CONDORCET
Voici ce que Grimm écrivait en septembre 1783 : « Nous sommes sur le point de perdre MM. d'Alembert et Diderot * : le premier, d'un marasme joint à une maladie de vessie; le second, d'une hydropisie. 11 est bien singulier que deux hommes qui ont donné ensemble le ton à leur siècle, qui ont élevé ensemble l'édifice d'un ouvrage qui leur assure l'immortalité, semblent se réunir encore pour descendre dans le tombeau. M. le marquis de Condorcet, qui rend à M. d'Alembert les devoirs qu'un père pourrait attendre d'un fils, est secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et, dans ce moment, directeur de l'Académie française ; M. d'Alembert, en le chargeant de ses dernières dispositions (il le fait son légataire universel), (( lui dit en riant, malgré ses douleurs : (( Mon ami, vous ferez (( mon Eloge dans les deux Académies; vous n'avez pas de temps « à perdre pour cette doub!e besogne. »
* Diderot ne mourut que le 50 juillet suivant.
«On recueille avec an intérêt mêlé de respect les dernières paroles d'un philosophe mourant; elles deviennent plus précieuses encore quand elles nous peignent la tranquillité de son âme dans ces derniers instants. Nous avons cru devoir les transcrire. ))
Et, en novembre de la même année, Grîmm ajoute : -
(( L'Europe savante vient de perdre M. d*Alemhcrt; la philosophie, les sciences et les lettres regrelleront longtemps cet homme célèbre. Nous nous bornerons dans cet instant à recueillir quelques circonstances de ses derniers moments, et nous y joindrons Tespèce d'éloge qu'en a fait M. le marquis de Condorcet à l'ouverture de la séance publique de l'Académie des sciences.
« M. d'Alembcrt est mort, le 29 octobre, âgé de prés de soixante-six ans, d'un marasme, suite des douleurs occasionnées par la pierre. 11 n'avait jamais voulu permettre qu'on le sondât, déterminé à ne pas souffrir une opération qui seule eût pu le conserver à la vie. Il redoutait de s'assurer de la cause de ses souffrances, et le nom seul de lilhotome le faisait frémir. On a quelque peine à pardonner au coryphée des philosophes d'avoir montré si peu de fermeté lorsqu'un pauvre archevêque de quatrc-vingls ans lui en avait donné un si bel exemple *; mais cette disposition tient moins sans doute au caractère de nos idées qu'à celui de nos sentiments ; peut- être même un géomètre a-t-il l'esprit trop juste pour avoir du courage. Des douleurs aussi aiguës que celles qu'il devait souffrir depuis longtemps étaient une source d'impatiences qui pouvait bien les rendre excusables, et ce sont ces douleurs, bien plus que l'approche de sa mort, sur laquelle il ne se faisait point d'illusion, qui avaient excessivement aigri son caractère. Il n'a pas cessé cependant un seul jour de voir ses amis. Le curé de sa paroisse s*élant présenté chez lui la veille de sa mort, il lui fit dire par son domestique que l'état où il se trouvait ne lui permettait pas
* M. Christophe de Beaumont, laillc très-hcurcuseiiieiit à quatrevingts ans passés. {Note de Grimm.)
de le voir dans ce moment, mais qu'il le reverrait avec plaisir le lendemain. 11 acheva de vivre et de souffrir pendant la nuit. On a présumé avec quelque raison que le philosophe géomètre avait calculé, d*aprés son affaissement, que ce laps de temps lui suffisait pour s'épargner des formules d'exhortations que le curé devait au ministère qu'il- remplissait, et que le caractéire du malade ne pouvait lui rendre que fort fatigantes et plus sûrement «ncore très-inutiles. M. d'Alemberl a été porté dans le cimetière de sa paroisse sans cortège et sans bruit. Ses amis ont tenté vainementplusieurs démarches auprès de M. l'archevêque pour obtenir qu'il fût enterré dans l'église comme l'est tout citoyen aisé qui veut bien payer cette imbécile distinction; M. l'archevêque l'a refusé constamment; mais au moins a-t-il eu le bon esprit de ne pas donner^ le scandale, plus préjudiciable à la religion qu'humiliant pour la philosophie, de défendre, ainsi que son prédécesseur le fit à l'égaid de M. de Voltaire, l'inhumation en terrre sainte d'un catholique qui n'a fait aucun acte d'un culte différent, et que, malgré la perversité de s^s opinions, le mouvement de contrition le plus intérieur, le plus secret, et fait au moment où il s'éteint, porte nécessairement en paradis. Peut-être M. l'archevêque a-t-il cru devoir à ce prin-» cipe très -orthodoxe un coirf. dans le cimetière à M. d'Alembert; mais peut-être aussi s'est-il cru obligé en même temps de lui refuser une tombe dans l'église, vu la publicité persévérante de ses opinions, crainte que cette faveur si commune ne fût regardée comme un tolérance dangereuse, et que la pierre ou le marbre sur lequel on eut pu transmettre son nom à nos neveux n'en parût consacrer en quelque maniéré le souvenir. Les bons esprits ont trouvé de la sagesse dans cette conduite; mais ce mezzo termine a mécontenté également les dévols et les philosophes. Il est assez étrange que ces derniers trouvent tant de plaisir à être dans l'église après leur mort, et tant de gloire à n'y être pas de leur vivant.
« R). d'Alembert a laissé et dû laisser peu de fortune; il jouissait de 14,000 livres de rentes en pensions. Il n'aurait eu qu'à le désirer pour en avoir davantage; mais ses besoins ont tou-
jours été la mesure de son ambition. Il a nommé M. le marquis de Condorcet son légataire universel; il a légué 6,000 livres à un de ses domestiques, et 4,000 à l'aulre; il charge son légataire de leur en donner davantage si le produit de la succession le permet. On craint beaucoup que le niarquis de Condorcet ne prenne dans sa bourse pour remplir celte partie du testament, les meubles, livres et papiers du testateur n'équivalent pas à ces deux legs !! ! Il a nomme M. Remy, maître des comptes, son ami de collège, et M. Walelet ses exécuteurs testamentaires; il leur fêgue, ainsi qu'à quelques autres amis, des porcelaines, des tableaux et des gravures. On a trouvé singulier que son testament commençât par ces mots : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; [ovmixXe qui n'est point de rigueur dans cet acte, et qui, de la part d'un philo.sophe, a presque l'air d'une mauvaise plaisanterie.
11 est impossible d'écrire la vie de d'Alembert sans parler de mademoiselle de Lespinasse. L'éloge de Condorcet est incomplet; il n'a peint que -le philosophe.
Les femmes décident de tout en France, voilà ce que mademoiselle de Lespinasse avait écrit vaillamment sur sa bannière. Au point de départ elle ne semblait pas destinée à décider de grand'chose ici-bas ; elle n'avait ni naissance, ni fortune, ni beauté. Quand une femme a la beauté, elle a bien vite la fortune, partant la naissance. Mademoiselle de Lespinasse n'avait
que Tespril.; mais Tesprit est encore un point d'appui qui peut soulever le monde. Mademoiselle de Lespinassc ne fiit pas précisément un Atlas , mais elle fut un des ornements qui supportèrent ce temple de la philosophie moderne qui s'appelait hier TEncyclopédie, et qui s'appelle aujourd'hui la liberté de penser.
Mademoiselle de Lespinasse est née à Lyon en 1732.' Ce nom n'était pas le sien. Une femme du beau monde, célèbre par ses galanteries, madame d' Al bon, la mit au monde comme un livre anonyme. Elle n'e voulut jamais la reconnaître ; plus tard elle tenta de la doter, mais la fille refusa l'argent de celle qui lui avait refusé un nom. ^
On comprend tout de suite sa liaison avec d'Alembert, qui lui-même n'ayait pas de nom. Les deux célèbres enfants trouvés du dix-huitième siècle s'étaient réunis pour se consoler plutôt que pour prolester.
Mademoiselle de Lespinasse pensa d'abord à donner sa jeunesse à Dieu ; mais un grain de philosophie avait germé dans son cœur : elle manquait de l'enthousiasme qui précipite les filles de Dieu au pied de l'autel; la curiosité l'entraînait dans tous le^ périls de la vie. Plus tard elle eut l'enthousiasme de la passion. Ce fut une autre Sapho et une autre Héloïse.
Le hasard, qui fait souvent bien ce quil fait, la plaça d'abord comme demoiselle de compagnie chez madame du DefTant. Ce fut là qu'elle rencontra toute la société littéraire el philosophique du dix-huitième siècle.
Dès son entrée dans cet autre hôtel Rambouillet, où l'esprit remplaçait la manière, où l'épigramrae remplaçait le madrigal, elle fut admise à dire son opinion sur les hommes et les choses.
Peu à peu madame du DelTant s'aperçut que la demoiselle de compagnie devenait la dame de la maison. La rivalité ne dura pas longtemps : mademoiselle de Lespinasse s'en alla ouvrir ail^ leurs un bureau d'esprit.
On se demanda aux frais de qui?
Au bout de quelque temps, d'Alembert, qui avait quitté ma*
dame du Deffant pour mademoiselle de Lespinasse, alla s'installer avec ses livres et ses oiseaux dans la mai^^pn de celleci, tellement porte à porte, que- les étrangers se trompaient quelquefois de porte.
Mademoiselle de Lespinasse n'était pas belle, et d'Alembert n*était pas né pour Tamour; xtussi les hommes n'enviaient pas d'Alembert, et les femmes n'enviaient pas mademoiselle de Lespinasse. Savez-vous quelle fut le premier ouvrage qu'elle inspira à d'Alcmbert? Un volume in*quarlo sur la vaccine : mademoiselle de Lespinasse était outragée par la petite vérole. C'était s'y prendre un peu tard.
Ce mariage de raison dura quelque vingt ans. D'Alembert était heureux sans savoir pourquoi; il ne con»prenait rien aux inquiétudes, aux irritations, aux colères, aux bourrasques, aux larmes, aux orages, aux déchirements de celte femme, qui semblait dominer par son esprit, mais qui n'écoutait que les faiblesses de son cceur. D'Alembert n'était là pour elle que le pain quotidien de l'amour; mais elle ne se contentait pas de ce repas platonique. Elle subit trois ou quatre passions violentes qui la tuèrent peu à peu. En effet, après avoir longtemps pleuré le comte de Mora, elle ne survécut pas à l'abandon de M. de Guibcrt, qui s'était laissé prendre un jour de distraction, mais qui n'avait pu s'clevcr à cette passion toute pleine dé tempêtes.
Ce brave d'Alembert continuait de réciter ses éloges à l'Académie et d'écrire pour la gloire de l'église encyclopédique, sf.nî s'imaginer qu'une femme qui demeurait dans sa maison pût pensera un autre homme que lui. Celui-là n'était pas Gis de sa mère. Il y en a qui s'imaginent que toutes les femmes sont perverses, hormis leur mère. D'Alembert s'imaginait que, hormis sa mère, toutes les femmes étaient des chefs-d'œuvre de vertu.
Mademoiselle de Lespinasse nomma d'Alembert son exécuteur testamentaire, elle lui légua ses meubles, elle donna ses cheveux, tout ce qu'elle avait, aux fldéles de son cercle, elle légua ses dettes à l'archevêque de Toulouse, et s'endormit dans l'éternité.
A ses derniers jours elle tendit la naain à d'Alembert, qui ne la quittait pas.
— Mon ami, lui dit-elle tristement, il y a vingt ans que vous m*aimez, il y a vingt ans que vous m'avez sacrifié toutes les libertés de votre cœur, il y a vingt ans que je vous trompe.
Cette confession fut un coup ds foudre pour d*Atcmbert, ce coup de foudre fut un trait de lumière. Il vit passer les figures des amants de mademoiselle de Lespinasse.
— J'y avais songé, dit-il, mais pouvais-je le croire? Je ne le crois pas encore !
— Oui, mon ami, vous avez vécu avec le mensonge. J'ai toujours remis au lendemain cette confession des faiblesses de mon cœur : au point où j'en suis, le lendemain c'est le tombeau ; je ne veux pas y emporter ce secret de ma trahison : le tombeau lui-même a se^ remords. Pardonnez-moi, mon ami, je vous aimais ; mais je me suis laissée prendre â «es passions violentes qui nous emportent hors de nous-mêmes. Cette maison, où j'aurais dû être si heureuse avec vous, où je vous voyais heureux en dévorant mes larmes, n'a été pour moi qu'une mer agitée; en vain je croyais jeter l'ancre en me jetant dans vos bras, mais la vague m'emportait toujours. Je reviens à vous, mais toute brisée par les secousses de la tempête.
— Vous revenez à moi ! dit d'Alemberl tristement, mais avec un éclair d'espérance.
— Oui, dit mademoiselle de Lespinasse en lui pressant la main.
Puis, se reprenant tout à coup, car l'image de M. de Guiberl avait passé devant elle : — Je vous dirai tout, mon ami. Plaignez-moi d'être si coupable, plaignez-moi d'être si faible dans le repentir. A cette heure suprême, je n'ai plus qu'un seul ami : c'est vous. Mais, j'ai beau faire, je ne puis me défendre d'aimer encore M. de Guibert. d'Alembert ! mon pauvre philosophe, retenez bien ceci- de la bouche d'une mourante : la raison humaine n'est qu'un fantôme qui s'évanouit chaque fois que Dieu nous jette un rayon de sa lumière. Voyez ce que ma raison a pu contre l'amour.
— Oh ! oui, dit d'Alembert en éclatant dans sa douleur et en
DIgitizecI by
pleurant comme un enfant, c'est une leçon suprême que Dieu m*a donnée à moi qui, dans mon orgueil, voulais m*élever aussi haut que son intelligence.