‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 10 sur 22 · LA DIVINE COMÉDIE AVANT DANTE · texte numérisé non relu

LA DIVINE COMÉDIE AVANT DANTE

Lucrèce compare si admirablement la vie. Le flambeau an tique ne s'éteint jamais : Dante Ta pris des mains de Virgile pour en éclairer le monde moderne.

Chaque époque a sa poésie qui lui est propre, et qui ne saurait être pourtant qu'une manière diverse d'envisager, sous ses formes variées, le problème de la destinée humaine ; car nous sommes de ceux qui croient, avec Théodore Jouffroy, que toute poésie véritable, que toute grande poésie est là, que ce qui ne s'y rapporte point n'en est que la vague apparence et le reflet. Cette blessure au flanc que l'humanité porte après elle, ce besoin toujours inassouvi qui est en nous et que la lyre doit célébrer; en un mot, tout ce qu'Eschyle pressentait dans le Prométhêe , tout ce que Shakespeare a peint dans Hamlet, ce pourquoi dontManfred demande la solution à l'univers, ce doute que Faust cherche à combler par la science, Werther par l'amour, don Juan par le mal, ce contraste de notre néant et de notre immortalité, toutes ces sources de l'éternelle poésie étaient ouvertes dans le cœur d'Alighieri. Lassé de la vie, dégoûté des hommes, Dante s'est mis au delà du tombeau pour les juger, pour châtier le vice, pour chanter l'hymne du bien, du vrai et du beau. C'est un de ces maîtres aimés qui sont sûrs de ne jamais mourir, car l'humanité, qui a coopéré à leur œuvre, reconnaîtra toujours en eux sa grandeur et sa misère.

Charles Labitte,

Celui qui devait être le chantre du catholicisme, Dante, naquît à Florence, en Tannée 1265, d'Alighiero degli Elisei, juriscon* suite célèbre d'une très-ancienne famille, et de donna Bella. Dès l'âge de trois ans il perdit son père, et bientôt sa mère, qui, en mourant, le confia au secrétaire de la république. Durante (car Dante n'est que le diminutif de son nom) étudia tour à tour à Florence, à Bologne et à Padoue, et acquit dans les lettres, dans les sciences, et même dans les arts, les connaissances les plus variées. Cette force encyclopédique se retrouve chez tous les grands Italiens. Les passions les plus opposées agitèrent aussi cette âme mobile, comme il le dit lui-même. La Vita Nuova nous raconte cet amour conçu dès l'enfance pour la fille de Folco Portinari, cette Béatrice qui, après sa mort prématurée, devint, par une transfiguration platonicienne, le symbole de la théologie. En 1291, Tannée qui suivit la perte de Béatrice, il épousa Gemma Donati. Six enfants (cinq garçons et une fille) lui naquirent de ce mariage ; mais il n'y trouva point la paix désirée, et Gemma fut, dit-on, rendue à sa famille.

L'homme inquiet aborda alors la politique. Dès 1289 et 1290, il avait vaillamment combattu contre les Gibelins, et la fameuse bataille de Campaldino le vit exposé aux plus grands dangers.

Il fut nommé, en 1300, un des prieurs de Florence. Ici commencent ses infortunes. Les factions si connues des Gibelins et des Guelfes désolaient alors la république : ce fut l'avis de Dante d'exiler les chefs des deux factions. Les Noirs ou Guelfes, attachés au parti du pape, furent envoyés à Castello della Pieve; les Blancs ou Gibelins, qui tenaient pour l'empereur, furent relégués à Serazzana. Le prieur, selon qu'il l'affirme dans ses lettres, n'aida-t-ïl point au retour, des Blancs? Toujours est-il que les Noirs, rentrés à Florence, en 1302, par le secours de Charles de Valois, massacrèrent ou chassèrent à leur tour leurs ennemis , et instruisiren contre les prieurs. Dante était alors en ambassade près du pape. Il reçoit Tordre de venir se justifier. Sur son refus, ses biens soni

confisqués, sa maison est rasée, et lui condamné à être brûlé vif, s'il reparaît sur le sol de la république.

Les supplices des exilés du ciel, décrits par le poëte, surpassent à peine ceux qu'il endura dans son exil de Florence. « C'est le sort m des esprits de mon ordre, fait dire Byron à Dante (amer retour » du barde anglais sur lui-même!) ', d'être torturés pendant la vie, p d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours en des luttes sans » fin, et de mourir seuls. » En vain, vers la fin de 1304, essaya-t-il de rentrer par un coup de main hardi : vaincu, il se retira à Vérone, d'où il adressa au peuple la lettre fameuse : « Vopule mi, quid feci tibi? » Ensuite commença cette vie errante qui semble dans la destinée de tous les épiques. Il parcourut l'Italie, la France, l'Angleterre, soutenant à Paris et à Oxford des thèses de théologie *.

La Divine Comédie, commencée en 1298, dut être la compagne fidèle de ses voyages.

C'est la poésie d'un théologien, d'un philosophe et d'un politique.

La théologie, c'est-à-dire la science de Dieu et de l'homme en Dieu, voilà le côté mystique et le côté moral de cette triple épopée. Le poëte reconnaît que la terre est dangereuse, qu'on s'y souille, qu'on s'y égare; il en sort, sauvé par la poésie; il entre dans le monde mystique, s'effraye en Enfer aux supplices de ceux qui dévièrent de la route divine; il se purifie aux feux du Purgatoire : puis il quitte Virgile pour Béatrice : il quitte la poésie, langue humaine, pour la théologie, langue divine; il voit en Paradis briller cette croix formée des âmes de ceux qui donnèrent leur vie pour Jésus; il voit la rose mystique s'ouvrant et se refermant en louant le Très-Haut; arrivé enfin devant le profil même de Dieu, Dante, qui déjà ne trouve plus de voix pour rendre son amour, est ébloui et ne peut lever les yeux.

Le sens politique ou gibelin se trouve sous cette vision. L'Enfer > c'est l'anarchie; le Purgatoire, c'est le passage à l'ordre; le Paradis, c'est la monarchie divine, type de la monarchie impériale.

On a dit de Dante qu'il était le théologien des poètes et le poëte des théologiens. A ne le considérer que comme poëte, Dante, en dehors de son temps, n'a point de terme de comparaison. L'épopée grecque ne lui peut servir de mesure. Mais si, dans un même siècle, toutes les tendances de l'art sont d'ordinaire parallèles, les lignes gothiques de l'architecte Arnolfo Lapo et d'Orgagna, entourées des fioritures du campanile de Giotto, feraient deviner la forra* dantesque.

» Byron, Prophétie de Dante.

' Pour l'étude curieuse do ces pérégrinations, lire le Voyage Dantesque, d« M. Ampère.

On le reconnaîtra : presque toutes les idées fondamentales de la Divine Comédie , qui devait être le code impérieux de toute vérité, sont aujourd'hui ébranlées ou détruites : la physique, la philosophie, et la scolastique du moyen âge, n'existent plus; la politique a changé ; le dogme , stable en lui-même , a perdu nombre de ses sujets; les formes même de l'art et de la langue se sont tellement modifiées, que chaque mot, en plusieurs endroits de ce poème obscur où les détails historiques et la théologie absorben Ja poésie, demanderait un commentaire.

11 n'y a donc pas à s'étonner si, durant notre période classique, Dante est reste dans une éclipse si complète. Boileau n'en fait pas mention, et Voltaire n'en parle guère que pour en rire. Pour le remettre en lumière, et il l'est déjà depuis plusieurs années (par exemple dans sa couleur, grâce à M. Antoni Deschamps), il fallait en partie cette faculté compréhensive des autres époques que notre siècle allie si bien à l'audace d'innover. De là ces traductions du Faust, de la Jérusalem, des Lusiades ', ou des épopées orientales; ces reproductions des poëmes du moyen âge et des chants populaires; de là, en France (comme déjà à Weimar le firent Goethe et Schiller), les travaux de poètes tels que M. de Vigny et ses amis sur les drames de Shakespeare s; et récemment encore l'exemple donné par M. de Chateaubriand.

Quant à l'auteur de la Divine Comédie, quels que soient les changements nouveaux de l'avenir, il remontera toujoursà son rang par la force de l'idée chrétienne sur laquelle il s'appuya, et s'y maintiendra par ce fond général et humain où tous les poètes marchent sûrement depuis le grand Homère. Le soleil de celui-ci n'a jamais pâli.

Fidèle, nous l'espérons, au génie de notre langue, cette traduction s'est efforcée aussi d'être fidèle au génie de l'auteur florentin. Les plis ondoyants de l'ancienne toge s'ajusteraient mal, il semble, à une figure semi-gothique. En effet, que demande-t-on, si ce n'est de connaître l'homme de tel siècle et de tel pays; avec le fond, de voir, autant que possible, les particularités de chaque forme? C'est par le même désir de vérité, que la coupe rhythmique de la terzina (le tercet) a ôté, pour la première fois, conservée dans cette version : méthode utile à qui voudra suivre le texte italien.

Dante, tout le fait croire, attendait de sa renommée poétique la

1 Voyez les excellentes traductions de ces trois poëmes dans la Bibliothèque Charpentier.

- Roméo et Juliette et Macbeth, par M. Emile Descliamps. Jules-César, par M. Auguste Barbier. Hamlet, par M. i,e'on de Wailly.

fin de son exil; mais les implacables vengeances de ses vers, dans lesquels il se fait de lui-même juge des vivants et des morts, devaient mal servir de telles espérances. Aussi, Henri de Luxembourg nommé empereur, Dante n'hésita point à l'appeler contre Florence ; puis, adouci dans sa haine, il ne voulut pas voir le siège de sa patrie.

La retraite forcée de Henri et bientôt sa mort subite rejetèrent pour jamais le poëte dans l'exil. Gomme déjà les seigneurs de la Scala, le prince de Ravenne, Guido Novello, lui offrit une amicale hospitalité.

Outre la Divine Comédie et la Yita Nuova, Dante a composé des sonnets, des vers héroïques, des canzone, le Convivio ou commentaire sur ses canzone, une Allégorie sur Virgile, des églogues, des lettres, des paraphrases du Vater, du Symbole, et des Tsaumes de la Pénitence, enfin deux traités en latin, l'un de Monarchia, l'autre de Vulgari eloquio.

Dante mourut à Ravenne en 1321, à l'âge de cinquante-six ans. Il fut enseveli avec pompe et en habit de poëte. Lui-même s'était préparé cette épitaphe :

Jura monarchi», snperos, Phlegetonta, lacusque, Lustrando cecini, voluerunt fata quousque : Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, Auctoremque ducem petiit, felicior astris, Hic claudor Dantes patriis extorris ab oris, Quem geuuit parvi Florentia mater amoris.

Sommairement, telle est la vie du grand poëte toscan. Nul n'a mieux prouvé la force du génie italien; nul, si ce n'est Machiavel par ses institutions, n'a fait de son pays une satire plus amère. Avec raison, les Italiens ne se sont souvenus que du génie de leur grand poëte, du padre Alighieri, celui qui créait leur langue et leur donnait encore une couronne épique.

Ils ont ajouté à son œuvre le titre de divine, que lui nommait simplement Comédie, croyant écrire dans le style mixte et moyen propre au genre comique.

La première édition publiée à Fuligno, en 1472, était intitulée : la Commedia di Dante Alighieri di Fiorenza ; la vingt-neuvième édition, qui parut en 1516, portait le titre de Divina. Aujourd'hui l'admiration pour l'ultissimo poeta s'en va toujours croissant, et ca n'est pas seulement sur la terre d'Italie.

A. B Janvier 1841.

Page 1