‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 9 sur 22 · V. au 23 oct. les Vitce sanctorum de Surius · texte numérisé non relu

V. au 23 oct. les Vitce sanctorum de Surius

breuscs, jusqu'à une haute colonne placée par Alexandre à l'extrémité de la terre. Après quarante jours de marche, ils traversent l'enfer. On y découvrait, ici un grand lac de soufre plein de serpents, là des figuiers sur lesquels une foule d'oiseaux criaient avec une voix humaine : « Pitié, pitié! » et par-dessus ces clameurs dominait ce cri imposant : « C'est ici le lieu des châtiments. » Enfin les moines voyageurs parviennent à l'extrémité de l'enfer, où veillent quatre gardiens couronnés de pierreries et armés de palmes d'or. Après quarante jours encore de fatigue, sans autre aliment que l'eau, ils commencent à sentir une odeur parfumée, pleine de douceurs inconnues aux sens. Une contrée merveilleuse se révèle à leurs yeux, avec des teintes de neige et de pourpre, des ruisseaux de lait, des contours lumineux, des églises aux colonnes de cristal. Un jeûne de cent journées étant subi, ils peuvent se nourrir d'herbes blanches. Enfin la route les mène à l'entrée d'une caverne où ils trouvent Macaire, qui, comme eux, était arrivé miraculeusement aux portes du paradis, gardées par le glaive du chérubin. Depuis cent années, le saint était là abîmé en prières. Instruits par cet exemple, les pèlerins abandonnèrent leur projet, et reprirent, en louant Dieu, le chemin de leur couvent.

Voilà la vision dans toute sa plénitude, dans toute son exaltation ; aucune notion de temps ni de lieu, les contes de l'âge d'or et les splendeurs des Mille et une Nuits mêlés aux aspirations de l'ascétisme, une sorte d'enivremeut enfin. Quant à saint Macaire lui-même, il est longtemps resté célèbre, et c'est précisément ce voyage à travers les mystérieuses contrées de la mort qui le rendit populaire. Dans les danses macabres, il se montre habillé en docteur, et, après avoir reçu les trois morts et les trois vifs , il vient prononcer la moralité; on le retrouve jusqu'au Campo-Santo, dans les peintures d'Orcagna. Je suis, de plus, porté à croire, malgré les commentateurs, que c'est ce même Macaire-Romain, Maccario, que saint Benoit montre à Dante parmi « les contemplatifs,» dans s»n poëi ne du Paradis1.

' IXH, 49.

On ne contestera pas, je suppose, le caractère bien plus céleste qu'infernal des visions sur l'autre monde durant les premiers âges du christianisme. Le doute serait encore possible, qu'il suffirait de rappeler ce qui arriva à saint Sauve, alors qu'il n'était encore qu'un humble abbé voué aux plus austères pénitences. Ici rien d'apocryphe; Grégoire de Tours1 atteste devant Dieu qu'il a recueilli les faits de la propre bouche du saint : la bonne foi est patente.

Sauve mourut après une fièvre violente, et, pendant la cérémonie des obsèques, il ressuscita. Au bout de trois jours, cédant enfin à l'importunile de ses frères, il leur raconta comment il avait été emporté au delà dés sphères jusqu'à des plaines pavées d'or où s'agitait une multitude immense ; comment enfin il était parvenu en un lieu où l'on était nourri de parfums, et où planait une nuée plus lumineuse que toute lumière, et de laquelle sortait une voix pareille à la voix des grandes eaux. Mais tout à coup ces mots retentirent avec éclat : « Qu'il retourne sur la terre, car il est utile à nos églises! » Sauve s'étant jeté à genoux : « Hélas! hélas! Seigneur, pourquoi m'avezvous révélé ces splendeurs , si je devais bientôt les perdre? » Il lui fut aussitôt répondu : « Va en paix, je serai avec toi jusqu'à ton retour. » Et Sauve, pleurant, sortit par la porte éblouissante qu'il avait naguère franchie. A ce récit, les moines demeurèrent frappés , et l'abbé s'écria en gémissant : « Malheur à moi, qui ai osé trahir un pareil secret! Le parfum qui me nourrissait s'est retiré de moi; ma langue est comme déchirée et semble remplir toute ma bouche. » Bien des années après, le saint abbé quitta le cloître pour devenir évêque d'Albi.

On le voit, Sauve n'accepte pas son retour sur terre avec la même résignation que sainte Christine ; il y a déjà décadence. Cependant il est bon de remarquer qu'il n'est ici question encore que des félicités célestes, et que la terreur s'efiace devant l'espérance. Ces ravissements, où domine l'idée de salut et de béatitude, se prolongeront jusqu'au septième siècle. Quand saint Fursi2 sera enlevé à son corps afin de visiter les divins

• IHst. Franc, I. vu, } 1.

* Bolland., 10 janvier, p. 37. CF. Bcde, Hist. eccles. angl., 1. Ili- eli.

parvis, il assistera sans doule à bien des luîtes; les anges seront obligés de parer avec leurs boucliers les flèches de feu que lui lanceront les démons; mais il ne sera pas dit un mot de l'enfer.

Les hétérodoxes iront même plus loin ; au neuvième siècle encore, Jean Scot osera .enseigner que les corps des damnes, quoique livrés au feu éternel, conservent toute leur beauté, en un mot, qu'ils jouissent d'une béatitude naturelle, que seulement ils sont privés des félicités du ciel, et que c'est là tout leur malheur1. Les hérésies aussi ont leur signification historique.

Toutefois, en avançant dans les âges, on voit la préoccupation de la vie à venir devenir de plus en plus sérieuse et générale; les vivants ne cessent de prier pour les morts. La foi au purgatoire était même si vive, que, dans une assemblée tenue à Altigny, en 763, vingt-sept évèques et dix-sept abbés signèrent un compromis par lequel il était convenu que, chaque fois que l'un d'entre eux décéderait, tous les prêtres attachés aux prélats et abbés survivants réciteraient pour lui cent psautiers et diraient cent messes*. S'il transpire dans ce détail un peu d'égoïsme, il y éclate, en revanche, une foi profonde. L'égoisme et la foi I deux choses pourtant qui sembleraient s'exclure, si l'une n'était de tous les temps, si l'autre ne semblait un privilège des peuples qui n'ont pas vieilli.

RÊVE DE GONTRAM. — l'ANGLAIS DRITIIELME. — LE RESSDSCITÉ DE SAINT BONIFACE. — DAGOBERT. — CHARLEMAGNE. — WETTIN.

L'invasion barbare devait laisser partout son empreinte; nous allons la retrouver dans les. légendes sur la vie future. Ce ne sera plus, en effet, l'extase puérile et naïve; après le ravissement sincère du saint, viendra le rêve calculé du poli-

Remy Collier, Écrtv. ecclés., t. XIX, p. 20. Lalile, Concil., t. VI, p. 1702.

tique, L'Église approche des siècles où elle devra présider aux destinées, non plus seulement religieuses, mais temporelles du monde. Or c'était se faire gouvernement, et un gouyernement politique a bien plutôt à punir qu'à récompenser. Nous touchons donc à une ère nouvelle : la vision va devenir une arme entre les mains des évêques contre les princes, puis entre les mains des moines contre les évêques. C'est même dès l'abord un instrument utile pour un roi franc. Tout le monde se rappelle le caractère historique de Chilpéric , tel qu'il ressort des Récits d'Augustin Thierry. Quand ce barbare eut été assassiné, son frère Gontram supposa une vision1 dans laquelle il avait vu Chilpéric enchaîné que lui présentaient trois évêques. Deux d'entre eux disaient : « Nous vous supplions de le laisser : qu'il soit libre après avoir subi son châtiment. » Mais le troisième répondait avec emportement : « Non ; qu'il soit dévoré par le feu pour les crimes qu'il a commis! » Cette discussion ayant continué longtemps entre les prélats, Gontram vit de loin un vase d'airain placé sur le feu; puis, tandis qu'il pleurait de douleur, son frère Chilpéric fut violemment saisi; on jeta ses membres brisés dans le vase , où ils disparurent bientôt sans qu'il en restât la moindre trace.

Ainsi peu à peu cette espèce de légende pénètre partout : elle n'est pas seulement chez les théologiens, chez les agiographes, elle envahit le domaine des faits et trouve credit auprès des graves écrivains. Je n'en voudrais pour preuve que l'épisode intercalé par le vénérable Bède dans son Histoire ecclésiastique des Anglais 2, qu'il écrivait au huitième siècle. 11 s'agit d'un homme pieux nommé Drithelme, qui mourut, ressuscita, et, laissant sa famille, se voua à Dieu. Drithelme racontait souvent ce qu'il avait vu au sein de la mort, son voyage dans les vallons, tantôt glacés, tantôt brûlants, de l'enfer, les rica nements et les menaces des démons lorsque son guide lumineux l'abandonna, et enfin son miraculeux ravissement sur un mur énorme, sans portes, sans ouvertures, sans terme, et du. haut duquel se découvraient les colonies pieuses qui attendaient

* Greg. Tur., Hist. Franc, vin, 5. (Ap. Duchesne, t. I, p. 396*}

* L. V, c. xiu.

le jugement dans des champs fleuris. En avançant, Drithelme rencontra tant d'éclats et de parfums, les choses d'alentour prirent un caractère si différent des choses humaines, qu'il fut obligé de rebrousser chemin, et que, sans savoir comment, il se sentit avec amertume redevenir homme. Entré aussitôt au cloître, il s'imposa toutes sortes d'austérités. On le voyait, au plus fort de l'hiver, se plonger dans les fleuves glacés, et quand ses frères l'interrogeaient sur cet excès de pénitence, il répondait naïvement: « J'ai vu bien d'autres froidures, frigidiora ego vidi. »

Bède, pour le huitième siècle, a des idées sur la vie future plus nettes, plus arrêtées qu'aucun de ses contemporains. Les écrivains de l'Église d'Orient n'en étaient pas là; ainsi saint Jean Damascène place en un même lieu, dans les profondeurs de la création1 et au milieu des ténèbres, les châtiments temporaires qu'infligent des anges, et les châtiments éternels qu'infligent des démons. C'est à peine s'il spécifie ces punitions : il parle seulement d'un lac de feu inextinguible où personne n'a encore été jeté, et qui est là en réserve pour l'époque du jugement dernier. Quant au paradis, saint Jean Damascène ne se le représente que comme un séjour enchanteur où il n'y aura pas de saisons ; pour lui, c'est tout simplement le sein d'Abraham. L'historien anglais, on le voit, est plus affîrmatif que le père grec : le génie audacieux de l'Occident devance les lenteurs du génie oriental.

Avec Drithelme, on était encore dans la vision pure, sans mélange d'intérêts contemporains; mais ce caractère va devenir de plus en plus exceptionnel. L'un des derniers exemples qu'on en trouve est emprunté aux Lettres de saint Boniface*.

Le brait s'étant répandu qu'un mort venait de ressusciter dans le monastère de Milbourg, Boniface voulut s'en assurer par lui-même, et interrogea, en présence de trois vénérables religieux, ee visionnaire, qui se mit à raconter comment, du-

1 Locus in reluis creatis ìnconditus, eie. (Joann. Damasceni Opera, e'dit. du P. teqnieii, 1748, in-fol., passim.)

' Episl. xxi. Voir aussi la Lettre i.xxi, où se trouve une autre vision, mais mutili <■ et qui u'a rien de curieux, sinon qu'une femme, contre l'ordinaire, en est l'IiL'ioïne.

raut une maladie, son âme s'était séparée de son corps, et comment un autre monde lui avait été révélé aussi brusquement que l'est la lumière à des yeux voilés qu'on découvre tout d'un coup. De ce nouvel horizon, la terre lui apparaissait bien loin comme entourée de flammes, et, dans l'intervalle, l'espace était tout rempli d'âmes voyageuses qui venaient de mourir. Dès que ces âmes arrivaient, elles devenaient un sujet de querelles entre les anges et les démons, querelles violentes parfois, lorsque les malins esprits s'avisaient de tricher dans la pesée des vices et des vertus de chaque âme. Les Vices et les Vertus, quand ces sortes de conflits devenaient trop violents, comparaissaient en personne et intervenaient dans le débat. C'est ce qu'ils firent pour le visionnaire de saint Boniface. L'Orgueil, la Paresse, la Luxure, vinrent tour à tour charger son passé; puis ses Vertus, ses petites Vertus, parvœ viriutes (il faut bien paraître modeste) eurent aussi leur tour; l'Obéissance et le Jeûne firent son apologie, et il n'y eut pas jusqu'à son Psaume familier qui ne vînt en chair et en os prononcer sa louange. Aussi les anges, prenant le parti du moine, l'enlevèrent à l'infernale légion, et lui montrèrent en détail les contrées de la damnation ; puis ils le conduisirent vers un lieu charmant, où il découvrit une foule glorieuse, d'hommes admirablement beaux, qui de loin lui faisaient signe de venir, mais il ne put pénétrer plus avant. C'était le paradis. Les anges alors ordonnèrent au moine de retourner sur la terre. Ils lui enjoignirent aussi de raconter aux hommes pieux tout ce qu'il venait de voir, et de. n'en rien dire à ceux qui s'en moqueraient, insultantibus narrare denegaret. La précaution était sage, mais qui se fût avisé de ce scepticisme au huitième siècle? Le ressuscité de saint Boniface eut tous ces rêves merveilleux dans un couvent. Il est en effet à remarquer que, durant les siècles qui vont suivre, le clergé aura le monopole de ces sortes de visions.

C'est à cette origine sacerdotale que je rapporterais volontiers les récits de deux écrivains anonymes * où reviennent

■ Ces deux récits ont été imprimés par Lenglet Dufresnoy dans ses Dissertation* tur les apparitions, 1751, in-12, t. I, p. 178 et 182. Une autre vision qu'on trou-

ces combats des malins esprits et des saints à l'occasion de quelque âme en litige, dont on retrouvera chez Dante le souvenir modifié. Dans le premier, il s'agit du roi Dagobert, que des démons poussent à coups redoublés en enfer, et que saint Maurice et saint Martin (dont ce roi avait doté les couvents) viennent délivrer pour l'emmener au ciel l. Dans le second, il est question de l'âme de Charlemagne, que les diables en troupe veulent pareillement saisir après sa mort, lorsqu'un couple sans têtes, Jacques de Galice et Denis de France, se présente et exige qu'on procède à une nouvelle pesée; alors les deux décapités se mettent à jeter dans la balance toutes les bonnes œuvres du prince, bois et pierres des abbayes construites, ornements donnés aux églises, et ce poids énorme n'a pas de peine à l'emporter sur les péchés et les vices.

Le nom de Charlemagne, en nous ramenant à Dante, nous conduit à Wettin. Ce religieux du cloître d'Augie-la-Riche eut en 824, la veille de sa mort, une vision qu'il redit à tout le couvent, et que son abbé, Hetto, rédigea aussitôt après. Baluze, qui retrouva cette rédaction primitive et la communiqua à Mabillon, assure que, de toutes les histoires analogues, celle de Wettin fut la plus célèbre au moyen âge, et qu'elle devint immédiatement populaire dans toute l'étendue du royaume des Francs ».

Comme Wettin malade était couché les yeux fermés, oculis clausis (je n'invente pas le détail, qui n'a rien de piquant d'ailleurs depuis les beaux miracles du magnétisme), il vit entrer un démon sous la forme d'un clerc noir et sans yeux, portant des instruments de supplice; une légion de diables l'accompagnait avec des lances et des boucliers. Mais plusieurs

vera dans le même volume, p. «89, et qui est relative au chancelier Gervai», archevêque de Reims au onzième siècle, me parait simplement copiée sur celle de Da gobe vu

1 Le texte est bon à citer : « ... Quae non tam verisimilia quam verissima, ut irbilror, videri possimi, quoniam idem rex cum et alias longe lateque ecclesias ditassel tum precipue horuni copiosissime locupletava. >

5 ... Fuit illa visio omnium quae seculo ilio evenerunt et celeberrima et acceplissima. Statim eredita, slatini per universas francici iniperii nationes sparsa ac vulgata est... [Atl. SS. t. Benedicci, Venise, 1733, infoi, t. V, p. 238. Cf. D. Calinct, Traili des apparition/, t. II, p. 378.)

personnages vénérables, habillés en moines, vinrent bientôt les chasser. Alors apparut, au pied du lit de Weltin, un ange environné de lumière et vêtu de pourpre, qui l'appelait d'une voix douce. Wettin obéit, et fut emporté, à travers « le chemin charmant de l'immensité, » jusque dans de très-hautes montagnes de marbre. Le long de cette vaste chaîne coulait un fleuve de feu où étaient plongés une infinité de damnés, parmi lesquels un grand nombre de prêtres de tout rang que Wettin avait connus. On voyait plusieurs de ces prêtres liés par le dos, au milieu des flammes, à des souches brûlantes, et vis-à-vis de chacun d'eux étaient enchaînées de la même manière les femmes qu'ils avaient séduites. Tous les deux jours des bourreaux armés de verges les fustigeaient sans pitié en leur disant : « Soyez punis par où vous avez péché. »

Les voluptueux, chez Dante, sont moins sévèrement traités peut-être : dans l'Enfer, il n'y a point de flammes pour eux ; c'est une rafale seulement,

La bufera infernal che mai non resta ',

une rafale qui les emporte dans soft tourbillon comme une bande de grues, et les entrechoque sans relâche.

Chez Wettin, l'idée d'expiation temporaire, de rachat, est évidemment distincte de l'idée de damnation. Le visionnaire observe cependant l'unité de lieu dans ce vaste drame de l'éternité; le purgatoire et l'enfer se confondent pour lui sur la même scène. Ce système pénitentiaire de l'autre monde est très-peu avancé, même pour le moyen âge. Nous ferons des progrès avec le temps. Le moine rêve toutes ces belles choses dans un cloître dont son imagination ose à peine franchir le seuil. Parmi les suppliciés, il ne distingue guère que des religieux; mais il est de bonne composition pour eux, et il se garde de les laisser éternellement en lieu si triste. Voulant se montrer bon confrère, il ne les met là que pour leur apprendre à vivre, ad purgationem, non ad damnationem. Les excès du pouvoir civil trouvent cependant leur punition chea

1 Inferri., y, 31.

Wcllin à còlè des excès du pouvoir clérical. Ainsi un grand nombre de comtes apparaissent tour à tour dans son récit, et on les voit expier d'une façon singulière leurs rapines et leurs vols. Tous les objets pillés par eux sont successivement déposés à leurs pieds, et les malheureux ont pour tâche de les mâcher et de les avaler, quels qu'ils soient. Ils ont beaucoup à faire, comme on l'imagine.

Ce n'est pas là le trait le plus bizarre du ravissement raconté par Wettin avec un accent de vérité qui montre l'hallucination et qui exclut la mauvaise foi. Le conquérant catholique des Saxons, le soutien de l'Église d'Occident, Charlemagne, est, le croirait-on, rangé parmi les victimes : son tourment honteux ne peut même se redire *. Michel-Ange (c'est bien la lignée de Dante), un de ces génies qui osent tout, semblerait s'êlre inspiré de l'audace cynique de Wettin dans les tortures qu'il fait subir à je ne sais quel cardinal de son Jugement dernier. Il y a de ces traits bizarres qui reparaissent à travers les siècles : celui-là est assez commun au moyen âge. Wettin étant tombé dans un grand étonnement à la vue de Charlemagne, l'ange lui expliqua que ce prince était, il est vrai, destiné aux joies du salut, mais qu'il expiait momentanément la liberté de ses mœurs. Peut-être ne faut-il voir là qu'une dernière protestation contre la polygamie germanique. Au surplus, c'est un moment d'humeur qui passera vile. Cet empereur, en effet, mort à peine depuis dix ans, et que Wettin ose poursuivre de ses vengeances, bientôt l'Église le canonisera à demi ; et l'apothéose religieuse de Charlemagne, se continuant à travers le moyen âge, ne cessera pas josqu'à Dante, qui, dans son Paradis2, fait du grand empereur l'une des

1 Voici comment Walafïid Strabo raconte, dans sa rédaction en vers de cette légende, l'étrange punition que subit Charlemagne, Carolus imperator, car il )« nomme en acrostiche, tandis qu'Hetto disait seulement quemdam principem :

Fixo consistere gressu

Opposilumqiie animal lacerare virilia stantis, Lœtaque por reliquura corpus lue membra carebant...

Cela nous gate on peu le Charlemagne officiel et classique. 1 XVIII, 43.

lumières de la croix éblouissante formée par les défenseurs du Christ.

Quant à Wettin, après avoir contemplé le paradis, il s'éveilla de son assoupissement, raconta ce qu'il venait de voir, et mouru-t.

LE PRÊTRE DES ANNALES DE SAINT RERTIN. — RERNOLD. — CHARLES LE GROS. — LA FIN DU MONDE.

Jamais les visions n'ont été plus fréquentes qu'au neuvième siècle l. L'un des premiers exemples qui me vienne au souvenir est ce que rapporte Prudence, évêque de Troyes, dans la partie des Annales de saint Berlin qui lui est généralement attribuée2.

Un prêtre anglais, dont le nom est inconnu, fut, durant une nuit, tiré de son sommeil par un personnage qui lui ordonnait de le suivre. Le prêtre (on avait encore le sentiment de l'obéissance dans ce temps-là) se hâta d'obtempérer à l'injonction, et fut conduit en une contrée où s'élevaient un grand nombre d'édifices. Les deux voyageurs entrèrent dans l'un de ces monuments, qui n'était autre chose qu'une magnifique cathédrale. Là était une troupe innombrable d'enfants. Ayant remarqué que chacun d'eux lisait assidûment dans un volume où se croisaient des lignes noires et des lignes sanglantes, l'Anglais interrogea son guide : « Les lettres de sang, répondit l'inconnu, sont les crimes des hommes; ces enfants sont les âmes des saints qui invoquent la clémence de Dieu. » II ajouta que la corruption des générations nouvelles était pire que jamais, et qu'il fallait s'attendre à une prochaine invasion de barbares maritimes (sans doute les Normands) et à des ténèbres qui envelopperaient la terre pendant trois jours. Quand le prêtre eut subi ce sermou, il lui fut permis de regagner le chemin de son lit. On se demandera peut-être s'i!

' Ou en trouvera de très-curieuses preuves dans M. Ampère, Hist. littéraire d, la France avant le douzième siède, t. III, p. 116 et suiv. J Année 839, ap. Duchesne, t. III, p. 195.

l'avait quitté; ce qu'il y a d'incontestable, c'est que cette étrange vision n'annonce guère la Divine Comédie : seulement ce livre que tiennent les saints, ce livre où sont inscrits les crimes des hommes, ne peut-on pas dire que Dante aussi Fa lu jusqu'à la dernière page, et que son œuvre en est la poétique copie?

Remarquons que c'est un évêque des Gaules, saint Prudence, qui raconte cette histoire. Ainsi l'épiscopat, qui essayait alors de se faire une position indépendante, ne manqua pas de s'emparer des visions comme d'un instrument utile. Le fait se trouve encore confirmé par le ravissement qu'Hincmar attribue à un certain Bernold1, son paroissien, lequel lui était particulièrement connu; et notez que ce morceau a un caractère tout à fait officiel, puisqu'il fait partie d'une lettre écrite par l'archevêque à ses suffragants et aux fidèles de son diocèse.

Bernold, durant un évanouissement, se trouva transporté en un lieu obscur et fétide, où le roi Charles le Chauve pourrissait dans la fange de sa propre putréfaction ; les vers avaient dévoré sa chair, et il ne restait plus que les nerfs et les os. Après avoir demandé au pèlerin de lui mettre une pierre sous la tête : « Va annoncer à l'évêque Hincmar, lui dit-il, que je suis ici pour n'avoir pas suivi ses conseils. Qu'il prie, et je serai délivré. » Aussitôt Bernold vit une magnifique église où était Hincmar en habits pontificaux, avec son clergé, et il lui rapporta les paroles du roi Charles; puis il revint vers le prince, qui le remercia. Charles, en effet, n'était plus ce cadavre rongé de tout à l'heure, mais un homme vigoureux et sain de corps, un monarque splendide dans toute la magnificence de son costume royal.

Voilà comment Hincmar osait traiter son maître mort hier, et des attaques pareilles se renouvellent de sa part contre Eb-

1 Hincmar, Oper., 1645, in-fol., t. II, p. 805. La vision de Bernold se retrouve textuellement, avec quelques omissions toutefois, dans Flodoard, Hist. Ecoles. remensii, 1. m, c. 3 et 18. Seulement Flodoard ajoute : < Le seigneur Hincmar expoca cette vision là oit il était nécessaire, et la fit parvenir à la connaissance d'un grand nombre de personnes. > On touche ici du doigt le secret dea visionnaire? politiques.

AVANT DANTE. il»

bon, son compétiteur au siège de Reims, et contre d'autres ennemis. Sous le couvert de son paroissien Bernold, il joue tout à fait le rôle de Dante au début du Purgatoire* ■': ce sont des âmes qui viennent tour à tour le prier, afin qu'il prie pour elles, ombre che pregar pur ch'altri pregi. La politique fait chez Hincmar ce que la poésie fera chez Dante. C'est à la crédulité des populations barbares que s'adresse l'archevêque de Reims ; aussi ne raffine-t-il pas sur les moyens. Son héros n'est guère plus vraisemblable que le héros de Rabelais. Pantagruel apparaît tantôt avec une taille de géant, tantôt avec une taille ordinaire, sans qu'on aperçoive et qu'on saisisse la transition. Bernold fait quelque chose de tout à fait analogue; on le voit causer avec des morts, puis prier pour eux auprès des vivants, et tout cela dans le même quart d'heure. La grossièreté des procédés littéraires est frappante :• nous entrons au sein des âges barbares. Heureusement l'étoile de Dante, comme dans son poëme, luit et nous appelle à l'horizon.

Hincmar, dans ses sombres tableaux, ne maltraitait que les morts : pour satisfaire ses inimitiés, pour plonger ceux qu'il haïssait dans les abîmes maudits, il attendait au moins que le cercueil eût recueilli leur dépouille. Dante, plus implacable, plus farouche, n'aura pas ces ménagements : il ne se fera point scrupule de mettre des vivants en enfer, de les montrer en proie aux plus horribles supplices de la damnation; il assurera même que le démon seul occupe sur terre leur enveloppe charnelle, et les malheureux alors consumeront dans la peur les restes d'une vie agitée. Étrange conquête du génie que de pouvoir mettre ainsi à jour les ténèbres des consciences ; que d'accomplir au sérieux ce rôle d'Asmodée rendu depuis plaisant par Le Sage! Singulier et redoutable privilège que cette royauté de la mort dont Alighieri pouvait faire chacun vassal I

Tout se touche et se mêle en ce monde heurté du moyen âge. Je parlais tout à l'heure de l'abbaye d'Àugie-la-Riche ou de Richenaw, laquelle était située dans une île du lac de Constance. C'est là que vécut, c'est là que fut enterré Wettio.

Eh bien ! la tombe de ce religieux confine peut-être à celle du roi visionnaire Charles le Gros, qui y fut également inhumé soixanle-quatre ans plus tard, en 888. Ainsi deux visionnaires à côté l'un de l'autre, un prince et un moine qui se rapprochent dans la morti

La légende de Charles le Gros eut une grande célébrité au moyen âge1. Comme ce roi revenait des matines et qu'il allait se coucher, un inconnu vêtu de blanc vint l'enlever, qui tenait à la main un peloton rayonnant comme une comète ; il en déroula un bout, et dit à ce prince de se l'attacher au pouce droit, afin que ce fil lumineux le guidât dans les labyrinthes infernaux. A peine Charles était-il arrivé en un lieu où étaient punis les mauvais évêques qui avaient servi son père, que deux démons fondirent sur lui, et, à l'aide de crocs de fer ardent, s'efforcèrent de s'emparer du peloton lumineux. L'éclat les ayant éblouis, ils voulurent attaquer le prince par derrière; mais son guide lui jeta aussitôt le fil merveilleux sur les épaules, et en ceignit deux fois ses reins. Les malins esprits furent aussitôt forcés de s'enfuir et de laisser les deux voyageurs continuer leur route. Charles alors gravit de hautes montagnes (les montagnes tiennent une grande place dans cette géographie de l'autre monde) d'où sortaient des torrents de métaux liquéfiés, au sein desquels étaient baignées une immense foule d'âmes. Charles reconnut entre autres celles de plusieurs seigneurs, ses compagnons à la cour de son père. Les unes disparaissaient sous le flot brûlant jusqu'aux cheveux, les autres jusqu'au menton, et une voix criait : « Le châtiment des grands sera grand. » Cette gradation se repro-

1 Voir le continuateur de Bède (Guill. de Malmesbury?), De gest. Anglor., liv. Il, cliap. 2, année 884. Après lui, Albe'ric des Trois-Fontaines (dans sa Chronique, ann. 889), Vincent de Beauvais [Spect. hist. chap. 49), et l'Abréviateur des Gestes des rois de Fiance (ap. D. Bouquet., t. VII, p. 147), ont reproduit des extrait; le cette vision. On la retrouve également en langue vulgaire dans les Chroniques de. Saint-Denis (édit. de M. Paulin Paris, t. III, p. 58). Deux des nombreuses rédactions manuscrites ont aussi été imprimées, l'une avec traduction par Lenglct Dtilïesnoy {Dissert, sur les apparie, t. I, p. 184), l'autre avec une savante dissertation par Zur Lauben. [Acad. Inscript., t. XXXVI, p. 207, hist.). Ce dernier texte est de beaucoup le meilleur. Il a été enfin donné plus récemment nne traduction piquante de cette légende par M. Génin. [National, 21 août 1839.)

duit souvent chez Alighieri. Enfin Charles arriva en un vallon dont un côté avait la rougeur blafarde d'un four allumé, dont l'autre était radieux et fleuri. Tremblant dans tous ses membres, le prince vit, du côté sombre, plusieurs rois de sa race en proie à la damnation. Bientôt l'un des coins obscurs de cette vallée s'éclaira d'une sorte de reflet blanchâtre. Charles aperçut alors deux sources, l'une très-chaude, l'autre tiède, et tout à côté deux tonneaux qui étaient remplis de ces eaux. Dans la tonne bouillante, un homme se tenait debout, plonge à mi-corps. C'était Louis le Germanique, le père même de Charles le Gros. « Biau fils, n'aie paour, » lui dit-il, pour parler comme les Chroniques de Saint-Denis ; et il lui expliqua comment, grâce à l'intercession de saint Pierre et de saint Denis, il ne passait plus qu'un jour sur deux dans l'eau brûlante. Puis il ajouta : « Si vous m'aidez de messes et d'offrandes, toi et mon fidèle clergé, je sortirai tout à fait du tonneau fatal... Pour toi, fais pénitence de tes crimes, ou ces deux vastes tonneaux que tu vois à gauche te sont réservés. » Transporté au paradis, le roi des Francs reconnut son oncle Lothaire, assis sur une énorme topaze, et qui lui dit avec douceur : « Ton père sera bientôt délivré, mais notre race est perdue, et tu cesseras prochainement de régner. » En effet, le fantôme du jeune prince successeur de Charles apparut, et Charles, dénouant le fil lié au pouce de sa main droite, le lui présenta comme l'emblème du gouvernement, et le peloton lumineux alla aussitôt s'amonceler entre les mains de l'enfant. Charles en même temps revint sur terre, et trouva son corps plein de fatigue.

La couleur dantesque est frappante dans cette inexacte prophétie de l'abdication de Charles le Gros; néanmoins c'est toujours la politique qui se montre au premier plan de ces tableaux fantastiques du neuvième siècle. Quand l'archevêque de Hambourg, saint Anschaire, raconte1 tout simplement ce qu'il a vu dans l'autre monde, sans y mêler d'allusions contemporaines, c'est là un rôle tout à fait exceptionnel. Il y a

1 Voir au t. VI des Bollandistes, la vie de saint Anschaire par saint Rembert, son disciple et son successeur.

d'ailleurs, dans le récit de l'archevêque, quelques beaux détails. Sa transfiguration dans les feux du purgatoire, sa course vers le paradis entre les deux apôtres ses guides , qui marchent d'un pas immobile, gressu immobili ambulantes, à travers une lumière croissante, ce tableau des saints tournés tous avec adoration vers l'orient, et plus loin ces vingt-quatre vieillards assis sur des trônes et les yeux levés aussi vers l'orient ; à l'orient enfin, cette immense clarté en qui résident toute couleur précieuse et tout bonheur ineffable, c'est-à-dire le Dieu éternel ; tout cela n'est pas sans une certaine poésie, rare au neuvième siècle, et qui ne serait pas indigne d'Alighieri. Mais encore une fois, c'est là l'exception.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans les visions d'alors, c'est qu'elles ont pour héros des contemporains. Évidemment la foi à ces sortes de fictions était facile et générale, et jamais le mol rapporté par saint Chrysostome * ne semble avoir été plus applicable : « Si quelqu'un sortait de chez les morts, tous ses récits seraient crus. » Autrement on n'eût pas manqué d'attribuer à de saints personnages du passé de glisser sous la grave autorité de leur nom toutes ces inventions sur le monde futur. La précaution était facile à prendre : personne ne sentit le besoin d'y avoir recours, et de transporter ces merveilles dans les lointains commodes de l'histoire. Les imaginations, on le comprend, étaient bien autrement ébranlées encore quand on leur désignait, non plus seulement dans les livres, mais dans leur temps, tout à côté, dans le pays, dans la ville même, ces visionnaires authentiques desquels on disait sans doute, comme les femmes de Ravenne à la vue de Dante : « Voilà l'homme qui revient de l'enfer. »

Ainsi la crédulité atteint son apogée dans les années de ténèbres qui succèdent à la grande ère de Charlemagne. La fécondité des légendaires disparaît même au dixième siècle. L'ange de la mort semble étendre un instant ses ailes sur la société européenne. Des générations tout entières, prenant au sérieux les fantasmagories infernales qui ont successivement passé sous nos regards, croient à la fin prochaine du monde,

' ' Serm. 66.

et attendent avec terreur le moment suprême. Termino mundi appropinquante, des Chartres , des lettres sont ainsi datées. La croyance des millénaires est devenue un lieu commun de chronologie. Il semble qu'alors l'humanité elle-même ayant le pied dans la tombe, personne, sous cette impression générale et profonde, n'ose plus se risquer, du sein de la vie présente, au dangereux pèlerinage de la vie à venir. C'est une halte des légendaires.

SAINT BRENDAN. — SERMON DE GRÉGOIRE VII. — ALBÉRIC. — ODILON DE CLUNT. — LA CAVERNE DE SAINT PATRICE. — TIMARION.

Au onzième siècle, les visions commencent à reparaître. La première qui se présente a précisément le caractère dont nous avous noté l'absence dans l'époque antérieure. La foi populaire devenant quelque peu rebelle avec l'âge, on se hâta de mettre sur le compte de morts respectés ce qu'on n'osait plus dire en son propre nom; on s'empara des traditions analogues, des traditions des vieux temps, pour les développer dans des rédactions nouvelles. C'est ainsi que deux saints irlandais du sixième siècle se trouvent tour à tour, Brendan au onzième, et Patrice au douzième, évoqués dans les légendes.

Les fabuleuses merveilles du Voyage de Brendan1 nous touchent par quelques points seulement. Laissons le saint abandonner la verte Erin , et chercher à travers les mers la contrée idéale, l'île fortunée, ce jardin regretté d'Adam, au seuil duquel il voudrait au moins mourir comme Moïse : laissons-le courir les aventures et entasser des miracles auprès desquels les merveilles de Robinson et de Gulliver semblent de chétives inventions, et notons seulement trois traits distinct» qui rentrent dans notre sujet.

C'est d'abord une île remplie d'innombrables oiseaux blancs, lesquels chantent avec des voix humaines les psaumes de Da-

1 Voir la Légende latine de saint Brandaincs, publiée par M. Achille Jubinal, 1836, in-8'.

vid. Ces oiseaux sont des anges déchus, qui, sans partager la révolte de Satan, demeurèrent neutres et la laissèrent éclater. Ces anges ne souffrent point, ils sont même libres toute la semaine et errent à leur gré dans les espaces; mais le dimanche est pour eux un jour d'esclavage, durant lequel ils sont forcés de revêtir ce blanc plumage et de psalmodier les offices. Dante a été bien autrement sévère envers ces esprits égoïstes qui n'osèrent se montrer ni rebelles ni fidèles à Dieu1. Pareils au sable quand le vent tourbillonne, ces malheureux roulent en gémissant dans un air éternellement orageux, et c'est au seuil extérieur de l'enfer qu'ils souffrent leur vie obscure et jalouse; car, si le ciel les a chassés pour ne pas perdre sa pureté, l'enfer aussi les a repoussés, de peur que les damnés n'en tirent quelque gloire. On voit ici quels souffles différents et presque contraires animent le légendaire et le poëte : ce ne sont presque jamais les inspirations d'indulgence que l'implacable génie de Dante emprunte à ses devanciers. Brendan ne voit guère que les abords de l'enfer; à un certain moment, pourtant, on croirait qu'il va pénétrer plus avant : Sumus modo in confinio infernorum. 11 s'agit d'une île sauvage, entourée de fumée et de lueurs lugubres. On n'y entend que le bruit des noirs forgerons (singulière réminiscence des Cyclopes I ) qui frappent à coups redoublés sur de vastes enclumes. Ce sont sans doute les damnés qui servent de fer malléable. Un de ces monstrueux ouvriers, à la fois plein de ténèbres et de feu, vint pour frapper Brendan avec son marteau enflammé; mais le saint, armé de sa croix, le fit fuir aussitôt. Dans sa fureur, la bande infernale se mit alors à incendier l'île ; et comme chacun de ces affreux forgerons jeta sa massue de feu à la mer, l'eau bouillonna comme eu une chaudière échauffée2.

1 Angeli che non furon ribelli

Né fur fedeli a Dio, ma per se foro... [Inferri., Ili, 38.) comme dit le poète dans ses admirables vers. ' Li mers corn caudière bouloit

Quant eie a fort fu desous h,

pour emprunter les parole* du trouvère qui a mis cette légende en rime».

Plus loin, Brendan trouve assis sur une pierre un homme velu et difforme, contre les yeux duquel frappait incessamment un pan de voile agité par le vent. C'était Judas, qui, par la clémence de Jésus, venait là, les jours de fêle, se reposer des tortures que les démons lui faisaient endurer le reste du temps. Le malheureux raconta au pèlerin comment la montagne qu'il voyait était la demeure de Leviathan et de ses satellites, et comment, à* chaque âme impie qui tombait dans le cratère, l'enfer, en signe de joie, lançait des flammes au dehors. A la prière de Judas, et au grand mécontentement des démons ses bourreaux, Brendan lui accorda une nuit de répit.

Il est tout à fait remarquable que Judas, dans cette légende, soit précisément le seul qui jouisse du repos dominical. C'est un généreux privilège que le Christ, en son infinie charité, accorde à celui qui l'avait trahi. On pourrait bien trouver quelque chose d'analogue chez ceux qui ont enseigné que le jour du sabbat interrompt les supplices du purgatoire. Cependant observez la différence. Qu'est-ce , en effet , que le purgatoire entre l'enfer et le paradis, sinon une chose éphémère entre deux choses éternelles? Ce n'est pas le bien, mais ce n'est plus le mal. Transition mystérieuse où les douleurs sont tempérées par l'espérance; asile provisoire où, comme sur la terre, on sait aussi ce que c'est que le temps, et combien durent les heures 1 11 n'est donc nullement étrange de voir introduire des tempéraments, des délais, dans ce qui n'est pas destiné à durer toujours. Mais la pitié en enfer, mais le Christ pardonnant autant qu'il est en lui (puisque l'éternité des peines est proclamée) à l'homme qui l'a conspué et vendu, c'est assurément le plus poétique et le plus touchant, sinon le plus orthodoxe effort des imaginations chrétiennes du moyen âge. Dante, qui se complaît à la tradition catholique en ce qu'elle a de plus rigoureux, s'est bien gardé de suivre cet exemple. Loin d'imiter ces excès d'indulgence, il a montré au dernier degré de l'enfer Judas, la tête dans la gueule de Luicifer, agitant en dehors ses jambes dénudées par les coups de griffes5.

Inferii., xxxiv, 62.

Le poêle, qui savait tout ce qu'on savait de son temps, a dû connaître le Voyage de saint Brendan. Aucune tradition du moyen âge ne fut plus répandue que celle-là; le tour, l'imagination brillante et presque orientale qu'elle décèle, ont un peu effrayé la facile critique des Bollanti is tes, qui n'ont vu dans tout cela que des rêves indignes d'attention, deliramenla apocrypha. Le malheur est que précisément cette antique légende est une de celles qui ont exercé la plus longue , la plus réelle influence. Soupçonnerait-on qu'il n'y a guère plus d'un siècle, en 1721, un vaisseau, et cela dans un but non de piété, mais d'ambilion, partait encore des ports de l'Espagne pour chercher à l'ouest des Canaries l'île fortunée , l'île fabuleuse de saint Brendan ? Voyez le triste sort de ces idées du moyen âge : celles qui tentent la cupidité et l'intérêt sont presque les seules qui persistent. Dans l'Espagne du dix-huitième siècle, on n'eût point rencontré peut-être un seul soldai qui voulût, comme aux grandes époques chrétiennes, tenter la croisade et délivrer le tombeau du Sauveur. Eh bien, il se trouvait en revanche des aventuriers qui couraient au delà des mers vers je ne sais quelle terre inconnue , vers je ne sais quel souvenir égaré de l'Atlantide. Il est vrai que cette superstition avait si profondément pénétré dans les croyances populaires, qu'au seizième siècle, au temps de Luther, on avait vu des spéculateurs se ruiner et des expéditions considérables mettre à la voile pour atteindre cette chimère. La terre apocryphe de saint Brendan avait même eu la consécration diplomatique, car elle figure sous le nom d'île non trouvée dans le traité par lequel le Portugal cède à la Castille ses droits de conquête sur les Canaries.

Quoi qu'il en soit de cette tradition étrange et obstinée, il est légitime de penser qu'elle n'a pas été sans quelque lointaine et sourde influence sur les deux plus grands génies des temps nouveaux, Danle et Colomb, deux noms qui s'appellent, deux fugitifs qui rêvent la contrée idéale, car ils ont un tel vide en eux-mêmes, qu'il leur faut l'infini pour le combler. Repousses de leur patrie, ils vont en chercher une autre, l'un dans l'inconnu des mers, l'autre dans les mystères de la vie future, et chacun revient avec sa conquête, Colomb avec des empires,

Dante avec son poëme, tous les deux avec un monde nouveau. Ce ne serait pas assurément une petite gloire pour le premier et ignoré rédacteur du Voyage de saint Brendan que d'avoir ainsi, après des siècles, donné une impulsion à l'homme qui a trouvé l'Amérique, à l'homme qui a fait la Divine Comédie. Revenons au onzième siècle. Rien ne s'accomplit dans cette ère d'envahissement pontifical sans que le génie d'Hildebrand intervienne. Grégoire VII, archidiacre alors, et prêchant un jour devant Nicolas II, n'hésita pas à se servir à son tour de ces prosopopées de l'enfer, et se mit à raconter comment, dis années auparavant, il était mort en Allemagne un comte riche et en même temps honnête, ce qui semble un prodige dans cette classe d'hommes (c'est déjà une haine de guelfe, comme on voit). Depuis lors, un saint personnage, étant allé en esprit dans le séjour de la damnation, vit ce même comte sur le degré le plus élevé d'une vaste échelle. Mais je ne veux pas altérer plus longtemps la pensée de Grégoire VII, je le laisse parler lui-même : « Cette échelle, dit-il, semblait s'élever intacte entre » les flammes bruyantes et tourbillonnantes de l'incendie ven- » geur , et être là placée pour recevoir tous ceux qui descen- » daient d'une même lignée de comtes. Cependant un noir » chaos, un affreux abîme, s'étendait à l'infini, et plongeait » dans les profondeurs infernales d'où montait cette échelle » immense. Tel était l'ordre établi entre ceux qui s'y succé- » daient : le nouveau venu prenait le degré supérieur de » l'échelle, et celui qui s'y trouvait auparavant, et tous les » autres, descendaient chacun d'un échelon vers l'abîme. Les » hommes de cette famille venant après la mort se réunir suc- » cessivement sur cette échelle, à la longue, par une loi inévita- » ble, ils6 allaient tous l'un après l'autre au fond de l'abîme. » Le saint homme qui regardait ces choses demandant la cause » de cette terrible damnation, et surtout pourquoi était puni » ce comte, son contemporain, qui avait vécu avec tant de » justice, de décence, de probité, une voix répondit : « A cause » d'un domaine de l'église de Metz qu'un de leurs ancêtres, » dont celui-ci est l'héritier au dixième degré, avait enlevé au » bienheureux Etienne, tous ceux-là ont été dévoués au même

» supplice, el comme le même péché d'avarice les avait réunis • dans la même faute, ainsi le même supplice les a rassem- » blés pour les feux de l'enfer. » Que dire de celte malédiction implacable étendue pour une faute pareille sur tant de générations? que dire de l'incertitude et de l'attente ainsi introduites comme un raffinement au milieu des supplices éternels? On reconnaît un ancêtre de Dante dans le terrible génie qui a inventé ce noviciat progressif de l'enfer, selon la vive expression de M. Villemain, à qui j'emprunte ces lignes qu'il lui appartenait de citer le premier1.

Propagée de la sorte par l'homme qui, quelques années plus tard, sut faire des monarchies de l'Europe une sorte de féodalité pontificale, celte apostrophe, diversement reproduite et commentée, ne tarda pas à devenir un lieu commun de la prédication usuelle, un texte vulgaire, un canevas commode pour les vengeances. Le pardon d'ailleurs (on est sûr d'en toujours trouver quelques traces, même aux plus sombres époques du christianisme) continuait d'avoir sa part en ces légendes sur la vie future. Ainsi on racontait, dans la première moitié du onzième siècle*, qu'un chevalier, au retour de la Terre- Sainte, avait été jeté par les tempêtes en une île déserte, et que là un ermite, venu à sa rencontre, lui avait explique comment les gouffres où on tourmentait les morts n'étaient pas éloignés. L'ermite lui assura même avoir entendu les diables tout récemment se plaindre du grand nombre d'âmes que l'abbé Odilon et ses moines de Cluny délivraient par leurs prières : pas un jour ne se passait sans que quelque patient fût par là racheté. Et alors chacun se mit à conjurer le pieux abbé de toujours continuer, et d'augmenter de cette façon la joie des saints dans le ciel, la fureur des démons dans l'enfer.

C'est ainsi que les promesses toujours se retrouvaient, en celle série de visions, à côté des menaces. Espérer et craindre, n'est-ce pas là tout l'homme? Aussi on conçoit l'avidité avec

1 Tableau de la littérature au moyen âge, leçon I.

* V. La Fleur des Saints, du P. Girard, t. II, p. 445. Voltaire s'est anièreoient égayé sur celle innocente légende, au mot Purgatoire de son Dictionnaire philofphiqttc.

laquelle la foule s'emparait de récils qui excitaient à ce degré sa peur comme sa confiance dans le monde à venir. Au surplus, ce n'est pas la publicité, ce n'est pas la popularité qui jamais, durant le moyen âge, manquèrent à ces légendes ; et si celle d'Albéric demeura ignorée jusqu'à ce que l'abbé Cancellieri en publiât le texte latin1, il y a une trentaine d'années, ce fut là seulement un de ces hasards qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des lettres. Cette vision était advenue, vers le commencement du douzième siècle, à un jeune moine du Mont-Cassin, et on en conservait avec soin la relation dans ce monastère même, où l'Alighieri en prit peut-être connaissance, au temps de son ambassade à Rome2.

Il y avait en Campanie un certain château, dit le château des Sept Frères. Un noble chevalier l'habitait , qui avait un fils nommé Albéric. A l'âge de dix ans, Albéric, attaqué d'une maladie de langueur, demeura neuf jours immobile et sans connaissance. C'est durant cet évanouissement qu'il eut sa vision. Une colombe blanche l'emporta par les cheveux, tandis que saint Pierre et deux anges lui servaient d'ailes. Ravi en un autre monde , il trouva à son tour cet enfer déjà connu , celte foule de supplices vulgaires que nous avons déjà rencontrés tant de fois. A la fin , le jeune pèlerin de la mort se trouva vis-à-vis d'un reptile gigantesque, devant la gueule duquel les âmes voltigeaient comme des insectes. Quand le monstre respirait, ces malheureuses disparaissaient ainsi qu'une nuée dans sa poitrine, et rejaillissaient ensuite en étincelles: Judas était du nombre. Au sortir d'une mer de flammes, tout à fait comme Alighieri dans le Purgatoire*, Albéric arriva à des champs immenses, couverts de chardons, et à travers lesquels un démon, monté sur un dragon, poursuivait avec une

'Rome, 1814, in-12. La 'vision d'Albéric a été insérée par Lombardi dans sa célèbre édition de Dante, avec une confrontation des passages analogues de la Divine Comédie. Ces passages sont nombreux sans doute ; toutefois la plupart des détails cités n'appartiennent ni à Dante ni à Albéric, mais bien aux visions antérieures. C'est ce qu'il eût fallu dire.

5 Parad., xxu, 37. M. Arrivabene a péremptoirement réfuté l'opinion de Ginguené, qui prétend que Dante n'avait pu aller au Mont-Cassin. (Voir la Div. Comr med. giust. la lez. del cod. Bartoliniano. Udine, 1827, in-8°, t. III, p. 698.)

' xxvii, 10.

fourche entourée de vipères les pauvres repentants. Après avoir assisté au jugement d'un pécheur par le Tout-Puissant, après avoir vu une page de crimes effacée du livre de la justice par une seule larme de repentir qu'avait recueillie l'ange de la miséricorde, le jeune moine parvint aux abords du ciel, où, comme toujours, il ne rencontra que des parfums, des lis et des roses. Aussitôt il revint sur terre, et saint Pierre, lui faisant parcourir un grand nombre de royaumes, lui montra les lieux sacrés auxquels il fallait croire. Roulant ensuite une immense carte sur laquelle était tracée l'image de ces contrées, l'apôtre la broya et la lui fit avaler. Albéric ne sentit rien, mais bientôt il se réveilla de son assoupissement, étourdi et frappé au point que, pendant plusieurs jours, sa mère ne put se faire reconnaître de lui. Plus tard il se fit moine et prit l'habit au Mont-Cassin.

Un des traits caractéristiques du texte d' Albéric, c'est que l'idée de purgatoire y domine celle d'enfer , ou plutôt que les deux choses sont entièrement confondues. Guidé par la doctrine de saint Thomas, qui annonçait que les âmes, dans le purgatoire, ne sont pas tourmentées par les démons1, Dante, le premier parmi les poètes, comprendra qu'au point de vue chrétien, le purgatoire n'est pas un appendice de l'enfer, mais une sorte de vestibule du paradis ; le premier parmi les visionnaires, il séparera, il éloignera les réprouvés des éprouvés. Toutefois, il faut rendre justice à chacun, cette idée commençait déjà à poindre dans le voyage de l'autre monde que nous avons vu accomplir au roi Charles le Gros.

Si la vision d' Albéric est restée inconnue et n'a guère franchi les murs de l'abbaye du Mont-Cassin, ou peut affirmer que celle dite du purgatoire de saint Patrice * devint, en revanche, familière à toute l'Europe. Mathieu Paris8 ainsi que Vincent de Beauvais* lui firent les honneurs de leur prose; Marie de France enfin, et d'autres jongleurs avec elle, la rendirent po-

1 Summ., tert. part., snppl., qujost. 72, art. 3. ' V. Bollami., 17 mars, p. 587.

* Éd. de 1644, in-fol., p. 61 et sui». •Ami. 1153.

puîaire par leurs rimes1 : c'est une de celles qui probablement furent connues d'Alighieri.

Une très-ancienne tradition voulait qu'au sixième siècle l'apôtre Patrice eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert près de Dungal une caverne miraculeuse qui menait à l'autre monde. C'est dans cette caverne que s'avisa de vouloir descendre, six siècles plus tard, et par pur esprit de pénitence, un soldat converti nommé le chevalier Ow ein. Après être demeuré quinze jours en prières (il y a là évidemment quelque souvenir de l'antre antique de Trophonius, tel que l'a dépeint Pausanias2), Owein s'aspergea d'eau bénite; puis, se recommandant à Dieu et à la procession qui l'accompagnait , il entra seul et pieds nus. Après qu'il eut longtemps marché dans les ténèbres, le chevalier arriva à une vaste cour entourée de colonnes. Là, quinze religieux vinrent le trouver, et le prieur, qui marchait en tête, l'engagea vivement à ne se point laisser tenter ni effrayer par les démons. Une légion de diables difformes ne tarda pas en effet à arriver, et, après avoir vainement offert à Owein de le reconduire par où il était venu, elle essaya de le jeter tantôt sur un énorme bûcher, tantôt sur une roue aux dents de feu; mais toujours le nom du Christ, prononcé à propos par Owein, faisait évanouir ces simulacres de supplice. Le chevalier, resté seul avec quelques démons, se sentit entraîner rapidement dans des solitudes ténébreuses, lointaines, sans fin, et où soufflait un vent violent. Enfin apparut une plaine dont l'horizon était infini, et d'où parlaient des gémissements : une multitude d'hommes couchés à terre et traversés par des pieux rougis mordaient le sol avec rage. Dans un autre champ, ils étaient couchés sur le dos : des dragons, assis sur leur poitrine, les déchiraient avec des dents de feu, et des serpents ignés, les serrant à les étouffer, lançaient leurs dards dans le cœur de chacun d'eux. De hideux démons et des vautours gigantesques volaient sur cette foule, et lacéraient ceux

* Roquefort, Poésiet de Marie de France, t. II, p. 411 et suiv. Cf. De Larue, Bardes et Jongleurs, t. III, p. 245.

1 Descript- Grœc , ]. ix, Bœotica, c. 39. Cf. le Grand d'Aussy, FabHwts, e'd. Eenouard, 1829, in-8% t. V, p. 93.

qui ne souffraient pas assez. Plus loin, c'étaient d'autres tourments: ici, des squelettes grelottant sous une glace éternelle; là, des patients attachés au sol par des clous si nombreux qu'on n'eût pas trouvé à poser le doigt sur leur chair1; puis venaient des damnés suspendus dans le soufre par les ongles, une roue de feu qui tournait si vite qu'on eût dit un cercle rouge, et enfin des broches colossales que des démons arrosaient avec des métaux fondus. Voilà ce qu'Owein vit dans les vallées de la damnation ; quant aux ineffables délices des jardins célestes, il ne les contempla qu'à distance, à travers une lumière fatigante et du haut d'une grande montagne, où une procession l'était venue conduire. Il lui fut défendu d'aller plus loin : on le reconduisit à la porte, qui se ferma, et le chevalier revint humblement sur terre, purifié de ses péchés.

Je ne mets pas en doute que l'auteur de la Divine Comédie n'ait directement connu cette légende; le souvenir s'en retrouve à bien des endroits du poëme, et les rapprochements sont trop faciles pour qu'il soit besoin de les indiquer. On a même été plus loin; on a voulu que Dante ait puisé directement son sujet et tout son plan dans le vieux roman de Guerino il Meschino*, dont la date et l'origine, soit provençale, soit française, sont incertaines, et où se retrouvent tout simplement les principaux détails de la vision d'Owein. L'enfer a, dans ce roman, la forme concentrique qu'il a reçue de Dante, et Satan y occupe également le fond de l'abîme; mais il serait aisé d'établir, malgré l'autorité de Pelli et de Fontanini, que le roman de Guerino, si populaire au quinzième siècle, et qui a eu les honneurs de la Bibliothèque bleue, est, au moins dans sa rédaction actuelle, postérieur à la Divine Comédie.

Peu importe; avec le temps, avec chaque siècle, le cycle légendaire auquel appartient la Divine Comédie s'étend et se diversifie. On le voit ainsi grandir jusqu'à Dante, qui absorbe tous ces ruisseaux, comme fait un grand fleuve, sa?s que ses eaux mêmes paraissent grossir et s'augmenter.

* Si cspès que nul ni mettreit Sun dei k'a clou ni tuchcreit...

dit Marie de France.

* Padouc, 1473, in-fol., eli. 160 et suiv.

Il n'est donc pas possible de douter que le pèlerinage de l'autre monde ne fût à la fin devenu comme une forme générale et courante, commode aux écrivains. Ce genre littéraire, répandu dans toute l'Europe, pénétra jusqu'à Constantinople, sans doute à l'aide des croisades. Un contemporain inconnu d'Anne Comnène chercha en effet à rajeunir , par une composition de cette espèce, la littérature dégénérée de la Grèce. Rien de plus plat que cette Vision de Timarion l. Un gourmand entouré de rats qui lèchent sa barbe, un rhéteur qui mord l'épaule de Diogene pour entrer en paradis, voilà tout ce que sait trouver l'imagination abâtardie du Byzantin. Le tribunal de l'éternité n'est plus chez lui qu'une méchante échoppe où plaident des avocats bavards ; ce ne sont que rivalités de pédants ou ergoteries de théologiens, en un mot l'empire grec au douzième siècle.

Ne rions pas trop de ce manque d'art, de cette grossièreté du moyen âge ; il en reste des traces dans l'œuvre même du maître, et le lecteur de Dante s'aperçoit trop souvent qu'il n'assiste qu'au rêve d'un homme. Çà et là les petites haines du gibelin, les intérêts de faction ou de caste font irruption tout à coup au milieu des intérêts éternels. Il y a, par exemple, un endroit du Paradis qui m'a toujours choqué : on est au milieu des sphères, tout semble s'abîmer dans l'infini, et le poëte montre à peine visible à l'horizon des espaces la planète obscure où végète l'homme; mais voilà que subitement la terre se rapproche comme par un coup de théâtre, au point qu'on la touche pour ainsi dire, et qu'on reconnaît les rues de Florence. L'illusion, qui a des ailes, disparaît aussitôt, et il me semble que j'ai entrevu les ficelles du machiniste. Toutefois le génie de l'Alighieri a en soi quelque chose de si despotique, qu'on retombe vite sous le joug; il ne vous lâche que pour vous ressaisir.

On le sait, il est douteux que Dante eût lu directement Ho-

1 Elle a été publiée par M. Hase, Notices des Mss., t. IX, 1813, m-4°, p. 141. Il y a encore deux autres rapsodies byzantines du même genre, mais postérieures à Dante. M. Hase a donné l'analyse de la première à la suite de celle de Timarion (ibid., p. 129 et suiv.). M. Boissonade a inséré le texte de la seconde tj.Tu.8rtp.\m Md'^af •. Iv âSov] dans ses Anecdota grœca.

mere; en revanche, les platitudes byzantines de Timarion parvmrent-elles jusqu'à lui? Ce serait un grand hasard, et il est presque permis d'affirmer le contraire. Je tenais néanmoins, en poursuivant ainsi jusque dans la Grèce mourante celte inspiration commune et générale des visions sur l'autre monde, je tenais à montrer, par un exemple d'autant plus frappant qu'il est plus détourné, quel est au fond le caractère en quelque sorte humain de l'œuvre du poète. Dante avait pour lui l'initiative des peuples qui, par tant d'ébauches successives, préparèrent cette épopée à laquelle il devait donner son nom.

Si on voulait même sortir de ce vieux monde païen, de venu, au moyen âge, le centre et comme le domaine immédiat du catholicisme, on pourrait demander à la poésie scandinave et à la littérature orientale quels sont les monuments analogues qu'elles présentent à la critique. On a rapproché quelques traits de l'Edda de certains passages de la Divine Comédie; je pourrais en faire autant pour le voyage de Tadjkita vers le roi de la mort dans le Mahabarata, enfin pour tous ces codes des religions de l'Inde, pour toutes ces épopées sanscrites dont les poètes semblaient faire de gigantesques sépultures à leur pensée. Sans même s'égarer si loin, il y aurait à rechercher si l'influence arabe, manifeste à la cour lettrée de Sicile, et qui par là avait dû remonter en Toscane, n'a pas fait pénétrer chez Alighieri quelques-unes des images du Koran ; il y aurait à rechercher aussi si les sept compartiments * progressifs introduits dans le séjour de la damnation par les rabbins, ne lui donnèrent pas l'idée première de ses cercles infernaux. Mais, je le demande, ne serait-ce pas élargir inutilement, indiscrètement le cercle de l'inspiration dantesque? ne serait-ce pas se montrer infidèle au caractère même de ce grand génie poétique? Assurément, si on considère le sol, pour ainsi dire, de la culture littéraire du moyen âge, on voit peu à peu s'établir comme un double

* < Hiec vooantur : gebenna, port» mortis, portae umbrae mortis, puteus corruptinnis, lutimi cœni, pcrditio ; inlimum est infernus... > (Job. Buxlorlii, Lexicon tlialdaieum, talmudicum et rabbinicum. Bàie, 1639, in-fol., p. 231 a.]

courant qui vient féconder ces plages arides et jonchées des débris de la civilisation romaine. L'nn sort du monde germanique et de la Scandinavie pour apporter à la vieille Europe cette poésie originale et barbare qu'on retrouve dans les Eddas et dans les Niebelungen; l'autre nous arrive de Bagdad avec les féeries, avec les splendeurs inattendues de la littérature arabe. Dante, sans nul doute, a profité de l'influence générale que cette nouvelle et double révélation poétique avait déjà exercée de son temps; mais il n'en a rien tiré individuellement, directement. Le propre de son talent, ou, si l'on veut, de sa méthode, c'est de s'enfermer dans l'ancien monde, dans la Rome impériale devenue la Rome pontificale. Son livre ressemble à ces temples des anciens dieux changés en églises; le poète s'agenouille au pied de la croix , mais il est aussi en contemplation devant l'adorable beauté de l'art païen. C'est Virgile qui le guide dans son pèlerinage catholique : les véritables tendances de Dante éclatent ici manifestement; par son culte pour l'antiquité, il fait présager la Renaissance; par la donnée pieuse de son poëme, il résume les croyances du moyen âge. Ces statues de Janus , qu'il pouvait contempler dans les ruines italiennes et qu'allaient bientôt recueillir les musées des Médicis , semblent lui avoir fait envie ; comme elles , il a les regards tournés en même temps vers le passé et vers l'avenir.

ENVAHISSEMENT DU GROTESQUE PAR LES TROUVERES. — ADAM DE ROS. — RUTEREUF. — RAOUL DE HOUDÀN. — FADLlAUX.

Dante a commencé son poëme à la fin du treizième siècle; or, au treizième siècle, s'ouvre précisément une ère nouvelle. Il y a comme un temps d'arrêt dans les visions, comme un moment de silence solennel avant la venue d'Alighieri. Les moines sont dépossédés par les trouvères. Dorénavant, au lieu d'être le résultat d'hallucinations sincères, ou de servir d'instruments aux ruses politiques, les pèlerinages dans l'autre monde deviennent de simples thèmes littéraires.

L'esprit narquois et trivial des trouvères venait de faire la

satire de la vie dans le Roman de Renart. Pour conl.ouer cette œuvre, il lui suffit de s'emparer des visions, car rien n'est si facile que de railler ce monde-ci en parlant de l'autre. Comme l'imagination, d'ailleurs, n'était pas le propre de ces poètes de la langue d'oil, ils durent naturellement se saisir dès l'abord d'un cadre aussi facile et aussi anciennement populaire. On devine quelles transformations va subir la vision en passant ainsi du cloître dans la rue, de la langue officielle de l'Église dans les patois vulgaires : le familier se substituera au sérieux, la satire à la menace, la plaisanterie burlesque à la terreur. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est l'esprit des temps nouveaux, c'est le scepticisme futur qui commence à apparaître, sans qu'on le devine , sous cette livrée et avec ces grelots de baladin. Quand Voltaire, plus tard, se moquera des contes bouffons que les jongleurs faisaient de la vie à venir, il méconnaîtra sa propre généalogie; il ne se doutera pas que ces paradoxes impies qu'il ose émettre sur l'autre monde, il n'a la liberté de les écrire et le privilège de les faire croire que parce que ces pauvres rimeurs du moyen âge ont les premiers risqué le sarcasme contre la foi des époques antérieures. L'éclat de rire amer qui semble se correspondre , à travers les âges , de Lucien à l'auteur de Candide, a certainement son écho chez les trouvères. De là le caractère étrange et inattendu des visions versifiées d'alors.

L'histoire littéraire n'échappe pas à la loi des transitions; entre les visions latines, qui étaient écrites d'un ton grave, et les visions en langue vulgaire, qui furent rédigées dans une intention plaisante, il dut se produire des œuvres intermédiaires. C'est précisément le caractère d'un petit poème rimé, au commencement du treizième siècle , par un pauvre moine anglo-normand. Ce qu'il y a de curieux dans la Descente de saint Paul aux enfers1 d'Adam de Ros, c'est que Dante semble avoir connu ce poème, tandis qu'il a ignoré, ou fait comme s'il ignorait les autres productions des jongleurs. Il dit en effet

1 t Écriture a seulement raconté le ravissement de saint Paul au ciel [Act., IX). Quant au poème d'Adam de Ros (V. De Larue, Jongleurs, t. III, p. 139), il a été nuéré dans les pièces justilicatives du livre de M. Ozanam sur Dantt tt lo philosophie catholique au fràntale siècle, 1839, in-8°, p. 243 et suiv.

à Virgile , au deuxième chant de VEnfer : « Pourquoi venir ici? Je ne suis pas Énée, je ne suis pas saint Paul. » Le texte est irrécusable.

Après avoir trouvé aux enfers les divers supplices qui sont devenus pour nous des banalités, saint Paul arriva à une citerne scellée de sept sceaux. L'archange Michel, son guide, l'ouvrit, et une odeur infecte s'exhala. C'était la prison des incrédules , et à l'entour se trouvait une fosse où d'autres coupables, nus et rongés tout entiers par la vermine, se roulaient les uns sur les autres. On reconnaît ici le cloaque des faussaires pestiférés1 que Dante va bientôt nous montrer, tantôt rampant, tantôt s'arrachant à coups d'ongles les scares d'une peau gangrenée. Au surplus, ce n'est pas la seule ressemblance : la scène du démon qui vole et se démène plein de joie , emportant sur son dos une âme que les diables harponnent, se retrouve presque littéralement chez l'Alighieri'.

Quand il eut parcouru le paradis , saint Paul, touché du contraste, se mit à prier le Christ, et obtint que les supplices cesseraient dorénavant du samedi soir au lundi matin. Puis, avant de s'en retourner sur terre, il demanda à Michel combien dureraient les tourments de l'enfer ; et l'archange répondit naïvement : « Quarante-quatre mille ans. » Ainsi le trouvère, comme l'enfant qui ne soupçonne point de nombres au delà du chiffre qu'il sait, accumule au hasard quelques milliers d'années, afin de représenter l'idée d'infini; c'est l'immensité réduite aux proportions de son intelligence. Voilà bien la poésie du moyen âge, et en même temps la gloire de Dante.

Rutebeuf 3, ce cynique précurseur de Villon/a, un des premiers parmi les trouvères, essayé de descendre le chemin de l'autre monde; mais il s'est, pour ainsi dire, arrêté au milieu. Sa Voye de Paradis n'est qu'un fabliau plein de ces personnifications oiseuses qui, appliquées aux expéditions vers

1 Inferri., xxix, 52.

s Inferri., xxi, 30.

1 OEuvres pubi, par M. Jubinal, 1839, in-8", t. II, p. 24. Cf. Le Grand d'Aussy, Fabliaux, éd. Renouard, t. II, p. 226.

j34 la divine comédie

Taulre monde, n'étaient pas même une nouveauté; car, dé* le quatrième siècle, Marcianus Capella avait raconté le voyage de Philologie au ciel. Il ne fallait pas grand effort d'imagination pour montrer, sur la route de la vie future, la Paresse vêtue en chanoine et l'Orgueil habillé en évêque. En nous approchant de la Divine Comédie, nous nous en éloignons. L'inspiration dantesque ue s'annonce pas davantage dans un autre Voyage de Paradis1, mauvais rêve où le trouvère Raoul de Houdan se fait montrer, par Dieu lui-même, la couronne qui l'attend dans l'éternité. Alighieri s'imposera bien d'autres épreuves avant d'obtenir la purification.

Jusqu'ici nous avons vu les trouvères ne jouer, pour ainsi dire, que sur les limites du sujet; mais ce même Raoul de Houdan y entra plus pleinement par son Songe d'enfer, où il a transporté les burlesques allures des rimeurs de fabliaux : on se croirait déjà dans le Tartare de Virgile parodié par Scarron. L'enfer n'est qu'un immense réfectoire 2. A peine le voyageur est-il aperçu des convives, qu'on l'entoure avec empressement; des clercs, des évêques, lui serrent la main. Relzébuth fait mettre un couvert et lui dit : « Raoul, bien sois-tu venu. » Je le demande, ne se croirait-on pas chez ces cuisinières de Proserpine qu'Aristophane nous montre dans les Grenouilles? Ne croirait-on pas assister déjà à cette scène étrange de Rabelais 8 où Épistemon, après avoir eu la tête coupée, raconte à Pantagruel comment « il avoit parlé à Lucifer familièrement, et fait grand' chière en enfer et par les Champs Élysées, asseurant devant tous que les diables estoient bons compaignons? » Quand Raoul de Houdan s'est mis à tablé, il s'aperçoit que la nappe est faite de peaux de publi-

' Dans les notes des OEuvres de Rutebeuf, t. II, p. 127. L'histoire, le croirait-on ? vient ici servir d'appui au jongleur : < ... Prêtres et moines disent que les âmes sont tourmentées les unes jusques au col, les autre* jusqu'à la ceinture, autres le doigt, et disent que quelquefois elles sont assises et maillent à table et font des banquets, et spe'cialement à la fête des morts quand les peuples offrent aux. prêtres largement sur leurs sépultures et disent que quelquefois elles cueillent les miettes sous les tables des riebes... Et le peuple est fortement déçu et trompé louchant les âmes en purgatoire... > (Jean Léger, Hitt. du églises vaudoises, p. 85.)

' L. il, c. 30.

cains; la serviette qu'on lui sert est un cuir de vieille courtisane. Les plats se succèdent rapidement; ce sont des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'ail, des nonnes en pâte; le reste du service se devine, et je n'en détaillerai pas le menu1. On est effrayé de ces hardiesses des jongleurs, quand on songe qu'elles ont précédé Voltaire de plus de cinq cents ans : tout a été osé de très-bonne heure.

Ne nous récrions pas trop contre ces grossièretés du rimeur, qu'on rejetterait volontiers sur le compte d'un Saint- Amant ou d'un d'Assoucy. Pour être plus indulgents, rappelons-nous les monuments de la sagesse indienne, ces Lois de Manou, par exemple, qui datent de treize siècles avant notre ère, et où il est sérieusement question de damnés qu'on expose dans des poêles à frire '*.

Voilà ce que les trouvères firent de ces idées sur la vie future pour lesquelles le moyen âge, dans sa poésie, avait épuisé toutes les ressources de la terreur et de l'espérance : il était impossible de descendre plus bas dans la parodie. C'est l'esprit du temps ; un grand nombre de fabliaux sont pleins, ici de brocards railleurs, là de trivialités ridicules sur les châtiments et les récompenses que la religion montre au delà de la tombe. On en jugera par quelques exemples. Tantôt, comme dans la Cour de Paradis, c'est une sorte de fête grotesque que Dieu improvise pour les élus3. Saint Simon, muni d'une crécelle, va éveiller les bienheureux dans les dortoirs; les chœurs de vierges et de martyrs accourent aussitôt, et, tandis que les quatre évangélistes jouent du cor, ce sont des danses et des refrains erotiques qu'on n'attendrait pas en pareil lieu. Tantôt c'est le célèbre conte du jongleur qui va en enfer*, et

1 Cette pièce a été insérée à la suite des Mystères inédits, publie's par M. Ju« binai, t. II, p. 384. Cf. Le Grand d'Aussy, t. 11$ p. 222. Dans les Jongleurs et Trouvères, édités aussi par M. Jubinal, 1835, in-8", p. 43, on trouve une petite satire intitulée Salut d'enfer, dans laquelle le poète anonyme raconte également les festins qu'on lui a donnés chez Satan, et le bon feu qu'on lui a fait avec des moines. Les usuriers au pot et les entremets d'avocats lui avaient paru délicieux.

'iv, 30 ; éd. de Loiseleur-Deslongcbamps, 1833, in-8°, p. 136.

3 Fabliaux de Barbazan, éd. Méon, t. III, p. 128. Cf. Le Grand d'Aussy, t. t, p. 66.

♦Barbazan, t. IXI, p. 282.

qu'on charge, durant l'absence du diable, de faire bouillir la cuve des damnés. Saint Pierre vient avec des dés et lui gagne toutes les âmes en peine. Ou bien enfin c'est l'histoire du vilain qui gagna le paradis* en faisant vacarme à la porte gardée par saint Pierre, et en attirant l'attention de Dieu luimême, qui, riant de son insistance plaisante, finit par le laisser entrer.

Mais c'est assez, c'est trop de ces citations que je pourrais multiplier ; on est à même maintenant de juger les trouvères par rapport à Dante. Telle est la poétique qui avait cours autour de lui et qu'il eut à détrôner, car l'aimable lyre des troubadours s'était brisée comme d'elle-même. Une remarque surtout me frappe à propos de l'éclatante apparition de la muse d'Alighieri au milieu de ces trivialités satiriques, au milieu des fadeurs de la première poésie italienne : c'est combien elle est en même temps tardive et précoce : tardive par rapport aux idées, au sujet, à l'inspiration ; précoce par rapport au talent du poète, à ce génie assurément inattendu en ces solitudes de la pensée du moyen âge. Chose singulière! dans l'ordre philosophique, Dante n'ouvre pas une ère nouvelle, il clôt le moyen âge, il le résume, il est l'homme du passé; dans l'ordre littéraire, au contraire, Alighieri est un génie précurseur qu'on ne saurait comparer qu'à Homère. Au milieu de la barbarie de son temps, quand les langues ne sont que d'informes patois, trois cents ans avant Cervantes et Shakespeare, quatre siècles avant Corneille, six siècles avant Goethe, il donne à l'Italie une grande littérature, il lui fait devancer toutes les nations modernes. Et observez, en passant, ces singulières compensations, ces contradictions intelligentes que sait ménager l'histoire : à l'aide du latin, cet idiome des pontifes, cette langue officielle de l'unité catholique, qui était sa vieille langue nationale, adoptée par l'Europe intellectuelle, l'Italie avait régné sur le monde au moyen âge. Longtemps on crut qu'il n'y avait pas de culture littéraire sérieusement possible hors de là. Eh bien! ce fut précisément Dante, le premier chantre du catholicisme, qui, le premier aussi, vint

' fabliaux jc Le Grand d'Aussy, éd. Renouard, t. II, p. 238.

rompre le charme et arracher décidément le sceptre du langage à cette antique madone qu'il adorait, et sur le front de laquelle il déposait sa couronne poétique comme un hommage.

TEINTURES ET SCULPTURES. — MYSTERE JOUÉ A FLORENCE. — *- TESORETTO DE LATINI. — DANTE. — CONCLUSION.

Quand je disais tout à l'heure que Dante vint lard, il ne faudrait pas entendre qu'il vint trop tard ; l'heure de pareils hommes est désignée; seulement il arriva le dernier, il ferma la marche, pour ainsi dire. D'ailleurs, quoique la société religieuse d'alors commençât à être ébranlée dans ses fondements par le sourd et lent effort du doute, elle avait encore gardé intact l'héritage de la foi. La forme rigoureuse de la vieille constitution ecclésiastique demeurait sans échecs apparents, et l'on était encore à deux siècles de la Réforme ; la papauté, en abusant des indulgences, n'apaisait pas les scrupules des con* sciences chrétiennes sur les châtiments de l'enfer.

Mais quel fut le résultat immédiat du relâchement qui commençait à se manifester çà et là dans les croyances? C'est que les prédicateurs, pour parer à ce danger, évoquèrent plus qu'auparavant les idées de vengeance, et redemandèrent à la mort ces enseignements que leur permanence même rend plus terribles. De là, ces terreurs profondes de la fin de l'homme, ces inquiétudes, ces ébranlements en quelque sorte qu'on retrouve dans beaucoup d'imaginations d'alors, et qui furent si favorables à l'excitation du génie de Dante. Les anciens figuraient volontiers la mort sous des formes aimables; dans les temps qui avoisinent l'Alighieri, on en fait, au contraire, des images repoussantes. Ce n'est plus cette maigre jeune femme des premiers temps du christianisme ; c'est plus que jamais un hideux squelette, le squelette prochain des danses macabres. Le symptôme est significatif.

De quelque côté qu'il jetât les yeux autour de lui, Dante voyait cette figure de la Mort qui lui montrait de son doigt

décharné les mystérieux pays qu'il lui était enjoint de visiter. Je ne crois pas exagérer en affirmant que Dante a beaucoup emprunté aussi aux divers monuments des arts plastiques. Les légendes infernales, les visions célestes, avaient été traduites sur la pierre et avaient trouvé chez les artistes du moyen âge d'ardents commentateurs. Les peintures sur mur ont disparu presque toutes; il n'en reste que des lambeaux. Ainsi, dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, on voit un fragment où est figuré le triomphe du Christ, tel précisément qu'Alighieri l'a représenté dans le Purgatoire. Les peintures »ur verre où se retrouvent l'enfer et le paradis abondent dans nos cathédrales, et la plupart datent de la fin du douzième siècle et du courant du treizième. Dante avait dû encore en voir exécuter plus d'une dans sa jeunesse. Entre les plus curieuses, on peut citer la rose occidentale de l'église de Chartres. Quant aux sculptures, elles sont également très-multipliées : le tympan du portail occidental d'Autua, celui du grand portail de Conques, le portail de Moissac, offrent , par exemple, des détails très-bizarres et très-divers. Toutes les formes du châtiment s'y trouvent pour ainsi dire épuisées, de même que dans l'Enfer du poète ; les récompenses aussi , comme dans le Paradis, sont très-nombreuses, mais beaucoup moins variées. Est-ce parce que notre incomplète nature est plus faite pour sentir le mal que le bien? Lorsque Dante fit son voyage de France, tout cela existait, même le portail occidental de Notre-Dame de Paris, où sont figurés plusieurs degrés de peines et de rémunérations. Sans sortir de nos frontières, notre infatigable archéologue M. Didron a pu compter plus de cinquante illustrations de la Divine Comédie, toutes antérieures au poëme. Évidemment Alighieri s'est inspiré de ce vivant spectacle. Les artistes ont donc leur part, à côté des légendaires, dans ces antécédents de l'épopée chrétienne, tandis que Dante lui-même, par un glorieux retour, semble avoir été présent à la pensée de celui qui peignit le Jugement dernier. Noble et louchante solidarité des arts! Qui n'aimerait à lire une page de la Divine Comédie devant les fresques de la chapelle Sixtine? Qui n'aimerait à reconnaître dans Michel- Anjje le seul commentateur légitime de Dante? A une cer-

AVANT DANTE. i 39

taine hauteur, tout ce qui est beau et vrai se rejoint et se confond.

Ainsi tout concourait à pousser dans ses voies le génie de Dante. Ajoutez-y lo goût de son temps pour ces scènes de la contrée inconnue, le hasard de son éducation, qui lui donna Latini pour maître, et enfin sa vie agitée, ardente, qui l'initia à toutes les douleurs, à toutes les joies, et qui le prépara à les peindre 1. Ce n'était pas pour rien qu'il avait monté « l'escalier d'autrui, si dur à gravir; » ce n'était pas pour rien que ses yeux, selon son énergique expression, étaient devenus des désirs de pleurer ; ce n'était pas pour rien enfin que son esprit, éveillé jeune aux grandes ambitions, avait cherché l'activité dans les affaires et dans les passions du temps. Dante, qu'on en soit sûr, ne perdit pas , comme poëte, à cette dure école de la politique, à ce déchirant contact des hommes et des choses, à cet enseignement laborieux des révolutions et de l'exil. Il avait en lui l'idéal, l'expérience lui révéla le réel; il put de la sorte toucher aux deux pôles de la poésie.

II est une circonstance singulière, qu'on dirait inventée à plaisir, et dans laquelle éclate la bizarre prédilection des contemporains de Dante pour ces tableaux de la vie à venir; c'était un besoin du temps, partout et de toute manière manifeste. En 1504 (alors qu' Alighieri n'avait pas encore publié son poëme, mais que le plan en était conçu depuis plusieurs années ), les habitants du bourg de San-Priano envoyèrent un héraut publier dans les rues des villes avoisinantes que quiconque tenait à savoir des nouvelles de l'autre monde n'avait qu'à se rendre le \n mai sur le pont de la Carraia ou sur les quais de l'Arno. Au jour indiqué, des barques surmontées d'échafauds étaient préparées sur le fleuve ; la représentation commença, el l'on vit bientôt l'enfer avec ses feux et ses supplices : il y avait, entre autres choses, des démons et des patients qui poussaient des cris horribles. Tout à coup le pont de bois s'écroule avec fracas sous le poids des spectateurs et s'abîme dans le fleuve. On ne sut jamais le nombre des vic-

1 Dès qu'il s'agit de la vie de Dante, il faut renvoyer à la belle et déBnitive Mo» graphie donnée par M. Fauriel dans la Revu* de* Deux Mondes, 1" oct. 1834.

limes. Villani ajoule : « Ce qui avait été annoncé par plaisanterie se changea en vérité; plusieurs allèrent savoir des nouvelles de l'autre monde. » On aimerait à supposer que Dante était là parmi les spectateurs atterrés. De toute manière, cette subite confusion de l'hypothèse et de la réalité, ce passage inattendu de la représentation fictive à l'événement même, durent produire une vive impression sur le poêle. On dirait que son rêve a été conçu au milieu de ces lugubres souvenirs.

J'ai nommé plus haut Brunetto Latini, le précepteur de Dante, celui qui a fourni un épisode si touchant au poëme de son disciple l, celui-là même qui lui avait appris comment on s'immortalise, come l'uom s'eterna; et on sait si l'Alighieri a profité de la leçon. L'ancienne critique, qui n'aimait pas remonter aux origines, a longtemps attribué à Brunetto l'idée première, le plan de la Divine Comédie. C'est une supposition gratuite dont Ginguené a fait justice. Latini est l'auteur d'un petit ouvrage fantastique et bizarre, le Tesoretto, dont voici en deux mots le sujet :

Brunetto s'égare dans une forêt; bientôt des animaux de toute sorte l'environnent, qui naissent et meurent selon que l'ordonne une femme à laquelle le ciel sert de voile , et dont les bras semblent entourer le monde. Cette femme est la Nature. Brunetto l'interroge, et la déesse lui explique la création et la chute de l'homme; puis elle le quitte, mais après lui avoir annoncé qu'il verra sur sa route trois voies distinctes : la philosophie le conduira dans la première, le vice dans la seconde, l'amour dans la troisième. Le voyageur trouve en effet le triple carrefour, et, dans le sentier de l'amour, Ovide avec lequel il cause, et qui lui fait trouver son chemin.

Tel est le Tesoretto; c'est là qu'on avait encore, il y a trente ans, la manie de chercher presque exclusivement la source de la Divine Comédie. Assurément il fallait de la bonne volonté. 11 est vrai qu'il y a là2, comme chez Dante, un égarement dans une forêt, et qu'Ovide joue un rôle analogue à celui de Virgile dans le poëme d'Alighieri; mais le grand écrivain n'a

: ïnfern., xv.

• V. GingULné, Ui$t. li». d'Italie, t. II, p. 8.

pu emprunter que des détails tout à fait secondaires et matériels, pour ainsi dire, à une œuvre aussi informe. Chez Brunetto, Dieu disparaît ou au moins s'efface derrière cette incarnation de la Nature, qui s'enveloppe du ciel comme d'un vêtement; Dante, au contraire, relègue la Nature bien en deçà de Dieu1 dans les profondeurs de la création. Selon lui, l'idée souveraine, source de tout amour, répand ses rayons de sphère «n sphère jusqu'aux dernières puissances; et la Nature, reflet lointain de Dieu, faculté affaiblie, est pareille en ses œuvres, «n ses empreintes imparfaites, à l'artiste consommé dans la pratique de l'atelier, mais dont la main tremble. Un abîme, on le voit, sépare Brunetto d'Alighieri, le maître obscur de l'élève illustre : il suffît d'ouvrir les deux livres pour s'en convaincre. Cependant il importait de savoir que l'homme qui forma Dante aux lettres était lui-même préoccupé de l'idée, si répandue alors, de ravissements au delà de ce monde, de voyages en dehors de la vie réelle. Qui sait? les empreintes qu'on reçoit dans la jeunesse ne s'effacent guère. Quand Latini s'entretenait de ces expéditions surnaturelles avec l'écolier curieux qui l'interrogeait, il ne se doutait pas qu'il lui déchiffrait l'énigme de sa destinée, et que cet enfant, accomplissant plus tard un pèlerinage pareil, le montrerait, le reconnaîtrait luimême avec larmes parmi les suppliciés de l'enfer.

Enfin nous voilà au seuil du grand monument d'Alighieri. Déjà, arrivé à Brunetto, nous pouvions nous écrier avec Montesquieu : ltaliam! Italiaml mais ce n'étaient là encore que les désertes maremmes, ces maremmes, il est vrai, qui touchent à Borne, qui mènent aux splendeurs de la ville éternelle On avait cru dans l'antiquité2, avec Pythagore et Empédotime, que la voie lactée est la route des âmes qui quittent ce monde ; dans les légendes du moyen âge, ce chemin de Saint- Jacques , ainsi qu'on l'appelait, fut aussi regardé comme la# Voie de l'éternité. Dante est le dernier à qui il fut donné da^ la gravir. C'est ainsi qu'il nous apparaît à l'horizon de la poé-

1 Parai., xm.

* Philoponus, in Metaph., p. 1046 ; Porphyre, De Antr. Nymph., cap. 28.

f 42 LA DIVINE COMÉDIE

aie moderne; c'est ainsi, entouré d'une auréole et dans un sentier parsemé d'étoiles, que les maîtres de la première école italienne, Cimabuë et Giotto (qu'il connut tous les deux), auraient dû le peindre pour nos regards désireux. Mais le poète en vain semble appeler à lui ceux qui le contemplent et nous faire signe de l'accompagner dans son pieux et redoutable pèlerinage : il n'est pas donné à tous de l'y suivre. Aujourd'hui, nous ne voulions que répéter avec Stace : Longe sequere et vestigia semper adora. Il nous aura suffi de traverser le pays inconnu, le désert curieux et trop inexploré jusqu'ici, qui mène à cette terre promise : nous n'essaierons pas d'y pénétrer.

Le mouvement d'ailleurs auquel nous avons assisté, cet essai en quelque sorte périodique, ce tâtonnement non interrompu d'une pensée qui se produit laborieusement sous tant de formes grossières et provisoires, avant de rencontrer sa forme définitive, un si long effort des intelligences au profit d'un seul homme, tout cela offre une suite, un ensemble qui méritaient, je crois, d'être considérés à part, et dont la critique et l'histoire ont à tirer quelques enseignements. Outre qu'il n'est pas sans intérêt en soi, sans un intérêt j'oserai dire philosophique, de savoir ce qu'ont pensé tant de générations , à travers tant de siècles, sur la fin dernière du problème de notre destinée, c'est-à-dire sur la constitution même , sur l'organisation matérielle de la vie future; outre qu'il y aurait à rechercher sous ces récits étranges, sous cet appareil souvent symbolique, les plus graves , les plus légitimes préoccupations de l'esprit humain dans les âges qui nous séparent de l'antiquité, on peut, eu s'en tenant à la poésie seulement, déduire de là, par rapport aux origines des grandes œuvres épiques, par rapport à la Divine Comédie surtout, des conséquences auxquelles l'histoire littéraire doit accorder leur place, une place notable.

La question des épopées, si vivement et si fréquemment débattue par la critique moderne, ne peut-elle pas recevoir quelque profil du tableau que nous avons vu se dérouler sous no» yeux? On sait maintenant, par un exemple considérable (quel est le nom à côté duquel ne pourrait être cité celui de Dante?], on sait comment derrière chaque grand poëte primitif il y a des générations oubliées , pour ainsi dire, qui ont préludé aux

mêmes harmonies, qui ont préparé le concert. Ces œuvres capitales, qui apparaissent çà et là aux heures solennelles et chez les nations privilégiées, sont comme ces moissons des champs de bataille qui croissent fécondées par les morts. Dante explique Homère. Au lieu de l'inspiration religieuse mettez l'inspiration nationale, et vous saurez comment s'est faite l'Iliade; seulement la trace des rapsodes a disparu, tandis que celle des légendaires est encore accessible à l'érudition. Ces deux poètes ont eu en quelque sorte pour soutiens les temps qui les ont précédés et leur siècle même ; l'un a redit ce que les Grecs pensaient de la vie publique, l'autre ce que les hommes du moyen âge pensaient de la vie future. Sont-ils moins grands pour cela? Cette collaboration de la foule, au contraire, est un privilège qui ne s'accorde qu'à de bien rares intervalles et à des génies tout à fait exceptionnels. Pour s'emparer à leur profit de l'inspiration générale, pour être les interprètes des sentiments et des passions d'une grande époque, pour faire ainsi de la littérature qui devienne de l'histoire, les poètes doivent être marqués au front. Les pensées des temps antérieurs éclatent tout à coup en eux et s'y résolvent avec une fécondité et une puissance inconnues. A eux de dire sous une forme meilleure, souveraine, à eux de fixer sous l'éternelle poésie ce qui se répèle à l'entour I

Ce spectacle a sa moralité : n'y a-t-il pas là , en effet , en dehors des noms propres , quelque chose de vraiment grandiose par la simplicité même? Dans l'ordre esthétique, la poésie est la première de toutes les puissances données à l'homme. Elle est à l'éternel beau ce qu'est la vertu à l'éternel bien, ce qu'est la sagesse à l'éternel vrai, c'est-à-dire un rayon échappé d'en haut; elle nous rapproche de Dieu. Eh bien! Dieu, qui partout est le dispensateur du génie , et qui l'aime , n'a pas voulu que les faibles, que les petits fussent tout à fait déshérités de ce don sublime. Aussi, dans ces grandes œuvres poétiques qui ouvrent les ères littéraires, toute une foule anonyme semble avoir sa part. C'est pour ces inconnus, éclaireurs prédestinés à l'oubli, qu'est la plus rude tâche ; ils tracent instinctivement les voies à une sorte de conquérant au profit de qui ils n'auront qu'à abdiquer un jour; ils préparent à grandV

144 LA divini; comédie

peine le métal qui sera marqué plus tard à une autre et définitive empreinte; car, une fois les tentatives épuisées, arrive l'homme de génie. Aussitôt il s'empare de tous ces éléments dispersés et leur imprime cette unité imposante qui équivaut à la création. Et alors, qu'on me passe l'expression, on ne distingue plus rien dans ce faisceau, naguère épars, maintenant relié avec tant de puissance, dans cet imposant faisceau du dictateur poétique, qu'il s'appelle Homère ou Dante. 11 y a donc là une loi de l'histoire littéraire qui rend un peu à tous, qui prête quelque chose à l'humanité, qui donne leur part aux humbles, et cela sans rien ôter au poëte ; car, je le répète, les plus grands hommes évidemment sont seuls appelés ainsi à formuler une pensée collective, à concentrer, à absorber, à ranger sous la discipline de leur génie tout ce qui s'est produit d'idées autour d'eux, avant eux. C'est le miroir d'Archimede.

Voilà quelques-unes des vues générales que vient confirmer, par des témoignages continus et essentiels, le cycle poétique que nous avons parcouru dans ses détails. La mystérieuse formation des épopées primitives, le secret de naissance de la pensée littéraire, chez les souverains génies, s'en trouvent, en quelques points, éclairés. Mais je m'arrête; l'analogie est un instrument perfide dont il ne faut user qu'avec d'extrêmes réserves. Ce sont surtout les profondeurs de l'œuvre d'Alighieri, ce sont surtout les procédés poétiques, la grandeur native de celte forte intelligence, qui semblent par là mis dans toute leur lumière. Il n'était pas sans quelque intérêt peut-être de rechercher ce que le travail de tant de siècles devint entre les mains de Dante. Tous les éléments, même les moindres, de son œuvre étaient préparés : nous les avons successivement re» connus. Ils jonchaient au hasard le sol où les trouva le poëte, et le sublime architecte sut mettre la main aussitôt sur ce qui était propre au merveilleux monument qu'il voulait élever.

Il y a donc deux parts à faire dans la Divine Comédie, sinon pour ;le lecteur, au moins pour le critique: la part de l'imilalion, la part de la création. Dante est un génie double, à la fois éclectique et original. 11 ne veut pas imposer au monde sa fantaisie et son rêve par le seul despotisme du gé-

nie. Loin de là, il va au-devant de son temps, tonfe 2n attirant son temps à lui. C'est ainsi que font les grands hommes : ils s'emparent sans dédain des forces d'alentour et y ajoutent la leur.

Dirai-je ce que Dante a imité, ou plutôt ce qu'il a conquis sur les autres, ce qu'il a incorporé à son œuvre? 11 faudrait en rechercher les traces partout, dans la forme, dans le fond, dans la langue même de son admirable livre. L'antiquité s'y trahirait vite : Platon par ses idéales théories , Virgile par la mélopée de ses vers. Le moyen âge, à son tour, s'y rencontrerait en entier : mystiques élans de la foi, rêveries chevaleresques, violences théologiques, féodales, municipales, tout jusqu'aux bouffonneries ; c'est un tableau complet de l'époque : le génie disputeur de la scolastique y donne la main à la muse étrange des légendaires. Si la chevalerie introduit dans les mœurs le dévouement à la femme , si les troubadours abdiquent leur cynisme pour chanter une héroïne imaginaire, si Gauthier de Coinsy et les pieux trouvères redoublent le lis virginal sur le front de Marie, si les sculpteurs enfin taillent ces chastes et sveltes statues dont les yeux sont baissés, dont les mains sont jointes, dont les traits respirent je ne sais quelle angélique candeur, ce sont autant de modèles pour Dante, qui concentre ces traits épars, les idéalise, et les réunit dans l'adorable création de Béatrice. Cet habile et souverain éclectisme, Alighieri le poursuit dans les plus petits détails. Ainsi, par un admirable procédé d'élimination et de choix, son rhythme il l'emprunte aux cantilènes des Provençaux; sa langue splendide, celte langue antique et cardinalesque, comme il l'appelle, il la prend à tous les patois italiens, qu'il émonde et qu'il transforme. On dirait même qu'il sut mettre à profit jusqu'à ses liaisons, jusqu'aux amitiés de sa jeunesse, au musicien Casella ne put-il pas demander ces harmonieuses douceurs de la langue toscane dont hérita plus tard Pétrarque; au peintre Giotto, le modèle de ces figures pensives dont le pinceau toucha à peine les lignes suaves, et qui, dans les vieilles œuvres italiennes, se détachent au milieu d'une lumière d'or; à l'architecte Arnolfo enfin, la hardiesse de ses belles construction?,

pour bâtir aussi son édifice, sa sombre tour féodale maintenant noircie par "les années, mais qui domine tout l'art du moyen âge.

Ainsi Dante ne dédaigne rien: philosophe, poète, philologue, il prend de toutes mains, il imite humblement l'abeillo. Vous voyez bien qu'il n'a rien créé , ou plutôt il a tout créé. C'est de la sorte que procèdent les inventeurs : chacun sait les éléments dont ils se servent, personne ne sait le secret de leur mise en œuvre. Ce qui d'ailleurs appartient en propre à Dante, ce qui suffirait à sa gloire, c'est le génie; l'imposante grandeur de l'ensemble et en même temps la suprême beauté du détail et du style, ce je ne sais quoi qui est propre à sa phrase, cette allure souveraine et inexprimable de sa poésie, tant d'énergie à la fois et tant de grâce, tant de sobriété sévère dans la forme, et cependant tout un écrin éblouissant, des couleurs diaprées et fuyantes, et comme un rayonnement divin dans chaque vers. ,

Ce n'est pas qu'il faille porter le culte jusqu'à la superstition. Les ultras, il est vrai, sont moins dangereux en littérature qu'en politique: en politique, ils perdent les gouvernements qu'ils flattent; en littérature, ils ne font que compromettre un instant les écrivains qu'ils exaltent, et qui, après tout, sont toujours sûrs de retrouver leur vrai niveau. Mais pourquoi ces exagérations? Comment la vogue a-t-elle osé loucher à l'austère génie de Dante ? L'œuvre d'Alighieri, j'en veux convenir, ressemble à ces immenses cathédrales du moyen âge que j'admire beaucoup, autant que personne, mais qui, en définitive, sont le produit d'un temps à demi barbare, et où toutes les hardiesses élancées de l'architecture, où les merveilles ciselées et les délicatesses sculpturales s'entremêlent souvent, à travers les époques, à de lourds massifs, à des statues difformes, à des parties inachevées. Apprécions Dante en critiques, et sachons où vont nos adhésions. Sans doute il y a sympathie permanente en nous pour ce passé que chante le poète; mais nous sentons bien que c'est du passé. Soyons francs : la fibre erudite est ici en jeu aussi bien que la fibre poétique; la curiosité est éveillée en même temps que l'admiration. Si l'on est

frappé de ces catacombes gigantesques, on sait qu'elles sont l'asile de la mort. En un mot, nous comprenons, nous expliquons, nous ne croyons plus. La foi de Dante nous paraît touchante, aux heures de tristesse, elle nous fait même envie quelquefois; mais personne ne prend plus au sérieux, dans l'ordre moral, le cadre d'Alighieri. N'est-ce pas pour nous un rêve bizarre qui a sa grandeur, sa grandeur en philosophie et en histoire? Et à qui, je le demande, cette lecture laisse-t-elle une terreur sincère et mêlée de joie, comme au moyen âge? Hélas ! ce qui nous frappe surtout dans la Divine Comédie, ce sont les beaux vers.

Heureusement la forme seule a vieilli ; le problème au fond est demeuré le même, et la poétique solution tentée par l'Alighieri reste immortelle. Les sentiments qu'il a touchés avec tant d'art, les vérités qu'il a revêtues de parures si splendides, sont de tous les temps. Convenons seulement que dans cette forêt où s'égare le poëte, on rencontre bien des aspects sauvages, bien des rochers inabordables. Dante, génie capricieux et subtil, est, ne l'oublions pas, un homme du moyen âge ; incomparablement supérieur à son temps, il en a cependant çà et là les inégalités, le tour bizarre, la barbarie, le pédantisme : légitime satisfaction qu'il faut donner à la critique. Qu'importe après tout? S'il y açà et là des broussailles pédantesques qui obstruent la voie et qui fatiguent, tout à côté, et comme au détour du buisson, on est sûr de retrouver les idées grandioses, les images éclatantes, et aussi cette simplicité naïve, ces grâces discrètes, qui n'interdisent pas la science amère de la vie. Laissons donc l'ombre descendre et couvrir les parties de l'œuvre de Dante d'où la poésie s'est de bonne heure retirée, et contemplons plutôt celles que l'éternelle aurore de la beauté semble rajeunir encore avec les siècles.

Cette forme, si longtemps populaire, si universellement répandue, de la vision, semble disparaître avec Alighieri, qui sort radieux du fatras des commentaires et des imitateurs. Après lui, qu'on me passe le mot, il n'y a plus de pèlerinage de Childe-Harold dans l'autre monde l. Le poëte avait fait d&

fer

' Au quinzième siècle, sainte Françoise-Romaine (voir Boll., mars, II, 162)

la vision son inaliénable domaine; c'était une forme désormais arrêtée en lui, et qui ne devait pas avoir à subir d'épreuves nouvelles. Quelles avaient été pendant treize cents ans les craintes, les espérances de l'humanité sur la vie à venir : voilà le programme que s'était tracé Dante, et qu'il avait pour jamais rempli dans son poëme.

Sur la pente rapide qu'elles descendaient, comment les générations qui succédèrent à l'Alighieri auraient-elles pris désormais un intérêt autre que l'intérêt poétique à ces questions du monde futur ainsi résolues par des visionnaires? Dante, il est bon de le rappeler encore, n'est pas un génie précurseur par les idées; il ne devance pas l'avenir, il résume le passé ."son poëme est comme le dernier mot de la théologie du moyen âge. Cela est triste à dire peut-être, mais le cynique Boccace est bien plutôt l'homme de l'avenir que Dante. Dante parle à ceux qui croient, Boccace à ceux qui doutent. La Béforme est en germe dans le Decameron, tandis que la Divine Comédie est le livre des générations qui avaient la foi. C'est qu'on marche vile dans ces siècles agités de la Benaissance. Prenez plutôt l'Italie, cette vieille reine du catholicisme; la France, cette fille aînée de l'Église; l'Espagne même, celte terre privilégiée de la foi, et interrogez-les. Qu'elles vous disent ce que font leurs écrivains des souvenirs de Dante et des révélations sur l'aulre vie; qu'elles vous disent s'ils n'ont pas bien plutôt dans la mémoire le scepticisme goguenard des trouvères. Voici en effet que Folengo, un moine italien, donne brusquement un enfer burlesque pour dénoûment à sa célèbre macaronée de Daldus, et qu'il y laisse sans façon son héros, sous prétexte que les poètes, ces menteurs par excellence, ont leur plate marquée chez Satan, et qu'il n'a, lui, qu'à y rester. Voilà que Babelais, à son tour, verse au hasard les grossières enluminures de sa palette sur ce tableau où le vieux gibelin avait à l'avance mis les couleurs de Bembrandt. Le prosaïque enfer de Rabelais, c'est le monde renversé. Je me garderai

sera une exception, et ne fera que copier fastidieusement les visionnaires antérieurs et Dàntfl lui-même.

Le reslo ne vaut pas L'honneur d'être nommé.

de citer des exemples : qu'on se rappelle seulement qu'il ne sait que faire raccommoder des chausses à Alexandre le Grand, à ce conquérant qu' Alighieri avait plongé dans un fleuve de sang bouillant. C'est à ces trivialités que l'Italie et la France retombent avec Folengo et Rabelais. L'Espagne aussi, un peu plus tard, aura son tour; prenez patience. Laissez sainte Thérèse, ce grand génie mystique égaré au seizième siècle, laissez-la évoquer l'enfer dans ses songes, et rêver que deux murailles enflammées viennent à elle, qui finissent par l'étreindre dans un embrassement de feu; laissez la foi et la mode des autos sacramentales conserver encore quelque importance aux compositions religieuses. Déjà, quand Calderon met sur la scène la légende du Purgatoire de saint Patrice, il n'a plus, à beaucoup prés, ces mâles accents de la chanson du Romancero, où étaient si énergiquement dépeints les châtiments que Dieu inflige en enfer aux mauvais rois. La transformation s'annonce : on touche aux railleries de Quevedo, à cette bouffonne composition des Étables de Pluton, par laquelle l'Espagne vint la dernière rejoindre les cyniques tableaux du Baldus et du Pantagruel.

Tels sont les successeurs de Dante, qui l'ont un instant fait descendre de ce trône de l'art chrétien, où notre équitable admiration l'a si légitimement et à jamais replacé. Comment, en demeurant au degré où nous l'avons vu, l'homme de son époque, l'Alighieri a-t-il empreint à un si haut point son œuvre d'un sceau personnel et original? comment la création et l'imitation se sont-elles si bien fondues dans la spontanéité de l'art? Inexplicables mystères du talenti C'est dans ce développement simultané du génie individuel, d'une part, et du génie contemporain, de l'autre, qu'est la marque des esprits souverains. Voilà l'idéal que Dante a atteint; il ne faut lui disputer aucune des portions, même les moindre, 'de son œuvre : tout lui appartient par la double légitimité de la naissance et de la conquête. Il était créateur, et il s'est fait en même temps l'homme de la tradition, parce que la poésie ressemble à ces lumières qu'on se passait de main en main dans les jeux du stade, à ces torches des coureurs auxquelles

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