‹ Œuvres de d'AlembertChapitre 15 sur 24 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

L'existence de TElre suprême étanjt une fois reconnue, nous conduit à chercher le culte que nous devons lai rendre. Mais, quoique la philosophie nous instruise jusqu'à un certain point sur ce grand objet, cependant les lumières qu'elle nous donne sont très-imparfaites ; le Créateur nous en a avertis lui-même, en nous prescrivant, par une révélation particulière, la manière dont il veut être honoré, et que tous les efforts de la raison n'auraient pu nous faire découvrir. Ainsi la religion, qui n'est autre chose que le culte que nous devons à l'intelligence souveraine, ne doit point entrer dans des éléments de philosophie ; la religion naturelle ne doit même y paraître que pour nous avertir qu'elle ne suffit pas.

Mais, ce qui appartient essentiellement et uniquement à la"^ raison, et ce qui en conséquence est uniforme chez tous les > peuples, ce sont les devoirs dont nous sommes tenus envers j nos semblables. La connaissance de ces devoirs est ce qu'on appelle fQjUCaley et l'un des plus importants sujets sur lesquels la raison puisse s'exercer. On ne fait pas tant d'honneur à celte science dans nos écoles : ou la rejette pour l'ordinaire à la fin de toutes les autres parties de la philosophie, apparemment comme la moins intéressante, et on la réduit à quelques pages où Ton se borne à agiter des questions vides et scolasliques, aussi peu propres k nous instruire qu'à nous rendre meilleurs.

Connaissons mieux retendue de la morale et le cas que nous devons en faire; peu de sciences ont un objet plus vaste e( des principes plus susceptibles de preuves convaincantes. Tous ces principes aboutissent à un point commun sur lequel il est difficile de se faire illusion à soi-même ; ils tendent à nous procurer le plus sûr moyen d'être heureux, en nous montrant la liaison intime de notre véritable intérêt avec l'accomplissement de nos devoirs.

La morale est une suite nécessaire de rétablissement des sociétés, puisqu'elle a pour objet ce que nous devons aux autres hommes. Or, l'établissement des sociétés est dans les décrets du Grénteur. qui a rendu les hommes nécessaires les uns aux autres ; ainsi, les principes moraux rentrent dans les décrets éternels. Il n*en faut pourtant pas conclure, avec quelques philosophes, que la connaissance de ces principes suppose nécessairement la connaissance de Dieu; il s'ensuivrait de là, contre le sentiment des théologiens même, que les païens n*auraient eu aucune idée de vertu. La religion, sans doute, épure et sanctifie les motifs qui nous font pratiquer les vertus morales; mais Dieu, sans se faire connaître aux hommes, a pu leur faire sentir, et leur a fait sentir en effet la nécessité de pratiquer ces vertus pour leur propre avantage. On a vu même, par un effet de cette Providence qui veille au maintien de la société, des sectes de philosoplies qui révoquaient en doute l'existence d*un premier être, professer dans la plus grande rigueur les vertus humaines. Zenon, chef des stoïciens, n'admettait d'autre Dieu que l'univers, et sa morale est la plus pure que la lumière naturelle ait pu inspirer aux hommes.

C'est donc â des motifs purement humains que les sociétés ont dû leur naissance; la religion n'a en aucune part à leur première formation, et, quoiqu'elle soit destinée à en serrer le lien, cependant on peut dire qu'elle est principalement faite pour l'homme considéré en lui-même; il suffit, pour s*en convaincre, de faire attention aux maximes qu'elle nous inspire, à l'oîjjet qu'elle nous propose, aux récompenses et aux peines qu'elle nourpromet. Le philosophe ne se charge que de placer

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rhorame dans la société et de l*y conduire; c'est au missionnaire à Tattirer ensuite au pied des autels.

La connaissance des principes moraux, qui précède la connaissance de TËtre suprême, est elle-même précédée par d'autres connaissances. C'est par le sens que nous apprenons quels sont nos rapports avec les autres hommes et nos besoins réciproques, et c'est par ces besoins réciproques que nous parvenons à connaître ce que nous devons à la société et ce qu'elle nous doit. Il semble donc qu'on peut définir très-exactement l'injuste, ou, ce qui revient au même, le mal moral, ce qui tend à nuire à la société en troublant le bien -être physique de ses membres. En effet, le mal physique est la suite ordinaire du mal moral ; et, comme nos sensations suffisent, sans aucdne opération de notre esprit, pour nous donner l'idée du mal physique, il est évident que, dans l'ordre de nos connaissances, c'est celte idée qui nous conduit à celle du mal moral, quoique Tune et l'autre soient de nature différente. Que ceux qui nieront cette vérité supposent l'homme impassible, et qu'ils essayent de lui faire acquérir, danâ cette hypothèse, la notion de l'injuste.

Mais cette notion en suppose une autre, celle de la liberté; car, si Thomme n'était pas libre, toute idée de mal se réduirait au mal physique. C'est donc renverser Tordre naturel des idées que de vouloir prouver l'existence de la liberté par celle du bien et du mal moral ; c'est prouver une vérité qui n'est que de sentiment, c'est-à-dire de l'ordre le plus simple, par une vérité sans doute aussi incontestable, mais qui dépend d'une suite de notions plus combinées. Nous disons que l'existence de la liberté n'est qu'une vérité de sentiment, et non pas de discussion ; il est facile de s'en convaincre, car le sentiment de notre liberté consiste dans le sentiment du pouvoir que nous avons de faire une action contraire à celle que nous faisons actuellement. L'idée de la liberté est donc celle d'un pouvoir qui ne s'exerce pas, et dont l'essence même est de ne pas s'exercer au moment que nous le sentons. Cette idée n'est donc qu'une opé« ration de notre esprit, par laquelle nous séparons le pouvoir d'agir d'avec l'action même, en regardant ce pouvoir oisif, quoi-

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que réel, comme subsislant pendant que Taction n*existe pas. Ainsi, la nolion de la liberté ne peut être qu*une vérité de conscieuce : en un mot, la seule preuve dont celle vérilé soit susceptible est analogue à celle de Texistence des corps; des êtres réellement libres n'auraient pas un sentiment plus vif de leur liberté que celui que nous avons de la nôtre : nous devons donc croire que nous sommes libres. D'ailleurs, quelles difffcultés pourraient présenter cette grande question, si on voulait la réduire au seul énoncé net dont elle soit susceptible? Demander si l'homme est libre, ce n*est pas demander s*il agit sans motif et sans cause, ce qui serait impossible, mais s'il agit par choix et sans contrainte; et, sur cela, i\ sufOt d*cn appeler au témoignage universel de tous les hommes. Quel est le malheureux prêt à périr pour ses forfaits qui ait jamais pensé à s'en justifier en soutenant à ses juges qu'une nécessité inévitable l'a entraîné dans le crime? C'en est assez pour faire sentir aux philosophes combien les discussions métaphysiques sur la liberté sont inutiles à la léte d'un traité de morale; vouloir aller en cette matière au delà du sentiment intérieur, c'est se jeter ' tête baissée dans les ténèbres.

Gomme la justice morale des lois est une suite de la liberté, et non la liberté une suite de la justice des lois, ce serait renverser, ce me semble, l'ordre naturel des idées, de vouloir prouver que nous sommes libres, parce qu'autrement les lois seraient injustes. Je dis plus : on aurait tort de prétondre que, si nous n'étions pas libres, il faudrait anéantir les lois. Ce n'est ici. je l'avoue, qu'une spéculation purement métaphysique sur une hypothèse qui n'existe pas; mais cette spéculation abstraite peut servir à développer et à fixer nos idées sur la matière que nous traitons. Fussions-nous assujétis dans nos actions d une puissance supérieure et nécessaire, les lois et les peines qu'elles imposent n'en seraient pas moins utiles au bien physique de la sociélé, comme un moyen efficace de conduire les hommes par la crainte, et de donner, pour ^insi dire, l'impulsion à la machine. De deux sociétés semblables, composées d'êtres qui ne seraient pas libres, celle où il y aurait des lois serait moins

sujette au désordre, parce qu'elle aurait, si on peut parler de la sorte, un régulateur de plus. La nécessité physique des lois» dans des sociétés pareilles, serait indépendante de la liberté de rhomme; mais, dans la société telle qu'elle est, composée d'êtres libres, cette nécessité physique se change en équité morale. Dans le premier cas, les lois ne seraient que nécessaires ; dans le second, elles sont nécessaires et justes.

Ces observations, essentiellement relatives aux questions pré* liminaires de la morale, nous ont paru nécessaires pour prému* nir nos lecteurs contre les notions peu exactes que plusieurs philosophes ont données de cette science et des vérités qui en font la base, et pour fafre sentir de quelle manière tes vérités importantes doivent être traitées.

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