CHANT PREMIER
An milieu da voyage de la vie, Dante, arrêté par trois grandes passions qu'il symbolise, la Luxure, l'Orgueil et l'Avarice, sort de la bonne route. — Béatrice (ou la Théologie), aimée de lui dans sa jeunesse, envoie à son secours le Génie de la Poésie (Virgile), qui, par l'étude du grand et du beau, le ramènera graduellement à la contemplation des choses célestes. — C'est la méthode platonicienne. — Ce poëme, très-obscur dans ses détails, est donc très-clair dans son idée première et dans la disposition des parties. — Virgile, ou la Poésie, guidera Dante à travers l'Enfer et dans le Purgatoire ; Béatrice, ou la Théologie, sera son guide • dans le Paradis. — Après cet exposé, on comprend le poëte catholique, et l'on peut faire avec lui le grand voyage. — Dante suit Virgile. Ils partent vers la nuit.
Au milieu du voyage de notre vie1, je me trouvai- dans une forêt obscure*, car j'étais sorti du droit chemin.
Ah! cela serait chose pénible à dire combien était sauvage, âpre et épaisse, cette forêt dont le souvenir renouvelle ma crainte.
Elle est si amère, que la mort ne Test guère davantage. Mais, pour parler du bien que j'y trouvai, je révélerai les autres choses que j'y ai vues.
Je ne saurais bien redire comment j'entrai dans cette forêt, tani j'étais plein de sommeil quand j'abandonnai le vrai sentier.
Mais lorsque je fus arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait saisi le cœur de crainte,
Je regardai en haut, et je vis son sommet déjà revêtu des
1 Dante est descendu dans l'Enfer à l'âge de trente-trois ans, le jour du vendredi saint, l'an 1300 ; il parcourut tous les cercles en vingt-quatre heures. « Ego dixi : In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. > (Isaïe, xxvm, 10.)
* Symbole des passions.
rayons de la planète1 qui nous guide sûrement dans tous les sentiers.
Alors se calma un peu cette peur qui était reste'e dans le lac de mon coeur, toute cette nuit que je passai dans une si grande angoisse.
Et comme celui qui, sorti tout haletant de la mer sur le rivage, se retourne vers Tonde périlleuse et la regarde,
De même mon esprit, qui fuyait encore, se retournait pour contempler le passage d'où jamais homme ne sortit vivant 2.
Puis, ayant reposé mon corps fatigué, je repris mon chemin par la plage déserte 3, gravissant de manière que mon pied le plus ferme était toujours le plus bas.
Et voici, presque au commencement de la montée, une panthère 4, agile et très-vive, et couverte d'une peau tachetée !
Elle ne se retirait pas de devant mes yeux, mais elle me barrait si résolument le chemin, que, plusieurs fois, je me retournai pour revenir en arrière.
C'était le temps où commence le matin ; le soleil montait dans le ciel au milieu des mêmes étoiles qui l'entouraient quand l'amour divin
Imprima le premier mouvement à toutes ces belles choses. L'heure matinale et la douce saison me donnaient bonne espérance de conquérir la peau tachetée de cette bête sauvage;
Mais non tellement que je ne fusse saisi de peur à la vue d'un lion qui m' apparut 5.
Il semblait venir contre moi, la tête haute et avec une faim si furieuse, que l'air même semblait s'en épouvanter.
Puis ce fut une louve 6 qui, dans sa maigreur, paraissait
1 Le soleil.
' Ce passage, c'est le péché mortel
* Le chemin qei mène à la vertu.
* Symbole de la luxure.
' Symbole de l'orgueil et de l'ambition.
* Symbole de l'avarice.
l'enfer, chant i. 157
chargée de désirs, et qui déjà a forcé bien des gens de vivre misérables.
Celle-ci me communiqua tant d'engourdissement par la peur qui sortait de ses yeux, que je perdis l'espérance de gravir la colline.
Comme celui qui se plaît à acquérir, et qui, le jour venu d'une perte, pleure et s'attriste dans toutes ses pensées,
Tel me rendit cette bête sans repos qui, venant à ma rencontre, peu à peu me repoussait là où le soleil se tait1.
Tandis que je reculais vers la vallée, devant mes yeux s'offrit quelqu'un qui, par son long silence, semblait devenu muet.
Dès que je le vis dans le grand désert : « Aie pitié de moi ! lui criai-je, qui que tu sois, ombre ou homme véritable. »
Il me répondit : « Non plus homme, mais homme j'ai été; mes parents furent Lombards et tous deux Mantouans.
x Je naquis sous Jules, mais tard et dans ses dernières années; j'ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs.
» Je fus poëte, et je chantai ce pieux fils d'Anchise, qui vint de Troie après que le superbe Ilion fut brûlé.
» Mais toi, pourquoi retournes-tu à tes afflictions? pourquoi ne pas gravir le mont délicieux qui est le principe et la cause de toute joie?
— Oh I lui répondis-je, le front rougissant, es-tu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large fleuve de poésie?
» 0 des autres poètes honneur et lumière, que ta longue étude et le grand amour qui m'ont fait rechercher ton livre me servent près de toi !
» Tu es mon maître et mon auteur, tu es le seul dont j'ai pris le beau style qui m'a fait tant d'honneur.
» Vois cette bête devant laquelle je retourne en arrière; aide-moi contre elle, fameux sage, car elle fait trembler mes veines et battre mon poufô.
1 La dove il sol tace.
Il faut suivre une autre route, répondit-il en me voyant
pleurer, si tu veux échapper de ce lieu sauvage;
» Car cette bête qui te fait tant crier ne laisse aucun homme passer par son chemin, et s'y oppose si fort, qu'elle le tue.
» Elle est de sa nature si méchante et si cruelle, que jamais elle n'assouvit ses avides désirs, et après son repas elle a plus faim qu'auparavant.
» Il est beaucoup d'animaux auxquels elle s'accouple, et il y en aura encore davantage jusqu'au temps où viendra le Lévrier *, qui la fera mourir dans les douleurs.
» Celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d'étain raffiné, mais de sagesse, d'amour et de courage, et son pays sera entre Feltro et Feltre .
» Il sera le salut de cette humble Italie pour qui moururent de blessures la vierge Camille, Turnus, Euryale et Nisus=
» Il chassera la louve de ville en ville, jusqu'à ce qu'il l'ait rejetée dans l'enfer d'où autrefois l'Envie la fit partir.
» A présent, pour son bien, je pense et je vois clairement qu'il est mieux que tu me suives ; je serai ton guide et je t'entraînerai hors d'ici à travers le royaume éternel,
» Où tu entendras les hurlements du désespoir; tu verras les âmes plaintives des antiques damnés, qui appellent avec des cris une seconde mort*.
» Tu verras aussi ceux qui sont contents dans les flammes, parce qu'ils espèrent (le temps venu) avoir place entre les ombres bienheureuses;
» Si tu veux ensuite monter jusqu'à elles, une âme viendra, plus digne que moi de ce voyage ; à mon départ je te laisserai avec elle.
» Car cet empereur qui règne là-haut ne veut point, parce que je fus rebelle à sa loi, qu'on vienne par moi dans sa cité.
1 Can Grande della Scala, seigneur de Verone et bienfaiteur de Dante. — Seloo quelques commentateurs, Uguccioue della Faggiola. ' Liesiderabur.t mori, et mors fugiet ab eis. (Apoc, cap. IX, t. 6.)
l'enfer. CHANT II. 159
» Il commande en tout lieu, mais c'est là-haut qu'il règne ; là est sa grande cité et son siège élevé ! 0 heureux celui qu'il daigne élire pour ce royaume! »
Et moi : « Poëte, je te requiers par ce Dieu que tu n'as point connu, s'il te plaît que j'évite ce mal et pire encore,
» Mène-moi là où tu as dit, afin que je voie la porte de saint Pierre et ceux que tu m'annonces si désolés. »
Alors il se mit en marche, et je le suivis.
CHANT IL
Invocation aux Muses. — Dante est saisi de terreur à la pensée du voyage infernal. — Bassure par Virgile, qui lui dit aroir été envoyé par Béatrice, il M décide à suivre son Duc et son Maître.
Le jour s'en allait, et l'air rembruni enlevait à leurs fatigues les êtres animés qui sont sur la terre; et moi seul
Je me préparais à soutenir les combats du chemin, et des choses dignes de pitié que ma mémoire retracera sans aucune erreur.
0 Muses, ô génie élevé, maintenant aidez-moi! ô mémoire qui écrivis ce que j'ai vu, ici apparaîtra ta noblesse.
Je m'écriai : « Poëte qui me guides, juge si mon courage est assez fort , avant que tu me hasardes dans ce profond passage.
» Tu racontes que le père de Sylvius *, avec son corps sensible et corruptible, descendit dans le royaume immortel;
y> Or, si l'ennemi de tout mal lui fut favorable, pensant aux grands effets qui devaient en sortir : quelles gens et quelle qualité de gens !
» Cela ne paraît indigne à nul homme d'intelligence, puisque, dans le ciel empyrée, il avait été élu pour être le père de la féconde Rome et de son empire.
1 Ènee
» L'un et l'autre, à dire vrai, ne furent établis qu'en faveur du saint lieu où siège le successeur du premier Pierre.
» Pendant ce voyage, pour lequel tu le vantes, il entendit des choses qui présagèrent sa victoire et le manteau papal.
» Ensuite le vase d'élection * fut ravi jusqu'au ciel pour réconforter la foi, qui est le principe de la voie du salut.
» Mais moi, pourquoi venir ici? qui me le permet? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul; devant nul autre, ni devant moi-même, je ne suis digne de cet honneur.
» Donc, si je me livre à cette entreprise, je crains pour ma folle venue : tu es sage et tu m'entends mieux que je ne parle. »
Et pareil à celui qui ne veut plus ce qu'il voulait, et qui, pour une nouvelle pensée, change soudain d'avis, de sorte qu'il abandonne tout ce qu'il avait commencé;
De même je faisais sur cette montée obscure, de sorte qu'à force de penser je réduisis à rien l'entreprise qui fut commencée avec tant de chaleur :
« Si j'ai bien compris tes paroles, répondit cette ombre magnanime, ton âme est entachée de frayeur.
» Souvent elle s'empare de l'homme et le détourne d'une entreprise honorable; ainsi une fausse image fait reculer la bête quand elle prend ombrage.
» Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu et ce que j'ai appris au premier moment où j'ai eu compassion de toi.
» J'étais parmi ceux qui ne sont ni sauvés ni damnés », quand je fus appelé par une Dame si sainte et si belle, que je la priai de me donner ses ordres 3.
» Ses yeux brillaient plus que les étoiles , et elle commença d'une manière suave et calme à me dire avec sa voix angélique et son doux parler :
' Saint Paul qui fut ravi en paradis : c Quoniam vas electionis est milii iste. » (Art., IX.)
* < Che son sospesi, > qui sont en suspens, c'est-à-dire dans les Limbes.
* Béatrice, symbole de la théologie.
l'enfer. CHANT II. ICI
« Ame courtoise de Manloue 5 dont la renommée dure encore dans le monde et durera autant que le mouvement doit se prolonger,
» Mon ami, et non celui de la fortune, est si embarrassé sur la plage déserte, qu'au milieu du chemin la peur l'a fait retourner en arrière.
» Je crains (sur ce qu'on m'a dit de lui dans le ciel) qu'il ne soit déjà si égaré, que moi je ne vienne trop tard à son secours.
» Va donc, et avec tes paroles ornées, avec tout ce qui est capable de le sauver, aide-le si bien que je sois consolée.
» Je suis Béatrice, moi, celle qui te dit d'aller. Je viens d'un lieu où je désire retourner; c'est Amour qui m'amène et me fait parler.
» Quand je serai auprès de mon seigneur, je me louerai souvent de toi auprès de lui. » Alors elle se tut, et moi je repris :
« 0 Dame de vertu, par qui seule l'espèce humaine surpasse en dignité tous les êtres contenus sous le ciel, dont les cercles sont les plus petits,
» Ton commandement m'agrée si fort, que si je t'avais déjà obéi, je croirais avoir obéi trop tard. Il n'est plus besoin de m'ouvrir davantage ton désir.
» Mais dis-moi comment tu ne crains pas de venir au fond de ce centre, du haut de ces lieux immenses où tu brûles de retourner?
— Puisque tu veux en savoir tant, je t'apprendrai en peu de mots, me répondit-elle, tout ce que tu veux savoir et pourquoi je ne crains pas de venir dans ce gouffre.
» Il faut craindre les choses seules qui peuvent faire mal à autrui; les autres, non; elles ne sont pas à redouter.
» Par la grâce de Dieu, je suis faite telle, que votre misère ne peut m'atteindre, ni les flammes de cet incendie m'assaillir.
» Il est au ciel une Dame gentille 1 qui gémit si fort des
' La Clémence divine.
obstacles contre lesquels je t'envoie, que, par sa charité, elle casse le dur jugement de la divine Justice.
» Elle s'est adressée à Lucie * dans ses prières, et lui a dit : « Ton fidèle a besoin de toi et je te le recommande. »
» Lucie, ennemie de tout cœur cruel, s'est attendrie et est venue dans le lieu où j'étais assise, près de l'antique Rachel 2.
» Elle m'a dit : « Béatrice, vraie louange de Dieu, ne vas-tu pas secourir celui qui t'aima tant, qu'il est sorti pour toi du vulgaire troupeau?
» N'entends-tu pas sa plainte touchante? ne vois-tu pas la mort contre laquelle il combat sur ce fleuve plus orageux et plus fort que la mer?
» Jamais au monde il n'y eut une personne plus prompte à courir vers son gain ou à fuir sa perte que moi, dès que ces paroles furent dites.
» Descendant de mon siège de bonheur, je vins ici-bas, pleine de confiance en ta sage parole qui t'honore et qui honore tous ceux qui l'ont entendue.
» Lorsqu'elle m'eut parlé de la sorte, elle tourna en pleurant ses yeux brillants, ce qui me rendit plus prompt à partir.
» Je suis venu à toi selon qu'elle l'a voulu, et je t'ai préservé de la bête féroce qui te fermait le plus court chemin de la belle montagne.
» Donc, qu'est-ce ? pourquoi t'arrêtes-tu ? pourquoi nourris-tu tant de lâcheté dans ton cœur ; pourquoi n'as-tu ni hardiesse ni courage,
» Puisque trois femmes bénies s'occupent de toi dans la cour du ciel, et que mes paroles te promettent tant de bien ? »
Telles les petites fleurs inclinées et fermées par le froid de la nuit se dressent tout ouvertes sitôt que le soleil les blanchit ,
Tel je fls de mon courage abattu, et une si bonne har-
' Lucie, la Grâce divine ou plutôt la Grâce illuminante. Lucie, lux, lumière. ' Rachel, lille de Laban et épouse de Jacob, symbole de la vie contempli Uve.
l'enfer, chant m. 163
diesse m'entra dans le cœur, que je m'écriai comme un homme décidé :
«i Ob ! charitable, celle-là qui m'a secouru ! oh ! bienfaisant, toi qui as si vite obéi aux paroles de vérité qu'elle t'a adressées !
» Ta voix a disposé de mon cœur et l'a tellement rempli du désir d'entreprendre le grand voyage, que me voilà revenu à mon premier projet.
» Va donc ! nous n'avons qu'une seule volonté à nous deux; tu es mon guide, tu es mon seigneur, tu es mon maître. » Ainsi je lui parlai, et dès qu'il eut marché,
J'entrai dans le chemin profond et sauvage.
CHANT III
Les deux poètes arrivent à la porte de l'Enfer. — Inscription. — L'Enfer, selon Dante, a la forme d'un entonnoir ou d'un cône renversé. — Outre un vestibule, il est composé de neuf cercles où les supplices augmentent d'intensité, à mesure que les cercles se rétrécissent. — Dans le vestibule, les poètes rencontrent les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices, et qui sont sans cesse aiguillonnées par des insectes. — L'Achéron. — Le nautonier Caron, qui refusait de recevoir un vivant dans sa barque, cède à l'ordre de Dieu. — Dante est surpris par un profond sommeil.
« Par moi l'on va dans la cité des pleurs, par moi l'on va dans l'éternelle douleur, par moi l'on va chez la race damnée;
» La justice anima mon sublime architecte; je fus faite par la divine puissance, la suprême sagesse et le premier amour1.
» Avant moi il n'y eut point de choses créées, sinon les éternelles, et moi je dure éternellement. Vous qui entrez, laissez toute espérance. »
Ces paroles, je les vis écrites en caractères noirs sur le haut d'une porte; aussi je m'écriai : « Maître, le sens d« ces paroles me semble dur. »
• C'est-à-dire, par la Trinité, qui est Puissance, Sagesse et Amour.
Et lui comme un homme plein d'assurance : « Il faut ici laisser toute crainte; il faut qu'en soi toute lâcheté soit morte.
» Nous sommes arrivés au lieu où je t'ai dit que tu verrais les races plaintives qui ont perdu le bien de l'intelligence. »
Alors il mit sa main dans ma main d'un air riant qui raffermit mon courage, et il m'introduisit au milieu des choses secrètes.
Là, des soupirs, des plaintes, de profonds gémissements résonnaient sous l'air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer.
Idiomes divers, discours horribles, paroles, douleurs, accents de colère, voix hautes et enrouées, et bruits de mains,
Faisaient un tumulte qui roule toujours dans cet air éternellement obscur, comme le sable quand souffle un tourbillon.
Et moi qui avais la tête ceinte d'erreur, je dis : « Maître, qu'est-ce que j'entends? quel est ce peuple qui semble si vaincu par la douleur? »
Et lui à moi : « Ce sort misérable est réservé aux tristes âmes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange.
» Elles sont mêlées au chœur pervers des anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu, mais ne furent que pour eux seuls.
» Le ciel les a chassés pour n'être pas moins beau, et le profond enfer ne les reçoit pas, parce que les coupables en auraient quelque gloire. »
Et moi : a Maître, quelle pesante douleur les fait se lamenter si fort? » Il répondit : « Je te le dirai en très-peu de mots.
» Ils n'ont pas l'espérance d'une seconde mort, et leur vue aveugle est si basse, qu'ils sont jaloux de tout autre sort.
» Le monde n'en a gardé aucun souvenir, la miséricorde
l'enfer, chant m. 165
et la justice les dédaignent ; ne parlons plus d'eux, mais regarde et passe. »
Et, comme je regardais, je vis un étendard courir en tournoyant et avec tant de vitesse, qu'il me semblait indigné du moindre repos.
Et derrière venait une si longue file de gens, que jamais je n'aurais cru que la mort en eût tant détruit.
Après que j'en eus reconnu quelques-uns, je regardai et je vis l'ombre de celui qui, par lâcheté, fit le grand refus1.
Soudain je compris et j'eus la certitude que cette troupe était celle de ces misérables aussi déplaisants à Dieu qu'à ses ennemis.
Ces malheureux, qui ne furent jamais vivants, étaient nus et sans cesse aiguillonnés par des mouches et des guêpes;
Elles faisaient ruisseler leur visage de sang, qui, mêlé de larmes , était recueilli à leurs pieds par des vers dégoûtants.
Or, cherchant à voir plus loin , je vis d'autres âmes au bord d'un grand fleuve ; c'est pourquoi je dis : « Maître,
» Daigne m'apprendre quelles sont ces âmes, et quelle loi les fait paraître si empressées de traverser le fleuve, autant que je puis voir par cette faible lumière. »
Et lui à moi : « La chose te sera exposée quand nos pieds "presseront les tristes rivages de l'Achéron 2. »
Alors, les yeux honteux et baissés, et craignant que mes
' Selon quelques commentateurs, Esali, qui renonça à son droit d'aînesse; selon d'autres, Dioclétien, qui abdiqua l'empire ; selon Venturini, le pape Célestin V ;
selon Lombardini, un chef des Blancs ou Gibelins, Torregiano de' Cerchi, etc
Voici la note de Grangier : « Il met entre les hommes de néant et d'un lasche cou rage le pape Célestin V, qui néanmoins fut un sainct personnage et enrollé au nombre des âmes sainctes et bienheureuses. Ce bonhomme fut dom Pierre de Mettine de Sulmerre, 'ville au royaume de Naples, et avoit été longtemps hermite ; mais, élu par les cardinaux, il succéda au pontificata Nicolas IV. Alors le cardinal Benoist d'Anania, créé pape Boniface VIII par la démission dudit Célestin V, persuada si bien à ce bonhomme de se retirer en son hermitage et quitter la dignité papale, qu'il le creust. > Nous pensons que celui qui fit le grand refus est Pilate.
2 Le fleuve qu'on rencontre au vestibule des enfers est l'Achéron. On passe après le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte : car le Létbé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C'est ainsi que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien. [Rivarol.J
questions ne lui fussent importunes, je m'abstins de parler jusqu'au fleuve.
Et voici sur un esquif venir à nous un vieillard blanc criant : « Malheur à vous, âmes perverses !
)) N'espe'rez jamais de revoir le ciel; je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans le chaud et dans le froid.
» Et toi, vivant, qui te montres ici, éloigne-toi de ceux qui sont morts. » Mais, voyant que je ne m'éloignais pas,
Il dit : « C'est par une autre route , c'est par un autre port que tu atteindras la plage, non en passant par ici. Il faut pour te porter une barque plus légère. »
Et mon guide à lui : « Car on, ne t'irrite pas; on le veut ainsi là où l'on peut ce que l'on veut ; ne demande rien de plus. »
Par ces mots furent rassérénées les joues laineuses du nocher des marais livides, lequel avait autour des yeux des cercles de flammes *.
Mais, dès qu'elles entendirent ces paroles cruelles , les âmes nues et fatiguées changèrent de couleur et grincèrent des dents.
Elles blasphémaient Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur naissance, et la semence de leur semence et de leur enfantement ;
Ensuite elles se retirèrent toutes ensemble et en pleurant bien fort sur la rive maudite où est attendu quiconque ne craint pas Dieu.
Le démon Caron , aux yeux de braise , les réunit toutes par un signal, et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes.
Comme en automne les feuilles tombent l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles,
De même la race méchante d'Adam s'élance une à mie de la rive au signal du nocher, comme fait l'oiseau à l'appel de l'oiseleur.
' Michel-Ange s"est souvenu de ces vers dans E3 sublime fresque.
l'enfer, chant iv. 167
Ainsi les âmes s'en vont sur l'onde brune, et, avant qu'elles soient descendues sur l'autre bord, une autte troupe s'est déjà rassemblée sur le bord qu'elles ont quitté.
« Mon fils, me dit le bon maître, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu accourent ici de tous les pays.
» Ils sont pressés de traverser le fleuve, car la divine justice les éperonne si fort, que leur crainte se change en désir.
» Jamais une âme pure n'a passé ici; or, si Caron s'irritait contre toi, tu peux bien savoir à présent le motif de ses plaintes. »
Quand il eut achevé , la sombre campagne trembla si fortement, que le souvenir de mon épouvante me baigne encore de sueur.
De la terre de larmes s'éleva un autre vent mêlé d'éclairs vermeils qui m'enleva tout sentiment,
Et je tombai tel qu'un homme pris de sommeil.
CHANT IV
le fleuve des Morts traverse, Dante se réveille et descend dans le premier cercle de l'Enfer, qui contient les Limbes. — Là, sont les âmes vertueuses et innocentes, qui n'ont pas reçu le baptême. — Vertes prairies et bocages qu'habitent des guerriers illustres, des poètes, des savants et des sages.
Un tonnerre si fort chassa de ma tête le profond sommeil, que je m'agitai comme un homme qu'on réveille en sursaut.
Je me levai, et, portant autour de moi un œil reposé, je regardai fixement pour reconnaître le heu où j'étais.
Je me trouvai sur le bord de l'abîme de douleur, triste vallée, d'où mille gémissements confondus s'élèvent comme un bruit de tonnerre. £
L'abîme était si profond, si nébuleux et si obscur, qu'en vain je fixai mes yeux sur le fond; je n'y distinguai aucune chose.
« Maintenant descendons là-bas, dans le monde téné-
168 LA DIVINE COMEDIB.
breux, me dit le poëte tout pâle ; je serai le premier et tu seras le second. »
Et moi, qui m'étais aperçu de sa pâleur, je lui répondis : « Comment irais-je si tu t'épouvantes, toi qui as coutume de me réconforter dans mes incertitudes ? »
Et lui à moi : « L'angoisse des malheureux qui sont làbas répand sur mon visage une pitié que tu prends pour de la frayeur.
» Allons, car la longueur du chemin nous presse. » Ainsi il pénétra, et ainsi il me fit entrer dans le premier cercle qui environne l'abîme.
Là, autant que je pus entendre, il n'y avait pas de plaintes ; seulement des soupirs qui faisaient trembler l'air éternel.
Et cela provenait du chagrin sans souffrance d'une trèsgrande foule d'enfants, d'hommes et de femmes.
Le bon maître me dit : «. Tu ne me demandes pas quels sont les esprits que tu vois? Or je veux que tu saches, avant de plus avancer,
» Qu'ils n'ont pas péché; et s'ils ont eu des mérites, ce n'est pas assez, puisqu'ils n'eurent pas le baptême, cette porte de la foi, dans laquelle tu mets ta croyance;
» Et s'ils vécurent avant le christianisme, ils n'ont pas adoré Dieu comme il faut; et je suis moi-même un de ceux-là.
» Pour cela, et non pour aucun crime, nous sommes condamnés, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance. »
Une grande douleur me saisit le cœur quand je l'entendis; car je reconnus nombre de gens de beaucoup de valeur qui étaient dans ces limbes comme en suspens.
« Dis-moi, mon maître, dis-moi, seigneur, m'écriai-je alors pour me confirmer dans cette foi qui triomphe de toute erreu",
» Aucune d ces ombres n'a-t-elle pu, ou par son mérite ou par celui d autrui, sortir de ces limbes pour arriver à la
l'enfer, chant iv. 169"
jéatitude? » Et lui, qui comprit ces paroles couvertes et obscures,
Répondit : « J'étais nouveau dans ce lieu quand j'y vis venir un être puissant, couronné du signe de la victoire i.
» Il en tira l'ombre du premier père, d'Abel son fils, et celle de Noé, de Moïse, législateur et obéissant ;
» Abraham, patriarche, et David, roi ; Israël a avec sor père et ses enfants; Rachel, pour qui Israël a tant fait,
» Et beaucoup d'autres aussi qu'il a faits heureux. Tu sauras aussi qu'avant eux les esprits humains n'étaient pas sauvés. »
Nous ne laissions pas d'aller tandis qu'il parlait ainsi; mais nous traversions toujours la forêt; la forêt, dis-je, des esprits.
Nous n'étions pas encore éloignés de la porte de l'abîme, quand je vis un feu qui vainquait l'hémisphère de ténèbres;
Nous en étions encore à quelque distance, mais non telle que je ne m'aperçusse déjà que des gens honorables occupaient ce lieu.
« 0 toi, qui honores toute science et tout art, quels sont ceux-ci dont la gloire est si grande, qu'elle leur donne une place toute séparée des autres ? »
Et lui à moi : « La noble renommée qui parle d'eux là-haut, où tu vis, leur acquiert cette grâce du ciel qui les distingue ainsi. »
Alors j'entendis une voix : « Honorez le sublime poëte 3, voici revenir son ombre qui nous avait quittés ! »
Lorsque la voix s'apaisa, je vis quatre grandes ombres venir à nous ; leur visage n'était ni triste ni joyeux.
Le bon maître se mit à me dire : « Regarde celui-ci, avec son épée dans la main, qui vient en avant des trois autres, comme leur seigneur.
» C'est Homèçe, poëte souverain ; après lui, vient Horace, le satirique; Ovide est le troisième, et le dernier est Lucain;.
1 La descente de Jésus dans les Limbes. » Jacob. • Virgile.
» Chacun d eux mérite, comme moi, le nom que la voix unanime a fait résonner; ils me rendent honneur, et ils font bien. »
Ainsi je vis se réunir la belle école de ce prince du cnant sublime, qui, au-dessus de tous les autres, vole comme l'aigle.
Lorsqu'ils eurent discouru ensemble quelque peu, ils se tournèrent vers moi, avec un geste de salut dont mon maître se prit à sourire;
Et ils me firent encore plus d'honneur, car ils m'admirent dans leur compagnie, de sorte que je fus le sixième parmi ces grands génies.
Ainsi nous nous avançâmes jusqu'à la lumière, parlant de choses qu'il est beau de taire, comme il était beau d'en parler là où nous étions.
Nous vînmes au pied d'un noble château, sept fois environné de hautes murailles, et défendu tout autour par un gentil petit fleuve * ;
Ce fleuve, nous le passâmes comme une terre ferme; j'entrai, avec les sept sages, par sept portes, et nous nous trouvâmes sur un pré d'une fraîche verdure.
Là étaient d'autres personnages, aux regards calmes et graves; leur extérieur était tout plein d'autorité; ils parlaient rarement et avec une voix douce.
Bientôt nous nous retirâmes vers un des coins de cette prairie, dans un endroit ouvert, élevé et lumineux, d'où je pouvais distinguer toutes les belles âmes.
Là, debout sur le vert émail, me furent montrés les grands * esprits, et, du bonheur de les avoir vus, je tressaille en moimême.
Je vis Electre * avec beaucoup de compagnons, parmi lesquels je reconnus Hector et Ënée, puis César, armé, avec ses yeux d'épervier.
1 Le cbàteau est pris pour la réputation immortelle que les poètes acquièrent par leurs ouvrages. Les sept murailles signifient les sept vertus, la Justice, la Force, la Tempérance, la Prudence, l'Intelligence, la Sagesse et la Science. Le ruisseau signifierait l'éloquence. (Moutonnet de Clairfons.)
1 Electre, mère de Dardauus, d'où est sorti Énée, fondateur de l'empire romain
l'enfer, chant V. 171
D'un autre côté, je vis Camille et Penthésilée; je vis le roi Latinus, assis auprès de Lavinie, sa fille;
Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, et encore Lucrèce; Julie, Marcia, Cornélie; je vis Saladin, seul à l'écart.
Ensuite, élevant un peu plus les yeux, je vis le maître de ceux qui savent l, assis au milieu de sa famille de philosophes.
Tous l'admiraient, tous lui rendaient hommage : là, je vis Socrate et Platon, qui se tenaient plus près de lui que tous les autres.
Puis Démocrite, qui fait sortir le monde du hasard, Anaxagore et Thaïes, Empedocle, Heraclite et Zenon;
Je vis le bon observateur de la qualité, je veux dire Dioscoride 2. Je vis Orphée, Tullius, Linus et Sénèque le moraliste ;
Le géomètre Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Gallien, Averrhoès, qui fit le grand commentaire 3.
Je ne puis les rappeler tous; le long thème que je dois suivre m'entraîne, et bien des fois les paroles sont trop brèves pour le sujet.
Bientôt la compagnie des six se diminue de deux : le sage guide me mène, par une autre voie, hors de cet air immobile sous un air qui tremble;
Et je viens dans des lieux où rien ne luit.
CHANT V
Deuxième cercle où sont les Luxurieux. — Ils errent sans cesse, agités par ie vent. — Minos juge les Ames. — Dante rencontre Françoise de Rimini et Paul, son amant. — Au touchant récit de leur malheur, le poëte s'évanouit.
Ainsi je descendis du premier cercle dans le second, qui renferme moins d'espace, mais d'autant plus de douleur : douleur poignante jusqu'aux cris.
1 Arislote.
• Dioscoride a fait un traité des végétaux.
1 Le commentaire sur Aristote.
Là siège l'horrible Minos en grinçant des dents; il examine les faules de ceux qui entrent; il les juge, et, par le mouvement de sa queue, indique leur condamnation.
Je dis que lorsqu'une âme criminelle vient devant lui, elle se confesse tout entière; alors ce grand inquisiteur des péchés
Voit quel lieu de l'enfer lui est réservé; et il se ceint de sa queue autant de fois qu'il veut indiquer de cercles inférieurs où elle doit être envoyée I.
Beaucoup d'âmes sont toujours devant lui ; elles vont l'une après l'autre à leur jugement, elles parlent, elles entendent, et puis elles sont jetées dans le gouffre.
« 0 toi qui viens dans le séjour des douleurs ! me dit Minos dès qu'il me vit et en suspendant ses graves fonctions,
» Considère comment tu entres ici et à qui tu te fies : que la largeur de l'entrée ne te trompe pas 2. »
Alors mon guide lui dit : « Pourquoi donc cries-tu?
» Ne t'oppose pas à son voyage ordonné par le destin; on le veut ainsi là où l'on peut tout ce qu'on veut; n'en demande pas davantage. »
Déjà commencent les voix plaintives à se faire entendre; je suis arrivé là où beaucoup de gémissements frappent mon âme.
Je vins dans un lieu muet3 de toute lumière, qui mugit comme fait la mer par la tempête, si elle est battue par des vents contraires.
La trombe infernale, qui jamais ne s'arrête, emporte les
1 Nec vero liae sine sorte datse, sine judice sedes.
Quaesitor Minos urnam movet : îlle silentùm Conciliumque vocat, vitasque et criraina discit. [Mneid., 1. vi.)
* Facilis descensus Averni :
Noctes atque dies palet atri janua Ditis:
Sed revocare graduiti, superasque evadere ad auras, Hoc opus, hic labor est.
[Mneid., 1. vi.) Lata pc-ta et spatiosi via es», quae ducit ad perditionem.
(Saint Matthieu, VII.)
• Io veni in luogo d'ogni ilice muto.
l' ENFER. CHANT ▼. 173
esprits dans son tourbillon, les fait tourner sans cesse, les frappe et les tourmente;
Quand ils se trouvent devant ce souffle, leur supplice, ils grincent des dents, se plaignent, se lamentent; ils blasphèment la vertu divine.
J'appris qu'à ce tourment sont condamnés les pécheurs charnels qui soumettent la raison aux appétits des sens.
De même que leurs ailes emportent les étourneaux arrivant au temps froid en troupe large et serrée, ainsi ce tourbillon emporte les mauvais esprits;
Deçà, delà, en bas, en haut, il les promène; nulle espérance ne les soulage d'obtenir un moment de repos, ni même un moindre châtiment.
Et ainsi que les grues passent en chantant leur lai, et en formant une longue file dans Fair, ainsi je vis venir, traînant leurs plaintes,
Les ombres portées sur le tourbillon; c'est pourquoi je m'écriai : « Maître, quelles sont ces âmes que ce vent noir châtie si fortement ?
— La première de celles que tu veux connaître, me dit-il alors, régna sur une foule de peuples différents de langage ;
» Elle fut si abandonnée au vice de luxure , que tout ce qui plaisait fut permis par elle dans ses lois, afin d'effacer le blâme où elle était tombée ;
» C'est Sémiramis, qui, selon ce qu'on lit, succéda à Ninus et fut son épouse; elle régna sur la terre où commande le soud^n.
» L'autre est celle qui se tua par amour et rompit la foi promise aux cendres de Sichée. Puis vient la luxurieuse Cléopâtre. »
, Je vis Hélène, qui amena un temps si funeste; je vis le grand Achille, qui eut lui-même à combattre enfin contre l'amour;
Je vis Paris, Tristan, et plus de mille ombres qu'il me montra en les désignant du doigt, et qu'Amour a fait sortir de notre vie,
Après que mon sage m'eut nommé les dames ancienne?
et les cavaliers, la pitié m'accabla et j'étais comme éperdu.
Je me pris à dire : « Poète, je parlerais volontiers à ces deux qui volent ensemble et paraissent si légers au vent. »
Et lui à moi : « Attends qu'elles soient plus près de nous; alors prie-les par cet amour qui les mène, et ils viendron4 à toi. »
Sitôt que le vent les inclina vers nous, j'élevai la voix . « 0 âmes tourmentées ! venez nous parler , si nul ne s'y oppose. »
Comme des colombes , appelées par leurs désirs, volent vers le doux nid d'une aile ouverte et ferme, et portées dans l'air par même vouloir ;
De même les deux âmes sortirent de la foule où était Didon, venant à nous à travers l'air malfaisant, tant mon appel affectueux eut de force.
« Être gracieux et compatissant, qui viens nous visiter dans cet air obscur, nous qui teignîmes le monde de sang,
» Si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le prierions pour ton repos, puisque tu as pitié de notre mal amer.
» Tout ce qu'il te plaira entendre et dire, nous-mêmes l'entendrons et le dirons de bon cœur, tant que le vent, comme il le fait à présent, se taira.
» La terre où je suis née 1 est située sur le golfe où le Pô descend avec tous les fleuves qui le suivent pour se reposer dans la mer.
» Amour, qui se prend vite au cœur gentil, attacha celui-ci à ce beau corps qui me fut ravi (et ce coup inattendu me poigne encore).
» Amour, qui ne dispense nul aimé d'aimer, m'attacha si fortement au plaisir dont s'enivrait celui-ci, que, comme tu vois, jamais il ne m'abandonne.
• la ville de Ravenne, maintenant à trois milles de la mer. Françoise était fille de Guido da Polenta, seigneur de Ravenne. Aimée du jeune Paul de Rimini qu'elle aimait, ce fut le frère aine, Lanciotto, prince boiteux et dilTorme, qu'elle épousa. Les deux amants ne purent oublier leur première inclination. Un jour qu'ils lisaient ensemble les aventures de Lancelot du Lac, le mari, qui les e'piait, *e» perça d'un même coup d'epée.
l'enfer, chant v. 17b
» Amour nous a conduits à la même mort. Là, Caïn * attend celui qui nous arracha la vie. » Telles furent les paroles de ces deux ombres.
Dès que j'eus entendu ces âmes blessées, je penchai le vt 6age, et je le tins si longtemps baissé, que le poëte me dit : « A quoi penses-tu ? »
Quand je lui répondis, je m'écriai : « Hélas ! combien de doux pensers, combien de désirs les ont menés à ce pas douloureux ! »
Puis je me tournai vers eux et je leur parlai ainsi : « Francesca, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié; ils me font pleurer.
» Mais, dis-moi, au temps des doux soupirs, à quel signe et comment Amour vous a-t-il permis de connaître vos incertains désirs? »
Et elle à moi : « Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler un temps heureux dans la misère, et ton maître le sait bien 2.
» Mais, si tu as un si grand désir de savoir quelle fut la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et parle tout à la fois.
» Nous lisions un jour par passe-temps les aventures de Lancelot, et comment il fut épris d'amour; nous étions seuls et sans aucune défiance.
» Plusieurs fois cette lecture fit nos yeux se chercher et notre visage changer de couleur; mais ce fut un seul passage qui décida de nous.
» Quand nous vîmes le doux sourire de l'amante couvert par le baiser de l'amant, celui-ci, qui jamais ne sera séparé de moi,
» Me baisa la bouche, tout tremblant; le livre et celui
1 Caïn, c'est-à-dire le cercle de Caïn.
' Sed si tantus amor casus cognoscere nostros...
Quanquam animus meminisse horret, luctuque refugit, Incipiam.
[Mneid., 1. vi.) Boëce a dit : t In oinni adversitate fortunse, infelicissimum genus est inlorlunii fuisse felicem. >
qui l'écrivit furent pour nous un autre Galléhaut * ; ce jour-là nous ne lûmes pas davantage. »
Tandis que l'un des esprits parlait ainsi, l'autre pleurait si fort, que, par compassion, je défaillis comme si j'allais mourir ;
Et je tombai comme un corps mort tombe.
CHANT VI
Troisième cercle, ou des Gourmands. — Sous une pluie qui ne s'arrête jamais, ils sont altaque's et mordus par Cerbère. — Dante rencontre Ciacco, qui lui parle des discordes de Florence.
Au retour de mes esprits égarés par la pitié et la tristesse dont m'avait pénétré le sort de mes deux parents,
De nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés se présentèrent autour de moi, partout où j'allais, partout où je me tournais, partout où je regardais.
Je suis au troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, froide et lourde; elle tombe toujours la même et de même.
Une grêle épaisse mêlée d'une eau noùâtre et de neige tombent à verse sous ce ciel obscur ; la terre qui les reçoit infecte.
Cerbère, bête cruelle et monstrueuse, aboie de ses trois gueules de chien contre les damnés qui sont là submergés *;
Il a les yeux rouges, les poils noirs et gras, le ventre
1 Galléhaut, qui servit les amours de lancelot et de la reine Ginevre. • Hic férus umbras territat stygius canis, etc.