‹ Œuvres de d'Alembert (volume 3)Chapitre 54 sur 61 · EXTRAIT DU MÉMOIRE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU MÉMOIRE

Des commissaires de la Faculté de médecine, favorable à Vinoculation,

Les réflexions qu'on vient de lire étaient déjà données à l'impression lorsque ce mémoire a paru , après s'être long-temps fait attendre. Sans entrer dans le détail et l'examen de tous les rai-

SUR L'INOCULATION. 5n

sonnemens qu'il renferme , nous nous bornerons à en extraire les assertions principales. Cet extrait servira à confirmer plusieurs de nos réflexions, et en même temps à prouver de nouveau ce que nous avons déjà remarqué , que les partisans même de l'inoculation ne s'accordent pas entièrement , ni sur les principes d'oii ils partent , ni sur les faits qu'ils rapportent.

I. Nos docteurs ùioculistes conviennent qu'on peut avoir deux fois une véritable petite vérole y et même qu'il y en a des exemples ; mais ils avouent que souvent les médecins même s'y sont trompés ; ils estiment qu'en faisant l'évaluation la plus forte, le nombre de ceux qui ont deux fois la petite vérole peut être i sur 9 à 10,000. Ils paraissent croire d'ailleurs, mais d'après un raisonnement pliysique-qùe nous ne prétendons pas garantir, que la récidive est encore moins à craindre après l'inoîïulation , qu'après la petite vérole naturelle ; aussi assurent-ils que , sur 200,000 personnes inoculées en Angleterre , on n'a pu en assigner une seule qui ait eu ensuite la petite vérole. Cependant ils disent dans un autre endroit de leur mémoire , qu'il n'y a pas deux exemples incontestables d'un inoculé qui ait repris cette maladie; en quoi ils semblent convenir que le fait est au moins arrivé une fois ; ce qui étant à la vérité très-rare , ne doit pas nuire à l'inoculation chez les personnes exemptes de préjugés. Ces médecins reconnaissent d'ailleurs, et en effet des observations incontestables le prouvent, que plusieurs personnes, infructueusement inoculées , ont eu ensuite la petite vérole naturelle , mais ce n'est pas de ces inoculés qu'il est question ; il s'agit do ceux sur lesquels l'inoculation a réussi. Au reste, on nous assure dans le mémoire qu'il n'y a aucun exemple d'une personne inoculée trois fois en pure perte. Cela peut être ; mais quand l'inoculation aura deux fois manqué son effet , faudra-t-il s'y soumettre une troisième fois ? Et quand on s'y sera soumis, avec ou sans succès , sera-t-on en sûreté contre la petite vérole pour le reste de ses jours? C'est ce qu'on ne nous dit pas.

II. Les auteurs du mémoire paraissent convaincus de ce que nous Sisons SiVaxicé ^ que V inoculation, rigoureusement parlant , ne fait perdre la vie à aucun sujet , à moins quelle ne soit mal à propos^ ou mal administrée , ou quelle ne se trouifc compliquée ai>ec une autre maladie. Il y a , disent-ils, bien de la différence entre mourir de V inoculation ou après V inoculation ; d'oii ils concluent que le succès dépend toujours de l'habileté , de l'expérience et de la sagesse de l'inoculateur. Ils avouent cependant qu'il peut quelquefois lui être difficile de ne s'y pas tromper : mais, ajoutent-ils , la médecine en général est dans le même cas par rapport à un grand nombre de maladies ; serait-ce une raison

5i2 RÉFLEXIONS

pour la proscrire 7 Ils s'inscrivent en faux à cette occasion contre ce qui est rapporté dans le mémoire de leurs adversaires, que les plus habiles inoculateurs de Londres , lorsqu'ils voient leurs inoculés aller mal , les abandonnent au médecin , pour ne pas mettre la mort sur le compte de l'inoculation, et par conséquent pour en décharger leur liste ; on nous assure que cette supercherie n'a été pratiquée en Angleterre que par des chirurgiens téméraires et ignorans. Nos inoculistes pensent que le nombre de ceux qui meurent de la petite vérole artificielle peut être tout au plus de i sur 4 à 5ooo ; et ils ajoutent même , nous ignorons sur quel fondement , que ceux qui succombent à cette maladie seraient morts de la petite vérole naturelle. Ils paraissent d'ailleurs assez peu sensibles à la perte que l'inoculation pourrait occasioner à la société , si on la pratiquait constamment sur les enfans à la mamelle , perte qu'ils regardent comme très-légère. On peut voir les raisons qu'ils en apportent , et que nous abandonnons au jugement des lecteurs. Quoi qu'il en soit , pour éviter toute chicane , ils fixent le rapport des morts de l'inoculation à 1 sur 3oo. Mais ils croient que le danger serait bien plus considérable , si on inoculait sans préparation ; et ils prétendent que dans le Levant le nombre des morts est de i sur 25 ; ce qui s'accorde bien peu avec ce que d'autres inoculateurs ont avancé. Ce fait , vrai ou non , est attesté à nos auteurs par un de leurs confrères , d'après le témoignage de plusieurs négocians, qui, pendant leur séjour à Constantinople , ont fait, diton , des recherches à ce sujet.

ni. Quoique les médecins opposés à l'inoculation prétendent, dans leur mémoire imprimé , qu'il y a au moins un sixième des hommes qui n'est point sujet à la petite vérole naturelle , les médecins favorables à l'inoculation ne se rendent pas aux preuves sur lesquelles leurs adversaires fondent ce calcul. Cependant ils augmentent eux-mêmes ce nombre bien davantage ; car ils accordent qu'il y a un tiers du genre humain exempt de cette maladie. Sans discuter ces différentes assertions , nous en conclurons seulement qu'il n'est pas à beaucoup près certain , comme d'autres inoculistes l'ont avancé , que presque tous les hommes, à l'exception de i sur 7.1\ tout au plus , sont sujets à la petite vérole naturelle.

lY. Nos auteurs avancent , du moins si nous les avons bien compris , que la mortalité générale de la petite vérole à Paris est de I sur 5 ; ce qui est bien plus fort que le rapport de i à 7, donné pour Londres par M. Jurin ; cependant, afin de ne rien forcer, ils ne mettent la mortalité qu'à i sur 10. Mais ils remarquent que la mortalité de la petite vérole , soit naturelle ,

SUR L'INOCULATION. 5î3

soft même inoculée , ne doit point être calculée d'après les registres des hôpitaux , qui la donneraient trop forte ; attendu que dans les hôpitaux les maladies sont beaucoup plus funestes qu'ailleurs , par mille raisons, et que même certaines maladies^ comme les blessures à la tête , y sont presque toujours mortelles, tandis qu'ailleurs on en guérit presque toujours ; selon M. Jurin , la mortalité générale , causée par toutes les maladies , est plus grande de trois septièmes dans les hôpitaux que dans les autres lieux. Au reste , plus la petite vérole sera bénigne dans un lieu donné, plus aussi , selon nos médecins, l'inoculation le doit être ; ainsi la raison de la pratiquer sera toujours égale , dans les lieux même oiz la petite vérole est moins à craindre.

V. On assure dans le mémoire que les accidens sont beaucoup moins communs à la suite de l'inoculation que de la petite vérole naturelle, et que ces accidens viennent presque toujours de la faute de l'opérateur ; on ne convient pas même , quoi qu'en dise M. Pringle , d'ailleurs favorable à l'inoculation , que cette maladie ait une incommodité qui lui soit propre , V abcès des glandes axillaires.

YI. Nos médecins iuoculistes ne croient pas qu'il soit facile de communiquer d'autres maladies par l'inoculation. L'observation fait voir, selon eux , que rarement deux levains différens existent ensemble dans le même corps sans que l'un détruise l'autre ; quelques faits recueillis de ce qui s'est passé durant la dernière peste de Marseille , semblent, disent-ils, favoriser cette assertion. Ils accordent pourtant qu'il est possible que , par une méprise dans le choix du virus variolique , on insère avec la petite vérole d'autres maladies , quoique de très-grands inoculateurs en doutent , et qu'il y ait même des faits qui semblent prouver le contraire.

VU. Selon ces médecins , l'inoculation doit diminuer la contagion , parce que la matière variolique est beaucoup moins abondante dans les inoculés , et la fièvre beaucoup moins forte ; ils prétendent que six petites véroles artificielles produiront à peine autant d'effet pour la contagion qu'une seule petite vérole naturelle. D'ailleurs si on inocule les enfans en nourrice, et par conséquent à la campagne pour la plupart , la contagion se répandra encore moins dans les villes ; et même, après quelques générations , le nombre des petites véroles pourra diminuer à tel point, qu'il n'y aurait plus de personnes sujettes à cette maladie , que celles qui devraient l'avoir deux fois. On nie formellement dans le mémoire que l'épidémie de la petite vérole à Paris ait augmenté depuis l'inoculation. On remarque que l'épidémie de Boston avait commencé au mois de mai, et qu'on

5i4 RÉFLEXIONS SUR L'INOCULATION.

n'a pratique l'iiioculation qu'au mois d'août. On ajoute que depuis que l'inoculation est reléguée dans les faubourgs de Paris par arrêt du parlement, la petite vérole n'est pas plus fréquente qu'autrefois dans ces faubourgs ; et qu'elle ne l'est pas non plus devenue davantage à Londres , où l'on inocule beaucoup plus qu'à Paris. Quoiqu'il y ait à l'Hôtel-Dieu des petites véroles en tout temj)S , cette maladie , à ce qu'on prétend , n'est pas plus commune dans le quartier de l'Hôtel-Dieu que dans le reste de la ville , et n'y dure pas toute l'année ; la contagion même ne se répand pas dans l'intérieur de cet hôpital , quoique, pour toute précaution , on se contente de mettre les malades dans une salle haute. Nos auteurs observent à ce sujet combien il est contradictoire de craindre si fort la prétendue contagion que l'inoculation peut causer , tandis qu'on se met si peu à l'abri contre celle de la petite vérole naturelle. Cependant , pour calmer jusqu'aux moindres scrupules , ces médecins croient qu'il serait facile de prévenir par de bons réglemens jusqu'à l'ombre même des abus ; mais ils paraissent persuadés que proscrire l'inoculation par arrêt , ce serait condamner à la mort tous ceux que cette opération aurait empêchés de succomber à la petite vérole naturelle. Ils ne nous disent pas si les réglemens qu'ib proposent de faire par rapport à l'inoculation , doivent ou peuvent être tels, qu'ils privent les citoyens peu aisés de tenter cette opération sur eux ou sur leurs enfans , et par conséquent des avantages qu'elle pourrait leur procurer.

YIII. Il ne faut pas oublier , selon nos auteurs , parmi les avantages de l'inoculation, ce que rapporte le docteur Maty, qu'en Angleterre, dans les temples , dans les promenades , aux spectacles , on commence à s'apercevoir de ce qu'on doit à cette pratique pour la conservation de la beauté.

IX. De tous ces faits réunis , les auteurs du mémoire concluent , que V inoculation doit sauver la vie à une quantité prodigieuse de citoyens ; quelle empêchera que beaucoup d'autres ne soient défigurés ou mutilés ; qu ainsi elle est utile à la société en général, et par conséquent, ajoutent-ils, a chaque citoyen en particulier : nous renvoyons , pour apprécier la justesse de cette conséquence , aux deux premières parties de notre écrit sur l'inoculation. Nos médecins pensent donc que l'inoculation doit être au moins tolérée; expresssion qui pourra , disent-ils , paraître mitigée jusqu'à l'excès,, mais qu'ils n'emploient aussi que par excès de précaution , et pour se réserver le droit de proscrire l'inoculation ouvertement , si l'expérience y faisait découvrir dans la suite des iuconvéniens jusqu'à présent inconnus.

DE LA MUSIQUE (i).

Italiam, Italiam

AEneid. VI.

I. XL y a , chez toutes les nations , deux choses qu'on doit respecter , la religion et le gouvernement ^ en France on y en ajoute une troisième , la musique du pays. Rousseau a osé pourtant en médire dans cette lettre fameuse , tant combattue et si peu réfutée; mais les vérités qu'il a eu le courage d'imprimer sur ce grand sujet , lui ont fait plus d'ennemis que tous ses paradoxes ; on l'a traité de perturbateur du repos public , qualification d'autant mieux méritée que la musique française laisse fort en repos ceux qui Vécoutent. Quelques uns néanmoins prétendaient , et avec autant de raison , que Rousseau eût été mieux nommé /?erturbateur du hmit public , attendu que la musique française en fait beaucoup.

IL Dans les matières les plus sérieuses , il est permis à nos écrivains de faire la satire de la nation ; on est bien reçu à nous prouver que sur le commerce , sur le droit public , sur les grands principes de la législation , nous ne sommes encore que des enfans;^ mais c'est un crime de nous dire que nous ne faisons que balbutier en musique. La plupart des lecteurs du citoyen de Genève opinaient à le traiter comme cet artiste de la Grèce, que de sévères magistrats Q\idi%%tx^Vi\ pour avoir voulu ajouter une corde à la lyre. Aurions-nous adopté ce principe de Platon , que tout changement dans la musique annonce un changement dans les mœurs ? Si c'est là le sujet de nos craintes , nous pouvons être tranquilles ; nos mœurs sont à un point de perfection oii le changement n'a rien à leur faire perdre.

III. Des bouffons , arrivés d'Italie il y a huit ans, et qu'on eut l'imprudence de montrer au public sur le théâtre de l'Opéra,

(i) Les Remontrances sur la liberté de la Musique auront vraisemblablement autant de contradicteurs ou plutôt d'ennemis que VEssai sur les Gens de lettres ; car dans ces Remontrances on a eu la témérité' de dire librement son avis sur la musique de la nation , ou plutôt sur la musique que cette nation croit avoir. L'auteur sera peut-être regarde comme maui^ais citoyen, c'est le nom qu'on donne assez ordinairement à ceux qui attaquent certains préjugés reçus. En recompense, il est vrai, le nom de bon citoyen est aussi e'quiiablement prodigne'.

5i6 DE LA LIBERTÉ

ont été la funeste cause de la lettre de Rousseau, et d'une guerre civile très-vive qu'elle a excitée parmi nous. Cette guerre suffirait pour détruire l'opinion commune, que les Français, trop inconstans et trop légers, ne sont pas capables de s'occuper longtemps d'un même objet. Durant une année et plus, nos entretiens et nos ouvrages ont épuisé la matière ; notre parterre divisé présentait l'image de deux armées en présence, prêtes à en venir aux mains ; et cet espace d'une. année, employé à disserter bien ou mal sur la musique , est sans doute un temps fort honnête pour un pays oii l'on ne parle que deux jours d'une bataille perdue, et oii l'on emploie même le second à chansonner le général. Aussi notre querelle musicale avait été préparée insensiblement et de longue main , comme les grands événemens qui doivent agiter les Etats. Des mouveraens qui d'abord paraissaient légers, s'étendant et se fortifiant peu à peu, ont enfin produit une fermentation violente. En voici l'origine et le progrès. Il y a environ quarante ans que les directeurs de l'Opéra firent la même faute qu'en lySS; ils appelèrent sur leur théâtre des bouffons d'Italie, Les oreilles françaises , quoique accoutumées à la psalmodie de Luîly et de ses disciples , la seule espèce de chant qu'elles connussent encore , accueillirent , plus qu'on ne l'avait espéré , la nouvelle musique qu'on leur faisait entendre ; déjà elle acquérait des partisans , et la mauvaise doctrine gagnait du terrain ; il fallut , pour détruire le mal , le couper par la racine ; les bouffons furent renvoyés , et la paix revint à l'Opéra avec l'ennui. Cependant quelques musiciens furent frappés de l'effet qu'avait produit sur les auditeurs français cette musique italienne, moins uniforme , moins languissante et moins pauvre que celle dont on nous avait allaités jusqu alors. Ces musiciens essayèrent donc de nous donner, comme à des enfans qu'on sèvre , une nourriture un peu plus forte. Mouret s'écartant le premier de la route battue, mais s'en écartant peu, car il ne voulait ni ne pouvait trop hasarder , osa dans ses opéras essayer quelques ariettes , modelées , autant qu'il en était capable , sur les airs italiens qu'on connaissait en France. La jeunesse, juge impartial, et par là meilleur qu'on ne croit , prit plaisir à cette nouveauté ; mais les Nestors criaient que cen était fait du bon genre, que le goût allait se perdre , et que le gouvernement était bienmal conseillé de nj pas mettre ordre. Enfin en 1733 paraît Rameau avec son opéra à^Hippoljte. C'est alors que les clameurs redoublent ; les brochures injurieuses , les estampes satiriques , les noirceurs secrètes , tous les petits moyens que Vignorance et V envie savent si bien mettre en usage contre ce qui leur nuit ou leur déplaît, sont employés poui: perdre ce dangereux nova-

DE LA MUSIQUE. 5i7

teur ; le public va l'entendre , il se révolte d'abord, il se partage ensuite , il se réunit enfin en faveur du génie et du talent persécuté. Encouragé par ce succès, d'autant plus flatteur qu'il avait été disputé long-temps , ce musicien célèbre en mérite de nouveaux ; et après un grand nombre d'opéras , déchirés d'abord avec fureur , mais applaudis ensuite presque tous avec enthousiasme, il donne enfin l'opéra bouffon de Platée, son chefd'œuvre et celui de la musique française. C'est par cet opéra qu'il faut juger de l'état présent de cet art parmi nous, des progrès dont il est redevable à Rameau , et osons ajouter , du chemin qui lui reste à faire encore. La gloire de l'illustre artiste n'a rien à souffrir de cet aveu ; peut-être y a-t-il plus loin du iieu d'oii il est parti à celui oii il est parvenu , que du point oii nous sommes aujourd'hui , à celui oii nous pouvons arriver. Rameau est d'autant plus digne d'estime , qu'il a osé tout ce qu'il a pu , et non tout ce qu'il aurait voulu oser ; il a eu le mérite de voir au-delà du terme oii il a conduit ses auditeurs , et le mérite peut-être aussi grand , de juger jusqu'oii ils pouvaient être conduits. Il eût manqué son but en allant plus loin ; il nous a donné , non la meilleure musique dont il fut capable , mais la meilleure que nous pussions recevoir. Ce n'est pas seulement par leurs ouvrages qu'il faut mesurer les hommes , c'est en les com-^ parant à leur siècle et à leur nation ; et si les partisans zélés que Rameau s'était faits parmi nous , sont devenus plus froids sur sa musique , depuis que l'italienne a frappé leurs oreilles , ils n'en sentent pas moins tout le prix de ses heureux efforts , et toute la justice des applaudissemens dont ils ont été couronnés.

IV. C'est dans ces circonstances , et après toutes les innovalions déjà tentées ou hasardées dans notre musique , que les bouffons ont reparu pour la seconde fois sur notre théâtre ; ils ont fourni à la plume éloquente de Rousseau , déjà exercée à nous dire des vérités dures , une occasion bien favorable de nous instruire et de nous maltraiter. On peut juger s'il a été écouté patiemment. Il a soutenu presque seul, comme ce fameux Romain, les attaques de l'armée française , animée et réunie contre sa lettre et contre sa personne. Cette armée , il est vrai , n'était guère composée que de troupes légères; mais si elles ne portaient pas à leur ennemi des coups bien redoutables , elles faisaient contre lui presque autant de bruit que la musique qu'elles défendaient. Ses complices , car la musique italienne lui en avait donné, avaient aussi leur part, quoique plus faiblement, aux traits qu'on lançait au hasard contre le philosophe de Genève. L'Encyclopédie , dont les principaux aut«urg avaient le malheur

5i8 DE LA LIBERTÉ

de penser comme Rousseau , et la témérité de le dire, ne fut pas épargnée dans ces circonstances ; ce fut comme la première étincelle de l'embrasement général , qui , en gagnant de proche en proche, a depuis échauffé tant d'esprits contre cet ouvrage. On représenta les auteurs comme une société formée pour détruire à la fois la religion , V autorité , les mœurs et la musique. Bientôt , comme par un effet du sort qui les poursuivait pour les rendre odieux , l'effervescence qu'on les accusait d'exciter , s étendit de la capitale aux provinces ; Lyon fut troublé comme Paris; et c'était encore un encyclopédiste, et par malheur un homme de beaucoup d'esprit, qui était à la tête des séditieux.

V. Parmi le grand nombre d'écrits sur les deux musiques, dont Rousseau a donné comme le signal , presque tous étaient en faveur de la musique française qui en avait le plus de besoin ; quelques uns de ses partisans essayèrent de la soutenir par des raisons , le plus grand nombre de la venger par des injures ; les bouffonistes n'écrivaient guère , lisaient encore moins ce qu'on écrivait contre eux, et se consolaient des ennemis que la musique italienne leur faisait, par le plaisir qu'ils avaient à l'entendre. En vain, pour les dégoûter des airs charmans que les Italiens exécutaient, on les assurait que ces baladins qui leur faisaient tourner la tête , étaient le rebut de l'Italie , et dignes à peine des tréteaux d'une place publique ; ils répondaient que si V exécution était mauvaise , la musique était divine , et qu ils préféraient un excellent livre aussi mal lu qu'on voudrait , à la lecture la mieux faite d'un ouvrage fastidieux. Du reste, soit par la bonté de leur cause , soit par l'art qu'ils ont eu de la faire valoir , l'avantage leur est demeuré dans le peu même qu'ils ont écrit ; de cette foule innombrable de brochures publiées il y a huit ans contre l'opéra français , le petit Prophète et la lettre de Rousseau sont les deux seules dont on se souvienne ; on a oublié jusqu'au titre des autres.

YI. Ce n'est pas la première fois qu'on a manqué de respect à la musique française dans le lieu même de son empire. Au commencement de ce siècle, l'abbé Pvaguenet, écrivain d'une imagination vive , mit au jour un petit ouvrage où notre musique était presque aussi maltraitée que dans la lettre de Rousseau. Cet écrit n'excita ni guerres, ni haine dans le temps ou il parut; la musique française régnait alors paisiblement sur nos organes assoupis ; on regarda l'abbé Raguenet comme un séditieux isolé, un conjuré sans complices , dont on n'avait point de révolution à craindre. Rousseau a trouvé des lecteurs plus aguerris et plus capables de l'entendre , et par conséquent plus de gens intéres-

DE LA MUSIQUE. Sig

ses a le combattre. Mais nous ne pouvons nous dispenser de remarquer ici le jugement porté sur le livre de l'abbé Raguenet par son censeur Fonteuelle, ce pliilosojDhe si modéré et si pacifique, accoutumé d'ailleurs à nos anciens opéras dont il avait les oreilles imbues et pénétrées , élevé enfin dans la musique la plus française et la moins ultramontaine; je crois, dit-il, que Vim-pression de cet ouvrage sera tres-agrêable au public , pourvu quil soit capable d'équité. Cinquante ans plus tard , quel cri n'eût pas excité cette approbation ? Le sage Fontenelle n'aurait pas eu l'imprudence ou le courage de parler ainsi de nos jours. Il n'était pas bomme à se faire des ennemis pour des chansons.

VII. Il y a une espèce de fatalité attachée dans ce siècle à ce qui nous vient d'Italie. Depuis la bulle Uuigenitus jusqu'à la musique des intermèdes , tous les présens bons ou mauvais qu'elle veut nous faire, sont pour nous un sujet de trouble. Ne seraitil pas possible d'accommoder notre différend avec les Italiens, de prendre leur musique et de leur renvoyer le reste ? dissensions pour dissensions , celles que l'Opéra peut causer parmi nous seront moins turbulentes , et surtout moins ennuyeuses. Qu'on me permette de raconter à cette occasion, comme une matière de réflexion pour les philosophes, la conversation que j'eus dans la plus grande chaleur de notre guerre musicale , avec un janséniste austère qui ne va jamais au spectacle , et qui n'en a pas la plus légère idée. On lui avait envoyé une de ces brochures dont nous avons été inondés sur la musique française. J'ai reçu, me dit-il , une feuille où je ne comprends rien, si ce n'est quelle m'a paru fort mal faite et fort mal écrite. Qu'est-ce que le Correcteur des bouffons , /'Écolier de Prague, le petit Prophète, le Coin de la Reine ? — Je lui expliquai de mon mieux ce que signifiaient ces mots. Hé bien, lui dis-je ensuite, vous n'entendiez rien à tout cela, et vous n'en étiez pas plus à plaindre ; cependant apprenez que cette dispute sur la musique , qui vous touche si peu , et qui n'est pas même parvenue jusqu'à vous , occupe depuis six mois avec fureur les graves citoyens de cette ville ; apprenez que r intérêt violent qu'ils j- prennent , a suspendu et presque anéanti celui qu'ils commençaient à prendre à la chose du monde dont vous êtes le plus agité, V affaire de la sœur Mojzan, et celle de la sœur Perpétue. Mon janséniste gémit , et alla prier Dieu pour l'aveuglement de son siècle.

YIII. Enfin, pour calmer les esprits , il a fallu de nouveau renvoyer les bouffons , à peu près comme il fallut autrefois que Titus renvoyât sa maîtresse pour apaiser les Romains. En vain les bouffonistes , réduits à la disette , ont demandé instamment

qu'on ne les privât pas avec rigueur d*un amuserc^nt qu'on leur avait laissé goûter. Ceux qui président à nos plaisirs, et qui n'en ont guère , ont été aussi inexorables à leurs plaintes , que les vieilles femmes le sont pour interdire V amour aux jeunes. On n*a voulu ni souffrir à l'Opéra la musique italienne, dont elle blessait, disait-on, la dignité, mais dont elle dévoilait encore plus l'indigence ; ni permettre à cette musique de se faire entendre à ses malheureu}; partisans sur un théâtre particulier , et uniquement destiné pour elle. A peine Ta-t-on soufferte dans quelques concerts , dont la liberté n'est pas même trop assurée. Je ne sais pourtant si on a bien fait d'ôter cet objet de distraction ou de dispute à une nation vive etfrifble , dont l'inquiétude a besoin d'aliment , qui même heureusement n'y est pas difficile , qui est satisfaite pourvu qu'elle parle , mais qui peut exercer sa langue, sur des sujets plus sérieux , si on la lui lie sur ses plaisirs. On sait le mot du danseur Pylade à Auguste , qui voulait prendre parti dans la dispute des citoyens de Rome au sujet de ce danseur et de son concurrent Bathylle : Tu es un sot , dit le comédien à l'empereur , que ne les laisses-tu s* amuser de nos querelles ? Quoi qu'il en soit , aujourd'hui que l'animosité est éteinte, les brochures oubliées , et les esprits adoucis , tandis que l'attention partagée des Parisiens oisifs est tournée vers des objets plus importans , et s'exerce , sans fruit comme sans intérêt , sur les affaires de l'Europe , serait-il permis de faire un examen pacifique de notre querelle musicale ?

IX. Je m'étonne d'abord que dans un siècle où tant de plumes se sont exercées sur la liberté du commerce , sur la liberté des mariages , sur la liberté de la presse , sur la liberté des toiles peintes , personne n'ait encore écrit sur la liberté de la musique. Etre esclave dans nos divertissemens , ce serait, pour employer l'expression d'un écrivain philosophe, dégénérer non-seulement de la liberté , mais de la servitude même. Vous avez la vue bien courte , répondent nos grands politiques ; toutes les libertés se tiennent, et sont également dangereuses . La liberté de la musique suppose celle de sentir ; la liberté de sentir entraine celle de penser, la liberté de penser celle d'agir, et la liberté d'agir est la ruine des États. Conservons donc l'Opéra tel quil est, si nous avons envie de conserver le royaume, etm.ettons un frein à la licence de chanter , si nous ne voulons pas que celle de parler la suive bientôt. — Voilà , comme disait Pascal de je ne sais quel raisonnement d'Escobar, ce qui s'appelle argumenter en forme ; ce n'est pas là discourir , c'est prouver. On aura peine à le croire, mais il est exactement vrai que dans le dictionnaire de certaines

gens , houjfomste , républicain , frondeur , athée , j'oubliais maiérialiste, sont autant de termes synonymes. Leur logique pro» fonde me rappelle cette leçon d'un professeur de |>bilosophie. La dioptrique est la science des propriétés des lunettes ; les lunettes supposent les jeux -, les jeux sont un des organes de îws sens ; l'existence de nos sens suppose celle de Dieu, puisque c'est Dieu qui nous les a donnés ; V existence de Dieu est le fondement de la religion chrétienne ; nous allons donc proui^er la vérité de la religion pour première leçon de dioptrique,

X. La majesté de l'Opéra , disent nos gens de goût , serait outragée, si on j admettait des baladins. Cependant si cette majesté nous ennuie, je ne vois pas ce qui nous obligerait à la révérer. D'ailleurs pourquoi la majesté d'Arraide serait-elle offusquée par la Ser^a padrona , si celle de Cinna ne l'est pas par le Bourgeois gentilhomme ? Pourquoi ces connaisseurs si difficiles , qui se croiraient dégradés de voir Bertholde à la cour après Roland, n'ont-ils pas honte de rire à Pourceaugnac après avoir pleuré à Zaïre ? Pourquoi enfin leurs oreilles sont-elles blessées des airs comiques d'un intermède italien , lorsque leurs yeux ne le sont pas des bambochades de Ténieres , des Jîgures estropiées de la Chine, et des magots de porcelaine dont leurs maisons sont meublées ?

XL La musique italienne , ajoutent-ils, nous dégoûterait de la française. Oii est l'inconvénient , si la musique italienne est préférable ? C'est comme si on eût défendu à Corneille de composer ses pièces , sous prétexte qu'elles devaient faire oublier celles de Hardi et de Jodelle. Mais on fait plus d'honneur à la musique italienne qu'elle ne mérite ; après l'avoir entendue pendant plus d'un an , il s'en faut bien que nous soyons revenus de la nôtre. On court à l'Opéra comme à l'ordinaire ; et les bouffonistes qui en avaient annoncé la désertion , se sont trompés dans leurs prophéties. Ces enthousiastes ont jugé de l'impression du vulgaire par celle qu'ils éprouvaient. Ils ont été dans la même erreur que certains écrivains de nos jours , qui nous parlent sans cesse des progrès de la nation dans ce qu'ils appellent V esprit philosophique et qui s'imaginent avoir contribué par leurs ouvrages à répandre cet esprit jusque dans le peuple. S'établit-il dans un faubourg quelque faiseur de miracles? le peuple y court en foule, et l'esprit philosophique est pris pour dupe. Je me rej^résente les philosophes vrais ou prétendus , qui ont quelque réforme à faire ou à prêcher , comme étant sur le bord d'un fleuve trèsrapide qu'ils se proposent de franchir ; ils assemblent leur siècle sur le bord du fleuve , le haranguent et l'exhortent à les imiter.

Ils se jettent ensuite dans le lleuve , et à travers une grêle de traits , ils le passent à la nage , ne doutant point que leur siècle ne les suive. A peine ont-ils passé , qu'ils se retournent et voient leur siècle à l'autre bord , qui les regarde , qui se moque d'eux , et qui s'en va ; c'est la fable du Berger et de son troupeau ( La Fontaine , livre IX, fable 9 ). Ne jugeons donc pas de l'effet de la musique italienne sur le commun des spectateurs , par celui qu'elle a produit sur un petit nombre. Son futur empire, fût-il aussi infaillible qu'il est douteux , aura besoin de temps pour s'établir. Toute musique, pour peu qu'elle soit nouvelle, demande de l'habitude pour être goûtée par le vulgaire; c'est pourquoi si l'opéra français a quelque décadence à craindre , elle n'arrivera que peu à peu, et il pourra survivre encore à la génération qui le regrette. Qu'elle jouisse en paix de ses tranquilles plaisirs ; mais qu'elle ne prétende point régler ceux de la génération suivante.

XII. On fait contre la musique italienne une objectioti plus raisonnable que les précédentes : cest quelle nous obligerait de substituer à notre opéra français râpera italien^ que ce dernier est froid et languissant , que nous en serions bientôt ennuj-és , et qu ainsi nous perdrions d'un côté sans rien gagner de Vautre. Avant de répondre à cette objection , observons d'abord qu'elle ne paraît pas avoir frappé comme nous les autres nations de l'Europe. Toutes sans exception ont rejeté notre opéra et notre musique , pour leur préférer l'opéra et la musique des Italiens , soit que l'opéra français ne leur ait pas paru aussi supérieur à ceux d'Italie que nous l'imaginons , soit que le dégoût pour notre musique l'ait emporté chez elles sur les avantages que nous pouvons avoir du côté des pièces et du genre de spectacle. Cette décision générale de l'Europe est d'autant moins suspecte , qu'en proscrivant notre opéra, elle a universellement adopté notre théâtre français , qui est en effet le meilleur modèle qu'on ait encore du genre dramatique. Les étrangers ont fait plus; malgré la préférence qu'ils donnent à la musique italienne sur la nôtre , ils n'ont pas pour cela renoncé à notre langue en faveur de l'italienne , qui cependant n'est peut-être pas inférieure à la française, et que bien des gens de lettres osent même lui préférer. En vain dirait-on que les étrangers ne sont prévenus contre notre opéra , que faute de le connaître et de l'entendre. Parmi cette foule d'Anglais , d'Espagnols, d'Allemands et de Piusses, qui accourent à Paris de toutes parts , à peine s'en trouve-t-il un seul que nos ouvrages lyriques ne fassent bâiller jusqu'aux vapeurs. C'est un tintamarre qui leur rompt la tête; ou un plain-chant

qui les endort par sa langueur , quand il ne les révolte pas par sa prétention ; s'ils prennent plaisir à quelque partie du spectacle, c'est à nos danses ; mais elles ne suffisent pa^ pour les dédommager de trois heures de bruit et d'ennui ; ils sortent en se bouchant les oreilles , et on ne les y voit guère reparaître. Quelques uns , il est vrai, moins difficiles ou moins sincères, semblent approuver et partager notre plaisir. On dit plus ; on assure que depuis deux ans la musique française commence à réussir à Yienne , oii on la détestait autrefois ; mais je crains bien que cet empressement, survenu tout à coup aux Autrichiens pour notre musique , ne soit de la part de nos nouveaux alliés un simple accueil de politesse et de reconnaissance.

XIII. Cependant serait-il juste de régler absolument notre goût, quant aux spectacles en musique , sur l'opinion et l'exemple des étrangers, eux qui dans tout le reste sont accoutumés à prendre le goût français pour le modèle du leur? Quelque général que soit leur suffrage en faveur de l'opéra italien , s'ensuit-il que nous ferions bien de les imiter? La forme de cet opéra, il faut en convenir , le rend uniforme et ennuyeux ; celle du nôtre est sans comparaison plus variée et plus agréable. Nous avons , ce me semble , mieux connu qu'aucun autre peuple le vrai caractère de chaque théâtre ; chez nous la comédie est le spectacle de V esprit , la tragédie celui de V cime, l'opéra celui des sens; voilà tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut être. Oii la vraisemblance n'est pas , l'intérêt ne saurait s'y trouver, au moins l'intérêt soutenu ; car l'intérêt de la scène est fondé sur l'illusion , et l'illusion est bannie d'un théâtre où un coup de baguette transporte en un moment le spectateur d'une extrémité de la terre à l'autre, et cil les acteurs chantent au lieu de parler. Ce n'est pas que la musique bien faite d'une scène touchante ne nous arrache quelquefois des larmes, ni que je veuille renouveler l'objection triviale contre les tragédies en musique, que les héros j- meurent en chantant; laissons au vulgaire ce préjugé ridicule , de croire que la musique ne soit propre qu'à exprimer la gaieté ; l'expérience nous prouve tous les jours qu'elle n'est pas moins susceptible d'une expression tendre et douloureuse. Mais si la musique touchante fait couler nos pleurs, c'est toujours en allant au cœur par les sens ; elle diffère en cela de la tragédie déclamée , ou pour parler plus juste de la tragédie ^«r/ee , qui va au cœur par la peinture et le développement des passions. L'opéra est donc le spectacle des sens , et ne saurait être autre chose. Or si les plaisirs des sens, comme nous l'éprouvons tous les jours, s'émoussent quand ils sont trop continus , s'ils veulent de la variété et de

rinterruption pour être goûtés sans fatigue , il s'ensuit que dans ce genre de spectacle le plaisir ne peut entrer dans notre âme par trop de sens à la fois; qu'on ne saurait, pour ainsi dire, laisser trop de portes ouvertes , y mettre trop de diversité ; et qu'un opéra qui réunit comme le nôtre les machines , les chœurs , le chant et la danse , est préférable à l'opéra italien qui se borne aTa spectacle et au chant. On prétend , je le sais , que les opéras (i) italiens ont un avantage , en ce qu'ils peuvent être déclamés comme chantés , ce qui n'aurait pas lieu dans les nôtres. Supposé le fait vrai , tout ce qu'on en peut conclure , c'est qu'il faut chanter nos opéras et déclamer (2) nos tragédies. Mais ce prétendu avantage des tragédies italiennes , d'être également propres au chant ou à la déclamation , rend à mes yeux leur mérite bien, suspect. C'est n'avoir point de caractère que d'en pouvoir si facilement changer ; et je ne sais ce qu'on doit penser d'un genre de pièces , auquel la forme de la représentation est indifférente. J'accorderai pourtant , si l'on veut , que le meilleur opéra de Quinault déclamé fera moins de plaisir que le meilleur opéra de Métastase déclamé de même ; j'accorderai encore que la meilleure tragédie de Racine, mise en musique, nous plaira moins que la meilleure tragédie chantée de Métastase ; mais qu'on joue à la suite l'une de l'autre une tragédie de Racine et une de Métastase , et qu'on exécute de même successivement un opéra de Métastase , et un opéra de Quinault mis en bonne musique : et malgré toute l'estime que mérite le poète italien , je ne doute pas que l'avantage du parallèle ne demeure aux deux poètes français.

XIV. Au reste , quel que doive être le succès de cette épreuve , il sera toujours incontestable que la tragédie parlée est préférable à la tragédie chantée ; la première est une action , dont la vérité ne dépend que de ceux qui l'exécutent, la seconde ne sera jamais qu'un spectacle. Quelque superstitieux admirateur de l'antiquité m'opposera sans doute les tragédies grecques : les anciens, àira-l-il, nos modèles et nos maîtres, connaissaient aussi bien que nous la nature, et le mérite de V imiter telle quelle est. Cependant chez eux les pièces de théâtre étaient chantées ; et ils y trouvaient apparemment plus d'avantages que dans la simple déclamation. Si on voulait répondre en servile adorateur des anciens, qui regarde leur exemple et leur autorité comme un argument sans réplique , on pourrait dire que la question dont

(1) J'ccris opéras au pluriel, malgré la décision contraire, parce qu'il me semble que la dernière syllabe de ce mol est longue au pluriel.

(2) Je me sers ici du mot déclamer, tout impropre qu'il est, parce que nous n'en avons point d'autre pour opposer la tragédie parlée à la tragédie chantée.

il s*agît est fort difficile à décider; qu'elle tient a plusieurs autres qu'on n'a point encore résolues , sur la nature des langues anciennes , sur leur prosodie , sur la musique des Grecs , sur la mélopée du chant dramatique , sur la forme et la grandeur des anciens théâtres ; nous n'avons en effet sur tous ces objets que des notions fort imparfaites ; car les historiens sont comme les commentateurs , tres-diffus sur ce quon ne leur demande pas, et muets sur ce quon voudrait savoir. Mais on accorde que les anciens aient préféré dans leurs tragédies le chant à la déclamation ; et on ne craindra pas de dire que sur ce point nous avons touché de plus près qu'eux à la nature. Que la musique des Grecs ait été aussi parfaite qu'on voudra ; les siècles d'ignorance qui l'ont détruite , nous ont dédommagé en un sens du plaisir qu'ils nous ont fait perdre, puisqu'ils nous ont forcés de nous rapprocher de la vérité , en substituant la parole au chant dans nos représentations dramatiques (i). Il semble que le propre des siècles d'ignorance est de représenter la nature plus grossière, mais aussi plus vraie; et celui des siècles de lumière, de la peindre plus délicate, mais plu^ déguisée. Nous ne prétendons pas pour cela qu'on doive toujours représenter sur le théâtre la nature exacte et toute nue: mais nous croyons qu'on ne saurait l'imiter trop fidèlement, tant qu'elle ne tombe point dans la bassesse. Personne ne regrettera dans nos tragédies les fossoyeurs du théâtre anglais ; mais peut-être y pourrait-on désirer plus d'action et moins de paroles , moins d'art et plus d'illusion. Il serait à souhaiter surtout que nos acteurs fussent un peu plus ce qu'ils représentent; presque tous ne paraissent, si j'ose m'exprimer ainsi, que des marionnettes dont on ne voit point le fil d'archal, mais dont les mouvemens n'en sont pas plus naturels et mieux entendus. Je ne dis rien du peu de vérité que nous avons mis dans les accessoires du spectacle, dans la décoration de la scène , dans les circonstances locales, dans l'habillement des personnages. Un de nos grands artistes , qui ne sera pas soupçonné d'ignorer la belle nature par ceux qui ont vu ses ouvrages , a renoncé aux spectacles ,que nous appelons sérieux, et qu'il n'appelle pas du même nom ; la manière ridicule dont les dieux et les héros y sont vêtus (2) ,

(î) Ce n'est pas la seule obligation que nous avons à ces siècles obscurs , qncvnous méprisons quelquefois injustement. Nous leur devons la plupart des. inventions utiles, le papier, la faïence , le linge, les moulins à -vent, la boussole, l'imprimerie, et plusieurs antres. Des hommes de génie servaient rhumanitepar ces découvertes, tandis que les poètes faisaient de mauvais vers, les, écrivains de mauvaise prose , et les philosophes de maiwais raisonneniens.

(2) Sur le Théâtre-Français , et même sur celui de l'Opéra , on a commerce

dont ils y agissent , dont ils y parlent , dérange toutes les idées qu'il s'en est faites ; il n'y retrouve point ces dieux et ces héros , auxquels son ciseau sait donner tant de noblesse et tant d'âme ; et il est réduit à chercher son délassement dans les spectacles de farce dont les tableaux burlesques sans prétention , ne laissent dans sa tête aucune trace nuisible. Quelquefois , au milieu de la représentation d'une pièce de théâtre, j'imagine qu'un philosophe , qui n'aurait aucune idée de cette espèce de plaisir, soit transporté tout à coup au milieu de la salle ; alors je n'aperçois plus avec lui que des automates qui parlent et se remuent sur des planches , quelques êtres animés qui ont la bonté de converser avec eux , et des enfans qui ont la simplicité de s'amuser de ce bizarre assemblage; et je vois mon philosophe, comme Démocrite , regarder un moment le spectacle , et bien plus long-temps les spectateurs. Mais encore une fois , ces défauts si communs dans nos représentations dramatiques , sont ceux de l'exécution , et nullement du genre ; ils disparaîtront quand les auteurs sauront mieux exprimer, et les acteurs mieux sentir. Au contraire les défauts de l'opéra sont essentiellement attachés à sa nature ; et puisqu'on ne peut les détruire, tout ce qui nous reste à tenter est de les rendre agréables.

XV. Revenons donc à nos drames en musique. Si nous étions réduits à l'aUernative , ou de conserver notre opéra tel qu'il est , ou d'y substituer l'opéra italien , peut-être ferions-nous bien de prendre le premier parti. Notre opéra nous amuse, nous le croyons du moins , et il est fort douteux que l'opéra italien en fît autant. Ainsi nous ôter l'opéra français pour y substituer l'opéra italien , ce serait vraisemblablement nous mettre dans le cas de ce malade dont parle Horace , qui dans son délire croyait assister aux spectacles les plus agréables , qui devint malheureux par sa guérison en perdant son erreur , et qui priait les médecins de la lui rendre. Mais ne serait-il pas possible , en conservant le genre de notre opéra tel qu'il est, d'y faire par rapport à la musique des changemens qui le rendraient bientôt supérieur à l'opéra italien? Nous deviendrions alors les législateurs de l'Europe pour le théâtre lyrique , comme nous l'avons été pour le dramatique ; et cette gloire serait assez flatteuse pour notre vanité. Or il paraît que le seul moyen d'y parvenir , est de substituer, s'il est possible , la musique italienne à la française. Cette

h se rapprocher davantage rie la veiilc dans les habilleracns, gnlcç h mademoiselle Claiiou, qui n''imitait pas moins la nature dans son jeu qnc le costume dans ses iiabits.

proposition demande que nous entrions dans quelques détails sur le caractère des deux musiques , et sur la manière d'appliquer la musique italienne à notre langue.

XVI. Nous supposons , comme un fait qui n'a pas besoin d'être prouvé, la supériorité delà musique italienne sur la nôtre. On ne doute de cette vérité qu'en France , il n'y a plus même qu'une partie de la nation qui en doute , et les étrangers s'étonnent qu'elle en doute encore. Qu'on fasse ses délices de la musique française, tant qu'on n'en connaîtra point d'autre, rien n'est plus naturel et plus permis : mais que parmi ceux qui ont entendu ou plutôt écouté les deux musiques , il puisse y avoir deux avis sur la préférence , qu'il soit même possible de balancer , c'est ce qui doit paraître bien étrange à toute oreille tant soit peu délicate , et à toute âme tant soit peu sensible. En vain les partisans de la musique française , pour couvrir sa nullité et sa faiblesse , affectent de vanter le beau simple , qui en fait selon eux le caractère; de ce que le beau est toujours simple , ils en concluent que le simple est toujours beau ; et ils appellent simple ce qui est froid et commun, sans force., sans âme , et sans idée.

XVII. Ce serait néanmoins être indigne de goûter la musique italienne , et incapable de la sentir, que d'applaudir sans discernement et sans choix à tout ce qui nous vient en ce genre d'audelà des monts. Outre la foule de compositeurs médiocres qui abonde toujours dans un pays oii la musique est fort cultivée , comme elle l'est en Italie , le bon goût , il faut l'avouer , y dégénère sensiblement. Pergolèse , trop tôt enlevé pour le progrès de l'art, a été le Raphaël de la musique italienne : il lui avait donné un style vrai , noble et simple, dont les artistes de sa nation s'écartent un peu trop aujourd'hui. Le beau siècle de cet art semble être en Italie sur son déclin, et le siècle de Sénèque et de Lucain commence à lui succéder. Quoiqu'on remarque encore dans la musique italienne moderne des beautés vraies et supérieures, l'art elle désir de surprendre s'y laisse voir trop souvent au préjudice de 'la nature et de la vérité. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Italiens éclairés s'en aperçoivent eux-mêmes, et gémissent de cet abus. Mais il a sa source dans un défaut peutêtre incurable; l'amour excessif des Italiens pour la nouveauté en fait de musique. Le plus admirable opéra n'est jamais représenté deux fois sur le même théâtre , l'on préfère à YArtaxercc de Vinci , à V Olympiade de Pergolèse, les mêmes pièces mises en musique par un compositeur médiocre. Nous sommes tombés dans l'inconvénient contraire ; et nos musiciens les plus célèbres n'osent encore toucher aux opéras de Lully, comme nos ancêtres

ôoB DE LA LIBEP.TÉ

n'osaient s'écarter par respect de la doctrine d'Aristote. Ainsi la passion pour le changement corrompt la musique au-delà des Alpes , et une timidité superstitieuse en relarde les progrès parmi nous. Le seul genre de musique qiîi n'ait rien perdu en Italie , qui peut-être même s'y est perfectionné , c'est le genre burlesque et comique : les libertés qu'il permet , la variété dont il est susceptible , laissent le génie des compositeurs plus à son aise. La musique des intermèdes , quand elle est composée par un habile artiste , est rarement médiocre , souvent admirable ; la musique des tragédies est quelquefois admirable , et souvent médiocre.

XVin. Les Italiens ont donc de fort mauvaise musique, et même en très-grande quantité. Mais juger la musique italienne sur ce qu'elle a de faible ou de défectueux , c'est juger notre école de peinture par nos tableaux d'enseigne. Et oii en serionsnous, si les Italiens voulaient apprécier la musique française par celle que nous reconnaissons nous-mêmes pour détestable ? C'est d'après ce que les deux musiques ont de meilleur qu'il faut les comparer : et quand on fera cette comparaison avec un peu de lumières, de sentiment, et de bonne foi ^ quand on aura mis la richesse , la chaleur et la variété des Italiens à côté de notre monotonie , denotre froideur et de notre indigence , pourrat-on ne pas penser avec toute l'Europe, que la musique italienne est une langue dont nous n'avons pas seulement l'alphabet? Tout se réduit donc à savoir si nous devons, ou plutôt si nous pouvons adopter cette musique , si notre 023éra pourra s'y prêter, et jusqu'à quel point il en sera susceptible. Mais , dira-t-on , ne serait-il pas plus court de donner à l'opéra italien la forme du nôtre? oui, si on pouvait engager les Italiens à changer leur opéra, et les Français à abandonner leur langue ; et c'est ce qui ne paraît pas facile. J'ai meilleure opinion de la docilité de nos musiciens; la plupart semblent assez peu attachés à la musique ancienne ; cette disposition paraît surtout dans les jeunes artistes , qui sont ceux dont on doit le plus espérer; l'impénitence finale est le partage des autres. Déjà même sur le théâtre de l'Opéra , sur ce théâtre si attaché à ses anciens usages , on a hasardé des nouveautés ; nous y avons vu un opéra gascon. C'est un pas -vers des changemens plus nécessaires et plus agréables ; à la vérité le pas est un peu en arrière; car il ne s'agit point, comme on l'a fait dans cet opéra , de garder notre musique et de changer notre langue; il s'agit de garder notice langue , et de changer, si nous pouvons , notre musique. Mais enfin cette innovation , quelle qu'elle soit, prouve que nous osons risquer encore, et que parmi nous la superstition de l'opéra n'est pas tout-à-fait incurable.

XIX. Il y a dans notre musique trois choses à considérer, le récitatifs les airs chantans , et les symphonies ; parcourons successivement ces trois objets. On entend quelquefois les partisans de Lully se récrier d'admiration sur ce que c'est un étranger qui a créé notre récitatif. Il y paraît ; on sait à quel point la prosodie y est estropiée , surtout dans les finales. On ne dira pas sans doute que ce contre-sens prosodique , si je puis l'appeler de la sorte , soit un agrément dans notre chant ; mais on prétendra peut-être qu'il est inévitable. Il y aurait d'abord un moyen facile d'y remédier ', ce serait de ne faire jamais tomber les chutes musicales que sur des terminaisons masculines; et là-dessus il serait aisé au musicien et au poète de s'entendre. Mais nous ne voyons pas d'ailleurs pourquoi il est plus nécessaire de faire sentir les finales dans le chant que dans la conversation et dans la déclamation même. En effet le caractère du chant , et surtout du récitatif, étant d'approcher du discours le plus qu'il est possible , pourquoi les chutes musicales y seraient-elles plus marquées qu'elles ne le sont dans le discours ? Aussi ne le sont-elles pas dans le récitatif des Italiens, bien plus analogue à leur langue que le récitatif français ne l'est à la nôtre. Ils paraissent avoir bien mieux étudié que nous la marche et les inflexions de la voix dans la conversation ; et il est singulier que dans une langue aussi remplie que la française de finales muettes, le récitatif appuie sur ces finales, tandis qu'il fait le contraire dans la langue italienne, dont les finales sont moins sourdes et les voyelles plus éclatantes. On dirait que c'est un Français qui a créé le récitatif italien , comme c'est un Italien qui a inventé le nôtre.

XX. Cependant il ne faut pas le dissimuler ; le récitatif italien dont nous faisons ici l'apologie, déplaît à la plupart des oreilles françaises. On ne doit pas en être surpris ; comme c'est un genre moyen entre le chant et le discours , il exige nécessairement dans celui qui l'écoute , l'habitude de l'entendre , jointe à la connaissance de la langue italienne et de sa prosodie. Ainsi le jugement sévère que nous portons à cet égard pourrait bien être précipité. Une réflexion sufîira pour le faire sentir. Outre le récitatif courant des scènes , qui marche presque aussi vite que la déclamation ordinaire, les Italiens en ont un autre qu'ils appellent récitatif o^//g'e, c'est-à-dire, accoinpagné d'instrumens , et qu'ils emploient souvent avec succès dans les morceaux d'expression , et surtout dans les tableaux pathétiques. Ce véciinûî obligé , quand il est bien fait, et il est rare qu'il ne le soit pas lorsqu'il est traité par un bon maître /produit sur

53o DE LA LIBERTÉ

Foreille la moins sensible une impression qui n^est ni moins vive ni moins agréable que celle des plus beaux airs italiens. D'excellens juges même ne balancent pas à lui donner la préférence sur les airs, j^arce que l'expression du sentiment y est Hioins chargée , plus simple, et par conséquent plus vraie; il semble enfin , tant la vérité et -la nature ont des droits sur nous, que ce récitatif o^/z^e est entendu quelquefois avec plaisir par les ennemis même du récitatif italien ordinaire. Cependant il n'y a point entre l'un et l'autre de différence réelle , la marche est absolument semblable; seulement le récitatif oZ/Z/^e^ dont on fait souvent usage dans les monologues, est coupé, interrompu , et soutenu par l'orchestre qui sert comme d'interlocuteur ; et d'ailleurs ce récitatif étant employé pour l'ordinaire à des expressions vives , les inflexions de la douleur , de la joie , du désespoir, de la colère y sont plus sensibles et plus fréquentes que dans le récitatif courant; comme elles le sont davantage dans un discours animé que dans le discours ordinaire.

XXL Peut-être objectera-t-on que les momens de repos méj nages par les instrumens dans le récitatif obligé ^ les tableaux et I l'expression qu'ils y ajoutent , les inflexions des passions , et pour 1 ainsi dire les tons de l'âme , plus marqués dans ce récitatif, • suffisent pour le rendre très-différent du récitatif italien ordi- ; naire, dont la route uniforme et non interrompue produit une ( monotonie insupportable. Nous répondrons d'abord que notre récitatif même n'est pas plus exempt de monotonie que le récitatif italien, et qu'il joint à ce défaut une lenteur encore plus fatigante et plus odieuse. Nous répondrons en second lieu, que la monotonie du récitatif est peut-être un mal nécessaire, un inconvénient inévitable attaché à la nature de la scène lyrique. En effet qu'est-ce qu'un opéra? Une pièce de théâtre mise en haut. Or dans une pièce de théâtre, tout n'est pas destiné aux grands mouvemens des passions ; l'âme ne peut y être agitée que par intervalles : il faut nécessairement, pour l'exposition du sujet , pour la préparation des scènes , pour le développement de l'action , des momens de repos oii le spectateur ne doit qu'écouter. Je demande maintenant comment ces scènes d'exposition, ces scènes de développement, ces scènes préparatoires doivent être traitées par le compositeur? La musique n'est point une langue ordinaire et naturelle : c'est une langue de charge, peu faite par conséquent pour exprimer les chosesindifférentes ou les pensées communes; elle n'est propre par sa nature qu'a rendre avec énergie les impressions vives, lessentimens profonds, les passions violentes, ou à peindre les objets qui les font naître. Que doit donc faire le musicien

DE LA MUSIQUE. 53i

dans les endroits nombreux du poëine , où il n'y aura ni passions, ni mouveinens à exciter? tera-t-il simplement réciter et déclamer ces morceaux comme une pièce de théâtre ordinaire? Mais cette déclamation trancherait trop avec le chant qui suivrait, et Topera ne serait alors qu'un tout bizarre et monstrueux, La vraisemblance , il est vrai , ne se trouve pas dans un opéra chanté d'un bout à l'autre ; mais elle j est moins blessée que dans un opéra moitié chanté, moitié parlé; il est plus facile de se prêter à la supposition d'un peuple qui dit tout en musique , qu'à celle d'un peuple dont la langue est mêlée de chant et de discours. Il faut donc que dans un opéra tout soit chanté. Mais tout ne doit pas y .être chanté de la même manière, comme dans le discours tout n'est pas dit du même ton, avec la même froideur et le même mouvement. Il doit donc y avoir entre les airs et le récitatif une différence très-marquée par l'étendue et la qualité des sons, par la rapidité du débit , et par le caractère de l'expression. La nature du chant ordinaire, de ce qu'on appelle proprement ainsi, consiste en trois choses 5 en ce que la marclie y est plus lente que dans le discours ; en ce que Van appuie sur les sons comme pour les faire goûter dai-antage à r oreille f enfin en ce que les tons de la voix et les intervalles quelle parcourt , j varient fréqueimnent et presque ci chaque syllabe. Le premier et le second de ces caractères n'appartiennent point à un bon récitatif; le troisième doit à la vérité s'y trouver, maisd'une manière moins marquée que dans le chant. D'un côté la rapidité du débit rend la succession des intervalles moins sensible dans le récitatif, et de l'autre cette succession doit y être plus fréquente que dans le discours , mais moins que dans le chant ordinaire. Yoilà ce que les Italiens ont senti ; voilà ce qu'ils pratiquent avec raison, et on ose dire, avec succès, Au contraire un des grands défauts de notre opéra , c'est que le récitatif n'est pas assez distingué des airs. Aussi les étrangers nous demandent-ils avec surprise quelle différence nous y mettons, ou plutôt pourquoi nous n'y en mettons pas ; depuis l'ouverture jusqu'à la toile baissée, ils attendent toujours, disent-ils, que l'opéra commence.

XXII. Ce récitatif auquel nous tenons si fort , et dont nous avons même la simplicité de nous glorifier^ est aujourd'hui dans nos opéras d'un ennui plus mortel que jamais. Les acteurs, pour faire briller leur voix, ne songent qu'à crier et à tramer leurs sons; la vivacité du débit, si nécessaire au récitatif, est absolument ignorée d'eux ; peut-être même n'en ont-ils pas l'idée. On assure que du temps de Lully le récitatif se chantait beau-

coup plus vite , et il en était moins fastidieux ; Lully qui était homme de goût, et même de génie , quoique peu versé dans son art , parce que l'art de son temps était encore au berceau , sentit au moins, dans ce premier âge de la musique , que le récitatif n'était pas fait pour être exécuté avec effort et lenteur, comme des airs destinés à exprimer les sentimens de l'âme. Depuis le temps de Lully, notre récitatif, sans rien gagner d'ailleurs , a même perdu le débit que cet artiste lui avait donné , et qu'il faudrait tâcher de lui rendre. Nous avouerons néanmoins qu'on n'y réussira qu'imparfaitement, en lui conservant le caractère qu'il a reçu de Lully même^, et qu'on s'obstine à retenir. Les cadences , les ténues, les ports de voix que nous y prodiguons, seront toujours un écueil insurmontable au débit ou à l'agrément du récitatif; si la voix appuie sur tous ces ornemens , le récitatif traînera; si elle les précipite, il ressemblera à un chant mutilé. Mais ne serait-il pas possible, en supprimant toutes ces entraves, de donner au récitatif français une forme plus approchante de la déclamation ? Ycici quelques réflexions que je hasarde sur ce sujet : je les exposerai dans l'ordre oii elles se sont présentées à mon esprit.

XXIIL J'assitais à une représentation de la. Sen^a padrona^ l'un des chefs-d'œuvre de Pergolèse. On sait à quel point les airs de cet intermède sont estimés en Italie ; ils ont même obtenu jusqu'à notre suffrage, et il est difficile en effet de pousser plus loin dans le chant l'imitation de la nature et la vérité de l'expression. Les airs de la Serva padrona sont mêlés à l'ordinaire d'un récitatif, dont on assure que les connaisseurs d'Italie ne font pas moins de cas. Ce récitatif n'avait d'abord fait sur moi qu'une impression légère, sans m'affecter ni en bien ni en mal : l'ébranlement que les airs chantans avaient produit dans mon oreille, y subsistait encore après que ces airs étaient finis, entretenait mon plaisir , et dérobait mon attention au récitatif. Je l'écoutai plus attentivement dans les représentations suivantes , et j'y trouvai une vérité qui m'étonna ; il me parut si peu différent du discours , que j'avais besoin d'une sorte d'attention pour me convaincre que ce n'était pas en effet une scène absolument parlée ; je croyais entendre "une conversation italienne. Les inflexions fréquentes, et les changemens de ton que je remarquais dans le dialogue , ne détruisaient point l'illusion ; car on sait que la prononciation des Italiens est beaucoup plus chantante et plus musicale que la nôtre. J^oilà^me disais-je> des acteurs dont le dialogue est une simple déclamation ^ ils chantent néanmoins^ car ce dialogue, outre quil est facile à

noter, a déplus ufi accompagnement qui le nourrit et le soutient. Donnons à ce récitatif moins de rapidité , ajoutons'^ des cadences, des ports de 7wix , des ténues qui n'j sont pas, ce sera du chant ordinaire. L'examen de la partition que je fis bientôt après, justifia ma pensée; je m'aperçus qu'en chantant ce récitatif avec la lenteur et les prétendus agrémens du nôtre , il devenait un récitatif français, mais sans comparaison moins naturel et moins agréable que dans son premier état. Cette observation me conduisit à une autre. Si le récitatif italien , disais-] e , pew^ se chanter à la française, le récitatif français ne pourrait-il pas se chanter à V italienne? le premier a perdu en se transformant, peut-être le second y gagnerait-il. J'essayai donc; je pris le premier opéra qui se présenta sous ma main ; je chantai le récitatif à l'italienne , en retranchant les cadences, les ports de voix, les ténues, et en y mettant la rapidité et le débit nécessaires à une bonne déclamation; et voici ce que je remarquai avec autant de plaisir que de surprise. Dans les endroits oii le récitatif imitait le mieux le discours , il n'y avait pas de comparaison entre le plaisir que me faisait ce récitatif débité à l'italienne, et le dégoût qu'il me causait, crié et traîné à la française. Dans les endroits au contraire oii le musicien s'était écarté des tons de la déclamation, c'est-à-dire , du sentiment et de la nature, rien de plus désagréable et de plus affreux que le récitatif français italianisé.

XXIV. De cette observation , que tout musicien peut aisément faire , nous osons tirer une conséquence qui révoltera peutêtre d'abord certains lecteurs , mais qui nous paraît mériter quelque attention de la part de ceux qui s'intéressent au progrès de l'art; c'est que si le récitatif français était aussi bien composé qu'il le peut être, on devrait le débiter à V italienne. Car il est certain qu'étant chanté de cette manière , il ressemble beaucoup mieux à la déclamation , et j)lus exactement à proportion qu'il est mieux fait. Nous avons même dans notre récitatif quelques morceaux, à la vérité en petit nombre, oii il serait facile à l'auditeur de s'y tromper, et de prendre le récitatif ainsi chanté pour un véritable discours. On peut citer pour exemple ces vers de la scène célèbre du second acte de Dardanus.

A cet art lout-puissant n'est-il rien d'impossible?

Et s'il était un coeur trop faible trop sensible

Dans de funestes nœuds malgré lui retenu,)

Pourriez-vous

Page 1