‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 9 sur 24 · SUR LA TOMBE · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE

(( Julie! vous qui ne m'aimiez plus, il est vrai, quand vous avez « été délivrée du fardeau de la vie; mais vous qui m'avez aimé, « par qui du moins j'ai cru l'être ; vous à qui je dois quelques « instants de bonheur et d illusion ;~vous enfin, qui, par les an* « cîennes expressions de votre tendresse, dont la mémoire m'est « si douce encore, mérilez plus la reconnaissance de mon cœur « que tout ce qui respire. autour de moi ; car vous m'avez du (( moins aimé quelques instants, et pçr&o. ne ne m'aime ni ne «m'aimera plus; hélas! pourquoi faut-il que vous ne soyez plus 4 que poussière et que cendre ! Laissez-moi croire du moins (( que celte cendre, toute froide qu'elle est, est moins insensi- « ble à mes larmes que tous les cœurs glacés qui m'environ- « nenl. Ah ! que ne pouvez- vous m'en tendre encore, et voir, (( comme vous l'avez vu tant de fois, votre sein baigné de mes m pleurs ! Vous saviez si bien aimer, votre cœur en avait tant de (( besoin ! le mien partage ce besoin, hélas ! plus vivement que « jamais, avec tant de (orce et de tendresse, que les accents de (( ma douleur pénétreraient votre âme et la ramèneraient â la (( mienne ! Nais vous ne m'entendez plus, et tout ce qui vit est c( encore plus sourd que vous à ma voix plaintive et mourante. (( Je pleure, je me consume, j'appelle en vain à moi tout ce qui « dans Tunivers sait aimer : hélas! personne ne me répond; et « mon âme, resserrée et comme anéantie au centre d'un vide a immense et affreux, voit s'éloigner d'elle tout ce qui sent et « qui respire, il me semble que toutes les femmes à qui je « pourrais ouvrir cette âme, offrir ce cœur et demander quel- « que retour, me répondraient comme on fait aux mendiants « importuns, ou me diraient tout au plus avec une pitié cruelle : (( Vous venez trop tard ! » Deux ou trois, il est vrai, ont donné « des larmes à mon malheur, et, par quelques moments d'in- « lérêt que je leur ai fait éprouver, intérêt à la vérité bien sté- « rile pour moi, mais toujours doux pour un cœur oppressé, a m'auraient fait croire un instant qu'elles auraient pu me tenir « lieu de vous, s'il était sur la terre un être qui put vous rem- (( placer pour moi. Mais, hélas! elles ne veulent ou ne peuvent « m'offrir qu'un sentiment froid et vulgaire, une amitié qui

« suffimit peut-être au bonheur d*un autre, mais qui ne ferait «que tourmenter et affamer mon âme active et dévorante! « Ignoraient-elles, pour leur bonheur ou pour leur malheur, «que VamouTy comme le dit rÉcrilure, est fort comme la 4k mort; que ce sentiment doux et terrible repousse tout ce qui « n'est pas lui, et plus encore tout ce qui voudrait en tenir la « place; que, dans un cœur qui en est aussi pénétré que le « mien, même lorsqu'il n'a plus d'objet, la simple amitié est « une affection bien languissante, et que celle qu'on lui offre a est presque un outrage? Ah! le véritable amour e>t aans (( doute bien caractérisé parce vers charmant du Tasse :

Brama assai, poco spera, e nuîla chiede.

Désire, a peu d'espoir, et ne demande rien.

(c Mais, moins il espère, moins il demande ; plus il s'offense et « s'afflige quand on lui offre autre chose que ce qu'il désire et « qu*il n'a plus. Que dis-je, et de quoi ).uis-je me plaindre? « Ces créatures douces, honnêtes et sensibles à qui je raconte « mes peines, et qui veulent bien les entendre et les sentir, me « donnent tout ce qu'elles peuvent me donner, et plus encore « que je n'ai mérité d'elles; si j'étais assez heureux pour qu'cl- « les éprouvassent à mon égard ce sentiment qui ferait mon « bonheur, pourquoi se refuseraient-elles au plaisir si doux de a me le montrer, à celui de prononcer ces mots célestes : « Je a vous aime, )) les seuls qu'aujourd'hui je désire d'entendre « dans la nature devenue sourde et muette pour moi? Quelle (( différence de ce plaisir divin au petit manège de la coquette- (( rie et aux froids ménagements de la réserve, si indignes d'un « cœur fait pour aimerl Ah ciel ! quelle douceur une âme ai- « mante eût répandue sur des jours qui ne vont plus être remit plis que d'amertume! avec quelle tendresse, quel abandon, « quel respect, quelle délicatesse, elle aurait été aimée ! Mais « où m*égare une vaine illusion? Ah! si aucune créature ne « prononce pour moi ces mots : « Je vous aime, » c'est qu'au- (( cune ne les sent pour moi. Eh ! malheureux que j^e suis! pour-

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