MORALE DE L'HOMME
Quoique le genre humain ne compose proprement qu'une grande famille, néanmoins, la trop grande étendue de cette famille l'a obligé de se séparer en différentes sociétés qui ont pris le nom d'Etats, et dont les membres se rapprochent par des liens particuliers, indépendamment de ceux qui les unissent au système général. La morale n donc quatre objets : ce que les^ hommes se doivent comme membres de la société générale, ce quei les sociétés particulières doivent à leurs membres, ce qu'elles se c doivent les unes aux autres, enfin ce que les membres de chaque société particulière se doivent mutuellement, et à TÉlat dont ils sont membres. Les premiers devoirs renferment la loi naturelle ou générale, qui n'est bornée ni par les temps ni par les lieux, et qu'on peut nommer la morale de Vhomme; les devoirs de la seconde espèce peuvent être appelés la morale des législateurs; ceux de la troisième, la morale des États; enfin les devoirs du quatrième genre, la morale du citoyen. Ainsi, on trouve dans
cette dÎTision le droit naturel ou commuo ; le droit politique, qu'il HC faut pAs confondre avec la politique, à laquelle il est souvent contraire ; le droit des gens et le droit positif. A ces quatre branches de la morale on peut en ajouter une cinquième, la morale du philosophe. Elle n'a pour objet que nous-mêmes et la manière dont nous devons penser pour rendre notre condition la meilleure ou la moins triste qu'il est possible. Parcourons successivement ces différentes branches, et voyons les principaux points qui s*y rapportent.
Les lois générales et naturelles sont de deux espèces : écrites ou non écrites. Les lois naturelles écrites sont celles dont l'observation "est tellement nécessaire au maintien de la société, qu'on a établi des peines contre ceux qui les violeraient. On appelle crime toute action qui tend à violer les lois naturelles écrites. De cette seule notion se déduisent, comme nous le verrons plus bas, les principes par lesquels on peut juger de la nature et du degré d'énormité de chaque crime.
Les lois naturelles non écrites sont celles â Pinfraction desquelles on n'a point attaché de peines, parce que cette infraction ne porte pas un trouble aussi marqué dans la société que l'infraction des lois naturelles écrites. Mais, si l'observation de celles-ci est nécessaire pour rendre la société durable, l'observation de celles-là ne l'est pas moins pour rendre la société douce et florissante : leur transgression est même un poison lent qui doit insensiblement la miner et la dissoudre. Pourquoi néanmoins les législateurs semblent-ils avoir remis à la Tolonté des peuples l'observation de ces lois ? Pourquoi n'est-il point d'action contre l'avarice, la dureté envers les malheureux, Tingratitude et la perfidie? Celui qui luisse périr de misère un citoyen qu'il peut secourir, n'est-il pas à peu prés aussi coupable envers la société que s'il faisait périr ce malheureux par une mort lente? Pourquoi donc les lois l'ont-elles épargné? C'est que le bien de cet avare étant supposé acquis par des moyens que les lois ne réprouvent pas, elles ne peuvent le lui arracher pour le donner à d'autres ; et que, si la loi qui nous oblige de soulager nos semblables est une des premières dans l'état de na-
tare» eHe est subordonnée, dans Tordre de la société, à la loi qui veut que chacun jouisse tranquillement et en liberlé de ce quMl possède. De même, pourquoi la perfîdîo et Tingratitude n*ont-elles point de peines afllictives? C'est par une raison à peu prés semblable à celle pour laquelle le larcin n*élait point puni à Sparte, pour nous apprendre à être sur nos gardes avec les hommes, et à ne pas placer trop légèrement notre confiance et nos bienfaits ; c'est aussi pour ne pas trop accorder à la tyrannie des bienfaiteurs, et pour exciter les hommes aux belles actions par le seul plaisir de les faire. Ainsi, la morale établit la réalité et la justice des lois non écrites, par les raisons même qui pnt forcé les législateurs à être indulgents sur la transgression de ces lois. D'ailleurs, les législateurs ont pu croire que les hommes se feraient justice eux-mêmes sur cette Iransgresjiion, en punissant les coupables, soit par la honte, soit par le mépris, soit par le refus de leur secours; mais il faut avouer que, si les législateurs ont pensé de la sorte, ils ont eu trop bonne opinion du cœur humain.
L'observation des lois. naturelles écrites est ce qu'on nomme prohité; la pratique des lois naturelles non écrites est ce qu'on appelle vertu. Cette pratique est | roprement l'objet de la morale ; car la sévérité des lois qui produit la crainte est In morale la plus efficace qu'on puisse opposer aux crimes, et la vraie morale, celle qui enseigne la vertu, est le supplément des lois.
La vertu sera d'autant plus pure, que l'on sera plus rempli de l'amour universel de l'humanité. Or, notre Ame n'a qu'une certaine étendue d'affections; ainsi, les passions qui remplissent l'âme de quelque objet particulier nuisent à la vertu, parce que le degré de sentiment qu'elles emportent et qu'ellc> consomment est autant de retranché sur celui que l'on doit à tous les membres de la société pris ensemble. L'nmour, par exemple, peut produire quelquefois le même effet que le défaut d'humanité, par ta violence avec laquelle il nous concentre dans un objet et nous détache de tous les autres ; îl n'éteint pas laniitié dans les âmes vertueuses, maïs, souvent il l'assoupit; s'il
adoucît quelquefois les âmes féroces, il dégrade encore plus sûrement les ftmes faibles. L*amour est pourtant de toutes les passions la plus naturelle, la plus excusable et la plus commune.
Les passions peuvent donc élre contraires à la vertu par leur seul excès, quand elles auraient d'ailleurs un objet louable, mais elles le peuvent être encore par la nature même de leur objet, et pour lors elles sont appelées vices; le vice n'étant autre chose qu*un sentiment habituel qui nous porte à Tinfraction des lois naturelles de la société écrites ou non écrites. C'est pourquoi les passions, par leur excès, et les vices, par leur nature, sont un des plus graûds objets dont la morale puisse s'occuper. Elle travaille à modérer les unes et à déraciner les autres. Nous disons à modérer les unes; car, quoique les sentiments trop isolés et trop concentrés nuisent à l'exercice des vertus sociales, la morale ne prétend pas réduire les affections de l'âme à ces seules vertus. Elle nous apprend seulement que ces sentiments doivent être subordonnés à l'amour de l'humanité. Je préfère, disait un philosophe, ma famille à moi, ma patrie à ma famille, et le genre humain à ma patrie. Telle est la devise de l'homme vertueux.
Si on appelle bien-être tout ce qui est au-delà du besoin absolu, il s'ensuit que sacrifier son bien-être aux besoins d'autrui est le fi^rand principe de toutes les vertus sociales, et le remède à toutes les passions. Mais ce sacrifice est^il dans la nature, et en quoi doit-il consister? Sans doute aucune loi naturelle ni positive ne peut nous obliger à aimer les autres plus que nous; cet héroïsme, si un sentiment absurde peut être appelé ainsi, ne saurait être dans le cœur humain; mais l'amour éclairé de notre propre bonheur nous montre comme des biens préférables à tous les autres, la paix avec nous-mêmes, et rattachement de nos semblables ; et le moyen le plus sûr de nous procurer cette paix et cet attachement, est de disputer aux autres le moins qu'il est possible la jouissance de ces biens de convention si chers à l'avidité des hommes. Ainsi l'amour éclairé de nous-mêmes est le principe de tout sacrifice moral. I^ disposition qui nous porte à ce sacrifice s'appelle désinté-
ressèment. On peut donc regarder le désintéressement comme la première des vertus morales. C'est en effet celle qui contribue le plus à conserver et à fortifier en nous toutes les autres. C'est aussi celle que les malhonnêtes gens connaissent le moins, celle à laquelle ils croient le moins, celle enfin qu'ils craignent ou qu'ils haïssent le plus dans ceux à qui ils sont forcés de l'accorder.
Pour fixer quelles sont les lois et les bornes du sacrifice que nous devons aux autres, il faut distinguer deux sortes de nécessaire» l'absolu et le relatif. L'absolu est réglé par les besoins indispensables de la vie ; le relatif par l'état et les circonstances. Le nécessaire relatif n'est donc pas égal pour tous les hommes ; l'absolu même ne l'est pas : la vieillesse a plus de besoins que l'enfance, le mariage que le célibat, la faiblesse que la force, la maladie que la santé.
La morale doit s'appliquer à fixer les bornes du nécessaire absolu et du nécessaire relatif. 11 ne s'agit point sur cet article de recourir aux préceptes ni même aux conseils de la religion; il s'agit de ce que la philosophie et les lois rigoureuses de la société nous permettent ou nous ordonnent. Car des éléments de morale doivent être faits pour toutes les nations, même pour celles que la lumière de la foi n'a pas éclairées.
Les bornes du nécessaire absolu sont fort étroites; un peu de justice et de bonne foi avec soi-même suffira pour les connaître. A l'égard du nécessaire relatif, la régie la plus sûre pour en juger est l'opinion publique; elle apprécie toujours équitableroent les diiïérenls besoins de chaque État. Un citoyen aurait donc tort de régler en général son nécessaire relatif sur l'exemple de ses égaux; parce que dans un mauvais gouvernement un Élat peu estimable en lui-même peu être le chemin de l'opulence, et par conséquent n'autorise pas à user avec faste des richesses qu'il a procurées. Mais au défaut du gouvernement la nation fait justice, et prononce sur ce qui est permis à chacun ; il ne s'agit que de savoir l'entendre.
Au reste, une loi antérieure à toute considération sur le nécessaire relatif, c'est que dans les États où plusieurs citoyens
manquent du néces^ire absolu, et ces États sont par roalhe^ir le plus grand nombre, tous ceux qui ont plus que ce nécessaire doivent à TÉtat au moins une partie de ce qu'ils possèdent audelà. Or quelle est cette partie qu'ils doivent, et quils ne peuvent retenir sans être coupables envers la société dont ils sont membres? La réponse à celte première question * l'enfermera l'obligation étroite que la morale nous impose. Mais quand on a satisfait à cette obligation, et qu'on voit encore une partie de ses semblables manquer du nécessaire par l'injustice et la barbarie du plus grand nombre des citoyens, n'est-il pas du devoir de l'homme vertueux de pousser le sacrifice plus loin, de se priver même tput à fait de son nécessaire relatif; et l'éten* due plus ou moins grande de ce sacrifice n'est-elle pas la véritable mesure de la vertu ?
Voilù les questions importantes qu'on doit traiter dans les éléments de la morale de l'homme. Cette science, considérée sous ce point de vue, devient une espèce de tarif, mais un tarif qui doit effrayer toute âme honnête. Il fera voir à l'homme
* Voici un calcul qui peut servir à nous faire entendre. Supposons en France vingt millions d'habitants, et dix mille millions de richesses ; c'est environ cinq cents livres par tête, auxquelles chaque citoyen a également droit, et auxquelles même il aurait un droit absolu et rigoureux, si ces cinq cents livres étaient indispensables pour satisfaire au nécessaire abâoln Mais supposons que le nécessaire absolu se borne à trois cents livres, et qu'il y ait dans la société dix millions d'hommes dont le bien ne se mQnte qu'à deux cents livres. Voilà donc cent livres qui manquent à chacun de ces citoyens pour le nécessaire absolu, et par conséquent, mdle millions de richesses dont une portion de la société est redevable à l'autre, dans les règles de la plus exacte justice. Or, h partie la plus riche de la société possède huit mille millions; et comme nous supposons que trois cents livres suf lisent au nécessaire absolu des dix millions d'hommes qui composent cette partie opulente, il s'ensuit que cette partie a trois mille millions de nécessaire et cinq mille millions de superflu. Sur ce superflu, elle doit mille millions à l'autre partie-, c'est donc un cinquième de ce superflu qu'elle lui doit hécessairemoiil. Donc, dant la supposition présente, tout citoyen riche de plus de trois
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de bien que, s'il lui est permis de désirer les richesses dans la vue d*en faire usage pour diminuer le nombre des malheureux, la crainte des injustices auxquelles Topulence Texpose doit le consoler quand il est réduit au pur nécessaire.
Le luxe est au nécessaire relatif ce que celui-ci est au nécessaire absolu; les lois morales sur le luxe doivent donc être encore plus rigoureuses que lés lois sur le nécessaire relatif. On peut les réduire à ce principe sévère, mais vrai, que le luxe est un crime contre Thumanité, toutes les fois qu'un seul membre de la société souffre et qu'on ne l'ignore pas. Qu on juge de là combien peu il y a d'occasions et de gouvernements où le luxe soit permis, et qu'on tremble de s'y laisser entraîner, si on a quelque reste d'humanité et de justice. Nous ne parlons ici que des maux civils du luxe, de ceux qu'il peut produire dans la société; que sera-ce si on y joint les maux purement personnels, les vices qu'il produit ou qu'il nourrit dans ceux qui s'y livrent, eh énervant leur âme, leur esprit et leur corps? Aussi plus l'amour de la patrie, le zèle pour sa défense, Tesprit de grandeur et de liberté sont en honneur dans une nation, plus le luxe y est proscrit ou méprisé; il est le fléau
cents livres, doit, en rigueur, à ses compairioles, le cinquicmc du restant. I/exemple que nous donnons ici n'est qu'une ^>bauc1ic légère du rulcul moral que tout homme de bien doit avoir devant les yeux ; nous y avons supposé que les citoyens les plus pauvres nient au moins deux cents livres de revenu, et cette supposition peut être trop forte, si une grande partie languit dans la misère; nous avons supposé, d'un autre côté, que trois cents livres sont le nécessaire absolu de chflque particulier, et cette supposition peut être trop peu favorable dans plusieurs cas, eu égard au «exe, à la constitution du corps, à l'éducation qu'on a reçue, et qui augmente nos besoins, même malgré nous. Mais, encore une fuis, nous ne prétendons ici que donner un exemple du calcul que chaque citoyen est obligé de faire sur des données plus exactes, et nous ajoutons que ce calcul est un des principaux points qu'on doit traiter en monle. Une des conséqiicnc(îs qu'on doit en tirer, et qu' paraît mériter beaucoup d'attention, c'i'st que les charges publiques lie doivent être imposées que •ur lo nécessaire relatif des citoyens,
des républiques, et Tinstrumeiit da despotisme des tyrans.
Une autre question qui tient à celles du nécessaire absolu et relatif, est la question del*usure, si agitée par les philosophes et les écrivains moraux. Il ne serait pas surprenant que sur ce point, ainsi que sur beaucoup d'autres, les préceptes de la religion allassent plus loin que ceux de la société; mais, pour bien connaître ce que la religion ajoute à la morale en cette matière, il est du devoir du philosophe d'examiner les régies que la raison et Téquité purement naturelle nous prescrivent. Kn quoi consiste l'usure proprement dite? Si ce qui est usure dans un cas, peut ne pas Têlre dans un aulre, eu égard aux circonstances et aux personnes? Si l'aliénation du fond est nécessaire pour pouvoir exiger l'intérêt de l'argent? Enfin, si 1 intérêt composé, c'est-à-dire l'intérêt d» l'intérêt, est en lui-même plus contraire à la morale que l'intérêt simple? On pourrait îiiiTQ voir à cette occasion, et c'est une observation que nous croyons nouvelle et importante, que, si Tiulérêt composé est plus onéreux au débiteur que l'intérêt simple, lorsque le débiteur s'acquitte au delà du temps par rapport auquel l'intérêt est fixé, l'intérêt composé est au contraire favorable au débiteur lorsqu'il s'acquitte avant ce même temps; vérité de calcul qu'un auteur de morale peut mettre aisément à la portée de (oui le monde.
Les lois naturelles écrites ou non écrites ont principalement pour but de conserver ou d'améliorer l'existence physique des citoyens ; mais outre cette existence, il en est encore une autre qu'on peut appeler existence morale, et qui ne doit pas leur être moins chère : elle est fondée sur l'estime et la confiance de leurs semblables, sentiment précieux, sans lequel aucune société ne peut subsister.
Les citoyens ont trois espèces d'existence morale. La première, qui consiste dans la réputation de probité, ne saurait être trop ménagée dans ceux qui la méritent, et trop ouvertement attaquée dans ceux qui en sont indignes. La seconde, qui consiste dans la réputation de vertu, est nioins rigoureusement nécessaire, et par conséquent, lorsqu elle est usurpée, elle peut être attaquée
avec plus de liberté, mais elle ne le saurait être avec trop de circonspection et de justice. Enfin, la troisième est la réputation de talent et de mérite, qui, moins nécessaire encore, peut aussi souffrir des attaques plus vives quand elle n'est pas méritée. Ces attaques sont rob}èt de la critique ; ainsi, la critique est non-seulement permise, elle est encore utile et nécessaire, pourvu qu*on ne la confonde pas avec la satire, dont le but est plutôt de nuire que d*éclairer. Mais c*est peut-être une des questions les plus délicates de la morale, que de marquer avec équité la différence précise de la satire et de la critique; d'un côté, la vanité offensée voit la satire où elle n*est pas; de Tautre, la malignité voudrait trop en reculer les bornes.