‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 52 sur 61 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Raisons qui paraissent les plus persuasives en faveur de Finoculation.

§ I. Quoîi ne meurt point de la petite vérole inoculée quand elle est donnée avec prudence.

Les réflexions qui viennent d'être exposées dans les deux premières parties de cet écrit , n'attaquent pas , comme il est aisé de le voir , l'inoculation en elle-même , mais seulement la prétendue évidence des calculs par lesquels on a cru l'appuyer, en avouant qu'on pouvait en mourir. Il eut été plus simple , et je crois beaucoup plus sage , de s'en tenir fermement à cette assertion : On ne meurt point de la petite vérole inoculée^ quand elle est donnée avec prudence et dans les circonstances convenables ; c'est le moyen le plus sûr de répondre à la principale objection contre l'inoculation , la crainte d'j succomber ^

crainte qui aura toujours beaucoup de force sur le commun des hommes , quelque légère qu'on la sui^pose ; parce que d'un côté elle a pour objet un danger présent , et que de l'autre ils ne peuvent comparer avec assez de certitude le risque qu'ils courent à l'avantage qu'ils espèrent.

Aussi ne suis-je point étonné d'avoir entendu dire à Tronchin , l'un des inoculateurs les plus accrédités de l'Europe , qu'il 71 inoculerait de sa vie, si un seul inoculé mourait entre ses jnains. Je suis moins surpris encore de ce qu'un autre inoculateur ( Gatti ) , qui a pratique beaucoup à Paris, a imprimé dans ses Réflexions sur les pt^éjugés qui s'opposent aux progrès de V inoculation , pages 98 et 99, que si sur mille inoculés il en mourait un , c'est bien moins qu'un sur trois cents , ce serait déjà pour les inoculés un risque effrayant , et par conséquent pour l'inoculation un grand désavantage. Il y a lieu de croire que ces deux médecins souscriraient sans peine à tout ce que nous avons dit plus haut, sur les raisons principales qu'on a apportées jusqu'ici pour justifier cette opération , et sur les doutes que ces raisons peuvent laisser.

§ II. Preuves quon peut apporter de V assertion avancée dans le paragraphe précédent.

Mais est-il bien certain qu'on ne meurt jamais de la petite vérole inoculée , lorsqu'elle est donnée avec prudence ?

Jusqu'à présent il ne paraît pas y avoir de preuve du contraire. Je sais que s'il y en avait quelqu'une , les inoculateurs pourraient être intéressés à la cacher ; mais c'est à leurs adversaires à la produire au grand jour, et de manière qu'il ne reste point de porte aux subterfuges : sans doute la vérité pourra être souvent obscurcie ; il lui arrivera pourtant à la fin ce qui lui arrive toujours , de dissiper tous les nuages et de triompher. Un enfant inoculé il y a deux ou trois ans par M. Hosti , périt d'un dépôt dans la tête assez peu de temps après ; on assura , et on rapporta des témoignages qu'il avait fait une chute ; les ennemis de l'inoculation attribuèrent le dépôt à cette opération ; qu'eu conclure? Qu'il faut suspendre son jugement sur ce fait particulier , et le mettre à l'écart sans en tirer de conséquence ni pour ni contre. Les anti-inoculateurs prétendent, il est vrai, qu'il est mort d'autres personnes de l'inoculation, administrée même avec les précautions convenables , et que leur mort a été tenue secrète ; mais c'est* ce qui n'est pas suffisamment prouvé , et les preuves évidentes sont ici nécessaires.

A cette occasion , on ne saurait trop recommander aux ad ver-

saires et aux partisans de l'inoculation , la bonne foi la plus exacte dans les faits qu'ils rapportent. Le bien de l'humanité y est intéressé ; et peut-être les uns et les autres ont-ils sur ce sujet quelques reproches à se faire. Il faut avouer surtout que les adversaires de l'inoculation ont été jusqu'à présent fort accusés d'être peu exacts dans leurs écrits (i) , mais je ne voudrais pas non plus répondre pleinement d.e l'entière sincérité de tous leurs adversaires , dans les faits qui pourraient ne leur pas être favorables.

Pour nous en tenir donc , quant à présent , aux seuls faits incontestablement avouçs de part et d'autre, il ne paraît pas y avoir eu de victime bien constatée de l'inoculation , du moins à Paris, qu'une jeune personne , inoculée mal à propos en 1765, dans des circonstances critiques , et lorsque l'inoculation commençait à peine à être connue en France. On peut, je crois, assurer que cette jeune personne n'aurait été inoculée, dans l'état ou elle se trouvait , par aucun des médecins éclairés qui pratiquent aujourd'hui cette opération.

On m'écrit de Berlin que Wieffler, médecin à Magdebourg, inocule depuis dix ans la petite vérole dans tout ce duché avec un succès prodigieux ; il ne lui est pas mort un enfant , et les paysans même lui amènent les leurs.

Monro , célèbre médecin d'Edimbourg , dit dans un ouvrage qu'il a fait imprimer depuis peu que , de 5554 personnes inoculées dans cette ville ou aux environs, il n'en est mort que 72 , dont 36 ont péri par des causes étrangères , par leur imprudence , ou par l'ignorance de l'opérateur. A l'égard des 36 autres personnes dont Monro ne paraît pas attribuer la mort à d'autres causes qu'à l'inoculation , il y a beaucoup d'apparence que ce n'est pas uniquement sur cette opération qu'il faut en rejeter le reproche; la preuve en est que dans l'hôpital établi à Londres pour l'inoculation , il n'est mort qu'un inoculé sur 34o , au lieu que les 36 personnes mortes sur 5554 donneraient un sur i55 : ce qui serait beaucoup plus fort ; d'oli on est en droit de conclure que , si la pratique de l'inoculation était aussi connue et aussi en vogue à Edimbourg qu'à Londres, le nombre des morts inoculés dans la première de ces deux villes aurait été beaucoup moindre.

(î) A Dieu ne plaise qne je venille taxer de mauvaise foi tons les adversaires de la petite vérole artificielle ; il en est plusieurs , entre autres MM. Bou vart. Baron, etc., dont je connais et respecte les lumières et la probité. S'il se trouve des faits qu'on assure être avances légèrement dans un mémoire au bas duquel on voit leur nom , il s'ensuit seulement que ces habiles mcdecins ont pu être trompes; mais ceux qui les connaissent ne les soupçonneront jamais (.ravoir voulu tromper personne.

Mais, dira-t-on, vous ne pourrez nier au moins quà l'hôpital de Londres il ne soit mort un inoculé sur 34o ; et cela suffit pour former un argument contre votre assertion , quon ne meurt point de la petite vérole inoculée. Je réponds, 1°. que ces inoculés sont morts dans un hôpital infecté de la petite vérole naturelle, et que, selon les inoculateurs les plus sages , on doit éviter d'inoculer dans le temps des épidémies, et à plus forte raison dans les lieux infectés ; i"*. que vraisemblablement les inoculés de l'hôpital de Londres n'ont pas subi avant l'insertion l'examen nécessaire et scrujjuleux , auquel néanmoins il eût été bon de les soumettre ; cet examen , comme on l'a déjà dit plusieurs fois , a sauvé la vie à 1200 inoculés , dont environ 4 auraient dû mourir sans cette précaution.

Je sais que dans un mémoire récemment imprimé , signé par des médecins habiles , et déjà cité plus haut , on prétend que cette liste de 1200 personnes échappées à l'inoculation , n'a pas été faite avec toute la fidélité possible , qu'on en a retranché celles qui sont mortes très-peu de temps après l'inoculation , ou même qui ont été enlevées durant le cours de l'opération , par des maladies survenues tout à coup , pour lesquelles on a été obligé d'appeler des médecins. Mais , en premier lieu , le mémoire oii ce fait est allégué , en rapporte beaucoup d'autres qui ont été niés très-fortement , ce qui doit ^u moins nous tenir en garde sur la vérité de celui-ci. D'ailleurs , quand une personne, qui vient d'échapper à l'inoculation , mourrait peu de temps après d'une autre maladie , est-ce à l'inoculation qu'il faudrait imputer sa mort ? Qu'on inocule à la fois 10,000 personnes et qu'elles en réchappent toutes , serait-il raisonnable d'exiger que ces 10,000 personnes vécussent toutes un certain temps assez considérable après leur guérison , pour prouver que l'inoculation n'est pas la cause de leur mort? Et serait-on étonné quand même de ces 10,000 personnes il en mourrait pendant l'année un assez grand nombre ? En effet , il est prouvé qu'il meurt tous les ans une personne sur 35 vivantes , et que de ces personnes qui meurent, il y en a une sur i4 qui meurt de la petite vérole ; donc il y a environ une personne sur 38 qui meurt tous les ans par d'autres maladies que par la petite vérole ; ce qui fait sur les 10,000 personnes prises au hasard plus de 260 par an , et plus de 20 par mois. J'avoue que le nombre des morts devrait être beaucoup moindre parmi les inoculés dont il s'agit , et qui ayant été choisis entre les personnes les mieux portantes ', doivent être moins menacés d'une mort prochaine que les autres. Mais de quelque santé qu'on paraisse jouir , à combien d'accidens la vie n'est-elle pas sujette ? Je dirai plus : il serait injuste d'imputer

5oo RÉFLEXIONS

à l'inoculation la mort d'un inoculé , s'il périssait clans le cours de l'opération par une maladie, qui, examinée sans prévention , parût n'avoir aucun rapport à l'insertion de la petite vérole , d'une fluxion de poitrine , par exemple , que mille causes étrangères à cette insertion peuvent occasioner.

Mais encore une fois , ce qui serait à désirer là-dessus, et par malheur ce dont on n'ose guère se flatter, c'est que tous les partisans et les adversaires de l'inoculation voulussent bien agir et parler avec toute la bonne foi possible , soit dans leurs observations, soit dans leurs pratiques ^ soit dans leurs écrits.

En attendant qu'ils s'accordent à ce sujet , il nous parait qu'il n'y a jusqu'à présent nulle preuve sufïisante , qu'aucun malade, sagement inoculé , ait perdu la vie ; nous espérons n'être pas désavoués dans cette assertion par ceux même des partisans de l'inoculation qui conviennent qu'on peut en mourir , puisque, jusqu'à présent , toutes les fois qu'on leur a opposé quelque mort causée par l'inoculation , ou ils ont nié le fait , ou ils l'ont attribué à une autre cause , ou ils ont dit que l'inoculation n'avait pas été donnée avec les précautions convenables.

Ainsi tous ceux qui ont à craindre la petite vérole naturelle feront bien , je crois , d'éviter ce danger , en le prévenant , lorsque rien ne s'y opposera , par une maladie qui ne doit leur laisser rien à craindre , s'ils ont soin d'en confier le traitement à un inoculateur prudent et expérimenté.

Mais, dira-t-on , s'il arri<^ait enfin, car la chose n'est pas démontrée impossible , quune personne inoculée avec les précautions convenables en fut la victime , quel parti prendriez vous ? Celui que j'ai déjà indiqué ci-dessus dans l'hypothèse que l'inoculation puisse causer la mort : je ne voudrais ni con-> seiller à personne de se faire inoculer , ni en dissuader personne ,

§ III. Si V inoculation garantit de la petite vérole naturelle.

En admettant, comme nous l'avons fait, que l'inoculation ne mette point la vie en danger , les avantages de cette opération ne seront pleinement incontestables que dans les deux autres suppositions que nous avons faites , et qui nous restent à examiner, i^. Que l'inoculation garantisse de la petite vérole naturelle ; 1"*. que l'inoculation augmente la vie moyenne des hommes.

Les observations rapportées par les inoculateurs paraissent jusqu'ici très-favorables à la première supposition. On n'a point encore, selon eux , un seul exemple incontestable d'un inoculé sur qui l'opération ait réussi, et qui ait repris la petite vérole; il

SUR L'INOCULATION. 5oi

faut avouer de plus que , quand même le cas arriverait , il pourrait être si rare qu'on serait autorisé à le regarder dans la pratique comme n'existant pas. Pour être en droit de croire l'inoculation très-utile , il suffirait qu'un inoculé n'eût pas plus à craindre la petite vérole que celui qui l'aurait déjà eue naturellement. Or il est certain que ceux qui ont eu la petite vérole naturelle, sont au moins rarement exposés à l'avoir une seconde fois. Quand on veut savoir si quelqu'un est menacé de la petite vérole , la première question qu'on fait est de savoir s'il l'a déjà eue.

Qu'on nous permette à cette occasion une réflexion bien naturelle ; n'est-ce pas le scandale de la médecine , de voir les praticiens les plus employés disputer entre eux sur la question , si onpeiit a^oir deux fois la petite vérole? Une telle controverse suppose que cette maladie, malheureusement si commune , n'a pas encore été assez bien observée pour que les médecins conviennent unanimement de ce qui en fait le véritable caractère. Qu'ils ignorent l'art de guérir , comme ils ne le font voir que trop , ce n'est peut-être pas leur faute ; mais qu'après onze siècles d'observations , ils ne soient point d'accord sur les symptômes qui la constituent , c'est ce qui est incompréhensible , et qu'il est bien difficile de ne leur pas reprocher. Ce reproche au reste ne tombe , comme on doit le sentir, que sur celui des deux partis qui se trompe ici dans son assertion ; nous devons même ajouter que , dans le doute oii cette dispute nous laisse , la présomption est pour les médecins habiles et expérimentés , qui nous assurent avoir traité detix fois la même personne d'une petite vérole bien décidée et bien caractérisée. Quoi qu'il en soit , ces médecins même conviennent que le fait est rare , et cela suffit pour autoriser l'inoculation.

§ IV. Si V inoculation augmente la vie des hommes.

Venons à la seconde question, si l'inoculation augmente la vie moyenne des hommes ? Cette question se réduit à savoir, si Vinoculation en nous garantissant ou absolument ou presque absolument de la petite vérole, n'emporte pas après elle ^au^ cune autre maladie mortelle ou dangereuse, ne dérange pas V économie animale par une opération forcée , et nest pas la source secrète d'un désordre qui doit abréger les jours ? Les adversaires de l'inoculation prétendent que plusieurs personnes , qui avant d'être inoculées jouissaient d'une santé parfaite, ont eu depuis une santé languissante. Le fait peut être vrai sur quelques unes , car il paraît qu'on en a grossi la liste j mais cet

J5o2 REFLEXIONS

événement doit-il être attribué à l'inoculation ? C'est c-e qu'il est Lien difficile de prouver , d'autant plus qu'un très-grand nombre d'autres inoculés ont joui après cette opération d'une aussi bonne santé qu'auparavant. L'inoculation préserve de la petite vérole , mais il n'est pas dit qu'elle doive préserver d'autres maladies ; et combien de personnes ayant eu la petite vérole naturelle , et en ayant été bien guéries , ont été ensuite sujettes à des infirmités qu'on aurait tort d'attribuer aux suites de la petite vérole ?

Soyons au reste de bonne foi. Il peut se faire , et M. Monro semble en convenir dans l'ouvrage déjà cité , que l'inoculation ait été suivie quelquefois d'accidens ou d'infirmités qu'il ne paraissait pas qu'on put attribuer à une autre cause. Mais outre que ces accidens et ces infirmités sont tombés pour l'ordinaire sur des sujets déjà malsains avant l'opération , M. Monro assure que, suivant le rapport unanime de ses correspondans, la petite vérole naturelle est beaucoup plus sujette à entraîner de pareilles suites. Il reste donc à savoir si une personne bien saine, bien examinée par un médecin sage , bien préparée enfin à l'inoculation , doit s'y refuser par la crainte de se voir sujette en conséquence à quelques infirmités, fort rares, et presque toujours passagères. Il me semble qu'un tel motif n'est pas fait pour épouvanter beaucoup. J'ajoute qu'on aura d'autant moins ces infirmités à craindre , que le médecin auquel on se sera confié aura plus d'expérience , et sera plus en état par conséquent de prévenir les incommodités qui pourraient survenir à la suite de l'opération. Il y a apparence qu'elles seront d'autant moins fréquentes , que la pratique de l'inoculation se perfectionnera davantage.

Les infirmités , arrivées à la suite de l'inoculation , peuvent aussi venir de ce que les malades auront été inoculés avec une petite vérole de mauvaise espèce. Je sais que parmi les inoculateurs qui ont pratiqué à Paris, il y en a eu qui n'ont pas été assez difficiles , ni même assez attentifs sur le choix de la matière qu'ils employaient ; et qui ayant sous les yeux , par exemple, deux enfans malades de la petite vérole, choisissaient indifféremment celui des deux qui avait une petite vérole maligne confluente , ou celui qui avait une petite vérole discrète et bénigne pour en faire la matière de leur inoculation. Je sais même , et je pourrais citer des personnes connues , inoculées par ces médecins, lesquelles ont été en grand danger, et ont eu une convalescence longue, fâcheuse et pénible. Mais je me contente d'exhorter les inoculateurs à se rendre attentifs à un point de si grande importance.

SUR L'INOCULATIOIN. 5o3

§ V. Seul moj-en de décider sans réplique la question , si l'inoculation augmente la vie des hommes ?

Il n'y aurait donc d'autre parti à prendre pour décider la question , si V inoculation augmente la vie mojenne des hommes, que de tenir dans chaque lieu des registres mortuaires bien détaillés ; de distinguer dans ces registres , autant qu'il serait possible , les inoculés de ceux qui ne l'ont pas été , et de voir si la vie moyenne des inoculés est plus grande que celle des autres hommes. C'est ce qu'on n'a pas encore fait jusqu'ici ; et d'ailleurs il y a trop peu de temps qu'on pratique l'inoculation , même dans les lieux où elle est le plus en vigueur , pour qu'on put tirer encore de ces registres des conclusions valables.

Si après avoir tenu ces registres exactement pendant un grand nombre d'années , il se trouvait que la vie moyenne des inoculés est en effet plus grande , que ne l'était la vie moyenne des citoyens avant la pratique de l'inoculation , il en résulterait alors bien évidemment que l'inoculation serait avantageuse. Si la vie moyenne des inoculés ne se trouvait pas plus grande, ou même était plus petite que ne l'était la vie moyenne avant qu'on pratiquât l'inoculation , alors il faudrait encore examiner , si en commençant à l'époque de l'inoculation , et en faisant abstraction des temps antérieurs , la vie moyenne des inoculés est plus grande que celle des non inoculés ; et en cas qu'elle le fût , on pourrait encore conclure avec sûreté que l'inoculation serait très-utile.

Cette dernière considération est d'autant plus nécessaire qu'on observe que depuis plusieurs années la mortalité de la petite vérole est devenue plus grande à Londres qu'elle ne l'était auparavant : quelles que soient les raisons de ce fléau , les mêmes causes qui rendent la petite vérole plus maligne , pourraient bien influer de même sur les autres maladies , et les rendre par conséquent plus communes et plus dangereuses. En ce cas la vie moyenne aurait réellement été augmentée par l'inoculation , quoiqu'elle ne parut pas l'être , ou même qu'elle parut diminuée. M. Monro, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité , assure que depuis dix ans qu'on inocule à Edimbourg , la mortalité a été moindre de 1086 personnes que dans les années précédentes. M. Razoux assure que de 78 inoculés , il n'en est mort que 4 en neuf ans , par les maladies ordinaires , et assez long-temps après l'opération. Ces faits seraient déjà un commencement de preuve en faveur de l'inoculation ; mais je conviens qu'il est nécessaire d'en avoir un bien plus grand nombre , et d'observer pendant Ires-long-temps.

5o4 RÉFLEXIONS

§ YI. Examen d'ime objection proposée pav les adversaires de r inoculation.

Quelques adversaires de l'inoculation ont fait contre elle un raisonnement qui, au premier coup d'œil^ paraîtra spécieux. Depuis le 26 septembre i745, ont-ils dit, jusqu'au 24 mars 1763, il est entré à Vhôjjital de Londres pour là petite vérole , 6:^^56 personnes malades de la petite vérole naturelle, dont i634 sent mortes; c est plus de i sur ^. Pendant le même temps on a inoculé dans ce même hôpital Z.\Z^ personnes, dont 10 seulement sont mortes; le total des malades de la petite vérole natw relie et de V artificielle est de 9890 ; et le total des morts est de 1644» c'est-à-dire de j sur 6 à 7. Or aidant V inoculation la mortalité totale de la petite vérole n^ était que de i sur^àS; donc, concluent les adversaires de l'inoculation, cette opération est plus destructive du genre humain que si on laissait agir la nature seule.

A ce raisonnement, voici ce qu'on doit re'pondre. 1°. Si depuis quelques années la petite vérole est devenue plus meurtrière à Londres, c'est par des causes étrangères à l'inoculation, entre autres par l'usage immodéré que le peuple y fait plus que jamais des liqueurs fortes. 2°. Les 6456 malades de la petite vérole naturelle, portés à l'hôpital de Londres, se trouvaient dans le cas d'un danger encore plus grand que celui auquel on est déjà sujet dans cette maladie ; non-seulement, à ce qu'assure \e Journal de Médecine, d'avril 1765, la plupart étaient adultes, et par conséquent dans l'âge oii la petite vérole naturelle est le plus à craindre, mais un très-grand nombre s'était fait porter à l'hôpital après avoir commis de grandes fautes dans le régime, et souvent même lorsqu'il n'était plus temps de faire des remèdes.

Le calcul suivant fera voir, ce me semble, que c'est en effet à ces deux causes qu'il faut attribuer la grande mortalité de la petite vérole à l'hôpital de Londres. Pour que l'inoculation n'eût produit ni bien ni mal , d'après le raisonnement que nous examinons , il faudrait supposer que la mortalité des deux petites véroles prises ensemble n'eût été à l'hôpital de Londres que dans le rapport de i à 7 ^, qu'on suppose avoir été autrefois à Londres celui de la petite vérole naturelle. Donc de 9890 malades , tant de la petite vérole naturelle que de l'inoculée, il aurait dû n'en mourir à cet hôpital que i3i8. Il est donc mort, selon ce raisonnement, tant de la petite vérole naturelle que de J'inoculée , 3^6 personnes de plus que si on n'en eût inoculé aucune. Ainsi l'inoculation aurait porté malheur, qu'on nous

SUR ^INOCULATION. 5o5

permette cette expression, non-seulement aux lo personnes qui eu sont mortes, mais à 3i6 personnes sur les 1734 qui ont përi de la petite vérole naturelle ; supposition trop étrange pour qu'il soit besoin de la réfuter.

N'était-il pas sans couîparaison plus vraisemblable, selon l'observation d'un journaliste, de conclure que si on eût inoculé les 6456 personnes malades de la petite vérole naturelle , il n'en serait mort que 18 à 19 au lieu de i634 , et que par conséquent l'inoculation aurait sauvé la vie à 1600 citoyens?

Mais quoi qu'il eu soit, et sans entrer dans cette dernière considération, d'ailleurs si naturelle, le raisonnement que nous examinons demeure sans force, s'il est vrai , comme il y a tout lieu de le croire, qu aucun inoculé, choisi et traité a\>ec soin, nest la victime de cette opération.

§ VIL Si V inoculation augmente la mortalité de la petite vérole.

Il restait pourtant encore une question; car nous ne voulons rien oublier, s'il est possible. L'augmentation de mortalité de la petite vérole qu'on a observée à Londres dans ces derniers temps, ne viendrait-elle pas, au moins en grande partie, de l'inoculation? Pour répondre pleinement à cette diffculté , il faudrait, s'il était possible, avoir un registre des personnes attaquées de la petite vérole, et examiner 1°. si ce nombre est plus grand , année moyenne, depuis l'époque de l'inoculatioii qu'auparavant; 2°. si en le supposant plus grand, la mortalité de la petite véroîe n'est pas augmentée dans une plus grande proportion : quelques essais de calcul paraissent le prouver. M. Jurin a fait voir qu'en l'année 1723, qu'on appelle en Angleterre Vannée de V inoculation, la grande mortalité de la petite vérole fut en janvier et février, et qu'on ne commença d'inoculer que le ■>-."} mars. On a fait voir déplus , dans différens écrits, qu'il n'est nullement prouvé que l'inoculation , depuis seize ans qu'elle est devenue commune à Londres, y ait augmenté réellement ni le nombre des petites véroles na,turelles, ni la mortalité de cette maladie; il ne paraît pas prouvé davantage, de l'aveu de presque tous les médecins, que depuis qu'on inocule à Paris, la petite vérole soit devenue plus fréquente, ni plus dangereuse qu'elle ne l'était auparavant. Ainsi l'objection tirée de la prétendue contagion ne paraît pas jusqu'ici devoir être d'un grand poids : elle doit même cesser tout-à-fait depuis l'arrêt qui ordonne qu'aucune inoculation ne sera pratiquée dans l'intérieur de k ville. Il est vrai que cet arrêt ôte aux familles peu aisées

5o6 RÉFLEXIONS

l'avantage d'échapper à la petite vérole par l'inoculation ; et c'est une question que je ne veux pas décider , de savoir si la loi est en droit d'ôler cet avantage au plus grand nombre de citoyens, par l'inconvénient vraisemblablement léger, et encore plus douteux, que quelques uns pourraient en ressentir. Il paraîtrait au moins juste de faciliter, par quelque moyen, aux citoyens pauvres ou peu opulens, c'est-à-dire à la partie la plus nombreuse et la plus précieuse de l'Etat, le moyen de se faire inoculer, s'ils jugent à propos de se soumettre à cette opération.

§ VIII. Autres objections peu fondées contre V inoculation. Ce que doivent faire les inoculateurs pour mettre leur bonne foi entièrement à couvert.

Je n'examinerai point d'autres objections, à peu près de la même nature que celle de la contagion prétendue; si, par exemple , il n'est pas à craindre qu'en insérant la petite vérole , on n'insère d'autres maladies. Si, dans ceux sur lesquels le virus variolique ne prend pas, il ne peut causer des maux d'une autre espèce. L'expérience seule peut répondre à ces questions; et le peu de lumières qu'elle nous a données jusqu'à présent pour y satisfaire, ne nous a rien appris, ce me semble, de contraire à l'inoculation, ni qui doive en détourner. De pareils doutes, quand ils ne sont point fondés sur des faits, doivent céder aux probabilités si multipliées en faveur de cette opération.

Il faut cependant en convenir; et pourquoi hésiterions-nous sur cet aveu , dans un ouvrage oii notre unique but est de chercher sincèrement la vérité? quelques partisans de l'inoculation se sont trop avancés dans leurs premiers écrits, quand ils ont prétendu que ceux sur lesquels l'inoculation ne prendrait pas , ou n'auraient point en eux le germe de la petite vérole, et par conséquent ne l'auraient jamais naturellement , ou peut-être l'auraient déjà eue. Il a été bien prouvé depuis, et par leur aveu même, que des personnes inoculées en vain à plusieurs reprises, ont eu ensuite la petite vérole naturelle. Sans doute il serait à souhaiter que l'inoculation , si on peut parler de la sorte, ne manquât jamais son coup ; cependant que peut-on après tout inférer du très-petit nombre de faits contraires ? Il en résulte seulement que le très-petit nombre de ceux sur qui l'inoculation ne réussit pas , peuvent encore craindre la petite vérole ; mais cet inconvénient ne diminue rien des avantages de cette opération pour ceux sur lesquels elle réussit.

On a prétendu , il est vrai y que d'habiles inoculateurs ont

varié sur ce sujet dans leurs discours. Après une opération qui n'avait rien produit en apparence, ils avaient, dit-on, assuré d'abord les inoculés et leurs parens qu'ils pouvaient être tranquilles, la matière de la petite vérole, s'il y en avait, étant sortie par la seule suppuration des plaies; ces inoculateurs , ajoute-t-on, car nous ne sommes qu'historiens, ont changé de langage quand ils ont vu ces mêmes inoculés attaqués de la petite vérole naturelle; ils ont dit que cet accident ne devait point surprendre , puisque l'eiFet de l'inoculation avait été manqué. Je n'ajDprofondirai point la vérité de ces faits, devenus aujourd'hui trop difficiles à éclaircir. J'examinerai encore moins, n'étant pas en état de rien décider là-dessus , si certains malades qui ont eu la petite vérole et qui même en sont morts après avoir été inoculés plusieurs fois inutilement , auraient eu la petite vérole artificielle , en se faisant inoculer par d'autres médecins, qui ne les eussent pas, dit-on-, si légèrement traités, qui eussent employé un virus variolique plus efficace. Je voudrais seulement que, pour éviter à l'avenir ces reproches bien ou mal fondés, les inoculateurs déclarassent désormais par écrit, à chaque malade qu'ils traitent, s'ils croient que l'inoculation a réussi suffisamment pour n'avoir plus de petite vérole à craindre. Pour la centième fois , car à la honte du genre humain on ne saurait trop le répéter , la bonne foi la plus scrupuleuse est surtout ce qu'on doit désirer ici, soit dans les adversaires de l'inoculation, soit dans ses partisans. Malheureusement, cette bonne foi si nécessaire ne passe pas pour être la vertu favorite de la plupart de ces hommes à qui nous confions notre santé et notre vie ; il me semble pourtant que le plus estimable d'entre eux, le plus digne à tous égards de la confiance publique , serait celui dont on 230urrait dire :

Incorrupta jîdes , nudaque veritas Qiiando ullum ingénient parem !

Je n'ose parler qu'en frémissant d'une dernière objection contre l'inoculation, qu'on n'a pas craint de faire dans un écrit public.

V inoculation, a-t-on dit, si elle était autorisée, pourrait sen'ir de moyen aux scélérats pour abréger les jours de ceux

quils auraient intérêt de voir périr Ma plume se refuse à

transcrire de telles horreurs Et quel remède ne peut pas devenir un poison entre les mains d'un scélérat?

5o8 ^ REFLEXIONS

§ IX. Exhortation aux médecins , et proposition au gouvernement.

Combien ne serait-il pas à souhaiter que les médecins , au lieu de se quereller , de s'injurier, de se déchirer mutuellement au sujet de Vinoculation avec un acharnement tliëologique , au lieu de supposer ou de déguiser les faits , voulussent bien se réunir , pour faire de bonne foi toutes les expériences néces^ saires sur une matière si intéressante pour la vie des hommes ?

Combien ne serait-il pas à souhaiter qu'au moyen de ces expériences , non-seulement les adversaires de l'inoculation cessassent de l'attaquer , mais que ses partisans même se réunissent sur les faits relatifs à cette question importante ; sur la meilleure manière de donner et de traiter la petite vérole artificielle ; sur r espèce de préparation qui j convient le mieux ; sur VdgCy le temps , les circonstances les plus favorables pour se soumettre à cette maladie ^ et sur les effets qui en résultent quand la guérison est achevée. Il ne suffit pas , pour le plus grand bien de l'inoculation, que ceux qui la pratiquent ne perdent aucun de leurs malades , malgré la différence des méthodes qu'ils suivent; il faut encore que les suites de cette maladie soient les plus avantageuses pour la santé qu'il est possible : et c'est à quoi on ne peut parvenir que par des observations exactes , et faites sur un grand nombre de sujets , avant l'opération , pendant la cure , et après la maladie.

Combien ne serait-il pas à souhaiter que dans celles de ces expériences qui pourraient paraître dangereuses , la justice voulut bien abandonner à la médecine quelques malheureux condamnés à mort, qui trouveraient dans une pareille épreuve l'expiation de leurs crimes^ sans que leur famille fût déshonorée, jet souvent même la conservation de leur vie , devenue par ce moyen utile à l'Etat.

Combien ne serait-il pas à souhaiter que dans un pays oii l'on prononce et l'on écrit si souvent le grand mot de bien public, le gouvernement donnât, pour des expériences si utiles, toutes les facilités nécessaires ?

Combien rie serait-il pas à souhaiter qu'il ordonnât aux Facultés de médecine de se rendre particulièrement attentives aux effets de la petite vérole naturelle, à la quantité plus ou moins grande de ceux qui en sont attaqués, surtout dans les épidémies, à marquer ceux qui en périssent , ceux qui en sont multilés ®u défigurés, les circonstances oii elle est le plus ou le moins

dangereuse, suivant Tàge, le climat, la saison, le tempérament, la force , ou la faiblesse des sujets (i)?

Combien enfin ne serait-il pas à souhaiter que le gouvernement ordonnât de marquer dans les registres mortuaires , autant qu'il serait possible , l'âge auquel chaque citoyen est mort , le genre de maladie dont il a péri , s'il a eu la petite vérole naturelle ou artificielle, et à quel âge il l'a eue , enfin jusqu'au lieu même de sa naissance î Cette dernière attention peut d'abord paraître superflue ; mais elle pourrait devenir de la plus grande utilité , pour former au bout de plusieurs années des registres de mortalité parfaitement exacts ; surtout si le gouvernement ordonnait , en même temps , que lorsqu'un citoyen mourrait dans un lieuoiiil n'est pas né, on envoyât la note de sa mort au lieu de sa naissance.

Quel pays est plus à portée que le nôtre de se procurer toutes ces lumières , par la facilité avec laquelle le souverain y peut être obéi , par le zèle et l'activité de la nation , et par tant de sages régîeraens qui ne demandent qu'à être exécutés? Faudra-t-il donc que sur l'inoculation, comme sur tant d'autres objets, la France en soit réduite à tout apprendre de ses voisins , lorsqu'elle aurait tant de facilités pour les éclairer et les instruire?

Page 1