‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 11 sur 24 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

PRÉLIMINÂIBE

L'ouvrage que nous commençons ( et que nous désirons de finir) a deux objets : comme encyclopédie, il doit exposer, autant qu'il est possible, Tordre et Tenchaînement des connaissances humaines; comme dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, il doit contenir, sur chaque science et sur chaque art, soit libéral, soit mécanique, des principes généraux qui en sont la base, et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la substance. Ces deux points de vue, d^ encyclopédie et de dictionnaire raisonné, formeront donc le plaa et la division du discours préliminaire. Nous allons les envisager, les suivre l'un après l'autre, et rendre compte des moyens par lesquels on a tâché de satisfaire à ce double objet.

Pour peu qu'on ait réfléchi sur la liaison que les découvertes ont entre elles, il est facile de s'apercevoir que les sciences et les arts se prêtent mutuellement des secours, et

qu'il y a par conséquent une chaîne qui les unit. Mais il est souvent difficile de réduire à un petit nombre de règles ou de notions générales chaque science ou chaque art en particulier; il ne l'est pas moins de renfermer, dans un système qui soit un, les branches infiniment variées de la science humaine.

Le premier pas que nous ayons à faire dans cette recherche est d'examiner, qu'on nous permette ce terme, la généalogie et la filiation de nos connaissances, les causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent; en un mot, de remonter jusqu'à l'origine et à la génération de nos idées. Indépendamment des secours que nous tirerons de cet examen pour Ténumération encyclopédique des sciences et des arts, il ne saurait être déplacé à la tête d'un dictionnaire raisonné des connaissances humaines.

On peut diviser toutes nos connaissances en directes et en réfléchies. Les directes sont celles que nous recevoi^s immédiatement sans aucune opération de notre volonté, qui, trouvant ouvertes, si on peut parler ainsi, toutes les portes de notre âme, y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissances réfléchies sont celles que l'esprit acquiert en opérant sur les directes, en les unissant et en les combinant.

Toutes nos connaissances directes Se réduisent à celles que nous recevons par les sens; d'où il s'ensuit que c'est à nos sensations que nous devons toutes nos idées. Ce principe des premiers philosophes a été longtemps regardé comme un axiome par les scolastiques; pour qu'ils lui fissent cet honneur, il suffisait qu'il fût ancien, et ils auraient défendu avec la môme chaleur les formes substantielles ou les qualités occultes. Aussi cette vérité fut-elle traitée, à la renaissance de la philosophie, comme les opinions absurdes dont on aurait dû la distinguer; on la pro-

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scrivit avec ces opinions parce qu^ rien a' est si dangereux pour le vrai et ne Texpose tant à être méconnu, que l'alliage ou le voisinage de Terreur. Le système des idées innées, séduisant à plusieurs égards, et plus frappant peutêtre parce qu'il était moins connu, a succédé à l'axiome des scolastiques; et, après avoir longtemps régné, il conserve encore quelques partisans : tant la vérité a de peine à reprendre sa place quand les préjugés ou le sophisme l'en ont chassée. Enfin, depuis assez peu de temps, on convient presque généralement que les anciens avaient raison, et ce n'est pas la seule question sur laquelle nous commençons à nous rapprocher d'eux.

Rien n'est plus incontestable que l'existence de nos sen- * sations; ainsi, pour prouver qu'elles sont le principe de toutes nos connaissances, il suffit de démontrer qu'elles peuvent l'être. Car, en bonne philosophie, toute déduction qui a pour base des faits ou des vérités reconnues, est préférable à ce qui n'est appuyé que sur des hypothèses, mêmîTÎngénieuses, Pourquoi supposer que nous ayons d'avance des notions purement intellectuelles, si nous n'avons besoin, pour les former, que de réfléchir sur nos sensations? Le détail où nous allons entrer fera voir que ces notions n'ont point, en effet, d'autre origine.

La première ^hose que nos sensations nous apprennent, et qui môme n'en est pas distinguée, c'est notre existence; d'où il s'ensuit que. nos premières idées réfléchies doivent tomber sur nous, c'est-à-dire sur ce principe pensant qui constitue notre ïiature, et qui n'est point différent de nousmêmes. La seconde connaissance que nous devons à nos sensations est l'existemîe des objets extérieurs, parmi lesquels notre propre corps doit être compris, puisqu'il nous est, pour ainsi dire, extérieur, même avant que nous ayons démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces ob-

jets innombrables produisent sur nous un effet si puissant, si continu, et qui nous unit tellement à eux, qu'après un premier instant où nos idées réfléchies nous rappellent en nous-mêmes, nous sommes forcés d'en sortir par les sensations qui nous assiègent de toutes parts, et qui nous arrachent à la solitude où nous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations, l'accord que nous remarquons dans leur témoignage, les nuances que nous y observons, les affections involontaires qu'elles nous font éprouver, comparées avec la détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies, et qui n'opère que sur nos sensations môme ; tout cela forme en nous un penchant insurmontable à assurer l'existence des objets auxquels nous rapportons ces sensations, et qui nous paraissent en être la cause; penchant que bien des philosophes ont regardé comme l'ouvrage d'un être supérieur et comme l'argument le plus convaincant de l'existence de ces objets. En effet, n'y ayant aucun rapport entre chaque sensation et l'objet qui l'occasionne, ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas qu'on puisse trouver, par le raisonnement, de passage possible de l'un à l'autre : il n'y a qu'une espèce d'instinct, plus sûr que la raison même, qui puisse nous forcer à mfUmh un si grand intervalle ; et cet instinct est si vif en nous, que, quand on supposerait pour un moment qu'il subsistât pendant que les objets extérieurs seraient anéantis, ce^ mêmes objets, reproduits tout à coup, ne pourraient augmenter sa force. Jugeons donc, sans balancer, que nos sensations ont, en effet, hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque le fait qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause ne saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons. Et n'imitons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe des actions humaines, cherchent

encore s'il y a des hommes. Loin de vouloir répandre des nuages sur une vérité reconnue des sceptiques, même lorsqu'ils ne disputent pas, laissons aux métaphysiciens éclairés le soin d'en développer le principe : c'est à eux à déterminer, s'il est possible, quelle gradation observe notre âme dans ce premier pas qu'elle.fait hors d'elle-même, poussée, pour ainsi dire, et retenue tout à la fois par une foule de perceptions qui, d'un côté, l'entraînent vers les objets extérieurs, et qui, de l'autre, n'appartenant proprement qu'à elle, semblent lui circonscrire un espace étroit dont elles ne lui permettent pas de sortir.

De tous les objets qui nous affectent par leur présence, notre propre corps est celui dont l'existence nous frappe le plus, parce qu'elle nous appartient plus intimement ; mais, à peine sentons-nous l'existence de notre corps, que nous nous apercevons de l'attention qu'il exige de nous, pour écarter les dangers qui l'environnent. Sujet à mille besoins, et sertsible au dernier point à l'action des corps extérieurs, il serait bientôt détruit si le soin de sa conservation ne nous occupait. Ce n'est pas que tous les corps extérieurs nous fassent éprouver des sensations désagréables, quelques-uns semblent nous dédommager par le plaisir que leur action nous procure ; mais, tel est le malheur de la condition humaine, que la douleur est en nous le sentiment le plus vif : le plaisir nous touche moins qu'elle, et ne suffit presque jamais pour nous en consoler. En vain quelques philosophes soutenaient, en retenant leurs cris au milieu des souffrances, que la douleur n'était point un mal ; en vain quelques autres plaçaient le bonheur suprême dans la volupté, à laquelle ils ne laissaient pas de se refuser par la crainte de ses suites : tous auraient mieux connu notre nature s'ils s'étaient contentés de borner à l'exemption de la douleur le souverain bien de la vie pré-

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sente, et de convenir que, sans pouvoir atteindre à ce souverain bien, il nous était seulement permis d'en approcher plus ou moins, à proportion de nos soins et de notre vigilance. Des réflexions si naturelles frapperont infailliblement tout homme abandonné à lui-même et libre des préjugés, soit d'éducation, soit d'étude : elles seront la suite de la première impression qu'il recevra des objets, et on peut les mettre au nombre de ces premiers mouvements de l'âme, précieux pour les vrais sages et dignes d'être observés par eux, mais négligés ou rejetés par la philosophie ordinaire, dont ils démentent presque toujours les principes.

La nécessité de garantir notre propre corps de la douleur et de la destruction nous fait examiner, parmi les objets extérieurs, ceux qui peuvent nous être utiles ou nuisibles, pour rechercher les uns et fuir les autres. Mais, à peine commençons-nous à parcourir ces objets, que nous découvrons parmi eux un grand nombre d'êtres qui nous paraissent entièrement semblables à nous, c'est-à-dire dont la forme est toute pareille à la nôtre, et qui, autant que nous en pouvons juger au premier coup d'œil, semblent avoir les mêmes perceptions que' nous : tout nous porte donc à penser qu'ils ont aussi les mêmes besoins que nous éprouvons, et, par conséquent, le même intérêt à les satisfaire; d'où il résulte que nous devons trouver beaucoup d'avantage à nous unir avec eux pour démêler dans la nature ce qui peut nous conserver ou nous nuire. La communication des idées est le principe et le soutien de cette union, et demande nécessairement l'invention des signes : telle est l'origine de la formation des sociétés avec laquelle les langues ont dû naître.

Ce commerce, que tant de motifs puissants nous engagent à former avec les autres hommes, augmente bientôt l'étendue de nos idées, et nous en fait naître de très-nou-

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velles pour nous, et de très-éloignées, selon toute apparence, de celles que nous aurions eues par nous-mêmes sans un tel secours. C'est aux philosophes à juger si cette communication réciproque, jointe à la ressemblance que nous apercevons entre nos sensations et celles de nos semblables, ne contribue pas beaucoup à former ce jjgnc hant invincible qu e nous avons à supposer l'existence de tous les objets qui no us fra ppent. Pour me renfermer dans mon sujet, je remarquerai seulement que l'agrément et l'avantage que nous trouvons dans un pareil commerce, soit à faire part de nos idées aux autres hommes, soit à joindre les leurs aux nôtres, doit nous porter à resserrer de plus en plus les liens de la société commencée, et à la rendre la plus utile pour nous qu'il est possible. Mais chaque membre de la société cherchant ainsi à augmenter pour lui-même l'utilité qu'il en retire, et ayant à combattre dans chacun des autres membres un empressement égal, tous ne peuvent avoir la même part aux avantages, quoique tous y aient le même droit. Un droit si légitime est donc bientôt enfreint par ce droit barbare d'inégalité, appelé loi du plus fort, dont l'usage semble nous confondre avec les animaux, et dont il est pourtant si difficile de ne pas abuser. Ainsi, la force, donnée par la nature à certains hommes, et qu'ils ne de- là vraient sans doute employer qu'au soutien et à la protec* ' tion des faibles, est, au contraire, l'origine de l'oppression de ces derniers. Mais, plus l'oppression est violente, plus ils la souffrent impatiemment, parce qu'ils sentent que rien n'a dû les y assujettir. De là la notion de l'injuste, et, par conséquent, du bien et du mal moral, dont tant de philosophes ont cherché le principe, et que le cri de la nature, qui retentit dans tout homme, fait entendre chez les peuples même les plus sauvages. De là aussi cette loi naturelle que nous trouvons au dedans de nous, source des premiè»

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res lois que les hommes ont dû former; sans le secours même de ces lois, elle est quelquefois assez forte, sinon pour anéantir l'oppression, au moins pour la contenir dans certaines bornes. C'est ainsi que le mal que nous éprouvons par les vices de nos semblables produit en nous la connaissance réfléchie des vertus opposées à ces vices, connaissance précieuse dont une union et une égalité parfaite nous auraient peut-être privés.

Par l'idée acquise du juste et de l'injuste, et conséquemment de la nature morale des actions, nous sommes naturellement amenés à examiner quel est en nous le principe qui agit, ou, ce qui est la même chose, la substance qui veut et qui conçoit. Il ne faut pas approfondir beaucoup la nature de notre corps et l'idée que nous en avons pour reconnaître qu'il ne saurait être cette substance, puisque les propriétés que nous observons dans la matière n'ont rien de commun avec la faculté de vouloir et de penser; d'où il résulte que cet être appelé nous est formé de deux principes de différente nature tellement unis, qu'il règne entre les mouvements de l'un et les affections de l'autre une correspondance que nous ne saurions ni suspendre ni altérer, et qui les tient dans un assujettissement réciproque. Cet esclavage si indépendant de nous, joint aux réflexions que nous sommes forcés de faire sur la nature des deux principes et sur leur imperfection, nous élève à la contemplation d'une intelligence toute-puissante à qui nous devons ce que nous sommes, et qui exige par conséquent notre culte : son existence, pour être reconnue, n'aurait besoin que de notre sentiment intérieur, quand même le témoignage universel des autres hommes, et celui de la nature entière, ne s'y joindraient pas.

Il est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu, le principe et la nécessité des

lois, la spiritualité de l'âme, Texistence de Dieu et nos devoirs envers lui ; en un mot, les vérités dont nous avons le besoin le plus prompt et le plus indispensable sont le fruit des premières idées réfléchies que nos sensations occasionnent.

Quelque intéressantes que soient ces premières vérités pour la plus noble portion de nous-mêmes, le corps auquel elle est unie nous ramène bientôt à lui par la nécessité de pourvoir à des besoins qui se multiplient sans cesse. Sa conservation doit avoir pour objet, ou de prévenir l'es maux qui le menacent, ou ae remédier à ceux dont il est atteint. C'est à quoi nous cherchons à satisfaire par deux moyens; savoir, par nos découvertes particulières, et par les recherches des autres hommes; recherches dont notre commerce avec eux nous met à portée de profiter. De là ont dû naître d'abord Tagriculture, la médecine, enfin tous les arts les plus absolument nécessaires. Ils ont été en même temps et nos connaissances primitives, et la source de toutes les autres, même de celles qui en paraissent trèséloignées par leur nature : c'est ce qu'il faut développer plus en détail.

Les premiers hommes, en s'aidant mutuellement de leurs lumières, c'est-à-dire de leurs efforts séparés ou réunis, sont parvenus, peut-être en assez peu de temps, à découvrir une partie des usages auxquels ils pouvaient employer les corps. Avides de connaissances utiles, ils ont dû écarter d'abord toute spéculation oisive, considérer rapidement les uns après les autres les différents êtres que la nature leur présentait, et les combiner, pour ainsi dire, matériellement, par leurs propriétés les plus frappantes et les plus palpables. A cette première combinaison, il a dû en succéder une autre plus recherchée, mais toujours relative à leurs besoins, et qui a principalement consisté dans une

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étude plus approfondie de quelques propriétés moins sensibles dans raltéralion et la décomposition des corps, et dans Tusage qu'on en pouvait tirer.

Cependant, quelque chemin que les hommes dont nous parlons et leurs successeurs aient été capables de faire, excités par un objet aussi intéressant que celui de leur propre conservation, Texpérience et l'observation de ce vaste univers leur ont fait rencontrer bientôt des obstacles que leurs plus grands efforts n'ont pu franchir. L'esprit, accoutumé à la méditation, et avide d'en tirer quelque fruit, a dû trouver alors une espèce de ressource dans la découverte des propriétés des corps uniquement curieuse, découverte qui ne connaît point do bornes. En effet, si un grand nombre de connaissances agréables suffisait pour consoler de la privation d'une vérité utile, on pourrait dire que l'étude de la nature, quand elle nous refuse le nécessaire, fournit du moins avec profusion à nos plaisirs : c'est une espèce de superflu qui supplée, quoique très-imparfaitement, à ce qui nous manque. De plus, dans Tordre de nos besoins .et des objets de nos passions, le plaisir tient une des premières places, et la curiosité est un besoin pour qui sait penser, surtout lorsque ce désir inquiet est animé par une sorte de dépit de ne pouvoir entièrement se satisfaire. Nous devons donc un grand nombre de connaissances simplement agréables à l'impuissance malheureuse où nous sommes d'acquérir celles qui nous seraient d'une plus grande nécessité. Un autre motif sert à nous soutenir dans un pareil travail ; si l'utilité n'en est pas l'objet, elle peut en être au moins le prétexte. Il nous suffit d'avoir trouvé quelquefois un avantage réel dans certaines connaissances, où d'abord nous ne l'avions pas soupçonné, pour nous autoriser à regarder toutes les recherches de pure curiosité comme pouvant un jour nous être utiles. Voilà l'origine et

la cause des progrès de cette vaste science, appelée en général physique ou étude de la nature, qui comprend tant de parties différentes : l'agriculture et la médecine, qui Font principalement fait naître, n'en sont plus aujourd'hui que des branches. Aussi , quoique les plus essentielles et les premières de toutes, elles ont été plus ou moins en honneur à proportion qu'elles ont été plus ou moins étouffées et obscurcies par les autres.

Dans cette étude que nous faisons de la nature, en partie par nécessité, en partie par amusement, nous remarquons que les corps ont un grand nombre de propriétés, mais tellement unies pour la plupart dans un même sujet, qu'afm de les étudier chacune plus à fond, nous sommes obligés de les considérer séparément. Par cette opération de notre esprit, nous découvrons bientôt des propriétés qui paraissent appartenir à tous les corps, comme la faculté de se mouvoir ou de rester en repos, et celle de se communiquer du mouvement, source des principaux changements que nous observons dans la nature. L'examen de ces propriétés, et surtout de la dernière, aidé par nos propres sens, nous fait bientôt découvrir une autre propriété dont elles dépendent; c'est l'impénétrabilité ou cette espèce de force par laquelle chaque corps en exclut tout autre du lieu qu'il occupe, de manière que deux corps, rapprochés le plus qu'il est possible, ne peuvent jamais occuper un espace moindre que xîelui qu'ils remplissaient étant désunis. L'im^ pénétrabilité est la propriété principale par laquelle nous distinguons les corps des parties de l'espace indéfini où nous imaginons qu'ils sont placés; du moins c'est ainsi que nos sens nous font juger, et, s'ils nous trompent sur ce point, c'est une erreur si métaphysique, que notre existence et notre conservation n'en ont rien à craindre, et que nous y revenons continuellement comme malgré nous par

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notre manière ordinaire de concevoir.) Tout nous porte à regarder l'espace comme le lieu des corps, sinon réel, au moins supposé; c'est en effet par le secours des parties de cet espace considérées comme pénétrables et immobiles, que nous parvenons à nous former l'idée la plus nette que nous puissions avoir du mouvement. Nous sommes donc comme naturellement contraints à distinguer, au moins par l'esprit, deux sortes d'étendue, dont l'une est impénétrable, et l'autre constitue le lieu des corps. Ainsi, quoique l'impénétrabilité entre nécessairement dans l'idée que nous nous formons des portions de la matière, cependant, comme c'est une propriété relative , c'est-à-dire dont nous n'avons l'idée qu'en examinant deux corps ensemble, nous nous accoutumons bientôt à la regarder comme distinguée de l'étendue, et à considérer celle-ci séparément de l'autre.

Par cette nouvelle considération nous ne voyons plus les corps que comme des parties figurées et étendues de l'espace; point de vue le plus général et le plus abstrait sous lequel nous puissions les envisager. Car l'étendue où nous ne distinguerions point de parties figurées ne serait qu'un tableau lointain et obscur, où tout nous échapperait, parce qu'il nous serait impossible d'y rien discerner. La couleur et la figure, propriétés toujours attachées aux corps, quoique variables pour chacun d'eux, nous servent en Quelque s«rte à les détacher du fond de l'espace; l'une de ces deux propriétés est même suffisante à cet égard : aussi, pour considérer les corps sous la forme la plus intel- ^ lectuelle, nous préférons la figure à la couleur, soit parce que la figure nous est plu5 familière étant à la fois connue par la vue et par le toucher, soit parce qu'il est plus facile de considérer dans un corps la figure sans la couleur, que la couleur sans la figure ; soit enfin parce que la figure

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sert à fixer plus aisément, et d'une manière moins vague, les parties de l'espace.

Nous voilà donc conduits à déterminer les propriétés de l'étendue, simplement en tant que figurée. C'est l'objet de la géométriey qui, pour y parvenir plus facilement, considère d'abord l'étendue limitée par une seule dimension, ensuite par deux, et enfin sous les trois dimensions qui constituent l'essence du corps intelligible, c'est-à-dire d'une portion de l'espace terminée en tout sens par des bornes intellectuelles.

Ainsi, par des opérations et des abstractions successives de notre esprit, nous dépouillons la matière de presque toutes ses propriétés sensibles pour n'envisager en quelque manière que son fantôme ; et on doit sentir d'abord que les découvertes auxquelles cette recherche nous conduit ne pourront manquer d'être fort utiles toutes les fois qu'il ne sera point nécessaire d'avoir égard à l'impénétrabilité des corps; par exemple, lorsqu'il sera question d'étudier leur mouvement, en les considérant comme des parties de l'espace, figurées, mobiles, et distantes les unes des autres.

L'examen que nous faisons de l'étendue figurée nous présentant un grand nombre de combinaisons à faire, il est nécessaire d'inventer quelque moyen qui nous rende ces combinaisons plus faciles; et, comme elles consistent principalement dans le calcul et le rapport des différentes parties dont nous imaginons que les corps géométriques solit formés, cette recherche nous conduit bientôt à l'arithmétique ou science des nombres. Elle n'est autre chose que l'art de trouver d'une manière abrégée l'expression d'un rapport unique qui résulte de la comparaison de plu- . sieurs autres. Les différentes manières de comparer ces rapports donnent les différentes règles de Yarilkmétiquc.

De plus, il est bien difficile qu'en réfléchissant sur ces

règles, nous n'apercevions pas certains principes ou propriétés générales des rapports, par le moyen desquelles nous pouvons, en exprimant ces rapports d'une manière universelle, découvrir les différentes combinaisons qu'on en peut faire. Les résultats de ces combinaisons, réduits sous une forme générale, ne seront, en effet, que des calculs arithmétiques indiqués et représentés par l'expression la plus simple et la plus courte que puisse souffrir leur état de généralité. La science ou l'art de désigner ainsi les rapports est ce qu'on nomme algèbre: Ainsi, quoiqu'il n'y ait proprement de calcul possible que par les nombres, ni de grandeur mesurable que l'étendue (car sans l'espace nous ne pourrions mesurer exactement le temps), nous parvenons, en généralisant toujours nos idées, à cette partie principale des mathématiques, et de toutes les sciences . naturelles, qu'on appelle science des grandeurs en général; elle est le fondement de toutes les découvertes qu'on peut faire sur la quantité, c'est-à-dire sur tout ce qui est susceptible d'augmentation ou de diminution.

Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions aller plus loin sans sortir tout à fait de l'univers matériel. Mais telle est la marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé ses perceptions jusqu'au point de ne pouvoir plus les décomposer davantage, il revient ensuite sur ses pas, recompose* de nouveau ces perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation les êtres réels qui sont l'objet immédiat et direct de nos sensations. Ces êtres, immédiatement relatifs à nos besoins, sont aussi ceux qu'il nous importe le plus d'étudier; les abstractions mathématiques nous en facilitent la connaissance ; mais elles ne soiit utiles qu'autant qu'on ne s'y borne pas.

! C'est pourquoi, ayant en quelque sorte épuisé pariés spéculations géométriques les propriétés de l'étendue figurée, nous commençons par lui rendre l'impénétrabilité, qui constitue le corps physique, et qui était la dernière qualité sensible dont nous l'avions dépouillé. Cette nouvelle considération entraîne celle de l'action des corps les uns sur les autres, car les corps n'agissent qu'en tant qu'ils sont impénétrables; et c'est dé là que se déduisent les lois de l'équilibre et du mouvement, objet de la mécanique. Nous étendons même nos recherches jusqu'au mouvement des corps animés par d^ forces ou causes motrices inconnues, pourvu que la loi suivant laquelle ces causes agissent soit connue ou supposée l'être.

Rentrés enfin tout à fait dans le monde corporel, nous apercevons bientôt l'usage que nous pouvons faire de la géométrie et de la mécanique, pour acquérir sur les propriétés des corps les connaissances les plus variées et les plus profondes. C'est à peu près de cette manière que sont nées toutes les sciences appelées phifsico-malhématiques. On peut mettre à leur tête Vastronomiey dont l'étude, après celle de nous-mêmes, est la plus digne de notre application par le spectacle magnifique qu'elle nous présente. Joiguaiu l'observation au calcul, et les éclairant l'un par l'autre, cette science détermine avec une exactitude digne d'admiration les distances et les mouvements les plus compliqués des corps célestes; elle assigne jusqu'aux forces mêmes par lesquelles ces mouvements sont produits ou altérés. Aussi peut-on la regarder à juste titre comme l'application la plus sublime et la plus sûre de la géométrie et de la mécanique réunies; et ses progrès comme le monumetit le plus incontestable du succès auquel Vesprit humain peut s'élever par ses efforts,

L*usage des connaissances mathématiques n'est {pas

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moins grand dans l'examen des corps terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons dans ces corps ont entre elles des rapports plus ou moins sensibles pour nous : la connaissance ou la découverte de ces rapports est presque toujours le seul objet auquel il nous soit permis d'atteindre, et le seul par conséquent que nous devions nous proposer. Ce n'est donc point par des hypothèses vagues et arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la nature, c'est par l'étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que nous ferons des uns avec les autres, par Fart de réduire, autant qu'il sera possible, un grand nombre de phénomènes à un seul qui puisse en être regardé comme le principe. En effet, plus on diminue le nombre des principes d'une science, plus on leur donne d'étendue; puisque l'objet d'une science étant nécessairement déterminé, les principes appliqués à cet objet seront d'autant plus féconds qu'ils seront en plus petit nombre. Cette réduction, qui les rend d'ailleurs plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit systématique, qu'il faut bien se garder de prendre pour l'esprit de système, avec lequel il ne se rencontre pas toujours. Nous en parlerons plus au long dans la suite.

Mais, à proportion que l'objet qu'on embrasse est plus ou moins difficile et plus ou moins vaste, la réduction dont nous parlons est plus ou moins pénible : on est donc aussi plus ou moins en droit de l'exiger de ceux qui se livrent à l'étude de la nature. L'aimant, par exemple, un des corps qui a été le plus étudié, et sur lequel on a fait des découvertes si surprenantes, a la propriété d'attirer le fer, c«lle de lui communiquer sa vertu, celle de se tourner vers les pôles du monde, avec une variation qui est elle-même sujette à des règles, et qui n'est pas mgins étonnante que ne le serait une direction plus exacte ; enfin la propriété de

s'incliner en formant avec la ligne horizontale un angle plus ou moins grand, selon le lieu de la terre où il est placé. Toutes ces propriétés singulières, dépendantes de la nature de l'aimant, tiennent vraisemblablement à quelque propriété générale, qui en est Torigine, qui jusqu'ici nous est inconnue, et peut-être le restera longtemps. Au défaut d'une telle connaissKflW; et des lumières nécessaires sur la cause physique des propriétés de l'aimant, ce serait sans doute une recherche bien, digne d'un philosophe que de réduire, s'il était possible, toutes ses propriétés à une seule, en montrant la liaison qu'elles ont entre elles. Mais plus une telle découverte serait utile aux pror-. grés de la physique, plus nous avons lieu de*. craindre qu'elle ne soit refusée à nos efforts.*^ J'en dis autant d'un grand nombre d'autres phénomènes dont l'enchmement tient peut-être au système général du monde.

La seule ressource qui nous reste donc dans une recherche si pénible, quoique si nécessaire, et môme si agréable, c'est d'amasser le plus de faits qu'il nous est possible, de les disposer dans l!ordre le plus naturel, de les rappeler à un certain nombre de faits principaux dont les au- 'tres ne soient que des conséquences. Si nous osons quelquiBfois nous élever plus haut, que ce soit avec cette^sage circonspection qui sied si bien à une vue aussi faible que la nôtre.

Tel est le plan que nous devcms suivre dans celte vaste partie de la physique, appelée physique générale et expérimentale. Elle diffère des sciences physico-mathématiques, en^ ce qu'elle n'est proprement qu'un recueil raisonné d'expériences et d'obser\'ations; au lieu que celles-ci, par l'application des calculs mathématiques à l'expérience, déduisent quelquefois d'une seule et unique observation un grand nombre de conséquences qui tiennent de bien

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près par leur certitude aux vérités géométriques. Ainsi une seule expérience sur la réflexion de la lumière donne toute la catoptriffue ou science des propriété^es miroirs ; une seule sur la réfraction de la lumière produit Texplication mathématique de rarc-eiî^!4el., la théorie des couleurs, et toute la dioptriq^^^ sctelÊidMes propriétés des verres concaves et ccmveajes^^n^euleOTlSb^tion sur la pression des fluides, on tire toutes^lftis deTéqûilibre et du mouvement de ces corps; enfin, une expérience unique sur l'accélération des corps qui tombent fait découvrir les lois de leur chute sur des plans inclinés, et celles du mouvement d|s pendules.

II fautpvouer pourtant que les géomètres abusent quelquefoisJe cette application de l'algèbre à la physique. Au défauf^rexpériences propres à servir de base à leur calcul, ils se permettent des hypothèses, les plus commodes à la vérité qu'il leur est possible, mais souvent très-éloignées de ce qui est réellement dans la nature. On a voulu réduire en calcul jusqu'à l'art de guérir; et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité par nos médecins algébristes comme le serait la machine la plus simple ou la plus facile à décomposer. C'est une chose singulière de voir ces auteurs résoudre d'un trait de plume des problèmes d'hydraulique et de statique capables d'arrêter toute leur vie les plus grands géomètres. Pour nous, plus sages ou plus timides, contentons-noùs d'envisager la plupart de ces calculs et de ces suppositions vagues comme des jeux d'esprit auxquels la nature n'est pas obligée de se soumettre; et concluons que la seule et vraie manière de philosopher en physique consiste ou dans l'application de l'analyse mathématique aux expériences, ou dans l'observation seule, éclairée par l'esprit de méthode, aidée quelquefois par des conjectures lorsqu'elles peuvent fournir des vues,

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mais sévèrement dégagée de toute hypothèse arbitraire.

Arrêtons-nous un moment ici, et jetons les yeux sur l'espace que nous venons de parcourir. Nous y remarquerons deux limites où se trouvent, pour ainsi dire, concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles. L'une de ces limites, celle d'où nous sommes partis, est l'idàe de nous-mêmes, qui conduit à celle de l'Être tout-puissant et de nos principaux devoirs. L'autre est cette partie des mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, de l'étendue et de la grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par les nua^s qu'elle y a répandus sans nombre, que par quelques tral^de lumière qui semblent s'échapper de distance en dista^ pour nous attirer. On pourrait comparer l'univers à certains ouvrages d'une obscurité sublime, dont les auteurs, en s'abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu'il entend tout à peu près. Heureux donc, si nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route! autrement les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient souvent qu'à nous en écarter davantage.

Il s'en faut bien d'ailleurs que le petit nombre de connaissances certaines sur lesquelles nous pouvons compter, et qui sont, si on peut s'exprimer de la sorte, reléguées aux deux extrémités de l'espace dont nous parlons, soit suffisant pour satisfaire à tous nos besoins. La nature de rhomme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère impénétrable à l'homme môme, quand il n'est éclairé que par la raison^ seule ; et les plus grands génies, à force de réflexions sur une matière si importante, ne parviennent que trop souvent à en savoir un peu moins que le reste

des autres hommes. On peut en dire autant de notre existence présente et future, de l'essence de l'Être auquel nous la devons, et du genre de culte qu'il exige de nous.

Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui nous était caché ; mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de connaître : le reste est fermé pour nous, et apparemment le sera toujours. Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer, voilà à quoi la religion révélée se réduit : néanmoins, à la faveur des lumières qu'elle a commuhiquéés au monde, le peuple même est plus ferme et plus 3écidé sur un grand nombre de questions intéressante, que ne l'ont été toutes les sectes des philoso-r phes.

A l'égard des sciences mathématiques, qui constituent la seconde des limites dont nous avons parlé, leur nature et leur nombre ne doivent point nous en imposer. C'est à la simplicité de leur objet qu'elles sont principalement redevables de leur certitude. Il faut même avouer que comme toutes les parties des mathématiques n'ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais et évidents par eux-inêmes, n'appartient ni également ni de la même manière à toutes ces parties. Plusieurs d'entre elles, appuyées sur des principes physiques, c'est-à-dire sur. des vérités d'expérience ou sur de simples hypothèses, n'ont, pour ainsi dire, qu'une certitude d'expérience ou môme de pure supposition. Il n'y a, pour parler exactement, que celles qui traitent du calcul des grandeurs et des propriétés générales de l'étendue, c'est-à-dire ValgèbrCy la géométrie et la mécanique, qu'on puisse regarder

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comme marquées au sceau de Tévidence. Encore y a-t-il, dans la lumière que ces sciences présentent à notre esprit; une espèce -de gradation, et, pour ainsi dire, de nuance à observer. Plus l'objet qu'elles embrassent est étendu, et considéré d'une manière générale et abstraite, plus aussi leurs principes sont exempts de nuages; c'est par cette raison qtie la géométrie est plus simple que la mécanique, et l'une et l'autre moins simples que l'algèbre. Ce paradoxe n'en sera point Tin pour ceux qui ont étudié ces sciences en philosophes 5^ les notions les plus abstraites, celles que le commun des hommes regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent celles qui portent avec elles une plus grande lumière; l'obscurité s'empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés sensibles. L'impénétrabilité, ajoutée à l'idée de l'étendue, semble ne nous offrir qu'un mystère de plus; la nature du mouvement est une énigme pour les philosophes; le principe métapl^ysique des lois de la percussion ne leur est pas moins caché ; eh un mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils se forment de la matière et des propriétés qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur échapper.

On ne peut donc s'empêcher de convenir que l'esprit n'est pas satisfait au même degré par toutes les connaissances mathématiques : allons plus loin, et examinons sans prévention à quoi ces connaissances se réduisent. Envisagées d'un premier coup d'oeil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque sorte inépuisables : mais, lorsqu'après les avoir accumulées on en fait le dénombrement philosophique, on s'aperçoit qu'on est en effet beaucoup moins riche qu'on ne croyait l'être. Je ne parle point ici du peu d'application et d'usage qu'on peut faire de plusieurs de ces vérités ; ce serait peut-être un ar-

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gument assez faible contre elles : je parle de ces vérités considérées en elles-mêmes. Qu'est-ce que la plupart de ces axiomes dont la géométrie est si orgueilleuse, si ce n'est l'expression d'une môme idée simple par deux signes ou mots différents? Celui, qui dit que detix et deux font quatre a-t-il une connaissance de plus que celui qui se contenterait de dire que deux et deux font deux et deux ? Les idées de tout, de partie, de plus grand et de plus petit, ne sont-elles pas, à proprement parler, la .même idée simple et individuelle, puisqu'on ne saurait avoir l'une sans que les autres se présentent toutes en même temps ? Nous devons, comme l'ont observé quelques philosophes, bien des erreurs à l'abus des mots; c'est peut-être à ce même abus que nous devons les axiomes. Je ne prétends point cependant en condamner absolument l'usage : je veux seulement faire observer à quoi il se réduit ; c'est à nous rendre les idées simples plus familières par l'habitude, et plus propres aux différents usages auxquels nous pouvons les appliquer. J'en dis à peu près autant, quoiqu'avec les restrictions convenables, des théorèmes mathématiques. Considérés sans préjugé, ils se réduisent à un assez petit nombre de vérités primitives. Qu'on examine une suite de propositions de géométrie déduites les unes des autres, en sorte que deux propositions voisines se touchent immédiatement et sans aucun intervalle , on ^'apercevra qu'elles ne sont toutes que la première proposition qui se défigure, pour ainsi dire, successivement et peu à peu dans le passage d'une conséquence à la suivante, mais qui pourtant n'a point été réellement multipliée par cet enchaînement, et n'a fait que recevoir différentes formes. C'est à peu près comme si on voulait exprimer cette proposition par le moyen d'une langue qui se serait insensiblement dénaturée, et qu'on l'exprimât successivement de diverses ma-

DE L'ENCYCLOPEDIt:. 91

nières, qui représentassent les différents états par lesquels la langue a passé. Chacun de ces états se reconnaîtrait dans celui qui en serait immédiatement voisin ; mais dans un état plus éloigné, on ne le démêlerait plus, quoiqu'il fût toujours dépondant de ceux qui l'auraient précédé, et destiné à transmettre les mêmes idées. On peut donc regarder Tenchaînement de plusieurs vérités géométriques comme des traductions plus ou moins différentes et plus' ou moins compliquées de la même proposition, et souvent de la même hypothèse. Ces traductions sont au reste fort avantageuses par les divers usages qu'elles nous mettent à portée de faire du théorème qu'elles expriment ; usages plus ou moins estimables à proportion de leur importance et de leur étendue. Mais, en convenant du mérite réel de la traduction mathématique d'une proposition, il faut reconnaître aussi que ce mérite réside originairement dans la • proposition même. C'est ce qui doit nous faire sentir combien nous sommes redevables aux génies inventeurs qui, en découvrant quelqu'une de ces vérités fondamentales, source, et pour ainsi dire, original d'un grand nombre d'autres, ont réellement enrichi la géométrie et étendu son domaine.

Il en est de môme des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à proprement parler, qu'une connaissance simple et unique. Si d'autres en plus grand nombre sont détachées pour nou^, et forment des vérités différentes, c'est à la faiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage ; et l'on peut dire que notre abondance à cet égard est l'effet de notre indigence même. Les corps électriqueg, dans lesquels on a découvert tant de propriétés singulières, mais qui ne paraissent pas tenir l'une à l'autre, sont peut-être en un sens les corps les moins connus, parce qu'ils paraissent l'être

92 DISCOURS PRELIMffiAIRE

davantage. Cette vertu qu'ils acquièrent, étant frottés, d'attirer de petits corpuscules, et celle de produire dans les animaux une commotion violente, sont deux choses pour nous ; c'en serait une seule si nous pouvions.remonter à la première cause. L'univers, pour qui saurait l'embrasser d'un seul point de vue, ne serait, s'il est permis de le dire, qu'un fait unique et une grande vérité.

Les différentes connaissances, tant utiles qu'agréables, dont nous avons parlé jusqu'ici, et dont nos besoins ont été la première origine, ne sont pas les seules que l'on ait dû cultiver. Il en est d'autres qui leur sont relatives, et auxquelles par cette raison les hommes se sont appliqués dans le même temps qu'ils se livraient aux premières. Aussi nous aurions en même temps parlé de toutes si nous n'avions cru plus à propos et plus conforme à l'ordre philosophique de ce discours d'envisager d'abord sans interruption l'étude générale que les hommes ont faite des corps, parce que cette étude est celle par laquelle ils ont commencé, quoique d'autres s'y soient bientôt jointes. Voici à peu près dans quel ordre ces dernières ont dû se succéder.

. Ji'avanUige que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées, soit par leurs propres efforts,^ soit par le secours de leurs semblables, leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même d'acquérir des connaissances, et celle de se communiquer réciproquement leurs propres pensées ; cet art a donc été trouvé, et nommé logique. Il enseigne à ranger les idées dans l'ordre le plus naturel, à en former la chaîne la plus immédiate, à décomposer celles qui en renferment un trop grand nombre de simples, à les envisager par toutes leurs faces, enfin *à les présenter aux autres sous une forme qui les leur rende faciles a saisir. C'est en cela que consiste cette science du

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raisonnement qu'on regarde avec raison comme la clef de toutes nos connaissances- Cependant il ne faut pas croire qu'elle tienne le premier rang dans l'ordre de l'invention. L'art de raisonner est un présent que la nature fait d'ellemême aux bons esprits ; et on peut dire que les livres qui en traitent ne sont guère utiles qu'à celui qui se peut paî^ ser d'eux. On a fait un grand nombre de raisonnements' justes longtemps avant que la logique réduite en principes apprît à démêler les mauvais, ou même à les pallier quelquefois par une forme subtile et trompeuse.

Cet art si précieux de mettre dans les idées l'enchaîne- • ment convenable, et de faciliter en conséquence le passage des unes aux autres, fournit en quelque manière le moyen de rapprocher jusqu'à un certain point les hommes qui paraissent différer le plus. En effet, toutes nos connaissances se réduisent primitivement à des sensations, qui sont à peu près les mêmes dans tous les hommes : et l'art de combiner et de rapprocher 'des idéeg directes n'ajoute proprement à ces mêmes idées qu'un arrangement plus ou moins exact, et une énumération qui peut être rendue plus ou moins sensible aux autres. L'homme qui combine aisément des idées ne diffère guère de celui qui les combine avec peine que comme celui qui juge tout d'un coup d'un tableau en l'envisageant diffère de celui qui a besoin pour l'apprécier qu'on lui en fasse observer successivement toutes les parties : l'un et l'autre, en jetant un premier coup d'œil, ont eu les mêmes sensations, mais elles n'ont fait, pour ainsi dire, que glisser sur le second ; et il n'eût fallu que l'arrêter et le fixer plus longtemps sur chacune pour l'amener au même point où l'autre s'est trouvé tout d'un coup. Par ce moyen, les idées réfléchies du premier seraient devenues aussi à portée du second que des idées directes. Ainsi, il est peut-être vrai de dire

94 DISGOUUS PRËLlMINAiRE

quMl n'y a presque point de science ou d'art dont on ne pût à la rigueur, et avec une bonne logique, instruire l'esprit le plus borné; parce qu'il y en a peu dont les propositions ou les règles ne puissent être réduites à des notions simples, et disposées entre elles dans un ordre si immédiat, que la chaîne ne se trouve nulle part interrompue. La lenteur plus ou moins grande des opérations de l'esprit exige plus ou moins cette chaîne, et l'avantage des plus grands génies se réduit à en avoir moins besoin que les autres, ou plutôt à la former rapidement et presque sans s'en apercevoir.

La science de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans les idées mêmes; elle doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la manîére la plus nette qu'il est possible, et par conséquent à perfectionner les signes qui sont destinés à la rendre : c'est aussi ce que les hommes ont fait peu à peu. Les langues, nées avec les sociétés, ji'ont sans doute été d'abord qu'une collection assez bizarre de signes de toute espèce, et les corps naturels qui tombent sous nos sens ont été en conséquence les premiers objets que l'on ait désignés par des noms. Mais, autant qu'il est permis d'en juger, les langues dans cette première formation, destinées à l'usage le plus pressant, ont dû être fort imparfaites, peu abondantes, et assujetties à bien peu de principes certains ; et les arts ou les sciences absolument nécessaires pouvaient avoir fait beaucoup de progrès lorsque les règles de la diction et du style étaient encore à naître. La communication des idées ne souffrait pourtant guère de ce défaut de règles, et même de la disette des mots; ou plutôt elle n'en souffrait qu'autant qu'il était nécessaire pour obliger chacun des hommes à augmenter ses propres connaissances par un travail opiniâtre, sans trop se reposer sur les autres. Une communi-

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cation trop facile peut tenir quelquefois l'âme engourdie et nuire aux efforts dont elle serait capable. Qu'on jette les yeux sur les prodiges des aveugles-nés et des sourds et muets de naissance ; on verra ce que peuvent produire les ressorts de Tesprit, pour peu qu'ils soient vifs et mis en action par des difficultés à vaincre.

Cependant la facilité de rendre et de recevoir des idées par un commerce mutuel ayant aussi de son côté des avan- • tages incontestables, il n'est pas surprenant que les hommes aient cherché de plus en plus à augmenter cette facilité. Pour cela ils ont commencé par réduire les signes aux mots, parce qu'ils sont, pour ainsi dire, les symboles que Ton a le plus aisément sous la main. De plus, Tordre de la génération des mots a suivi l'ordre des opérations de l'esprit : après les individus, on a nommé les qualités sensibles, qui, sans exister par . elles-mêmes, existent dans ces individus, et sont communes à plusieurs; peu à peu l'on est enfin venu à ces termes abstraits, dont les uns servent à lier ensemble les idées, d'autres à désigner les propriétés générales des corps, d'autres à exprimer des notions purement spirituelles. Tous ces termes, que les enfants sont si longtemps à apprendre, ont coûté sans doute encore plus de temps à trouver. Enfin, réduisant l'usage des mots en préceptes, on a formé la grammaire, que l'on peut regarder comme une des branches de la logique. Éclairée par une métaphysique fine et déliée, elle démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différents, donne des règles pour faire de ces signes l'usage le plus avantageux, découvre souvent, par cet esprit philosophique qui remonte à la source de tout, les raisons du choix bizarre en apparence qui fait préférer un signe à un autre, et ne laisse enfin à ce caprice national qu'on appelle usage que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.

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.Les hommes, en se communiquant leurs idées, cherchent aussi à se communiquer leurs passions. C'est par Téloquence qu'àlsy parviennent. Faite pour parler au sentiment, comme la logique et la grammaire parlent à Tesprit, elle impose silence à la raison même; et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d'un seul sur toute une nation sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ait cru suppléer par des règles à un talent si rare. C'est à peu près comme si on eût voulu réduire le génie en préceptes. Celui qui a prétendu le premier qu'on devait les orateurs à l'art, ou n'était pas du nombre, ou était bien ingrat envers la nature. Elle seule peut créer un homme éloquent; les hommes sont le premier livre qull doive étudier pour y réussir, les grands modèles sont le second; et tout ce que ces écrivains illustres nous ont laissé de philosophique et de réfléchi sur le talent de l'orateur ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop éclairés pour prétendre ouvrir la carrière, ils ne voulaient sans doute qu'en marquer les écueils. A l'égard de ces puérilités pédantesques qu'on a honorées du nom de rhétoriqite, ou plutôt qui n'ont servi qu'à rendre ce nom ridicule, et qui sont à l'art oratoire ce que la scolastique est à la vraie philosophie, elles ne sont propres qu'à donner de l'éloquence l'idée la plus fausse et la plus barbare. Cependant, quoiqu'on commence assez universellement à en recx)nnaître l'abus, la possession où elles sont depuis longtemps de former une branche distinguée de la connaissance humaine ne permet pas encore de les en bannir : pour l'honneur de notre discernement, le'^emps en viendra peut-être un jour.

Ce n'est pas assez pour nous de vivre avec nos contem porains et de les dominer. Animés par la curiosité et par

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l'amour-propre, et cherchant par une avidité naturelle à embrasser à la fois le passé, Je présent et l'avenir, nous désirons en même temps de vivre avec ceux qui nous suivront, et d'avoir vécu avec ceux qui nt)us ont précédés. De là Torigine et Tétude de Thistoire, qui, nous unissant aux sièclçs passés par le spectacle de leurs vices et de leurs vertus, de leurs connaissances et de leurs erreurs, transmet les nôtres aux siècles futurs. C'est là qu'on apprend à n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font, et non par l'appareil imposant qui les environne : les souverains, ces hommes assez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d'avance à ce tribunal intègre et terrible ; le témoignage que rend l'histoire à ceux de leurs prédécesseurs qui leur ressemblent est l'image de ce que la postérité dira d'eux.

La chronologie et la géographie sont les deux rejetons et les deux soutiens de la science dont nous parlons : l'une place, les hommes dans le temps ; l'autre les distribue sur notre globe. Toutes deux tirent un grand secours de l'histoire de la terre et de celle des cieux, c'est-à-dire des faits historiques et des observations célestes ; et, s'il était permis d'emprunter ici le langage des poètes, on pourrait dire que la science des temps et celle des lieux sont filles de l'astronomie et de l'histoire.

Un des principaux fruits de l'étude des empires et de leurs révolutions est d'examiner comment les hommes, séparés, pour ainsi dire, ej^ plusieurs grandes familles, ont formé diverses sociétés ; comment ces différentes sociétés ont donné naissance aux différentes espèces de gouvernements ; comment elles ont cherché à se distinguer les unes des autres, tant par les lois qu'elles se sont données, que par les signes particuliers que chacune a imaginés pour que ses membres comraimiquassent plus facilement

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entre eux. Telle est la source de cette diversité de langues et de lois, qui est devenue, pour notre malheur, un objet considérable d'étude. Telle est encore l'origine de la poli- • tique, espèce de morale d'un genre particulier et supérieur, à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s'accommoder qu'avec beaucoup de finesse, et qui, pénétrant dans les ressorts principaux du gouvernement des États, démêle ce qui peut les conserver, les affaiblir ou les détruire : étude peut-être la plus difficile de toutes, par les connaissances qu'elle exige qu'on ait sur les peuples et sur les hommes, et par l'étendue et la variété des talents qu'elle suppose, surtout quand le politique ne veut point oublier que la loi naturelle, antérieure à toutes les conventions particulières, est aussi la première loi des peuples, et que, pour être homme d'État, on ne doit point cesser d'être homme.

Voilà les branches principales de cette partie de la connaissance humaine qui consiste ou dans les idées dffectes que nous avons reçues par les sens, ou dans la combinaison et la comparaison de ces idées, combinaison qu'en général on appelle philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinité d'autres dont l'énumération serait immense et appartient plus à V Encyclopédie même qu'à sa préface.

La première opération de la réflexion consistant à rapprocher et à unir les notions directes, nous avons dû commencer dans ce discours par envisager la réflexion de ce çôté-là, et parcourir les diff^entes sciences qui en résultent. Mais les notions formées par la combinaison des idées primitives ne sont pas les seules dont notre esprit soit capable; il est une autre espèce de connaissances réfléchies dont nous devons maintenant parler : elles consistent dans ^ les idées que nous nous formons à nous-mêmes, en imaginant et en composant des êtres semblables à ceux qui sont

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l'objet de nos idées directes : c'est ce qu'on appelle Vimita" tion de la naftir^si connue et si recommandée par les anciens. Comme lesTclées directes qui nous frappent le plus vivement sont celles dont nous conservons le plus aisément le souvenir, ce sont aussi celles que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs objets. Si les objets agréables nous frappent plus étant réels que simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrément en ce* dernier cas est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de l'imitation. A l'égard des objets qui n'exciteraient, étant réels, que des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable que les objets mêmes, parce qu'elle nous place à cette juste distance où nous éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le désordre. C'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des sentiments vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils soient, que consiste en général l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant d'auteurs ont écrit sans en donner d'idée nette, soit parce que la belle nature ne se démêle que par un sentiment exquis, soit aussi parce que, dans cette matière, les limites qui distinguent l'arbitraire du vrai ne sont pas encore bien fixées et laissent quelque espace libre à l'opinion.

A la tête des connaissances qui consistent dans Timitation doivent être placées la j*einturo et la sculpture, parce que ce sont celles de toutes où l'imitation approche le plus des objets qu'elle représente, et parle le plus directement aux sens. On peut y joindre cet art, né de la nécessité et p(3rfectionné par le luxe, l'architecture, qui. s'élant élevée par degrés des chaumières au\ palais, n'est, aux yeux du philosophe, si on peut parler ainsi, que le masque embelli d'un de nos plus grands bes(*ins. L'imitation de la belle nature y est moins frappante et plus resserrée que dans les

deux autres arts dont nous venons de parler ; ceux-ci expriment indifféremment et sans restriction toutes les parties de la belle nature, et la représentent telle qu'elle est, uniforme ou variée; l'architecture, au contraire, se borne à imiter, par l'assemblage et l'union des différents corps qu'elle emploie, l'arrangement symétrique que la nature, observe plus ou nioins sensiblement dans chaque individu, et qui contraste si bien avec la belle variété de tout ensemble.

La poésie, qui vient après la peinture et la sculpture, et qui n'emploie, pour l'imitation, que les mots disposés suivant une harmonie agréable à l'oreille, parle plutôt à l'imagination qu'aux sens; elle lui représente d'une manière vive et touchante les objets qui composent cet univers, et semble plutôt les créer que les peindre par la chaleur, le mouvement et la vie qu'elle sait leur donner. Enfin la musique, qui parle à la fois à l'imagination et aux sens, tient le dernier rang dans l'ordre de l'imitation : non que son imi^ lation soit moins parfaite dans les objets qu'elle se propose de représenter, mais parce qu'elle semble bornée jusqu'ici à un plus petit nombre d'images, ce qu'on doit moins attribuer à sa nature qu'à trop peu d'invention etde ressource dans la plupart de ceux qui la cultivent. 11 ne sera pas inutile dq faire sur cela quelques réflexions. La musique, qui, dans son origine, était peut-être destinée à ne représenter que du bruit, est devenue peu à peu une espèce de discours et même de langue par laquelle on exprime les différents sentiments de l'àme, ou plutôt ses différentes passions. Mais pourquoi réduire cette expression aux passions seules, et ne pas l'étendre, autant qu'il est possible, jusqu'aux sensations mêmes? Quoique les perceptions que nous recevons par divers organes diffèrent entre elles autant que leurs objets, on peut néanmoins les comparer sous un autre

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point de vue qui leur est commun, c'est-à-dire par la situation de plaisir ou de trouble où elles mettent notre âme. Un objet effrayant, un bruit terrible, produisent chacun en nous une émotion par laquelle nous pouvons, jusqu'à un certain point, les rapprocher, et que nous désignons souvent, dans l'un ou l'autre cas, ou par le même nom ou par des noms synonymes. Je ne vois donc point pourquoi un musicien, qui aurait à peindre un objet effrayant, ne pourrait pas y réussir, en cherchant dans la nature l'espèce de bruit qui peut produire en nous l'émotion la plus semblable à celle que cet objet y excite : j'en dis autant des sensations agréables. Penser autrement, ce serait vouloir resserrer les bornes de l'art et de nos plaisirs. J'avoue que la peinture dont il s'agit exige une étude fine et approfondie des nuances qui distinguent nos sensations : mais aussi ne faut-il pas espérer que ces nuances soient démêlées par un talent ordinaire. Saisies par l'homme de génie, senties par l'homme de goût, aperçues par l'homme d'esprit, elles sont perdues pour la multitude. Toute musique qui ne peint rien n'est que du bruit; et, sans l'habitude, qui dénature tout, elle ne ferait guère plus de plaisir qu'une suite de mots harmonieux et sonores dénués d'ordre et de liaison. II est vrai qu'un musicien attentif à tout peindre nous présenterait, dans plusieurs circonstances, des tableaux d'harmonie qui ne seraient point faits pour des sens vulgaires^, mais, tout c^ qu'on en doit conclure, c'est qu'après avoir fait un art d'apprendre la musique, on devrait bien en faire un de l'écouter.

Nous terminerons ici l'énuraération de nos principales connaissances. Si on les envisage maintenant toutes ensemble, et qu'on cherche les points de vue généraux qui peuvent servir à les discerner, on trouve que les unes, purement pratiques, ont pour but l'exécution de quelque

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chose ; que d'autres, simplement spéculatives, se bornent à Texamen de leur objet et à la contemplation de ses propriétés ; qu'enfin d'autres tirent de Tétude spéculative de leur objet Tusage qu'on en peut faire dans la pratique. La spéculation et la pratique constituent la principe différence qui distingue les sciences d'avec les arts:\oi c'est à peu près en suivant cette notion qu'on a donneTun ou l'autre nom à chacune de nos connaissances. Il faut cependant avouer que nos idées ne sont pas encore bien fixées sur ce sujet. On ne sait souvent quel nom donner à la plupart des connaissances où la spéculation se réunit à la pratique ; et Ton dispute, par exemple, tous les jours dans les écoles si la logique est un art ou une science : le problème serait bientôt résolu, en répondant qu'elle est è^ la fois Tune et l'autre. Qu'on s'épargnerait de questions et de peines si on déterminait enfin la signification des mots d'une manière nette et précise !

On peut en général donner le nom d'arts à tout système de connaissances qu'il est permis de réduire à des règles positives, invariables et indépendantes du caprice ou de l'opinion ; et il serait permis de dire, en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts, étant envisagées par leur côté pratique. Mais, comme il y a des règles pour les opérations de l'esprit ou de l'âme, il y en a aussi pour celles du corps; c'est-àrdire pour celles qui, bornées aux corps extérieurs, n'ont besoin que de la main seule pour être exécutées. De là la distinction des arts en libéraux et en mécaniques, et la supériorité qu'on accorde aux premiers sur les seconds. Cette supériorité est sans doute injuste à plusieurs égards. Néanmoins, parmi les préjugés, tout ridicules qu'ils peuvent être, il n'en est point qui n ait sa raison, ou, pour parler plus exactement, son origine; et la philosophie, souvent impuissante pour corriger les

abus, peut au moins en démêler la source /La force mi corps ayant été le premier principe qui a reimu inutile le droit que tous les hommes avaient d*être égaux, les plus faibles, dont le nombre est toujours le plus grand, se sont joints ensemble pour la réprimer. Ils ont donc établi, par le secours des lois et des différentes sortes de gouvernements, une inégalité de convention dont la force a cessé d'être le principe. Cette dernière inégalité étant bien af fermie, les hommes, en^e réunissant avec raison pour la conserver, n'ont pas laissé de réclamer secrètement contre elle par ce désir de supériorité que rien n'a pu détruire en eux. Ils ont donc cherché une sorte de dédommagement dans une inégalité moins arbitraire ; et la force corporelle, enchaînée par les lois, ne pouvant plus offrir aucun moyen de supériorité, ils ont été réduits à chercher dans la différence des esprits un principe d'inégalité aussi naturel, plus paisible et plus utile à la société. Ainsi la partie la- plus noble de notre être s'est en quelque manière vengée des premiers avantages que la partie la plus vile avait usurpés, et les talents de l'esprit ont été généralement reconnus pour supérieurs à ceux du corps. Les arts mécaniques dépendants d'une opération manuelle, et asservis, qu'on me permette ce terme, à une espèce de routine, ont été abandonnés à ceux d'entre les hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus inférieure. L'indigence, qui a forcé ces hommes à s'appliquer à un pareil travail, plus souvent que le goût et le génie ne les y ont entraînés, est devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce qui l'accompagne. A l'égard des opérations libres de l'esprit, elles ont été le partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la nature. Cependant l'avantage que les arts libéraux ont sur les arts mécaniques, par le travail que les

premiers exigent de Fesprit, et pat la difficulté d'y exceller, est suffisamment compensé par Futilité bien supérieure que les derniers nous procurent pour la plupart. C'est cette utilité môme qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d'hommes. Mais la société, en respectant avec justice les grands génies qui Téelairent, ne doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole n'est pas moins avantageuse au genre humain que ne le serait à la physique l'explication des propriétés de cette aiguille.- Enfin, à considérer en lui-même le principe de la distinction dont nous parlons, combien de savants prétendus dont la science n est proprement qu'un art mécanique? et quelle différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre, sans usage et sans liaison, et l'instinct d'un artisan réduit à l'exécution machinale?

Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leuçs inventeurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant c'est peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources. J'avoue que la pliîpart des arts n'ont été inventés que peu à peu, et qu'il a fallu une assez longue suite de siècles pour porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n'en est-il pas de même des sciences? combien de découvertes qui ont immortalisé leurs auteurs avaient été «préparées par les travaux des siècles précédents, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu'un pas à faire? et, pour ne

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point sortir de Thorlogerie, pourquoi, ceux à qui nous devons la fusée des montres, Téchappement et la répétition, ne sont-ils pas aussi estimés qu« ceux qui ont travaillé successivement à perfectionner Talgèbre? D'ailleurs, si j'en crois quelques philosophes que le mépris de la multitude pour les arts n'a point empêchés de les étgdier, il est certaines machines si compliquées, et dont toutes les parties dépendent tellement Tune de laulre, qu'il est difficile que l'invention en soit due à plus d'un seul homme. Ce génie rare, dont le nom est enseveli dans l'oubli, n'eût-il pas été bien digne d'être placé à côté du petit nombre d'esprits créateurs qui nous ont ouvert dans les sciences des routes nouvelles?

Parmi les arts libéraux qu'on a réduits à des principes, ceux qui se proposent l'imitation de la nature ont été appelés beaux-arls, parce qu'ils ont principalement l'agrément pour objet. Mais ce n'est pas la seule chose qui les distingue des arts libéraux plus nécessaires ou plus utiles, comme la grammaire, la logique et la morale. Ces derniers ont des règles fixes et arrêtées, que tout homme peut transmettre à un autre : au lieu que la pratique des beauxarts consiste principalement dans une invention qui ne prend guère ses lois que du génie; les règles qu'on a écrites sur ces arts n'en sont proprement que la partie mécanique; elles produisent à peu près l'effet du télescope, elles n'aident que ceux qui voient.

Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu'ici que les différentes manières dont notre esprit opère sur les objets et les différents usages qu'il tife de ces objets mômes sont le premier moyen qui se présente à nous pour discerner en général nos connaissances les unes des autres. Tout s'y rapporte à nos besoins, soit de nécessité absolue, soit de convenance et d'agrément, soit même d'usage et de

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caprice. Plus les besoins soBt éloignés ou difficiles à satisfaire, plus les connaissances destinées à cette fin sont lentes à paraître. Quels progrès la médecine n'aurait-elle pas faits aux dépens des sciences de pure spéculation si elle était aussi certaine que la géométrie? Mais il est encore d'autres caractères très-marqués dans la manière dont nos connaissances nous affectent et dans les différents jugements que notre âme porte de ces idées : ces jugements sont désignés par les mots A'évidence, de certitude, de probaifilité, de sentiment et de goût.

L'évidence appartient proprement aux idées dont l'esprit aperçoit la liaison tout d'un coup; la certitude^ à celles dont la liaison ne peut être connue que par le secours <l'un certain nombre d'idées intermédiaires, ou, ce qui est la même chose, aux propositions dont l'identité avec un principe évident par lui-même ne peut être découverte que par un circuit plus ou moins long; d'où il s'ensuit que, selon la nature des esprits, ce qui est évident pour l'un peut quelquefois n'être que certain pour un autre. On pourrait encore dire, en prenant les mois d'évidence et Ae certitude dans un autre sens, que la pre» liére est lé résultat des opérations seules de l'esprit, et ^e rapporte aux opérations métaphysiques et mathématiques; et que la seconde est plus propre aux objets physiques, dont la connaissance est le fruit du rapport constant et invariable de nos sens. La probabilité a principalement lieu pour les faits historiques, en général pour tous les événements passés, présents et à venir, que nous attribuons à une sorte de hasard, parce que nous n'en démêlons pas les causes., La partie de cette connaissance qui a pour objet le présent et le passé, quoiqu'elle ne soit fondée que sur le simple témoignage, produit souvent en nous une persuasion aussi forte que celle qui naît des axiomes. Le sentiment est de

deux sortes. L'un, destiné aux vérités de morale, s'appelle conscience : c'est une suite de la loi naturelle et de Fidée que nous avons du bien et du mal ; et on pourrait le nommer évidence du cœur, parce que, tout différent qu'il est de l'évidence de l'esprit attachée aux vérités spéculatives, il nous subjugue avec le même empire. L'autre espèce de sentiment est particulièrement affectée à l'imitation de la belle nature et à ce qu'on appelle beàutéê d'expressions. Il saisit avec transport les beautés- sublimes et frappantes, démêle avec finesse les beautés cachées, et proscrit ce qui n'en a que l'apparence. Souvent même il prononce des arrêts sévères sans se donner la peine d'en détailler les motifs, parce que ces motifs dépendent d'une foule d'idées difficiles à développer sur-le-champ, et plus encore à transmettre aux autres. C'est à cette espèce dé sentiment que nous devons le goût et le génie, distingués l'un de l'autre en ce que le génie est le sentiment qui crée, et le goût, le sentiment qui juge.

Après le détail où nous sommes entrés sur les différentes parties de nos connaissances et sur les caractères qui les distinguent, il ne nous reste plus qu à former un arbre généalogique ou encyclopédique qui les rassemble sous un même point de vue, et qui serve à marquer leur origine et les liaisons qu'elles ont entre elles. Nous expliquerons dans un moment l'usage que nous prétendons faire de cet arbre. Mais l'exécution n'en est pas sans difficulté. Quoique l'histoire philosophique que nous venons de donner de l'origine de nos idées soit fort utile pour faciliter un pareil travail, il ne faut pas croire que l'arbre encyclopédique doive ni puisse même être servilement assujetti à cette histoire. Le système général des sciences et des arts est une espèce de labyrinthe, de chemin tortueux, où l'esprit s'engage sans trop connaître la route qu'il doit tenir. Pressé

i08 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

par ses besoins, par ceux du corps auquel il est uni, il étudie d'abord les premiers objets qui se présentent à lui ; pénètre le plus avant qu'il peut dans la connaissance de ces objets ; rencontre bientôt des difficultés qui l'arrêtent, et, sôit par l'espérance ou même par le désespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route; revient ensuite sur ses pas; franchit quelquefois . les premières barrières pour en rencontrer de nouvelles; et, passant d'un objet à un autre, fait sur chacun de ces objets, à différents intervalles et comme par secousses, une suite d'opérations dont la discontinuité est un effet nécessaire de la génération même de ses idées. Mais ce désordre, tout philosophique qu'il est de la part de l'esprit, défigurerait, ou plutôt anéantirait entièrement un arbre encyclopédique dans lequel on voudrait le représenter.

D'ailleurs, comme nous l'avons déjà fait sentir au sujet de la logique, la plupart des sciences qu'on regarde xîomme renfermant les principes de toutes les autres, et qui doivent par cette raison occuper les premières places dans l'ordre encyclopédique, n'observent pas le même rang dans Tordre généalogique des idées ; parce qu'elles n'ont pas été inventées les premières. En effet, notre étude primitive a dû être celle des iijdividus ; ce n'est qu'après avoir considéré leurs propriétés particulières et palpables que nous avons, par abstraction de notre esprit, envisagé leurs propriétés gétiérales et communes, et formé la métaphysique et la géométrie ; ce n'est qu'après un long usage des premiers signes que nous avons perfectionné l'art de ces signes au point d'en faire une science; ce n'est enfin qu'après une longue suite d'opérations sur les objets de nos idées que nous avons par la réflexion donné d^s règles à ces opérations mêmes.

Enfin le système de nos connaissances est composé do

différentes, branches, dont plusieurs ont un même point de réunion ; et, comme en partant de ce point il n'est pas possible de s'engager à la fois dans toutes les routes, c'est la nature des différents esprits qui' détermine le 'choix. Aussi est-il assez rare qu'un même esprit en parcoure à la fois un grand nombre. Dans l'étude de la nature, les hommes se sont d'abord appliqués, tous comme de concert, à satisfaire les besoins les plus pressants ; mais, quand ils en sont venus aux connaissances moins absolument nécessaires, ils ont dû se les partager, et y avancer chacun de son côté à peu près d'un pas égal. Ainsi plusieurs sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines; mais, dans l'ordre historique des progrès de l'esprit, on ne peut les embrasser que successivement.

Il n'en est pas de même de l'ordre encyclopédique de nos connaissances. Ce dernier consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer, pour ainsi dire, le philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue fort élevé d'où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux ; voir d'un coup d'oeil les objets de ses spéculations, et les opérations qu'il peut faire sur ces objets ; distinguer les branches générales des connaissances humaines, les points qui tes séparent ou qui les unissent, et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent. C'est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle; le chemin en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre , chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus sur chaque pays que des habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes particulières fort détaillées. Ces cartes particulières seront les différents articles de Y Encyclopédie, et l'arbre ou système figuré en sera la mappemonde.

Mais, comme dans les cartes générales du globe que nous habitons, les objets sont plus ou moins rapprochés, et présentent un coup d'oeil différent selon le point de vue où l'œil est placé par le géographe qui construit la carte, de même la forme de l'a'rbi'e encyclopédique dépendra du point de vue où Ton se mettra pour envisager Tunivers littéraire. On peut donc imaginer autant de systèmes différents de la connaissance humaine que de mappemondes de différentes projections; et chacun de ces systèmes pourra même avoir, à l'exclusion des autres, quelque avantage particulie^JB, n'est guère de savants qui ne placent volontiers au centre de toutes les sciences celle dont ils s'occupent, à peu près comme les premiers hommes se plaçaient au centre du monde, persuadés que l'univers était fait pour eux. ^a prétention de plusieurs de ces savants, envisagée d'un oeil philosophique, trouverait peut-être, même hors deTamourpropre, d'assez bonnes raisons pour se justifier.

Quoi qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques qui offrirait le plus grand nombre de liaisons et de rapports entre les sciences méritait sans doute d'être préféré. Mais peut-on se flatter de le saisir? La nature, nous ne saurions trop le répéter, n'est composée que d'individus qui sont l'objet primitif de nos sensations et de nos perceptions directes Nous remarquons, à la vérité, dans ces individus, des propriétés communes par lesquelles nous les comparons, et des propriétés dissemblables par lesquelles nous les discernons; et ces propriétés, désignées.par des noms abstraits, nous ont conduits à former différentes classes où ces objets ont été placés. Mais souvent tel objet qui, par une ou plusieurs de ces propriétés, a été placé dans une classe, tient à une autre classe par d'autres propriétés, et aurait pu tout aussi bien y avoir place. Il reste donc nécessairement dé l'arbitraire dans la division gêné-

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raie. L'arrangemem le plus naturel ♦serait celui où les objets se succéderaient par les nuances insensibles qui servent tout à la fois à les séparer et à les unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous sont connus ne nous permet pas de marquer ces nuances. L'univers n'est qu'un vaste océan, sur la surface duquel nous apercevons quelques îles plus ou moins grandes, dont la liaison avec le continent nous est cachée.

On pourrait former Tarbre de nos connaissances en les divisant, soit en naturelles et en révélées, soit en utiles et agréables, soit en spéculatives et pratiques, soit en évidentes, certaines, probables et senîiibles, soit en connaissances des choses et connaissances des signes , et ainsi à Tinfini. Notis avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le plus qu'il est possible à Tordre encyclopédique de nos connaissances et à leur ordre généalogique. Nous devons cette division à un auteur célèbre dont nous parlerons dans la suite de ce discours : nous avons pourtant cru y devoir faire quelques changements, dont nous rendrons compte. Mais nous sommes trop convaincus de l'arbitraire qui régnera toujours dans une pareille division pour croire que notre système soit l'unique ou le meilleur ; il nous suffira que notre travail ne soit pas entièrement désapprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler à* cette foule de naturalistes qu'un philosophe moderne a eu tant de raison de censurer, et qui, occupés sans cesse à diviser les productions de la nature en genres et en espèces, ont consumé dans ce travail un temps qu'ils auraient beaucoup mieux employé à l'étude de ces productions mêmes. Que dirait-on d'un architecte qui, ayant à élever un édifice immense, passerait toute sa vie à en tracer le plan; bu d'un curieux qui, se proposant de parcourirun vaste palais, emploierait toutson tempsà en observer l'entrée..

1^-2 DISCOCRS PRELIMINAIRE

Les objets dont notre âme s'occupe sont ou spirituels ou matériels, et notre âme s'occupe de ces objets ou par des idées directes ou par des idées réfléchies. Le système des connaissances directes ne peut consister que dans la collection purement passive et comme machinale de ces mêmes connaissances; c'est ce qu'on appelle mémoire. La réflexion est de deux sortes^ nous lavoiis déjà observé : ou elle raisonne sur les objets des idées directes, ou elle les imite. Ainsi la mémoire, la raison proprement dite, et Vimaginalion, sont les trois manières différentes dont notre âme opère sur tes objets de ses pensées. Nous ne prenons point ici rimagination pour la faculté qu'on a de se représenter les objets , parce que cette faculté n'est autre chose que la rfémoire même des objets sensibles, mémoire qui serait dans un continuel exercice si elle n'était soulagée par l'invention des signes. Nous prenons l'imagination dans un sens plus noble et plus précis, pour le talent de créer en imitant.

Ces trois facultés 'forment d'abord les trois divisions générales de notre système, et les trois objets généraux des . connaissances humaines; Vhistoire^ qui se rapporte à la mémoire ; la philosophie, qui est le fruit de la raison ; et les beaux-arts, que l'imagination fait naître. Si nous plaçons la raison avant l'imagination, cet ordre nous paraît bien fondé et conforme au progrès naturel des opérations de l'esprit : l'imagination est une faculté créatrice, et l'esprit, avant de songer à créer, Commence par raisonner sur ce qu'il voit et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la raison avant l'imagination, c'est que, dans cette dernière faeullé de l'âme, les deux autres se trou- Vent réunies jusqu à un certain point, et que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par

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DE L'ENCYCLOPÉDIE. i\%

des idées directes et par des sensations : plus il s'éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi, dans Timitation de la nature, Tinvenlion même est assujettie à certaines règles; et ce sont ces régies qui forment principalement la partie philosophique des beaux-arts, jusqu'à présen^assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être Touvrage que du génie, et que le génie aime mieux créer que discuter.

Enfin, si on examine le progrès Je la raison dans ses opérations successives, on se convaincra encore qu'elle doit précéder l'imagination dans l'ordre de nos facultés; puisque la raison, par les dernières opérations qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à l'imagination : car ces opérations ne consistent qu'à créer, pour ainsi dire, des êtres généraux, qui, séparés de leur sujet par abstraction, ne sont plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi la métaphysique et la géométrie sont de toutes les sciences qui appartiennent à la raison, celles où l'imagination a le plus de part. J'en demande pardon à nos beaux esprits détracteurs de la géométrie ; ils ne se croyaient pas sans doute si près d'elle, et il n'y a peut-être que la métaphysique qui les en sépare. L'imagination, dans un géomètre qui crée, n'agit pas moins que dans un poêle qui invente. 11 est vrai qu'ils opèrent différemment sur leur objet : le premier le dépeuille et l'analyse ; le second le compose et l'embellit. Il est encore vrai que cette manière différente d'opérer n'appartient qu'à différentes sortes d'esprits, et c'est pour cela que les talents du grand géomètre et du grand poêle ne se trouveront peut-être jamais ensemble; mais, soit qu'ils s'excluent ou ne s'excluent pas l'un l'autre , ils ne sont nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes de l'antiquité, Archimède est peut-être celui qui mérite le plus d'être placé à côté

d'Homère. J'espère qu'on pardonnera cette digression à un géomètre qui aime son art , mais qu'on n'accusera point d'être admirateur outré ; et je reviens à mon suje^

La distribution générale des êtres en spirituels et en matériels fournit la sous-division de trois branches générales. L'histoire et la philosophie s'occupent également de ces deux, espèces d'êtres , et l'imagination ne travaille que d'après les êtres purement matériels : nouvelle raison pour la placer la dernière dans l'ordre de nos facultés. A la tête des êtres spirituels est Dieu , qui doit tenir la premier rang par sa nature et par le besoin que nous avons de le connaître ; au-dessous de cet Être suprême sont les esprits créés, dont la révélation nous apprend l'existence ; ensuite vient Y homme, qui , composé de deux principes, tient par son âme aux esprits, et par son corps au monde matériel; et enfin ce vaste univers que nous appelons monde corporel ou la nature. Nous ignorons pourquoi l'auteur célèbre qui nous sert de guide dans cette distribution a placé la nature avant l'homme dans son système : il semble, au contraire, que tout engage à placer l'homme sur le passage qui sépare Dieu et les esprits d'avec lés corps.

L'histoire, en tant qu'elle se rapporte à Dieu, renferme ou la révélation ou la tradition, et se divise, sous ces deux points de vue, en histoire sacrée et en histoire ecclésiastique. L'histoire de l'homme a pour objet ou ses actions, ou ses connaissances, et elle est par conséquent civile ou littéraire, c'est-à-dire se partage entre les grandes nations et les grands génies, entre les rois et les gens de lettres, entre les conquérants et les philosophes. Enfin , l'histoire de la nature est celle des productions innombrables qu'on y observe, et forme une quantité de branches presque égale au nombre de ces diverses productions. Parmi ces

différentes branches doit être placée avec distinction V histoire des arts, qui n'est autre chose que l'histoire des usages que les hommes ont fait des productions de la nature pour satisfaire a leurs besoins ou à leur curiosité.

Tels sont les objets principaux de la mémoire. Venons présentement à la faculté qui réfléchit et raisonne. Les êtres , tant spirituels que matériels , sur lesquels elle s'exerce, ayant quelques propriétés générales, comme l'existence, la possibilité, la durée. L'examen de ces propriétés forme d'abord cette branche de la philosophie dont toutes les autres empruntent en partie leurs principes : on la nomme l'pn/o/ogfie ou science de l'être, où métaphysique générale. Nous descendons de là aux différents êtres particuliers, et les divisions que fournit la Science de ces différents êtres sont formels sur le même plan que celle de l'histoire.

La science de Dieu, appelée théologie, a deux branches. La théologie naturelle n'a de connaissance de Dieu que celle que produit la raison seule, connaissance qui n'est pas d'ime fort grande étendue ; la théologie révélée tire de l'histoire sacrée une connaissance beaucoup plus parfaite de cet Être. De cette même théologie révélée résulte la science des esprits créés. Nous avons cru encore ici devoir nous écarter de notre auteur. Il nous semble que la science, considérée comme appartenant à la raison,' ne doit point être divisée , comme elle Ta été par lui , en théologie et en philosophie ; car la théologie révélée n'est autre chose que la raison appliquée aux faits révélés : on peut dire qu'elle tient à l'histoire par les dogmes qu'elle enseigne, et à la philosophie par les conséquences qu'elle tire de ces dogmes. Ainsi, séparer la théologie de la philosophie, ce serait arracher du tronc un rejeton qui de lui-même y est uni. Il semble aussi que la science des es-

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prits appartient bien plus intimement à la théologie révélée qu'à la théologie naturelle.

' La première partie de la science de l'homme est celle de l'âme, et cette science a pour but ou la connaissance spéculative de l'âme humaine, ou celle de ses opérations. La connaissance spéculative de l'âme dérive en partie de la théologie ilaturelle, et en partie de la théologie révélée, et s'appelle pneumatologie ou métaphysique particulière, La connaissance de ses opérations se subdivise «n deux branches, ces opérations pouvant avoir pour objet ou la découverte de la vérité, ou la pratique de la vertu. La découverte de la vérité, qui est le but de la logique, produit l'art de la transmettre aux autres. Ainsi, Fusage que nous faisons de la logique est en partie pour notre propre avantage, en partie pour celui des êtres semblables à nous. Les règles de la morale se rapportent moins à l'homme isolé, et le supposent nécessairement en société avec^les autres hommes.

La science de la nature n'est autre que celle du corps ; mais, les corps ayant des propriétés générales qui leur sont communes, telles que l'impénétrabilité, la mobilité et l'étendue, c'est encore par l'étude de ces propriétés que la science de la nature doit commencer. Elles ont, pour ainsi dire, un côté purement intellectuel par lequel elles ouvrent un champ immense aux spéculations de l'esprit , et un côté matériel et sensible par lequel on peut les mesurer. La spéculation intellectuelle appartient à la physique générale , qui n'est proprement que la métaphysique des corps; et la mesure est l'objet des mathématiques, dont les divisions s'étendent presque à l'infini.

. Ces deux sciences conduisent à la physique particulière, qui étudie les corps en eux-mêmes, et qui n'a que les individus pour objet. Parmi les corps dont il nous importe

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de connaître les propriétés, le nôtre doit tenir le premier rang, et il est immédiatement suivi de ceux dont la connaissance est le plus nécessaire à notre conservation : d'où résultent Tanatomie, l-agriculture, la médecine et leurs différentes branches. Enfin, tous les corps naturels soumis à notre examen produisent les autres parties innombrables de la physique raisonnée.

La peinture, la sculpture, l'architecture, la poésie, la musique et leurs différentes divisions, composent la troisième distribution générale, qui naît de l'imagination , et dont les parties sont comprises sous le nom de beaux-arls. On pourrait aussi les renfermer sous le titre général de peinture, puisque tous les beaux-arts se réduisent à peindre, et ne différent que par les moyens qu'ils emploient; enfin , on pourrait les rapporter tous à la poésie , eu prenant ce mot dans sa signification naturelle, qui n'est autre chose qa'invention ou création.

Telles sont les principales parties de notre arbre encyclopédique. On les trouvera plus en détail à la fin de ce discours préliminaire ; nous en avons formé une espèce de carte à laquelle nous avons joint une explication plus étendue que celle qui vient d'être donnée. Cette carte et cette explication ont été déjà publiées dans le prospectus, comme pour pressentir le goût du public ; nous y avons fait quelques changements dont il sera facile de s'apercevoir, et qui sont le fruit ou de nos réflexions, ou des conseils de quelques philosophes assez bons citoyens pour prendre intérêt à notre ouvrage. Si le public éclairé donne son approbation à ces changements, elle sera la récompense de notre docilité ; et, s'il ne les approuve pas, nous n'en serons que plus convaincu de l'impossibilité de former un arbre encyclopédique qui soit au gré de tout le monde.

La division générale de nos connaissances suivant no»

trois facultés a cet avantage qu'elle pourrait fournir aussi les trois divisions du monde littéraire en éruditi, philosophes et beaux esprits : en sorte qu'après avoir formé Tarbre des sciences on pourrait former sur le même plan celui des gens de lettres. La mémoire est le talent des premiers; la sagacité appartient aux seconds, et les derniers ont lagrément en partage. Ainsi, en regardant la mémoire comme un commencement de réflexion, et en y joignsini la réflexion qui combine et celle qui imite, on pourrait dire, en général, que le nombre plus ou moins grand d'idées réfléchies, et la nature de ces idées, constituent la différence plus ou moins grande qu'il y a entre les hommes ; que la réflexion , prise dans le sens le plus étendu qu'on puisse lui donner, forme le caractère de l'esprit, et qu'elle en distingue les différents genres. Du reste, les trois espèces de républiques dans lesquelles nous venons de distribuer les gens de lettres n'ont, pour l'ordinaire, rien de commun que de faire assez peu de cas les unes des autres. Le poëte et le philosophe se traitent mutuellement d'insensés qui se repaissent de chimères; l'un et l'autre regardent l'érudit comme une espèce d'avare qui ne pense qu'à amasser sans jouir, et qui entasse sans choix les métaux les plus vils avec les plus précieux; et l'érudit, qui ne voit que des mots partout où il ne lit point des faits, méprise le poëte et le philosophe comme des gens qui se croient riches parce que leur dépense excède leurs fonds.

C'est ainsi qu'on se venge des avantages qu'on n'a pas. Les gens de lettres entendraient mieux leurs intérêts si, au lieu de chercher à s'isoler, ils reconnaissaient le besoin réciproque qu'ils ont de leurs travaux çt les secours qu'ils en tirent. La société doit sans doute aux beaux esprits ses principaux agréments, et ses lumières aux philosophes;

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mais ni lés uns ni les autres ne sentent combien ils sont redevables à la mémoire : elle renferme la matière première de toutes nos connaissances, et les travaux de Térudit ont souvent fourni au philosophe et au poëte les sujets sur lesquels ils s'exercent. Lorsque les anciens ont appelé les Muses Filles de Mémoire, a dit un auteur moderne, ils sentaient peut-être combien cette faculté de notre âme est nécessaire à toutes les autres, et les Romains lui élevaient des temples comme à la Fortune.

Il nous reste à montrer comment nous avons taché de concilier, dans notre Dictionnaire, Tordre encyclopédique avec Tordre alphabétique. Nous avons employé pour cela trois moyens : le système figuré qui est à la tête de Touvrage, la science 9 laquelle chaque article se rapporte, et la manière dont Tarticle est traité. On a placé, pour Tordinaire , après le mot qui fait le sujet de Tarticle , le nom de la science dont cet article fait partie. Il ne faut plus que voir, dans le système figuré, quel rang cette science y occupe, pour connaître la place que Tarticle doit avoir dans V Encyclopédie. S'il arrive que le nom de la science soit omis dans Tarticle, la lecture suffira pour connaître à quelle science il se rapporte ; et, quand nous aurions, par exemple, oublié d'avertir que le mot Bombe appartient à l'art militaire, et le nom d'une ville ou d'un pays à la géographie, nous comptons assez sur l'intelligence de nos lecteurs pour espérer qu'ils ne seraient pas choqués d'une pareille omission. D'ailleurs, par la disposition des matières dans chaque article, surtout lorsqu'il est un peu étendu, on ne pourra manquer de voir que cet article tient à un autre qui dépend d'une science différente, celui-là à un troisième, et ainsi de suite. On a tâché que l'exactitude et la fréquence des renvois ne laissassent là-dessus rien à désirer, car les renvois, dans ce Dictionnaire, ont cela de

particulier qu'ils servent principalement à indiquer la liaison des matières, au lieu que, dans les autres ouvrages de cette espèce , ils ne sont destinés qu'à expliquer un article par un autre. Souvent môme nous avons omis le renvoi, parce que les termes d'art ou de science sur lesquels il aurait pu tomber se trouvent expliqués à leur article, que le lecteur ira chercher de lui-même. C'est surtout dans les articles généraux des sciences qu'on a tâché d'expliquer les secours mutuels qu'elles se prêtent. Ainsi, trois choses forment l'ordre encyclopédique : le nom de la science à laquelle ^article appartient: le rang de cette science dans l'arbre: la liaison de l'article avec d'autres dans la même science ou dans une science différente, liaison indiquée par les renvois, ou facile à sentir au moyen des termes techniques, expliqués suivant leur ordre alphabétique. Il ne s'agit point ici des raisons qui nous ont fait préférer, dans cet ouvrage, l'ordre alphabétique à tout autre; nous les exposerons plus bas, lorsque nous envisagerons cette collection comme Dictionnaire des sciences et des arts.

Au reste, sur la partie de notre travail qui consiste dans Tordre encyclopédique , et qui est plus destiné aux gens éclairés qu'à la multitude, nous observerons deux choses. La première , c'est qu'il serait souvent absurde de vouloir trouver une liaison immédiate entre un article de ce Dictionnaire et un autre article pris à volonté. C'est ainsi qu'on chercherait en vain par quels liens secrets section conique peut être rapprochée d'accusatif. L'ordre encyclopédique ne suppose point que toutes les sciences tiennent directement les unes aux autres. Ce sont des branches qui partent d'un même tronc, savoir : de l'entendement humain ; ces branches n'ont souvent entre elles aucune liaison immédiate, et plusieurs ne sont réunies que par le tronc même. Ainsi, section conique appartient à la geomé-

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trie; la géométrie conduit à la physique particulière, celleci à la physique générale, la physique générale à la métaphysique, et la métaphysique est bien prés de la grammaire, à laquelle le mot accu^ad/* appstrtient; mais, quand on est arrivé à ce dernier terme par la route que nous venons d'indiquer, on se trouve si loin de celui d'où l'on est parti, qu'on l'a tout à fait perdu de vue.

La seconde remarque que nous avons à faire, c'est qu'il ne faut pas attribuer à notre arbre encyclopédique plus d'avantage que nous ne prétendons lui en donner. L'usage des divisions générales est de rassembler un fort grand nombre d objets : mais il ne faut pas croire qu'il puisse suppléer à l'étude de ces objets mômes. C'est une espèce de dénombrement des connaissances qu'on peut acquérir; dénombrement frivole pour qui voudrait s'en contenter, utile pour qui désire d'aller plus loin. Un seul article raisonné sur un objet particulier de science ou d'are, renferme plus de substance que toutes les divisions et subdivisions qu'on peut faire des termes généraux; et pour ne point sortir de la comparaison que nous avons tirée plus haut des cartes géographiques, celui qui s'en tiendrait à l'arbre encyclopédique pour toute connaissance, n'en saurait guère plus que celui qui, pour avoir acquis par les mappemondes une idée générale du globe et de ses parties principales, se flatterait de connaître les différents peuples qui rhabitent, et les États particuliers qui le composent. Ce qu'il ne faut point oublier surtout, en considérant notre système figuré, c'est que l'ordre encyclopédique qu'il présente est très-différent de l'ordre généalogique des opérations de l'esprit; que les sinences qui s'occupent des êtres généraux, ne sont utiles qu'autant qu'elles mènent à celles dont les êtres particuliers sont l'objet; qu'il n'y a véritablement que ces êtres particuliers qui existent, et que si

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m DISCOURS PRÉLIMINAIRE

notre esprit a créé les ôtres généraux, ça été pour pouvoir étudier plus facilement Tune après l'autre les propriétés qui par leur nature existent à la fois dans une même substance, et qui ne peuvent physiquement être séparées. Ces réflexions doivent être le fruit et le résultat de tout ce que nous avons dit jusqu'ici ; et c'est aussi par là que noiis terminerons la première partie de ce discours.

Nous allons présentement considérer cet ouvrage comme dictionnaire raisonné des sciences et des arts, L^objet est d'autant plus important, quo c'est sans doute celui qui peut intéresser davantage la plus grande partie de nos lecteurs, et qui, pour êtro rempli, a demandé le plus de soins et de travail. Mais, avant que d'entrer, sur ce sujet, dans tout le détail qu'on est en droit d'exiger de nous, il ne sera pas inutile d'examiner avec quelque étendue l'état présent des sciences et des arts, et de montrer par quelle gradation on y est arrivé. L'exposition métaphysique de l'origine et de la liaison des sciences nous a été d'une grande utilité pour en former l'arbre encyclopédique; l'exposition historique de l'ordre dans lequel nos connaissances se sont succédées, ne sera pas moins avantageuse pour nous éclairer nous-mêmes sur la manière dont nous devons transmettre ces connaissances à nos lecteurs. D'ailleurs l'histoire des sciences est naturellement liée à celle du petit nombre de grands génies dont les ouvrages ont contribué à répandre la lumière parmi les hommes, et ces ouvrages ayant fourni pour le nôtre les secours généraux, nous devons commencer à en parler avant que de rendre compte des secours particuliers que nous avons obtenus.

Pour ne point remonter trop haut, fixons-nous à la renaissance des lettres.

Quand on considère les progrès de Tesprit depuis cette époque mémorable, on trouve que ces progrès se sont faits dans Tordre qu'ils devaient naturellement suivre. On a commencé par Térudition, continué par les belles-lettres, et fini par la philosophie. Cet ordre diffère à la vérité de celui que doit observer l'homme abandonné à ses propres lumières, ou borné au commerce de ses contemporains, tel que nous l'avons principalement considéré dans la première partijé de ce discours : en effet, nous avons fait voir que l'esprit isolé doit rencontrer dans sa route la philosophie avlBfnt les belles-lettres. Mais en sortant d'un long intervalle d'ignorance que des siècles de lumière avaient précédé, la régénération des idées, si on peut parler ainsi, a dû nécessairement être différente de leur génération primitive. Nous allons tâcher de le faire sentir.

Les chefs-d'œuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque tous les genres, avaient été oubliés pendant douze siècles. Les principes des sciences et des arts étaient perdus, parce que le beau et le vrai qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent guère à moins qu'ils n'en soient avertis. Ce n'est pas que ces temps malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares; la nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands hommes, semés de loin en loin comme ils le sont toujours, occupés d'objets différents, et abandonnés sans culture à leurs seules lumières! Les idées qu'on acquiert par la lecture et par la société, sont le germe de prjBsque toutes les découvertes. C'est un air que l'on respire sans y penser, ot auquel on doit la vie; et les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours. Ils ressemblaient aux premiers créateurs des sciences et des

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arts, ^jue leurs illustres successeurs ont fait oublier, et (jui, précédés par ceux-ci, les auraieBt fait oublier de même. Celui qui trouva le premier les roues et les pignons, eût inventé les montres dans un autre siècle, et Gerbert placé au temps d'Archimède l'aurait peut-être égalé.

Cependant la plupart des beaux esprits de ces temps ténébreux se faisaient appeler poètes ou philosophes. Que leur en coûtait-il en effet pour usurper deux titres dont on se pare à si peu de frais, et qu'on se flatte, toujours de ne guère devoir à des lumières empruntées? Ils croyaient qu'il était inutile de chercher les modèles de la poésie dans les. ouvrages des Grecs et des Romains, dont la langue ne se parlait plus; et ils prenaient pour la véritable philosophie des anciens une tradition barbare qui la défigurait La poésie se réduisait pour eux à -un mécanisme puéril ; l'examen approfondi de la nature, et la grande étude de l'homme, étaient remplacés par mille questions frivoles sur des êtres abstraits et métaphysiques; questions dont la solution, bonne ou mauvaise, demandait souvent beaucoup de subtilité, et par conséquent un grand abus de l'esprit. Qu'on joigne à ce désordre l'état d'esclavage où presque toute l'Europe était plongée, les ravages de la superstition qui naît de l'ignorance, et qui la reproduit à son tour, et on verra que rien ne manquait aux obstacles qui éloignaient le retour de la raison et du goût ; car il n'y a que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses, et elle n'a .besoin que de lumières pour se préserver des excès.

Auçsi fallut-il au genre humain, pour sortir de la barbarie, une de ces révolutions qui font prendre à la terre une face nouvelle : l'Empire grec est détruit, sa ruine fait refluer en Europe le peu de connaissances qui restaient encore au monde : l'invention de Timprimerie, la protec-

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tion des Médicis et de François I** raniment les esprits; et la lumière renaît de toutes parts.

L'étude des langues et de l'histoire, abandonnée par nécessité durant les siècles d'ignoranôe, fut la première à laquelle on se livra. L'esprit humain se trouvait, au sortir de la barbarie, dans une espèce d'enfance, avide d'accumuler des idées, et incapable pourtant d'en ac(iuérir d'abord d'un certain ordre par l'espèce d'engourdissement où les facultés Je l'âme avaient été si longtemps. De toutes ces facultés, la mémoire fut celle que l'on cultiva d'abord, parce qu*elle est la plus facile à satisfaire, et que les connaissances qu'on obtient par son secours, sont celles quK peuvent le plus aisément être entassées. On ne commença donc point par étudier la nature, ainsi que les premiers hommes avaient dû faire : on jouissait d'un secours dont ils étaient dépourvus, celui des ouvrages des anciens, que la générosité des grands et l'impression commençaient à rendre communs : on croyait n'avoir qu'à lire pour devenir savant; et il est bien plus aisé de lire que de voir. Ainsi on dévora sans distinction tout ce que les anciens nous avaient laissé dans chaque genre : on les traduisit, on les commenta ; et par une espèce de reconnaissance on se mil à les adorer, sans connaître à beaucoup près ce Qu'ils valaient.

De là cette foule d'érudits profonds dans les langues savantes, jusqu'à dédaigner la leur, qui, comme Ta dit un auteur célèbre, connaissaient tout dans les anciens, hors la grâce et la finesse, et qu'un vain étalage d'érudition rendait si orgueilleux; parce que les avantages qui coûtent le moins sont peur l'ordinaire ceux dont on aime le phis à se parer. C'était une espèce de grands seigneurs, qui, sans ressembler par le mérite réel à ceux dont ils tenaient la vie, tiraient beaucoup de vanité de croire leur apparte-

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liô DISCOURS PRELIMINAIRE

nir. D'ailleurs cette vanité n'était point sans quelque espèce de prétexte. Le pays de l'érudition et des faits est inépuisable; on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours augmenter sa substance par les acquisitions que l'on y fait sans peine. Au contraire, le pays de la raison et des découvertes est d'une assez petite étendue ; et souvent, au lieu d'y apprendre ce que l'on ignorait, on ne parvient à force d'étude qu'à désapprendre ce qu'on croyait savoir. C'est pourquoi, à mérite fort inégal, un érudit doit ^tre beaucoup plus vain qu'un philosophe, et peut-être qu'un poëte : car l'esprit qui invente est toujours mécontent de ses progrès, parce qu'il voit au-delà ; et les plus grands génies trouvent souvent dans leur amour-propre même un juge secret, mais sévère, que l'approbation des autres fait taire pour quelques instants, mais qu'elle ne parvient ja mais à corrompre. On ne doit donc pas s*étonner que les savants dont nous parlons missent tant de gloire à jouir d'une science hérissée, souvent ridicule, et quelquefois barbare.

Il est vrai que notre siècle, qui se croit destiné à changer les lois en tout genre, et à faire justice, ne pense pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célèbres. C'est une espèce de mérite aujourd'hui que d'en faire peu de cas ; et c'est même un mérite que bien des gens se contentent d'avoir. Il semble que par le mépris qu'on a pour ces savants, on cherche à les punir de l'estime outrée qui'ls faisaient d'eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé de leurs contemporains, et qu'en foulant aux pieds ces idoles, on veuille en faire oubUer jusqu'aux noms. Mais tout excès est injuste. Jouissons plutôt avec reconnaissance du travail de ces hommes laborieux. Pour nous mettre à portée d'extraire des ouvrages des anciens tout ce qui pouvait nous être utile, il a fallu qu'ils en tirassent aussi ce qui ne l'é-

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tait pas ; on ne saurait tirer l'or d'une mine sans en faire sortir en même temps beaucoup dematières viles ou moins précieuses; ils auraient fait comme nous la séparation, s'ils étaient venus plus tard. L'érudition était donc nécessaire pour nous conduire aux belles-lettres.

En effet, il ne fallut pas se livrer longtemps à la lecture des anciens, pour se convaincre que dans ces ouvrages même où Ton ne cherchait que des faits ou des mots, il y avait mieux à apprendre. On aperçut bientôt les beautés que leurs auteurs y avaient répandues; car si les hommes, cômmi3 nous l'avons dit plus haut, ont besoin d'être avertis du vrai, en récompense ils n'ont besoin que de l'être. L'admiration qu'on avait eue jusqu'alors pour les anciens ne pouvait être plus vive; mais elle commença à devenir plus juste : cependant elle était encore bien loin d'être raisonnable. On crut qu'on ne pouvait les imiter qu'en les copiant servilement, et qu'il n'était possible de bien dire que dans leur langue. On ne pensait pas que l'étude des mots est une espèce d'inconvénient passager, nécessaire pour faciliter l'étude des choses, mais qu'elle devient un mal réel, quand elle retarde cette étude; qu'ainsi on aurait dû se borner à se rendre familiers les auteurs grecs et romains, pour profiter de ce qu'ils avaient pensé de meilleur ; et que le travail auquel il fallait se livrer pour écrire leur langue, était autant de perdu pour l'avancement de la raison. On ne voyait pas d'ailleurs, que s'il y b dans les anciens un grand nombre de beautés de style perdues pour nous, il doit y avoir aussi, par la même raison, bien des défauts qui échappent, et que l'on court risque de copier comme des beautés ; qu'enfin tout ce qu'on pourrait espérer par l'usage servile de la langue des anciens, ce serait de se faire un style bizarrement assorti d'une infinité de styles différents, très-correct et admirable même pour nos

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modernes, mais que Cicéron ou Virgile auraient trouvé ridicule. C'est ainsi que nous ririons d'un ouvrage écrit en notre langue, et dans lequel l'auteur aurait rassemblé des phrases de Bossuet, de La Fontaine, de La Bruyère et de Racine, persuadé avec raison que chacun de c^ écrivains en particulier est un excellent modèle.

Ce préjugé des premiers savants a produit dans le seizième siècle une foule de poètes, d'orateurs et d'historiens latins, dont les ouvrages, il faut l'avouer, tirent trop souvent leur principal mérite d'une latinité dont nous ne pouvons guère juger. On peut en comparer quelques-uns aux harangues de la plupart de nos rhéteurs, qui, vides de choses, et semblables à des corps sans substance, n'auraient besoin que d'être mises en français pour n'être lues de personne.

Les gens de lettres sont enfin revenus peu à peu de cette espèce de maiiie. Il y a apparence qu'on doit leur changement, du moins en partie, à la protection des grands, qui sont bien aises d'être savants, à condition de le devenir sans peine, et qui veulent pouvoir juger sans étude d'un ouvrage d'esprit, pour prix des bienfaits qu'ils promettent à l'auteur, ou de l'amitié dont ils croient l'honorer. On commença à sentir que le beau, pour être en langue vulgaire, ne perdait rien de ses avantages; qu'il acquérait même celui d'être plus facilement saisi du commun des hommes, et qu'il n'y avait aucun mérite à dire des choses • communes ou ridicules dans quelque langue que ee fût, et à plus forte raison dans celles qu'on devait parler le plus mal. Les gens de lettres pensèrent donc à perfectionner les langues vulgaires ; ils cherchèrent d'abord à dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du préjugé dont on avait eu tant de peine à se défaire, au lieu d'^enrichir la langue fran-

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çaise, on commença par la défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle en devînt ridicule. Bientôt on sentit qu'il fallait transporter dans notre langue les beautés et non les mots des langues anciennes. Réglée et perfectionnée par le goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours et d'expressions hiîureuses. Enfin on ne se borna plus à copier les Romains et les Grecs, ou même à les imiter, on tâcha de les surpasser, s'il était possible, et de penser d'après soi. Ainsi l'imagination des modernes renaquit peu à peu de celle des anciens; et on vit éclore presque en même temps tous les chefs-d'œuvre du dernier siècle, en éloquence, en histoire, en poésie, et dans les différents genres de littérature. Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et prenant comme jeux la nature pour modèle, répandit le premier dans notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui trop méprisé, donna à notre prose ^de la noJ)lesse et du nombre. Les écrivains du Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait commencé ; ils y ajoutèrent celte précision, cet , heureux choix des termes, et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs ouvrages un air moderne, et qui les distinguent d'un grand nombre de livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir sacrifié pendant quelques années au mauvais goût daoS la carrière dramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie, bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans ses discours admii'ables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mômes. Racine s' ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que les anciens n'y avaient guère connue, et dévelop-

panl les ressorts du cœur humain, joignit à une élégance et une vérité continues quelques traits de sublime. Des^ préaux, dans son Art poétique, se rendit l'égal d'Horace en rimitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et des mœurs de son temps, laissa loin derrière lui la comédie ancienne. La Fontaine fit presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se placer à côté de Démosthènes.

Les beaux-arts sont tellement unis a'Vec les belles-lettres, que le même goût qui cultive les unes, porte aussi à perfectionner les autres. Dans le même temps que notre littérature s'enrichissait par tant de beaux ouvrages, Poussin faisait ses tableaux, et Puget ses statues; Le Sueur peignait le cloître des Chartreux, et Lebrun les batailles d'Alexandre; enfin Quinault, créateur d'un nouveau genre, s'assurait l'immortalité par ses poëmes lyriques, etLully donnait à notre musique naissante ses premiers traits. . '

Il faut avouer pourtant que la renaissance de la peinture et de la sculpture avait été beaucoup plus rapide que celle de la poésie et de la musique ; et là raison n'en est pas difficile à apercevoic. Dès qu'on commença à étudier les ouvrages des anciens en tout genre, les chefs-d'œuvre antiques qui avaient échappé en assez grand nombre à la superstition et à la barbarie, frappèrent bientôt les yeux des artistes éclairés ; on ne pouvait imiter les Praxitèle et les Phidias, qu'en faisant exactement comme eux; et le talent n'avait besoin que de bien voir : aussi Raphaël et Michel-Ange ne furent pas longtemps sans porter leur art à un- point de perfection qu'on n'a point encore passé depuis. En général, l'objet de la peinture et de la sculpture étant plus du ressort des sens, ces arts ne pouvaient manquer de précéder la poésie, parce que les sens ont dû être plus promptement affectés des beautés sensibles et

palpables des statues anciennes, que l'imagination n'a dû apercevoir les beautés intellectuelles et fugitives des anciens écrivains. D'ailleurs, quand elle a commencé à les découvrir, l'imitation de ces mêmes beautés, imparfaite par sa servitude et par la langue étrangère dont elle se senait, n'a pu manquer de nuire aux progrès de l'imagination môme. Qu'on suppose pour un moment nos peintres et nos sculpteurs privés de l'avantage qu'ils avaient de mettre en oeuvre la même matière que les anciens : s'ils eussent, comme nos littérateurs, perdu beaucoup de temps à rechercher et à imiter mal cette matière, au Heu de songer à en employer une autre, pour imiter les ouvrages même qui faisaient l'objet de leur admiration, ils auraient fait sans doute un chemin beaucoup moins rapide, et en seraient encore à trouver le marbrai/

A l'égard de la musique, elle a dû arriver beaucoup plus tard à un certain degré, de perfection, parce que c'est un art que les modernes ont été obligés de créer. Le temps a détruit tous les modèles que les anciens avaient pu nous laisser en ce genre, et leurs écrivains, du moins ceux qui nous restent, ne nous ont transmis sur ce sujet que des connaissances très-obscures, ou des histoires plus propres à nous étonner qu'à nous instruire. Aussi plusieurs ' de nos savants, poussés peut-être par une espèce d'amour de propriété, ont prétendu que nous avons porté cet art beaucoup plus loin que les Grecs.; prétention que le défaut de monuments rend aussi difficile à appuyer qu'à détruire, et qui ne peut être qu'assez faiblement combattue par les prodiges vraiç ou supposés de la musique ancienne. Peutêtre serait-il permis de conjecturer avec quelque vraisemblance, que cette musique était tout à fait différente de la nôtre; et que si l'ancienne était supérieure par la mélodie, l'harmonie donne à la moderne des avantages.

Nous serions injustes, si^ à Toccasion du détail où nous venons d'entrer, nous ne reconnaissions point ce que nous devons à ritalie; c'est d'elle que nous avons reçu les sciences, qui, depuis, ont fructifié si abondamment dans toute l'Europe; c'est à elle surtout que nous devons les beauxarts* et le bon goût, dont elle nous a fourni un grand nombre de modèles inimitables. /

Pendant que les arts et les belles-lettres étaient en honneur, il s'en fallait beaucoup que la philosophie fît le môme progrès, du moins dans chaque nation prise en corps; elle n'a reparu que beaucoup plus tard. Ce n'est pas qu'au fond il soit plus aisé d'exceller dans les belleslettres que dans la philosophie; la supériorité en tout genre est également difficile à atteindre. Mais la lecture des anciens devait contribuer plus promptement à l'avancement des belles-lettres et du bon goût, qu'à celui des sciences naturelles. Les beautés littéraires n'ont pas besoin d'être vues longtemps pour être senties; et comme les hommes sentent avant que de penser, ils doivent par la même raison juger ce qu'ils sentent avant de juger ce qu'ils pensent. D'ailleurs, les anciens n'étaient pas à beaucoup près aussi parfaits comme philosophes que comme écrivains. En effet, quoique dans l'ordre de nos idées les premières opérations de 1^ raison précèdent les premiers efforts de l'imagination, celle-ci, quand elle a fait les premiers pas, va beaucoup plus vite que l'autre : elle a l'avantage de travailler sur des objets qu'elle enfante ; au lieu que la raison, forcée de se borner à ceux qu'elle a devant elle, et de s'arrêter à chaque instant, ne s'épuise que trop souvent en recherches infructueuses. L'univers et les réflexions sont le premier livre des vrais philosophes^ et les anciens l'avaient sans doute étudié : il était donc nécessaire de faire comme eux; on ne pouvait suppléer à cette

étude par celle de leurs ouvrages, dont la plupart avaient été détruits, et dont un petit nombre, mutilé par le temps, ne pouvait nous donner sur une matière si vaste que d(*s notions fort incertaines et fort altérées.

La scolastique, qui composait toute la science prétendue des siècles d'ignorance, nuisait encore aux progrès do la vraie philosophie dans ce premier siècle de lumière. On était persuadé, depuis un temps pour ainsi dire immémorial, qu'on possédait dans toute sa pureté la doctrine d'Aristote, commentée par les Arabes, et altérée par mille additions absurdes ou puériles, et on ne pensait pas même à s'assurer si cette philosophie barbare était réellement celle de ce grand homme, tant on avait conçu de respect pour les anciens! C'est ainsi qu'une foule de peuples, nés et affermis dans leurs erreurs par l'éducation, se croient d'autant plus sincèrement dans le chemin de la vérité, qu'il ne leur est pas même venu en pensée de former sur cela le moindre doute. Aussi , dans le temps que plusieurs écrivains, rivaux des orateurs et des poètes grecs, marchaient à côté de leurs modèles, ou peut-être môme les surpassaient, la philosophie grecque, quoique fort imparfaite, n'était pas même bien connue.

Tant de préjugés, qu'une admiration aveugle pour l'antiquité contribuait à entretenir, semblaient se fortifier encore par l'abus qu'osaient faire quelques théologiens de la soumission des peuples. On avait permis aux poètes de chanter dans leurs ouvrages les divinités du paganisme, parce qu'on était persuadé , avec raison , que les noms de ces divinités ne pouvaient être qu'un jeu dont on n'avait rien à craindre. Si, d'un côté, la religion des anciens, qui animait tout, ouvrait un vaste champ à l'imagination des beaux esprits, de l'autre, les principes en étaient trop absurdes pour qu'on appréhendât de voir ressusciter Jupiter

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f54 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

et Pluton par quelque secte de novateurs; mais Ton craignait ou l'on paraissait craindre les coups qu'une raison aveugle pouvait porter au christianisme. Comment ne voyait-on pas qu'il n'avait point à redouter une attaque ^ussi faible? Envoyé du ciel aux hommes, la vénération si juste et si ancienne que les peuples lui témoignaient avait VU) garantie pour toujours par les promesses de Dieu même. D'ailleurs, quelque absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent. Lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer, sans forcer personne à la connaître. Un tel pouvoir n'appartient qu'à l'Être tout-puissant. Ce sont les hommes inggiféj-^ftti^clairent le peuple, et les enthousiastes q^iTégari^^ frein qu'on est obligé, de mettre à lia licence de ces derniers ne doit point nuire à cette liberté si nécessaire à la vraie philosophie,^et dont la religion peut tirer les plus grands avantages. Si le christianisme ajoute à la philosophie les lumières qui lui manquent, s'il n'appartient qu'à la grâce de soumettre les incrédules, c'est à la philosophie qu'il est réservé de les réduire au silence; et, pour assurer le triomphe de la foi, les théologiens dont nous parlons, n'avaient qu'à faire usage des armes qu'on aurait voulu employer contre elle. .

Mais, parmi ces mêmes hommes, quelques-uns avaient un intérêt beaucoup plus réel de s'opposer à l'avancement de la philosophie. Faussement persuadés que la croyance des peuples est d'autant plus ferme qu'on l'exerce sur plus d'objets différents, ils ne se contentaient pas d'exiger pour nos mystères la soumission qu'ils méritent : ils cherchaient à ériger en dogmes leurs opinions particulières, et c'étaient ces opinions mêmes, bien plus que les dogmes, qu'ils voulaient mettre en sûreté. Par là, ils auraient porté

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à la religion le coup le plus terrible, si elle eût été l'ouvrage des hommes ; car il était à craindre que, leurs opinions étant une fois reconnues pour fausses, le peuple, qui ne discerne rien, ne traitât de la môme manière les vérités avec lesquelles on avait voulu les confondre.

D'autres théologiens de meilleure foi, mais aussi dangereux, se joignaient à ces premiers par d'autres motifs. Quoique la religion soit uniquement destinée à régler nos moeurs et notre foi , ils la croyaient faite pour nous éclairer aussi sur le système du monde, c'est-à-dire sur ces matières que le Tout-Puissant a expressément abandonnées à nos disputes. Ils ne faisaient pas réflexion que les livres sacrés et les ouvrages des Pères, faits pour montrer au peuple comme aux philosophes ce qu'il faut pratiquer et croire, ne devaient point , sur les questions indifférentes, parler un autre langage que le peuple. Cependant le despotisme théologique ou le préjugé l'emporta. Un tribunal devenu puissant dans le midi de l'Europe , dans les Indes, dans le Nouveau-Monde , mais que la foi n'ordonne point de croire, ni la charité d'approuver, ou plutôt que la religion réprouve, quoique occupé par ses ministres, et dont là France n'a pu s'accoutumer encore à prononcer le nom sans effroi , condamna un célèbre astronome pour avoir soutenu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique : à peu près comme le pape Zacharie avait condamné, quelques siècles auparavant, un évoque pour n'avoir pas pensé comipe saint Augustin sur les antipodes, et pour avoir deviné leur existence six cents ans avant que Christophe Colomb les découvrît. C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle , réunie à la temporelle , forçait la raison au silence, et-peu s'en fallut qu'on ne défendît au genre humain de penser.

Pendant que des adversaires peu instruits ou malinten-

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lionnes faisaient ouvertement la guerre à la philosophie, elle se réfugiait, pour ainsi dire, dans les ouvrages de quelques grands hommes qui, sans avoir l'ambition dangereuse d'arracher le bandeau des yeux de leurs contem porains, préparaient de loin, dans Tombre et le silence, la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles.

A la tête de ces illustres personnages doit être placé l'immortel chancelier d'Angleterre François Bacon, dont les ouvrages si justement estimés, et plus estimés pourtant (fu'ils ne sont connus, méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vues saines et étendues de ce grand homme, la multitude d'objets sur lesquels son esprit s'est porté, la hardiesse de son style, qui réunit partout les plus sublimes images avec la précision la plus rigoureuse , on serait tenté de le regarder comme le plus grand , le plus universel et le plus éloquent des philoso- . phes. Bacon, né dans le sein de la nuit la plus profonde, sentit que la philosophie n'était pas encore, quoique bien des gens, sans doute, se flattassent d'y exceller; car, plus un siècle est grossier, plus il se croit instruit de tout ce qu'il peut savoir. IJ commença donc par envisager d'une vue générale les divers objets de toutes les sciences naturelles; il partagea ces sciences en différentes branches, dont il fit rénumération la plus exacte qu'il lui fut possible; il examina ce que l'on savait déjà sur chacun de ces objets, et fit le catalogue immense de ce qui restait à découvrir. C'est le but de son admirable ouvrage De la dignité et de l'accroissement des connaissances humaines. Dans son Nouvel organe des scienceSy il perfectionne les vues qu'il avait données dans le premier ouvrage; il les porte plus loin, et fait connaître la nécessité de la physique expérimentale, à laquelle on ne pensait point en-

core. Ennemi des systèmes, il n'envisage la philosophie que comme cette partie de nos connaissances qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus heureux : il semble la borner à la science des choses utiles, ei recommande partout l'étude de la nature» Ses autres écrits sont formés sur le même plan; tout, jusqu'à leurs titres, y annonce l'homme de génie, l'esprit qui voit en grand. Il y recueille des faits, il y compare des expériences, il en indique un grand nombre à faire ; il invite les savants à étudier et à perfectionner les art&, qu'il regarde comme la partie la plus relevée et la plus essentielle de la science humaine ; il expose avec une simplicité noble ses conjectures et ses pensées sur les différents objets dignes d'intéresser les hommes, et il eût pu dire, comme ce vieillard de Térence, que rien de ce qui touche l'humanité ne lui était étranger. Science de la nature, morale, politique, économique, tout semble avoir été du ressort de cet esprit lumineux et profond; et on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou des richesses qu'il répand sur tous les sujets qu'il traite, ou de la dignité avec laquelle il en parle. Ses écrits ne peuvent être mieux comparés qu'à ceux d'Hippocrate sur la médecine, et ils ne seraient ni moins admirés, ni moins lus, si la culture de l'esprit était aussi chère aux hommes que la conser\'ation de la santé; mais il n'y a que les chefs de secte en tout genre dont les ouvrages puissent avoir un c^îrtain éclat. Bacon n'a pas été du nombre, et la forme de sa philosophie s'y opposait : elle était trop sage pour étonner personne. La scolastique qui dominait de son temps ne pouvait être renversée que par des opinions hardies et nouvelles, et il n'y a pas d'apparence qu'un philosophe qui se contente de dire aux hommes : « Voilà le peu que vous avez appris, voici ce qui vous reste à chercher, » soit destiné à faire beaucoup de bruit parmi ses contemporains.

^58 ÛISCOURS PRÉLIMINAIRE

Nous oserions même faire quelque reproche au chancelier Bacon d'avoir été peut-être trop timide , si nous ne savions avec quelle retenue , et pour ainsi dire avec iquelle superstition on doit juger un génie si sublime. Quoiqu'il avoue que les scolastiques ont énervé les sciences par leurs questions minutieuses, et que l'esprit doit sacrifier l'étude des êtres généraux à celle des objets particuliers, il semble pourtant, par l'emploi fréquent qu'il fait des termes de l'école, quelquefois même par celui des principes scolastiques, et par des divisions et subdivisions dont l'usage était alors fort à la mode, avoir marqué un peu trop de ménagement ou de déférence pour le goût dominant vde son siècle. Ce grand homme, après avoir brisé tant de fers, était encore retenu par quelques chaînes qu'il ne pouvait ou n'osait rompre.

Nous déclarons ici qiie nous devons principalement au chancelier BaConJ'arbre; encyclopédique dont nous avons déjà parlé, et que l'on trouvera à la fin de ce discours. Nous en avions fait l'aveu en plusieurs endroits du prospectus; nous y revenons encore, et nous ne manquerons aucune occasion de le répéter. Cependant nous n'avons pas cru devoir suivre de point en point le grand homme que nous reconnaissons ici pour notre maître. Si nous n'avons pas placé, comme lui, la raison après l'imagination , c'est que nous avons suivi, dans le système encyclopédique, l'ordre métaphysique des opérations de l'esprit» plutôt que l'ordre historique de ses progrès depuis la renaissance des lettres, ordre que l'illustre chancelier d'Angleterre avait peut-être en vue, jusqu'à un certain point, lorsqu'il faisait, comme il le dit, le cens et le dénombrement des connaissances humaines. D'ailleurs, le plan de Bacon étant différent du nôtre, et les sciences ayant fait depuis de grands progrès, on ne ^oit pas être sur-

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pris que nous ayons pris quelquefois une route différente.

Ainsi , outre les changements que nous avons faits dans l'ordre de la distribution générale, et dont nous avons déjà exposé les raisons, nous avons, à certains égards, poussé les divisions plus loin, surtout dans la partie de mathématique et de physique particulière. D'un autre côté, nous nous sommes abstenus d'étendre au même point que lui la division de certaines sciences dont il suit jusqu'aux derniers rameaux. Ces rameaux, qui doivent proprement entrer dans le corps de notre encyclopédie, n'auraient fait, à ce que nous croyons, que charger assez inutilement le système général. On trouvera, immédiatement après notre arbre encyclopédique, celui du philosophe anglais. C'est le moyen le plus court et le plus facile de faire distinguer ce qui nous appartient d'avec ce que nous avons emprunté de lui.

Au chancelier Bacon succéda l'illustre Descartes. Cet homme rare , dont la fortune a tant varié en moins d'un siècle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la philosophie : une imagination forte, un esprit très-conséquent, des connaissances puisées dans lui-même plus que dans les livres , beaucoup de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus, et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager. Aussi éprouva-t-il de son vivant même ce qui arrive, pour l'ordinaire, à tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres. Il fit quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût sa nation ou qu'il s'en défiât seulement, il s'était réfugié dans un pays entièrement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât beaucoup moins à faire des disciples qu'à les mériter, la persécution alla le chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu'il menait ne put l'y soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avait em-

ployée pour prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres qui peut-être ne la croyaient pas. Tourmenté et calomnié par des étrangers, et assez mal accueilli de ses compatriotes, il alla mourir en Suède, bien éloigné sans doute de s'attendre au succès brillant que ses opinions auraient un jour.

On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe. Les mathématiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font néanmoins aujourd'*hui la partie la plus solide et la moins contestée de sa gloire. L'algèbre, créée en quelque manière par les Italiens, prodigieusement augmentée par notre illustre Viète , a reçu entre les mains de Descartes de nouveaux accroissements. Un des plus considérables est sa Méthode de* ïndélermnées , artifice très-ingénieux et très-subtil qu'on a su appliquer depuis à un grand nombre de recherches. Mais ce qui a surtout immortalisé le nom de ce grand homme, c'est l'application qu'il a su faire de l'algèbre à la géométrie, idée plus vaste et des plus heureuses que l'esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non-seulement dans la géométrie, mais dans toutes les sciences physico-mathématiques.

Comme philosophe, il a peut-être été aussi grand ; mais il n'a pas été si heureux. La géométrie, qui, par la nature de son objet, doit toujours gagner sans perdre, ne pouvait manquer, étant maniée par i^n aussi grand génie, de faire des progrès très-sensibles et apparents pour tout le monde. La philosophie se trouvait dans un état bien différent : tout y était à commencer; et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre? Le mérite de les taire dispense de celui d'en faire de grands. Si Descartes, qui^nous a ouvert la route, n'y a pas été aussi loin que ses sectateurs le croient, il s'en faut beaucoup que les sciences lui doivent

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DE L'ENCYCLOPÉDIE. Ui

aussi peu que le prétendent ses adversaires. Sa Méthode seule aurait suffi pour le rendre immortel ; sa Dioptrique est la plus grande et la plus belle application qu'on eût faite encore* de la géométrie à la physique; on voit enfin dans ses ouvrages, même les moins lus maintenant, briller partout le génie inventeur. Si on juge sans partialité ces Tourbillons devenus aujourd'hui presque ridicules, on conviendra, j'ose le dire, qu'on ne pouvait alors imaginer rien de mieux. Les observations astronomiques qui ont servi à les détruire étaient encore imparfaites ou peu constatées : rien n'était plus naturel que de supposer un fluide qui transportât les planètes. Il n'y avait qu'une longue suite de phénomènes, de raisonnements et de calculs, et par conséquent une longue suite d'années, qui pût faire renoncer à une théorie si séduisante. Elle avait d'ailleurs l'avantage singulier de rendre raison de la gravitation des corps par la force centrifuge du tourbillon même, et je ne crains point d'avam^er que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées. Aussi a-t-il fallu, pour l'abandonner, que les physiciens aient été entraînés comme malgré eux par la théorie des forces centrales et par des expériences faites longtemps après. Reconnaissons donc que Descartes, forcé de créer une physique toute nouvelle, n'a pu la créer meilleure; qu'il a fallu, pour ainsi dire, passer par les tourbillons pour arriver au vrai système du monde , et que , s'il s'est trompé sur les lois du mouvement, il a du moins deviné le premier qu'il devait y en avoir.

Sa métaphysique, aussi ingénieuse et aussi nouvelle que sa physique, a eu le même sort à peu près; et c'est aussi à peu près par les mêmes raisons qu'on peut la justifier, car telle est aujourd'hui la fortune de ce grand homme,

i4t DISCOURS PRELIMINAIRE

qu'après avoir eu des sectateurs sans nombre il est presque réduit à. des apologistes. Il se trompa sans doute en admettant les idées innées; mais, s'il eût ret^u de la secte péripatéticienne la seule vérité qu'elle enseignait sur l'origine des idées par les sens, peut-être les erreurs qui déshonoraient cette vérité par leur alliage auraient été plus difficiles à déraciner. Descartes a osé du moins montrer aux bons esprits à secouer le joug de la scdlastique, de Topinion, de l'autorité, en un mot des préjugés et de la barbarie; et, par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits, il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous cent qu'elle doit à ses illustres successeurs. On peut le regarder comme un chef de conjurés qui a eu le cx)urage de s'élever le premier contre une puissance despotique et arbitraire, et qui, en préparant une révolution éclatante, a jeté les fondements d'un gouvernement plus juste et plus heureux qu'il n'a pu voir établi. S'il a fini par croire tout expliquer, il a du moins comB(iencé par douter de tout; et les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins parce que nous les tournons contre lui. D'ailleurs, quand les opinions absurdes sont invétérées, on est quelquefois forcé, pour désabuser le genre humain, de les remplacer par d'autres erreurs, lorsqu'on ne peut mieux faire. L'incertitude et îa vanité de l'esprit sont telles, qu'il a toujours besoin d'une opinion à laquelle il se fixe. C'est un enfant à qui il faut présenter un jouet pour lui enlever une arme dangereuse. 11 quittera de luimême ce jouet quand le temps de la raison sera venu. En donnant ainsi le change aux philosophes, ou à ceux qui croient l'être, on leur apprend du moins à se défier de leurs lumières, et cette disposition est le premier pas vers la vérité. Aussi Descartes a-t-il été persécuté de

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son vivant, comme s'il fût venu l'apporter aux hommes. Newton, à qui la route avait été préparée par Huyghens, parut enfin, et donna à la philosophie une forme qu'elle semble devoir conserver. Ce grand génie vil qu'il était temps do bannir de la physique les conjectures et les hypothèses vagues, ou du moins de ne les donner que pour ce qu'elles valaient, et que cette science devait être uniquement soumise aux expériences et à la géométrie. C'est peut-être dans cette vue qu'il commença par inventer le calcul de Tinfmi et la méthode des suites, dont les usages si étendus dans la géométrie même, le sont encore davantage pour déterminer les effets compliqués que Ion observe dans la nature, où tout semble s'exécuter par des espèces de progressions infinies. Les expériences de la pesanteur, et les observations de Kepler, firent découvrir au philosophe anglais la force qui retient les planètes dans leurs orbites. 11 enseigna tout ensemble et à distinguer les causes de leurs mouvements, et à les calculer avec une exactitude qu'on n'aurait pu exiger que du travail de plusieurs siècles. Créateur d'une optique toute nouvelle, il fit connaître la lumière aux hommes en la décomposant. Ce que nous pourrions ajouter à l'éloge de ce grand philosophe, serait fort au-dessous du témoignage universel qu'on rend aujourd'hui à ses découvertes presque innombrables, et à son génie tout à la fois étendu, juste et profon^. En enrichissant la philosophie par une grande quantité de biens réels, il a mérité sans doute toute sa reconnaissance ; mais il a peutêtre plus fait pour elle en lui apprenant à être sage, et à contenir dans de justes bornes cette espèce d'audace que les circonstances avaient forcé Descartes à lui donner. Sa Théorie du Monde (car je ne veux pas dire son Système) est aujourd'hui si généralement reçue,, qu'on commence à disputer à l'auteur l'honneur de l'invention, parce qu'on

accuse d'abord les grands hommes de se tromper, et qu'on finit par les traitcT de plagiaires. Je laisse à ceux qui trouvent tout dans les ouvrages des anciens, le plaisir de découvrir dans ces ouvrages la gravitation des planètes, quand elle n'y serait pas ; mais en supposant même que les Grecs en aient eu l'idée, ce qui n*était chez eux qu'un système hasardé et romanesque, est devenu une démonstration dans les mains de Newton : cette démonstration, qui n'appartient qu'à lui, fait le mérite réel de sa découverte; et l'attraction sans un tel appui serait une hypothèse comme tant d'autres. Si quelque écrivain célèbre s'avisait de prédire aujourd'hui sans aucune preuve qu'on parviendra un jour à faire de l'or, nos descendants auraientils droit, sous ce prétexte, de vouloir ôter la gloire du grand œuvre à un chimiste qui en viendrait à bout ? Et l'invention des lunettes en appartiendrait-elle moins à ses auteurs, quand même quelques anciens n'auraient pas cru impossible que nous étendissions un jour la sphère de notre vue?

D'autres savants croient faire à Newton un reproche beaucoup plus fondé, en l'accusant d'avoir ramené dans la physique les qualités occultes des scolastiques et des anciens philosophes. Mais les savants dont nous parlons sontils bien sûrs que ces deux mots, vides de sens chez les scolastiques, et destinés à marquer un être dont ils croyaient avoir l'idée, fussent autre chose chez les anciens philosophes que l'expression modeste de leur ignorance? Newton, qui avait étudié la nature, ne se flattait pas d'en savoir plus qu'eux sur la cause première qui produit les phénomènes; mais il n'employa pas le même langage, pour ne pas révolter des contemporains qui n'auraient pas manqué d'y attacher une autre idée que lui. Il secontenta de prouver que les tourbillons de Descartes ne pouvaient rendre

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raison du mouvement des planètes; que les phénomènes et les lois de la mécanique s'unissaient pour les renverser; qu'il y a une force par laquelle les planètes tendent les unes vers les autres, et dont le principe nous est entièrement inconnu. 11 ne rejeta point Timpulsion; il se borna à demander qu'on s'en servît plus heureusement qu'on n'avait fait jusqu'alors pour expliquer les mouvements des planètes : ses désirs n'ont point encore été remplis, et né le seront peut-être de longtemps. Après tout, quel mal aurait-il fait à la philosophie, en nous donnant lieu de penser que la matière peut avoir des propriétés que nous ne lui soupçonnions pas, et en nous désabusant de la confiance ridicule où nous sommes de les connaître toutes!

A l'égard de la métaphysique, il paraît que Newton ne l'avait pas entièrement négligée. 11 était trop grand philosophe pour ne pas sentir qu'elle est la base de nos connaissances, et qu'il faut chercher dans elle seule des notions nettes et exactes de tout : il paraît même, par les ouvrages de ce profond géomètre, qu'il était parvenu à se faire de telles notions sur les principaux objets qui l'avaient occupé. Cependant, soit qu'il fût peu content lui-même des progrès qu'il avait faits dans la métaphysique, soit qu'il crût difficile de donner au genre humain des lumières bien satisfaisantes ou bien étendues sur une science trop souvent incertaine et contentieuse, soit enfin qu'il craignît qu'à l'ombre de son autorité on n'abusât de sa métaphysique comme on avait abusé de celle de Descartes pour soutenir des opinions dangereuses ou erronées, il s'abstint presque absolument d'en parler dans ceux de ses écrits qui sont les plus connus; et on ne peut guère apprendre ce qu'il pensait sur les différents objets de cette science, que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi, comme il n'a

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causé sur ce point aucune révolution, nous nous abstiendrons de le considérer de ce côté-là.^/

Ce que Newton n'avait osé, (ytf n'aurait peut-être pu faire, Locke l'entreprit et l'exécuta avec succès. On peut dire qu'il créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique. Il conçut que les abstractions et les questions ridicules qu'on avait jusqu'alors agitées, et qui avaient fait comme la substance de la philosophie, étaient la partie qu'il fallait surtout proscrire. Il chercha dans ces abstractions et dans les abus des signes les causes princi^ pales de nos erreurs, ôt les y trouva. Pour connaître notre âme^ ses idées et ses affections, il n'étudia point les livres, parce qu'ils l'auraient mal instruit : il se contenta de descendre profondément en lui-même ; et après s'être, pour ainsi dire, contemplé longtemps, il ne fit dans son traité De tentendement bumaiti que présenter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. En un mot, il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet, la physique expérimentale de l'âme : espèce de physique très-différente de celle des corps, non-seulement par son objet, mais par la manière de l^nvisager. Dans celle-ci on peut découvrir, et on découvre souvent des phénomènes inconnus ; dans l'autre, les faits aussi anciens que le monde existent également dans tous les hommes, tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. La métaphysique raisonnable ne peut consister, comme la physique expérimentale, qu'à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en un corps, à expliquer les uns par les autres, en distinguant ceux qui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. En un mot, les principes de la métaphysique, aussi simple que les axiomes, sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple. Mais le peu de progrès que cette science a fait depuis longtemps, montre combien il est rare d'appli-

quer heureusement ces principes, soit par la difficulté que renferme un pareil travail, soit peut-être aussi par l'impatience naturelle qui empêche de s'y borner. Cependant le titre de métaphysicien, et même de grand métaphysicien , est encore assez commun dans notre siècle; car nous aimons à tout prodiguer : mais qu'il y a peu de personnes . vétitablement dignes de ce nom ! Combien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d'obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires, et de préférer dans les notions qu'ils se forment l'extraordinaire au vrai, qui est toujours simple? Il ne faut pas s'étonner après cela si la plupart de ceux qu'on appelle métaphysiciens font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute point que ce titre ne soit bientôtvUne injure pour nos bons esprits, comme le nom de sophiste, qui pourtant signifie sage, avili en Grèce par ceux qui le portaient, fut rejeté par les vrais philosophes.

Concluons de toute cette histoire (fue l'Angleterre nous doit la naissance de celte philosophie que nous avons reçue d'elle. 11 y a peut-être plus loin des formes substantielles aux tourbillons, que des tourbillons à la gravitation universelle ; comme il y a peut-être un plus grand intervallç entre l'algèbre pure et l'idée de l'appliquer à la géométrie, qu'entre le petit triangle de Barrow et le calcul différentiel.

Tels sont ks principaux génies que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres, et à qui la Grèce eût élevé des statues, quand même elle eût été obligée, pour leur faire place, d'abattre celle de quelques conquérants.

Les bornes de ce discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes illustres, qui, sans se proposer des vues aussi grandes que ceux dont nous venons de faire mention, n'ont pas laissé par leurs travaux de

r*8 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

contribuer beaucoup à ravançement des sciencej?, et ont pour ainsi dire levé un coin du voile qui nous cachait la vérité. De ce nombre sont Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de l'accélération ; Ilarvey, que la découverte de la circulation du sajig rendra immortel ; Huyghens, que nous avons déjà nommé, et qui, par des ouvrages pleins de force et de génie, a si bien mérité de la géométrie et de la physique; Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde, qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité et de pénétration, et d'un traité de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, qui nous a ouvert une science nouvelle : génie universel et sublime, dont les talents ne pourraient être trop regrettés par 4a philosophie, si la religion n'en avait pas profité; Malebranche, qui a si bien démêlé les erreurs des sens, et qui a connu celles de l'imagination, comme s'il n'avait pas, été souvent trompé par la sienne ; Bayle,»le père de la physique expérimentale; plusieurs autres enfin, parmi lesquels doivent être comptés avec distinction les Vesale, les Sydenham, les Boerhaave, et une infinité d'anatomistes et de physiciens célèbres.

Entre ces grands hommes il en est un, dont la philosophie, aujourd'hui fort accueillie et fort combattue dans le Nord de l'Europe, nous oblige à ne le point passer sous silence; c'est l'illustre Leibnitz. Quand il n'aurait pour lui que la gloire, ou môme que le.soupçon d'avoir partagé avec Newton l'invention du calcul différentiel, il mériterait à ce titre une mention honorable. Mais c'est principalement par sa métaphysique que nous voulons l'envisager. Comme Descartes, il semble avoir reconnu l'insuffisance de toutes les solutions qui avaient été données jusqu'à lui des questions les plus élevées, sur l'union du corps et de l'âme, sur la Providence, sur la nature de la matière ; il paraît même

avoir eu l'avantage d'exposer avec plus de force que personne les difficultés qu'on peut proposer sur ces questions; mais, moins sage que Locke et Newton, il ne s'est pas contenté de former des doutes, il a cherché à les dissiper, et de ce côté-là il n'a peut-être pas été plus heureux que Descartes. Son principe de la raison suffUanle, très-beau et très-vrai en lui-même, ne paraît pas devoir être fort utile à des êtres aussi peu éclairés que nous le sommes sur les raisons premières de toutes choses ; ses Monailes prouvent tout au plus qu'il a vu mieux que personne qu'on ne peut se former une idée nette de la matière, mais elles ne paraissent pas faites pour la donner ; son Harnmiie préétablie semble n'ajouter qu'une difficulté de plus à l'opinion de Descartes sur l'union du corps et de l'âme; enfin son système de Yoplimisme est peut-être dangereux par le prétendu avantage qu'il a d'expliquer tout. Ce grand homme paraît avoir porté dans la métaphysique plus de sagacité que de lumière ; mais, de quelque manière qu'on pense sur cet article, on ne peut lui refuser l'admiration que méritent la grandeur de ses vues en tout genre, l'étendue prodigieuse de ses connaissances, et surtout l'esprit philosophique par lequel il a su les éclairer.

Nous finirons par une observation qui ne paraîtra pas surprenante à des philosophes. Ce n'est guère do leur vivant que les grands hommes dont nous venons de parler ont changé la face des sciences. Nous avons déjà vu pourquoi Bacon n'a point été chef de secte ; deux raisons se joignent à celle que nous en avons apportée. Ce grand philosophe a écrit plusieurs de ses ouvrages dans une retraite à laquelle ses ennemis l'avaient forcé, et le mal qu'ils avaient fait à l'homme d'État n'a pu manquer de nuire à l'auteur. D'ailleurs, uniquement occupé d'être utile, il a peut-être embrassé trop de matières, pour que ses contem-

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porains dussent se laisser éclairer à la fois sur un si grand nombre d'objets. On ne permet guère aux grands génies d'en savoir tant ; on veut bien apprendre quelque chose d'eux sur un sujet borné, mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes ses idées sur les leurs. C'est en partie pour cette raison que les ouvrages de Descartes ont essuyé en France après sa mort plus de persécution que leur auteur n'en avait souffert en Hollande pendant sa vie ; ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que les écoles ont enfin osé admettre une physique qu'elles s'imaginaient être contraire à celle de Moïse. Newton, il est vrai, a trouve dans ses contemporains moins de contradiction ; soit que les découvertes géométriques par lesquelles il s'annonça et dont on ne pouvait lui disputer ni la propriété, ni la réalité, eussent accoutumé à l'admiration pour lui, et à lui rendre des hommages qui n'étaient ni trop subits ni trop forcés ; soit que, par sa supériorité, il imposât silence à l'envie, soit enfin, ce qui paraît plus difficile à croire, qu'il eût affaire à une nation moins injuste que les autres. Il a eu l'avantage singulier de voir sa philosophie généralement reçue eh Angleterre de son vivant, et d'avoir tous ses 'compatriotes pour partisans et pour admirateurs. Cependant il s'^n fallait bien que le reste de l'Europe fît alors le même accueil ^ à ses ouvrages. Non-seulement ils étaient inconnus en France, mais la philosophie scolastique y dominait encore, lorsque Newton avait déjà renversé la physique cartésienne ; et les tourbillons étaient détruits avant que nous songeassions à les adopter. Nous avoiis été augsi longtemps à les soutenir qu'à les recevoir. Il ne faut qu'ouvrir nos livres, pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore trente ans qu'on a commencé en France à renoncer au cartésianisme. Le premier qui ait osé parmi nous se déclarer ouvertement new tonien, est l'auteur du discours sur ta fi-

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gure des astres, qui joint à des connaissances géotnélriques très-étehdùes, cet esprit philosophique avec lequel elles ne se trouvent pas toujours, et ce talent d'écrire auquel on né croira plus qu'elles nuisent, quand on aura lu ses ouvrages. Maupertuis a cru qu'on pouvait être bon citoyen sans adopter aveuglément la physique de son pays, et pour attaquer cette physique, il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré. En effet, notre nation, singulièrement avide de nouveautés dans les matières de goût, est, en matière de science, très-attachéè aux opinions anciennes. Deux dispositions si contraires en apparence ont leurs principes dans plusieurs causes, et surtout dans cette ardeur de jouir qui semble constituer notii'e caractère. Tout ce qui est du ressort du sentiment n'est pas fait pour être longtemps cherché, et cesse d'être agréable dès qu'il ne se présente pas tout d'un, coup; mais aussi l'ardeur avec laquelle nous nous y livrons s'épuise bientôt, et l'Ame, dégoûtée aussitôt que remplie, vole vers un nouvel objet qu'elle abandonnera de même. Au contraire, ce n'est qu'à force de méditation que l'esprit parvient à ce qu'il cherche; mais, par cette raison, il veut jouir aussi longtemps qu'il a cherché, surtout lorsqu'il ne s'agit que d'une [ihilosophie hypothétique et conjecturale, beaucoup plus riante que des calculs et des combinaisons exactes. Les physiciens attachés à leurs théories, avec le même zèle et par les mêmes motifs que les artisans à leurs pratiques, ont, sur ce point, beaucoup plus de ressemblance avec le peuple qu'ils ne s'imaginent. Respectons toujours Descartes; mais abandonnons sans peine des opinions qu'il a combattues lui-môme un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu'il a montré en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse, n'était qu'à lui : ceux qui l'ont osé suivie

les premiers dans les ténèbres ont au moins marqué du courage ; mais il n'y a plus de gloire à s'égarer «ur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savants qui défendent encore sa doctrine, il eût désavoué lui-même ceux qui n'y tiennent que par un attachement servile à ce qu'ils ont appris dans leur enfance, ou par je ne sais quel préjugé national, la honte de la philosophie. Avec de tels motifs, on peut être le dernier de ses partisans; maison n'aurait pas eu le mérite d'être son premier disciple, ou plutôt on eût été son adversaire lorsqu''il n'y avait que de l'injustice à l'être. Pour avoir le droit d'admirer les erreurs d'un grand homme, il faut savoir les reconnaître, quand le temps les a mises au grand jour. Aussi les jeunes gens, qu'on regarde d'ordinaire comme d'assez mauvais juges, sont peut-être les meilleurs dans les matières philosophiques et dans beaucoup d'autres, lorsqu'ils ne sont pas dépourvus de lumière ; parce que, tout leur étant également nouveau, ils n'ont d'autre intérêt que celui de bien choisir.

Ce sont en effet les jeunes géomètres, tant de France que des pays étrangers, qui ont réglé le sort des deux philosophies. L'ancienne est tellement proscrite, que ses plus zélés partisans n'osent plus même nommer ces tourbillons dont ils remplissaient autrefois leurs ouvrages. Si le newtonianisme venait à être détruit de nos jours par quelque cause que ce pût être, injuste ou légitime, les sectateurs nombreux qu'il a maintenant joueraient sans doute alors le même rôle qu'ils ont fait jouer à d'autres. Telle est la nature des esprits ; telles sont les suites de l'amour-propre qui gouverne les philosophes, du moins autant que les autres hommes, et de la contradiction que doivent éprouver toutes lés découvertes, ou même ^e qui en a l'apparence. n en a été de Locke à peu près comme de Bacon, de

Deseartes et de Newton. Oublié longteiûps pour Rohaut et pour Régis, et encore assez peu connu de la multitude, il commence enfin à avoir parmi nous des lecteurs et quelques partisans. C'est ainsi que les personnages illustres, souvent trop au-dessus de leur siècle, travaillent presque toujours en pure perte pour leur siècle môme; c'est aux âges suivants qu'il est réservé de recueillir le fruit de leurs lumières. Aussi les restaurateurs des sciences ne jouissentils presque jamais de toute la gloire qu'ils méritent; des esprits fort inférieurs la leur arrachent, parce que les grands hommes se livrent à leur génie, et les hommes médiocres à celui de leur nation. Il est vrai que le témoignage que la supériorité ne peut s'empêcher de se rendre à elle-même, suffit pour la dédommager des suffrages vulgaires : elle se nourrit de sa propre substance, et cette réputation, dont on est si avide, ne sert souvent qu'à consoler la médiocrité des avantages que le talent a sur elle. On peut dire en effet que la renommée, qui publie tout, raconte plus souvent ce qu'elle voit, et que les poètes, qui lui ont donné 4-^ cent bouches, devaient bien aussi lui donner un bandeau: La philosophie, qui forme le goût dominant de notre siècle, semble, par les progrès qu'elle fait parmi nous, vouloir réparer le temps qu'elle a perdu, et se venger de l'espèce de mépris que lui avaient marqué nos pères. Ce mépris est aujourd'hui retombé sur l'érudition, et n'en est pas plus juste pour avoir changé d'objet. On s'imagine que nous avons tiré des ouvrages des anciens tout ce qu'il nous importait de savoir, et sur ce fondement on dispenserait volontiers de leur peine ceux qui vont encore les consulter. Il semble qu'on regarde l'antiquité comme un oracle qui a tout dit, et qu'il est inutile d'interroger; et on ne fait guère plus de cas aujourd'hui de la restitution d'un passage que de la dévouverte d'un petit rameau de veine

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<o4 DISCOURS PRELIMINAIRE

dans le corps humain. Mais comme il serait ridicule de croire qu'il n y a plus rien à découvrir dans l'anatomie, parce que les anatomistes se livrent quelquefois a des recherches inutiles en apparence, et souvent utiles par leurs suites, il ne serait pas moins absurde de vouloir interdire Térudition, sous prétexte des recherches peu importantes auxquelles nos savants peuvent s'abandonner. C'est être ignorant ou présomptueux de croire que tout soit vu dans quelque matière que ce puisse être, et que nous n'ayons plus aucun avantage à tirer de l'étude et de la lecture des anciens.

L'usage de tout écrire aujourd'hui en langue vulgaire, a contribué sans doute à fortifier ce préjugé, et peut-être est plus pernicieux que le préjugé même. Notre langue s'élant répandue par toute l'Europe, nous avons cru qu'il était temps de la substituer à la langue latine, qui, depuis la renaissance des lettres, était celle de nos sayants. J'avoue qu'un philosophe est beaucoup plus excusable d'écrire en français, qu'un Français de faire des vers latins ; je veux bien même convenir que cet usage a contribué à rendre la lumière plus générale, si néanmoins c'est étendre réellement Tesprit d'un peuple, que d'en étendre la superficie. Cependant il résulte de là un inconvénient que nous aiirions dû prévoir. Les savants des autres nations, à qui nous avons donné l'exemple, ont cru avec raison qu'ils écriraient encore mieux dans leur langue que dans la nôtre. L'Angleterre nous a donc imités ; l'Allemagne, où le latin semblait s'être réfugié, commence insensiblement à en perdre l'usage ; je ne doute pas qu'elle ne soit bientôt suivie par les Suédois, les Danois et les Russes. Ainsi, avant la fin du dix-huitième siècle, un philosophe qui voudra s'instruire à fond des découvertes de ses prédécesseurs, sera contraint de charger sa mémoire de sept à huit langues différentes,

DE L'ENCYCLOPÉDIE. lo5

et, après avoir consumé à les apprendre le temps le plus précieux de sa vie, il mourra avant de commencer à s'instruire. L'usage de la langue latine, don| nous avons fait voir le ridicule dansvles matières de goût, ne pourrait être que très-utile dans les ouvrages de philosophie dont la clarté et la précision doivent faire tout le mérite, et qui n'ont besoin que d'une langue universelle et de convention . Il serait donc à souhaiter qu'on rétablît cet usage ; mais il n'y a pas lieu de l'espérer. L'abus dont nous osons nous plaindre est trop favorable à la vanité et à la paresse, pour qu'on se flatte de le déraciner. Les philosophes, comme les autres écrivains, veulent être lus, et surtout de leur nation. S'ils se servaient d'une langue moins familière, ils auraient moins de bouches pour les célébrer, et on ne pourrait se vanter de les entendre. Il est vrai qu'avec moins d'admirateurs ils auraient de meilleurs juges, mais c'est un avantage qui touche peu, parce que la réputation tient plus au nombre qu'au mérite de ceux qui la distribuent.

En récompense, car il ne faut rien outrer, nos livres de science semblent avoir acquis jusqu'à l'espèce d'avantage qui semblait devoir être particulier aux ouvrages de belleslettres. Un écrivain respectable, que notre siècle a eu le bonheur de posséder longtemps, et dont je louerais ici les différentes productions si je ne me bornais pas^à l'envisager comme philosophe, a appris aux savants à secouer le joug du pédantisme. Supérieur dans l'art de mettre en leur jour les idées les plus abstraites, il a su, par beaucoup de méthode, de précision et de clarté, les abaisser à la portée des esprits qu'on aurait cru les moins faits pour les saisir. Il a môme osé prêter à la philosophie les ornements qui semblaient lui être les plus étrangers, et qu'elle paraissait devoir s'interdire le plus sévèrement ; et cette hardiesse a

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été justifiée par le succès le plus général et le plus flatteur. Mais, semblable à tous les écrivains originaux, il a laisse bien loin derrière lui ceux qui ont cru pouvoir Timiter. L'auteur de Vhîstoire naturelle a suivi une route toute différente. Rival de Platon et de Lucrèce,* il a répandu dans son ouvrage, dont la réputation croît de jour en jour, cette noblesse et cette élévation de st\ie qui sont si propres aux malières philosophiques, et qui dans les écrits du sage doivent être la peinture de son âme*

Cependant la philosophie, en songeant à plaire^ paraît n'avoir pas oublié qu'elle est principalement faite pour instruire ; c'est par cette raison que le goût des systèmes, plus, propre à flatter l'imagination qu'à éclairer la. raison, est aujourd'hui presque absolument banni des b6n§ ouvrages. Un de nos meilleurs philosophes, l'abbé deCondillac, semble lui avoir porté les derniers coups. L'esprit d'hypothèse et de conjecture pouvait être autrefois fort utile, et avait môme été nécessaire pour la renaissance de la philosophie, parce qu'alors il s'agissait encore moins de bien penser que d'apprendre à penser par soi-même. Mais les temps sont changés, et un écrivain qui ferait parmi nous l'éloge des systèmes viendrait trop tard. Les avantages qu6 cet esprit peut procurer maintenant sont en trop petit nombre pour balancer les inconvénients qui en résultent ; et si on prétend prouver l'utilité des systèmes par un très-petit nombre de découvertes qu'ils ont pccasionnées autrefois, on pourrait de même conseiller à nos géomètres de s'appliquer à la quadrature du cercle, parce que les efforts ^è plusieurs mathématiciens pour la trouver, . nous ont produit quelques théorèmes. L'esprit de système est dans la physique ce que la métaphysique est dans la géométrie. S'il est quelquefois nécessaire pour nous mettre dans le chemin de la vérité, il est presque toujours incapable de

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nous y conduire par lui-même. Éclairé par Tobsen^ation de la nature, il peut entrevoir les causes des phénomènes; mais c'est au calcul à assurer, pour ainsi dire, Texislence de ces causes, en déterminant exactement les effets qu'elles peuvent produire, et en comparant ces effets avec ceux que l'expérience nous découvre. Toute hypothèse, dénuée d'un tel secours, acquiert rarement ce degré de certitude qu'on doit toujours chercher dans les sciences naturelles, et qui néanmoins se trouve si peu dans ces conjectures frivoles qu'on honore du nom de systèmes. S'il ne pouvait y en avoir que de cette espèce, le principal mérite du physicien serait, à proprement parler, d'avoir l'esprit de système et de n'en faire jamais. A l'égard de l'usage dans les autres sciences, mille expériences prouvent combien il est dangereux.

La physique est donc uniquement bornée aux observations et aux calculs ; la médecine à l'histoire du corps humain, de ses maladies et de leurs remèdes; l'histoire naturelle à la description détaillée des végétaux, des animaux et des minéraux ; la chimie à la composition et à la décomposition expérimentale des corps ; en un mot, toutes les sciences, renfermées dans les faits, autant qu'il est possible, et dans les conséquences qu'on en geut déduire, n'accordent rien à l'opinion, que quand elles y sont forcées. Je ne parle point de la géométrie, de l'astronomie et de la mécanique, destinées par leur nature à aller toujours en se perfectionnant de. plus en plus.

On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique, si à la mode aujourd'hui, qui veut tout voir et ne rien supposer, s'est répandu jusque dans les belles-lettres; on prétend môme qu'il est nuisible à leurs progrès, et il est difficile de se^e dissimuler. Nqtre siècle, porté à la combinaison et à l'analyge, semble vouloir introduire les discus-

sions froides et didactiques dans les choses de sentiment. Ce n'est pas que les passions et le goût n'aient une logique qui leur appartient; mais celte logique a des principes tout différents de ceux de la logique ordinaire : ce sont ces principes qu'il faut démêler en nous, et c'est, il faut l'avouer, de quoi une philosophie commune est peu capable. Livrée tout entière à l'examen des perceptions tranquilles de l'âme, il lui est bien plus facile d'en démêler les nuances que celles de nos passions, ou en général des sentiments vifs qui nous affectent. Et comment cette espèce de sentiments ne serait-elle pas difficile à analyser avec justesse? Si, d'un côté, il faut se livrer à eux pour les connaître, de l'autre, le temps où l'^me en est affectée est celui où elle peut les étudier le moins. Il faut pourtant convenir que cet esprit de discussion a contribué à affranchir notre littérature de l'admiration aveugle des anciens; il nous a appris à n'estimer en eux que les beautés que nous serions contraints d'admirer dans des modernes. Mais c'est peut-être aussi à la même source que nous devons je ne sais quelle métaphysique du cœur, qui s'est emparée de nos théâtres ; s'il ne fallait pas l'en bannir entièrement, encore moins fallait-il l'y laisser régner. Cette anatomie de l'âme s'est glissée jusque dans nos conversations; on y disserte, on n'y parle plus ; et nos sociétés ont perdu leurs principaux agréments, la chaleur et la gaieté.

Ne soyons donc pas étonnés que nos ouvragés d'esprit soient en général inférieurs à ceux du siècle précédent. On peut même en trouver la raison dans les efforts que nous faisons pour surpasser nos prédécesseurs. Le goût et l'art d'écrire font en peu de temps des progrès rapidôsr, ' dés qu'une fois la véritable route est ouverte : à peine uu grand génie a-t-il entrevu le beau, qu'il l'aperçoit dans toute son étendue ; et l'imitation de la belle nature semblô

bornée à de certaines limites qu'une génëî*ation ou deux tout au plus ont bientôt atteintes ; il ne reste à la génération suivante que d'imiter; mais elle ne se contente pas de ce partage; les richesses qu'elle a acquises autorisent le désir de les accroître ; elle veut ajouter à ce qu'elle a reçu, et manque le but en cherchant à le passer. On a donc tout à la fois plus de principes pour bien juger, un plus grand fonds de lumières, plus de bons juges, et moins de bons ouvrages ; on ne dit point d'un livre qu'il est bon, mais que c'est le livre d'un homme d'esprit. C'est ainsi que le siècle de Démétrius de Phalère a succédé immédiatement à celui de Démosthène, le siècle de Lucain et de Sénèque à celui de Cicéron et de Virgile, et le nôtre à celui de Louis XIV.

Je ne parle ici que du siècle en général, car je suis bien éloigné de faire la satire de quelques hommes d'un mérite rare avec qui nous vivons. La constitution physique du monde littéraire entraîne, comme celle du monde matériel, des révolutions forcées dont il serait aussi injuste de se plaindre que du changement des saisons. D'ailleurs,, comme nous devons au siècle de Pline les ouvrages admirables de Quintilien et de Tacite, que la génération précédente n'aurait peut-être pas été en état de produire, le nôtre laissera à la postérité des monuments dont il a droit de îje. glorifier. Un poète célèbre par ses talents et par ses malheurs a effacé Malherbe dans ses odes, et Marot dans sf»s épigrammes et dans ses épîtres. Nous avons vu naître le seul poëme épique que la France puisse opposer à ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des Anglais et des Espagnols. Deux hommes illustres, entre lesquels notre nation semble partagée , et que la postérité saura mettre chacun à sa place, se disputent la gloire du cothurne, et l'on voit encore avec nn extrême plaisir leurs tragédies après celles de Corneille et de Racine. L'un de ces dçux

hoiuiiu's, le même à qui nous devons la Henriade, sûr d'obtenir parmi le très-petit nombre de grands poètes une place distinguée, et qui n'est qu'à lui, possède en même temps ail plus haut degré un talent que n'a eu presque aucun poëte, même dans un degré médiocre : celui d'écrire en prose. Personne n'a mieux connu l'art si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est propre , d'embellir tout sans se méprendre sur le coloris propre à chaque chose; enfin (ce qui caractérise plus qu'on ne pense les grands écrivains), de n'être jamais ni au-dessus ni au-dessous de son sujet. Son Essai sur le siècle de Louis XIV est un morceau d'autant plus précieux que l'auteur n'avait en ce genre aucun modèle , ni parmi les anciens, ni parmi nous; son Histoire de Charles Xll, par la rapidité et la noblesse du style , "est digne du héros qu'il avait à peindre; ses pièces fugitives, supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient, par leur nombre et par leur mérite , pour immortaliser plusieurs écrivains. Que ne puis-jc , en parcourant ici ses nombreux et admirables ouvrages, payer à ce génie rare le tribut d'éloges qu'il mérite, qu'il a reçu tant de fois de ses compatriotes, des étrangers et de ses ennemis, et auquel la postérité mettra le comble quand il ne pourra plus en jouir !

Ce ne sont pas là nos seules richesses. Un écrivain judicieux, aussi bofi citoyen que grand philosophe, nous a donné sur les principes des lois un ouvrage décrié par quelques Français, applaudi par la nation et admiré de toute l'Europe, ouvrage qui sera un monument immortel du génie et de la vertu de son auteur, et des progrès de la raison dans un siècle dont le milieu sera une époque ménrorable dans l'histoire de la philosophie. D'excellents auteurs ont écrit l'histoire ancienne et moderne; des esprits

DE L'ENCYCLOPEDIE. i6i

justes et éclairés l'ont approfondie* La comédie a acquis un nouveau genre qu'on aurait tort de rejeter, puisqu'il en résulte un plaisir de plus, et que d^ailleurs ce genre même n'a pas été aussi inconnu des anciens qu'on voudrait nous le persuader. Enfin, nous avons plusieurs romans qui nous empêchent d^ regretter ceux du dernier siècle.

Les beaux-arts ne sont pas moins en honneur dans notre nation. Si j'en crois les amateurs éclairés, notre école de peinture est la première de l'Europe, et plusieurs ouvrages de nos sculpteurs n'auraient pas été désavoués par les anciens. La musique est peut-être, de tous ces arts, celui qui a fait, depuis quinze ans, le plus de progrès parmi nous. Grâce aux travaux d'un génie mâle, hardi et fécond, les étrangers, qui ne pouvaient souffrir nos symphonies, commencent à les goûter, et les Français paraissent enfin persuadés que Lulli avait laissé dans ce genre beaucoup à faire. Rameau, en poussant la pratique de son art à un si haut degré de perfection, est devenu tout ensemble le modèle et l'objet de la jalousie d'un grand nombre d'artistes qui le décrient en s'efforçant de l'imiter ; mais, ce qui le distingue plus particulièrement, c'est d'avoir réfléchi avec beaucoup de succès sur la théorie de ce même art, d'avoir su trouver dans la base fondamentale le principe de l'harmonie et de la mélodie; d'avoir réduit, par ce moyen, à des lois plus certaines et plus simples, une science livrée avant lui à des règles arbitraires ou dictées par une expérience aveugle. Je saisis avec empressement l'occasion de célébrer cet artiste philosophe dans un discours destiné principalement à l'éloge des grands hommes. Son mérite, dont il a forcé notre siècle à convenir, ne sera bien connu que quand le temps aura fait taire l'envie; et son nom, cher à la partie de notre nation la plus éclairée, ne peut blesser ici personne; mais, dût*il déplaire à quelques pré-

UÛ DÎSCOIIRS PRELIMINAIRE

ti'nrUw Mécènes, un philosophe serait bien à plaindre si, même en matière de sciences et de goût, il ne se permettait pas de dire la vérité.

Voilà les biens que nous possédons. Quelle idée ne se formera- t-on pas de nos trésors littéraires, si Ton joint aux ouvrages de tant de grands hommiBs les travaux de toutes les compagnies savantes destinées à maintenir le goût des sciences et des lettres, et à qui nous devons tant d'excellents livres! De pareilles sociétés ne peuvent manquer de produire dans un État de grands avantages, pourvu qu en les multipliant à Texcès on n'en facilite point rentrée à un trop grand nombre de gens médiocres; qu'on en bannisse toute inégalité propre à éloigner ou à rebuter des hommes faits pour éclairer les autres; qu'on n'y connaisse d'autre supériorité que celle du génie; que la considération y soit le prix du travail ; enfin , que les récompenses y viennent chercher les talents, et ne leur soient point enlevées par l'intrigue : car, il ne faut pas s'y tromper, on nuit plus au progrès de l'esprit en plaçant mal les récompense3 qu'en les supprimant. Avouons même, à l'honneur des lettres, que les savants n'ont pas toujours besoin d'être récompensés pour se multiplier : témoin l'Angleterre, à qui les sciences doivent tant, sans que le gouvernement fasse rien pour elles. Il est vrai que la nation les considère, qu'elle les respecte même; et cette espèce de récompense, supérieure à toutes Jes autres, est sans doute le mo}en le plus sûr de faire fleurir les sciences et les arts, parce que c'est le gouvernement qui donne les places, et le public qui distribue l'estime. L'amour, des lettres, qui est un mérite chez nos voisins, n'est encore, à la vérité, qu'une mode parmi nous, et ne sera peut-être jamais autre chose; mais, quelque dangereuse que soit cette mode, qui, pour un Mécène éclairé, produit cent amateurs ignorants

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et orgueilleux, peut-être lui sommes-nous redevables de n'être pas encore tombés dans la barbarie, où une foule (Je circonstances tendent à nous précipiter.

On peut regarder comme une des principales cet amour du faux bel-esprit qui protège rignorance-, qui s'en fait honneur, et qui la répandra universellement tôt ou tard. Elle sera le fruit et le terme du mauvais goût; j'ajoute qu'elle en sera le remède, car tout a des révolutions réglées, et l'obscurité se terminera par un nouveau siècle de lumière. Nous serons plus frappés du grand jour après avoir été quelque temps dans les ténèbres. Elles seront comme une espèce d'anarchie très-funeste par elle-même, mais quelquefois utile par ses suites. Gardons-nous pourtant de souhaiter une révolution si redoutable. La barbarie dure des siècles : il semble que ce soit notre élément; la raison et le bon goût ne font que passer.

Ce serait peut-être ici le lieu de repousser les traits qu'un écrivain éloquent et philosophe * a lancés depuis peu contre les sciences et les arts, en les accusant de corrompre les mœurs. Il nous siérait mal d'être de son sentiment à la tête d'un ouvrage tel que celui-ci. L'homme de mérite dont nous parlons semble avoir donné son suffrage à notre travail par le zèle et le succès avec lequel il y a concouru. Nous ne lui reprocberons point d'avoir confondu la culture de l'esprit avec l'abus qu^on en peut faire. Il BOUS répondra sans doute que cet abus en est inséparable; mais nous le prierons d'examiner si la plupart des maux qu'il attribue aux sciences et aux arts ne sont point dus à des causes toutes différentes, dont l'énumération serait ici

* J.-J. Rousseau, auteur de la partie de Y Encyclopédie qui concerne In musique, a composé un discours très-éloquent, pour prouver que le réublis^emeut des sciences cl des arts a corrompu les mœurs.

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aussi longue que délicate. Les lettres contribuent certainement à rendre la société plus aimable. Il serait difficile de prouver que les hommes en sont meilleurs et la vertu plus commune; mais c'est un privilège qu'on peut disputer à la morale même, et, pour dire encore plus, faudrat-il proscrire les lois parce que leur nom sert d'abri à quelques crimes dont les auteurs seraient punis dans une république de sauvages? Enfin, quand nous ferions ici au désavantage des connaissances humaines un aveu dont nous sommes bien éloignés, nous le sommes encore plus de croire qu'on gagnât à les détruire. Les vices nous resteraient, et nous aurions l'ignorance de plus.

Finissons cette histoire des sciences en remarquant que les différentes formes ile gouvernement, qui influent tant sur les esprits et sur la culture des lettres, déterminent aussi les espèces de connaissances qui doivent principalement y fleurir, et dont chacune a son mérite particulier. Il doit y avoir en général , dans une république , plus d'orateurs, d'historiens et de philosophes, et, dans une monarchie, plus de poètes, de théologiens et de géomètres. Cette règle n'est pourtant pas si absolue qu'elle ne puisse être altérée et modifiée par une infinité de causes.

Si Fastronoraie est une des sciences qui font le plus d'honneur à l'esprit humain, l'astronomie physique est une de celles qui en font le plus à la philosophie moderne. Il a fallu sans doute une longue suite de siècles pour que les hommes pussent parvenir à connaître avec quelque précision le mouvement de ce glohe qu'ils habitent, et celui des autres corps de notre système planétaire ; et ce serait un ouvrage très-utile et très-philosophique, que celui où l'on exposerait en détail le progrès de l'astronomie, dans l'ordre ou' réel, ou du moins vraisemblable, que ce progrès a dû suivre. Mais ce n'est pas une recherche moins digne d'un philosophe, que celle des différentes causes des phénomènes célestes. Il est même impossible qu'un pareil travail ne contribue très-efficacement à l'avancement rapide de l'astronomie. En effet, on ne pourra se flatter de savoir les véritables causes des mouvements des planètes, que lorsqu'on pourra assigner par le calcul les effets que doivent produire ces causes, et faire voir que ces effets s'accordent avec ceux que l'observation nous a dévoilés; or la combinaison de ces effets est assez considérable pour qu'il en reste encore beaucoup à découvrir; par conséquent

DigilizecLbuVjiUOy It^

dès qu'une fois on en connaîtra bien le principe, les conclusions géométriques qu'on en déduira feront en peu de temps apercevoir et prédire même des phénomènes cachés et fugitifs, qui auraient peut-être eu besoin d'un long travail pour être connus, démêlés et fixés par l'observation seule.

Soit que les anciens ne fussent pas assez exactement instruits des phénomènes célestes pour entreprendre de les expliquer en détail, soit que leur physique consistât plus dans la connaissance des faits que dans la recherche de leurs causes, soit enfin qu'ils n'eussent pas fait assez de progrès dans les sciences physico-mathématiques, pour être en état de réduire aux lois de la mécanique les mouvements des corps célestes, leurs ouvrages n'ont été presque d'aucun secours sur ce point aux philosophes qui sont venus depuis. Il est vrai que les différentes hypothèses imaginées par les modernes pour expliquer le système du monde l'avaient déjà été par les anciens; et on n'en sera pas surpris, si on considère qu'en ce genre les hypothèses vraisemblables se présentent assez naturellement à l'esprit, que les combinaisons d'idées générales doivent être bientôt épuisées, et par une espèce de révolution forcée être successivement remplacées les unes par les autres. C'est par cette raison sans doute, pour le dire en passant, que nous n'avons aujourd'hui dans notre physique presque aucuns principes généraux dont l'énoncé, ou du moins le germe ne se trouve chez les anciens. C'est peut-être aussi pour cela que la philosophie moderne s'est rapprochée sur plusieurs points de ce qu'on a pensé dans le premier âge de la philosophie, parce qu'il semble que la première impression de la nature est de nous donner des idées justes, que l'on abandonne bientôt par incertitude ou par amour de la nou\oaut(\ et auxquelles enfin on est forcé de revenir.

Quoi qu'il en soit, ce que les anciens ont imaginé sur le système du monde, ou du moins ce qui pous reste de leurs opinions là-dessus, est si vague et si mal prouvé qu'on n'en saurait tirer aucune lumière réelle. On n'y trouve point ces détails précis, exacts et profonds, qui sonl la pierre de touche de la vérité d'un système, et que quelques auteurs affectent d'en appeler l'appareil, mais qu'on en doit regarder comme le corps et la substance, parce qu'ils en renferment les preuves les plus subtiles et les plus incontestables, et qu'ils en font par conséquent la difficulté et le mérite. En vain un savant illustre, en revendiquant nos hypothèses et nos opinions à l'ancienne philosophie, a cru la venger d'un mépris injuste, que les bons esprits et les vrais savants n'ont jamais eu pour elle. Sa dissertation sur ce . sujet * ne fait, ce me semble, ni beaucoup de tort aux modernes, ni beaucoup d'honneur aux anciens, mais seulement beaucoup à l'érudition et aux lumières de son auteur.

Descartes est proprement le premier qui ait traité du système du monde avec quelque soin et quelque étendue. Ce grand philosophe, dans un temps où les observations astronomiques, la mécanique et la géométrie étaient encore très-imparfaites, imagina, pour expliquer les mouvements des planètes, l'ingénieuse et célèbre hypothèse des tourbillons; mais si elle parut au premier coup d'œil conforme au gros des phénomènes, les détails et l'examen approfondi de ces mêmes phénomènes ont fait voir qu'elle ne pouvait subsister; c'est ce qui obligea Newton à lui substituer l'hypothèse de la gravitation universelle, (|ui a cessé presque entre ses mains d'être une hypothèse, par son accord ad-

• Voyez 4es Mémoire» de l'Académie rotjah des imrt iptiops et helles' lettres, t. XVIII, p. 97.

mirable avec les observations astronomiques les plus délicates et les plus singulières. \

Les principes fondamentaux de ce système ont été expliqués dans un si grand nombre de livres, et avec tant de force et de clarté, qu'il serait inutile d'en rien répéter ici. Je les supposerai tels qu'ils sont connus, réservant pour la fin de ce discours quelques réflexions générales sur ces principes même. Mon but principal est d'exposer d'abord le plus exactement et le plus succinctement qu'il me sera possible, le résultat du travail de Newton, ce qui reste a ajouter à ce travail, et l'objet que je me suis proposé dans cet ouvrage.

Je commencerai par la lune, parce qu'elle est, après le soleil, celui de tous les corps de notre système qui nous intéresse le plus; et parce que son mouvement est altéré par des inégalités plus nombreuses, ou du moins plussensibles que celles d'aucune des autres planètes.

La lune est attirée non-seulement par la terre, mais encore par le soleil ; et c'est à celte dernière attraction qu'on doit attribuer les irrégularités de son cours. Il faut pourtant remarquer que si l'attraction que le soleil exerce sur la lune était égale et parallèle à celle qu'il exerce sur la terre, ces irrégularités seraient nulles, du moins pour nous. Car l'effet de l'action du soleil sur les deux planètes étant le même, elles se trouveraient dérangées de la même manière par cette action; ainsi quoique le mouvement de la lune dans l'espace absolu en fût altéré, son mouvement relatif, c'est-à-dire son mouvement par rapport à la terre ne le serait pas : or ce dernier mouvement est le seul que nous ayons bespin de connaître, et dont il soit question ici. La cause des irrégularités de la lune vient donc de l'inégalité et de la direction différente des deux attractions ; et il n'est pas difficile de comprendre ni la cause de cette

inégalité, ni comment cette inégalité, jointe à la différence des directions, altère les mouvements de cette planète. La lune, par son mouvement autour de la terre, se trouve tantôt plus près, tantôt plus loin du soleil que la terre, et, par conséquent, suivant les lois de l'attraction, elle doit être tantôt plus, tantôt moins attirée par le soleil que la terre ; de plus, il est aisé de voir que la ligne menée du soleil à la lune fait presque toujours un angle avec la ligne menée du soleil à la terre, et qu'ainsi quand les deux attractions seraient égales, leurs directions ne seraient presque jamais parallèles.

Cela posé, au lieu de la force simple par laquelle le soleil attire la lune, on peut, par le principe de la décomposition des forces, en substituer deux autres; l'une sera égale et parallèle à l'action du soleil sur la terre, et par conséquent ne produira aucun dérangement dans Torbite delà lune autour de la terre; et l'autre sera celle par laquelle le mouvement de la lune est altéré.

Mais si on est d'abord naturellement porté à regarder cette dernière force comme la cause des irrégularités de la lune, on ne peut aussi en être pleinement convaincu qu'après avoir calculé les effets qu'elle doit produire, et après s'être assuré qu'ils répondent aux phénomènes; autrement l'hypothèse newtonienno n'aurait aucun avantage sur l'hypothèse des tourbillons, par laquelle on explique à la vérité bien des circonstances du mouvement des planètes, mais d'une manière si incomplète, et pour ainsi dire si lâche, que si les phénomènes étaient tout autres qu'ils ne sont, on les expliquerait toujours de même, très-souvent aussi bien, et quelquefois mieux.

Newton ne s'est donc pas contenté de donner, dans le premier livre de son ouvrage, une explication«des principales inégalités de la lune, suffisante à ceux qui. en ma-

no LE SYSTEME DU MOIiDE.

tière d'explications physiques, se bornent à une espèce de coup d'œil général, et qui, s'imagînant être instruits sans qu'il leur en coûte, croient satisfaire en même temps la paresse et le désir de savoir. Comme ce grand homme écrivait pour Tavancement réel des sciences, il a jugé nécessaire d'entrer dans une discussion plus sévère, en déterminant la quantité précise des effets que la gravitation de la lune vers le soleil doit produire. C'est l'objet d'une partie du troisième livre de ses Principes. Il y calcule plusieurs des inégalités de la lune, et les trouve conformes aux obsenations.

Rien ne paraît plus propres que ces calculs à assurer au système de Newton toute l'autorité que lui ont donnée tant de sectateurs. Cependant, pour arriver dans cette matière au plus haut degré possible de certitude, il faut que les calculs soient non-seulement exacts, mais appuyés sur des suppositions géométriques certaines ou évidentes par elles-mêmes; il faut de plus que le calcul et l'observation soient d'accord sur toutes les inégalités de la lune. Si on se bornait à n'en examiner qu'un certain nombre, il résulterait sans doute du succès de ce travail une prévention plus ou moins favorable, selon le nombre et l'importance des points qu'on aurait discutés ; mais le physicien sage suspendrait encore son jugement, encouragé seulement par ce premier trait de lumière, il n'en mettrait que plus de soin à approfondir le reste. Un seul article où l'observation démentirait le calcul, ferait écrouler l'édifice, et reléguerait la théorie newtonienne dans la classe de tant d'autres systèmes que l'imagination a enfantés, et que l'analyse a détruits.

On îi'a point à craindre ici cet abus du calcul et de la géométrie, dans lequel les physiciens ne sont que trop souvent tombés pour défendre ou pour combattre des hypo-

LK SYSIÈME dU MONDE, |7I

thèîjes, et dont nous avons nous-mêmes fait sentir ks inconvénients en plus d'une occasion. Les planètes étant supposées se mouvoir ou dans le vide ou au moins dans un espace non résistant, et les forces par lesquelles elles agissent les unes su^ les autres étant connues, c'est un problème purement mathématique que de déterminer les phénomènes qui en doivent naître; on a donc ici le rare avantage de pouvoir juger irrévocablement de la validité du système newtonien, et cet avantage ne saurait être saisi avec trop d'empressement. 11 serait à souhaiter que toutes les questions de ia physique pussent être aussi incontestablement décidées.

Les inégalités de la lune dont Newton a donné le calcul, du moins dans un certain détail, sont en premier lieu celle qui est connue sous le nom de variation, qui a été découverte par Tycho, et qui monte à 35' environ dans les oclans, c'est-à-dire lorsque le lieu de la lune est à 45* de celui du soleil ou de la terre : en second lieu, le mouvement annuel et rétrograde des nœuds, c'est-à-dire des points où l'orbite de la lune coupe l'écliptique; ce mouvement est d'environ 19° par an : en troisième lieu, la principale équation ou inégalité du mouvement des nœuds qui morne à 1° 30'; et enfin la variation de l'inclinaison de l'orbite lunaire au plan de l'écliptique, variation qui est d'environ 8 à 9', tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Dans ces calculs, qui d'ailleurs sont faits avec beaucoup de clarté et de précision, Newton suppose que l'orbite de la lune est à peu près une ellipse, dont il néglige même Texcentricité. Or il n'y a personne tant soit peu au fait de ces matières, qui ne sente que cette supposition aurait besoin d*être démontrée. Il est vrai que si on néglige plusieurs circonstances du mouvement de la lune, on trouve qu'en ayant même égard à l'action du soleil sur elle, elle décrit

autour de la terre à peu près une ellipse * dont le grand axe est mobile. Mais toute cette figure elliptique s'évanouit, si on a égard aux circonstances négligées, circonstances très-importantes en elles-mêmes pour l'exactitude de la solution, et dont les principales sont les inégalités du mouvement de l'apogée et 1^ variations de l'excentricité.

A l'égard des autres équations de la lune, il en est quelques-unes que Newton dit avoir calculées par la théorie de la gravitation, mais sans nous apprendre le chemin qu'il a pris pour y parvenir. Telles sont celles de H' 49'' qui dépend de l'équation du centre du soleil, c'est-à-dire de l'inégalité qu'on observe dans le mouvement de cet astre, et celle de 47' qui dépend de la dislance du soleil au nœud de la lune. Il était néanmoins nécessaire que Newton entrât sur ces deux points dans le même détail que sur les autres inégalités; car la manière dont il a calculé celles-ci, fait toujours craindre qu'il n'ait encore employé quelques suppositions gratuites dans celles dont il ne donne que le résultat. En effet, comme on peut s'en assurer, la seconde de ces équations se trouve, par un calcul exact, à peu près le double de 48 ', et la première est assez sensiblement différente de ir 49".

Newton fait encore mention de deux autres équations de la lune, l'équation annuelle du mouvement des nœuds, et celle du mouvement de l'apogée. Ici il ne se contente pas d'établir l'une de 9' 27', l'autre de i^ 52", il expose en peu de mots la méthode par laquelle il est paiTenu à les trouver. Mais la question étant très-compliquée, le raisonnement sur lequel cette méthode est appuyée ne me paraît pas propre à satisfaire ceux qui sont déterminés à ne se rendre qu'à l'évidence la plus complète. Car ce raison-

* Voyex les Mémoires de V Académie ^ 1743, p. 17.

nemenl consiste en deux propositions que Newton n'a point démontrées/ et qui auraient du moins besoin dé l'être : Tune, que si le mouvement apparent du soleil était réciproquement proportionnel aux cubes, et non aux carrés des distances, son équation du centre augmenterait dans la raison de 3 à 2 ; Fautre, que Téquation de Tapogée et du nœud de la lune doivent être à Téquation du centre du soleil ^insi augmentée, dans la raison des mouvements moyens de l'apogée et du nœud au mouvement moyen du soleil. Ce sont là, ce me semble, de ces théorèmes qui, quand ils seraient vrais, ne doivent pas. être énoncés comme des axiomes. Quelques commentateurs de Newton ont à la vérité tâché de suppléer à cette omission, mais dans leurs démonstrations ils ont négligé tant de circonstances aussi essentielles que délicates, qu'il me paraît qu'on ne peut absolument s'en contenter.

Enfin il y a de très-grandes inégalités du mouvement de la lune que Newton s'est borné à déduire des observations; savoir le mouvement de l'apogée, l'équation considérable de ce mouvement, la variation de l'excentricité, et quelques autres.

Concluons de ce détail, que malgré tout le cas qu'on doit faire de la théorie de Newton sur la lune, malgré les tables qui ont résulté de cette théorie, et qui sont beaucoup plus exactes que toutes les précédentes, il s'en faut bçaucoup que cette matière soit épuisée. Peut-être même, si on ose le dire, son illustre auteur n'a fait qu'en ébaucher les premiers traits. Mais la philosophie naturelle a tant d'obligations à ce grand homme, et il montre tant de génie et de sagacité dans les choses mêmes, où il a été le moins heureux, que nous ne devons point cesser de l'admirer et de le regarder comme notre maître, même lorsque nous nous écartons de ses principes, ou lorsque nous

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\n LE SYSTEME DU MONDE.

ajoutons à ses découvertes. Quelque lumière qu'il ait portée dans le système de Tunivers, il n'a pu mafaquer de sentir qu'il laissait encore beaucoup à faire à ceux qui le suivraient. C'est le sort des pensées d'un grand homme, d'être fécondes non-seulement entre ses mains, mais dans celles des autres. Newton lui-même ne s'est élevé si haut que par l'usage heureux qu'il a su faire de quelques principes trouvés avant lui, et dont les auteurs ou n'avaient pas senti toute l'étendue, ou n'avaient pas eu le temps de l'apercevoir. Il n'y avait qu'un pas de la méthode de Barrow pour les tangentes, au. calcul des fluxions; la théorie des forces centrifuges dans le cercle, trouvée par Huyghens, et rapprochée de la théorie des développées du même auteur qui réduit toutes les courbes à dés portions d'arc de cercle, conduit immédiatement et comme nécessairement à la théorie générale des forces centrales sur lesquelles le système du monde est appuyé. Newton a fait lé premier ces deux pas importants qui paraissent aujourd'hui si simples; plus heureux ou plus habile que Barrow et qu'Huyghens, il a, en généralisant seulement leurs principes, ouvert une carrière immense à l'avancement de la philosophie ; cependant, quelque loin qu'il ait été dans cette carrière, il ne l'a pas, à beaucoup près, entièrement parcourue. L'accord singulier qu'il avait trouvé dans un grand nombre de phénomènes entre la théorie et les observations, a- pu l'autoriser à penser que ce même accord aurait lieu dans tous les autres cas; mais ïl ne nous dispense pas d'examiner si cette conséquence est exacte. D'ailleurs, quoiqu'il se servît de l'analyse trèsfréquemment, et avec beaucoup d'adresse et de succès, il a marqué dans ses ouvrages une sorte de prédilection pour la synthèse; et la théorie, de la lune dépend d'éléments trop multipliés et trop compliqués, pour qu'il soit

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possible de la traiter sans employer le calcul analytique.

Heureusement ce calcul a acquis depuis Newton différents degrés d'accroissement, et étant devenu d'un usage tout à la fois plus étendu et plus commode, il nous met en état de perfectionner Touvra^e commencé par ce grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d'un demi-siècle se soit écoulé sans qu'on ait presque rien ajouté à sa théorie de la lune; et il y a peut-être plus loin du point d'où il est parti à celui où il est parvenu, que du point où il en est resté à celui auquel nous pouvons maintenant atteindre.

C'est donc par le cakul analytique, employé avec toute l'attention possible, que j'ai recherché les inégalités du jnouvement de la lune. Quand je pajle de ces inégalités, j'entends ici seulement celles qui sont produites par l'action du soleil ; car il est facile de voir que l'action des planètes sur la terre et sur la lune n'étant pas la môme, cette différence doit produire aussi quelque altération dans les mouvements de notre satellite. Mais il y a beaucoup d'apparence que ces inégalités dokent échapper à l'observation, car la plus grande inégalité que l'action du soleil produise dans le mouvement de la lune est à peu près d'un degré et demi ; or Jupiter, la plus grosse de tautes les planètes, a environ mille fois moins de masse que le soleil, et en est quatre fois plus loin que la lune; donc, si on supposait en général les inégalités de la lune en raison des masses attirantes et des cubes des distances, on trouverait que Jupiter devrait la déranger soixantequatre mille fois moins que le soleil ; d'où résulteraient des variations tout à fait insensibles. J'avoue que le raisonnement que nqus venons de faire sur le rapport des inégalités, n'est peut-être pas exact, et qu'un calcul rigoureux peut seul nous faire connaître ce rapport. Mais

ce calcul étant très-composé et très-rçbutant, on ne doit se résoudre à Tentreprendre qu'après s'être bien assuré que Faction seule du soleil ne suffit pas pour produire toutes les variétés sensibles du'mouvement de la lune.

La question se réduit donc à déterminer Forbite que la lune décrit en vertu de Faction que la terre et le soleil exercent sur elle; et cette question, quoique déjà trèsréduité dans cet énoncé, renferme encore assez de difficultés, pour qu'on ne soit pas tenté d'y en ajouter de nouvelles. C'est là le fameux problème que les géomètres ont appelé problème des trois corps, parce qu'il consiste à déterminer Forbité d'un corps céleste attiré par deux autres.

La détermination de l'orbite de la lutte autour de la terre dépend de trois éléments : de la projection de cette orbite sur le plan de l'écliptique, qui donne pour chaque instant le lieu de la lune dans Fécliptique même; de la position que doit avoir dans un instant quelconque la ligne des nœuds ; enfin de l'inclinaison de l'orbite dans ce môme instant : connaissant ces trois éléments, on connaîtra évidemment le lieu de la lune dans le ciel. Il est vrai que la plupart des géomètres qui ont jusqu'ici traité des ' mouvements de la lune, considèrent d'abord son orbite réelle, qu'ils regardent comme un plan mobile sur l'écliptique, et qu'ensuite ils rapportent à Fécliptique les mouvements de la lune dans ce plan ; mais il me paraît beaucoup plus simple et plus commode de considérer d'abord le mouvement de la lune dans l'écliptique même, c'est-à-dire la projection de son orbite sur l'écliptique. Deux raisons me font penser ainsi : la première, c'est que par cette méthode on a immédiatement le lieu de la lune dans l'écliptique, sans avoir besoin de le déduire du lieu de la lune dans son orbite réelle, laquelle change à cha-

que instant de position; la seconde, c'est que le soleil, la terre et la lune, ou plutôt la planète feinte qui est comme la projection de la lune dans Técliptique, exécutent leurs mouvements dans un même plan; circonstance qui facilite un peu le problème.

Par le principe de la décomposition des forces, toutes les puissances qui agissent à chaque instant sur la lune ou sur le mobile qui la représente, peuvent être réduites à deux autres, dont Tune soit dirigée vers la terre, et Vautre soit perpendiculaire au rayon vecteur. Ainsi il faut d'abord terminer l'équation de Torbite décrite en vertu de ces deux forces. Une simple analogie fait connaître la puissance qui, tendant uniquement vers la terre, ferait décrire à la lune son orbite telle qu'elle est; cette puissance, ainsi qu'il est aisé de le présumer, renferme les deux forces dont il s'agit; et comme on connaît depuis longtemps l'équation de l'orbite décrite en vertu d'une seule puissance dirigée vers un point fixe, on parvient sans peine à une équation différentielle du second degré, qui est celle de l'orbite lunaire. On peut sans doute arriver à cette équation par différents chemins, mais plusieurs seraient assez embarrassés, et nul d'entre eux, si je ne me trompe, n'est aussi simple que celui que j'ai suivi.

Cette équation étant trouvée, on n'a encore surmonté qu'une très-petite partie des obstacles. L'intégration de l'équation en présente de nouveaux, premièrement en elle-même, et ensuite relativement à la nature de la question proposée. En effet, non-seulement il faut trouver une méthode pour intégrer cette équation aussi exactement qu'on voudra par approximation, méthode qui ne se présente pas facilement, et qui demande plusieurs adresses de calcul : il faut encore savoir distinguer les termes qui doivent entrer dans cette approximation. Quel-

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ques-unes des quantités qui paraîtraient devoir être négligées, à cause de la petitesse des coefficients qu'elles ont dans la différentielle, augmentent beaucoup par Yinlér gration, et deviennent très-sensibles dans l'expression du rayon vecteur de Forbite. Quelques autres qui paraissent assez petites dans l'expression du rayon vecteur, ou qui ont déjà augmenté par Tintégration, deviennent beaucoup plus sensibles, ou même assez grand;es, par l'intégration nouvelle dont on a besoin pour tirer de l'expression du rayon vecteur celle du temps que la lune emploie h parcourir un arc quelconque. Ce sont ces différentes quantités, l'attention qu'il faut y avoir, la nécessité de n'en omettre aucune, l'ordre et le degré qu'il faut distinguer entre elles, qui rendent surtout épineuse l'anaU-^e des mouvements de la lune. On pourra remarquer, par exemple, la nécessité d'avoir égard à certains termes qui, étant négligés mal à propos, donneraient 50 à 40' de différence entre le lieu de la lune calculé et son lieu observé; ce qui conduirait à des conséquences très-fausses contre le système de la gravitation, et irait à renverser trop légèrement ce système. Les termes dont il s'agit sont ceux qui dépendent de la distance du soleil à l'apogée de la lune; je crois être le premier qui les ait calculés exactement, et qui par là ait constaté, du moins à cet égard, l'accord de la théorie avec les observations : il ne serait pas difficile d'en donner des preuves, mais cette discussion n'importerait en rien au système du monde; elle n'importerait tout au plus qu'à moi, à qui même elle n'importe guère.

Ce travail pénible, dont l'importance et le détail ne peuvent être bien connus que de ceux qui l'ont entrepris, ou du moins tenté, et dont on ne peut donner aux autres qu'une idée légère, m'a enfin conduit à une formule qui

exprime le lieu de la lune pour un temps donné, et d'après laquelle j'ai construit de nouvelles tables des équations de cet astre. J'ai cru qu'il pouvait être avantageux pour la commodité des astronomes, et pour d'autres raisons qu'on trouvera détaillées dans mon ouvrage, de conserver à mes tables la forme que toutes celles de la lune ont eue jusqu'ici; c'est-à-dire d'y regarder l'excentricité comme variable, et le mouvement de l'apogée comme sujet à différentes inégalités; quoiqu'on envisageant autrement les taouvements de la lune, j'eusse pu, avec quelques géomètres modernes, regarder l'excentricité comme constante, et le mouvement de l'apogée comme uniforme, et ajouter ensuite au lieu dé la lune les équations qui dépendent de la variation de l'apogée et de l'excentricité.

Pour construire ces tables plus commodément, j'ai d'abord réduit en formules celles qui ont été construites jusqu'ici, tant d'après les observations que d'après la théorie de Newton; et, par ce moyen, j'ai facilement reconnu les changements qu'il fallait faire à ces dernières tables pour les rendre, sinon plus exactes, au moins plus conformes aux résultats que mes calculs m'avaient donnés. C'est h l'usage seul et à la comparaison des différentes tables à nous faire connaître celles qui répondront le mieux aux observations. Quelque soin que j'aie apporté dans la construction des miennes, la nature de la matière et diverses réflexions que je n'ai point dissimulées, m'empochent de rien décider sur \e degré de précision qu'elles peuvent avoir; je crois même que plus on aura approfondi et discuté^,lgs^.^férentes équ^itions du mouvement de la lune, plus on sera circonspect à prononcer sur ce sujet

Il est vrai qu'un géomètre moderne qui a publié depuis peu des tables de la lune, calculées, si on l'en croit, d'après Ja théorie, assure que ses tables sont infiniment plus

exactes qu'aucune de celles qui les ont précédas. Je ne prétends point détruire les prétentions de cet auteur; mais deux choses sont nécessaires pour les affermir : le détail de ses calculs qu'il n'a pas donné, et une comparaison longue et suivie qu'il ne paraît pas avoir faite des observations avec ses calculs. D'ailleurs, de savants mathématiciens qui ont aussi construit des tables d'après la théorie, qui ont fait entrer dans ces tables beaucoup plus d'éléments que lui, et qui les ont comparés avec quelques observations seulement, ont trouvé plus de 4' de différence, et peut-être en poussant la comparaison plus loin, en auraient trouvé davantage. C'en est assez, ce me semble, pour nous rendre très-réservés dans nos assertions.

La seule chose que je doive remarquer ici, c'est que par la comparaison de nos tables avec celles de Newton, on trouvera dans les nôtres plusieurs équations que. les tables de ce grand géomètre ne donnent pas; qu'il y a presque toujours des différences sensibles entre les équations^ qui nous sont communes ; et que souvent même ces différences sont assez considérables.

Je trouve par exemple l'équation annuelle du moyen mouvement, qui dépend de l'équation du centre du soleil, d'une minute et quelques secondes plus grande; l'équation annuelle de l'apogée moindre de la moitié, c'est-àdire d'environ 10'; la plus petite variation moindre de près de 5'; la plus grande moindre de près de 4'; la seconde équation du moyen mouvement qui dépend de la distance du soleil à l'apogée de la lune, moindre d'environ r 50'; l'équation de l'apogée plus grande d'environ i2'; la plus grande équation du cehtre augmentée d'environ \\ et la plus petite diminuée d'environ 1' 30"; la variation moyenne diminuée de près dç 5' ; enfin la sixième équation, qui dépend des distances de la lune au

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soleil, et de l'apogée de la lurie à J'apogëe du soleil, plus grande d'environ 1' 30"; sans compter quelques autres différences moins considérables, et dont plusieurs montent encore à un assez grand nombre de secondes. De plus, à ces tables ainsi corrigées, j*en ajoute six autres nouvelles, tirées de la théorie, dépendantes d'éléments auxquels Newton n'a point eu égard, et dont la plus grande monte à Iprés de 1' 47 ', et la moindre à 1 8''.'I1 faut remarquer encore que lia méthode que j'ai suivie, me dispense d'avoir égard aux équations du nœud et à celles de l'inclinaison, pour trouver le lieu de la lune réduit à l'écliptique. Il ne faut qu'ajouter ou retrancher 23" de la variation dans les octans, et à proportion dans les autres situations de la lune, et déterminer ensuite le lieu de cette planète dans l'écliptique, en regardant l'inclinaison comme constante et le mouvement des nœuds comme uniforme; parce que les quantités qu'on trouverait, en ayant égard aux inégalités de rinclinaison et du mouvement du nœud, se compensent et se détruisent à ces 23" près, dont la variation est augmentée ou diminuée. Newton semble avoir aperçu cette compensation, et en a même fait mention à la fin de la proposition 55 de son troisième livre : mais, quoiqu'elle ne soit pas fort difficile à démontrer, il semble que ce grand géomètre se soit contenté de l'apercevoir en général. S'il en eût connu et déterminé exactement la quantité, comme nous Tavons fait, il eût épargné quelque travail aux astronomes dans la détermination du lieu de la lune, dont le calcul est assez composé pour qu'on cherche tous les moyens de le simplifier.

Cette simplification, dont l'intelligence et l'usage sont extrêmement faciles, jointe aux six nouvelles tables dont j'ai parlé ci-dessus, et que la théorie m'a données, sont l'unique changement que j'ai cru devoir faire à la forme

ordinaire des tables, pour déterminer le lieu de la lune dans récliptique.

A regard de la latitude de la lune, il est nécessaire pour la déterminer de connaître les équations du mouvement du nœud et celles de Tinclinaison, et i)our cela il faut d'abord ajouter aux tables nei^ toniennes dix nouvelles tables, quatre pour le nœud, et six pour Tinclinaison. I^es quatre premières montent chacune à plusieurs minutes ; des six autres, à Texception d'une seule qu'on peut négliger, la moindre est de 9'^ et la plus grande est de 30''. A ces dix tables, j'en ajoute encore deux, dont Tune monte à 2' 30" pour le nceud, et l'autre à environ 12" pour Tindinaison. Ces deux tables viennent d'une circonstance essentielle à laquelle il ne parait pas qu'on ait fait jusqu'à présent attention ; c'est l'action de la lune sur la terre, qui fait changer de position l'orbite de la terre elle-mômCj et qui par conséquent influe aussi, du moins indirectement, dans la position de l'orbite de la lune par rapport à l'écliptique.

A ces différentes recherches, j'en ai ajouté de nouvelles sur la parallaxe de la lune; je la trouve dans les moyennes distances d'environ 10" plus grande qu'elle n'a été déterminée par les meilleures observations. La différence est si petite, eu égard au degré de précision dont les observations de la parallaxe sont susceptibles, qu'il est incertain si on doit attribuer cette différence aux erreurs des observations, ou à l'incertitude des hypothèses sur lesquelles le calcul est fondé. En effet, ce calcul dépepd surtout de deux éléments qui ne sont pas encore l'un et l'autre bien constatés. 11 dépend premièrement de l'action de la lune sur la terre, puisque cette action, qui tend à rapprocher la terre de la lune, influe sur la distance de la lune, et par conséquent sur la parallaxe. Or, cette action est proportionpelle à la masse de la lune, qui n'est peut-

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être pas encore fixée assez précisément, quoique dans mes recherches sur la précession des équinoxes, je croie en avoir approché de plus près qu'on n'a fait encore, et l'avoir déterminée par une méthode rigoureuse et géométrique, dont l'exactitude ne tient qu'à celle des observations de la nutation. En second lieu, la parallaxe de la lune dépend du rapport de la gravitation de la lune vers la terre à la gravitation des corps terrestres, rapport qui n'est pas facile à déterminer exactement, parce que la quantité précise de la gravitation des corps terrestres doit varier suivant la figure de h terre et la disposition tant intérieure qu'extérieure de ses parties, deux objets qui ne sont pas suffisamment connus.

Quoi qu'il en sôit, en attendsait que la théorie ou l'observation, ou l'une et l'autre jointes ensemble, nous donnent sur ce sujet de nouvelles lumières, j'ai non-seulement augmenté la parallaxe horizontale de la lune de 10 , j'y ai joint deux tables d'équation d'environ Sft'^ chacune, qui dépendent de la situation de la lune par rapport au soleil.

Voilà, à l'exception d'un article dont je parlerai plus bas, et qui mérite un examen à part, le précis de mes recherches sur la théorie de la lune. Il est impossible, par une infinité de raisons, que les résultats de ces recherches s'accordent exactement avec ceux qui pourront donner d'autres calculs. Pour n'être point étonné de cette différence, il suffit de faire attention, non-seulement aux éléments que les différents calculateurs peuvent employer, et qui, pour la plupart, n'étant pas fixés dans la dernière rigueur, ne sauraient être absolument les mêmes ; mais encore à la quantité d'équations qu'on peut employer ou négliger, aux parties mêmes qu'on peut employer ou négliger dans les équations auxquelles on a égard ; enfin, aux légères erreurs de toute espèce presque inévitables dans un travail où il est difficile

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et dangereux de se faire aider par personiie. Quelque méthode que Ton suive, il est certain au moins, pourvu qu'on apporte un peu d'exactitude dans les calculs, que les tables construites uniquement sur la théorie différeront toujours assez peu des tables newtoniennes, dont on a jusqu'ici fait usage, et qui elles-mêmes ne s'écartent que peu des observations. Ce qui suffit pour démontrer que la gravitation de 1^ lune vers le soleil est la principale et peut-être. l'unique cause sensible des irrégularités d^ cette, planète, et que, si d'autres forces se joignent à celle-là, leur effet, ou inconnu ou non calculé jusqu'ici, est infiniment moins considérable.

Je ne doute point que, par la comparaison des différentes tables que la théorie pourra produire dans la suite, on ne parvienne, à connaître plus exactement les mouvements de la lune. Mais, pour mettre les astronomes plus à portée de juger de l'exactitude de mes tables, et des corrections qu'il sera à propos de leur faire, j'ai construit des tables à part de toutes les différences qui se trouvent entre les équations de Newton et les miennes, et des équations qui me sont particulières. Ainsi, après avoir calculé le lieu de la lune par les tables newtoniennes les plus exactes qui aient été données jusqu'ici, et que je crois être celles des Institulions astrcmomiques de Le Monnier, et après avoir pris la différ rence du lieir calculé et du lieu observé, on pourra s'assurer aisément et promptement, si, en ayant recours aux tables des différences, on approchera davantage des observations.

Pour faciliter l'avancement d'une partie aussi importante de l'astronomie que la théorie de la lune, j'exhorte tous ceux qui ont calculé ou qui calculeront dans la suite des tables de cette planète, soit d'après la théorie, soit d'après les observations, à former de même des tables à part des différences de leurs résultats avec ceux des Institutions

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astronomiques. Par ce moyen, non-seulement on reconnaîtra bientôt quelles seront les tables que Ion devra préférer aux autres, mais il sera même facile, avec le secours des observations, de rendre les différences les moindres qu'il sera possible, et de perfectionner ainsi de nouveau ces tables même.

Je n'entrerai point ici sur. ces différents objets dans un plus grand détail que je réserve pour mon ouvrage, et d'après lequel mon travail doit être jugé par ceux à qui il appartient d'en connaître. Mais il est un point important dans la théorie de la lune, sur lequel je ne puis me dispenser de m'étendre ici, à cause des discussions géométriques et philosophiques auxquelles il a donné lieu : c'est le mouvement de Tapogée.

L'apogée de la lune, c'est-à-dire le point où elle est le plus éloignée de la terre, n'est pas fixe dans le ciel ; il répond successivement à différents degrés du zodiaque, et sa révolution, suivant Tordre des signes, s'achève dans l'espace d'environ neuf ans, au bout desquels il revient à peu prés au môme point d'où il était parti.

Si la force qui attire la lune vers la terre était unique, et qu'elle fût exactement en raison inverse du carré de la distance, l'apogée serait immobile, puisque la lune décrirait alors exactement et rigoureusement une ellipse dont la terre occuperait le foyer, comme l'a démontré Newton, et une foule d'auteurs après lui. Mais cette force est altérée, et dans sa direction et dans sa quantité, comme nous l'avons vu plus haut ; il n'est donc pas surprenant qu'il en résulte un mouvement dans l'apogée de la lune.

La première difficulté qui se présente, tombe sur la méthode par laquelle on doit déterminer ce mouvement. Il semble d'abord qu'on puisse y parvenir, en se servant à l'ordinaire de méthodes connues pour la solution des pro-

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blêmes où Ton néglige de petites quantités, c'est à-dire en employant dans chaque correction une valeur de plus en plus exacte du rayon vecteur ; mais dés la seconde correction, cette méthode introduirait dans la valeur du rayon vecteur des arcs de cercle qui rendraient celte valeur trèsfautive. Il faut convenir pourtant que comme Torbite de la lune n'est pas fort excentrique, et que les forces qui Taltèrent ne sont pas très-considérables, on pourrait se servir de telle méthode qu'on voudrait pour déterminer cette orbite durant un petit nombre de révolutions, et qu'en ce cas on parviendrait à déterminer pendant ce môme petit nombre de révolutions le mouvement de l'apogée, tel que la théorie doit le donner. Mais en suivant cette route, on ne trouverait pas le mouvement de la lune pour un nombre de révolutions quelconque, et il serait impossible de s'assurer, par la théorie, si le mouvement de celte planète pendant plusieurs années est tel que l'observent les astronomes. Il est donc nécessaire d'avoir une méthode qui donne le mouvement de l'apogée de la lune pour tant de temps qu'on voudra, et c'est en cek que consiste une des principales difficultés qu'on rencontre pour intégrer l'équation de l'orbite. Le chemin que j'ai pris pour résoudre ce problème est fort simple ; en vertu de la forme que je donne à l'équation différentielle, on trouve par la seule inspection de cette équation, sans le secours d'aucun autre calcul, les différents termes de la série que donne le mouvement de l'apogée.

Mais la nature de cette série même occasionne ici une difficulté nouvelle. Le premier terme de la série ne donne à l'apogée qu'environ la moitié du mouvement réel qu'on trouve par les observations. Il était naturel de penser que les autres termes de cette série, pris ensemble, étaient beaucoup plus petits que le premier, comme il arrive pour

rordinaire et comme on suppose qu'il doit arriver dans les problèmes qu'on résout par approximation, en négligeant de petites quantités. Aussi Euler, Clairaut et moi, qui travaillions dans le même temps à la théorie de la lune, avions trouvé, par différentes méthodes, que le mouvement de Tapogée, déterminée par le calcul, était la moitié plus lent que les astronomes ne Pont établi. Des géomètres célèbres et des physiciens très-habiles avaient cru pouvoir tirer de là quelques conséquences contre la loi de la gravitation en raison inverse du carré des distances. Pour moi, j'ai toujours pensé qu'il ne fallait pas se déterminer si vite à abandonner cette loi, et cela par deux raisons que je ne ferai qu'indiquer, les ayant développées plus aii long dans cet ouvrage. La première est fondée sur un principe qu'il est également dangereux d'employer quand les phénomènes s'y opposent, et de négliger quand ils ne s'y opposent pas: c'est que toute autre loi substituée à la loi du carré, ne serait pas aussi simple, puisqu'alors le rapport des attractions ne dépendrait plus simplement des distances; la seconde, c'est que la loi substituée ne pourrait senir, comme quelques personnes l'avaient pensé, à expliquer tout à la fois les phénomènes de la gravitation, et ceux d«î l'attraction qu'on reconnaît ou qu'on suppose entre los corps terrestres. Je croyais donc, sans rien changer à la loi de la ^gravitation, qu'il y avait seulement quelques forces particulières qui s'ajoutaient à celle-là, et sur la nature desquelles je m'abstiens absolument de prononcer. Newton en avait d'ailleurs soupçonné de telles, et quoiqu'il n'eût point fait entrer ces forces dans le calcul du mouvement de l'apogée, il était possible qu'elles en produisissent une partie; c'en était assez du moins pour suspendre notre jugement sur ce point. Enfin, j'avais déjà calculé assez exactement la plupart des autres inégalités du mouvement de la lune, pour être

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assuré que ces inégalités répondaient assez bien aux observations; j'étais donc d'autant moins inquiet sur la différence que tous les géomètres avaient trouvée, entre le mouvement calculé de l'apogée et son mouvement observé, que le système général du monde ne me paraissait recevoir par là aucune atteinte.

Clairaut, en calculant plus exactement la série qui donne le mouvement de l'apogée, s'est aperçu le premier qu'il ne suffisait pas de s'en tenir au premier terme. A cette importante remarque, j'en ajoute une autre qui ne me paraît pas moins essentielle ; c'est qu'il ne suffit pas môme de s'en tenir au second terme de cette série, qu'il faut pousser l'exactitude du calcul jusqu'au troisième et au quatrième terme ; car c'est le seul moyen de s'assurer que la série est assez convergente après son second terme, pour que les termes qui sont au delà des quatre ou cinq premiers puissent être négligés sans crainte. Il est vrai que la nécessité d'avoir égard à tous ces termes engage dans des calculs difficiles par leur objet et rebutants par leur longueur. Mais on est suffisamment récompensé par le résultat qu'ils donnent, et qui se trouve tel qu'il doit être pour confirmer entièrement le système de la gravitation universelle.

Newton, dans la première édition de ses PrincipeSy en 1687, dit qu'ayant calculé, d'après les lois de l'attraction, le mouvement de l'apogée, il l'a trouvé assez conforme aux observations. Mais non-seulement il ne donne pas la méthode qu'il a suivie pour y parvenir, il avoue même que son calcul est peu exact, et que c'est pour cette raison qu'il n'en détaille pas le procédé. Dans la seconde édition, lesc4)lie, où se trouve ce que nous venons de dire, est remplacé par un autre où Newton, négligeant et oubliant même le premier calcul, ne parle plus du mouvement de l'apogée lunaire que d'après les observations. Mais dans lin autre endroit

de celte seconde édition, il dit, sans en apporter de preuves, que Faction du soleil sur la lune, en tant qu'elle est dirigée vers la terre, est telle qu'il le faut pour donner à l'apogée son mouvement; cependant il est très-certain que la partie de l'action du soleil qui est proportionnelle à la distance de la lune à la terre, et qui, dans les principes de Newton, doit causer le mouvement de l'apogée, n'est que la moitié de ce qu'elle doit être pour donner à l'apogée le mauvement nécessaire. Aussi, un des plus habiles commentateurs de Newton, et le seul nrême qui ait entrepris avant ces derniers temps de résoudre la question du mouvement de l'apogée, trouve d'abord qu'en considérant seulement la force dont nous venons de parler, le mouvement de l'apogée n'est que la moitié de ce qu'il doit être. Le même commentateur, ayant égard ensuite à l'excentricité de l'orbite, et à la force entière du soleil qui agit sur la lune dans le sens du rayon vecteur, trouve par le mouvement de l'apogée une quantité beaucoup plus rapprochante du mouvement réel. Mais, quand on a traité cette question avec l'exactitude que nous y avons apportée, et qu'on a examiné attentivement les différents termes dont la combinaison donne le mouvement de l'apogée, on reconnaît aisément combien peu on doit se fier aux calculs de l'auteur dont nous parlons. Car ce géomètre, dont le travail montre d'ailleurs beaucoup de sagacité et de connaissance; paraît avoir entièrement négligé deux circonstances essentielles, qui infhient plus que toutes les autres sur le mouvement de l'apogée, la variation de l'excentricité bien différente de Texcentricité même, la force perpendiculaire au rayon vecteur, bien différente aussi et bien distinguéede celle qui agit dans la direction de ce rayon. Gesdeux observations, indépendamment de plusieurs autres qu^on y pourrait ajouter, suffiront à ceux qui entendent et qui ont approfondi ces matières, pour juger que

lo problème du mouvement de l'apogée n'a point été suffisamment résolu par cet auteur, et que le calcul le plus sévère, le plus épineux et le plus pénible était nécessaire pour décider la question.

Tels sont les principaux objets que j'ai traités dans .le premier livre de cet ouvrage, qui a pour objet la théorie de la lune. L'académie de Pétersbourg avait choisi, il y a deux ans, cette théorie pour le sujet du prix qu'elle proposa. Elle insistait surtout, dans son programme, sur le problème du mouvement de l'apogée;-. du reste, cette savante académie observe très-judicieusement que tout ce qu'on peut exiger de la théorie, c'est qu'elle conduise à peu près au même résultat que donnent les observations; et que, d'ailleurs, c'est au temps seul à assurer la valeur exacte des équations qu'dn trouve par le calcul, ou à faire connaître ce qui manque à cette valeur. Je croyais donc avoir rempli, autant qu'il m'était possible, les principales vues de l'académie de Pétersbourg. Mais quelques raisons particulières m'ayant empêché de concourir, je me suis contenté de remettre ma Théorie de ta lune entre les main3 du secrétaire de l'Académie des Sciences, près de neuf mois * avant le jugement de l'académie de Pétersbourg, et longtemps avant qu'aucun ouvrage sur la théorie de la lune eût été mis au jour. Les additions dont j'ai enrichi cette théorie sont désignées avec soin; c'est une précaution que j'ai cru devoir prendre pour distinguer ce qui était fait, il y a près de trois ans, de ce qui a été fait depuis. Cependant, pour peu qu'on examine ces additions, on verra facilement que ce qui a été publié sur la lune, malgré tout le cas que j'en fais et qu'on en doit faire, n'a pu m'être absolunvent d'aucun secours. En rendant justice, comme je le dois, aux-

* Le 10 janficr 1752.

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talents et h la* sagacité des savants géomètres qui ont traité en même temps que moi cette importante matière, il doit m'être permis de me conserver aussi la possession de ce qui peut m'appartenir.

Les inégalités* qu'on observe dans le mouvement de la terre sont l'objet du premier chapitre du second livre; elles sont beaucoup moins sensibles que celles de la lune. Ce n'est mf^me que depuis un assez petit nombre d'années qu'on a remarqué ces inégalités. Deux causes peuvent concourir pour les produire : l'action de la lune sur la terre, et celle des planètes tant supérieures qu'inférieures. 11 est nécessaire d'examiner d'abord quelle peut être l'action de la lune seule.

Ce problème, outre les difficultés analytiques, en renferme d'une autre espèce ; car il demande qu'on connaisse la parallaxe du soleil et la massé de la lune, deux quantités jusqu'ici assez peu connues, parce que la détermination en est très-délicate, une légère erreur dans l'observation en produisant une fort grande dans le résultat qui donne la valeur de ces quantités. Néanmoins, en prenant la parallaxe du soleil à peu près telle que l'ont établie les astronomes les plus exacts, et en supposant la masse de la lune telle que je l'ai trouvée dans mes recherches sur la précession des équinoxes, on parvient à une équation d'environ H", tantôt additive et tantôt soustractive, qui dépend de la distance du lieu de la lune à celui du soleil. On trouve une équation à peu près semblable pour le mouvement en latitude que la terre, ou, ce qui revient au môme, le soleil doit recevoir par l'action de la lune ; car il est évident que l'orbite de la lune n'étant pas exactement dans le même - plan que l'orbite de la terre, l'action que la lune exerce sur la terre doit donner à celle-ci un mouvement de libration, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du plan de l'écliptique.

Soit que ces variations aient une valeur 'moindre que nous ne Tavons déterminée, soit que les astronomes n'aient pas apporté, pour les observer, toute Tattention nécessaire, elles paraissent jusqu'à présent avoir échappé à leurs recherches. Pour les engager à s'y rendre eticore plus attentifs, s'il est possible, j'ai donné une méthode assez facile, par laquelle on peut assigner ces inégalités en observant la déclinaison et Tascension droite du soleil.

A l'égard des autres inégalités du mouvement de la terre, inégalités qui font varier l'équation du centre de près d'une minute, et qui ne dépendent point de la situation de la lune par rapport à la terre, ou qui du moins n'en dépendent pas uniquement, sera-ce à l'action de la lune ou à celle des planètes premières, comme de Jupiter, qu'il faudra les attribuer? Il ne paraît pas d'abord vraisemblable qu'aucune des inégalités causées par l'action de la lune puisse aller jusqu'après d'une minute, puisque les premières inégalités qu'on découvre, et qui paraissent devoir être les plus considérables, ne montent qu'à quelques secondes. D'un autre côté, pour peu qu'on examine l'équation du problème, et qu'en général on soit exercé à ces sortes de questions, il ne paraît pas impossible qu'un second calcul, plus exact que le premier, ne donne des inégalités plus considérables. En effet, on trouva d'abord par ce second calcul certains termes qui, par les coefficients dont ils sont affectés, semblent devoir donner des équations plus grandes que les premières. Mais en examinant cette analyse de plus près, on s'aperçoit bientôt que ces termes sont détruits, ou entièrement, ou presque entièrement par d'autres, et ne laissent qu'un résultat ou nul, ou fort petit. Néanmoins la nature de ces questions est si compliquée par les différentes sortes d'éléments qui y entrent, et si propre à tromper le plus habile calcula-

leur, qu'on aurait besoin d'une analyse encore plus exacte, pour s'assurer si les inégalités dont il s'agit sont produites ou non par la lune. Heureusement je crois avoir trouvé moyen de décider cette question sans aucun calcul, par une synthèse fort simple. Cette synthèse fait voir, noA-seulement que le centre de gravité de la terre et de la lune décrit autour du soleil une ellipse suivant la loi de Kepler, comme Newton l'a avancé sans démonstration, mais encore que les forces perturbatrices qui agissent sur ce centre de gravité pour altérer son mouvement dans cette ellipse, sont d'une petitesse si excessive, que leur effet paraît devoir absolument échapper aux observations et aux calculs , d'où il résulte en premier lieu que Tinégalité de il", dont il a été parlé plus haut, et qui peut-être est encore plus petite, est la plus considérable de toutes celles que l'action de la lune peut produire dans le mouvement de la terre; en second lieu, que les inégalités, remarquées par les astronomes dans le mouvement de la terre, sont l'effet de l'action des autres planètes; et ce qui le confirme, c'est que Jupiter n'est guère plus éloigné de la terre que de Saturne, et qu'il dérange sensiblement le mouvement de cette dernière planète.

Newton, dans ses Principes, avait déjà remarqué en général que l'action de Jupiter sur Saturne peut produire un effet qui n'est pas à négliger ; mais ce n'est que depuis peu d'années qu'on a r^îherché avec soin les inégalités du mouvement de Saturne. Euler, dans une excellente pièce sur ce sujet, qui remporta le prix de l'académie, en i748, a déterminé par la théorie plusieurs de ses inégalités. Le mouvement de Jupiter étant à celui de Saturne dans un rapport qui n'est ni fort différent ni fort approchant de l'unité, savoir, dans celui de 5 à 2, la recherche des inégalités de Saturne n'est pas sujette, à

certains égards, aux mômes difficultés que eelledes inégalités de la lune; car on n'y rencontre pas, du moins aussi fréquemment, de ces termes dont les coefficients deviennent par l'intégration beaucoup plus grands qu'il n'étaient dans la différentielle, et ne doivent pas, par conséquent, être négligés, quoique d'abord ils semblent devoir l'être. Mais à la place de ces difficultés, il s'en présente d'autres qui ne sont guère moindres, par la nature et le peu de convergence des séries qui expriment les forces perturbatrices. Heureusement Euler a remarqué que ces séries devenaient très-convergentes par l'intégration, et il a donné une méthode particulière pour en trouver les premiers et principaux termes. Je trouve aussi ces mêmes termes par une route différente, et que je crois assez simple ; c'est aux savants à juger laquelle des deux réunit le plus d'avantages. J'ai aussi tâché de faire sentir pourquoi Euler a rencontré des arcs de cercles dans l'expression du rayon de l'orbite de Saturne, comment on pourrait se débarrasser de ces arcs, et parvenir ainsi à rendre raison de l'inégalité séculaire qu'on observe dans le mouvement de Saturne. J'ai rendu compte de cette inégalité, ainsi <{iie de plusieurs autres, sur la quantité desquelles les astronomes sont ou ne sont pas d'accord. A ce détail historique et astronomique, j'ai joint une méthode pour déterminer le mouvement des nœuds et la variation d'inclinaison de l'orbite des planètes premières, en la rapportant, non à l'orbite des planètes dont l'action trouble leurs mouvements, mais, ce que personne n'avait encore fait, au plan de l'écliptique, ou plutôt au plan fixe et immobile qui la représente. Il resterait à tirer de ces différentes méthodes la valeur des inégalités de Saturne, pour la comparer avec celle que donnent les observations, oupeut-être même pour y suppléer, les observations de Sa-

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lurne depuis deux siècles n'ayant été ni toutes exactes, ni assez nombreuses. Mais le travail considérable que demandent ces recherches, et des occupations d'un autre genre, auxquelles des circonstances imprévues m'ont obligé, me forcent de remettre ces opérations à un autre temps.

Non-seulement les planètes agissent les unes sur les autres, allèrent par ce moyen leurs mouvements ; elles agissent encore, suivant Newton, sur le soleil, qui par ce moyen n'est pas immobile dans- l'espace absolu, il est vrai que le mouvement du soleil importe peu aux astronomes; premièrement, parce que ce mouvement est trèspeu considérable par rapport à celui des planètes; et de plus, parce que les astronomes n'observent et n'ont besoin d'observer que le mouvement relatif des planètes par rapport au soleil considéré comme immobile, soit qu'en effet cet astre ait du mouvement, ou qu'il n'en ait pas. Néanmoins il m'a paru à propos de traiter cette question dans un ouvrage où je discute les principaux points du système du monde. D'ailleurs cette recherche ne sera peut-être pas tout à fait inutile pour connaître le mouvement de certaines étoiles dans lesquelles on observe des aberrations particulières, occasionnées peut-être par l'action de quelque planète qui tourne autour d'elles. J'ai donc déterminé le mouvement du soleil en embrassant d'abord la question dans toute sa généralité ; puis, en la simplifiant par degrés, je suis parvenu à une méthode fort facile, par laquelle on trouve à très-peu près le lieu de cet astre dans un temps quelconque.

Ces recherches sont suivies de quelques remarques nouvelles sur le problème des trois corps, sur les différents moyens qu'on peut employer pour le résoudre, et sur certaines difficultés analytiques relatives à ce problème.

J(3 souhaite que ces remarques, dans lesquelles j'ai été le plus court qu'il m'a été possible, paraissent dignes de quelque attention aux géomètres.

Dans le dernier chapitre du second livre, j'applique la solution générale du problème des trois corps au mouvement d'un projectile sollicité par des forces quelconques, et mû dans un mouvement résistant. Quoique cette matière ait déjà été traitée avec grand soin par de très-savants hommes, j'ai tâché de me renfermer ici dans des recherches absolument nouvelles, et auxquelles peut-être les méthodes connues ne s'appliqueraient qu'avec difficulté. Si l'espace dans lequel les planètes se meuvent n'est pas absolument vide, comme il est permis de le croire, nos remarques sur le mouvement d'une planète, dans une orbite peu excentrique et dans un milieu résistant, pourront avoir leur application. Je n'entre point sur cela dans un plus grand détail, et je renvoie mes lecteurs à l'endroit de mon ouvrage où cette matière est traitée.

Le troisième livre est destiné à la discussion de différents autres points du système du monde. Il commence par de nouvelles réflexions sur la précession des équinoxes, sur les deux solutions que j'ai- données de ce problème, sur la route que j'ai suivie dans la première de ces solutions, sur la nécessité dont elle est pour assurer l'exactitude de la seconde, sur les méthodes fautives qu'on pourrait employer pour traiter cette question, sur. les conséquences qu'on peut tirer de ma théorie par rapport à la figure de la terre et à la masse de la lune, sur l'influence que l'action des autres planètes peut avoir dans cette précession, enfin sur la manière de calculer les variations des étoiles en déclinaison et en ascension droite qui résultent du mouvement de Taxe de la terre.

LE SYSTÈME DU MONDE. m

Ces différentes recherches sont suivies de plusieurs autres (jue je n'ai pas cru moins nécessaires. Elles ont pour objet le mouvement que Faction du soleil peut produire dans Taxe de la lune considérée comme un sphéroïde, la libration de cette planète, sa figure, la rotation des planètes sur leur axe, celle de la lune en particulier, et Tinsuffisance des raisons par lesquelles quelques savants ont prétendu expliquer pourquoi cet astre nous montre toujours à peu près la même face. Je me contente d'indiquer en général ces différents objets, les bornes et la nature de ce discours ne me permettant pas d'en parler ici plus au long.

Enfin le dernier chapitre de cet ouvrage roule sur la figure de la terre. Ce sujet, déjà savamment et profondément discuté par plusieurs géomètres, est envisagé ici sous un point de vue plus étendu. Après quelques observations préliminaires sur la parallaxe de la 'une, la terre étant considérée comme un sphéroïde, et sur la manière de déterminer la figure de la terre, par la mesure de plusieurs degrés de méridien, sans s'assujettir d'ailleurs à aucune hypothèse, je viens à des recherches mécaniques sur cette figure même. Par une route assez singulière et entièrement nouvelle, je détermine l'attraction d'un sphéroïde quelconque, sans supposer, comme on l'a fait jusqu'à présent, que ce sphéroïde soit elliptique, mais seulement qu'il soit peu différent d'un cercle. Je vais voir ensuite comment cette théorie peut être appliquée à la recherche de la figure de la terre. Il y a lieu de croire que ces remarques, jointes à celles que j'ai données sur les lois hydrostatiques d'où dépend ce problème, pourront conduire à un nouveau traité sur cette importante question, plus général, ce me semble, et moins hypothétique que ceux qui ont paru jusqu'à présent, quelque estime

im LIi: SYSTEME DU MONDE.

(juo lOu doive faire d'ailleurs de ces excellents ouvrages.

Tels sont les principaux objets traités dans ce livre auquel je travaille depuis plusieurs années, et que divers obstacles m'ont empêché de publier plus tôt. Je ne doute point que les différentes matières que j'y ai discutées ne puissent être encore plus exactement et plus utilement approfondies ; il n'en est môme presque aucune sur laquelle je ne sente que je pourrais moi-même aller plus loin avec le temps et de nouvelles recherches. Je connais les engagements que cet ouvrage m'impose, et je leuf consacrerai avec autant d'ardeur que de scrupule tous les * moments que pourront me laisser mes autres occupations. C'est à quoi je suis d'autant plus disposé, que je crois avoir développé dans ce traité la partie la plus difficile des principales questions qui regardent le système du monde, c'est-à-dire avoir donné le moyen de les résoudre. L'espérance que ces méthodes pourront être de quelque secours pour ceux qui travaillent à l'avancement de l'astronomie physique, est le principal motif qui m'a engagé à publier cet ouvrage. De tous ceux que j'ai donnés jusqu'ici au public, il n'en est point qui m'ait coûté plus de temps et de travail. J'en serais suffisamment récompensé, quand il ne servirait qu'à en produire de meilleurs.

11 ne me reste plus qu'à faire quelques réflexions sur le système newtonien, qui est la base de toutes mes recherches. J'ai exposé ailleurs ce qu'il me semble qu'on doit penser de ce système, des applications qu'on en a faites, et de l'extension plus ou moins grande qu'on lui a donnée. A ces réflexions, auxquelles je renvoie le lecteur, j'ajouterai les suivantes.

Les observations astronomiques dém^jntrent que les planètes se meuvent, ou dans le vide, ou au moins dans un

milieu fort rare, ou enfin, comme l'ont prétendu quelques philosophes, dans un milieu fort dense qui ne résiste pas, ce qui serait néanmoins plus difficile à concevoir que rattraction môme ; mais, quelque parti qu'on prenne sur la matière du milieu dans lequel les planètes se meuvent, la loi de Kepler démontre au moins qu'elles tendent vers le soleil ; ainsi la gravitation des planètes vers le soleil, quelle qu'en soit la cause, est un fait qu'on doit regarder comme démontré, ou rien ne l'est en physique.

La gravitation des planètes secondaires ou satellites vers leurs planètes principales est un second fait évident et démontré par les mêmes raisons et par les mêmes faits.

Les preuves de la gravitation des planètes principales vers leurs satellites ne sont pas en aussi grand nombre, mais elles suffisent cependant pour nous faire reconnaître cette gravitation. Les phénomènes du flux et reflux de la mer, et surtout la théorie de la nutation de l'axe de la terre et de la précession des équinoxes, si bien d'accord avec les observations, prouvent invinciblement que la terre tend vers la lune. Nous n'avons pas de semblables preuves pour les satellites. Mais l'analogie seule ne suffitelle pas pour nous faire conclure que l'action entre les planètes et leurs satellites est réciproque? Je n'ignore pas l'abus que l'on peut faire de cette manière de raisonner pour tirer en physique des conclusions trop générales : mais il me semble, ou qu'il faut absolument renoncer à l'analogie, ou que tout concourt ici pour nous engager à en faire usage.

Si l'action est réciproque entre chaque planète et ses satellites, elle ne paraît pas l'être moins entre les planètes premières. Indépendamment des raisons tirées de l'analogie, qui ont à la vérité moins de force ici que dans le cas précédent, mais qui pourtant en ont encore, il est certain

que Saturne éprouve dans son mouvement des variations sensibles, et il est fort vraisemblable que Jupiter est la principale cause de ces variations. Le temps seul, il est vrai, pourra nous éclairer pleinetnent sur ce point, les géomètres et les astronomes n'ayant encore ni des observations assez complètes sur les mouvements de Saturne, ni une théorie assez exacte des dérangements que Jupiter lui cause. Mais il y a beaucoup d'apparence que Jupiter, qui est sans comparaison la plus grosse de toutes les planètes, et la plus proche de Saturne, entre au moins pour beaucoup dans la cause de ces dérangements. Je dis pour beaucoup, et non pour tout; car, outre une cause dont nous parlerons bientôt, Faction des cinq satellites de Saturne pourrait encore produire quelque dérangement dans celte planète ; et peut-être sera-t-il nécessaire d'avoir égard à l'action des satellites pour déterminer entièrement et avec exactitude toutes les inégalités du mouvement de Saturne, aussi bien que celles de Jupiter.

Si l3s satellites agissent sur les planètes principales, et si celles-ci agissent les unes sur les autres, elles agissent donc aussi sur le soleil : c'est une conséquence assez naturelle. Mais jusqu'ici les faits nous manquent encore pour la vérifier. Le moyen le plus infaillible de décider cette question, est d'examiner les inégalités de Saturne. Car, si Jupiter agit sur le soleil en même temps que sur Saturne, il est nécessaire de transporter à Saturne, en sens contraire, l'action de Jupiter sur le soleil, pour avoir le mouvement de Saturne par rapport à cet astre ; et entre autres inégalités, cette action doit produire dans le mouvement de Saturne une variation proportionnelle au sinus de la distance entre le lieu de Jupiter et celui de Saturne. C'est aux astronomes à s'assurer si cette variation existe, et si elle est toile que la théorie la donne.

On: peut voir par ce détail quels sont les différents degrés de certitude que nous avons jusqu'ici sur 1 es principaux points du système de l'attraction, et quelle nuance, pour ainsi dire, observent ces degrés. Ce serala même chose, quand on voudra transporter le système général de l'attraction des corps célestes à l'attraction des corps terrestresou sublunaires. Nous remarquerons, en premier lieu, que cette attraction ou gravitation générale s'y manifeste moins en détail dans toutes les parties de la matière, qu'elle ne fait, pour ainsi dire, en total, dans les différents globes qui composent le système du monde : nous remarquerons, de plus, qu'elle se manifeste dans quelques-uns des corps qui nous environnent plus que dans les autres; qu'elle paraît agir ici par impulsion, là par une mécanique inconnue; ici suivant une loi; là, suivant une autre ; enfin, plus nous généraliserons et nous étendrons en quelque manière la gravitaticn, plus ses effets nous paraîtront variés, et plus nous la trouverons obscure, et en quelque manière informe dans les phénomènes qui en résultent, ou que nous lui attribuons. Soyons donc très-réservés sur cette généralisation, aussi bien que sur la nature de la force qui produit la gravitation des planètes ; reconnaissons seulement que les effets de cette force n'ont pu se réduire, du moins jusqu'ici, à aucune des lois c"bnnuos de la mécanique ; n'emprisonnons point la nature dans les limites étroites de notre intelligence ; approfondissons assez l'idée que nous avons de la matière pour être circonspects sur les propriétés que nous lui attribuons ou que nous lui refusons ; et n'imitons pas le grand nombre des philosophes modernes, qui, en affectant un doute raisonné sur les objets qui les intéressent le plus, semblent vouloir se dédommager de ce doute par des assertions prématurées sur les questions qui les touchent le moins.

Le génie des philosophes, en cela peu différent de celui

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des autres hommes, les porte à ne chercher d'abord ni uniformité, ni loi dans les phénomènes qu'ils observent; commencent-ils à y soupçonner quelque marche régulière, ils imaginent aussitôt la plus parfaite et la plus simple ; bientôt une observation plus suivie les détrompe, et souvent même les ramène précipitamment à leur premier avis; enfin, une étude longue, assidue, dégagée de prévention et de système, les remet dans les limites du vrai, et leur apprend que, pour l'ordinaire, la loi des phénomènes n'est ni assez peu composée pour être aperçue tout d'un coup, ni aussi régulière qu'on pourrait le penser ; que chaque effet venant presque toujours du concours de plusieurs causes, la manière d'agir de chacune est simple, mais que le résultat de leur action réunie est compliqué, quoique régulier; et que tout se réduit à décomposer ce résultat pour en démêler les différentes parties. Parmi une infinité d'exemples qu'on pourrait apporter de ce que nous avançons ici, les orbites des planètes en fournissent un bien frappant ; à peine a-t-on soupçonné que les planètes se mouvaient circulairement, qu'on leur a fait décrire des cercles parfaits et d'un mouvement uniforme, d'abord autour de la terre, puis autour du soleil comme centre. L'observation ayant montré, bientôt après, que les planètes étaient tantôt plus, tantôt moins éloignées du soleil, on a déplacé cet astre du centre des orbites, mais sans rien changer ni à la figure circulaire, ni à l'uniformité du mouvement qu'on avait supposées ; on s'est aperçu ensuite que les orbites n'étaient ni circulaires, ni décrites uniformément, et on leur a donné la figure elliptique, la plus simple des ovales que nous connaissions ; enfin, on a vu que cette figure ne répondait pas encore à tout; que plusieurs des planètes, entre autres Saturne, Jupiter, la terre même, et surtout la lune, ne s'y assujettissaient pas exactement dans

leur cours ; on a taché de découvrir la loi de leurs inégalités, et c'est le grand objet qui occupe aujourd'hui les savants. 11 en a été à peu près de même de la figure de la terre; à peine a-t-on reconnu qu'elle était ronde, qu'on Ta supposée sphérique. Voici par quels degrés on s'est désabusé de cette opinion. Les observations du pendule sous l'équateur apprirent, dans le dernier siècle, que la pesanteur y était moindre qu'aux pôles; et il semble, pour le dire en passant, qu'on aurait pu s'en douter sans avoir besoin du secours de l'expérience, puisque les corps, à l'équateur, étant plus éloignés de l'axe de la terre, la force centrifuge produite par la rotation y est plus grande, et, par conséquent, ôte davantage à la pesanteur; c'est ainsi que, par une espèce de fatalité attachée à l'avancement des connaissances humaines, certains faits qui ne sont que des connaissances très-simples et immédiates de principes connus, demeurent néanmoins souvent ignorés avant que l'observation les découvre. Quoi qu'il en soit, on conclut de la diminution observée de la pesanteur à l'éqilateur, que la terre devait être aplatie, c'est-à-dire plus élevée à l'équateur qu'aux pôles ; mais cette conséquence supposait que la terre eût été primitivement fluide, et qu'en se durcissant, elle eût conservé sa première figure. Or, cette liypothèse n'étant pas démontrée, la conséquence qu'on en tirait avait besoin, pour être mise hors d'atteinte, d'être vérifiée par l'obser^^ation : on n'en trouva point de plus directe que celle de la mesure des degrés, qui devaient aller en diminuant du pôle vers l'équateur, si la terre était un sphéroïde aplati. La mesure des degrés dans l'étendue de la France, contredit d'abord cette conclusion; elle donnait les degrés plus petits, à mesure qu'on approchait du pôle; mais, comme la différence entre les degrés voisins était assez peu considérable pour pouvoir être nttrihnéo aux obsenalions,

Sai LE SYSTÈME DU MONDE,

on résolut, pour éviter cette source d'erreur, de mesurer les degrés les plus éloignés qu'il serait possible, Tun sous Téquateur, l'autre en Laponie; ce dernier degré s'est trouvé, en effet, plus grand que le degré moyen de France; et celui-ci plus grand que le degré sous l'équateur; ainsi, la terre est redevenue aplatie comme la théorie l'avait d'abord fait juger. Il fallait, de plus, par cette théorie, que le méridien fût une ellipse dont les axes différassent de y|ôî dans cette supposition, les trois degrés du sud, de France et du nord, devaient avoir une certaine proportion, dont, en effet, ils ne s'éloignaient pas beaucoup. De plus, la différence des axes supposée de -j^ demandait que les longueurs du pendule à ces trois latitudes eussent un rapport, et ce rapport s'éloignait assez de celui que la théorie donnait. Ainsi, d'un côté, l'observation des degrés était assez favorable à ia théorie ; de l'autre, celle du pendule y paraissait assez contraire. On prétendit, d'ailleurs, que Picard s'était trompé non-seulement sur l'amplitude de son arc, mais encore sur la niesure de la base qui lui avait donné le degré de France, et, en conséquence, on crut devoir raccourcir de 109 toises le degré qu'on venait de fixer à 57183, on le mit à 57074; nouvel échec pour la théorie, qui, alors, semblait démentie par la mesure même des degrés. On avait mesuré, à peu prés vers le môme temps, un degré de longitude à 43** 32* de latitude ; ce degré, qui s'accordait assez bien avec la figure de la terre résultante des trois premiers degrés, ne s'accordait plus avec le nouveau degré de France, non plus que les deux degrés du Pérou et de Laponie. On chercha cependant à faire cadrer de son mieux ces quatre degrés les uns avec les autres, en donnant au méridien une forme qui s'y ajustât, mais ce méridien n'avait plus la figure elliptique, la seule que la théorie lui eût fait trouver jusqu'alors.

A peine cette première difficulté fut-elle vaincue, ou plutôt palliée, qu'il s'en présenta de nouvelles. Le degré mesuré au cap de Bonne-Espérance par 33° 18' de latitude australe, se trouva de 57037 toises, c'est-à-dire presque égal au nouveau degré de France, et par conséquent beaucoup plus grand qu'il n'aurait dû être par rapport à ce degré. Cette mesure étant supposée juste, il s'ensuivait que les deux hémisphères de la terre n'étaient pas semblables, mais du moins on pouvait encore se flatter que tous les méridiens étaient les mômes, quoique composés de parties inégales des deux côtés de l'équateur : cette hypothèse n'avait point encore été ébranlée : elle vient de l'être par la longueur du degré mesuré en Italie, sous un autre méridien que celui de France. Cette longueur diffère de 70 toises de ce qu'elle aurait dû être, si le méridien d'Italie était semblable au nôtre. De plus, ce degré ne s'accorde nullement avec l'hypothèse elliptique, même en supposant les méridiens semblables. Il ne manque plus rien, comme Ton voit, pour rendre la question de la figure de la terre aussi obscure que le pyrrhonisme peut le désirer.

Les doutes qu'on pouvait se former sur la figure elliptique des méridiens m'avaient déjà frappé dans le temps que je publiai les deux premières parties de ces Recherches; et. ce fut en conséquence que j'indiquai, à la fin de la seconde de ces deux parties, une méthode générale pour trouver la figure de la terre par la mesure des degrés, sans s'appuyer sur aucune théorie ; j'y joignis une méthode pour déterminer par la théorie cette même figure, en ne regardant plus le méridien comme une ellipse, méthode que les géomètres semblaient désirer depuis longtemps. J'étais alors très-porté à penser que les méridiens de la terre étaient semblables, et je crois encore que cette hypothèse ne doit

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pas être proscrite sans des raisons démonstratives. Cependant, pour ne rien me dissimuler à moi-môme, il m'a paru qu'il était à propos d'examiner en toute rigueur les suppositions sur lesquelles la mesure du degré est fondée ; ces suppositions sont, en premier liexi, que le plan du méridien, celui dans lequel le soleil se trouve à raidi, passe par l'axe même de la terre, et, par conséquent, par son centre ; en second lieu, que la ligne du zénith est perpendiculaire à la surface de la terre, ou, ce qui revient au même, à l'horizon du lieu où l'on observe, c'est-à-dire au plan qui toucherait la surface de la terre en ce lieu. Or, je trouve, par des raisons dont je renvoie le détail à mon ouvrage, qu'il est presque impossible de s'assurer démonstrativement, par l'observation actuelle, de la vérité de la seconde supposition et qu'il l'est encore bien davantage de constater celle de la première. Cependant, il faut avouer que ces deux suppositions étant assez naturelles, la seule difficulté de s'en assurer rigoureusement n'est point une raison pour les rejeter, si, d'ailleurs, les observations n'y sont pas sensiblement contraires. La question se réduit donc à savoir si la mesure du degré faite récemment en Italie, est une preuve suffisante de la dissimilitude des méridiens. Cette dissimilitude une fois avouée, la terre ne serait plus un solide de révolution, et non-seulement il demeurerait très-incertain si la ligne du zénith passe par l'axe de la terre, et si elle est perpendiculaire à l'horizon, mais le contraire serait même beaucoup plus probable ; la ligne à-plomb ne serait plus perpendiculaire à la surface de la terre, ni dans le plan du méridien et de l'axe terrestre, la détermination de la figure de la terre deviendrait sujette à trop d'erreurs, et par conséquent impossible. Cette question mérite donc un sérieux examen. Envisageons-la d'abord par le côté physique. Si la terre avait été primitivement fluide et homogène,

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la gravitation mutuelle de ses parties, cumbinée avec la rotation autour de Taxe, lui eût certainement donné la forme d'un sphéroïde aplati dont tous les méridiens eussent été semblables. Si la terre eût été originairement formée de fluides de différentes densités, ces fluides, cherchant à se mettre en équilibre entre eux, se seraient aussi disposés tous de la même manière, dans chacun des plans qui auraient passé par Taxe de rotation du sphéroïde, et, par conséquent, les méridiens eussent encore été semblables Mais est-il bien prouvé, dira-t-on, que la terre ait été originairement fluide? et, quand elle Teût été, quand elle eût pris la figure que cette hypothèse demandait, est-il bien certain qu'elle l'eût conservée? Pour ne point dissimuler ni diminuer la force de cette objection, appu\ ons-la, avant ([ue d'en apprécier la vajeur par la réflexion suivante. La fluidité du sphéroïde demande une certaine régularité dans la disposition de ses parties, régularité que nous n^bservons pas dans la terre que nous habitons; la surface du sphéroïde fluide devrait être homogène, celle la terre est composée de parties fluides et de parties solides, différentes par leur densité. Les bouleversements évidents que la surface de notre globe a essuyés, et qui ne sont cachés qu'à ceux qui ne veulent pas les voir, le changement des terres en mers et des mers en terres, l'affaissement du globe en certains lieux, son exhaussement dans d'autres, tout cela n'at-il pas dû altérer considérablement la figure primitive? Qr, cette figure primitive étant altérée, et la plus grande partie de la terre étant solide, qui nous assurera qu'elle ait conservé aucune régularité dans la figure ni dans la distribution de ses parties? Il serait d'autant plus difficile de lo croire, que cette distribution semble, pour ainsi dire, faite au hasard, dans la partie que nous pouvons connaître de Fintérieur et de la surface de la terre. En vain, alléguerait-

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(jii la circularité apparente de Tombre de la terre dans les éclipses de lune, les mêmes hauteurs du pôle observées, après avoir fait le môme chemin sous différents méridiens en partant de la môme latitude, les règles de la navigation qui dirigent d'autant plus sûrement un vaisseau, qu'elles sont mieux pratiquées ; toutes ces raisons ne prouvent pas mieux que l'équateur est un cercle, qu'elles no le prouvent du méridien, qui, comme on le sait, n'en est pas un.

Voilà des raisons en apparence très-fortes pour supposer à la terre une figure irrégulière. Mais, n'y aurait-il point d'autres inconvénients à cette irrégularité? La rotation uniforme et constante de la terre autour de son axe, ne semble-telle pas prouver, comme l'ont déjà remarqué quelques philosophes, que ses parties sont à peu près également distribuées autour du centre? Il est vrai que ce phénomène pourrait absolument avoir lieu dans l'hypothèse de la dissimilitude des méridiens, et de la densité irrégulière des parties de notre globe; mais alors l'axe de rotation de la terre ne passerait pas par son centre de figure, et le rapport entre la durée des jours et celle des nuits à chaque latitude, ne serait pas tel que l'observation et le calcul le donnent; ou si on voulait que l'axe de rotation passât par le centre de la terre, comme les observations semblent le prouver, il faudrait supposer dans les parties du globe un arrangement singulier, dont la symétrie serait beaucoup plus surprenante que la similitude des méridiens ne pourrait l'être, surtout si cette similitude n'était que trèsapprochée, comme on le suppose dans les opérations astronomiques, et non absolument rigoureuses.

De plus, les phénomènes de la précession des équinoxcs si bien d'accord avec l'hypothèse que les méridiens soient semblables, et que l'arrangement des parties de la terre

soit régulier, ne semblent-ils pas prouver qu'en effet cette hypothèse est légitime? ces phénomènes auraient-ils également lieu, si les parties extérieures de notre globe étaient disposées sans ordre et sans loi? car la précession des équinoxes venant uniquement de la non-sphéricité de la terre, ces parties extérieures influeraient beaucoup sur la quantité et la loi de ce mouvement dont elles pourraient alors déranger l'uniformité. Enfin, la surface de la terre est fluide et par conséquent homogène dans sa plus grande partie, la matière solide qui la couvre presque partout ailleurs, diffère peu, en pesanteur, de Feau commune; n'est-il donc pas naturel de supposer qu'elle fait à peu près le môme effet qu'une matière fluide; que la terre est à peu près dans le même état que si sa surface était partout fluide et homogène; qu'ainsi, la direction de la pesanteur est sensiblement perpendiculaire à cette surface et dans le plan de l'axe de la terre, et que par conséquent, tous les méridiens sont semblables, sinon à la rigueur, au moins sensiblement? Les inégalités de la surface de la terre, les montagnes qui la couvrent sont moins considérables par rapport au diamètre du globe, que ne le seraient des inégalités d'un dixième de ligne répandues çà et là sur la surface d'un globe de deux pieds de diamètre. D'ailleurs, le peu d'attraction que les montagnes exercent par rapport à leur masse, semble prouver que cette masse est très-petite par rapport à leur volume; une montagne hémisphérique d'une lieue de hauteur devrait écarter le pendule de k situation verticale de plus de i', et à peine les hautes montagnes du Pérou produisent-elles une variation de 7" : les montagnes semblent donc avoir en général très-peu de matière propre par rapport au reste du globe; conjecture appuyée par d'autres observations, qui nous ont découvert d'immenses cavités dans plusieurs de ces montagnes. Ces inégalités, qui

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nous paraissent si considérables et qui le sont si peu, ont été prod uites par les bouleversements que la terre a soufferts, et dont vraisemblablement Teffet ne s'est pas étendu fort au delà de sa surface et de ses premières couches.

Ainsi, de toutes les raisons qu'on peut avoir pour croire les méridiens dissemblables, la seule qui soit de quelque poids est la différence du degré mesuré en Italie, et du degré mesuré en France à une latitude pareille et sous un autre méridien : mais cette différence qui n'est que de 70 toises, c'est-à-dire d'environ 55 pour chacun des deux degrés, est-elle assez considérable pour ne pas être attribuée aux erreurs des observations, quelque exactes qu'on les suppose? Deux secondes d'erreur dans la seule mesure de l'arc céleste donnent 52 toises d'erreur sur le degré; et quel observateur peut répondre de deux secondes? Ceux qui sont tout à la fois les plus exacts et les plus sincères, oseraient-ils même répondre de 60 toises sur la mesure du degré, puisque 60 toises ne supposent pas une erreur de 4" dans la mesure de l'arc céleste, et aucune dans les opérations géographiques?

Rien ne nous oblige donc à croire encore que les méridiens soient dissemblables. Il faudrait, pour autoriser pleinement cette opinion, avoir mesuré deux ou plusieurs degrés à la même latitude, dans des lieux très-éloignés, et y avoir trouvé trop de différence pour l'imputer aux observateurs. Je dis dans des lieux -très-éloignés, car, quand le méridien d'Italie et celui de France seraient réellement différents, comme ces méridiens ne sont pas fort distants l'un de l'autre, on pourrait toujours rejeter sur les erreurs de l'observation la différence qu'on trouverait entre les degrés correspondants de France et d'Italie à la même latitude. 11 faudrait de plus observer le pendule à la môme latitude, sous des méridiens très-différents et très-éloignés;

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on verrait, par là, si les longueurs observées différeraient assez pour en pouvoir conclure l'inégalité de pesanteur à la même latitude, sous des méridiens différents, et, par conséquent, ce qui en serait une suite presque nécessaire, la dissimilitude de ces méridiens:

Au reste, en attendant que Tobservation directe du pendule, ou la mesure immédiate des degrés nous donne à cet égard les connaissances qui nous manquent, Tanalogie, quelquefois si utile en physique, pourrait nous éclairer jusqu'à un certain point sur l'objet dont il s'agit, en y employant les observations de la figure de Jupiter. I/aplatissement de cette planète, observée dès 1666, par Picard, avait déjà fait soupçonner celui de la terre, longtemps avant que l'on s'en fût invinciblement assuré par la comparaison des degrés du nord et de France. Des observations réitérées de cette même planète nous apprendraient aisément si soi\ équateur est circulaire ; pour <;ela, il suffirait d'observer l'aplatissement de Jupiter dans différents temps. Comme son axe est à peu près perpendiculaire à son orbite, et par conséquent à l'écliptique, qui ne forme qu'un angle d'environ un degré avec l'orbite de Jupiter, il est évident que, si l'équateur de Jupiter est un cercle, le méridien de cette planète perpendiculaire au rayon visuel tiré de la terre, doit toujours être le même, et qu'ainsi Jupiter doit paraître toujours également aplati, dans quelque temps qu'on l'observe. Ce serait le contraire si les méridiens de Jupiter étaient dissemblables. Je sais que cette observation ne sera pas démonstrative par rapport à la similitude ou dissimilitude des méridiens de la terre ; mais enfin, si les méridiens de Jupiter se trouvaient semblables, comme j'ai lieu de le soupçonner par les questions que j'ai faites là-dessus à un très-habile astronome, on serait, ce me semble, assez bien fondé à croire, au défaut de preuves plus rigoureuses, que

la terre aurait aussi ses méridiens semblables. Car les obsen^ations nous prouvent que la surface de Jupiter est sujette à des altérations sans comparaison plus considérables et plus fréquentes que celles de la terre; or, si ces altérations n'influaient en rien sur la figure de Téquateur de Jupiter, pourquoi la figure de Téquateur de la terre seraitelle altérée par des mouvements beaucoup moindres?

Mais en supposant même que tous les méridiens sont à peu près semblables, il reste encore à examiner si ces méridiens ont la figure d'une ellipse. Jusqu'ici la tltéorie n'a point donné formellement l'exclusion aux autres figures, elle s'est bornée à montrer que la figure elliptique* de la terre s'accordait avec les loisde l'hydrostatique; j'ai trouvé de plus, et je le démontre dans cet ouvrage, qu'il y a une infinité d'autres figures qui s'accordent avec ces lois, surtout si on ne suppose pas la terre entièrement homogène. Proposition qui me paraît importajite et digne de quelque attention de la part des géomètres, tant par elle-même que par la méthode que j'ai imaginée pour la démontrer. J'avais déjà donné ailleurs quelque extension à la théorie, même dans l'hypothèse elliptique, en faisant voir qu'il n'est pas toujours nécessaire, comme on l'avait cru jusqu'ici, que les surfaces des différentes couches fussent de niveau, et j'avais présenté en conséquence l'équation des différentes couches de la terre sous une forme plus générale qu'on ne l'avait fait avant moi ; mais cette équation généralisée n'est plus elle-même qu'un corollaire trèssimple de la théorie que je donne aujourd'hui, et dont l'hypothèse elliptique est un cas particulier et très-limité.

J'ai supposé de plus, en régardant, s'il est nécessaire, la terre comme solide, que les méridiens du sphéroïde ne fussent semblables ni par leur figure ni par la densité de leurs parties, que tous les points de la terre différassent

en densité, non pas à la vérité suivant une loi quelconque, mais suivant une loi presque aussi générale qu'on peut le désirer. J'ai cherché dans cette hypothèse Faction qu'un pareil solide exerçait sur' ses parties; problème difficile et important, dont la solution pourrait nous être fort utile, si en effet la terre se trouvait avoir des irrégularités considérables dans sa figure.

Enfin, en supposant que le méridien ne soit pas elliptique, je donne une méthode aussi simple qu'il est possible pour trouver d'une manière approchée sa figure par la . mesure de tant de degrés de latitude et de longitude qu'on jugera à propos. Cette méthode peut être d'autant plus nécessaire à pratiquer, que ni la théorie ni les mesures actuelles ne nous forcent à donner à la terre la figure d'un sphéroïde elliptique. Les mesures semblent même nous en éloigner : car les 5** du nord," du Pérou, de France, d'Italie et du Cap ne s'accordent point avec cette figure ; et les expériences du pendule dans cette même hypothèse, mènent à un résultat différent de celui que présente la mesure des degrés. Ces dernières expériences s'accordent assez bien à donnera la terre la figure elliptique, mais elles la font plus aplatie que de ^. D'un autre côté, ce dernier aplatissement s'accorde assez avec les cinq degrés suivants, celui du nord, celui du Pérou, celui du Cap, le degré de France supposé de 57183 toises, et le degré de longitude mesuré à 43° 22' ; mais le degré de France supposé de 57074 toises, comme on le veut aujourd'hui et le degré d'ItaUe dérangent tout.

Le Monnier, dans le dessein de lever une partie de ces doutes, a demandé et obtenu de l'Académie qu'on vérifiât de nouveau la base de Picard, pour proscrire ou pour rétabHr le degré de France, fixé par les académiciens du nord à 57183 toises. Si ce degré est rétabli, ce serait aux

astronomes à décider jusqu'à quel point Tjïypotlièse elliptique serait ébranlée par la mesure du degré d'Italie, le seul qui s'éloignerait alors de cette hypothèse. Il faudrait examiner de plus jusqu'à quel point les observations du pendule s'écarteraient de ce même aplatissement, et même de l'aplatissement supposé à j^. Si le degré de Picard est proscrit, il faudra en ce cas discuter soigneusement les erreurs qu'on peut commettre dans les observations tant du pendule que des degrés ; et si ces erreurs devaient être supposées trop grandes pour accommoder l'hypothèse elliptique aux observations, on serait forcé d'abandonner cette hypothèse, et de faire usage de nouvelles vues que je propose dans cet ouvrage, pour déterminer par la théorie et par les observations la figure de la terre.

L'observation de l'aplatissement de Jupiter pourrait encore nous être utile ici jusqu'à un certain point. Il est aisé de trouver par la théorie quel doit être le rapport de ses axes en regardant cette planète comme homogène. Si ce rapport était sensiblement égal au rapport observé, on pourrait en conclure, avec assez de vraisemblance, que la terre serait aussi dans le même cas, et que son aplatissement serait ^^ le même que dans le cas de l'homogénéité ; mais si le rapport observé des axes de Jupiter est différent de celui que la théorie nous donne, alors on pourra conclure par la même raison que la terre n'est pas homogène, et peut-être même qu'elle n'a pas la figure elliptique: Cette dernière conclusion pourrait encore être confirmée ou infirmée par l'observation de la figure de Jupiter. Car il serait aisé de déterminer si le méridien de cette planète est une ellipse ou non. Pour cela il suffirait de mesurer le parallèle à l'équateur de Jupiter, qui en serait éloigné de 60" ; si ce parallèle se trouvait sensiblement égal ou inégal à la moitié de l'équateur, le meri-

dien de Jupiter serait elliptique ou ne le serait pas. Tel est Tétat où se trouve pour le présent l'importante question de la figure de la terre. On voit combien sa solution demande encore d'observations et de recherches. Aidé du travail de mes prédécesseurs, j'ai tâché de préparer les matériaux de ce qui reste à faire, et d'en facilitçr les moyens. Quel parti prendre jusqu'à ce que le temps nous apporte de nouvelles lumières? Savoir attendre et douter.

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