‹ Œuvres de d'Alembert (volume 4)Chapitre 29 sur 165 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

Depuis long-temps la nation partage Testime du prince pour ses

vertus.

Le sénat et le peuple romain ont toujours pensé que les grands honneurs sont le prix du mérite éminent , et que plus un citoyen montre de vertus , plus on doit le récompenser. C'est donc l'exemple de nos pères qui a porté le prince à mettre en œuvre les talens de Séjan , et Séjan à partager avec le prince le fardeau de l'Empire ; c'est cet exemple qui a persuadé au sénat et au peuple romain de choisir, pour veiller à sa sûreté , les hommes qui en sont les plus capables.

Mais après avoir présenté le tableau général du gouvernement de Tibère César, montrons-.en les diverses parties.

Avec quelle prudence a-t-il su attirer à R.ome Rhescuporis , assassin de Cotys , son neveu , et régnant avec lui ? Quel usage n'a-t-il pas su faire, en cette occasion, des talens de Flaccus Pomponius , homme consulaire , né pour les belles actions , et dont ja vertu simple mérite la gloire sans la chercher? Avec quelle gravité il assiste fréquemment au barreau , non comme prince , mais comme sénateur et comme juge ? Avec quelle promptitude a-t-il étouffé les complots pernicieux de l'ingrat Libon ? Quelles sages instructions il a données à son fils Germanicus , son élève dans l'art de la guerre ? De combien d'honneurs il a comblé ce jeune prince, vainqueur de la Germanie, en lui accordant un triomphe dont l'éclat a répondu à la grandeur de ses exploits ? Combien a-t-il fait de largesses au peuple ? Avec quel empressement a-t-il suppléé , quand le sénat l'a permis , à la fortune des sénateurs indigens , sans jamais encourager le luxe , mais pour ne pas fermer à la pauvreté vertueuse la porte des dignités? Avec quelle activité et quel courage a-t-il arrêté la guerre dont nous menaçaient Sacrovir , chef des Gaulois , et Julius Florus ? Le peuple romain a su la victoire avant la guerre, et le succès avant le péril. La guerre d'Afrique , plus redoutable encore , et qui chaque jour le devenait davantage , n'a-t-eile pas cessé bientôt par ses talens et par sa prudence ?

Qui n'admirera * l'exemple de modération qu'il a donné, entre tant d'autres, en se contentant de trois triomphes, quoiqu'il en eut mérité sept de l'aveu public ? Mais on ne sait ce qui doit le plus étonner dans ce prince , ou l'excès de ses travaux et de son courage , ou son peu d'empressement pour en obtenir îe prix.

Combien d'ouvrages publics construits en son nom et au nom des siens I Avec quelle piété il fait élever à son père un temple dont la magnificence surpasse la renommée I Avec quelle noblesse il a rétabli les monumens même de Pompée , détruits par

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DE TIBÈRE ET DE SÉJAN. 2i5

le feu , persuadé que tout ce qui a jamais été illustre a droit à ses sentimens et à sa protection ! Combien de fois a-t-il soulagé de son patrimoine les pertes d'une infinité de citoyens , et , en dernier lieu, après l'incendie du Mont Célius ? Avec quelle tranquillité se font aujourd'hui les recrues des troupes, autrefois l'objet continuel de la frayeur du peuple , qui n'en craint plus la violence ?

Mais si la nature ou le malheur de l'humanité permettent de se plaindre secrètement des dieux à eux-mêmes , Tibère méritait-il les complots atroces formés contre lui par Libon , et ensuite par Pison et Silius , dont il avait créé l'un et fort élevé l'autre? Pour en venir à de plus grands chagrins , quoique ces derniers aient été très-grands pour lui , qu'avait-il fait pour voir périr ses enfans encore jeunes , pour perdre celui même qu'il avait de son cher Drusus ?

Ce ne sont encore ici que des malheurs ; que dirons-nous de la honte de sa famille? O Vinicius ! combien son cœur a-t-il été déchiré depuis trois ans? Combien a-t-il dévoré de chagrins secrets, et par là plus cuisans? Quels sujets de douleur, d'indignation , de honte , ne lui ont pas donnés sa belle-fille et son petit-fils? A tant d'infortunes s'est jointe encore la perte de son auguste mère , plus semblable en tout aux dieux qu'aux hommes, qui n'a fait sentir sa puissance qu'en soulageant le malheur des uns , ou ajoutant au bonheur des autres.

Finissons par des vœux pour ce prince. O vous, Jupiter , qu'on adore au Capitole ! Mars , créateur et protecteur du nom romain î Vesta, garde du feu éternel et sacré ! Vous enfin , dieux immortels, qui avez soumis l'univers à ce grand Empire ; c'est par ma voix que la nation vous supplie de conserver l'État et la paix ; de faire jouir notre digne empereur de la plus longue vie , de lui donner, mais fort tard , des successeurs qui soutiennent le poids de ce grand Empire , avec la même supériorité que nous admirons en lui^

' « On prétend , dit M. Thomas dans son Essai sur les Eloges , que ce Vel- 5) le'ius Paterculus fut enveloppe' dans la disgrâce de Sejan , et pe'rit avec lui. » Ainsi, pour salaire de ses mensonges, il eut Tingratitude d'un tyran, une 3> vie honteuse, une mort sanglante et le deshonneur chez la postérité'. C'e'tait 3) bien la peine d'être vil. w Nous n'ajouterons rien à ceue éloquente et terrible leçon, qui, naalheureuseraent , sera toujours en pure perte pour les flatteurs des princes.

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