‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 12 sur 24 · TABLEAU DE L'ESPRIT HUMAIN AU MILIEU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE L'ESPRIT HUMAIN AU MILIEU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

II semble que depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être Tépoque d'une révolution dans Tesprit humain. La prise de Constantinople, au milieu du quinzième siècle, a fait renaître les lettres en Occident. Le milieu du seizième a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe; les nouveaux dogmes des réformateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire; l'émulation, animée par ce grand motif, a multiplié les connaissances en tout genre ; et la lumière, née du sein de Terreur et du trouble, s'est répandue sur les objets mêmes qui paraissaient les plus étrangers à ces disputes. Enfln, Descartes, au milieu du dix-septième siècle, a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fu-

reur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui' à ce qu'elle contient d'utile et de vrai.

Pour peu qu'on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous agitent, ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages, et jusqVà nos entretiens, il est difOcile de ne pas apercevoir qu'il s'est fait, à plusieurs égards, un changement bien remarquable dans nos idées; changement qui, par sa rapidité, semble nous en promettre un plus grand encore. C'est au temps à flxer l'objet, la nature et les limites de cette révolution, dont notre postérité connaîtra mieux que nous les inconvénients et les avantages.

Tout siècle qui pense bien ou mal, pourvu qu'il croie penser, et qu'il pense autrement que le siècle qui l'a précédé, se pare du titre àe philosophe; comme on a souvent honoré du titre de sages ceux qui n'ont eu d'autre mérite que de contredire leurs contemporains. Notre" siècle s'est donc appelé par excellence le siècle de la philosophie; plusieurs écrivains lui en ont donné le nom, persuadés qu'il en rejaillirait quelque éclat sur eux ; d'autres lui ont refusé cette gloire, dans l'impuissance de la partager.

Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrés de la phHogop hie parmi nous. La science de l a nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses ; la géométrie, en reculant ses limites, a porté son flanîbeau dans les parties de la physique qui se trouvaient le plus près d'elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné ; la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes, s'est portée sur les corps qui nous environnent; en appliquant la géométrie â l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi : en un mot, depuis la terre jusqu'à Saturne, depuis l'histoire des cieux jusqu'à celle des insectes, la physique a changé de face! Avec elle presque t outes les autres sjCLieiifies ont j^rjs une nouvelle forme, et elles le devaient, en .effet.

L*étude de la nature semble être par elle-même froide et tranquille, parce que la satisfaction qu'elle procure est un sentiment uniforme, continu et sans secousses, et que les plaisirs, pour être vifs, doivent être séparés par des intervalles et marqués par des accès. Néanmoins, Tinvention ejt Tusagc d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers, toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive ; cette fermentation agissant en tous sens par sa nature, s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert à elle, comme un fleuve qui a brisé ses digues. Or, les hommes ne reviennent guère sur un objet qu'ils avaient négligé depuis longtemps, que pour réformer bien ou mal les idées qu'ils s'en étaient faites. Plus ils sont lents à secouer le joug de l'opinion, plus aussi, dès qu'ils l'ont brisé sur quelques points, ils sont portés à le briser sur tout le reste ; car ils fuient encore plus l'embarras d'examiner, qu'ils he craignent de changer d'avis ; et, dés qu'ils ont pris une fois la peine de revenir sur leurs pas, ils regardent et reçoivent un nouveau système d'idées comme une sorte de récompense de leur courage et de leur trayail. Ainsi, depuis les principes des sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la musique jusqu'à la morale, depuis les disputes scolastiques des théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle Jusqu'aux lois arbitraires des nations, en un mot, depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière^sur q uelques

joints, njnp> nAnvftH<> pVr']Tri>ft-tMir pliisip^pg^ a été le fruit OU

la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'elTet du flux et reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres.

Page 1