XXI. CONCLUSION
Nous avons tracé en général la méthode qu'on doit suivre dans l'étude des principales parties de la philosophie. Il nous reste encore deux objets, les faits historiques et les principes du goût. Nous avons déjà indiqué le plan que le philosophe doit se proposer dans l'étude des uns et des autres , nous avons même fixé
dans un écrit particulier (i) l'usage et l'abus de l'esprit philosojjhique par rapport aux matières de goût ; c'est pourquoi nous terminerons ici cet essai. Nous n'ajouterons plus qu'un mot sur la manière d'étudier des élémens de philosophie bien faits. C'eat moins avec le secours d'un maître qu'on peut remplir ce but , qu'avec beaucoup de méditation et de travail. Savoir des élémens, ce n'est pas seulement connaître ce qu'ils contiennent , c'est en connaître l'usage , les applications et les conséquences , c'est pénétrer dans le génie des inventeurs , c'est se mettre en état d'aller plus loin qu'eus ; et c'est ce qu'on ne fait bien qu'à force d'étude et d'exercice. C'est aussi pour cela qu'on ne saura jamais parfaitement que ce qu'on s'est appris soi-même. Peut-être ferait-on bien , par cette même raison , d'indiquer en deux mots , dans des élémens de philosophie , l'usage et les conséquences des vérités fondamentales. Ce serait pour les commençans un sujet d'exercer leur esprit, en cherchant la preuve de ces conséquences, et en faisant disparaître les vides qu'on leur aurait laissé à remplir. Le propre d'un bon livre d'élémens est de faire beaucoup penser.
Des élémens composés suivant le plan que nous avons tracé dans cet essai , auraient une double utilité ; ils mettraient les bons esprits sur la voie des découvertes à faire , en leur présentant les découvertes déjà faites ; ils mettraient de plus les lecteurs ordinaires à portée de distinguer les vraies découvertes d'avec ce qui ne l'est pas; car tout ce qui ne pourrait être ajouté aux élémens d'une science comme par forme de supplément, ne serait point digne du nom de découverte.
En général, l'objet d'une découverte doit être non-seulement grand et nouveau , mais encore utile, ou du moins curieux , et de plus difficile à trouver. Il n'y a que l'utilité éminente ou l'excessive singularité qui puisse dispenser, dans une découverte, du mérite delà difficulté vaincue. Les découvertes qui réunissent les cinq caractères dont nous venons de parler, sont de la première espèce 3 celles qui n'ont aucun de ces caractères dans un degré éminent , s'appellent simplement inventions.
Le hasard a fait plusieurs découvertes dans les arts , et même dans les sciences de faits, telles que la physique ; les découvertes dans les mathématiques et dans les autres sciences de pur raisonnement sont presque toujours l'ouvrage du génie; quelquefois seulement le génie peut y concourir avec le hasard, lorsqu'en cherchant ce qu'on ne trouve point , on trouve ce qu'on ne cherchait pas. De pareilles découvertes sont une espèce de bon-
(1) Voyez Réflexions sur Vvsage et l'abus de la Philosophie dans les matières de goût.
heur; mais c'est un bonheur qui n'arrive qu'à ceux qui le méritent, c'est-à-dire , qui auraient pu trouver, par le génie seul , ce que le hasard joint au génie leur a fait trouver.
Les découvertes se font , ou en joignant ensemble plusieurs idées nouvelles, ou en joignant des idées nouvelles à des idées connues , ou en combinant d'une manière nouvelle des idées connues. Mais il faut dans ce dernier cas que la réunion soit importante ou difficile. Il n'est pas même nécessaire qu'elle soit difficile , quand elle est importante. Les sciences sont une espèce de grand édifice auquel plusieurs personnes travaillent de concert; les uns, à la sueur de leur corps , tirent la pierre de la carrière , d'autres la traînent avec eÉfort jusqu'au pied du bâtiment , d'autres l'élèvent à force de bras et de machines , mais celui qui la met en œuvre et en place a le mérite de la construction.
Il n'y a proprement que trois genres de connaissances oii les découvertes n'aient pas lieu ; l'érudition, parce que les faits ne se devinent et ne s'inventent pas ; la métaphysique , parce que les faits se trouvent au dedans de nous-mêmes ; la théologie , parce que le dépôt de la foi est inaltérable , et qu'il ne saurait y avoir de révélation nouvelle.