PAR CONDORCET
Jean Le Rond d'Alemliert naquit à Paris le 16 novembre
Nous ne cherchons poinl à lever le voile dont le nom de ses parents a été couvert pendant sa vie; et quMmporte ce qu'ils ont pu être? les véritables aïeux d'un homme de génie sont les maîtres qui l'ont précédé dans la carrière; et ses vrais descendants sont des élèves dignes de lui.
Exposé près de l'église de Saint-Jean -le-Rond, d'Alembert fut porté chez un commissaire qu'heureusement l'habitude des tristes fonctions de sa place n'avait point endurci ; il craignit que cet enfant débile et presque mourant ne pût trouver dans un hospice public les soins, les attentions suivies, nécessaires pour sa conservation, il en chargea une ouvrière dont il connaissait les mœurs et l'humanité; et c'est de ce hasard heureux qu'a dépendu l'existence d'un homme qui devait être l'honneur de sa patrie et de son siècle, et que la nature avait destiné à
enrichir de tant de vérités nouvelles le système des connaissances humaines.
Cet abandon, qui peut-être n'était même qu'apparent, ne dura que très-peu de jours: le père de d'Alembert le répara aussitôt qu'il en fut instruit; il fît pour l'éducation de son fils, et pour lui assurer une subsistance indépendante, ce qu'exigeaient la nature et le devoir: sa famille regarda d'Alembert, tant qu'il fut inconnu, comme un parent à qui elle devait des soins et des égards ; et, lorsqu'il fut devenu célèbre, elle s'honora de ces liens que la reconnaissance avait resserrés.
D'Alembert fit ses études au collège des Quatre-Nations, et les fit d'une manière brillante, indice quelquefois trompeur de ce qu'un homme doit être un jour.
L'importance que le cardinal Mazarin eut la faiblesse ou l'imprudence de donner aux disputes des amis de Sainl-Cyran avec les jésuites, avait produit des troubles qui, après quatre-vingts ans, agitaient encore la France, et dont le progrés des lumières a depuis presque anéanti jusqu'au souvenir; mais, en 1750, il n'y avait aucun corps, aucun collège, pour ainsi dire aucun homme, qui, par zèle religieux, par politique ou par désœuvrement, n'eût embrassé un des deux partis.
Les maîtres de d'Alembert étaient de celui qu'on appelait jansénistey car, dans les disputes de ce genre, on cherche toujours à rendre ses adversaires odieux par un nom de secte dont ils ont grand soin de se défendre; espèce d'hommage qu'ils rendent à la raison. D'Alembert fit, dans sa première année de philosophie, un commentaire sur l'épître de saint Paul aux Romains, et commença comme Newton avait fini; ce commentaire donna de grandes espérances à ses maîtres : les hommes distingués dans la littérature ou dans les sciences montraient alors presque seuls «î la nation l'exemple d'une indifférence salutaire : on se flatta que d'Alembert rendrait au parti de Port- Royal une portion de son ancienne gloire, et qu'il serait un nouveau Pascal.
Pour rendre la ressemblance plus parfaite, on lui fit suivre des leçons de mathématiques; mais bientôt on s'aperçut qu'il
avait pris pour ces sciences une passion qui décida du sort de sa vie : en vain ses maîtres cherchèrent à l'en détourner, en lui annonçant que cette étude lui dessécherait le cœur (ils ne sentaient pas sans doute toute la force dé l'aveu que renferme cette expression). D'Alembert fut moins docile que Pascal : jamais on ne put lui faire regarder l'amour un peu exclusif des vérités certaines et claires comme une erreur dangereuse, ou comme un penchant de la nature corrompue.
En sortant du collège, il jeta un coup d'œil sur le monde, il s'y trouva seul, et courut chercher un asile auprès de sa nour^ rice; l'idée consolante que sa fortune, toute médiocre qu'elle était, répandrait un peu d'aisance dans cette famille, la seule qu'il pût regarder comme la sienne, était encore pour lui un , motif puissant : il y vécut prés de quarante années, conservant toujours la même simplicité, ne laissant apercevoir l'augmentation de son revenu que par celle de ses bienfaits, ne voyant dans la grossièreté des manières de ceux avec lesquels il vivait qu'un sujet d'observations plaisantes ou philosophiques, et cachant tellement sa célébrité et sa gloire, que sa nourrice, qui l'aimait comme un fils, qui était touchée de sa reconnaissance et de ses soins, ne s'aperçut jamais qu'il fût un grand homme: son activité pour l'étude, dont elle était témoin, ses nombreux ouvrages dont elle entendait parler, n'excitaient ni son admiration, ni le juste orgueil qu'elle aurait pu ressentir, mais plutôt une sorte de compassion : « Vous ne serez jamais qu'un philo sophe, lui disait-elle; et qu'est-ce qu'un philosophe? — c'est un fou qui se tourmente pendant sa vie, pour qu'on parle de lui lorsqu'il n'y sera plus. »
Dans cette maison, d'Alembert s'occupait presque uniquement de géométrie, achetant quelques livres, allant chercher dans les bibliothèques publiques ceux qu'il ne pouvait acheter : souvent il se présentait à lui des vues nouvelles, il les suivait, il goûtait déjà le plaisir de faire des découvertes; mais ce plaisir était court, il consultait les livres, et voyait avec un sentiment un peu pénible que ce qu'il croyait avoir trouvé le premier était déjà connu : alors il se persuada que la nature
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lui avait refusé le génie, qu'il devait se borner à savoir ce que les autres auraient découvert, et il se résigna sans peine à cette destinée ; il sentait que le plaisir d'étudier, même sans la gloire, sufGrait encore à son bonheur. Cette anecdote, que nous, tenons de lui-même, nous paraît un fait moral bien précieux ; il est rare de pouvoir observer le cœur humain si prés de sa pureté naturelle, et avant que Tamour-propre Tait corrompu.
Cependant on fit apercevoir «i d'Alembert qu'avec une pension de douze cents livres on n'était pas assez riche pour renoncer aux moyens d'augmenter son aisance; on lui fit sentir la nécessité de prendre un état, car celui de géomètre n'en est pas un, et même les places où les connaissances mathématiques sont nécessaires ne donnent pas cette heureuse indépendance que le jurisconsulte et le médecin sans fortune obtiennent dés les premiers pas de leur carrière. D'Âlembert étudia d'abord en droit et y prit des degrés, mais il abandonna bientôt cette étude : l'ouvrage de Montesquieu n'existait point encore, on ne prévoyait pas* la révolution qu'il devait produire dans nos esprits ; l'élude du droit ne pouvait paraître que celle de l'opinion, de la volonté, du caprice des hommes, qui, depuis trente siècles, avaient joui ou abusé du pouvoir, en Grèce, à Rome et chez les barbares : comment un jeune géomètre n'eût-il pas été bientôt dégoûté de pareils objets, sur lesquels il trouvait à exercer sa mémoire bien plus que sa raison? Il préféra donc la carrière de la médecine; mais la passion delà géométrie lui faisait encore négliger ses nouvelles études, et il prit le parti courageux de se séparer des objets de sa passion ; ses livres de mathématiques furent portés chez un de ses amis, où il ne devait les reprendre qu'après avoir été reçu docteur tn médecine, lorsqu'ils ne seraient plus pour lui qu'un délassement, et non une distraction.
Cependant, poursuivi par ses idées, il demandait de temps en temps à son ami un livre qui lui était nécessaire pour se délivrer de celle inquiétude pénible que si peu d'hommes connaissent et que produit le souvenir confus d'une véiili'; dont on cherche en vain les preuves dans sa mémoire; peu à peu tous ses livres
se retrouvèrent chez lui : alors, bien convaincu de Tinulilité de ses efforts pour combatlre son penchant, il y céda, et se voua pour toujours aux mathématiques et à la pauvreté; les années qui suivirent cette révolution furent les plus heureuses de sa vie, il se plaisait à en répéter les détails : à son réveil, il pensait, disait-il, avec un sentiment de joie, au travail commencé la veille, et qui allait remplir la matinée; dans les intervalles nécessaires de ses méditations, il songeait au plaisir vif que le soir il éprouvait au spectacle, où, pendant les entr'actes, il s'occupait du plaisir plus grand que lui promettait le travail du lendemain.
En 1741, il entra dans TÂcadémîe des sciences; il s*en était fait connaître par un Mémoire où il relevait quelques fautes échappées au père Reinau, dont V Analyse démontrée était alors regardée en France comme un livre classique ; et c'était en l'étudiant pour s'instruire que le jeune géomètre avait appris à le corriger.
Il s'était occupé ensuite d'examiner quel devait être le mouvement d'un corps qui passe d'un fluide dans un autre plus dense, et dont la direction n'est pas perpendiculaire à la surface qui les sépare : lorsque cette direction est très-oblique, on voit le corps, au lieu de s'enfoncer dans le second fluide, se relever et former un ou plusieurs ricochets, phénomène qui avait amusé les enfants longtemps avant la découverte des premiers principes des sciences, et que cependant, jusqu'à d'Alembert, on n'avait pas encore bien expliqué.
Deux ans après son entrée à l'Académie, il publia son Traité de dynamique.
Dans la science du mouvement, il faut distinguer deux sortes de principes : les uns sont des vérités de pure définition, les autres sont ou des faits donnés par l'observation, ou des lois générales déduites de la nature des corps considérés comme impénétrables, indifférents au mouvement, et susceptibles d'en recevoir : de ces derniers principes, celui de la décomposition des forces était le seul vraiment général qui fût connu jusqu'alors; et, joint à ces vérités de définition, sur lesquelles Uuyghens et
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Newton n*avaient rien laissé à découvrir, il avait sufG pour établir leurs sjiblimes théories, et pour résoudre ces problèmes de statique, si célèbres dans le commencement de ce siècle. Mais, si les corps ont une forme finie, si on les imagine liés entre eux par des fils flexibles, ou par des verges inflexibles, et qu^on les suppose en mouvement, alors ces principes ne suffisent plus, et il fallait en inventer un nouveau ; d'Alembert le découvrit, et il n'avait que vingt-six ans : ce principe consiste à établir l'égalité, à chaque instant, entre les changements que le mouvement du corps a éprouvés et les forces qui ont été employées à les produire, ou, en d'aulres termes, â séparer en deux parties l'aclion des forces motrices, à considérer l'une comme produisant seule le mouvement du corps dans le second instant, et l'autre comme employée à détruire celui qu'il avait dans le premier : ce principe si simple, qui réduisait à la consi lération de l'équilibre toutes les lois du mouvement, a été l'époque d'une grande révolution dans les sciences physico-mathématiques. A la vérité, plusieurs des problèmes résolus dans le Traité de dynamique l'avaient déjà été par des méthodes particulières ; différentes en apparence pour chaque problème, elles n'étaiint sans doute réellement qu'une seule et même méthode, sans doute elles renfermaient le principe général qui y était caché, mais personne n'avait pu l'y découvrir : et, si on refusait, sous ce prétexte, à d'Alembert la juste admiration qu'il mérite, on pourrait, avec autant de raison, faire honneur à Huyghens des découvertes de Newton, et accorder à Wallis la gloire que Leibnitz et Newton se sont disputée.
Les découvertes successives qui forment les sciences naissent les unes des autres; celle qui appartient exclusivement a un seul homme est due à son génie aidé des travaux de ceux qui l'ont précédé, lui ont aplani la carrière, et ne lui ont plus laissé qu'un dernier obstacle à vaincre : mais, parmi ces découvertes, il en est qui, par leur étendue, leur influence sur le progrès général des sciences, la nombreuse suite de théories nouvelles qui n'en sont que le développement, semblent former une classe particulière, et mériter à leur inventeur un rang
à part dans le nombre déjà si petit des hommes de génie.
Telle a été celle du principe de d'Alemberl; déjà, en 1744, il l'avait appliqué à la théorie de Téquilibre et du mouvement des fluides, et tous les problèmes résolus jusqu'alors par les géomètres étaient devenus en quelque sorte des corollaires de ce principe : mais il avait fallu employer en même temps les hypothèses ingénieuses de Daniel Bernoulli, que leur accord avec les phénomènes les plus généraux de l'hydraulique permettait presque de regarder comme des faits. Dans la théorie des fluides, comme dans celle du mouvement des corps susceptibles de changer de forme, le principe de d'Alembert, lorsqu'on l'employait seul, conduisait à des équations qui échappaient aux méthodes connues, et cette première découverte semblait rendre nécessaire celle d*un nouveau calcul; d'Alembert en eut encore 1 honneur : dans un ouvrage sur la théorie générale des vents, couronné par l'Académie de Berlin, en 1746, il donna les premiers essais du calcul des différences partielles; l'année suivante, il l'appliqua au problème des cordes vibrantes, dont la solution, ainsi que la théorie des oscillations de l'air et de la propagation du son, n'avaient pu être données que d*une manière incomplète par les géomètres qui l'avaient précédé, et ces géomètres étaient ou ses maîtres ou ses rivaux.
L'invention de ce calcul est encore une de ces découvertes destinées à être dans les sciences une époque mémorable ; elle le mérite d'autant plus, qu'en donnant un nouvel instrument d'un usage trés-étendu elle a montré en même temps la route qu'il fallait suivre pour en former d'autres du même genre ; et toutes les parties de l'analyse où l'on considère des équations dont l'intégrale peut contenir des fonctions arbitraires de quantités variables doivent être regardées comme des branches du calcul de d'Alembert, quels que soient la forme de ces arbitraires et le système de différentiation qui les ait fait évanouir.
Dans cette pièce sur la théorie des vents, il ne considéra que l'effet qui peut être produit par Taclion combinée de la lune et du soleil sur le fluide dont la terre est enveloppée ; il examina quelle figure l'atmosphère doit prendre à chaque instant, en
verlu de celte action, la force et la direction des courants qui en résultent, et les changements que doit produire sur leur direction et sur leur vitesse la forme des grandes vallées qui sillonnent la surface du globe.
Les changements de température, produits dans l'atmosphère par la présence du soleil sont une autre cause générale, régulière, et susceptible d*êlre mesurée ; d*Alembert se borne à en remarquer Texistence : il aurait fallu, pour la calculer, adopter quelque hypothèse sur les lois de la dilatation do l'air, sur l'intensité de l'action de la chaleur du soleil aux différentes hauteurs, et pour des couches d'air plus ou moins denses ; ses recherches n'eussent servi qu*(i donner une preuve de plus de son génie pour l'analyse, mais sans conduire à aucun résultat réel ; il n'eût travaillé que pour la gloire, et il voulait réserver ses forces pour des ouvrages utiles aux progrès des sciences.
n lui restait encore à donner un moyen d'appliquer son principe au mouvement d'un corps fini, d'une figure donnée ; et, en 1749, il résolut le problème de la précession des équinoxes. L'axe de la terre ne répond point toujours au même lieu du ciel, mais il se dirige successivement vers tous les points d'un cercle parallèle au plan de l'orbite terrestre; et, par une suite de ce mouvement, les équinoxes et les solstices répondent, dans la même période, à toutes les parties du zodiaque : ce phénomène, connu sous le nom de précession des équinoxes, a été observé par les anciens ; Hipparque en avait supposé la période de vingt-cinq mille deux cents, et les modernes, par des observations plus exactes, l'ont fixée à environ sept cent vingt ans de plus. Ce mouvement en longitude n'est pas le seul qu'éprouve l'axe de la terre; il en a un autre en latitude, bien plus petit, qui n'est qu'une espèce de balancement, et dont la période est de dix-hui| seulement ; cette nutation n'a été découverte que dans ce siècle par Bradley, et jusqu'à lui on la confondait avec les mouvements irréguliers, propres aux étoiles fixes. Newton attribuait avec raison la précession des équinoxes à l'effet de l'attraction de la lune et du soleil sur la terre ; il savait que notre planète est un sphéroïde aplati vers les pôles, et que ces
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deux astres, étaqt mus dans des plans où ils n'agissent pas d'une manière semblable sur les parties semblablement disposées autour de l'axe de la terre, doivent altérer son mouvement de rotation; mais ce n'était pas assez. Newton avait appris le premier aux philosophes à n'admettre poup- vraies que des explications calculées, qui rendent raison du phénomène en lui-même, de sa quantité et de ses lois ; aussi essaya-t-il de déterminer TefTet de l'attraction de la lune et du soleil sur le mouvement de Taxe de la terre ; mais les méthodes d'analyse et les principes mêmes de mécanique nécessaires pour une solution directe manquaient à son génie, et il fut oblige d'admettre des hypothèses qui ne le conduisirent à un résultat conforme à l'observal'on que par la compensation des erreurs produites par chacune d'elles : vingt-trois ans après sa mort, cette limite qu'il semblait avoir posée n'avait pas été franchie; d'Alembert en eut la gloire, il expliqua également le phénomène de la nulalion, nouvellement découvert, et répara l'honneur de la France, ou plutôt du continent, qui jusqu'alors n'avait eu rien à opposer aux découvertes de Newton.
Un seul géomètre, Ëuler, eût pu disputer cette gloire à d'Alembert; mais, en donnant une solution nouvelle du problème, il avoua qu'il avait lu l'ouvrage de d'Alembert, et fit cet aveu avec cette noble franchise d'un grand homme qui sent qu'il peut, sans rien perdre de sa renommée, convenir du triomphe de son rival.
En 1752, d'Alemb«rl publia un Traité sur la résistance des fluides, auquel il donna le titre modt ste A'Essai, et qui est un de ses ouvrages où l'on trouve le plus de choses originales et neuves.
La simple supposition que chaque élément de la masse iluiiie, en changeant de forme à chaque instant, cons< rvo le même volume, lui suffit pour appliquer son principe aux questions les plus difficiles, et il est conduit à des équations de la nature de celles dont sa nouvelle analyse peut donner la solution : les réflexions sur les causes générales des vents contenaient le germe de ces découvertes; mais ici elles sont développées, et la Ihéo-
rie du mouvement des fluides esl eofin véritablement attsujeltie au calcul.
A la même époque, d'Alembert avait donné, dans les Mémoires de VÀccidémie de Berlin, des recherches sur le calcul intégral, où la méthode de *Jean BernouUi, pour les fonctions rationnelles, était perfectionnée; où, par un usage adroit des substitutions, il entendait cette méthode à plusieurs classes de fonctions irrationnelles ; où il réduisait à une même expression toutes les imaginaires sous quelque forme qu*elles se présentent, quelle que soit Téquation à laquelle elles doivent, satisfaire, où il donnait la théorie des points de rebroussement de la seconde espèce, dont plusieurs géomètres célèbres, et Euler lui-même, avaient combattu Texistence ; où enfin il proposait une méthode d'intégrer les équations linéaires d'un ordre quelconque, intégration importante, qui est le fondement de toutes les méthodes d'approximation pour les équations différentielles, et, par conséquent, dans Tétat actuel de l'analyse, la clef de toutes les questions de l'astronomie physique. Euler avait publié avant lui une méthode également générale pour ces équations ; mais le géomètre français Tavait prévenu aussi sur quelques autres points.
D'Alembert n'a donné aucun grand ouvrage sur le calcul ; ses Mémoires même, à l'exception de ceux que nous venons de citer, et d'un petit nombre d'auti^es, ont pour objet des questions de mécanique; mais il a répandu dans tous de nouvelles méthodes d'analyse, ou des remarques importantes sur les méthodes déj "i connues, et on lui doit en grande partie les progrés rapides que le calcul intégral a faits dans ce siècle. Il semblait seulement que l'idée de quelque application utile était nécessaire pour réveiller son génie, qui déployait alors toute sa finesse, toute sa profondeur et toute sa fécondité.
C est ainsi que d'Alembert s'était montré, à trente-deux ans, le digne successeur de Newton en résolvant le problème delà précession des équinoxes, dont la solution confirme, par une preuve victorieuse, la théorie de la gravitation universelle, dn se consacrant comme lui à l'étude des lois mathématiques de la
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nature, en créant comme lui une science nouvelle, en inventant aussi un nouveau calcul, mais dont personne n'a contesté la découverte à d'Alemberl, ou n*a voulu la partager.
Tant qu*il n'a été que géomètre, à peine était-il connu dans sa pairie; borné à la société de quelques amis, n'ayant jamais vu, parmi les gens en place, que MM. d'Argenson, deux ministres qui, par les agréments de leur esprit, auraient été des particuliers aimables; réduit au nécessaire le plus simple, mais heureux du plaisir que donne l'étude et de sa liberté, il avait conservé sa gaieté naturelle dans toute la naïveté de la jeunesse. Content de son sort, il ne désirait ni fortune ni distinctions; et il n'en avait point obtenu, parce qu'il est plps commode de les accorder à ceux qui les demandent qu'à ceux qui savent les mériter. Sa gaieté, des saillies piquantes, le talent de conter et même déjouer ses contes, delà malice dans le ton avec de la bonté dans le caractère, autanldc ûnesse dans la conversation que de simplicité dans la conduite ; toutes ces qualités, en le rendant, par leur réunion, à la fois estimable et amusant, le faisaient rechercher dans le monde. On aimait en lui cette bonhomie, si touchante quand elle se trouve dans les hommes supérieurs, chez qui pourtant elle est bien moins rare que dans ceux qui n'ont que la prétention de l'être.
Cependant un roi, déjà illustré par cin:{ victoires, et dont la gloire devait croître encore, avertit enfin la France qu'elle avait un grand homme de plus; ses bienfaits vinrent chercher d'Alembert, et il y joignit des témoignages d'estime et d'amitié fort au-<lessusde ses bienfaits.
Peu de temps après, d'Alemberl reçut une pension du gouvernement; il la devait à l'amitié de M. le comte d'Argenson, qui aimait les gens d'esprit et n'en était point jaloux, parce que lui-même avait beaucoup d'esprit. Cette jalousie est plus commune qu'on ne le croit, et e\\e a été souvent le motif secret de l'indifférence ou de la haine de quelques ministres pour les hommes de génie que le hasard avait fait naître dans le même pays et dans le même siècle.
La tranquillité de d'Alembert fut altérée dès que sa réputa-
tion fut plus répandue. Lorsque son goût pour la littérature et ses méditations sur la philosophie étaient un secret connu seulement de ses amis, borné aux yeux de tous les autres à Tétude des sciences abstraites, il échappait à leur jugement; apprécié par un petit nombre de rivaux ou -^de disciples, admiré d'eux seuls, sa gloire n'offensait encore personne.
Mais il s'était lié, depuis sa jeunesse, par une amitié tendre et solide avec un homme d'un esprit étendu, d'une imagination vive et brillante, dont le coup d'œil vaste embrassait a la fois les sciences, les lettres et les arts ; également passionné pour le vrai et pour le beau, également propre à pénétrer les vérités abstraites de k philosophie, à discuter avec finesse les principes des arts, et à peindre leurs effets avec enthousiasme ; philosophe ingénieux et souvent profond, écrivain à la fois agréable et éloquent, hardi dans son style comme dans ses idées ; instruisant ses lecteurs, mais surtout leur inspirant le désir d'apprendre à penser, et faisant toujours aimer la vérité, même lorsque, entraîné par son imagination, il avait le malheur de la méconnaître.
Une traduction de TEncyclopédie anglaise de Chambers, qui avait été proposée à Diderot, devint entre ses mains l'entreprise la plus grande et la plus utile que l'esprit humain ait jamais formée. Il se proposa de réunir dans un dictionnaire tout ce qui avait été découvert dans les sciences, ce qu'on avait pu connaître des productions du globe, les détails des arts que les hommes ont inventés, les principes de la morale, ceux de la politique et de la législation, les lois qui gouvernent les sociétés, la métaphysique des langues et les régies de la grammaire, l'analyse de nos facultés, et jusqu'à l'histoire de nos opinions. D'Alembert fut associé à ce projet, et ce fut alors qu'il donna le discours préliminaire de V Encyclopédie.
U y trace d'abord le développement de l'esprit humain, non tel que l'histoire des sciences et celle des sociétés nous le présentent, mais tel qu'il s'offrirait à un homme qui aurait embrassé tout le système de nos connaissances, et (jui, réfléchissant sur l'origine et la liaison de ses idées^ s'en formerait un tableau
dans Vordre le plus naturel ; il verrait la morale et la métaphysique naître de ses observations sur lui-même; la science des gouvcrnemenls, et celle des lois, de ses observations sur la so-^ ciélé. Excité par ses besoins, il voudrait acquérir la connaissance des productions de la nature, rt celle des moyens de les multiplier et de les employer. Le désir de soulager ses maux lui ferait inventer toutes les sciences sur lesquelles la médecine s'appuie, et dont le but est de perfectionner ou de rendre plus sûr l'art de guérir; l'envie naturelle de connaître les propriétés les plus générales des corps le conduirait aux vérités de la chimie et de la physique. Bientôt, dépouillant successivement ces corps de toutes leurs qualités, pour ne conserver que le nombre et rétendue, il formerait toutes les sciences mathématiques, il déterminerait ensuite pour chaque science l'objet qu'elle doit se proposer, la méthode qu'elle, doit suivre, le degré de certitude auquel elle peut atteindre. Forcé de les séparer pour en pouvoir saisir et embrasser chaque partie, il observerait encore les liens imperceptibles qui les unissent, les secours qu'elles peuvent se prêter et leur influence réciproque.
Dès le moment où d'Alembert fut connu pour mériter une place distinguée parmi les philosophes et les écrivains, il eu^ et il mérita toujours depuis d'avoir les ennemis que les succès dans les lettres et dans la philosophie ne manquent jamais d'attirer, c'est-à-dire la foule de ceux pour qui la littérature est un métier, et la classe plus nombreuse encore de ces hommes aux yeux de qui la vérité' ne parait qu'une innovation dangereuse.
Il publia, peu de temps après, des mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature, qui augmentèrent le nombre de ses détracteurs. Les Mémoires de Christine montrèrent qu'il conjfiaissait les droits des hommes, et qu'il avait le courage de les réclamer.
VEssai sur la société des gens de lettres avec les grands déplut à ceux des littérateurs qui trouvaient dans cette société une utilité réelle ou l'aliment d'une vaine gloire, et qui furent blessés de voir exposer aux yeux du public la honte des fers
qulls D*osaient rompre ou qu'ils ambitionnaieot de porler. On ne peut mieux juger cet Essai qu'on rapportant la réponse d*une femme de la cour à des hommes qui reprochaient a d'Alembert d'avoir exagéré le despotisme des grands et Tasservissement qu'ils exigent : a S'il m'avait consultée, je lui en aurais appris bien davantage. »
Peut-être devons-nous çn partie à cet ouvrage le changement qui s'est fait dans la conduite des gens de lettres, et qui remonte vers la même époque. Ils ont senti enfin que toute dépendance personnelle d'un Mécène leur ôtait le plus beau de leurs avantages : la liberté de faire connaître aux autres la vérité lorsqu'ils l'ont trouvée, et d'exposer dans leurs ouvrages non les prestiges de l'art d'écrire, mais le tableau de leur âme et de leurs pensées ; ils ont renoncé à ces épîlres dédicatoires qui avilissaient l'auteur, même lorsque l'ouvrage pouvait inspirer l'estime ou le respect; ils ne se permettent plus ces flatteries toujours d'autant plus exagérées qu'ils méprisaient davantage, au fond du cœur, l'homme puissant dont ils mendiaient la protection; et, par une révolution heureuse, la bassesse est devenue un ridicule que trés-peu d'hommes de lettres ont eu le courage de braver.
Les occupations littéraires de d'Alembert ne lui avaient point fait négliger les mathématiques. Une foule d'articles insérés dans VEncyclopédie montrent, dans une exposition en apparence élémentaire , et le génie d'un géomètre et le coup d'œil d'un philosophe.
C'est dans le même espace de temps qu'il composa ses recherches sur différents points importants du système du monde. 11 y perfectionna sa solution du problème des perturbations des planètes, déjà connue depuis plusieurs années de l'Académie et des savants. Deux géomètres en partageaient la gloire avec lui. Tous trois, à peu près dans le même temps, donnaient une solution à ce problème. Le fond de leur méthode était le même : tous trois avaient trouvé, par un premier calcul, que le mouvement de l'apogée de la lune n'était que la moitié de ce qu'il est réellement; tous trois, en calculant un terme de plus,
avaient reconnu la conformité des résultats du calcul et de l'observation.
Cette concurrence, qui subsista également dans Tapplication de la même méthode aux mouvements des comètes, produisit une longue discussion entre d'Alembert et Clairaut, car Euler resta simple spectateur. Lorsqu'on examine les disputes de ce genre longtemps après le moment où elles se sont élevées, lorsque le temps a calmé les premiers mouvements de Tamourpropre, lorsque Tamitié même, dont le zèle est quelquefois plus durable, peut considérer de sang-froid les objets de la discussion , souvent on s'étonne de Timportance qu'on y avait attachée. On pourrait demander ici pourquoi d'Alembert n'imila point la tranquillité d'Euler, et comment, lorsque le mérite d'avoir résolu le problème ne lui était point contesté , lorsqu'il ne partageait avec personne ni la gloire d'avoir découvert un principe fondamental de la mécanique , et de l'avoir appliqué soit à la théorie des iluides, soit au mouvement des corps finis, ni celle d'avoir inventé un nouveau calcul , il pouvait mettre tant de prix à la part plus ou moins grande qu'il devait obtenir dans l'honneur de la solution d'un problème moins difficile ; mais il est un effort presque impossible à notre faiblesse : celui de supporter tranquillement l'injustice. Peut-être le sentiment de nos forces, qui fait souffrir tant de maux avec constance, est-il plus propre à fortifier qu'à détruire ce mouvement de la nature indignée , qu'il ne faut pas confondre avec la vanité ou avec la jalousie.
D'Alembert éprouvait alors les effets de cette injustice; depuis qu'il s'était placé parmi les gens de lettres du premier ordre, on s'était rendu plus difficile sur sa réputation comme géomètre. Le public, qui laisse assez paisiblement les mathématiciens (dont il ne connaît que les noms) régler les rangs entre eux, et se distribuer la gloire à leur gré, n'eut pas la même indulgence pour un géomètre littérateur et philosophe ; quelques savants profitèrent de cette disposition générale, ils essayèrent modestement de faire croire qu'ils étaient au moins ses égaux; et souvent des étrangers, qui n'avaient pas le même intérêt de
déprimer sa réputation , ont été frappés de la contradiction qu'ils observaient entre Fopinion des sociétés de Paris et le jugement de TEurope. D*Alembert crut voir la suite de la même injustice dans la manière dont sa solution du problème des trois corps était appréciée par queltpies personnes (ce n'étaient pas celles qui Tavaient résolu ou qui auraient pu le résoudre), et il défendit avec chaleur des droits qu*il eût abandonnés même par amour-propre, si on avait été juste envers lui.
Dans ses Recherches $ur le système du monde, d'Alembert examina la question de la figure de la terre. Newton doit être regardé comme celui qui l'a traitée le premier, car Huygheus avait démêlé seulement l'influence que le changement de la force centrifuge aux différentes latitudes devait avoir sur la force de gravité, mais sans avoir bien connu la vraie direction et la véritable loi de la pesanteur. Newton résolut le problème en regardant la terre comme un solide homogène de révolution. Gléraut en donna la solution dans l'hypothèse d'une densité variable, mais la même dans chaque couche concentrique, et en supposant par conséquent que la force de la pesanteur est toujours perpendiculaire â la surface. Ces suppositions, quelque naturelles qu'elles paraissent, sont un peu arbitraires, et d'A- Icmbert traita le problème d'une manière plus générale et plus rigoureuse, en supposant seulement la figure peu différente d'une sphère, et la densité assujettie à une loi quelconque.
On sait que dans ces questions on suppose à la terre une figure telle, que. si elle était fluide, ses parties resteraient en équilibre, et qu'elle conserverait la même figure, sans aucun autre changement que les oscillations produites dans la masse fluide par l'action des corps célestes. Cette supp(^sition fil découvrir à d'Alenibert qu'il existait pour les. fluides deux états d'équilibre : l'un fixe, auquel la masse reviendrait après avoir éprouvé un petit dérangement , et l'autre non fixe, qu'un léger mouvement suffit pour détruire sans retour; observation qui, s'étendant à toutes les espèces de corps, est trés-imporlanlc dans l'application des principes de la mécanique aux phénomènes delà nature.
Telles avaient été les découvertes de d'Alembert lorsqu'en 1756 l'Académie lui donna le titre de pensionnaire surnuméraire ; celte distinction, accordée à son génie et à ses ouvrages, prouve que les compagnies savantes ont quelquefois assez d'équité, ou entendent assez bien les intérêts de leur gloire pour honorer dans un de leurs membres un mérite et des talents supérieurs; si leur justice est plus lente, elle est aussi plus éclairée que celle des particuliers. Quelques académiciens, animés d'un zélé sans doute respectable par ses motifs, s'opposaient à cette violation de l'usage; ils alléguaient les inconvénients de l'exemple : (( Eh bien ! leur répondit M. Camus, si un autre prétend à la même distinction, et qu'il ail autant de titres, il faudra bien l'accorder encore. »
En 1759, d'Alembert publia ses Éléments de philosophie.
il y développe les premiers principes et la véritable méthode des différentes sciences; il montre les écueils qu'on doit éviter dans chacune quand on ne veut pas risquer de s'égarer : il est peu de livres qui, dans un si petit espace, renferment plus de vérités; et l'auteur, par la clarté avec laquelle il les analyse, par la propriété des expressions et la ])récision de son style, a su rendre ces vérités usuelles et accessibles aux lecteurs les moins familiarisés avec les idées abstraites. En retranchant un petit nombre de pages, où il est aisé de reconnaître les sacrifices que des convenances du moment ont exigés, cet ouvrage mérite d'entrer dans l'éducation de tous les hommes qui cherchent à s'instruire, parce qu'il est égalenient propre à donner des idées justes sur tous les objets de nos connaissances à ceux qui ne veulent en approfondir aucun, et à préserver les savants des préjugés que l'étude à laquelle ils se livrent pourrait leur donner. On sait que chaque science a les siens, dont l'étendue des connaissances ou le génie ne saurait nous garantir, qui nuisent au progrès de la science même, et dont la philosophie est le seul préservatif.
On trouve dans ces éléments la solution d'une question importante, déjà discutée dans la préface du Traité de dynamique. Les philosophes disputaient encore pour savoir si les lois du
mouvement sont d'une vérité nécessaire ou contingente : c'està-dire, si elles sont» les unes des vérités de définition» les autres des conséquences absolues de l'étendue et de Timpénétrabilité des corps, ou bien si ces lois sont Teffet d'une volonté libre, qui les a établies pour conserver l'ordre de l'univers. D'Alenibert résolut la question, et montra que ces lois sont nécessaires ; la découverte de son principe lui donna les preuves de cette vérité, et on peut regarder celte partie de son ouvrage comme une découverte en métaphysique, celle de toutes les sciences où jusqu'ici il a été le plus rare d'en faire de vraiment dignes de ce nom.
D'Alembert établit pour principe de morale l'obligation de n^ pas regarder comme légitime l'usage de son superflu lorsque d'autres hommes sont privés du nécessaire, et de ne disposer (our soi-même que de la portion de sa fortune qui est formée non aux dépens du nécessaire des autres, mais par la réunion d*une partie de leur superflu.
Il fait sentir dans ce même ouvrage l'uliiité d'éléments de morale mis à la portée de tous les hommes, où les règles du devoir seraient établies par la raison, et les motifs de le remplir fondés sur la nature cl sur la vérité. Plus d une fois il fut tenté d'entreprendre ces éléments; une seule raison l'en empêcha; il en avait formé le plan, et ce plan Tavait conduit à une. question importante pour laquelle il n'avait pas trouvé de solution. L'ouvrage aurait été incomplet, et aurait perdu une grande partie de son utilité si cette question n*y avait pas été résolue; il pensait d'ailleurs que, tant qu'elle restait indécise, il n'était ni juste ni prudent de rendre publiques les difficultés qu'elle présentait, et nous croyons deviNr imiter ici sa discrétion.
Le roi de Prusse lut ces éléments de philosophie, et montra combien il les estimait en proposant à l'auteur des difficultés sur lesquelles il lui demanda des éclaircissements : ils ont été imprimés depuis. On pouvait dire à ce prince des vérités que des particuliers, revêtus ailleurs d'une autorité précaire, auraient craint d'entendre; et il fallait développer aux hommes ordinaires ce qu'il suffisait d'indiquer à ce monarque.
Qu'il nie soit permis de tracer ici, d*après les conversations, comme d'après les ouvrages de d*Alembert, un tableau faible, mais fidèle, des principes de sa philosophie, et de discuter même quelques-uns des reproches qu*on a pu lui faire sur ses opinions. L'amitié ne me fera point altérer la vérité; elle a aussi son orgueil, et je croirais Toffenser si je paraissais craindre que d'Alembert ne fût pas assez grand pour que ses amis mêmes pussent avouer ses défauts.
Longtemps occupé des sciences mathématiques, d'Alembert avait contracté 1 habitude de^ n'être frappé que des vérités susceptibles de preuves rigoureuses ; il voyait la certitude s'éloigner à mesure que l'on ajoutait des idées accessoires bux idées simples, sur lesquelles &* exercent la géométrie pure et la mécanique rationnelle; et son goût pour les sciences semblait suivre absolument la même proportion. 11 voulait que les sciences physiques se bornassent à des faits et à des explications calculées ; que, pour juger de la réalité d'un phénomène, on vérifiât le fait en lui-même, au lieu de le rejeter d'après uQe impossibilité apparente; qu'on ne dit pas d'une chose qui blesse les idées cemmunes : elle est absurde ; mais : elle n'est pas prouvée. On l'accysait de faire peu de cas des sciences physiques, et cette accusation était injuste; il ne méprisaft que ces systèmes dont les preuves se réduisent à montrer que l'impossibilité absolue n'en est pas encore rigoureusement démontrée ; ces aperçus incertains qu'on annonce pour de grandes vues ; ces explications appuyées sur des raisonnements vagues, qui pourraient tout au plus conduire à de légères probabilités ; enfin, cet abus du langage scientifique qui change quelquefois en une science de mots ce qui ne devrait être qu'une science de faits et de calculs. On pourrait croire seulement qu'il a poussé trop loin sa rigueur; car, si ces hypothèses, ces vues, ces explications, ne forment point une véritable science, elles servent à multiplier les expériences, les observations, à les montrer sous leurs différentes faces ; elles nous guident dans nos recherches, elles préparent les découvertes, et semblent être l'aurore du jour dont peuvent espérer de jouir les siècles qui nous suivront.
D*Alemberl, réduisant à un petit nombre de vérités générales, de premiers principes, le peu que nous pouvons savoir certainement sur la métaphysique, sur la morale, sur les sciences politiques, peut-être donnait-il à Tesprit liumain des limites' trop étroites; peut-être qu'accoutumé à des vérités démontrées et formées d'idées simples et déterminées avec précision, il n'était pas assez frappé des vérités d*un' autre ordre, qui ont pour objet des idées plus compliquées, et dans la discussion desquelles il faut même se faire des définitions, et, pour ainsi dire, des idées nouvelles, parce que les mots employés dans ces sciences, tirés de la langue vulgaire, et employés dans le langage commun, n'ont qu'un sens vague et déterminé Peut-être paraissait-il n'avoir pas assez senti que, dans des sciences dont le but est d'enseigner comment on doit agir, l'homme peut, comme dans la conduite de la vie, se contenter de probabilités plus ou moins forte^, et qu'alors la véritable méthode consiste moins à chercher des vérités rigoureusement prouvées qu'à choisir entre des propositions probables, et surtout à savoir évaluer leur degré de probabilité.
L'opinion de d'Alembert a le danger de trop resserrer le champ ou l'esprit hum^Tif p?î?t s'exercer; de rendre l'ignorance présomptueuse en Lui montrant ce qu'elle ne connaît pas comme imposable à connaître; enfin, de livrer au doute, à l'incertitude, et, par conséquent, à des principes vagues et arbi- ^^^ires, des qu-estioas injx^lfrnt^ au bonheur de l'humanité; îiîeèwiénient d'àuflaajt pj^'gi^and, que bien des hommes sont intéressés à faire*croire'^e ^s^quéstions ne peuvent avoir de principes fixes pour se^^erver le droit de les décider suivant feurs vues personaelleioîi leur caprice.
Mais ce danger est peut-être moindre que celui d'une philosophie^plus tranehaiîle, qui érigerait en vérités certaines ses opinions et ses préjugés* après tout, ceux qu'on refuse de croire n'ont pas à se plaindre Iwsqu'on se borne à être difficile sur les preuves; et, quand on est bien sûr d'avoir ^ro!i.vé la vérité, on ne peut se fâcher contre ceux qui nous disent ; Prouvez,\t notis vous croirons.
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Aussi le tort de d'Âlembert se réduit-il à n'avoir pas voulu quelquefois eiaminer ces preuves qu*on lui disait certaines, ou approfondir ces questions qu'il regardait comme insolubles ; et ce tort est bien l^er, si Ton songe combien de fois il avait été^ trompé par de fausses promesses.
Les philosopbes, qui. sur les opinions spéculatives, se renferment dans le doute presque absolu, ont, par une conséquence nécessaire, des opinions pratiques très-modérées.
D*Alembert croyait, comme Fontenelle, que Thomme sage n*est pas obligé de sacrlGer son repos à Tespérance incertaine d*étre utile; qu*il doit la vérité aux hommes, mais avec les ménagements nécessaires pour ne point avertir ceux qu'elle bless^ de se soulever et de se réunir contre elle ; que souvent, au lieu d'attaquer de front des préjugés dangereux, il vaut mieux élever à côté d*eux les vérités dont la fausseté de ces opinions est une conséquence facile à déduire; qu'au lieu de porter à Terreur des coups directs, il suffit d'accoutumer peu à peu les hommes à raisonner, afin q^ après en avoir pris l'heureuse habitude ils puissent avoir eux-mêmes le plaisir et la gloire de rompre les chaînes dont leur ra]s2fl.<^lail opprimée, et de briser les idoles devant lesquelles ils étaient lassés de iléchir.
Il resjprdait l'amour de l'occupation, le goùl du repo^|Pii de la vie privée, comme les barrières les plus sûres qu'on put opposer aux vices; il craignait que ceux qui aspirent à des vertus plus éclatantes ne se trompassent eux-mêmes, ou ne cherchassent à tromper les autres, et que l'amour trop inquiet d» bien public ne fût souvent une ambition déguisée. II était indulginl par philosophie comme par caractère, persuadé qu'il faut exiger peu des hommes pour être plus sûr d'en obtenir ce qu on exige ; leur prescrire seulement ce qu'on leur a montré par son exemple, n'être pas au-dessus des forces, et ne pas me lire l'estime publique, la salisfaclion intérieure, à trop haut prix, de peur que la plupart des hommes n'aiment mieux y renoncer que d'y prétendre.
Dans lès différents travaux de l'esprit, il proscrivait avec sévérité tout ce qui ne tendait pas à la découverte de vérités posi*
tives, tout ce qui n'était pas d'une utilité immédiate. Un motif très-respectable, Tamour du vrai et celui du bien général, lui avait fait même exagérer un peu cette vérité : en effet, il n'existe pas d*étndeoû Ton ne trouve du moins Tavantage d'employer le temps d'une manière qui n'est ni dangereuse pour soi, ni nuisible pour les autres : il en est du travail de l'esprit comme de l'exercice, celui même qui n'a pas d'objet contribue à la santé, forliûe le corps; il n'emploie pas nos forces, mais il nous apprend à les employer : des vérités isolées peuvent être indifférentes, mais aucun système, aucun ordre de vérités ne peuvent l'être; il n'en est point dont une main sage et industrieuse ne sache tirer quelque jour une utilité réelle.
D'Âlembert avait appliqué l'esprit de raisonnement et de discussion à la littérature et aux principes du goût; avec une philosophie plus profonde que Fontenelleet la Motte, il avait marché sur leurs traces, en évitant les erreurs où l'amour du paradoxe et l'esprit de parti avaient pu lés entraîner : il ne croyait pas qu'il y eût en littérature des lois générales fondées sur la raison. Écrire simplement, et surtout avec clarté ; n'employer que des mots dont le sens soit précis, ou du moins déterminé paj^^age qu'on en a fait; éviter ce qui offense l'oreille, ce qui cl^P^les convenances, le simple bon sens a dicté ses règles, et il n'en voulait point d'autres : « L'art d'écrire, disait-il, n'est « que l'art de penser, et celui de l'éloquence n'est que le don « de réunir une logique exacte et une âme passionnée. t> Quant à la poésie, dont le but principal est de plaire, d'Alembert ajoutait seulement à ses règles la nécessité de se soumettre aux lois de conventions établies ; il faut craindre de blesser les hommes dont on veut captiver les suffrages, et l'on doit respecter alors les jugements de leurs préjugés pre:que autant que ceux de leur raison. Ces opinions furent combattues par beaucoup de littérateurs, qui apparemment croyaient qu'ils auraient trop à perdre si l'on voulait borner leur mérite à celui de leurs idées. Les poêles surtout furent indignés d'être jugés par un géomètre. La sécheresse des mathématiques leur semblait devoir éteindre l'imagination ; et ils ignoraient sans doute qu'Archimède et Euler
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en ont rais autant dans leurs ouvrages qu'Homère ou TÂriosle en ont montré dans leurs poésies.
Cependant d'Alembert avait aussi fait des vers, mais en petit nombre : il réussissait surtout dans ceux qui, placés au bas d'un portrait, doivent renfermer en peu de mots une pensée vraie, fine, profonde, exprimée d'une manière forte ou piquante, et rendre, par un petit nombre de traitsL, le caractère, les talents, les vertus d'un homme célèbre.
Sage sans être timide, alliant la prudence et l'amour de la vérité, d'Alembert semblait pouvoir espérer que son repos ne serait pas troublé. L'Encyclopédie en fut l'écueil : un seul article de ce dictionnaire (l'article Genève) lui suscita deux disputes, très-vives. Celte ville, que Calvin et Bèze avaient rendue célèbre dans le seizième siècle, était devenue une seconde fois, par le séjour de Voltaire, Fobjet de l'attention de l'Eurojje. D'Alembert avait fait l'éloge de la constitution que Genève avait alors, de la douceur de ses lois, de l'équité de ses m^igistrats, de l'esprit philosophique qui s'était répandu même parmi le peuple, m^is il montrait quelque doute sur l'orthodoxie de ses pasteurs, et regrettait que la proscription prononcée par Calvin contre les spectacles fut encore respectée.
Il était en effet singulier que les pasteurs genevois, ou leurs . protecteurs, prétendissent au droit d'empêcher des citoyens libres de se livrer à un amusement qui n'a rien de contraire aux droits des autres hommes. Cette liberté était le seul objet de la réclamation de d'Alembert; il ne proposait point de sacrifier une partie du trésor public pour dissiper l'ennui qui poursuit les gens oisifs, et de faire payer par une nation libre les plaisirs de ses chefs; mais il croyait que, puisque les hommes ont besoin d'amusement, un plaisir dont le goût, même excessif, n'expose point nu risque de perdre ou sa fortune, ou son temps, ou sa santé; un plaisir qui exerce l'esprit, donne le goût de la littérature, et peut, s'il est bien dirigé, inspirer des vertus ou détruire des préjugés, devait mrritcr quelque indulgence, ou même quelque encoure gemen t. Rousseau combattit l'opiuion de d'Alembert avec beaucoup d'éloquence et de chaleur; cet écrit
contre les théâtres, composé par un auienr qui avait fait une çoraédie et un opéra, eut en France un succès prodigieux, surtout parmi les gens du monde qui fréquentent le plus les spectacles; il semblait que, pour y .aller avec plus de plaisir, ils avaient attendu à être bien sûrs de ne pouvoir retirer aucune utilité réelle. D'Alembert répondit à la lettre de Rousseau, et nous avouerons sans peine-que sa réponse eut moins de succès ; et c*est, dans toute dispute, le sort des ouvrages dont l'auteur, sachant éviter les dei^x extrêmes, garde ce juste milieu où se plaît la vérité. Les ennemis de d'Âlembert espérèrent un moment, que sa querelle avec les pasteurs genevois laisserait quelques doutes sur la pureté de sa conduite, mais ils virent bientôt que cette espérance n'était pas fondée, et la dispute fut oubliée.
Pendant qu^ les- éditeurs de VEncychpédie s'occupaient à rendre ce livre plus digne de son succès ; que les défauts qu*on avait reproches aux premiers volumes s'effaçaient de plus en plus; que les hommes les pluséclairés s'empressaient d'y contribuer, ce même ouvrage essuyait une sorte de persécution. Les deux partis qui avaient longtemps partagé l'Église de France étaient alors dans le moment où la chute de l'un d'eux, devenue inévitable, allait entraîner l'autre, avec lui : VEncychpédie gardait entre eux une neutralité absolue, cl tous deux se réunirent contre elle; des libelles enfantés par des écrivains incapables de l'entendre ou d'en profiter persuadèrent à des hommes puissants que ce livre pouvait être dangereux pour la nation, ou du moins pour eux-mêmes. L'accusation d'impiété avait cessé d'être effrayante à force d'avoir été prodiguée; on fît du mot (ïencyclopédisteQiàQ philosophe le nom d'une secte à laquelle on imputa le projet de détruire la morale et d'ébranler les fondements de la paix publique ; tous ceux qu'on marquait de ces noms devaient être nécessairement de mauvais citoyens, parce qu'alors la France était ennemie d'un roi philosophe, qui, juste appréciateur du mérite, avait donné des témoignages publics d'islime à quelques-uns des auteurs de VEncychpédie. Celle guerre lilléraire (qui eut l'honneur de faire quelquefois
oublier aux oisifs de Paris les malheurs d'une guerre plus imporlante) compromettait le repos de d*Alembert, et réunissait aux ennemis méprisables que son génie lui avait faits d'autres ennemis dont il ne pouvait du moins mépriser le pouvoir^ Le roi de Prusse lui offrit, après la paix de 1763, un asile dans sa cour, la place de président de son académie, une fortune fort audessus de ses désirs, mais que le plaisir qu'il goûtait à faire le bien pouvait rendre séduisante ; enGn, le repos et la liberté. D'Alembert refusa ces oflres; il préféra sa patrie, ou il était pauvre et persécuté, à la cour d'un roi qui, dépouillé de Téclat du trône, eût encore mérité qu'un homme de génie recherchât sa société et son suffrage, et ce sacrifice lui coula peu : ses amis, la liberté de suivre ses recherches mathématiques suffisaient à son bonheur, et il attendit tranquillement que le temps de l'injustice fût passé.
Ce monarque, qui l'avait vu à Gléves avant la guerre, et qui alors lui avait proposé la survivance de M. de Maupertuis, ne fut point blessé de ce nouveau refus, et voulut que la place de pressent de son académie restât vacante, tant que l'homme qu'il en avait jugé digne pourrait l'occuper; d'Alembert crut lui devoir l'hommage de sa reconnaissance, et, après l'avoir été trouver dans ses Etats de Westphalie, il le suivit â Berlin, où il passa plusieurs mois. On vit un philosophe paisible, appelé sans aucun titre dans une cour guerrière, et admis dans la familiarité d'un roi qui, après avoir résisté à une ligue formidable, venait de couronner ses victoires par une paix glorieuse. Aucun capitaine de son siècle n'avait gagné tant de batailles; et lui seul avait enrichi par des découvertes cet art destructeur de la guerre, dont les progrés sont pourtant le seul moyen de faire jouir les peuples d'une paix perpétuelle; car telle est la nature de l'homme, que sa fureur pour les jeux de toute espèce dimi* nue à mesure que l'on y affaiblit l'influence du hasard. Cependant ce prince n'était enivré ni de ses triomphes, ni 4n bruit de sa renommée; il se plaisait à cultiver, dans la paix, la philosophie et les arts ; parlant avec simplicité de ses succès, de ses revers, de ses dangers, de ses ressources, et même de ses
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fautes, il comparait la gloire d'avoir fait Athalie à celle de ses victoires, en observant que le poëte ne devait rien au sort ni â d'antres qu'à lui-mêmej et vivait avec le philosophe français dans cette égalité qui, malgré la différence des rangs, s'établit nécessairement entre les hommes de génie.
D'Alembert avait refusé, peu de temps auparavant, une offre plus brillante; l'impératrice de Russie lui avait proposé de le charger de l'éducation de son fîls, et de l'en charger seul : les titres, les récompenses, tous les avantages qui eussent flatté ou séduit un homme ordinaire, étaient prodigués^. La gloire d'élever l'héritier d'un grand empire eût pu éblouir un homme d'un esprit supérieur, et l'espérance de contribuer au bonheur de cent peuples réunis sous les mêmes lois pouvait toucher un philosophe : d'Âlembert ne fut point ébranlé ; il crut qu'il ne devait pas à une nation étrangère le sacrifice de son repos; que, si ses talents pouvaient être utiles, ils appartenaient â sa patrie, et qu'une cour orageuse, où, dans l'espace de vingt ans, deux révolutions avaient renversé le trône, et où le changement du ministère avait été souvent aussi funeste qu'une révolution, ne devait pas être le séjour d'un philosophe qui était bien sûr de n'avoir aucun des talents nécessaires pour s'y conduire.
11 refusa donc cet honneur, comme il l'aurait accepté, sans orgueil et sans ostentation ; cependant ces offres lui furent utiles : elles servirent à faire mieux connaître à la nation française la valeur de ce qu'elle possédait , et la jalousie littéraire, la haine des partis furent envenimées, mais subjuguées parla force de l'opinion publique.
Les mathématiques offrent souvent des questions où les résultats des calculs présentent des difficultés que le calcul ne peut résoudre seul ; il faut qu'il emploie le secours quelquefois dangereux de la métaphysique ; ce n'est plus seulement du génie de la géométrie que dépend la solution des difficultés, mais de la finesse, de la justesse naturelle de l'esprit. D'Alembert a discuté, dans ses opuscules, quelques-unes de ces questions.
Telle fut celle de la nature des logarithmes des quantités négatives; Leibnitz et Jean Bernoulli l'avaient agitée, Euler et
d*Âleinbert la renouvelèrent : le premier soutint Tavis de Leibnltz, le second ce^ui de Bernoulli ; ils se servirent de toutes les raisons que les nouvelles véritrs découvertes dans Tanalyse pouvaient leur offrir ; avec un génie égal à celui des deux premiers combattants, ils employèrent des armes plus fortes; cependant la. victoire resta encore indécise, et Ton peut juger de la difficulté d'une question dont de tels hommes n'ont pu dissi per tous les nuages.
D'Alembert eut une autre discussion du même genre, avec M. de La Grange et Ëuler, sur la discontinuité des fonctions arbitraires qui entrent dafns les intégrales des équations aux différences partielles : question plus importante, et sur laquelle leurs ouvrages ont répandu plus de lumière.
Les premiers principes du mouvement, comme la loi du levier, celle de la décomposition des forces, paraissent d'une vérité si naturelle» si palpable, qu'il faut déjà de la sagacité pour sentir qu'elles ont besoin d'éXre prouvées, et que la démonstration rigoureuse en est difficile; d'Alembert l'a cherchée avec succès dans la théorie générale des fonctions analytiques ; c'est sans doute un spectacle bien intéressant pour les philosophes de voir, dans les objets soumis au calcul, des questions très-compliquées, résolues arec facilité et d'un trait de plume ; tandis que les vérités, en apparence les plus simples, exigent un appareil singulier de preuves établies sur des théories savantes dont on n'avait pas encore la' première idée, longtemps après que ces vérités, déjà découvertes et admises par tous les savants, étaient devenues d'un usage universel et commun.
Son amitié était active et même inquiète, les affaires de ses amis l'occupaient, l'agitaient, et souvent troublaient son repos encore plus que le leur; il était étonné de l'indifférence, de la tranquillité qu'ils montraient, leur en faisait des reproches ; et quelquefois son intérêt était si vif, qu'il les forçait de désirer le succès pour lui plus encore que pour eux-mêmes.
Peu d'hommes ont été aussi bienfaisants, et il regardait cette bienfaisance comme un devoir de justice; il ne croyait pas (comme nous l'avons dit) qu'il fût permis d'avoir du superflu
lorsque d'autres hommes n'ont pas même le nécessaire; mais ses dons, si peu proportionnés à la médiocrité de sa fortune, ne suffisaient pas au besoin quç son cœur avait de faire du bien ; son temps, le crédit de ses amis, Tàutorité que lui donnait son génie et ses vertus, tout appartenait également aux malheureux et aux oppriçiés. En lisant ses ouvrages, on est étonné que la vie d'un seul homme ait suffi à tant de travaux, et les soins de la bienfaisance et de l'amitié en ont rempli la moitié; et il y sacriOait sans peine, nous ne disons pas une partie de sa gloire, ce sacrifice coûte peu aux hommes capables de véritables affections, mais rattrait puissant qui l'entraînait au travail. Son zèle pour le progrés des sciences et la gloire des lettres ne se bornait pas à y contribuer par ses ouvrages, il deventlit le bienfaiteur, l'appui, le conseil de tous ceux qui, dans leur jeunesse, annonçaient du talent, ou montraientdu zèle pour l'élude : souvent il a éprouvé de l'ingratitude; mais l'amitié, qu'il a trouvée quelquefois pour prix de ses services et de ses leçons, le consolait, et il ne se croyait pas malheureux d'avoir fait cent ingrats pour acquérir un ami. Vers la fin de sn vie, à mesure qu'il voyait successivement se briser les liens formés dans sa jeunesse, c'est pa^jmi ses anciens disciples qu'il avait choisi ses amis les plus chers, ceux qui étaient pour lui l'objet d'un sentiment plus tendre, et sur Tamitic desquels il comptait le plus; et, comme il avait toujours préféré la géométrie à toute autre étude, c'est sur deux géomètres de l'Académie que le choix de son cœur s'était surtout arrêté.
Ami de l'humanité, les intérêts, lestlroits des hommes étaient pour lui des objets sacrés, souvent il les a défendus, et jamais il ne les a trahis. Si l'on ne mérite pas le nom de citoyen en flattant bassementl'autorité, de quelque manière qu'elle s'exerce, en exaltant toujours les vertus et les actions de ceux qui gouvernent, au risque de louer tour à tour des principes contradictoires, on s'en rend également indigne en blâmant tout au hasard, en donnant pour patriotisme son attachement à une cabale dont on espère partager le crédit, en cachant, sous l'apparence de l'amour naturel et légitime de la liberté, l'humeur
secréle de n*avoir pas d'empire sur celle des autres. Un bon citoyen s'intéresse vivement au bonheur général, s'élève avec courage contre ceux qui font le mal ou qui le permettent^ il obéit aux lois, mais en réclamant contre celles qui blessent rhumanité et la justice; soumis à rautorilét il respecte ceux qui en sont les dépositaires, mais il les juge; il combat toutes les erreurs qui peuvent troubler la paix, ou attenter aux droits des hommes ; il désire enfin qu'ils soient éclairés sur leurs vrais intérêts comme sur leurs droits, parce que leur félicité commune et la tranquillité publique dépendent de la liberté qu'ils . ont de s'instruire, et de la destruction des préjugés : tel fut constamment d'Alembert, mauvais citoyen pour l'homme puissant et corrompu, mais bon patriote aux yeux des ministres justes et éclairés, comme aux yeux de la nation.
Il avaitprouvé, par des traits éclatants, qu'il était inaccessible a l'intérêt autant qu'à la vanité ; mais les augmentations successives, et toujours trés-modiques, que reçut son revenu, n'étaient pas reçues avec l'indifférence à laquelle on aurait pu s'attendre : elles lui donnaient plus de facilité pour acquitter des detles de bienfaisance qu'il regardait comme de véritables obligations ; ses inquiétudes sur ses affaires n'avaient jamais d'antres objets, et je serai forcé de retrancher sur ce que je donne, était la seule crainte qu'il confiât à ses amis lorsque des circonstances imprévues le menaçaient de quelque retardement. Avec de tels sentiments, il ne devait avoir et il n'eut jamais qu'une fortune médiocre : on ne parvient pas n s'enrichir quand c'est pour les autres seulement qu'on veut être riche, et ceux qui, en accumulant des trésors, parlent encore de leur mépris pour les richesses; prouvent seulementqu'ils joignent l'hypocrisie à leurs autres vices.
Le caractère de d'Alembert était franc, vif et gai ; il se livrait à ses- premiers mouvements, mais il n'en avait point qu'il eût intérêt de cacher. Dans ses dernières années, une inquiétude habituelle avait altéré sa gaieté ; il s'irritait facilement, mais revenait plus facilement encore ; cédait à un mouvement de colère, mais ne gardait point d'humeur. Malgré la tournure
quelquefois maligne de son esprit, on n*a jamais eu à lui reprocher la plus petite méchanceté, et il n'a jamais affligé, même ses ennemis, quepar son mépris et son^lencç. Après avoir demeuré près de quarante ans dans la maison de sa nourrice, sa santé Tobligea de quitter le logement qu'il occupait chez elle, etVâge de celte femme respectable ne lui permit pas de le suivre. Tant qu'elle vécut, deux fois chaque semaine il se rendait auprès d'elle,, s'assurait par ses yeux des soins qu'on avait de sa vieillesse, cherchait à prévenir, à deviner ce qui pouvait rendre plus douce la fin d'une vie sur laquelle sa reconnaissance et sa tendresse avaient répandu l'aisance et le bonheur. En quittant cette maison, il chercha un asile dans l'amitié, dans la société habituelle d'une femme aimable, qui, par une sensibilité simple et vraie, par les grâces piquantes et naturelles de son esprit, par la force de son âme et de son caractère, avait fait naître en lui un sentiment que les malheurs qu'elle avait longtemps éprouvés retidirenl plus profond et plus tendre, et qui eût été ^ la consolation de la vie de d'Alembert s'il n'avait pas eu le malheur de lui survivre.
Les savants et les écrivains les plus célèbres, des étrangers distingués par leurs lumières, des hommes de tous les ordres, mais choisis parmi ceux qui aimaient la vérité, et qui étaient dignes de l'entendre, lui formèrent alors une société nombreuse, où se joignait une foule de jeunes littérateurs et de gens du monde, que le désir de voir un grand homme, ou la vanité de dire qu'il? l'avaient vu, attirait auprès de lui* Cette société rassemblait; pour ainrâ dire, tous les hommes qui, zélés pour les intérêts de l'humanité, mais différents par leurs occupations, leurs goûts, leurs opinions, n'étaient rapprochés que par un désir égal de hâter le progrès des lumières, un même amour pour le bien, et un respect commun pour l'homme illustre que son génie et sa gloire avaient naturellement placé à leur tête; elle o&irait aux jeunes gens qui entraient dans la carrière des lettres les moyens de faire des 'connaissances utiles à leur avancement ou â leur fortune, sans se livrer à une dissipation d'autant plus funeste pour le talent, qu'il est encore moins formé ;
ils y trouvaient les eùcouragements que donne le suffrage libre et éclairé des hommes supérieurs, les lumières utiles qui s'échappent de leur conversation, enfin la crainte salutaire pour la jeunesse de perdre par sa conduite l'estime d'une société qu'on respecte et qu'on recherche. Ce n'est point ici mon jugement que j'expose, c'est l'expression fidèle des sentiments de plusieurs de ceux qui étaient admis chez d'Alembert, telle qu'elle leur est échappée au milieu de leurs regrets.
La constitution de d'Alembert était naturellement faible; le régime le plus exact, l'abstinence absolue de toute liqueur fermentée, l'habitude de ne manger que seul d'un très-petit nombre de mets sains et apprêtés simplement; ne purent le préserver d'éprouver avant l'âge les infirmités et le dépérissement de la vieillesse; il ne lui restait depuis longtemps que deux plaisirs: le travail et la conversation ; son état de faiblesse lui enlevait celui des deux qui lui était le plus cher. Cette privation altéra un peu son humeur, son penchant à l'inquiétude augmenta; son âme paraissait comme ses organes, mais cette faiblesse n'était qu'apparente; on le croyait accablé par la douleur, et on ignorait qu'il en employait les intervalles à discuter quelques questions mathématiques qui avaient piqué sa curiosité, à perfectionner son Histoire de V Académie, d augmenter sa traduction de Tacite, et à la corriger; on ne devinait pas que, d'ans le moment où il verrait que son terme approchait, et qu'il n'avait plus qu'à quitter la vie, il reprendrait tout son courage. Dans ses derniers jours, au milieu d'une société nombreuse, écoutant la conversation, l'animant encore quelquefois par des plaisanteries ou par des contes, lui seul était tranquille, lui seul pouvait s'occuper d'un autre objet que de lui-même, et avait la force de se livrer à la gaieté et à des amusements frivoles.
Illustre par plusieurs de ces grandes découvertes qui assurent au siècle où elle ont été dévoilées l'honneur de former une époque dans la suite éternelle des siècles ; digne par sa modération, son désintéressement, la candeur et la noblesse de son caractère, de servir de modèle à ceux qui cultivent les sciences, et d'exemple aux philosophes qui cherchent le bonheur ; ami
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constant de la vcrilé et des hommes; fidèle jusqu'au scrupule aux devoirs communs de la morale, comme aux devoirs que son cœur lui avait prescrits ; défenseur courageux de la liberté et de rég^lité dans les sociétés savantes ou littéraires dont il était membre; admirateur impartial et sensible de tous les vrais talents; appui zélé de quiconque avait du mérite ou des vertus; aussi éloigné de toute jalousie que de toute vanité; n'ayant d'ennemis que parce qu'il avait combattu des partis, aimé la vérjlé et pratiqué la justice; ami assez tendre pour que la supériorité de son génie, loin de refroidir l'amitié en blessant l'amour-prjpre, ne fil qu'y ajouter un charme plus touchant, il a mérité de vivre dans le cœur ^e ses amis, comme dans la mémoire des hommes.
D'Alembert est mort le 29 octobre 1785.