pour s'assurer qu'il a résolu un problème difficile.
La seule utilité expérimentale que le physicien puisse tirer des observations sur les lois de l'équilibre, sur celles du mouvement , et en général sur les affections primitives des corps, c'est d'examiner attentivement la différence entre le résultat que donne la théorie et celui que fournit l'expérience; et d'employer cette différence avec adresse , pour déterminer , par exemple , dans les effets de l'impulsion , l'allération causée par la résistance de l'air ; dans les effets des machines simples , l'altération occasionée par le frottement et par d'autres causes. Telle est la méthode que les plus grands physiciens ont suivie , et qui est la plus propre à avancer et à perfectionner la physique ; car alors l'ex- |>érience ne servira plus simplement à confirmer la théorie^
mais, différant de la théorie sans rébranler, elle conduira à des vérités nouvelles auxquelles la théorie seule n'aurait pu atteindre.
Le premier objet réel de la physique expérimentale , est l'examen des proj^riétés générales des corps que l'observation nous fait connaître pour ainsi dire en gros , mais dont l'expérience seule peut mesurer et déterminer les effets ; tels sont , par exemple, les phénomènes de la pesanteur. Aucune théorie n'aurait pu nous faire trouver la loi que les corps pesans suivent dans leur chute verticale ; mais cette loi une fois connue par l'expérience , tout ce qui appartient au mouvement des corps pesans, soit rectiligne , soit curviligne, soit incliné , soit vertical , n'est plus que du ressort de la théorie : si l'expérience s'y joint , ce ne doit être que dans la même vue et de la même manière que pour les lois primitives de l'impulsion.
L'observation journalière nous apprend de même que l'air est pesant ; mais l'expérience seule pouvait nous éclairer sur la quantité absolue de sa pesanteur. Cette expérience est la base de l'aérométrie , et le raisonnement achève le reste. Il en est de même d'un grand nombre d'autres parties de la physique, dans lesquelles une seule expérience, ou même une seule observation sert de base à des théories complètes. Ces parties sont principalement celles qu'on a appelées physico-mathématiques , et qui consistent dans l'ajDplication de la géométrie et du calcul aux phénomènes de la nature. C'est par le secours de la géométrie qu'on parvient à déterminer la quantité d'un effet compliqué , et dépendant d'un autre effet mieux connu; il ne faut donc pas s'étonner des secours que nous tirons de cette science dans la comparaison et l'analyse des faits que l'expérience nous découvre. Il n'est pas surprenant que les anciens aient peu cultivé cette branche de la physique. Souvent la plus subtile géométrie est nécessaire pour y réussir ; et la géométrie des anciens , quoique d'ailleurs très-profonde et très-savante , ne pouvait aller jusque-là. Il y a bien de l'apparence qu'ils l'avaient senti; car leur méthode de philosopher, nous ne saurions trojD le redire , était plus sage que nous ne nous l'imaginons communément. On doit donc , s'il est permis de parler ainsi, leur tenir compte de l'ignorance oii ils étaient sur ce point, de n'avoir pas voulu atteindre à ce qu'il leur était impossible de savoir, et de n'avoir point cherché à faire croire qu'ils y étaient parvenus. Les géomètres modernes ont su se procurer à cet égard plus de secours, non parce qu'ils sont supérieurs aux anciens , mais parce qu'ils sont venus depuis. La perfection de l'analyse et l'invention des nouveaux calculs nous ont mis en état de soumettre à la géométrie des phénomènes très-compliqués.
Il serait seulement à souhaiter que les géomètres n'eussent pas quelquefois abusé de la facilité qu'ils avaient d'appliquer le calcul à certaines hypothèses. C'est souvent le désir de pouvoir faire usage du calcul , qui les détermine dans le choix des principes ; au lieu qu'ils devraient examiner d'abord les principes en eux-mêmes, sans songer d'avance à les plier de force au calcul. La géométrie , qui ne doit qu'obéir à la physique quand elle se réunit avec elle , lui commande quelquefois. S'il arrive que la question qu'on veut examiner soit trop composée , pour que tous les élémens puissent entrer dans la comparaison analytique qu'on en veut faire , on sépare les plus incommodes , on leur en substitue d'autres , moins gênans , mais aussi moins réels , et l'on est surpris de n'arriver après un travail pénible qu'à un résultat contredit par la nature ; comme si après l'avoir déguisée , tronquée ou altérée , une combinaison purement mécanique pouvait nous la rendre.
Cependant comme d'un côté la vanité naturelle à l'esprit humain le porte à se faire honneur de ce qu'il sait , et que de l'autre on ne consent qu'avec peine à avoir fait un travail inutile , on résiste diflicilement à montrer aux autres cet étalage de savoir géométrique , qui , sans instruire le lecteur surja matière qui en a été le prétexte , ne sert qu'à montrer les connaissances mathématiques de l'auteur. Ainsi l'esprit de calcul , qui a chassé l'esprit de système , règne peut-être un peu trop à son tour. Car il y a dans chaque siècle un goût de philosophie dominant ; ce goût entraîne presque toujours quelques préjugés , et la meilleure philosophie est celle qui en a le moins à sa suite. Il serait mieux sans doute qu'elle ne fût jamais assujélie à aucun ton particulier ; les différentes connaissances acquises et recueillies par les savans en auraient plus de facilité pour se rejoindre et former un tout. Mais chaque science paraît recevoir et secouer successivement la loi de celles qui sont les plus en honneur ou les plus négligées , et la philosophie prend la teinture des esprits oii elle se trouve. Chez un métaphysicien elle est ordinairement toute systématique , chez un géomètre elle est souvent toute de calcul. La méthode du dernier est sans doute la plus sûre; mais il ne faut pas s'y borner et croire que tout s'y réduise. Autrement nous ne ferions de progrès dans la géométrie transcendante que pour être à proportion plus bornés sur les vérités de la physique. Plus on peut tirer d'utilité de l'application de la première de ces deux sciences à la seconde , plus on doit être circonspect dans cette application. C'est à la simplicité de son objet que la géométrie est redevable de sa certitude ; à mesure que l'objet devient plus composé, la certitude s'obscurcit et s'éloigne; il faut
donc savoir s'arrêter sur ce qu'on ignore , ne pas croire que les mots de théorème et de corollaire fassent par quelque vertu secrète l'essence d'une démonstration , et qu'en écrivant à la fin d'une proposition , ce qu'il fallait démontrer , on rendra démontré ce qui ne l'est pas.
Reconnaissons donc que les différens sujets de physique ne sont pas également susceptibles de l'application de la géométrie. Si les observations ou les expériences qui servent de base au calcul sont en petit nombre , si elles sont simples et lumineuses, le géomètre sait alors en tirer le plus grand avantage, et en déduire les connaissances physiques les plus capables de satisfaire l'esprit. Des observations moins parfaites servent souvent à le conduire dans ses recherches , et à donner à ses découvertes un nouveau degré de certitude : quelquefois même les raisonnemens mathématiques peuvent l'instruire et l'éclairer, quand l'expérience est muette, ou ne parle que d'une manière confuse : enfin si les matières qu'il se propose de traiter ne laissent aucune prise à ses calculs , il se réduit alors aux simples faits dont les observations l'instruisent ; incapable de se contenter de fausses lueurs quand la lumière lui manque , il n'a point recours à des ra*sonnemens vagues et obscurs , au défaut de démonstrations rigoureuses.
C'est principalement la méthode qu'il doit suivre par rapport à ces phénomènes sur la cause desquels le raisonnement ne peut nous aider , dont nous n'apercevons point la chaîne, ou dont nous ne voyons du moins la liaison que très-imparfaitement , trèsrarement, et après les avoir envisagés sous bien des faces. Ce sont là les faits que le physicien doit surtout chercher à bien connaître ; il ne saurait trop les multiplier ; plus il en aura recueilli, plus il sera près d'en voir l'union ; son objet doit être d'y mettre l'ordre dont ils seront susceptibles, d'expliquer autant qu'il sera possible les uns par les autres , d'en trouver la dépendance mutuelle , de saisir le tronc principal qui les unit , de découvrir même par leur moyen d'autres faits cachés et qui semblaient se dérober à ses recherches , en un mot , d'en former un corps oii il se trouve le moins de lacunes qu'il se pourra ; il n'en restera toujours que trojî. Qu'il se garde bien surtout de vouloir rendre raison de ce qui lui échappe ; qu'il se défie de cette fureur d'expliquer tout, que Descartes a introduite dans la physique , qui a accoutumé la plupart de ses sectateurs à se contenter de principes et de raisons vagues , propres à soutenir également le pour et le contre. On ne peut lire sans étonnement , dans certains auteurs de physique , les explications qu'ils donnent des variations du baromètre , de la neige , de la grêle et d'une in-
fiiiîte d'autres faits. Ces auteurs, avec les principes et la méthode dont ils se servent , ne seraient pas plus embarrassés pour expliquer des faits absolument contraires à ceux que nous observons; pour prouver, par exemple , qu'en temps de pluie le baromètre doit hausser, que la neige doit tomber en été et la grêle en hiver, et ainsi du reste. Des faits et point de verbiage, voilà îa grande règle en physique comme en histoire ; ou pour parler plus exactement, les explications dans un livre de physique doivent être comme les réflexions dans l'histoire , courtes, sages, fines , amenées par les faits , ou renfermées dans les faits même par la manière dont on les présente.
Au reste, quand nous proscrivons de la physique la manie de tout expliquer, nous sommes bien éloignés de condamner, ni cet esprit de conjecture qui, tout à la fois timide et éclairé , conduit quelquefois à des découvertes ; ni cet esprit d'analogie, dont la sage hardiesse perce au-delà de ce que la nature semble vouloir montrer , et prévoit les faits avant que de les avoir vus. Ces deux talens précieux et rares trompent à la vérité quelquefois celui qui n'en fait pas assez- sobrement usage ; mais ne se trompe pas ainsi qui veut.
Si la retenue et la circonspection doivent être un des principaux caractères du physicien , la patience et le courage doivent d'un autre côté le soutenir dans son travail. En quelque matière que ce soit , on ne doit pas trop se hâter d'élever entre la nature et l'esprit humain un mur de séparation. En nous méfiant de notre industrie , gardons-nous de nous en méfier avec excès. Dans l'impuissance que nous sentons tous les jours de surmonter tant d'obstacles qui se présentent à nous , nous serions sans doute trop heureux si nous pouvions du moins juger au premier coup d'œil jusqu'oii nos efforts peuvent atteindre : mais telle est tout à la fois la force et la faiblesse de notre esprit , qu'il est souvent aussi dangereux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas que sur ce qu'il peut. Combien de découvertes modernes dont les anciens n'avaient pas même l'idée ? Combien de découvertes jDerdues que nous contesterions trop légèrement ? Et combien d'autres que nous jugerions impossibles , sont réservées pour notre postérité ?