ARSÈNE HOUSSAYE
Nous imprimons ici toute3 les larmes de D*Alembert :
« vous qui ne pouvez plus m'enlendre; vous que j*aî si « tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être « aimé quelques moments, vous que j'ai préférée à tout, vous « qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu; hélas ! « s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce sôjour « de la mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt (( sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes, la solitude a de mon âme, le vide affreux que vous y avez fait, et l'abandon (T cruel où vous me laissez ! Mais pourquoi vous parler de la « solitude où je me vois depuis que vous n'êtes plus? Ah ! mon (( injuste et cruelle amie, il n'a pas tenu à vous que cette soli- « tude accablante n'ait commencé pour moi dans le temps où « vous existiez encore. Pourquoi me répétiez-vous, dix mois (( avant votre mort, que j'étais toujours ce que vous chérissiez « le plus, l'objet le plus nécessaire à votre bonheur, le seul (( qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez à la veille de « me prouver si cruellement le contraire? Par quel motif, que (( je ne puis ni comprendre, ni soupçonner, ce sentiment si
« doux pour moi, que vous éprouviez peut-êlre encore dans le (( dernier moment où vous m*€n avez assuré, s*est-il changé tout « à coup en éloignement et en aversion ? qu*avais-je fait pour (( vous déplaire? que ne vous plaigniez- vous à moi. si vous <( aviez à vous en plaindre? vous auriez vu le fond.de mon (( cœur, de ce cœur qur n'a jamais cessé d'être à vous, lors (( même que vous en doutiez, que vous le rebutiez avec tant de « dureté et de sécheresse ; ou plutôt, ma chère Julie (car je ne « pouvî^is avoir de tort avec vous), aviez- vous avec moi quelque ({ tort que j'ignorais, et que j'aurais eu tant de douceur à vous (( pardonner si je l'avais su? Vous avez dit à un de mes amis, « qui vous reprochait la manière dont vous me traitiez, et dont (( vous vous accusiez vous-même, que la cause de votre chagrin « contre moi était de ne pouvoir m'ouvrir votre âme, et me « faire voir les plaies qui la déchiraient : ah! vous saviez par (( expérience que je les avais fermées plus d'une fois, de quelft que nature qu'elles fussent; et, si vous aviez manqué à ma (( tendresse, vous m'avez ôtez le plaisir si doux de vous dire « coinme Orosmaiie :
Ta grâce est d^ns mon cœur; prononce, elle t'attend.
(( Mais pourquoi ai-je ignoré moi-même la peine que vous (( éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux; pourquoi « n'ai -je pas été au-devant de votre confiance, et prévenu par ({ toute la mienne l'épanchement o j vous désiriez de vous aban- « donner avec moi? J'ai vingt fois été au moment de me jeter (( entre vos bras, et de vous demander quel était mon crime; « mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent les miens que « j'aurais tendus vers vous. Votre contenance, vos discours, « votre silence même, tout semblait me défendre de vous ap- « prêcher. Je me flattais quelquefois de vous rappeler par m**s « larmes ; mais le triste état de votre machine souffrante et dé- « truite me faisait craindre même de vous attendrir. Pendant (( neuf mois j'ai cheiché le moment de vous dire tout ce que je a souffrais et tout ce que je sentais ; mais pendant neuf mois je
(( vous ai toujours trouvée trop faible pour résister à la triste (( peinture et aux tendres reproches que j'avais à vous faire. (( Le seul instant où j'aurais pu vous montrer à découvert n on « âme abattue et consternée a été l'instant funeste où, quel- (( ques heures avant de mourir, vous m'avez demandé ce parce don déchirant, dernier témoignage de votre amour, et dont a le souvenir cher et cruel restera toujours au fond de n:on a cœur. Mais vous n'aviez plus la force ni de me parler, ni de (( m'entendre ; il a fallu, comme Phèdre, me priver de mes « pleurs, qui auraient troublé vos derniers moments, et j'ai i{ perdu sans retour Tinstant de ma vie qui m'eut élé le plus « précieux ; celui de vous dire encore combien vous m'éti<vz < chère, combien je partageais vos maux, combien je désirais a de finir avec vous les miens. Je payerais de tout ce qui me (( reste à vivre cet instant que je ne retrouverai plus, et qui, en a vous montrant toute la tendresse de mon cœur, m'aurait « peut-être rendu toute celle du vôtre. Mais vous n'êtes plus ! « vous êtes descendue dans le tombeau, persuadée que mes rc- (( grets ne vous y suivraient pas ! Ah! si vous m'aviez seule- « ment témoigné quelque douleur de vous séparer de moi, avec (( quelles délices je vous aurais suivie dans l'asile éternel que a vous habitez ! Mais je n'oserais pas même demander à y être « mis auprès de vous, quand la mort aura fi rmé mes yeux et tari « mes larmes; je craindrais que votre ombre ne repoussât la (( mienne, et ne prolongeât ma douleur au delà de ma vie. a Hélas ! vous m'avez tout ôlé, et la douceur de vivre, et la (( douceur même de mourir. (îruelle et malheureuse amie ! il « semble qu'en me chargeant de l'exécution de vos dernières a volontés, vous ayez encore voulu ajouter à ma peine. Pour- « quoi les devoirs que celte exécution m'imposait m'ont-ils « appris ce que je ne devais point savoir, et ce que j'aurais dé- « siré d'ignorer ? Pourquoi ne m'avez- vous pas ordonné de brù- « 1er, sans l'ouvrir, ce manuscrit funeste, que j'ai cru pouvoir « lire sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui « m'a appris que, depuis huit ans au moins, je n'eiais plus le « premier objet de votre cœur, malgré toute l'assurance que
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« vous m'en aviez si souvent donnée? Qui peut me répondre, « après celle affligeante lecture, que pendant les huit ou dix « autres années que je me suis cru tant aimé de vous vous n*avez (( pas encore trompé ma tendresse? Hélas! n*ai-je pas eu sujet (( de le croire, lorsque j'ai vu que, dans cette multitude im« « mense de lettres que vous m'avez chargé de brûler, vous n'en « aviez pas gardé une seule des miennes? Par quel malheur (( pour moi vous étaient-ell s devenues si indifférentes, malgré « les expressions de sensibilité, d'abandon et de dévouement (( dont elles étaient remplies? Pourquoi dans ce teslament, dont (( vous m*avez fait le malheureux exécuteur, avez-vous laissé à «r un autre ce qui devait m*être le plus cher, ces manuscrits (( qiii vous auraient rappelée sans cesse à moi, et ou il y avait (( tant de choses écrites de ma main et de la vôtre ? Qui avait f donc pu vous refroidir à ce point pour Tinfortuné à qui vous (( disiez, il y a dix ans, que votre sentiment pour lui vous ren- « dait heureuse jusqu'à être effrayée de votre bonheur? Vous « vous êtes plainte, je le sais, et plainte avec amertume, sur- « tout dans les derniers mois de votre vie, de ma bienfaisance « pour la malheureuse famille d'un domestique coupable ; vous « avez lassé croire que ma compassion pour de pauvres enfants « innocents que ce misérable paissait dans l'abandon et dans (( rindigence tenait à un principe moins louable que mon in- « vincible pitié pour les malheureux : vous n'avez pas rougi de « penser, et peiit-élre de dire, que j'étais le père de ces créa- (( tures infortunées; vous avez fait cette cruelle injure à Thon- « nêtelé de mon âme, dont vous avez vu tant de preuves, et à « cellfs de mes sentiments pour vous ; et yoos avez supposé le (( motif le pus vil à l'action peut-être la plus vertueuse de (( ma vie. Mais pourquoi vous faire des reproches dont vous ne « pouvez plus vous justifier si vous ne les méritez pas? pour- « quoi troubler vos cendres de mes regrets,* que vous ne pouce vez plus soulager? Adieu4 adieu, pour jamais! hélas, pour « jamais! ma chère et infortunée Julie ! (les deux titres m'rn - « téresscnt bien plus que vos fautes à mon égard ne peuvent « m'offenser; jouissez enfin, et pour mon malheur, jouissez
« sans moi de ce repos que mon amour et mes soins n*ont pu « tous procurer pendant votre vie. Hélas ! pourquoi n'avez- « vous pu ni aimer, ni être aimée en paix! Vous m'avez dit tant « de fois, et vous m'avez encore avoué en soupirant, quelques « mois avant de mourir, que de tous les sentiments que vous a avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre pour moi étaient m les seuls qui ne vous eussent pas rendue malheureuse ! Pour- < quoi ce sentiment ne vous a t-il pas sufû? pourquoi a-t-il a fallu que Tamour, fait pour adoucir aux autres les maux de « la vie, fût le tourment et le désespoir de la vôtre? pourquoi, « lorsque je vous donnai mon portrait, il y a un an, avec ces « vers si pleins de tendresse,
Et dites quelquefois, en voyant celle image :
De tous ceux que j'aimai, qui m'aima comme lui !
« pourquoi n'y avez-vous pas vu tout ce que j'étais encore pour « vous, tout ce que je voulais être ? pourquoi n*avez-voiis trouvé (( dans ces vers que de la bonté, et ne les avez-vous loués que « par ce mot cruel ? mais surtout, pourquoi n'avez-vous cru (( trouver que dans la mort le bonheur et la tranquillité? Hélas! « s'il reste encore quelque chose de vous, puissiez-vous jouir « de ce bonheur que votre vie m'a fait goûter si peu, et que « voire mort m'a fait perdre pour jamais ! Vous me faites « éprouver, ma chère Julie, que le plus grand malheur n*est (( pas de pleurer ce qu'on aimait, mais de pleurer ce qui ne « nous aimait plus, et ce que pourtant on ne peut plus retroua ver. Hélas! j'ai perdu avec vous seize ans de ma vie; qui « remplira et consolera le peu d'années qui me restent ? vous, « qui que vous soyez, qui pourriez sécher mes larmes, dans <( quel endroit de la terre étes-vous? j*irais vous chercher au « bout du monde ! Ah l quelque part que vous existiez, si je « suis assez heureux pour que vous existiez quelque part, en- « tendez mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou m'ap- « pelez à vous. Délivrez-moi de la situation accablante où je « suis, de l'affreux abandon qui me fait dire à chaque moment
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(( que je rentre dans ma triste demeure : <r Personne ne m*at- (i tend et ne m'attendra plus. » Tout ce qui s'offre à moi .ne a sert qu'à me rendre ma solitude plus a m ère. Tout ce que je (( vois, tout ce que je rencontre, a un premier objet, un atta- (( chcroent qui occupe et remplit sa vie; et moi je n*en.ai plus, ({ je n'ose plus même en espérer : il n'y a plus de place pour « moi dans le cœur de personne. Ah ! ma pauvre nourrice, vous (( qui avez eu tant de soin de mon enfance, qui m'avez mieux (( aimé que vos propres enfants ; vous avec qui j*ai passé vingt- « cinq années, les plus douces de ma vie ; vous que j'ai quittée « pour obéir à un sentiment plus tendre; vous que j'aurais dû a ne quitter jamais; vous que j'ai perdue à quatre-vingt-douze (( ans, pourquoi n'existez-.vous plus? j'irais demeurer avec vous, « j'irais fermer vos yeux ou mourir entre vos bras; et j'aurais a du moins encore, pendant quelques moments, la consolation a de penser qu'il est quelqu'un au monde qui me préfère à tout « le reste. Et vous, ma chère et cruelle amie, car je ne puis (( m'empêcher de revenir toujours à vous, et mon sentiment « m'entraîne au moment même eu je crois que le vôtre me re- « pousse; vous qui m'avez dédaigné après m'avoir aime, qui « avez cessé de sentir le prix de mon cœur, qui peut-être, hé- « las! ne l'avez senti jamais, où pouviez-vous trouver une âme « plus faite pour la vôtre? Tout, jusqu'à lîotre sort commun, (( semblait f»it pour nous réunir. Tous deux sans parents, sans « famille, ayant éprouvé, dés le moment de notre naissance, (( l'abandon, le malheur et l'injustice, la nature semblait nous (( avoir mis au monde pour nous chercher, pour nous tenir l'un « à l'autre lieu de tout, pour nous servir d'appui mutuel, comice « deux roseaux qui. battus par la tempête^ se soutiennent en (( s'allachant l'un à l'autre, l^ourquoi avez-vous cherché d'autres « appuis? Bientôt, pour votre malheur, ces appuis vous ont man- « que; vous avez expiré en vous croyant seule au monde, lors- « que vous n'aviez qu'à étendre la main pour retrouver ce qui « était si prés de vous et que vous ne vouliez pas voir. Ah 1 si « votre vie eût été prolongée, peut-être la nature, qui nous avait « poussés l'un vers l'autre, nous aurait rapprochés encore pour
« ne nous séparer jamais. Peul-êlre eussiez-vous senti, car votre « âme, qnoique trop ardente, était honnête, combien je vous « étais nécessaire, par le besoin même que j*avais de vous. Peut- (( être eussiez-vous enfin cessé de vous faire le reproche que « vous vous faisiez quelquefois, dans des moments de calme et (( de justice, d'être aimée conime vous Tétiez par moi, et de (( n'être point heureuse. Mais vous n'êtes pluvS, me voilà seul (( dans l'univers ! il ne me reste que la funeste consolation de (( ceux qui n'en ont point, celte mélancolie qui aime à s'abreu* <( ver de larmes et à les répandre sans chercher personne qui ff les partage. Dans le triste état où je suis, une maladie serait « un bien pour moi ; elle adoucirait mes peines morales en ag- « gravant mes maux physiques, et peut-être me conduirait elle cr bientôt à la fin désirée des unes et des autres. Un pressentia ment secret, qui pénétre et adoucit mon âme, m'avertit que « celte fin n'est pas éloignée. Mais, hélas ! quand je fermerai « mes yeux pour la dernière fois, ils ne retrouveront plus les « vôtres, ils n'en verront pas même qui donnent des pleurs à «(mes derniers moments ! Adieu, adieu, ma chère Julie ! car ces (f yeux que je voudrais fermer pour toujours se remplissent de a larmes en traçant ces dernières lignes, et je ne vois plus le « papier sur lequel je vous éciis. »