‹ Œuvres de Dante AlighieriChapitre 12 sur 22 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

Cerberus haec ingens latratu regna trifauci Personat, adverso recubans immanis in antro. Cm vates horrere videns jam colla colubris, Helle soporatam et medicatis frugibus olîam Objicit : ille fame rabida tria gultura pandens, Corri pi t objeclam, atque immania terga resolvit Fusus hunii, totoque ingens extenditur antro.

[Mneid., I. vi.)

l'enfer, chant vi. 177

large et les pattes garnies de griffes; il écorche les esprits, les déchire et les écar telle.

La pluie les fait hurler comme des chiens; les misérables damnés se font les uns aux autres un rempart de leurs flancs et se retournent sans cesse.

Dès qu'il nous aperçut, Cerbère *, ce grand ver, ouvrit ses gueules et nous montra ses défenses; il n'avait pas un membre qui ne fût agité.

Alors mon guide ouvrit les mains, prit de la terre, et à pleines poignées la jeta dans les gorges avides de la bête.

Tel un chien se débat en aboyant et s'apaise dès qu'il mord sa pâture, tout occupé de la dévorer à l'écart;

Tel le démon Cerbère ferma ses mâchoires impures qui étourdissent si fort les âmes, qu'elles voudraient être sourdes.

Nous passions à travers les ombres que la lourde pluie accable , et nous posions nos pieds sur leurs fantômes qui paraissent des corps.

Toutes gisaient à terre, hors une seule qui se leva promptement pour s'asseoir, dès qu'elle nous vit passer devant elle.

« 0 toi, que l'on promène dans ces enfers, reconnais-moi, dit-elle, si tu le peux. Avant que je fusse défait, tu as été fait 2. »

Et moi à lui : « L'angoisse qui te tourmente t'efface peutêtre de mon souvenir; il ne me semble pas que je t'aie vu jamais;

» Mais dis-moi qui tu es, toi qui as été jeté dans un lieu si triste et condamné à un supplice tel, que, s'il en est un plus grand, il n'en est pas de plus déplaisant. »

Et lui à moi : « Ta cité qui est si pleine d'envie 3, que le sac, comme on dit, déborde, m'a tenu dans ses murs, où je menais une vie sereine :

» Vous, habitants de cette cité, m'appelâtes Ciacco 4. Pour

* Cerbero il gran vermo.

' Tu fosti, prima eh' io disfatto, fatto.

• Florence.

•Ciacco, pourceau. — Ce Florentin fut un'bouffon ou un plaisant qui disait tou-

le péché damnable de la gourmandise, me voici, comme tu vois, étendu sous la pluie.

» Je ne suis pas la seule âme triste ; toutes ces autres *ont condamnées à la même peine pour la même faute. » Et il n'ajouta plus une parole.

Je lui répondis : « Ciacco, ta souffrance me touche si fort, qu'elle attire mes larmes; mais dis-moi, si tu le sais, à quoi en viendront

y> Les citoyens de cette cité divisée en factions ! S'y trouvet-il un juste ? Dis-moi par quelle cause la discorde est entrée dans ses murs ? »

Et lui à moi : « Après un long débat, ils en viendront au sang; le parti sauvage 1 chassera l'autre parti2, dont les pertes seront grandes.

» Puis il faudra que le parti sauvage succombe après trois révolutions du soleil, et que le parti d'abord vaincu se relève à l'aide de ce prince qui, à présent, est encore en repos 3 ;

» Longtemps cette faction portera haut le front, tenant la faction rivale sous un joug pesant; aussi j'en pleure et j'en ai honte.

» Il y a encore deux justes 4 dans la ville, mais ils n'y sont pas écoutés; l'orgueil, l'envie et l'avarice sont les trois brandons qui ont enflammé les coeurs. »

Ici Ciacco mit fin à son discours lamentable, et moi à lui : « Je veux encore que tu me renseignes et que tu me fasses le don de quelques paroles.

» Farinata 6 et Tegghiajo, qui furent si vertueux, Jacobo

jours le mot pour rire et de gentille conversation, mais merveilleusement adonne i la gloutonnerie. (G.)

1 C'est-à-dire le parti commandé par les Cerchi, famille de noblesse nouvelle et sortie récemment des bois de Val di Nievoli. C'est le parti des Blancs, auquel apparicnait Dante.

* C'est-à-dire le parti des Noirs, qui avait pour chef Corso Donati.

* Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, lequel vint au secours des Noirs et les rétablit à Florence en 1301.

* Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcanti, son »mi ; selon d'autres commentateurs, Barduccio et Jean de Vcspignano.

* Farinata degli liberti, illustre chef des Gibelins.

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