LA FOI ET LA RAISON
La philosophie n*est autre chose que l'applicalion de la raisop aux différents objets sur lesquels elle peut s'exercer. Des éléments de philosophie doivent donc contenir les principes fondamentaux de toutes les connaissances humaines ; or ces connaissances sont de trois espèces, ou de faits, ou de sentiment, ou de discussion. Cette dernière espèce seule appartient uniquement et par tous ses côtés à la philosophie, mais les deux autres s'en rapprochent par quelques-unes des faces sous lesquelles on peut les envisager.
/ La science des faits d e la nature e st un des grands ohjet s^u pjulûsoghe : non pour remonter à leur première cause, ce qui est presque toujours impossible, mais pour les combiner, les comparer, les rappeler à différentes classes, expliquer enfin les uns par les autres, et les appliquer à des usages sensibles. La science des faits historiques tient à la philosophie par deux endroits, par les principes qui servent de fondement à la certitude historique, et par l'utilité qu'on peut tirer de l'histoire. Les hommes placés sur la scène du monde sont appréciés par le sage comme témoins, ou jugés comme acteurs ; il étudie l'univers moral comme le physique, dans le silence de^ préjugés ; il suit les écrivains dans leur récit avec la même circonspection que la nature dans ses phénomènes; il observe les nuances qui distinguent le vrai historique du vraisemblable, le vraisemblable du fabuleux ; il reconnaît les différents langages de la; simplicité, de la flatterie, de la prévention et de la haine ; il en fixe les caractères ; il détermine quels doivent être, suivant la nature des faits, les divers degrés de force dans les témoigna-
ges, et d'autorilé dans les témoins. Éclairé par ces régies aussi fines que sûres, c'est principalement pour connaître les hommes avec qui il vit, qu'il étudie ceux qui ont vécu. Pour le commun des lecteurs, l'histoire est Taliment de la curiosité ou le soulagement de Tennui ; pour lui elle n'est qu'un recueil d'expériences morales faites suir le genre humain , recueil qui serait plus court et plus complet s'il n'eût été fait que par des sages, mais qui, tout informe qu'il est, renferme encore les plus grandes leçons ; comme le recueil des observations médicinales de tous les âges, toujours augmenté et toujours imparfait, forme néanmoins la partie la plus essentielle de l'art de guérir.
4 Les véri tés de sentimen t appftrficnnrnt au goût ou à la mo- [e, crsCïïs ces deux points de vue, ejles-p résentent à la phi losophie des objets important s de méditation . Les principes de morale sont liés au système général de la société, à l'avantage commun du tout et des parties qui le composent. La nature, qui a voulu que les hommes vécussent unis, les a dispensés du soin de chercher par le raisonnement les régies suivant lesquélfes ils doivent se conduire les uns par rapport aux autres ; elle leur \ fait connaître ces régies par une espèce d'inspiration, et les \ leur fait goûter par le plaisir intérieur qu'ils éprouvent à les 1 suivre, comme elle les porte à perpétuer leur espèce par la volupté qu'elle y attache. Elle conduit donc la multitude par le charme de l'impression, la seule espèce d'impulsion qui lu convienne; mais elle laisse au sage à pénétrer sçs vues. Aussi, tandis que les autres hommes se bornent auxsentiments que la nature leur a donnés pour leurs semblables, le sage cherche et
I aperçoit l'union intime de ces sentiments avec son intérêt propre; il la découvre à ces mêmes hommes qui ne la voyaient pas, et affermit par là les liens qui les unissent.
Il porte une analyse semblable dans les vérités de sentiment qui ont rapport aux matières de goût. Éclairé par une métaphysique subtile et profonde, il distingue les principes de goût généraux et communs à tous les peuples, d'avec ceux qui sont modifiés par le caractère, le génie, le degré de sensibilité des
nations ou des individus ; il démêle par ce moyen le beau essentiel d'avec le beau de convention ; également éloigné d'une décision machinale et sans principes, et d*une discussion trop subtile, il ne pousse Tànalyse du sentiment que jusqu'où elle doit aller, et ne la resserre pomt non plus trop en deçà du champ qu'elle peut se permettre ; il étudie son impression, s'en rend compte à lui-même et aux autres, et quand il a mis, si on peut parler de la sorte, son plaisir d'accord avec la raison, il plaint sans orgueil et sans chercher é les convaincre, ceux qui ont reçu, soit de la nature, soit de l'habitude, une autre façon de sentir.
Puisque la philosophie embrasse tout ce qui est du ressort de la raison, et que la raison étend plus ou moins son empire sur tous les objets de nos connaissances naturelles, il s'ensuit qu'on ne doit exclure des éléments de philosophie qu'un seul genre de connaissances, celles qui tiennent à la religion rêvélée. Elles sont absolument étrangères aux sciences humaines par leur objet, par leur caractère, par l'espèce même de conviction qu'elles produisent en nous. Plus faites, comme Ta re* marqué Pascal, pour le cœur que pour l'esprit, elles ne répandent la lumière vive qui leur est propre que dans une âme déjà préparée par l'opération divine ; la foi est une espèce de sixième sens que le Créateur accorde ou refuse à son gré ; et autant que les vérités subHmes de la reHgion sont élevées au-dessus des vérités arides et spéculatives des sciences humaines, autant le sens intérieur et surnaturel par lequel des hommes choisis saisissent ces premières vérités, est au-dessus du sens grossier et vulgaire par lequel tout homme aperçoities secondes.
Nais si la philosophie doit s'abstenir de porter une vue sacrilège sur les objets de la révélation, elle peut et elle doit même discuter les motifs de notre croyance. En effet, les principes de la foi sont les mêmes que ceux qui servent de fondement à la cerlitude historique ; avec cette différence que dans les matières de religion, les témoignages qui en font la base doivent avoir un degré d'étendue, d'évidence et de force, proportionné à l'importance et à la sublimité de l'objet. C'est donc à la raison
à établir en ce genre les régies de crilique qui serviront é éearter les preuves faibles, â distinguer celles qui pourraient être communes à toutes les religions d*avec celles qui ne sont propres qu*à la seule vraie, à donner enfin aux véritables preuves toute la lumière dont elles sont susceptibles. Ainsi la foi ren> tre par ce moyen dans le domaine de la philosophie, mais c'est pour jouir d*un triomphe plus assuré.
Trois grands appuis font la base du christianisme : les prophéties, les miracles et les martyrs, La philosophie détermine la qualité que ces appuis doivent avoir pour être inébranlables; elle borne les prophéties à deux conditions essentielles : celle d*avoir précédé indubitablement les faits prédits, et celle de les annoncer avec une clarté qui ne permette pas de se méprendre sur raccomplissement. Elle prouve qu'il ne peut y avoir de vrais miracles que dans la seule religion véritable; elle donne les moyens d'apprécier, soit en les expliquant, soit en les niant, les prétendus prodiges dont les fausses religions s*appuient. Enfin le sage^ qui n'ignore pas que l'erreur a ses martyrs, remarque en même temps que l'avantage de la vérité doit être d'en avoir un plus grand nombre. Ainsi, pour distinguer ceux qui ont donné leur vie par conviction de ceux qui Tont prodiguée par fanatisme, il n'établit point d*autre règle que celle de compter les suffrages.
Sur ces différents objets, le philosophe se contente d'établir les principes, et en laisse aux théologiens l'usage et l'application ; ce détail serait étranger à des éléments de philosophie qui ne doivent contenir que des germes de vérités premières, sans mélange et sans controverse : les preuves de la religion ont d'ailleurs été développées par un si grand nombre d'écrivains, que les lumières de la philosophie semblent n'avoir plus rien à y ajouter, et que de nouveaux écrits sur ce sujet seraient plus louables que nécessaires.
Mais un objet qui intéresse et qui regarde particulièrement le philosophe, c'est de distinguer avec soin les vérités de la foi d'avec celles de la raison, et de fixer les limites qui les séparent. Faute d'avoir fait cette .distinction si nécessaire, d'un cô.lé
quelques grands génies sont tombés dans rerreur, de l'autre, les défenseurs de la religion ont cjnelc^uefois supposé trop légèrement qu'on lui portait atteinte.
LOGIQUK,
Puisque les vérités fondamentales qui font la substance des éléments ne sont pas toutes des vérités premières, et qu'il y eu a qui ont besoin de combinaison pour être saisies et prouvées, il faut donc, avant toutes choses, connaître les régies suivant lesquelles celte combinaison doit se faire. Elle ne consiste que dans le chemin continu et successif que fait Vesprit du connu à l'inconnu : c'est ce qu'on appelle raisonner, L' art dft rg jftnnnpr^ qu^nn a.nmnmé logiqne, est donc Ja première science qu'on doiLlDn ter Ânm. les „élémfin|^Ae j)]iiloiQphie, et qui en forme comme le frontispice et l'entrée. Nous avons sur la logique des écrits sans nombre, mais la science du raisonnement a-t-elle besoin de tant de régies? Pour y réussir, il est aussi peu nécessaire d'avoir lu tous ces écrits, qu'il Test d'avoir lu nos grands traités de morale pour être honnête homme. Les géomètres, sans s'épuiser en préceptes sur la logique, et n'ayant que le sens naturel pour guide, parviennent, par une marche toujours sûre, aux vérités les plus détournées et les plus abstraites ; tandis que tant de philosophes, ou plulôt d'ébrivains en philosophie, paraissent n'avoir mis à la tète de leurs ouvrages de grands traités sur l'art du raisonnement que pour s'égarer ensuite avec plus de méthode, semblables à ces joueurs malheureux qui calculent longtemps et finissent par perdre.
Ce n*est point, comme nous l'avons déjà dit, à l'usage illusoire des axiomes que les géomètres doivent la sûreté de leurs raisonnements et de leurs principes; c'est au soin qu^ils ont de fixer le sens des termes et de n'en abuser jamais, à la manière
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dont ils décomposent leur objet, à renchaînement qu'ils savent mettre entre les vérités. Il est vrai qu'ils ont un avantage, c'est de travailler sur un sujet palpable et simplifié le plus qu'il le peut être par l'abstraction qu'on fait d'un grand nombre de ses qualités. Mais si, dans les autres sciences, les intervalles entre les vérités sont plus grands, plus fréquents, plus difficiles à remplir, la méthode sera toujours uniforme pour parvenir à la connaissance des vérités qui nous sont soumises ; elle consiste é observer exactement leur dépendance mutuelle, à ne point remplir par une fausse généalogie 1rs endroits où la filiation manque, à imiter enfin ces géographes qui, en détaillant avec soin sur leurs cartes les régions connues, ne craignent point de laisser des espaces vides à la place des terres i^^orées.
Toute la logique se réduit à une règle fort simple : pour comparer deux ou plusieurs objets éloignés les uns des autres, on se sert de plusieurs objets intermédiaires. Il en est de même quand on veut comparer deux on plusieurs idées; l'art du raisonnement n'est que le développement de ce principe et des conséquences qui en résultent.
Ce principe suppose un fait aussi certain qu'inexplicable ; c*est que notre esprit peut, non-seulement avoir plusieurs idées à la fois, mais encore apercevoir à la fois l'union ou la discordance de ces idées. C'est un des mystères de la métaphysique, que cette multiplicité instantanée d'opérations dans une substance aussi simple que la substance pensante.
Tout raisonnement qui fait voir avec évidence la liaison ou l'opposition de deux idées, s'appelle démonstration; les mathématiques n'emploient que des raisonnements de cette espèce ; quelques-unes des autres sciences en fournissent aussi des exemples, quoique moins fréquents ; mais le comble de Terreur serait d'imaginer que l'essence des démonstrations consistât dans la forme géométrique, qui n'en est que l'accessoire et l'écorce, dans une liste de définitions, d'axiomes, de propositions et de corollaires. Cette forme est si peu essentielle à la preuve des vérités mathématiques, que plusieurs géomètres modernes l'ont abandonnée comme inutile.
Cependant quelques philosophes, trouvant cet appareil propre à en imposer, sans doute parce qu*il les avait séduits euxmêmes, Font appliqué indifféremment à toutes sortes de sujets; ils ont cru que raisonner en forme c'était raisonner juste ; mais ils ont montré, par leurs erreurs, qu'entre les mains d'un esprit faux ou de mauvaise foi, cet extérieur ma Ihématique n'est qu'un moyen de se tromper plus aisément soi-même et les autres. On a mis jusqu'à des Ggures de géométrie dans des traités de l'âme ; on a réduit en théorèmes l'énigme inexplicable de Yaction de Dieu sur les créatures; on a profané le mot de démonstration dans un sujet ou les termes même de conjecture et de vraisemblance seraient presque téniéraires. Aussi il ne faut que jeter les yeux sur ces propositions si orgueilleusement qualifiées pour découvrir la grossièreté du prestige, pour démasquer le sophiste travesti en géomètre, et pour se convaincre que les titres sont une marque aussi équivoque du mérite des ouvrages que du mérite des homnoes.
Il serait sans doute à souhaiter qu'on n'employât jamais que des démonstrations rigoureuses; il serait à souhaiter du moins que, dans les cas où cette lumière manque, on se bornât â avouer simplement son ignorance ; mais, dans la plupart des sciences, telles que la physique, la médecine, la jurisprudence et l'histoire, il est une infinité de cas où, sans être ni éclairés ni convaincus, nous sommes forcés d*agir et de raisonner comme si nous l'étions. Ne pouvant alors atteindre au vrai, ou du moins s assurer qu'on y est parvenu, il faut en approcher le plus qu'il est possible. On imite les mathématiciens, qui, n'ayant pas pour résoudre exactement un problème, ou assez de choses don* nées, ou une méthode assez complète, essayent de le résoudre à peu près, Alais, comme dans ces solutions mêmes le mathé^ maticien connaît les limites qui l'éloignent ou qui l'approchent du vrai, ainsi on doit apprendre, dans les matières purement conjecturales, â ne pas confondre avec le yrai rigoureux ce qui est simplement probable; à saisir, dans le vraisemblable même, les nuances qui séparent ce qui Test davantage d'avec ce qui l'est moins. Tel est l'usage de cet esprit de conjecture, plus admi-
rable quelquefois que Fesprit même de déconreite, par la sagacilé qu'il suppose dans celui qui en est pounru, par l'adresse avec laquelle il fait eotreToIr ce qu'on ne peut parfeitement connaître, suppléer par des à peu près à des déterminations rigoureuses, et substituer, lorsqu'il est nécessaire, la probabilité à la démonstration, arec les restrictions d'un pyrrhonîsme raisonnable.
L'art de conjecturer est donc une branche de la logique, aussi essentielle que l'art de démontrer, et trop négligée dans les éléments de logique ordinaire. Néanmoins, plus l'art conjectural est imparfait par sa nature, plus on a besoin de régies pour s'y conduire ; c'est même, à parler exactement, le seul qui exige des régies; ajoutons qu'elles sont insuffisantes si, par un fréquent usage, on n'apprend à les appliquer avec succès. Pour acquérir cette qualité précieuse de l'esprit, deux choses sont nécessaires : s'exercer aux démonstrations rigoureuses, et ne pas s'y borner. Ce n'est qu'en s'accoutumant à reconnaître le vrai dans toute sa pureté, qu'on pourra distinguer ensuite ce qui en approchera plus ou moins. La seule chose qu'on ait à craindre, c'est que l'habitude trop grande et trop continue du vrai absolu et rigoureux n'émousse le sentiment sur ce qui ne Test pas : des yeux ordinaires, trop habituellement frappés d'une lumière vive, ne distinguent plus les gradations d'une lumière faible, et ne voient que des ténèbres épaisses où d'autres entrevoient encore quelque clarté. L'esprit qui ne reconnaît le vrai (|ue lorsqu'il en est directement frappé, est bien au-dessous de celui qui sait, non-seulement le reconnaître de près, mais encore le pressentir et le remarquer dans le lointain à des caractères fugitifs ; c'est là ce qui distingue principalement l'esprit géométrique, applicable à tout, d'avec l'esprit purement géomètre, dont le talent est restreint dans une sphère étroite et bornéi*. Le seul moyen d'exercer avantageusement l'un et l'autro, (St de les faire marcher comme d'un pns égal, et de ne pas borner ses recherches aux seuls objets susceptibles de démonstration, de conserver à l'esprit sa flexibilité, en ne le tenant point toujours courbé vers les .lignes et les calculs, et en tem*
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pérant l'àuslérité des mathématiques par des études moins sévères ; de s'accoutumer enfin à passer sans peine de la lumière au crépuscule.