‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 10 sur 24 · SUR LA TOMBE · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE

(( quoi les sentirait-elle? de quel droit, â quel titre, oserais-je « Texiger ou l'espérer ? Je ne saurais trop me redire ces mots « de la romance d'Aspasie, que je relis tous les jours :

Si réclamez sa douce fantaisie.

Elle dira : Que ne rinspircz-vous !

(( El, ce qui rendra mon malheur éternel, je n'espère plus re- « trouver dans aucun autre cœur ce que j'avais obtenu quelques (( moments du vôtre. La cruelle destinée qui me poursuit dés (( ma naissance, cette destinée affreuse qui m'a ôté jusqu'à l'à- « mour de ma mère, qui m'a envié cette douceur dés mes pre- <{ miéres années, me ravit encore la consolation des dernières. « nature ! ô destinée ! je me soumets à ce fatal arrêt de mon (( sort, comme une innocente et malheureuse victime ; je vois, (( avec Horace, la fatalité enfoncer ses clous de fer sur ma tête (( infortunée ; je me plonge, tête baissée, dans le malheur qui (( m'environne de toutes parts et qui semble prêt à m'englou- (( tir. Non-seulement je n'espère plus le bonheur, je ne songe ({ pas même à le rechercher : je m'en ferais un reproche cl pres- « que un crime. Non, non, non, ma chère Julie, je ne veux, « après vous, être aimé de personne : je me mépriserais d'en (( aimer une auire que volis. Je n'ai plus besoin d'aucun être « vivant; mon affliction profonde suffit à mon âme pour la pé- (( néirer et la remplir; et, dans mon malheur, je rends encore « quelques grâces à la nature, qui, en nous condamnant à vi- « vre', nous a laissé deux précieuses ressources : la mort pour a finir les maux qui nous déchirent, et la mélancolie pour nous « faire supportei: la vie dans les maux qui nous flétrissent. « Douce et chère mélancolie, vous serez donc aujourd'hui mon « seul bien, ma seule consolation, ma seule compagne ! vous « me ferez sentir bien douloureusement, mais bien vivement, « ma cruelle existence ; vous me ferez presque chérir mon mal* « hcûr î Ah 1 celui qui a dit que « le malheur était le grand « maître de l'homme, » a dit bien plus vrai qu'il n'a cru : il n'a « vu dans le malheur qu'un maître de sagesse et de conduite;

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DE MADEMOISELf^E DE LESPINASSE 67

« il n'y a pas vu tout ce qu*îl est, un plus grand maître de ré- « flexions et de pensées. Oh I combien une douleur profonde et « pénétrante étend et agrandit l'âme ! combien elle fait naître (( d'idées et d'impressions qu'on n'aurait jamais eues sans elle, « mais dont, à la vérité, on se serait bien passé pour son bon • (( heur l combien elle embellit les objets du sentiment et anéan- (( tit tous les autres ! Toute la nature va se couvrir pour mol (( d'un crêpe funèbre ; mais elle ne me manquera pas, elle ne « sera plus rien pour moi. En rentrant tous les jours dans ma « triste et sombre retraite, si propre à l'état de mon cœur, « je croirai voir écrites sur la porte les terribles paroles que (( le Dante a mises^sur la porte de son enfer: « Malheureux qui « entrez ici, renoncez à l'espérance! » Je serai tout entier au (( sentiment de mon malheur, au souvenir de ce que la mort (( m'a fait perdre; ma dernière pensée sera pour vous, ma chère a Julie, et tous les sentiments de ma vie vous auront pour ob- « jet. Que ne puis-je en ce moment expirer sur ce tombeau que (( j'arrose de mes larmes, et dire comme Jonalhas : « J'ai goûté a un peu de miel et je meurs ! »

D'Alembert pouvait pleurer mademoiselle de Lespinasse, mais avait-il le droit de se plaindre d'elle? Voyez cette note d'un contemporain :

« Nous n'avons vu aucun portrait de M. d'Alemhert qui fût bien ressemblant, et cette ressemblance n'était pas facile à saisir; la forme de ses traits avait quelque chose de fort commun, et sa physionomie un caractère passablement indécis. Un Lavater eût cependant aperçu dans les replis de son frqnt, dans le mouvement inquiet de ses sourcils, dans la partie inférieure d'un nez tout à la fois gros et pointu, plusieurs traces d'une expression assez fortement prononcée. Il avait les yeux petits, mais le regard vif; la bouche grande, mais son sourire avait d j

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Ja finesse, de Tamertume et je ne sais quoi d'impérieux. Ce qu'il était \e plus aisé de démêler dans l'ensemble de sa figure, c'était Thabilude d'une attention pénétrante, rorîginalité naïve d'une humeur moins triste quirascible et chagrine. Sa nature était petite et fluette; le son de sa voix si clair, si perçant, qu'on le soupçonnait beaucoup d'avoir été dispensé par la nature de faire à la philosophie le sacrifice cruel qu'Origéne crut lui devoir. Tout Paris sut dans le temps la réponse d'un homme du monde à qui sa maîtresse s'efforçait de donner de la jalousie en faisant l'éloge le plus pompeux de toutes les qualités de notre philosophe; ne trouvant plus d'exagération assez forte, elle finit par lui dire : a Oui, c'est un Dieu. — Àhl s'il était « Dieu, madame, il commencerait par se faire homme,.. » Son extérieur était de la plus extrême simplicité; il était presque toujours habillé, comme Jean-Jacques, de la tête aux pieds, d'une seule couleur; mais les jours de cérémonie et de représentations académiques, il affectait de s'habiller, comme tout le monde, avec une perruque a bourse et un nœud de ruban à la Soubise. Ce n'est que dans les lieux ou il pouvait se croire moins connu qu'il n'était pas fâché sans doute de se distinguer par un costume particulier, devenu pour ainsi dire le manteau [hilosophique, manteau qui n'est pas toujours à l'abri du ridicule, mais qui ne laisse pas d'avoir son prix, et dont l'usage est même assez commode. »

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