‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 134 sur 165 · DESCRIPTION ABRÉGÉE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION ABRÉGÉE

adversaires et de leurs contemporains. Calvin , jurisconsulte habile et théologien aussi éclairé qu'un hérétique le peut être . dressa de concert avec les magistrats un recueil de lois civiles et ecclésiastiques , qui fut approuvé en i543, par le peuple, et qui est devenu le code fondamental de la république. Le superflu des biens ecclésiastiques , qui servait avant la réforme à nourrir le luxe des évéques et de leurs subalternes , fut appliqué à la fondation d'un hôpital , d'un collège et d'une académie ; mais les guerres que Genève eut à soutenir pendant près de soixante ans, emjDechèrent les arts et le commerce'd'j fleurir autant-que les sciences. Enfin le mauvais succès de l'escalade tentée en i(J02 par le duc de Savoie , a été l'époque de la tranquillité de cette rejDublique. Les Genevois repoussèrent leurs ennemis qui les avaient attaqués pas surprise ; et pour dégoûter le duc de Savoie d'entreprises semblables , ils firent pendre treize des principaux généraux ennemis. Ils crurent pouvoir traiter comme des voleurs de grand chemin , des hommes qui avaient attaqué leur ville sans déclaration de guerre : car cette politique singulière et nouvelle, qui consiste à faire la guerre sans l'avoir déclarée, n'était pas encore connue en Europe ; et eût-elle été pratiquée dès-lors par les grands Étals , elle est trop préjudiciable aux petits , pour qu'elle puisse jamais être de leur goût.

Le duc Charles-Emmanuel se voyant repoussé et ses généraux pendus , renonça à s'emparer de Genève. Son exemple servit de leçon à ses successeurs ; et depuis ce temps , cette ville n'a cessé de se peupler, de s'enrichir et de s'embellir dans le sein de la paix. Quelques dissensions intestines , dont la dernière a éclaté en 1738, ont de temps en temps altéré légèrement la tranquillité de la république ; mais tout a été heureusement pacifié par la médiation de la France et des cantons confédérés ; et la sûreté est aujourd'hui établie au dehors plus fortement que jamais, par deux nouveaux traités, l'un avec la France en 1749? l'autre avec le roi de Sardaigne en 1754.

C'est une chose très-singulière , qu'une ville qui compte à peine vingt-quatre mille habitans , et dont le territoire morcelé ne contient pas trente villages, ne laisse pas d'être un Etat souverain , et une des villes les plus florissantes de l'Europe. Riche par sa liberté et par son commerce , elle voit souvent autour d'elle tout en feu sans jamais s'en ressentir; les événemens qui agitent l'Europe ne sont pour elle qu'un spectacle dont elle jouit sans y prendre part : attachée à la France par ses traités et par son commerce, aux Anglais par son commerce et par la religion , et trop sage pour prendre d'ailleurs aucune part aux guerres que ces deux nations puissantes se font l'une à l'autre ,

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elle prononce avec impartialité sur la justice de ces guerres , et juge tous les souverains de l'Europe , sans les flatter , sans les blesser , sans les craindre.

La ville est bien fortifie'e , surtout du coté du prince qu'elle redoute le plus , duroideSardaigne. Du côté de la France, elle est presque ouverte et sans défense. Mais le service s'y fait comme dans une ville de guerre ; les arsenaux et les magasins sont bien fournis ; chaque citoyen y est soldat comme en Suisse et dans l'ancienne Rome. On permet aux Genevois de servir dans les troupes étrangères ; mais l'État ne fournit à aucune puissance des compagnies avouées , et ne souffre dans son territoire aucun enrôlement.

Quoique la ville soit riche , l'État est pauvre par la répugnance que témoigne le peuple pour de nouveaux impôts , même les moins onéreux. Le revenu de l'État ne va pas à cinq cent mille livres monnaie de France : mais l'économie admirable avec laquelle il est administré , suffit à tout , et produit même des sommes en réserve pour les besoins extraordinaires.

On distingue dans Genève quatre ordres de personnes : les citojens qui sont fils de bourgeois et nés dans la ville; eux seuls peuvent parvenir à la magistrature : les bourgeois, qui sont fils de bourgeois ou de citoyens , mais nés en pays étranger, ou qui étant étrangers ont acquis le droit de bourgeoisie que le magistrat peut conférer ; ils peuvent être du conseil-général , et même du grand conseil , appelé des deux cents. Les habitans sont des étrangers , qui ont permission du magistrat de demeurer dans la ville , et qui n'y sont rien autre chose. Enfin les natifs sont les fils des habitans ; ils ont quelques privilèges de plus que leurs pères , mais ils sont exclus du gouvernement.

A la tête de la république sont quatre syndics , qui ne peuvent l'être qu'un an , et ne le redevenir qu'après quatre ans. Aux syndics est joint le petit conseil , composé de vingt conseillers , d'un trésorier et de deux secrétaires d'État, et un autre corps qu'on appelle de la justice. Les affaires journalières et qui demandent expédition , soit criminelles , soit civiles, sont l'objet de ces deux corps.

Le grand-conseil est composé de deux cent cinquante citoyens ou bourgeois : il est juge des grandes causes civiles, il fait grâce, il bat monnaie , il élit les membres du petit-conseil , il délibère sur ce qui doit être porté au conseil-général. Ce conseil-général embrasse le corps entier des citoyens et des bourgeois , excepté ceux qui n'ont pas vingt-cinq ans , les banqueroutiers , et ceux qui ont eu quelque flétrissure. C'est à cette assemblée qu'appartiennent le pouvoir législatif, le droit de la guerre et de la paix,

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les alliances , les impôts , et l'élection des principaux magistrats , qui se fait dans la cathe'drale avec beaucoup d'ordre et de de'cence, quoique le nombre des votans soit d'environ quinze cents jDersonnes.

On voit par ce détail que le gouvernement de Genève a tous les avantages et aucun des inconvéniens de la démocratie ; tout est sous la direction des syndics , tout émane du petit conseil pour la délibération , et tout retourne à lui pour l'exécution: ainsi il semble que la ville de Genève ait pris pour modèle cette loi si sage du gouvernement des anciens Germains : De minoribus rébus principes consultant, de majoribus omnes ; ita tanien, utea quorum pênes plebem arhitriwn est , apud principes prœtractentur. Tacite, de mor. German.

Le droit civil de Genève est presque tout tiré du droit romain , avec quelques modifications : par exemple , un père ne peut jamais disposer que de la moitié de son bien en faveur de qui iî lui plaît, le reste se partage également entre ses enfans. Cette loi assure d'un côté la dépendance des enfans , et de l'autre elle prévient l'injustice des pères.

Montesquieu appelle avec raison une belle loi y celle qui exclut des charges de la république les citoyens qui n'acquittent pas les dettes de leur père après sa mort, et à plus forte raison ceux qui n'acquittent pas leurs dettes propres.

On n'étend point les degrés de parenté qui prohibent le mariage , au-delà de ceux que marque le Lévitique : ainsi les cousins-germains peuvent se marier ensemble, mais aussi point de dispense dans les cas prohibés. On accorde le divorce en cas d'adultère ou de désertion malicieuse , après des proclamations juridiques.

La justice criminelle s'exerce avec plus d'exactitude que de rigueur. La question , déjà abolie dans plusieurs Etats , et qui devrait l'être partout comme une cruauté inutile, est proscrite à Genève ; on ne la donne qu'à des criminels déjà condamnés à mort , pour découvrir leurs complices s'il est nécessaire. L'accusé peut demander communication de la procédure , et se faire assister de ses parens et d'un avocat pour plaider sa cause devant les juges à huis ouverts. Les sentences criminelles se rendent dans la place publique par les syndics , avec beaucoup d'appareil.

On ne connaît point à Genève de dignité héréditaire ; le fils d'un premier magistrat reste confondu dans la foule , s'il ne s'en tire par son mérite. La noblesse ni la richesse ne donnent ni rang , ni prérogatives , ni facilité pour s'élever aux charges : les brigues sont sévèrement défendues. Les emplois sont si peu

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lucratifs, qu'ils n'ont pas de quoi exciter la cupidité ; ils ne peuvent tenter que des âmes nobles , par la considération qui y est attachée.

On voit peu de procès; la plupart sont accommodés par des amis communs , par les avocats même , et par les juges.

Des lois soraptuaires défendent l'usage des pierreries et de \c dorure, limitent la dépense des funérailles, et obligent tous les citoyens à aller à pied dans les rues : on n'a de voilure que pour la campagne. Ces lois , qu'on regarderait en France comme trop sévères, et presque comme barbares et inhumaines, ne sont point nuisibles aux véritables commodités de la vie, qu'on peut toujours se procurer à peu de frais ; elles ne retranchent que le faste , qui ne contribue point au bonheur, et qui ruine sans être utile.

Il n'y a peut-être point de ville oii il y ait plus de mariages heureux ; Genève est sur ce point à deux cents ans de nos mœurs. Les régleraens contre le luxe font qu'on ne craint point ]a multitude des enfans ; ainsi le luxe n'y est point , comme en France , un des grands obstacles à la population.

On ne souffre point à Genève de comédie ; ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes ; mais on craint, diton , le goût de parure , de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens? par ce moyen Genève aurait des spectacles et des mœurs , et jouirait de l'avantage des uns et des autres : l«s représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens , et leur donneraient une finesse de tact , une délicatesse de sentiment qu'il est trèsdifïicile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait, sans que le libertinage fit des progrès, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédéraone la politesse d'Athènes. Une autre considération , digne d'une république si sage et si éclairée, devrait peut-être l'engager à permettre les spectacles. Le préjugé barbare contre la profession de comédien , l'espèce d'avilissement oii nous avons mis ces hommes si nécessaires au progrès et au soutien des arts , est certainement une des principales causes qui contribue au dérèglement que nous leur reprochons; ils cherchent à se dédommager par les plaisirs , de l'estime que leur état ne peut obtenir. Parmi nous, un comédien qui a des mœurs est doublement respectable ; mais à peine lui en savonsnous gré. Le traitant qui insulte à l'indigence publique^ et oui s'en nourrit , le courtisan qui rampe et qui ne paie point ses 4. p,7

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dettes; voilà l'espèce d'hommes que nous honorons le plus. Si les comédiens étaient non-seulement soufferts à Genève , mais contenus d'abord par des réglemens sages , protégés ensuite , et même considérés dès qu'ils en seraient dignes , enfin absolument placés sur la même ligne que les autres citoyens , cette ville aurait bientôt l'avantage de posséder ce qu'on croit si rare, et ce qui ne l'est que par notre faute, une troupe de comédiens estimable. Ajoutons que cette troupe deviendrait bientôt la meilleure de l'Europe ; plusieurs personnes pleines de goût et de disposition pour le théâtre , et qui craignent de se déshonorer parmi nous en s'y livrant, accourraient à Genève pour cultiver non-seulement sans honte , mais même avec estime , un talent si agréable et si peu commun. Le séjour de cette ville, que bien des Français regardent comme triste par la privation des spectacles, deviendrait alors le séjour des plaisirs honnêtes, comme il est celui de la philosophie et de la liberté ; et les étrangers ne seraient plus surpris de voir que dans une ville oii les spectacles décens et réguliers sont défendus, on permette des farces grossières et sans esprit, aussi contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Ce n'est pas tout : peu à peu l'exemple des comédiens de Genève, la régularité de leur conduite, et la considération dont elle les ferait jouir , serviraient de modèle aux comédiens des autres nations , et de leçons à ceux qui les ont traités jusqu'ici avec tant de rigueur , et même d'inconséquence. On ne les verrait pas d'un côté pensionnés par le gouvernement, et de l'autre un objet d'anathême ; nos prêtres perdraient l'habitude de les excommunier , et nos bourgeois de les regarder avec mépris; et une petite république aurait la gloire d'avoir réformé l'Europe sur ce point, plus important peut-être qu'on ne pense.

Genève a une université qu'on appelle Académie. , où la jeunesse est instruite gratuitement. Les professeurs peuvent devenir magistrats , et plusieurs le sont en effet devenus , ce qui contribue beaucoup à entretenir l'émulation et la célébrité de l'académie. Depuis quelques années on a établi aussi une école de dessin. Les avocats, les notaires , les médecins, forment des corps auxquels on n'est agrégé qu'après des examens publics ; et tous les corps de métiers ont aussi leurs réglemens , leurs apprentissages, et leurs chefs-d'œuvre.

La bibliothèque publique est bien assortie ; elle contient vingtsix mille volumes, et un assez grand nombre de manuscrits, On prête ces livres à tous les citoyens ; ainsi chacun lit et s'éclaire : aussi le peuple est-il beaucoup plus instruit ([iie partout ailleurs.

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